V .-';lrfOPO'rfr irnrnîVR 'vuîilaeb fî?? *^^ P'^Jdisaoq
Cette séparation inattendue avait' Ôte ^à Gabrielle tout le courage dont elle avait essayé de s'armer, ^^^^^ '* ^^^^"^ "*
— Oui !.. . reprit enfin Yves d^^ Mauléon parlant à voix basse et lentement. . . ce mariage... qui ne fut jamais qu'une vaine cérémonie, je sais qu'il peut être regardé comme nul..» et que la liberté peut nous
êtr.e rendue à tous deux.!, . r li Tj^;»fiDiar(io:> 19 Tniuiitriib 'luo^ el
oJlGabrielle ne voyait plu3 rien, ne pouvait-plvi3 rien entendrie! 8a,4n/ain, qui la soutenait contre l'arbre qui Ini servait
LÉ OHA'fl^AU D ARNOljVILLH. 551
d'appui, glissa comme elle; mais si doucement que la jeune femme se trouva de nouveau; et sans secousse, gracieusement retombée sur le gazon. Le jeune homme fit un mouvement pour s'approcher ; mais elle reprit assez de force pôtit* essayer d^ cacher sa faiblesse, et dit avec calme :
— Ce n'est ripai ^».J^Ipn^ieur le duc de Mauléon, il sera fait tout ce que vous ordonnerez.
i ilU J rilJO/ D'ISMl iîi/
Il retourna à la place qu^il occupait en
arrivant;, el même un peu plus loin; resta
debout, appuyé contre un arbre ;, pendant
que Gabrielle demeura ainsi à demi coumi ;ij;|iiLiitHij n? ciï'j'i ''i^ui '.'-yi ,.iii' «.»...' ii'>»m
cl^ée, et sans qu'il pût voir sa figure. Alors, employant toutes ses forces à rassembler ses idées confuses, et à reprendre assez de
calme et de sane-froid pour les exprimer .
Mil, i'j«|>:'/f>jni J^tfiii iiif
il lui dit:
')rT- Au moment de nous séparer ainsi... pour jamais... je vous prie en grâce de ne pas me juger trop sévèrement , de ne pas voir mes torts!... Oui... j'en ai eu sans doute... mais... de ne pas les voir avec un sentiment de haine...
— De la haine!... s'écria Gabrielle...
étonnée d'une telle supposition.
— Ma mère vous Ta dit un jour^ continua le jeune homme ^ ma vie n'a pas été heureuse. Tourmenté sans but par une ambition sans espoir; vivant au milieu d'êtres nuls ou frivoles^ à qui je n'ouvrais jamais mon cœur, ces mille liens imperceptibles qui attachent un homme à telle ou telle place dans le inonde ^ me séparaient de ceux dont la vie sérieuse et utile eut été pour moi un modèle et une 'esperarlce.
LK'OIIVTKAl. DAHNOtJVILU:. "KÎT
Ail! votre pensée, qui comprend tout, peut deviner les tourments de la mienne! Je me voyais inutile, et par conséquent à charge à moi-même! Les idées de mes pères ne me satisfaisaient plus entièrement ; et.îv je ne pouvais satisfaire complètement aux autres!... Alors, pour échapper à l'ennui, je me livrai à une dissipation qui devait nécessairement détruire toute Ténergique délicatesse de mes impressions , toute cette élévation de pensées qui rend seule la vie noble y pure et grande ! . . . et ce fut ensuite par faiblesse. .. par insouciance peut-être.. fi que je cédai aux vœux de ma naère ! . . .Vous le voyez. . . je ne cherche point à vous tromper. Oui... quand ce mariage se conclut, j'apportai un esprit dégoûté de tout, et un cœur découragé de lui-même à votre esprit naïf et plein de nobles illusions, à votre cœur si neuf, qu'il avait encore toutes les vertus!... comment aurions-nous pu nous
entendre? Mais le mal est là!... là seulement!... cette fortune... je...
