‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 4 sur 38 · Ami Berthelier · texte numérisé non relu

Ami Berthelier

Et ses citoyens, au marché et dans leurs boutiques^ s'étaient demandé : « Pourquoi le supporterionsnous plus longtemps ? d

Ils étaient capables, en s'adressant pareille question, d'y répondre. Leur énergie^ leur intelligence étaient tenues sans cesse en éveil, grâce aux obligations sociales et municipales d'une ville active et commerçante, leurs facultés affinées par le commerce, par l'industrie, par les voyages et aussi par les ressources intellectuelles de cette époque qui était, ne l'oublions pas, celle de la Renaissance. Pour eux comme pour beaucoup de leurs contemporains, le temps était jeune alors. Il était plein de promesses, d'activité et d'attente. Il avait également les défauts de la jeunesse, l'imprudence, l'audace et l'ingénuité qui ne doute de rien.

Lorsque le temps est jeune et neuf, il convient admirablement à tous ceux qui sont jeunes aussi. Il en fut ainsi pour Ami Berthelier, orphelin, fils d'un riche citoyen de Genève, dont la fortune avait été plus que doublée par son mariage avec l'héritière d'un prince marchand d'Augsbourg. Le jeune Berthelier, après ses études faites à Padoue, était imbu de l'esprit de la Renaissance, attaché à ses classiques, à ses poèmes latins, à sa bibliothèque, à ses manuscrits grecs, mais surtout et par-dessus tout, attaché à son rêve d'une Genève libre et régénérée. C'était un jeune homme à la mode, un étudiant, un escholier, mais mieux encore, un citoyen de Genève et, de cœur et d'âme, un Huguenot. Ce titre hono-

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rable et célèbre n'avait alors aucune signification religieuse; la religion n'entrait pas en ligne de compte dans les préoccupations d'un homme tel que Berthelier. Pour lui, être huguenot, c'est être membre d'une ligue qui, à son début, était ostensiblement une alliance de combourgeoisie amicale avec les citoyens de Fribourg, mais qui, plus tard, devint réellement une ligue pour la défense des libertés de Genève. Les principaux amis de Berthelier furent le brillant et versatile Bonivard, le célèbre prieur de St-Victor, le prisonnier de Ghillon, et Lévrier, lejuge incorruptible, le patriote Genevois, pur et sans tache, ce fut surtout son parent Philibert Berthelier.

Ce dernier était le type du tribun, l'ami du peuple, dont il briguait la faveur. Cachant sous un masque de frivolité des pensées plus sérieuses, il plaisantait, riait, s'amusait avec les citoyens des classes inférieures. Il était devenu leur idole. Il usait de son influence pour leur inspirer l'amour de la liberté et pour les aider à la conquérir. Il semblait uniquement dévoué à une existence de plaisirs, mais toutes les aspirations de son âme étaient pour la liberté. Pour elle il était prêt à sacrifier sa propre vie.

Ami, son jeune et riche parent, brûlait son encens sur un plus noble autel. Besté indépendant très jeune par la mort de son père, il manifestait plus de goût pour les choses intellectuelles que pour les plaisiis grossiers. Son agréable habitation, sise au bord du lac^ était le rendez-vous des hommes de lettres, des escholiers et des étudiants. Sa mère était morte

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lorsqu'il était encore presque enfant. Aussi s'attacha-t-il à sa sœur de dix ans plus jeune que lui, et tout le monde savait à Genève qu'il devait être un jour uni à la belle Yolande Lévrier, nièce et pupille du juge patriote.

La vie s'annonçait belle et heureuse, et tout semblait lui sourire au moment où éclata l'orage qui devait bouleverser son existence. Le prince-évêque, abhorré de tous, s'appuyant sur l'épée de Savoie et sur les partisans du despotisme, appelés alors d les Mamelucks », se rendit maître de Genève. Un règne de terreur s'établit. La confiscation, la torture, la prison et la mort furent à l'ordre du jour. Deux des défenseurs de la liberté, Berthelier et Lévrier, périrent sur l'échafaud, donnant l'exemple d'un indomptable courage. Lévrier mourut en véritable chrétien. Bonivard fut jeté dans le cachot rendu célèbre par ses souffrances et par les vers immortels du poète anglais. Bien d'autres encore succombèrent, mais aucun barde n'a parlé d'eux : ils sont morts ignorés.

