‹ Gabrielle (volume 3)Chapitre 15 sur 40 · I.-U \M> 1>K MAI I.KON · texte numérisé non relu

I.-U \M> 1>K MAI I.KON

i ■(•!) naître, il passerait bientôt pour ce qu 'il y a de pire an momie , pour un homme qui vil avec la mauvaise compagnie.

Enfin , il n'y avait pas encore huit jours que le jeune Yves de Mauléon était sorti simple , bon • naturel et vrai de l'école militaire, et déjà il était affecté, fat et insolent. On voit qu'il était disposé à ne pas perdre de temps : en marchant toujours de ce train -là, et dans la même route, il était probable qu'il finirait par aller loin.

Voilà dans quelles dispositions d'esprit l'avait trouvé le 25 juillet 4 850; voilà les idées qui se pressaient dans sa jeune tête pendant qu'il se rendait à l'audience qui lui était accordée par le ministre.

\ l'instant où Yves de Mauléon entrait dans un premier salon , ses \eu\ se portèrent sur un homme à.;;e, doul l'altitude

ÏWE8 DE MAI LÉON. f&

exprimait une souffrance résignée, et dont le pâle visage laissait voir autant de triste découragement que celui du jeune homme montrait d'espérances brillantes, et ce contraste frappant fut peut-être ce qui captiva malgré eux toute leur attention réciproque.

Qui n'a pas rencontré de ces pâles vieillards sur lesquels le malheur semble avoir laissé des traces si profondes, que c'est presque une souffrance de les regarder?

on les voit seuls, à l'écart, quelquefois assis sur un banc à l'extrémité des promenades; ils ont l'air de redouter l'approche des hommes, de chercher à tenir le moins de place possible, comme s'ils avaient honte d'eux-mêmes et peur des autres. Ce n'est pas 1 âge, ce n'est pas la misère qui ont seuls sillonné leur visage; on voit qu'un mal secret, plus triste que la vieillesse,

-h. ÏVKS DE M VI LKO.\.

plu- aincr <| iu> la pauvreté, a ioii;;e ieui nciir; ce sont des passions \ iolenles , tics mécomptes douloureux, de longues inijuieludes . de ces choses <|in serrent le cu*ur. froissent l(>r;;nril , ri \onl chercher au fond de l'âme <v qu'elle a de plus délicat ri de plus sensible pour établir là une plan4

douloureuse cl incurable Yves de Mau-

leon a\ail ele frappé par une de ces figureslà,, et ne pouvait en détacher ses \eux, quand un huissier vint annonce]: <|iie le iiiinisiiv taisait dire, à M. le duc Yves de Mauleon d'entrer. \ ce nom , et au mou\cnient que fil le jeune honnne pour <|uitler le salon . le \ieillard se le\a hors de lui.

— Monsieur le duc de Mauleon ! nous êtes monsieur le duc de Mauléon , s écria t-il, el ses mains tremblantes s'étendaient vers l"i

\\es, surpris, s'arrêtait pour I inlcr-

\\ I.S DI-; M M IKON. |.T7

i«);ici. mai> 1 huissier répéta* que le ministre attendait, et ii fallut bien que le jeune duc le suivit dans la pièce \oisine sansa\oir

satisfait sa curiosité.

Le ministre regarda le jeune homme avec attention et bienveillance: il parut satisfait de voir une aussi noble figure représenter une aussi noble famille. La monarchie a lois pensait encore un peu aux avantages extérieurs de ceux qu'elle employait dans les rangs élevés ; c'était un reste d'habitude du temps, où. pour commander , il avait fallu savoir plaire; la démocratie ne pense point a ces futilités.

— Monsieur le duc, dit le ministre, qu alors on appelait encore votre excellence . cl qui, d'ailleurs, aimait a donner a chacun le lih ejqui luiélait dû , le sien étant le premier de tous ; monsieur le duc, vous entrez dans le iimndc a une liellc époque : leti 01 <•

|.->S WKS Dli MAI LEON.

se consolide, et la royauté, que votre naissance vous oblige à défendre, n'aura bicntùt plus rien à craindre de ceux qui ont (enté depuis quelque temps de diminuer sa grandeur et sa puissance. La noblesse, ainsi que la monarchie, va retrouver toute sa splendeur : les grandes familles comme la vôtre, qui ont tant souffert depuis quarante ans, seront enfin replacées au rang qu'elles auraient dû toujours conserver pour le bonheur de la France.