?/)f*t* Arrêtez !.. . dit vivement Gabrielle à
qui les dernières phrases du jeune homme avaient redonné quelque force. . . arrêtez ! . . . pas un mot de plus sur ce sujet! . . . i ^^Bunr. Jiiiveb lup noiifiqfaéîib enn b iiri/il mfi '^\ "^^ Elle s'était soulevée en prononçant ces paroles. La lune commençait à jeter une pâle lumière; Yves vit la jeune femme assise, grave et triste, et qui ajoutait lentemeivÉ^
— Une explication là-dessus est inutile; elk ne m'apprendrait rien que je n'aie appris depuis longtemps. Un soupçon sur Mi -le duc de Mauléon ne pourrait faire tort qu'a celui qui aurait osé le former!... personne ne peut... ni ne doit en avoir. . dès qu'on Ta connu !
Ui OHAlfclAlJ D'AUiNUUVILKE. 3Kf
^M^cï, Gahrielle! reprit Yves avec ujae douceur infinie; et ce nom familier, qu'il ne lui avait jamais donnée prononcé ainsi dans ce moment solennel^ produisit sur leur àme un attendrissement involontaire que chacun semblait craindre de trahir.
Enfin le ieunje homme ajouta :
iioq i« ïiv JB inp ioni
— Il sera doux pour moi... d'emporter
loin dlci... loin de la France peut-être...
— Loin de la France! y avez-vous bien pensé ! ne put-elle s'empêcher de dire.
ip iiirj smuiôi bk
— Que puis-je faire en restant ici? répondit Yves; vivre? au milieu de qui? La société des salons? c'est le repos pour ceux qui sont occupés; c'est l'ennui pour ceux qui en font leur occupation ! .. . Mes anciens
.M(i 1.1' Cil ATKAU D'ARNOf ViM.K.
amis? mais c'est la folie de la jeunesse!... elle est passée pour moi!... et quant au bonheur de la... vie intérieure et de la famille... "
Jl s'arrêta. ||(;j,[,-,{^j^ nuoHd*) oi; Gabrielle essaya de répondre :
— Si ] osais..; Moi qui n ai nen appris, moi qui ai vn si peu de choses...
•••^'Oh! parlez! Que ne vous ai-je connue plus tôt! dit Yves d'une voix affectueuse ; je n'anraispas... '-^ •' "'" '^
ili) uu l'iuj'jq..
La jeune femme crut qu'il pensait à Élé-
nore. Ses idées se troublèrent; elle ne put retrouver ce qu elle avait voulu dire... i>
^^yy Sans doule, reprit M. de Mauléon, il y a dans ce monde bien du bonheur; mais
Lt CHATEAU D'AU.NOIVIJ.LE. .V,T
il n'est pas en notre pouvoir de l alteiadre! On ne l'aperçoit qu'au moment où il échappe; et quand on en sent tout le prix, il est déjà perdu pour jamais !
— Oh! que cela est vrai! s'écria-t-ello.
— Et ce que vous n'osiez exprimer?...
demanda Yves^ qui voulait détourner le souvenir du passé...
— Je ne le sais plus, dit-elle avec trouble!... Mais pourtant.. . je crois que je pensais. . . tout à rheure , que chacun peut rendre son existence utile... belle et heureuse pour soi et pour les autres, et... que cela doit être plus facile encore à M. le duc de Mauléon qu'à tout autre.
— C'est possible ! dit le jeune homme; mais.-
558 LK CHATKAlJ D'AïiNOUVILLE.
Un profond découragement parut sur son visage, quand il ajouta :
— 11 faudrait une autre situation... La force vient du cœur... On ne sait rien entreprendre, quand on est malheureux.
Gabrielle avait le cœur serré, et la voix tremblante ; car elle croyait deviner qu'il se plaignait de son sort, et en exposait ainsi tous les ennuis, comme des droits et des excuses pour le changer.
