JI
98 SlITE DES VISITES DE NOCES.
interdit sur le seuil de la porte du salon , en voyant Gabrielle dans les bras de Georges.
Toute cette journée de liberté avait été pour lui une journée d'ennui ;, et lui avait paru interminable. Deux fois il s'était arrêté à la porte d'anciens compagnons de sa vie dissipée^ et deux fois, au moment de les voir;, il s'était éloigné. Que leur dirait-il? ou qu'en apprendrait-il qui Tinté ressât? que lui faisaient quelques aventures ridicules ou scandaleuses? quelques niaises folies? qu'est-ce que ces distractions passagères avaient à faire avec son existence présente? trouverait-il là quelques lueurs pour éclairer la marche incertaine de ses nouvelles idéçs? Non 1 Y trouverait-il quelque chose qui pût lui apprendre ce que renfermaient la pensée et le cœur de Gabrielle? quelques motifs pour espérer?quel-
SUITK DKS VISITr:S 1)H NOCi:s. 90
que lumière pour se conduire? VA , s'il n'y trouvait rien de tout cela , s'il ne pouvait rien y recueillir pour le présent, que lui importait un passé effacé ou pénible?... Et il se mit à fuir, à éviter les lieux où il devait rencontrer ceux qu'il cherchait , et à qui il avait d'abord consacré cette journée. Yves gagna donc les rues solitaires et les promenades écartées, regardant souvent à sa montre que plusieurs fois il crut arrêtée ! Lorsque enfin il rentrait, content de voir arriver la fin de cette interminable journée; quand il venait impatient d'en- •tendre les naïfs récits des impressions de Gabrielle, il la vit près d'un autre, d'un jeune homme, d'un parent qu'elle avait loué devant lui !.. . il vit Georges ! . . . Georges dont le nom avait déjà éveillé sa jalousie, et qui touchait cette main qu'il n'avait jamais touchée, lui!... qui pressait do son bras cette taille charmante qu'il n'avait
100 SUITE DES VISITES DE iNOGES.
jamais pressée dans les siens ! Georges qui semblait amoureux et caressant avec cette femme qui lui appartenait, à lui, et qui n'avait pourtant reçu aucune de ses caresses! YvesdeMauléon sentit, à cet aspect, tout son sang se porter violemment à son cœur, lui ôter le pouvoir de respirer, et laisser une pâleur mortelle sur son visage.
Mais, au moment même, le léger éclat d'un rire moqueur se mêlant à ces mots : (( Qu'avez- vous donc, monsieur de Mau- « léon? )) le fit tressaillir, se retourner et apercevoir à ces côtés madame de Savigny qui arrivait sur ses pas. Elle venait faire une visite à la jeune femme, et semblait lire dans la pensée souffrante du jeune homme.
Alors Gabrielle s'avança entre eux, et ils
rentrèrent tous pour retrouver au salon madame de Fontenay-Mareuil. Le froid, rexercice, et le trouble que la présence de madame de Savigny excitait, avaient animé le frais visage de la belle enfant de vives couleurs qui rendaient sa beauté éblouissante. Georges paraissait ému et tremblant; Yves était pâle et irrité , et madame de Savigny, souriant d'un air ironique, leur imposait à tous un de ces puérils et insupportables supplices qui se renouvellent sans, cesse dans la vie du monde.
Yves de Mauléon ne pouvait soutenir la contrainte : cette journée d'ennui, et la douleur jalouse qu'il avait éprouvée, lui ôtaient la force et la patience nécessaires pour écouter les moqueuses allusions et les ironiques paroles de madame de Savigny.
Il se plaignit d'un violent mal de tête et sortit.
iO^ SUITE DES VISITES DE NOCES.
Quelques instants après, il fit dire qu'on ne Tattendit pas pour dîner. .
Madame de Savigny se leva... et , en montant dans sa voiture, ses lèvres serrées par un sentiment indicible de joie maligne et de triomphantes espérances. . . semblaient jeter un défi au bonheur de M . de Mauléon, quand elles s'ouvrirent pour laisser passer ce^mots : ■ 'Uihu. <> fîfT anoJ fi
— Nous verrons!