Le ministre ajouta à ces paroles des phrases pleines de bienveillance pour le jeune duc, sur les espérances qu'il pouvait justement concevoir, sur ses aïeux, sur leurs droits à monter dans les carrosses du roi, sur l'alliance qui existait entre leurs drux l.i mil les , sur les charges et le ran>>, qu'elles axaient occupés, sur le titre qu'avait Yves a la pairie, comme dernier de son nom.

YVES DE M A ILEON. |00

et sur l'offre qu'il lui lit de l'obtenir du roi. Il parla ensuite du besoin de trouver des hommes capables d'arriver au pouvoir, parmi ceux dont la naissance garantissait le dévouaient, afin de ne pas laisser les autres s'en emparer. Il dit encore quelques mots sur la nécessité de dédommager de leur fortune perdue dans les jours orageux des révolutions, les héritiers de ceux qui avaient donné leur sang à la royauté malheureuse; puis il quitta le jeune homme, après avoir ainsi ouvert devant lui une carrière sans bornes aux espérances les plus brillantes.

Yves était ébloui. Lui, la veille encore enfant, sujet à la discipline de l'école et à l'égalité qui règne entre camarades, il venait eu un instant de sentir les avantages du rang qui l'élevait au-dessus d'eux. Ce n'était pus un jeune sous-lieutenaut qu'un

I !o YVES M M \l I É0\

ministre \cii;iii •!<> recevoir; céfait M !«• • lue de Maulcon . héritier ilnn des plus irandsnoinsdel'ranee, qu'un prince venait de liai tri- en e;;al ! ce n 'était |>i«> seulement une c.-uTièrc militaire qu'il faudraitycommc huit autre, acheter avec du temps, de la gloire l'I <lu bonheur : e'elail une peTspecti\e de ta\eurs royales , de distinctions , de puissam fe peut-être, qui venait de se révc^ 1er a lui. cl sa joie du malin en devenait a ses \<"ii\ le presse n tiAté ni .

Vxt'sdc Via (iléon oublia les idées de vanité, de fatuité^ de plaisir H d'amour même! tout s'effaça devant une vague ambition qui lit bondir son dœurd il senlil

qu'il était de eeu\ <[iii doivent commander, agrrj <|ou\erner: et . pour la première l'ois, son àmeeomprimée, inquiétée! incertaine, \ii un but di;;ne d'occuper complètement sa pensée <•! son énergie.

VVfîS DK M W l,i:o\ \ ;|

Mais de ne lut pas le côte* eblouissani qui satisfait la vanité par l'éclat du pang . des titres et des honneurs , qui l'emporta dans cette jeune àme : non ! elle pensa ;i ceu\ qui avaient rendu leur nom célèbre . et non à ceux qui l'avaient reçu brillant; a ceux qui avaient agi avec talent, avec force et puissance, et non à ceux qui avaient dissipé leur vie dans les Colles joies des cours; enfin, Yves de Mauléon ne rêva point j en cet instant, pour son avenir, une oisive existence de erand seigneur , mais il s'élança vers la possibilité de Futile existence d'un <>,rand homme.

Le jeune officier, en traversant le premier salon pour sortir, était donc (oui ému et tout triomphant, quand la pâle el triste fijjurc, qui s'était troublée à son nom , se représenta devant lui, fixant avec anxiété ses sombres reeards sur le joyeux

I ;-j rVKS M M M l ion

visage i'Yft'éfl <l<> Mauleon. Celui-ci commençai! suis doute a ressentir les effets de la prospérité qu'il rêvait, car il ne put retenir un mouvement d'impatiente lorsqu'il \ il De triste personnage se lever a n vue et sortir après lui dans la cour. Cette impatienee s'accrut par l'impossibilité de lui échapper. Henri de Marcenay, venu avec Yves jusqu'à la porte du ministère, lui avait demandé son cabriolet pour faire une visite, avait-il dit, et le lui renvoyer aussitôt; mais sans doute la visite s'était prolongée ou il en avait fait d'autres; car le jeune duc fut forcé de revenir à pied et il remarqua que l'inconnu s'attachait à ses pas tout le long de la rue Saint-Dominique, en cherchant à se dérober à son attention.

