‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 37 sur 38 · CHAPITRE XXXII La fin · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII La fin

Quelques jours plus tard, deux voyageurs, venant de Suisse, entraient à Genève par la porte de Rive. L'un d'eux était de petite taille, courbé sous le poids de l'âge. Faible, couvert de poussière, fatigué par une longue marche, il s'appuyait lourdement sur le bras de son compagnon, grand jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans, à la démarche aisée, aux

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formes athlétiques, à la physionomie intelligente et belle. C'était Norbert de Gaulaincourt. Son compagnon de voyage, le réformateur Guillaume Farel, venait de lui répéter mot à mot (il la savait par cœur) la dernière lettre qu'il avait reçue de Calvin.

« Au revoir, le meilleur et le plus fidèle des amis, puisque la volonté de Dieu est que je vous quitte. Souvenez-vous toujours de notre union; elle a été utile à TEglise de Dieu, ici-bas, et elle portera des fruits éternels dans les cieux. Je vous demande de ne pas vous fatiguer outre mesure à cause de moi. Mon souffle est court et je m'attends à chaque instant à le voir finir. Il me suffît d'avoir vécu et de mourir en Christ. Il est un gain pour les siens dans la vie et dans l'éternité. Encore adieu à vous et à tous les frères, vos collègues ! »

— Et malgré sa recommandation, vous êtes venu, père? dit Norbert. Vous n'avez pas craint d'épuiser vos forces ?

— Que voulez-vous ? Ne sommes-nous pas comme des frères, Jean Calvin et moi? et rappelez-vous — on peut le dire — que c'est moi qui en ai fait don à Genève. Il me disait que tout son désir était de demeurer tranquille pour écrire et étudier. Et moi je lui répondais, en invoquant la malédiction de Dieu sur ses études et sur ses écrits, si par amour pour eux il ne répondait pas à l'appel de cette ville. Lorsqu'en guise d'assentiment, il mit sa main dans la mienne, j'eus la conviction que Genève était sauvée. Mais je ne comprenais pas alors qu'il en serait éga-

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lement de même pour la cause de la Vérité dans le monde entier. Jeune homme, je ne crains point que l'œuvre et le nom de Calvin soient jamais oubliés.

Farel s'interrompit, poussant un gémissement de fatigue. Ce vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans avait parcouru à pied la longue route de Neuchâtel à Genève, pour venir dire adieu à son ami, à son frère en Dieu.

Lorsque les deux voyageurs furent aux portes de la ville, Norbert dit à Farel :

— Nous arrivons enfin, Dieu veuille que ce soit à temps.

— Oh ! cela nous sera accordé sûrement.

Farel et Calvin passèrent, en effet, ensemble un jour et une nuit.

Au moment de franchir la porte de la ville, Norbert s'attendait à ce que le vénérable réformateur exciterait l'intérêt général des Genevois. Il fut très étonné de voir qu'on le remarquait à peine, tandis que lui, Norbert, était entouré et félicité. On lui souhaitait la bienvenue, en lui serrant les mains, en l'embrassant même. D'autres pleuraient de joie, ou applaudissaient. Qu'avait-il fait pour mériter cet accueil enthousiaste ? Certes il se savait aimé de ses concitoyens, mais jamais on ne l'avait si bien reçu. On criait autour de lui : « Norbert de Caulaincourt est ici ! Norbert de Caulaincourt est revenu ! » Il était abasourdi de ces ovations. Le mystère lui fut enfin révélé par le cri d'un jeune enfant estropié, dont il avait pris soin autrefois, et qui lui dit : a Que Dieu

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soit loué ! Maître Norbert. Vous étiez mort et vous voilà ressuscité ! »

— Si j'ai été mort, dit Norbert, en souriant, je n'en ai jamais rien su. Qui vous a dit cela ?

— Un Piedgris a raconté que vous étiez mort de la maladie en Savoie.

— Je n'étais pas en Savoie. Norbert ajouta voyant la lassitude de son compagnon: Ne nous retenez pas. Maître Farel est très fatigué. Il est venu à pied de Neuchâtel pour revoir Maître Calvin. Dites-moi, je vous prie, comment il va.