Gabrielle resta toute la soirée seule avec madame de Fontenay-Mareuil. La jeune femme était triste : pour cacher sa tristesse, elle proposa une lecture. Jusqu'à onze heures, sa voix, par moment légèrement altérée, continua pourtant de lire sans qu'elle comprit une lecture dont sa pensée était absente. Puis, quand la marquise fut cou-
chée, Gabrielle se retira dans sa chambre, éprouvant un grand soulagement à l'idée d'être seule. . . Mais, en s'asseyant près d'un grand feu, pour se livrer sans contrainte à ses réflexions, Gabrielle aperçut une lettre à son adresse, posée sur la cheminée. Elle l'ouvrit avec curiosité ; la lettre était d'Yves de Mauléon, et contenait ce quisWit :
<( Il y a eu, comme vous le disiez, bien « du malheur dkns notre mariage ! Oui, un « malheur tel qu'il est impossible de sup- « porter plus longtemps une pareille situa- « tion. »
— Oh , ciel ! s'écria Gabrielle, que veutil dire?
Et lé papier tremblait dans ses mains. . . et ses larmes TemiJê^chaienl dé lire la suite...
elle les essuya avec impatience pour conti-
nuer :
« Où donc avez-vous appris qu'on pou- « vait offenser impunément Yves de Mau- « léon? lui jeter une fortune qui ne lui « appartient pas, et donnera d'autres Taf- « fection qui devait lui appartenir? Gardez- « les, madame, ces richesses dont vous me « supposez si avide ! Je ne les ai jamais sou- « haitées; mon cœur les repoussait , avant « même que votre résolution et vos re- « proches m'eussent fait regarder comme « un crime d'y toucher. Vous apprendrez « bientôt quelle a été ma volonté à cet « égard depuis le jour de notre mariage.
« Mais pourquoi, lorsque votre cœur « irrité contre moi sembla laisser échapper « tout ce qu'il renfermait , ne m'avez-vous « pas avoué aussi qu'un autre amour avait
« rendu mon amour impossible? Cela eût « été plus loyal et plus digne de ce cœur « qui n'est pas fait pour tromper.
« Yves de Mauléon. »
La surprise de Gabrielle fut égale à son chagrin. Elle ne connaissait pas encore ces nuances que la vie d'orgueil et de fausseté du monde impose à la passion mécontente; et ne devinait sous ces dures paroles ni la jalousie ni Tamour!...
Elle retomba sur son fauteuil, en laissant couler ses larmes et en s'écriant douloureusement :
— Encore plus séparés maintenant que jamais!
umu,
ËLÉPRE.
Madame de Savigny avait dit la vérité en parlant d'Élénore^ dans la soirée où elle rencontra Gabrielle. Frappée d'un coup inattendu, le jour du mariage, la jeune fille était restée dans un état singulier, qui n'était ni la vie ni la mort. Cette disposi-
ilO ÉLÉNOKK.
tion de son âme à porter exclusivement toute la puissance de ses sensations sur une seule idée s'était développée à tel points par la violente émotion qu'elle avait éprouvée^ qu'elle était morte ^ pour ainsi dire ^ à tout ce qui n'était pas la passion violente qui l'absorbait.
Élénore, dès son enfance, soumise à l'influence d'une santé chancelante, avait vu ses impressions morales s'accroître aux dépens de ses forces physiques. Née d'un père qui n'était plus jeune, dont le corps s'était usé dans les regrets qui déchiraient son âme, elle avait apporté en naissant une disposition maladive et nerveuse, que le régime calme et la vie régulière du couvent avaient amortie sans la guérir, et que des impressions trop vives et trop douloureuses devaient nécessairement faire renaitro avec force. Jusqu'à su première
ÉLÉNORF.. 1 1 1
sortie (le la paisiblcMiiaison, un sentiment religieux ^ plein d'ardeur et d'exaltation, avait suffi à cette âme aimante et recueillie. Jamais la douce Élénore n'avait eu besoin , dans l'enfance, de reproches sévères ; jamais il n'avait fallu user de rigueur pour contraindre et diriger un caractère qui se portait de lui-même au bien, et se pliait sans effort à tous les devoirs. Ce sentiment religieux, dans cette âme si tendre, donnait à toute la personne de cette débile enfant un aspect de douceur et de tranquillité, et à sa pensée un calme rêveur qui, en tempérant ses dispositions natives, avait laissé cette frêle existence arriver enfin , quoique lentement, à un entier développement. Élénore, à quinze ans^ avait à peine l'air d'en avoir douze; et cette nature souffrante gardait encore, dans l'âge delà force, l'apparence de sa délicate et faible constitution.
112 ÉLÉNORi:.