Ennuyé de cet espion nage, Yves de Mauleon se trouvant à la porte de l'hôtel d'une personne de sa connaissance entra ,

î VF.s ni; mai LBON. I ',.-

et, pendant qu'il parlait au concierge, il vit l'inconnu passer, regarder le numéro de la maison, l'inscrire dans un portefeuille, afin de conserver le souvenir de ce qu'il prenait sans doute pour l'habitation du jeune homme, puis continuer son chemin.

La personne qu'Yves avait demandée n'était pas chez elle ; il fallut donc sortir , après avoir laissé passer assez de temps pour que le curieux importun se fût éloigné. Yves le retrouva au coin de la petite rue de la Planche, et il fut pris de l'envie de savoir quel était celui chez qui son nom avait excité de si grandes émotions et quelle pouvait en être la cause. Il le suivit à son tour, le vit arriver à une petite et très-simple maison, et, au moment d'y entrer, s'arrêter devant une jeune femme qui en sortait, lui parler avec un respect qui an-

I ;; \\\ s 1*1 \! \l I I ON

nonçsil pourtant de> relations .1^17 affeo liionses. ci colle Comme répondre ;i\oc amitié et intérêt. Mais «[lie! do lui pas l'p-

lonnemont do jeune homme en loeonnaiss.iiit (|iio colle femme était madame de Sa vijmy!...

^ \os restait immobile à sa place } resar

dattt, sans pouvoir l'entendre, 11110 conversation qui semblait animée; elle olai! finie ; madame de Savirmy s'était éloignée sans seulement le remarquer, que lui était encore là, surpris et mécontent, sans savoir pourquoi Mais, revenant à lui, et obéissant a nn mouvement involontaire, il se précipita sur les pas de 1 inconnu qui \enait d'entrer dans la maison, et, sans se donner la peine de demander quelque Chose* ;i la porte, il arrivai presqu'en mémo temps que cet homme curieux . dont il \e nâii >'c surpayer la curiosité, dans une

\\ ES l>i: M\l LÉON. i ;.,

chambre \asle, obscure et tellement privée de tout objet de luxe, qu'excepté un lit, une (able et quelques chaises, aucun meuble n'en cachait les grands murs nus et

noirs.

Mais, clans le moment où le vieillard se retourna au bruit que faisait Yves en entrant, les yeux du jeune homme furent frappés en même temps de l'aspect étonné et effrayé de l'inconnu, et de la vue d'un vieux tableau qui seul se faisait remarquer sur la muraille. Ce tableau répétait exactement un portrait que la marquise de Fontenay-Mareuil gardait avec soin dans sa chambre , et c'était le portrait de son mari, du marquis de Fontenay-Mareuil, grand-père d'Yves de Mauléon, mort sur l'échafaud révolutionnaire en 1795.

La figure effrayée du vieillard, l'exclamation du jeune homme, donnaient queli. 10

Mi, ; JWES DE MAI LÉON.

que chose d'étrange à cette entrevue qui

semblait aussi surprenante à l'un qu'à l'autre.

L'inconnu s'écria avec une angoisse inexprimable : — « Que voulez-vous? qui peut vous conduire ici? Au nom du Ciel éloignez-vous 1 car ce n'est pas là votre place ; et moi, moi je ne puis pas Je ne veux pas supporter votre présence! de grâce, monsieur de Mauléon, éloignez-vous! »

— « Monsieur, dit Yves étonné du trouble violent de cet homme et de l'accent suppliant qu'il mettait à sa prière, mon nom vous est connu; vous avez voulu me parler, vous m'avez suivi; je trouve chez vous le portrait de quelqu'un de ma famille : ma curiosité est excusée peut-être; et je voudrais, moi, s'il est possible, connaître los mol ils de La vôtre*

YVKS U\i MAI LÉON. |.;7

L'inconnu essaya de se remettre et dit avec un peu plus de calme : — « Monsieur, votre nom, prononcé devant moi, m'a rappelé de cruels souvenirs que depuis longtemps je cherche à effacer : je n'ai pas été maître de moi... »

— Le marquis de Fontenay-Mareuil était mon grand-père, dit le jeune homme en indiquant le portait : vous l'avez connu?