— Il n'y a pas de changement, sauf un peu plus de faiblesse chaque jour. Vous revoir sain et sauf lui fera grand bien. Maître Norbert.

Une demi-heure plus tard, Norbert frappait à la porte du relieur Calvin. Elle lui fut ouverte par Gabrielle Berthelier qui ignorait encore son retour et qui se trouva sans force devant cette joie inespérée.

Ne s'étant jamais évanouie auparavant, elle fut stupéfaite et confuse de revenir à elle dans les bras de Norbert. Elle vit, penchés sur elle, les visages effrayés de ses amis. Les premiers mots qu'elle comprit furent: « Elle reprend connaissance », prononcés par Antoine Calvin.

Et il ajouta :

— Elle est anéantie. Elle a grand besoin d'être réconfortée. Console-la, toi, Norbert.

Un peu plus tard, survint Ambroise de Marsac qui accourait pour féliciter Norbert de son heureux retour. Connaissant bien la maison d'Antoine Cal-

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Tin, il avait congédié Grillet à la porte d'entrée en lui donnant l'ordre de venir le chercher. Guidé par la voix de Norbert, il monta rapidement et entra dans la chambre où il l'entendait parler. Heureusement qu'il était privé de la vue, car de voir Gabrielle et Norbert en ce moment lui eût déchiré le cœur.

Norbert s'élança pour lui serrer la main, mais Ambroise l'embrassa, suivant la coutume française, en disant :

— Mon frère était mort et il est revenu à la vie.

— Ah ! oui, mes excellents amis, vous avez eu. une inquiétude bien vaine à mon égard. Mais je suis anxieux au sujet de mon père. Cette histoire pourrait se trouver vraie pour lui. Il était en Savoie dernièrement.

— Je ne le pense pas. On ne peut pas se fier à ce que racontent les Piedsgris. Ils ne disent que des mensonges. L'homme qui a débité cette histoire était convaincu qu'il s'agissait de vous. Il a toujours parlé du jeune gentilhomme.... Ambroise s'interrompant tout à coup, demanda à Norbert : « Il y a une troisième personne ici. Qui est-ce ? d

— C'est moi, dit Gabrielle en s'avançant et en posant doucement sa main sur le bras de l'aveugle, dont le visage s'illumina.

— Il n'était pas nécessaire de me le dire, répondit Ambroise. Je le savais.

— Et vous aurez encore plus sujet de vous réjouir à mon égard, s'écria Norbert.

Gabrielle lui fit signe de se taire.

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— Me réjouir plus ? répéta Ambroise, et pourquoi ?

Norbert, ne prenant pas garde aux signes que lui faisait Gabrielle, répondit simplement, mais la voix vibrante d'émotion :

— Parce que Gabrielle Berthelier vient de consentir à être ma femme.

La figure d' Ambroise changea plusieurs fois d'expression. Gela ne révélait rien de nouveau à Gabrielle, mais Norbert y lut tout ce qu'il avait ignoré jusqu'alors.

Mais Ambroise de Marsac, en vrai gentilhomme français, avec un calme et un sang-froid dignes de sa race, se ressaisissant, répondit :

— Frère, tu n'es pas le fils prodigue, bien que comme lui ton retour rencontre une joyeuse bienvenue. Je ne serai point comme le fils aîné. Prends la plus belle robe et l'anneau ; prends aussi la couronne et que Dieu te bénisse !

Il se détourna pour sortir. Norbert s'élança et lui offrit son bras, mais Ambroise l'écarta :

— Grillet viendra. Toi, reste.

Peu de jours après, Germain de Gaulaincourt rentra à Genève, sain et sauf, au grand soulagement et à la grande joie de son fils, qui avait vainement tenté d'en avoir des nouvelles. Il était vrai qu'il avait été malade, mais pas de la peste. Vrai aussi qu'il avait été reçu et soigné à Lormayeur, d'où il était parti à la hâte, dans l'espoir de revoir encore Maître Calvin.