Il fut impossible de découvrir le plus léger indice pour convaincre de crime les patriotes. On recourut même aux moyens extrêmes pour en obtenir. Mais ni la torture, ni les chaînes, ni les ténèbres, ni la faim ne purent ouvrir les lèvres d'Ami Berthelier, supplicié, brisé, vieilli de vingt ans en quelques semaines. Lorsque l'heure de la délivrance sonna enfin pour lui, il n'était plus qu'une ruine, au moral et au physique, l'ombre pâle de ce qu'il avait été autrefois. Ses biens étaient devenus la proie de ses

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oppresseurs. Il en retrouva des bribes chez des amis secrets, juste de quoi vivre très modestement. Marguerite, une ancienne servante de la famille, qui avait été la bonne de sa sœur, revint chez lui pour administrer son pauvre petit ménage, dans la modeste demeure que ses amis lui avaient préparée. Aux premiers jours de ses malheurs, sa sœur avait trouvé un refuge dans le couvent de Ste-Claire.

Ami revint pareil à un fantôme se mêler au monde des vivants. Le pea de vie qui lui avait été laissée semblait être tournée en amertume. Lorsqu'il fut jeté au cachot il était un demi-païen, fervent admirateur de la Renaissance. Il en sortit incrédule, endurci, sans espérance et sans Dieu.

Une froide et dure désespérance s'était emparée de son âme. Il n'avait plus foi à rien, doutait des autres et de lui-même.

Pour lui la patrie n'était plus qu'un vain mot. Et même, lorsque brilla pour Genève la vraie aurore des libertés modernes, qu'apportait la Réformation, il resta insensible. Il était pareil à un homme qui rencontrerait, après l'épreuve d'une longue séparation, l'objet de ses affections et qui ne le reconnaîtrait plus.

Le grand, le mémorable « vingt et un mai » le laissa indifférent. Il se mêla, il est vrai, à la foule des citoyens qui, dans la cathédrale de St-Pierre, élevèrent alors leur main droite et jurèrent d'être fidèles à Dieu, à sa vérité sainte à eux révélée dans son saint Evangile.... mais Berthelier ne leva pas la sienne.

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Cependant, quand Genève, après avoir embrassé la Réforme, fut entourée d'ennemis qui menaçaient son existence même, 1 ancienne flamme du patriotisme se ralluma soudain. Lui, qui croyait la source de l'émotion à jamais tarie, il pleura. Il pleura à la vue des citoyens genevois partant pour défendre leur patrie. Ah ! combien il eût voulu être en état de se joindre à eux ! Lorsque les patriotes détruisirent leurs propres faubourgs, sacrifiant leurs biens et leurs maisons pour empêcher leurs ennemis de s'y fortifier. Ami Bertheher abandonna sans regret sa demeure rue Gornavin et vint se réfugier dans un petit logement à la Fusterie. 11 trouva moyen, mal gré sa pauvreté, d'aider de ses deniers à la défense de la ville, et, sans Marguerite, il eût enduré la faim pour donner davantage. Il donna asile à un paysan et sa femme, restés sans abri après la destruction des faubourgs. Le paysan était simple, honnête, un peu lourd peut-être, de la classe que les Genevois appelaient assez dédaigneusement « les pieds gris d. La femme était Savoyarde. Ils avaient avec eux un bébé. La réunion de tant de gens à l'étroit dans Genève provoqua bientôt des fièvres. L'homme et la femme moururent. Pendant leur maladie, ce fut Marguerite qui s'occupa du bébé, et ce fut à elle que la paysanne avoua, avant de mourir, que l'enfant était une petite fille noble qu'on avait mise en nourrice chez elle. Marguerite raconta la chose à son maître, qui n'y prêta pas grande attention et l'oublia bientôt. Mais il consentit à garder l'enfant.

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Le temps s'écoula. Bientôt le bébé se transforma en mie petite fille malicieuse, aux cheveux et aux yeux noirs, petit être plein de vie, qu'il fallait toujours surveiller pour l'empêcher de tomber dans le feu ou de renverser quelque meuble sur elle. Gabrielle devint l'aimable tyran de la bonne dévouée qui travaillait nuit et jour pour elle, et l'esclave soumise de l'homme à cheveux blancs qui lui accordait de temps en temps une attention passagère. Elle guettait son regard et son sourire, usait de toutes sortes de gentillesses pour attirer son attention, et s'épanouissait de bonheur lorsc|u'il l'asseyait sur ses genoux.