— Oui, monsieur, répondit le vieillard, après un instant d'hésitation.

Yves l'examinait avec attention et retrouvait dans ses traits sillonnés le type d'une noble tête que le temps et la douleur avaient altéré sans le détruire entièrement, et ce fut avec la déférence la plus polie qu'il ajouta :

— Vous lûtes son ami peut-être?

i 18 t¥ES DE M \l IKON.

II se repentit bien tel de tes simples paroles... car l'inconnu sembla éprouver alors une violente douleur.. . cl balbutia des mots inarticulés... « Pardon, reprit Yves de Maulcon a\ec tristesse, j'ai réveillé , je le vois, de pénibles idées.

Ces mots étaient à peine prononcés que le vieillard parut saisi d'une vive souffrance; les plaintes douloureuses qu'il laissa échapper attirèrent un domestique âgé, qui, ayant jeté un coup d œil inquiet sur Yves de Maulcon, s approcha de son maître avec une grande apparence d'intérêt... le soutint et l'entraîna jusqu'au lit , on il le plaça doucement ; puis, se rapprochant du jeune homme : « Monsieur, dit-il, mon maître est sujet, vous le savez peut-être, a des crises nerveuses qui , sans mettre jours en danger, le tourmentent cruellement; un repos complet est alors néces-

YVi:s DE MAI LEON. MU

saire. . . » Et comme ces paroles semblaient indiquer le désir de le voir s'éloigner, Yves de Mauléon, malgré son inquiète curiosité et le regret qu'il éprouvait, fut forcé de quitter la chambre.

H rentra donc chez lui lame tout agitée des événements de la matinée et tellement préoccupé, qu'il n'aperçut pas ce que le mouvement des rues de Paris offrait ce jourla d'inaccoutumé.

Le lendemain, c'était le 26 juillet 1850, on se battait. Pendant trois jours, la vie fui trop active, trop étonnée, trop hors de toute prévision, pour que personne eût le temps de réfléchir, Yves moins que tout autre. Cette guerre civile, si prompte, si vive el si courte, le frappa de stupeur; rien ne l'y avait préparé; sa grande jeunesse l'avait laissé étranger aux débats des journaux ; les personnes qui l'entouraient étaient de celles

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qui n'avaient rien prévu, ei les paroles que lui avait adressées la \ cille le chef du ministère . annonçaient une telle sécurité, qu'Yves croyait à peine ce qu'il voyait!...

Mais, avec ces fortes émotions de la jeunesse, il éprouvait une espèce de vertige à l'aspect des massacres dans les rues, au bruit du canon, du tocsin et des cris populaires? Si la patrie eût été en danger par quelque cause venant du dehors; s'il avait fallu repousser un ennemi au péril de sa vie, et donner tout son sang pour la victoire, Yves n'eût pas hésité; mais ici, tout était pour lui incertitude; ce que les idées qui animaient le peuple ont de généreux et de grand exaltait son esprit; ce que la royauté attaquée avait de malheurs et de vertus excitait toute son admiration et toute sa pitié; ce qu'elle avait de droits sur lui décida de sa destinée. Il venail de se voir associé à ses

\\i;s DE UAULÉON.

grandeurs, il se crut lié à ses dangers ainsi qu'à ses infortunes, et, comme il ne faisait encore partie d'aucun régiment, il courut à Saint-Cloud offrir son bras et son épée.On le renvoya à Paris porter des ordres au général en chef, et , au moment où il traversait une des petites rues qui avoisinent les Tuileries , après avoir rempli sa mission , son uniforme attira sur lui une funeste attention. Des gens du peuple et des enfants armés se jetèrent sur celui qui semblait vouloir les attaquer, et il était impossible qu'il ne succombât point dans cette lutte inégale; déjà une épée touchait sa poitrine, et un pistolet dirigé par un écolier s'approchait de sa tête, quand un cri d'effroi et une main protectrice l'arrachèrent à la mort qui allait le frapper. Un homme s'était élancé entre lui et ceux qui l'entouraient, s'était emparé du pistolet, avait détourné l'épée^el reçu à la main une lé»

loî ÏVES DE MAI LEON

;;< iv blessure. « Arrêtez, nies amis! disait cet homme; s'il faut une victime, tuez moi! mais ne tondu1/ pas à cet entant! il n'a pu vous l'aire aucun mal; sauvez-le, sauvez-le, et tuez-moi plutôt que de le frappes ! p

Y\es de Mauléon reconnaissait avec surprise celui qui l'avait tant intrigué deux jours auparavant , et son élonnement aujourd'hui était sans bornes en voyant cet inconnu prêt à se dévouer ainsi pour lui.