— Mais , dit-elle douloureusement, tous les obstacles... vous voyez bien qu'on peut les briser?...
— Il le faut, n'est-il pas vrai?
— Ainsi vous serez heureux !
Li: CHATKALi 1) ARNOLMLLL:. 339
Ce n'était ni une question , ni une réj)onse : Yves ne répondit pas. La jeune fennme employait^ depuis l'aveu de ce projet de séparation , tout ce que la raison et la fierté peuvent trouver de force pour déguiser une violente impression.
Les nuages épais, qui voilaient en ce moment la lumière delà lune, dérobaient à Yves des larmes brûlantes coulant le long des joues pâlies deGabrielle. Muette de regret et de crainte , cachant son visage , retenant ses sanglots, essayant de trouver des paroles... car elle craignait que son silence n'abrégeât encore ces courts instants...
qu'il ne s'éloignât , et que sa voix n'eût pour la dernière fois retenti à ce cœur brisé, qu'elle faisait tressaillir, et elle cherchait des paroles pour. . . le contraindre à rester. . . et à répondre encore !.. . Mais... comment parler sans se trahir, quand son esprit n'a-
5iO LE CHATEAU D'ARNOUVILLE.
vait plus qu'une idée, quand sa voix devait accuser ses larmes?... Pourtant, il y a tant de force dans une volonté qui vient du cœur, que Gabrielle demanda sans trop d'émotion... s'il avait choisi le lieu où il chercherait ce bonheur que la France ne lui offrait pas.
— Je voyagerai , répondit-il. Quand rien ne vous attire nulle part, qu'importe le lieu où l'on est, pourvu qu'on puisse le quitter?
— Ah î sans doute, s'écria-t-elle amèrement, laissant à son insu échapper l'angoisse de son âme, et la pensée qui la déchirait, sans doute... quand on n'a nui regret pour ce qu'on a quitté, et qu'on garde avec soi tout ce qu'on aime, et tout ce qui peut donner et bcmheur et plaisir...
— Le bonheur! leplaisir! dit Yvesétonné.
LE CHATEAU DWllNOL VILLE. .lîl
Et quel plaisir peut-il y avoir!... quand on est triste, abandonné et seul?
— Seul?... Mais vous ne seriez pas seul... monsieur de Mauléon.
— Seul! absolument seuil...
— Que dites-vous !...
Et, malgré elle, malgré sa résolution, le nom qui était dans sa pensée, dans son cœur, sur ses lèvres, s'échappa presque inintelligible.
— Élénore ! . . . répéta avec surprise Yves de Mauléon ! . . . mais elle est retournée au couvent depuis trois mois; et je ne Tai pas revue depuis votre départ!
542 LE CHATEAU D'ARNOLVILLE.
Rien ne peut rendre ce qu'il y eut alors d'étonnement, de joie;, d'espérances spontanées, et presque de folie dans l'accent de GabriellC;, lorsqu'on se levant avec une incroyable vivacité, et se trouvant debout par un seul mouvement, elle prononça ces mots :
— Pourquoi donc partez-vous?
Le jeune homme resta interdit.
— Pourquoi je pars? C'est vous qui le demandez !
Elle ne comprit plus.
— Parlez, je vous en conjure, dit-elle... avec une inexprimable curiosité.
— Qu'ai-jeà dire? ... ne vous souvenez-
LE GHATKAU D ARiNOLVlLLi!. 3î5
VOUS plus de notre mariage? de votre iiiditférence... de votre haine?...
. — Oh ! ce n'est pas cela ! monsieur de Mauléon.
~ Avez-vous donc oublié nia lettre^ mes justes reproches?...
— Oh ! ce n'est pas cela non plus ! . . . ne me laissez pas croire que cette lettre. . .
— Elle est ma seule pensée.