Berthelier en était touché, naturellement. Mais avec les années il se prit d'inquiétude au sujet de Gabrielle. Ne fallait-il pas l'élever ? Il ne savait comment s'y prendre. De même Marguerite. Habile cuisinière, blanchisseuse, elle ne savait pas faire autre chose. A peine était-elle capable de tenir une aiguille. Et l'instruction religieuse qu'elle aurait pu donner, en sa qualité de disciple dévouée mais peu éclairée de Calvin, ne pouvait convenir à un être si jeune, disait Berthelier. Et voilà pourquoi nous l'avons trouvé, au moment 'de l'exode des religieuses, aux abords du couvent de Ste-Glaire.

Les sentiments humains ont une telle profondeur que celui-là même qui les éprouve n'en a pas conscience. Le contact de douces mains enfantines avait réveillé en lui tout ce qu'il croyait mort à jamais. Il avait commencé par être hanté du désir de revoir sa sœur qu'il avait tant aimée, désir qui de-

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vint chaque jour de plus en plus vif. 11 se souvint que sa sœur n'était pas morte, songea qu'il pourrait peut-être un jour encore entendre sa voix. Pourquoi pas?... Et il avait réalisé ce désir lorsque les nonnes de Ste-Glaire durent quitter leur couvent. Mais le résultat serait-il heureux ? Pendant un certain temps il en douta presque.

Il voyait assise à son foyer une pâle créature, qui cherchait à s'adapter au milieu dans lequel elle vivait, travail comparable- à celui d'un enfant qui essaye de retrouver le secret perdu d'un jeu de devinette.

Elle avait trouvé sa vieille bonne Marguerite moins changée d'aspect que son frère, mais par contre le changement moral de Marguerite était pour l'exnonne le problème le plus inexplicable et le plus troublant. Marguerite priait, mais sans faire usage d'un chapelet. En parlant de religion, elle employait de grands mots : justification, régénération, sanctification. La pauvre Claudine (personne ne l'appelait plus sœur Agathe) estimait que le monde était de venu bizarre depuis qu'elle l'avait quitté. A la maison, dans les rueS; partout elle était étrangère, perplexe, embarrassée, désorientée. Claudine soupira après son couvent. Elle se demandait anxieusement si elle n'avait pas commis le péché sans rémission.

Tout changea pour elle, et grâce à un rien : un vêtement d'enfant déchiré ! Un jour Gabrielle vint à elle en grande détresse. Sa robe du dimanche était fendue de la taille jusqu'à l'ourlet. Elle raconta

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qu'elle avait joué avec Jeannot, le fils du libraire, qui l'avait tiraillée et avait déchiré sa robe.

— Ce méchant varlet, s'écria Claudine. Mais pourquoi joues-tu avec ces enfants mal élevés. Cela ne convient pas à une petite fille.

— Papa me le permet, dit Gabrielle boudeuse, et elle s'enfuit en appelant Marguerite.

Une sorte de jalousie s'empara du cœur de Claudine. Elle prit une robe plus simple et alla à la cuisine où elle trouva Gabrielle grimpant sur la table pour s'y asseoir et attendre le retour de Marguerite qui était au marché.

— Laisse-moi te mettre ceci, dit-elle, et vois-tu, Gabrielle, je raccommoderai ta jupe de soie bleue avant le retour de ton père.

Après quelques cajoleries, elle réussit à mettre la main sur le vêtement déchiré. Il n'était pas facile à réparer, mais elle eut cependant bientôt fait de le remettre en état. En le raccommodant, Claudine constata combien ce vêtement était mal fait. « Je le changerai, se disait-elle, et je broderai l'ourlet avec ce joli point que m'a enseigné sœur Ursule. »

Marguerite, en rentrant, la regarda travailler avec beaucoup d'intérêt. Puis elle passa dans une autre chambre et en revint avec une brassée de petits cordages, de mignons capuchons, de jupes et de jupons.

— Pour vous dire la vérité, damoiselle, dit-elle, grâce à ces habits de la petite, le diable a remporté plus d'une victoire sur moi.

— Je n'en doute pas, répondit Claudine avec une

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