— Vous tuer, père Simon! dit un de ces hommes du peuple; y pensez-vous? est-ce que vous nous prenez pour des assassins?

— Ah ! c'est le père Simon ! sécrièrentilstousà la fois; ce brave homme qui fait tant de bien , soigne les malades, donne de l'argent aux pauvres!... est-ce que nous pourrions lui faire le moindre mal?, le

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premier qui loucherait à un cheveu de sa tête

Et un geste menaçant achevait la pensée de l'orateur.

— Si ce garçon - là est votre iils ou votre neveu, reprit un autre, eh bien ! emmenez-le, et qu'il ne se batte pas contre le peuple : voilà tout ce que nous vous demandons.

Et ils coururent chercher des dangers ailleurs.

Yves venait d'être sauvé par cet homme : sa curiosité redoubla.

— Qui donc ètes-vous? s'écriait-il; quel intérêt vous attache à moi? Ne pourrai-je apprendre a qui je dois ainsi la vie?

151 Ui:s DE MAOLÉON

M. Simon ne répondait pas.

— Quel ami inconnu ai-je là devant moi ? répétait Yves. Et .comment lui exprimeraije ce que je sens?

M. Simon laissa prendre sa main parcelle du jeune homme, et serra avec tendresse cette main qui venait le chercher. Y\es crut voir une larme sur le visage du \i» illard, qui restait toujours silencieux. Ému , et touché lui-même au point de sentir des pleurs mouiller ses yeux, Yves, cédant à un mouvement involontaire , tendit les bras à l'inconnu et se jeta dans les siens avec une effusion de reconnaissance qui avait toute la naïveté de l'enfance et toute la chaleur de la jeunesse.

Ce fut un transport de joie qui fit presser Yves sur le cœur du vieillard avec passion ; niais cet ëdair rapide lit stibitemefil place à

YVKS DE MAI LÉON. i.ï»

un sentiment d'effroi. M. Simon se recula en s'écriant : «Que faites-vous? Non, non, cela ne doit pas être! » Et il le repoussait tristement, tout en tremblant encore de joie d'avoir pu le tenir un instant dans ses bras. « Pauvre enfant ! dit-il avec tendresse. Et, si le jeune homme ne l'eût retenu, c'est à ses pieds qu'il eût achevé les mots sans suite qu'il prononçait.

— Expliquez- vous donc, répétait Yves interdit.

— Que je m'explique! répondit enfin M. Simon; que je m'explique, quand à chaque moment la mort vous menace!

Quand il n'y a déjà plus rien à espérer pour votre parti et pour ceux qui le servent ! Venez, disait-il, en entraînant Yves du côté de la rue de Rivoli, voyez! les troupes]quittent la ville, et à peine étiez-vous parti do Saint-C.loud, que le palais était désert.

UN w ES m MAI LEON.

— Et le roi, où estnl? s'écria La jeune officier ?

— Il s éloigne , et des dangers le menacent , reprit M. Simon.

— Ma place est près de lui ; dit Vies avec calme; adieu donc' Mon bienfaiteur me sera peut-être toujours inconnu ; mais tant que mon cœur battra, monsieur Simon , votre nom y restera gravé.

M. Simon serra la main que le jeune homme lui présentait, hésita un peu, et dit avec embarras : «Vous partez; qui sait s'il vous sera possible de rentrer dans Paris? Maintenant vous n'avez plus le temps de retourner chez vous, demain on vous poursuivra peut-être Tenez!

Et, sans achever sa phrase, sans expliquer sa pensée, il mil entre les mains du jeune homme un petit portefeuille , el

Y\KN m-: mvuléois. \sï

échappa si pronipteinent à ses questions en disparaissant, qu'Yves ne put même pas lui adresser un mot. Il ouvrit le portefeuille, espérant y trouver quelque explication ; mais il ne renfermait rien qu'un billet de mille francs.