Un rayon de joie éclaircit un moment la figure inquiète de la jeune femme ; et ce fut avec une indicible expression de crainte et d'espoir qu'elle s'écria toute tremblante :
— Prenez garde. . . je vous en prie ! . . . ne me donnez pas une pareille idée... dette
lettre;, mais c'était... la jalousie ! vous jaloux ! cela n'est pas possible 1 II y a des pensées que je ne peux pas, que je ne veux pas admettre... car, s'il fallait ensuite être détrompée, que deviendrais-je?
— Comment?
— Mon Dieu! j'ai bien souffert!... et pourtant je n'avais jamais espéré ! . . . non ! . . . je n'avais jamais eu un moment d'espérance!... mais... à présent... il me vient une pensée!...
Et, tremblante de joie au milieu des larmes qu'elle venait de répandre , ses lèvres, laissaient échapper des mots sans suite.
— Ne permettez pas une pareille erreur î mon Dieu! je n'aurais pins de courage quand il faudrait la perdre !
LK CHATEAU D'AKlNOLVlLLli. 545
Et, passant sa main sur ses yeux, sentant qu'ils n'avaient plus de larmes. . .
— Pourquoi donc cette joie sans motif?
ce bonheur sans raison? pour un mot qu'il démentira! un mot qui m'a trompée!...
qu'il n'a pas pu dire ! . . .
C'était à voix basse, à elle-même, avec une agitation singulière, et ne pensant pas être entendue, que Gabrielle parlait ainsi : mais la lumière de la lune, échappant aux nuages qui l'avaient cachée, se répandit blanche , pure et vive sur la jeune femme ; sa clarté illumina tous les objets et les fit voir aussi distinctement qu'eût pu le faire un soleil brillant. La douceur de la lune leur prêtait seulement un délicieux charme de mystère et d'harmonie, dont le silence de la nuit augmentait encore la puissance.
Yves regardait avec une vive émotion la
figure animée de Gabrielle. 11 écoutait avec avidité ces paroles inintelligibles, dont il recueillait les moindres inflexions; craignant de se tromper à leur signification. Un moment, il fut près de courir à elle, de se jeter à ses pieds!. . il s'arrêta!... Mais ce ne fut plus avec tristesse et crainte qu'il s'exprima : toute son âme semblait avoir passé sur son visage expressif et dans sa voix vibrante et passionnée quand il dit :
— Gabrielle ! vous devez tout apprendre maintenant. Déjà vous savez quelles étaient les dispositions de mon cœur lors de notre mariage! mais vous ne connaissez pas les idées qui sont venues depuis. J'ai commencé par rougir devant une enfant! car elle a deviné toutes les délicatesses de l'âme, et moi je les avais toutes anéanties! Elle me méprisait! et je m'étais fait exprès méprisable! Voilà ce que ses paroles m'apprirent!
LE CHATEAU DAHiNOU VILLE. 347
ce que je sentis !... et en même temps... je me sentis humilié et irrité. Elle m'aimera.. . ou je la fuirai pour jamais, m'écriaije... Mais quand je voulais fuir, quand je tombais dans- le découragement de moiméme,unrayond'espoirvenait ranimer ma pensée presque éteinte! C'était parfois un regard, un mot, un sourire ! . . . qui, en faisant battre mon cœur, m'apprenait qu'il n'était plus insensible. La colère, l'envie de plaire, et l'amour m'avaient donné une vie nouvelle : je ne comprenais plus l'insouciance, le dégoût et l'ennui!... Je vivais enfin! j'avais un but que je voulais atteindre, et je suivis, pour y arriver, un route nouvelle. . . où je n'étais jamais entré.
Alors... je ne voulus rien devoir qu'à moi-même. Je repoussai cette fortune...
qui ne devait pas selon moi m'appartenir ! Je travaillai... oui, je me liai avec quelques-
548 LE CHATEAU D'ARINOUVILLE.
uns de ces hommes que la probité et liiitelligence ont mis à la tête d'entreprises où l'industrie peut avoir des chances de bonheur sans courir le risque de l'infamie.