Mais quand un sentiment profond vint se placer dans ce cœur tout empreint de sensibilité naturelle^ il absorba bientôt tout ce qu'il y avait là de force et de vie. Si le choix d'Élénore eût été suivi de bonheur, si sa destinée eût été unie à l'homme qu'elle aimait, elle n'eût connu que le charme d'une sainte et chaste union. Renfermée dans sa vie paisible, obéissante et dévouée, hors celui qu'elle aimait, rien n'eût touché son âme et frappé son esprit. Elle eût vécu dans l'ombre, oubliée et oublieuse; son bonheur n'eût pas été de ce monde; elle eût aimé!... voilà tout! Mais quand le premier malheur vint placer un désenchantement et un mécompte au milieu de cet amour qui devait être toute sa vie, cette fragile existence reçut une blessure trop dangereuse pour une organisation aussi susceptible.
Pourtant l'amitié de Gabrielle, sa gaieté^
liLL.NOHi:. tir,
s(3s douces paroles, avaient tait renaitre cette pauvre plante que l'orage avait pliée , et qui commençait à se relever^ lorsqu'elle fut de nouveau frappée d'un mal sans remède ;, en perdant subitement tout espoir. Alors sa douleur prit un caractère de surprise et d'effroi : il lui sembla qu'une intervention céleste , irritée et cruelle^ avait pu seule préparer des circonstances aussi funestes; et^ non-seulement elle fut malheureuse, mais elle eut peur de son malheur !
Quand madame de Savigny la ramena , le jour du mariage de Gabrielle, quoiqu'elle eût exprimé le désir d'être conduite au couvent, elle se laissa mener ailleurs, sans faire lapins légère observation, sans même avoir l'air de remarquer qu'elle n'arrivait pas au lieu qu'elle avait indiqué. M. Simon , qui l'avait suivie, remerciait
114 l'xÉNOHK.
madame de Savigny de ses soins empressés^ et du dévouement qu'elle montrait, en se chargeant de son amie malade ; mais les paroles du vieillard étaient si confuses, sa voix était si troublée, qu'il eût, à lui seul, excité la pitié ; et ce sentiment agissait en ce moment sur le cœur de madame de Savigny pour le père comme pour la fille.
Sans être confidente des liens qui attachaient M. Simon à Élénore, elle les avait devinés. Son silence respectait ce triste secret ; mais la douleur de M. Simon , en le constatant à ses yeux, ajoutait à ses regrets. Elle se reprochait la coupable imprudence qui avait fait naître cet amour; elle sentait que le père eût pu lui demander compte du bonheur de l'enfant qu'il lui avait confié; et son âme, blessée par ses propres souffrances , était plus accessible à
celle des autres. Elle caressait Elénore, essuyait les larmes qui roulaient sur son visage ;, sans que la jeune 611e, insensible en apparence, fit un mouvement pour les effacer, ou un effort pour les retenir. Puis, quand, par moments, une espèce de mouvement fébrile faisait tressaillir toute cette faible enfant, dont les yeux regardaient sans voir, dont les paroles s'échappaient sans qu'elle sût ni à qui elle les adressait, ni ce qu'elle voulait dire, madame de Savigny cherchait à écarter M. Simon, lui demandait quelques légers soins qui Téloignassent de la chambre où la jeune fille, en proie à une terreur involontaire, parlait de punition céleste, de destinée dévouée au malheur et au désespoir par le couroux du ciel, qu'elle n'avait pourtant jamais offensé!... Mais le pauvre vieillard revenait inquiet se placer près du lit de l'enfant adorée et mourante.
Là, immobile, il regardait, il écoutait; et ses yeux retrouvaient encore quelques larmes rares, amères et brûlantes, qui tombaient lentement sur son pâle visage, et suivaient les sillons profonds que d'autres larmes y avaient creusés anciennement.