En ce moment, le jour baissait; quelques officiers venaient aussi de prendre la rue de Rivoli pour sortir de Paris; ils entraînèrent avec eux leur jeune camarade, que sa présence d'esprit avait entièrement abandonné.

Le lendemain ils suivaient ensemble la route de Rambouillet ; ensuite ils se rendirent à Cherbourg , où le roi s'embarqua.

Yves attendit là des nouvelles de Paris , après avoir écrit à sa grand'mère, la marquise de Fontenay-Mareuil. Il fit rendre à M. Simon ses mille francs; puis, ayant

{.kS Wi.s in; MAOLÉON.

reçu de l'argent et le consentement de la

marquise pour le voyage qu'il voulait faire, il se rendit à Londres.

Voir disparaître ainsi en trois jours les brillantes espérances qu'il avait légitimement formées, c'était commencer la vie rudement et par une épreuve singulière.

Yves en fut déconcerté et non découragé ; les grands événements, même les plus funestes, ont cela de bon, qu'en accoutumant la pensée aux choses extraordinaires, ils lui offrent l'espoir de toutes les chances ! Si les coups du sort ont été si subits et si puissants pour détruire, pourquoi ne le seraient-ils pas pour réparer? Sans se rendre bien compte de cela, Yves sentait que la vie se présentait pour lui avec le vaste champ que les révolutions ouvrent a tous les ambitieux; et, si les chances ia\orables qu'il tenait du hasard venaient d'être dé-

Wl.s DE MAULÉON. i;,;>

rangées ou détruites, ne pouvait-il pas en créer de nouvelles qu'il ne devrait qu'à lui seul?

Cependant , les événements importants qui venaient de jeter des idées sérieuses dans ses folles; joies de jeune homme n'avaient pas enlevé entièrement à Yves le goût des distractions, des plaisirs et des amusements de tous genres qu'il avait tant souhaité connaître.

Le jeune duc arrivait à Londres avec un nom historique, avec l'auréole de la proscription, le mérite de la fidélité, dix-huit ans et une très-belle et très-noble figure : il fut merveilleusement accueilli par l'aristocratie anglaise, dans ce monde qu'on peut appeler grand, parce qu'il réunit tous les genres de grandeurs, le rang, la fortune, le pouvoir et le talent.

\ves admira d'abord la délicieuse et aé-

IMI ÏVES Dl M M U.O.Y

rieime beauté dqs jeunes Anglaises, puis la dignité et la distinction de quelques hommes, et leur haute capacité. Il éprouva un sentiment de respect pour le pays où Ton peut encore entrer grand dans ia vie et s'y maintenir, où les uns ont pu devenir ministres à vingt-deux ans, où les autres ont pu garderie pouvoir jusqu'à quatre-vingts; et il ressentit aussi une impression pénible par un retour sur sa patrie, la France! où depuis cinquante ans les héros durent >i peu ; où les réputations et les hommes s'usent si vite ; où chacun détruit pour arriver et être détruit à son tour; où toutes le> illustrations s'évanouissent l'une après l'autre, et où il n'y a de stable que le changement.

Sans la rapide révolution dont Yves avait été le témoin , il n'eût peut-être vu en Angleterre que la société et les DMGrurs

YVES DP. M A ILÉON. . foi

mais la politique s'était tout à coup présentée à lui dans ses résullatslcs plus importants; et il eut pour les institutions du pays qui l'avait recueilli plus d'attention que pour ses usages. Il vit donc ce pays sous son plus bel aspect ; et, comme il n'eut ni le temps ni la possibilité d'approfondir ses observations, il resta sous le charme, et garda sa haute admiration; peut-être aussi parce qu'il sentait que là, né dans le rang où le sort l'avait placé, il eût pu ajouter à son éclat celui du talent , et jouir de tous deux avec honneur.

Yves chercha l'oubli de ses espérances trompées dans les plaisirs de son âge; et sa vie, dissipée dans les salons pendant trois mois, et dissipée dans les châteaux pendant le reste de l'année, se passait assez bien , quand on vint lui offrir une part de périls et de gloires dans les champs de la i- ii

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