En vérité, il faut que le Ciel ait souri à mes efforts^ ou que la folie de quelques spéculateurs serve de sagesse à quelqueji autres; mais une faible valeur se changea entre mes mains inexpérimentées en une véritable fortune. Je devins plus riche qu'il ne faut pour vivre noblement. Et, pendant ce temps, je cherchais ces hommes studieux qui ont consacré leur vie à de sévères travaux ; je pénétrais dans cette existence de luttes politiques,de discussions d'affaires; et je comprisenfinqu'à côté des mesquines combinaisons de l'intérêt personnel, de l'agitation des ambitions particulières, au milieu des différents partis, et sous toutes les bannières, il y avait une noble place
LK CHATi: AU DWR^Ol VILLE. 549
à prendre pour tous! qu'il restait tant à faire pour le bien général , que toute main se mettant à Tœuvre avec discernement, peut et doit être utile! qu'un homme^ par cela seul qu'il est honnête et intelligent, est un soutien de la société ! qu'il y apporte la puissance du bon sens et l'influence de là raison! qu'améliorer les lois et les hommes, le sort malheureux de quelques-uns, et les idées funestes de quelques autres, peu t et doit suffire à la destinée du plus ambitieux. Une circonstance vint encore me montrer ce que l'orgueil des grands peut provoquer de haine , et ce que la haine peut entraîner de crimes et de regrets. Je vis que le pauvre méprisé peut mourir de chagrin en même temps que de misère; et je trouvai dans l'espoir d'être utile un but à mon activité, une joie pour mon cœur, une inspiration pour ma pensée. Et tous ces projets sérieux dont on ne doit pas d^ordinaire parler à
une femme, moi je sens encore qu'ils doivent être confiés à la digne compagne d'un homme de bien ! . . . car, je Tavoue, c'est par elle, c'est pour elle que j'ai conçu toutes ces idées nouvelles pour moi! C'est pour mériter une jeune fille simple et vraie, que j'ai repoussé les fausses routines, et les susceptibilités mensongères et mesquines des préjugés et des partis! que j'ai voulu être un homme raisonnable et bon ; parce que j'avais appris, par son exemple, que la vraie distinction , c'est la raison et la bonté dans leur acception noble, délicate, et élevée ; et parce que cette femme, je l'aime , je l'aime avec tendresse, avec passion, et que je ne suis revenu que pour le lui apprendre, et pour lui dire, en même temps, qu'elle est libre; que rien ne la lie; qu'elle peut disposer de son sort et du mien ; que je ne veux la devoir qu'à son amour; qu'en ce moment toute ma vie dépend d'un mol !.. Gabrielle
LE CriATKALI D ARNOUVILLK. :^r>\
peut-elle m'aiiner?et veut-elle êlre a moi?
La jeune femme était restée debout, écoutant avec anxiété, et recueillant avec transport toutes les paroles d'Yves de Mauléon. La joie, Tattendrissement, Tamour, toutes les nuances des impressions les plus vives et les plus douces, avaient animé tour à tour la ligure expressive de Gabrielle ; et, quand il se tut, elle essaya en vain de parler, tant elle était émue. Mais ce qu'aucune parole n'eût pu dire , fut dit par un regard! Tout ce que le cœur peut éprouver de joie, de confiance et d'amour, fut exprimé par un seul mouvement. Gabrielle lui lendit les bras. Yves la prit dans les siens avec transport.
Lui, avait dit son secret; elle, avait laissé échapper le sien.
Des mois sans suite , pleins de trouble et
de bonheur ;, s'élançaient de leur àme.
-- Ah! s'écria le jeune homme ^ avec une inexprimable joie, il ne reste donc rien de cette haine, de cette indifférence, qui me repoussaient jadis?...
La jeune femme le regarda en souriant.
— L'indifférence? dit-elle. Et rougissant en se pressant contre Yves, comme si elle eut cherché à cacher jusque dans le cœur de celui qu'elle aimait le secret renfermé dans le sien , elle prononça ces mois bien bas : Alors... Yves... mais je t'aimais déjà !