Le 20 mai, les pasteurs de Genève avaient l'ha-

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bitude de se réunir pour ce que nous appellerions un dîner et ce qu'ils appelaient la censure, parce qu'ils profitaient de l'occasion pour s'admonester fraternellement les uns les autres — Calvin manifesta le désir que cette réunion eût lieu chez lui, afin de revoir encore tous ses chers frères. Les deux de Gaulaincourt furent invités en qualité d'honorables serviteurs de l'Eglise.

Soutenu par sa volonté de fer et peut-être aussi par le mieux de la fin, qui est pareil au dernier éclat d'une lampe prête à s'éteindre, Calvin prit place à table après avoir prononcé une courte prière. Il mangea même un peu « cherchant à nous égayer d, rapporte Théodore de Bèze dans sa biographie du Réformateur. Ceux qui l'entouraient s'efforçaient de garder l'apparence de la joie. Pendant un moment de silence, le pasteur Poupin éleva la voix pour dire à son voisin: « Nous nous reverrons mardi aux fiançailles de Norbert de Caulaincourt avec Gabrielle Berthelier. » Ces mots parvinrent aux oreilles du Réformateur. Celui dont le visage portait déjà l'empreinte de l'agonie prochaine, tressaillit et se souleva légèrement, à l'ouïe de ces paroles. 11 regarda fixement Norbert d'un air surpris. L'étonnement fit bientôt place à un sourire de satisfaction et d'acquiescement. On sentait qu'il avait déposé le sceptre du commandement. L'intendant avait remis sa charge entre les mains de son maître.

Norbert n'oublia jamais cette minute-là.

Quand les hôtes de Calvin virent qu'ils allaient

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abuser de son reste de forces, ils le supplièrent de se reposer. Le docteur de Bèze, aidé de quelques convives, le transportèrent dans la chambre voisine et rétendirent sur son lit, qu'il ne devait plus quitter que pour la tombe.

A partir de ce moment-là, Calvin ne s'entretint presque plus avec les hommes, mais continuellement avec Dieu. La semaine qu'il passa encore sur la terre fut comme une prière incessante et passionnée. Le vingt-sept mai au soir, les personnes qui veillaient autour de lui l'entendirent prononcer ces paroles : « Les souffrances du temps présent ne peuvent être comparées à la gloire.... x> Ici, la voix lui manqua, et peu après cette gloire lui était révélée. Dans le registre du Consistoire son nom fut inscrit, et, au-dessous, ces simples mots : « 11 s'en est allé à Dieu le samedi vingt-sept mai. i>

Sa tombe, à Plainpalais, était anonyme et sans monument, mais son nom est attaché à l'histoire de l'Eglise, et Genève, la cité qu'il a créée, restera son monument à travers les âges. Longtemps après lui, cette cité fut encore le refuge des opprimés, la forteresse du protestantisme.

Norbert exerça encore, durant quelques années, la vocation de son choix, qui l'avait fait surnommer dans plus d'un pays, l'ami des martyrs. Plus tard il fut consacré au saint ministère et devint le pasteur d'une localité, située sur territoire genevois. Il continua néanmoins à faire, de temps en temps, des voyages hors du pays, pour les affaires de l'Eglise.

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Profitant d'une de ces rares et brèves accalmies, durant lesquelles les Huguenots de France jouirent d'un peu de paix et de tolérance, Norbert se rendit à GorgoUes avec son père et, là, au grand bonheur de ce dernier, les relations de famille se renouèrent. Le père et le fils furent affectueusement accueillis. Norbert emmena même un jeune neveu, désireux d'embrasser le protestantisme et d'achever ses études à la célèbre académie de Genève.

Norbert rentrait toujours avec joie au foyer dont Gabrielle était l'ange. De gais enfants grandissaient à leurs côtés. L'aîné, Louis, était le trésor et l'orgueil de son parrain Ambroise de Marsac, tandis qu'Ami, son cadet, avait accordé son affection au digne, savant et gracieux docteur de Bèze, qui venait souvent voir les de Gaulaincourt. Les trois petites filles qui complétaient cette petite troupe enfantine se nommaient Claudine, Ariette et Yolande, cette dernière avait été baptisée ainsi à la demande expresse de Gabrielle. Tous ces enfants montrèrent de bonne heure qu'ils seraient dignes de l'héritage de dévouement, de bonté, de vie intelligente et haute, qui leur était réservé.

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