;;j,Les jours, en s'écoulant, donnèrent enfin à la douleur d'Élénore un caractère moins violent. Des plaintes ne vinrent plus troubler sa calme résignation ; le danger cessa; la mort n'était plus là... mais la vie n'y tilt pas encore ! . . . Quand la femme qui veillait sur son sommeil, devenu plus paisible, lui proposait de se lever, Élénore, qui d'elle-même n'aurait pas fait un mouvement, se prêtait doucement , et sans rien dire, à ses soins; et faisait, par habitude, une toilette simple et négligée comme elle. vSes cheveux d'un blond clair continuaient (le tomber en boucles abondantes autour
KLKiNOKi:. HT
(le saiîgure ali()n[>;ce, et d'orner ses joues décolorées, déjà creusées légèrement, et dont nulle nuance de rose ne venait inlerronipre la pâleur blanche et matte. I^lle se rendait au salon , s'asseyait dans un iau- (euil, et prenait quand il y avait du monde, un petit ouvrage de broderie qui semblait absorber toute son attention. Cependant sa voix faible et douce répondait aux questions qui lui étaient adressées; mais elle retombait dans un constant silence aussitôt qu'on ne forçait plus son attention et ses. paroles.
Si elle restait seule, on lui \ oyait un livre à la main lorsqu'on rentrait au salon : mais madame de Savigny s'était assurée qu'elle le tenait ainsi toujours ouvert à la même page, pendant des heures entières ^ sans regarder ce qu'il renfermait. Souvent^ malgré le froid, et même par l'ordre du
us KiJÎ^oiu:.
médecin^ Élénore se plaçait sur le balcon, afin d'essayer si Tair piquant et vif ranimerait ce faible corps qui ne paraissait plus rien sentir ; mais, que le froid rigoureux frappât sa pâle figure, ou qu'un feu brûlant vint la réchauffer, aucun signe de changement n'apparaissait sur son visage. . . Un jour seulement , un faible cri de joie surprit madame de Savigny ; elle courut près d'Élénore, penchée sur la rampe du balcon, et la vit suivre longtemps des yeux quelqu'un qui se retournait souvent : c'était Yves de Mauléon qui passait sous la fenêtre, et qui s'était troublé à la vue d'Élénore.
Ce jour-là madame de Savigny se rendit à cette soirée où elle retrouva Gabrielle. Le lendemain, Élénore, moins souffrante, put sortir, et elle aperçut de loin, dans une promenade, M. de Mauléon... elle pa-
iîLL'iNORi:. 110
rut se ranimer davantage : c'était le jour où madame de Savigny fit sa visite, trouva ie jeune duc mécontent, jaloux et irrité, et où elle le vit sortir pour échapper à une situation ridicule et pénible.
Depuis qu'Élénore n'était plus en danger, une expression d'ironie avait succédé sur la figure de madame de Savigny à la tendre pitié qui s'identifiait aux chagrins de la jeune fille. Une gaieté très-vive et une activité nouvelle l'animaient : ce n'était plus ce découragement qui suit la perte des espérances; mais, au contraire, il semblait que madame de Savigny sentait s'éveiller des espérances imprévues; et jamais son esprit ne fut aussi fertile en saillies moqueuses qui n'épargnaient personne, en malices adroites qui troublaient ou les vanités, ou les affections de ceux qu'elle rencojitrait. Malheur aux an»ours-pro))ros!
vlBO ÉLÉiNORK.
malheur aux ambitieux de tout genre ! malheur même aux sentiments les plus vrais! Les caustiques épigrammes^ les fausses interprétations^ les paroles à double sens, qui vont toucher au fond du cœur Tendroit vulnérable , pour y faire éprouver une sensation douloureuse, suivaient madame de Savigny , qui devinait tout et frappait toujours juste! Elle s'était rangée parmi ces femmes redoutables que le monde accueille, flatte, craint et déteste; femmes souvent autant à plaindre qu'à blâmer, qui rejettent sur les autres le fiel dont leur cœur est trop plein , qui auraient été bonnes peut-être si elles eussent été heureuses , mais qui , blessées dans leurs affections et leur orgueil, ne veulent point laisser aux autres le bonheur qui leur a manqué.
— Élénore, dit madame de Savigny en rentrant, viens, fais une toilette élégante
et prompte; je veux t'aider moi-même!
La jeune fille, qui n'avait plus de volonté, la laissa faire, et, sans objection comme sans plaisir, la suivit à TOpéra.
Madame de Savigny prit avec elle, en passant, une de ces jeunes femmes étourdies et insignifiantes, dont on peut tirer admirablement parti, pour quelques démarches qu'on désavoue, et quelques paroles inconvenantes, qui servent sans la compromettre celle qui les fait dire.
Cela ressemble aux imprudents amis que les ministères et les partis lancent à la tribune, pour essayer jusqu'où l'on peut aller sans révolter les opinions ou les consciences.
Placée entre Élénore et l'inconséquente madame d'Artiguesdans xino première logo