— Ah ! elle est sublime, ma Gabrielle ! s'écria le jeune homme dans un transport d'admiration pour cette naïve enfant ; car tous les simples et naturels élans d'un noble cœur, et toiiteTexaltation passionnf'H^ d'une
LK CHATEAU D\\n?(orviLLE. .•>;;.•>
jeune ânie^ s'étaient réveillés en lui. Cette exaltation^ qui pare de mille couleurs éblouissantes tous les objets^ qui peut faire accepter le malheur^ rechercher le péril, endurer la souffrance, affronter jusqu'au martyre, de quelle joie, de quel délire, ne doit -elle point parer Tamour ! Aussi Yves adorait les chastes délicatesses de la jeune lille ; il adorait son esprit élevé et sa vertu si simple; il adorait cette beauté ravissante, ornée de tant de prestiges; et, pensant alors au monde où elle pouvait porter tant de raison et tant de charmes, à cette solitude où elle pouvait donner tant de bonheur, il répétait, dans la plus vive exaltation :
— Tu Tas dit, Gabrielle !... Oui, le mariage, pour être digne de toi, devait être ainsi!... L'amour honoré sur la terre, et béni par le Ciel !
354 LE CIIATEAL D'ARNOLVILLE.
La nuit était devenue profonde, des nuages s'étendaient sur tout le ciel et voilaient la lumière de la lune et Téclat des étoiles. L'orage commençait à gronder : Yves et Gabrielle ne s'en étaient pas aperçus. Cette nuit obscure et menaçante leur semblait délicieuse. Il y a des moments où ce n'est ni le soleil, ni l'air embaumé , ni le charme de la nature qui font les beaux jours; où le foyer de lumière, de chaleur et de joie que l'âme renferme ferait pâlir tous les astres du ciel , leur brûlante chaleur et leur éclat brillant; où l'on peut tout animer, tout embellir; prêter la joie , la vie et la beauté à tous les objets ; et peut-être cette puissance de l'âme, ce bonheur auquel le monde ne peut rien ajouter, furent-ils donnés à l'homme, sur la terre, pour rappeler à sa pensée qu'il est en lui quelque chose qui vient déplus haut.
Tous deux, se regardant avec tendresse.
LK CHATEAU D'ARNOUVILLE. 3o,'i
répétaient des riens charmants, des phrases pleines d'amour, et ces paroles dont l'accent en dit plus encore que les mots les plus caressants. Puis, tout à coup, sans s'être entendus , ils s'écrièrent involontaitrement ensemble et en souriant:
— Pourtant nous avons perdu six mois de bonheur!
A ce moment, des voix se firent enloiidre sui' plusieurs points à la Ibis dans le
.-Vitî LE CHATEAL' DWIINOLVILLI::.
parc : des flambeaux et des torches parurent de différents côtés.
L'orage et la nuit, qu'oubliaient Yves et Gabrielle, le temps, les heures, le lieu où ils étaient, leur furent révélés seulement en cet instant.
— On me cherche ! s'écria la jeune femme en riant, on s'inquiète de mon absence ! ... on me croit seule !
Et tous deux ensemble coururent vers le château... une voix bien connue, et répétant son nom, vint frapper Gabrielle ; et, quittant la main d'Yves, elle se jeta dans les bras de la marquise de Fontenay-Mareuil pour la rassurer !
— Ah î la voilà ! s'écriait la marquise
Ll- CUATIiAL) D'AHiNOlVlLLfc:. .'î.'iT
encore effrayée. Mais où étie/-vous ainsi la nuit... seule...
— Non pas seule ^ reprit la jeune femme en rougissant et s'éloignant un peu; mais avec lui! Elle laissa voir Yves, qui vint embrasser sa mère, tellement surprise en apercevant Yves qu'elle ne trouva rien à dire.
