‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 5 sur 38 · Chapitre II · texte numérisé non relu

Chapitre II

énergie inusitée, bien qu'à mon avis les hérésies de maître Calvin lui vaillent plus de bénéfice que les vêtements d'une enfant.

— Je ne veux pas discuter avec vous, damoiselle, puisqu'on peut dire que vous êtes encore dans le fiel de l'amertume et sous le joug de l'iniquité. Tout de même le capuchon vert et la jupe bleue de cette innocente ne s'accordent pas plus que les Mameluks avec les Huguenots du temps où nous n'avions pas l'Evangile, et la pauvre petite en est aussi fiére qu'un paon peut l'être de sa queue ou qu'un évêque papiste de sa crosse.

— C'est bien, voyons ce qu'on peut faire, dit Claudine feignant de ne pas comprendre les allusions agressives de Marguerite.

— Regardez, damoiselle, voici un morceau de gros- grain violet que M'"^ de Maisonneuve a donné à Monsieur pour faire à la petite un habit de fêtes. Il est magnifique, n'est-il pas vrai ? Cela lui fera plaisir de le lui voir porter, mais je n'ai jamais eu le courage de le couper, car lorsqu'on donne un mauvais coup de ciseaux, c'est un crime pour lequel il n'y a pas de repentance.

Ce fut ainsi que Claudine trouva sa voie et le moyen d'utiliser son temps. Ses craintes au sujet du péché sans rémission se dissipèrent. Toutefois elle resta catholique dévote. Elle soupirait de toute son âme après les sacrements de son Eglise, et surtout après la messe qui, alors, était interdite. Elle recevait quelquefois les consolations de sa religion par

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un prêtre déguisé, que son frère avait découvert, par hasard, et que, dans son indulgence indifférente, il lui laissait voir. Avec le consentement de Rerthelier, elle enseigna ses prières à Gabrielle, ainsi que les premiers articles de sa foi, ce dont Marguerite était indignée. Celle-ci fit tout ce qui était en son pouvoir pour combattre le mal, en emmenant Gabrielle entendre maître Calvin à St-Pierre. Berthelier contemplait d'un œil amusé ce combat. Il savait que si Gabrielle restait à Genève, il serait dangereux pour elle d'adhérer au catholicisme, mais il ne mettait pas en doute qu'à l'âge de raison elle n'abandonnât tout ce qu'il appelait les gracieuses petites superstitions de sa sœur, pour vivre et pour penser comme tous ceux qui l'entouraient. En attendant, peu lui importait de savoir qui aurait la victoire. Il ne réfléchissait pas combien de telles luttes peuvent être dures et poignantes pour les jeunes âmes.

Quant à Gabrielle elle ne goûtait pas beaucoup les prédications à St-Pierre et leur préférait l'enseignement de « tante Claudine », comme elle l'appelait. Elle apprenait à aimer beaucoup cette douce et bonne femme.

Dans le monde, au dehors, des influences rivales se disputaient aussi la victoire. Il est vrai que ce (T monde d était un microcosme. Le tzar Paul, souverain de cinquante millions de sujets, appelait dédaigneusement les luttes de Genève : « une tempête dans un verre d'eau », et Voltaire, encore plus sarcastique, constatait que lorsqu'il secouait sa perru-

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que, toute la république était couverte de poudre- Cependant ce si petit état était destiné à rendre illustre par son histoire la doctrine théologique si nettement formulée par son prophète et réformateur, qu'elle lui doit son nom, bien que n'étant pas uniquement sienne. La brave petite cité fut aussi réellement « élue » ou choisie de Dieu que la Sion antique à laquelle il avait donné son nom. Elle fut choisie pour recevoir sa Parole et pour montrer au monde le spectacle d'une communauté cherchant en toute sincérité à lui obéir. Elle fut choisie pour être la cité de refuge, donnée aux serviteurs de Dieu persécutés de toute la chrétienté, qui se pressaient à ses portes et y entraient comme dans un port sur où l'on pouvait vivre à l'abri du mal. « Laisse mes proscrits demeurer avec toi d, tel était l'ordre donné à Genève par Dieu. Elle l'avait entendu et elle avait obéi. Il devait posséder de profondes convictions religieuses et un courage héroïque ce petit Etat qui osa braver ses puissants voisins. Genève fut amplement récompensée. Elle éprouva véritablement qu'il est plus doux de donner que de recevoir. Non seulement les persécutés apportèrent avec eux des éléments nouveaux de forces morales et intellectuelles, mais aussi les sacrifices que les Genevois durent s'imposer les préservèrent du danger de l'ascétisme et de l'austérité. Les chefs et coqducteurs spirituels de la nation avaient, comme la nation même, une tendance marquée à considérer la vie et la religion sous leurs côtés les plus sombres et

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les plus rigides. De même le puissant génie qui les inspirait. Mais la pratique de la bienfaisance agrandit le caractère. Jeûner pour jeûner peut rétrécir le cœur, mais jeûner pour nourrir des affamés l'élargit. L'esprit et le cœur dépendent l'un de l'autre. Cette œuvre de miséricorde envers les proscrits ceint de gloire et de grâce l'austère régime de la calviniste Genève. Le fanatisme de ce régime n'en fut pas moins inflexible peut-être; on ne peut lui reprocher d'avoir été égoïste.

Mais avant d'accepter et de remplir sa mission, la petite cité devait être dressée, éduquée et débarrassée des éléments irréconciliables qui auraient nui à sa régénération. Ils étaient de deux sortes. Les pires ennemis de l'ordre véritable et de la vraie liberté Isont : le faux ordre, c'est-à-dire l'esclavage, et la fausse liberté qui est licence. En rejetant le joug de Rome, Genève s'était émancipée du premier. Elle [avait encore devant elle une longue et cruelle lutte ;à soutenir contre la seconde, représentée par le •parti que l'histoire désigne sous le nom de Libertins.

La fin du drame n'eut lieu toutefois que bien des années après celle qui réunit, sous le toit d'Ami Berthelier, la petite Gabrielle et la religieuse de SteiClaire.

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