LE VOYAGE
M""* Mesny n'hésita plus. Elle voulait retrouver au moins ce qui restait de son fils, de son cher enfant. Elle traversa donc les Hgnes prussiennes, et son amour maternel lui prêta la force et le courage dont elle avait tant besoin. C'est elle-même qui nous raconte ce voyage si plein de douleurs.
On était au 23 novembre, jour de la fête de saint Clément, et pourtant on était au début d'un terrible hiver, d'une inclémence que nous connaissons, nous autres habitants des provinces de l'Est; en cette année terrible,
nos corps eurent à souffrir du froid, et nos cœurs gémissaient de voir les noires bandes des Allemands fouler le sol de la patrie française.
Et voici le récit de M"'^ Mesny :
« Je partis pour Chalon immédiatement, tandis que le jeune Paul, dont la mission était remplie, se dirigea vers Dole. )) En ce voyage du calvaire qu'elle entreprenait, toutes les douleurs les plus poignantes l'attendaient dans la route qu'elle allait parcourir.
Elle arriva à minuit et demi dans Chalon, où elle ne connaissait absolument personne. Plus de lumière nulle part, et où trouver à loger, les soldats avaient envahi toutes les maisons. L'infortunée mère dut se résigner à passer la nuit surnan banc de pierre, près de la gare. Un soldat du poste l'ayant aperçue, et la sachant sans asile, en prévint un officier qui lui offrit une chambre fermant à clef avec un bon fauteuil sur lequel elle put se reposer quelques instants : « Je suis, dit-elle, sous la sauvegarde et la protection de l'honneur militaire, et par conséquent très tranquille*, mais je vous prie de me faire conduire dans un hôtel. » Alors un soldat fut chargé de la conduire, et à deux heures du matin, succombant sous le poids de la fatigue et des émotions, elle se jeta sur un lit à l'hôtel du Coq hardi.
Le lendemain 25 novembre, au matin, la maîtresse d'hôtel, avec son tact de mère, avait deviné les douleurs d'une autre mère bien affligée, et entoura la mère de Léon de prévenances.
Les trains n'allaient plus à Beaune, ils n'allaient que jusqu'à Chagny ; il fallut donc se résigner à prendre une voiture pour continuer la route.
M""^ Mesny partit avec un autre voyageur ; en arrivant à Chagny, raconte-t-elle, le factionnaire du poste fit faire lialte, et me demanda mon laisser-passer. J'étais, on le comprendra, fort embarrassée ; mais mon compagnon de voyage vint à mon secours en disant : Madame est la mère de ma femme ! et la voiture continua à rouler.
Le reste de la route fut très difficile ; plusieurs fois il fallut marcher dans un pied de boue, gravir les talus glissants et détrempés ; arrivée enfin à Beaune, son excellent compagnon de voyage off'rit à M""^ Mesny de la conduire à l'hôpital où se trouvait le corps de Léon, qui de l'hôtel de la Cloche où M. Morot l'avait déjà déposé, avait été transporté là.
Il est facile de comprendre qu'après de si grandes fatigues, de si poignantes douleurs la pauvre femme fut sans force comme anéantie et n'eut que la force de prononcer ces mots : « Mon enfant, Monsieur, où est mon enfant ? » Alors la mère de Léon Mesny fut conduite, dit-elle, dans une chambre où une religieuse fit venir la sœur supérieure ; je lui demandai à voir mon fils. « Impossible, dit la sœur, faites une visite au médecin de la maison, vous serez accompagnée par un employé, qui sera votre guide. »
C'était le médecin qui avait embaumé le corps. Il prit affectueusement part à l'immense chagrin de la pauvre mère, et ne voulut rien recevoir pour son opération : c'est pour la France !...
Après avoir obtenu de la mairie de Beaune, avec grande peine, un laisser-passer, M""^ Mesny, qui ne connaissait pas la ville, à force de demander des renseigne-
ments, finit enfin par arriver à un certain hôtel^ épuisée de fatigue et de besoin.
c( Le soir, nous raconte la mère du jeune martyr de son patriotisme, je demandai à voir l'endroit où mon fils avait été déposé; on ne voulut point accéder à mon désir : mes papiers me furent rendus après un versement de 20 francs, et je regagnai mon hôtel. »
Le 26 novembre, dès les cinq heures du matin, M"'*' Mesny était revenue à l'hospice, attendant l'heure de l'ouverture des portes... La sœur qui ouvrait la fit entrer et s'efforça de préparer cette mère si éprouvée au coup terrible qui allait la frapper, l'entourant de soins, de précautions et de prévenances. Du fond du Jura, M""* Mesny envoie ses remerciements à la bonne sœur en ces termes : « Merci, ô bonne sœur, de votre tendre charité; par vous j'ai la pensée consolante qu'il est encore des cœurs chrétiens ! »
Puis quelques moment après, on vint annoncer à M""^ Mesny que tout était prêt et la voiture venait d'arriver.
Enfin voici le cercueil.
Je ne veux point, en cet endroit, chercher à dépeindre l'affreuse douleur de la mère du jeune soldat mort pour la patrie. Je la laisse parler : « Le cœur d'une mère seule pourrait dépeindre, pourrait savoir ce qui se passa en moi... J'appelai mon enfant de tous les noms les plus chers. Rien, rien, qu'un morne silence... »
Puis la triste mère suivit le corps du jeune franc-tireur vers la terre natale, d'où il était parti plein d'enthousiasme, et où il revenait froid cadavre pour que sa dépouille reposât au miUeu des siens.
Les peuples de TOrient croient que l'âme de ceux qui sont morts pour la patrie s'en va de suite vers le grand lieu de tous les bonheurs.
Léon Mesny est mort pour sa patrie, que le bon Dieu Tait bien près de lui.
En 1871, le 20 novembre, un service funèbre fut célébré à Nuits pour l'âme de Léon Mesny de Boisseaux, si cruellement assassiné. Une foule nombreuse se pressait ce-jour-là dans les vastes nefs de Téglise.
L'office terminé, on se rendit en procession sur le lieu lugubre de Tassassinat, pour y bénir un petit monument armoirié surmonté d'aune croix que M""^ Mesny de Boisseaux avait fait élever en mémoire de son cher enfant. La foule y fut encore plus nombreuse qu'à Téglise, la ville de Nuits voulant aussi rendre un juste hommage au dévouement de l'un de ses défenseurs.
On sait que M""^ Mesny reconnaissante de la sympathie des habitants de Nuits, voulant contribuer à l'embellissement de la nouvelle éghse, fit don d'un beau vitrail; c'est celui qui est placé à côté de l'autel de la sainte Vierge ; on y voit dans le médaillon du milieu une Pieîa avec cette inscription : Mystère douloureux.
C'est le symbole de la douleur maternelle.
Maintenant, adieu, jeune et vaillant Léon Mesny de Boisseaux, je ne puis te suivre vers le comté de Bourgogne où les habitants de la belle province sœur sauront te rendre les honneurs dus à ton ardent patriotisme et honoreront ta mémoire; en notre Bourgogne, ton nom restera gravé et sur la pierre et dans les cœurs.
L'église de Chaux gardera toujours la mémoire du martyr qui a succombé à Nuits. M"'^ Mesny de Bois-
seaux a fait don à la petite église paroissiale d'un beau chemin de croix, à la seule condition que l'on prierait pour son fils.
Je ne veux pas finir ce récit sans dire que le don de la mère du martyr de Nuits est en partie dû aux bonnes démarches de M. Louis Morot-Charles.
A Chaux on priera pour le fils, pour la mère, sans oublier M. Morot et sa bonne famille !