Un homme descendait lentement alors Tescalier du perron, en ayant Tair de se bâter et en murmurant; c'était le comte de Ubinville. Il s'arrêta stupéfait, et dit d'un ton de reprocbe :
— Comment , madame la marquise !
courir la poste jour et nuit !... Pourquoi? pour... déranger... un téte-à-téte entre mari et femme ! si j'avais su ! . . .
— Vous ne seriez point parti? m moi
3S8 LE CHATEAl D'ARNOL VILLE.
non pluS;, peut-être, dit en riant madame de Fontenay-Mareuil.
— Qu'y a-t-il donc? s'écria Yves de Mauléon...
— Vous allez le savoir , reprit la marquise.
Mais un grand bruit interrompit sa phrase. L'orage éclatait; on était rentré au salon, et un domestique annonçait qu'une voiture venait de verser à la porte du château. Il y avait une dame évanouie : un jeune homme aidait à la transporter. Quelle fut la surprise de tous!... c'était Henri de Marcenay et madame de Savigny.
Il y a tant de présence d'esprit dans une femme du monde, que l'étonnement de madame de Savigny, en rouvrant tes yeux ,
LE CHATEAU D'ARÎNOUVILLE. 359
prit tout de suite un air de joie, quoique Taspect d'Yves de Mauiéou eût semblé au premier moment lui causer autant d'étonnement que de chagrin.
— Quel bonheur , dit-elle du ton le plus affectueux, que cet accident me soit arrivé près du château d'Arnouville!... J'ignorais qu'il fût sur la route que je suis obligée de suivre pour me rendre aux bains de mer qui me sont ordonnés... et M. de Marcenay...
Ce fut lui qui continua.
— Vous savez que je suis candidat, porto par le ministère à l'élection qui a lieu dans l'arrondissement de L***, ces jours-ci... et je vais remercier...
— Les électeurs^ d'avoir nommé hier
5()0 LE CHATEAU D'ARNOLVILLE.
votre concurrent Georges Rémond (dit en riant Yves de Mauléon qui tira une lettre de sa poche); il m'annonce lui-même cette nouvelle.
Le comte et la marquise s'écrièrent en même temps :
— Quoi !... M. Georges est à cinquante lieues d'ici?
Et madame de Fontenay-Mareuil , plus joyeuse encore qu'étonnée, tourna un regard triomphant sur madame de Savigny, en ajoutant :
— Que disiez-vous donc? Élénore aussi est bien réellement au couvent, heureuse et bien portante; son père venait me l'apprendre de sa part au moment où je montais en voiture... et Yves?... devinez où
LK CHATEAU D'AiUNOL VILLE. .Wl
nous Tavons trouvé?... oubliant au tond des bois la nuit et Torage ! en tête-à-téle avec, sa femme!
Le ton dont elle prononçait ces paroles semblait indiquer qu'elle avait reçu des renseignements bien opposés à tout cela.
M. de Mauléon du moins le pensa; car une expression de fine moquerie entourée d'une politesse excessive parut sur son visage; il remercia madame de Savigny de lui avoir envoyé sa mère et M. le comte de Rhinville^et surtout d'avoir bien voulu verser si adroitement ;, que son château fut le seul asile qui pût la recueillir.
— Comme c'est heureux, dit Gabrielle, que tous les embellissements de cette habitation, si longtemps négligée, aient été
362 LE CHATEAU D'ARNOLVILLE.
aujourd'hui même terminés par mes soins! Tout le monde pourra s'y loger merveilleusement, et vous verrez comme c'est beau! . . 11 n'y avait vraiment que le château de vos pères, brillant de leur gloire, plus encore que de leur richesse, qui put être digne de vous. Et le regard de la jeune femme s'adressa d'abord à Yves, et se reporta plein de bonheur sur la marquise, pour ajouter :
— Ma mère, vous occuperez le vaste appartement qu'habitait la marquise de Fontenay-Mareuil au temps de Louis XIV.
Monsieur le comte de Rhinville , il y en a de moins vastes , mais tellement commodes, que vous vous y croirez chez vous... Et vous, madame, dit-elle en s'adressant à madame de Savigny...
— Moi, je suis forcée de continuer ma route dès que la voiture sera prête, reprit
celle-ci du ton le plus gracieux. . . et je vous prie d'excuser mon refus.
— Henri n'aura donc pas même, madame, dit Yves toujours d'un ton légèrement ironique , le temps de voir Georges , qui passera ici demain matin. . . et qui pourrait lui donner des renseignements sur la manière dont on est nommé député?
— Gardez cela pour vous, Yves, répondit Henri, qui entendait à merveille la plaisanterie en certaines occasions; car vous pensez, dit-on, aussi à la députation.
— Pourquoi pas?. . . dit Yves deMauléon, a la grande surprise de sa mère... qui balbutia le mot d'opinion, de parti.
— Un parti?. . . répéta Henri de Marcenay en riant... Madame la marquise, le moi
oCî LE OUATliAU D'AKiNOLViLLfc:.
parti n'est plus de mode... Et Dieu sait si la chose a existé bien réellement dans notre pays... Moi, je crois qu'en France, il n'y a jamais que deux partis , celui des gens d'esprit, et celui des imbéciles.
— C'est bien possible, dit la marquise en souriant, car sa joie la rendait indulgente... Qu'Yves soit donc, s'il veut, député, et même ministre! quand il arriverait au pouvoir quelques honnêtes gens, sans de sales intrigues, sans de vils intérêts, sans de petites ambitions personnelles, et pour s'y dévouer seulement au bien public, il n'y aurait pas grand mal. On a vu tant de choses curieuses de notre temps, pourquoi n'y verrait-on pas aussi celle-là?
— N'est-il pas vrai, ma mère? dit Yves tout heureux de trouver ses désirs partagés.
Voyant la marquise ajouter au bonlicur
n: chati:m d arvocvim.!:. rm
(le son fils, en s'associant à ses idées , Gabrielle la remercia par une caresse, et ajouta :
— Ma mère, à notre retour, ma première visite sera pour Élénore. Car elle sentait le besoin de montrera Yves tous les genres d'estime et de confiance.
— Élénore, reprit la marquise , envoyait son père pour rappeler à ma chère fille leur ancienne amitié, et lui dire qu'elle ne regrettait maintenant qu'un petit gage de cette mutuelle affection. Une bague... je crois?...
— Que je lui renverrai demain par Georges, dit gaiement la jeune femme, en échangeant avec Yves un regard qui parut éveiller entre eux une espérance à ces deux noms.
Madame de Savigny , qui avait envoyé
M. de Marcenay presser les réparations de la voiture, apprit alors, à sa grande satisfaction, qu'elle pouvait se remettre en route; elle exprima les plus vifs regrets d'être obligée de quitter un lieu si magnifique, dont les splendeurs nouvelles étonneraient, ajouta-t-elle, les anciens et nobles habitants s'il leur était donné de le revoir maintenant.
— Et ce qui les charmerait surtout, n'estil pas vrai , dit Yves de Mauléon prenant la main de sa jeune femme avec cette grâce élégante, noble et un peu hautaine qui lui était naturelle, ce serait certainement d'y voir régner ma Gabrielle. Car jamais châtelaine et plus belle et plus digne n'en aura fait les honneurs. Et il porta à ses lèvres les doigts délicats de la gracieuse enfant , avec une vive expression d'amour et de respect.
LK CHATEAU D'ARNOLVILLE. 3(i7
— Certes, s'écria la marquise, c'est une fée... ou plutôt c'est l'ange de notre famille! elle a relevé le château de nos pères, elle nous y donnera de nobles fils! celle qui a fait d'Yves un homme heureux pourrait bien aussi en faire un homme célèbre, et c'est peut-être moins difficile.
Je commence à croire , mon cher comte, ajouta-t-elle en s'adressant à M. de Rhinville, que je m'étais trompée, et que, même de notre temps, il y a encore des femmes.