‹ Gabrielle (volume 3)Chapitre 14 sur 40 · YVES DE MAI LÉON · texte numérisé non relu

YVES DE MAI LÉON

modeste nom, et il défendait ses usurpations par un si grand mépris pour ceux qui n'étaient pas riches, et un si profond dédain pour ceux qui n'étaient pas nobles, que personne n'eût osé le soupçonner de n'être ni l'un ni l'autre.

Des noms historiques avaient seuls le droit de passer par sa bouche, mais dépouillés du mot monsieur et de toute espèce de titre, afin d'attester l'intimité de celui qui les prononçait ainsi avec ceux auxquels ils appartenaient.

Modeste et inexplicable vanité qui aurait dû disparaître de nos jours , si la vanité pouvait jamais rien laisser perdre ! mauvaise attestation qui ne prou ve que ce qu'elle voudrait cacher! Car, plus le rang qu'on occupe dans le monde est élevé, et plus l'on accorde à chacun tout ce qui lui est dû : on ne veut pas, quand on a beaucoup

;i prétendre, donner pai' son exemple le droit de refusera quoiqu'un en égards, en litres, en honneurs, la moindre chose de ee qui lui revient. 11 n'y a rien à gagner à cela , si ce n'est pour celui qui n'a droit a rien.

x\es ne Taisait point alors de telles re flexions! Henri lui imposait avec les cinq années qu'il avait de plus que lui : son inexpérience le prenait pour le type du bon goût, et le jeune officier, avide de connaître ce monde qui s'ouvrait devant lui, el d y paraître avec éclat, suivait gaiement celui qui se chargeait d'éclairer sa route. Sa confiance dans l'ami qui s'empressait de s'offrir était aussi grande que la honne opinion qu'Henri avait de lui-même, et certes ce n'est pas peu dire!

Ce fut cet ami expérimenté qui tourna Sers des idées de vengeance cette émotion

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qu'avaient fait naître les nouvelles ûbqer valions du jeune duc sur madame de Savigny : lui, de son propre mouvement, il n'aurait su qu'aimer avec passion la première femme qui l'eût aimé; l'idée que la belle madame de Savigny, si brillanie . si délicieusement aimable, eût pu le distinguer, ne s'était pas même offerte à son esprit; il avait senti seulement qu'il faisait maintenant partie de ceux auxquels une femme désire plaire, et cette seule révélation l'avait ému, troublé, ravi! ah!

si en ce moment la pensée lui fût venue qu'il était possible qu'un jour il fût aimé d'une femme comme madame de Savigin , son cœur eût bondi de joie; il aurait béni le ciel et adoré la femme qui pouvait donner un tel bonheur; car il avait encore toute son âme de vingt ans.

M;iis Henri jeta tant de glace sur ce

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lover brûlant, qu'il lui lit comprendre tout le danger de cette naïveté d'impressions; il lui prouva qu'il n'y a pas une de nos vertus qui ne facilite un des défauts de nos amis : le dévouement, lui disait-il, produit la tyrannie; la passion inspire l'envie d'en abuser; avec les femmes par exemple, ajouta-t-il, pour n'avoir jamais à s'en plaindre il faut qu'elles aient à se plaindre de nous. Et il lui montra clairement que l'empressement prouve le désir d'un succèsencore incertain, tandis qu'une légère nuance de dédain atteste au contraire aux yeux de tous un succès déjà obtenu.

Il parla de madame de Savigny, dont le jeune ofûcier ne voulait point parler, peutêtre par l'instinct qui le portait à éviter la légèreté moqueuse de son ami, comme on évite machinalement ce qui peut blesser;

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mais Henri parla malgré lui, et (frappa juste a tous Les endroits <>u il voulail détruire respect, enthousiasme, admiration, tendresse: Combien n v eu a-t-il pas de ces esprits étroits et envieux qui travaillent à éteindre- dans lame des autres tout ce que la leur ne peut comprendre; et , comme éè ivran leur emblème, s'efforcent d'abattre tout ce qui s'élève au-dessus de leur niveau?

Madame de Savigny avait, disait -il.

épousé par intérêt un vieux et riche mari qu'elle n'aimait pas. Madame de Sa\i:;n\ était coquette, et cherchait sans cesse des hommages nécessaires à sa vanité; sa réputation1 de vertu était de l'hypocrisie et de l'adresse; son esprit de la malignité, cl probablement YtéS était une victime destinéeà donner un nouvel celai àdrschar méâ, dont quatre années passées dans le

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monde avaient un peu détruit le pouvoir e( diminué le prestige.

Alors , le jeune due, qui ne devinait pas que le seul tort peut-être de madame de Saviguy était d'avoir assez d'esprit pour qu'on ne put être impunément un sot devant elle, partagea les idées de son ami , el il lui vint des idées de vengeance. Ce ne l'ut déjà plus pour aimer qu il eut le désir de plaire.

Puis, en revenant du bois. Yves arrêta soji eheval pour tendre la main à un ancien eamarade de collège, pauvre jeune homme plein de mérite qu'il aimait et estimait beaucoup; mais Henri s'épuisa en raisonnements plus lins et plus subtils les uns que les autres, pour lui faire comprendre 'Jim* s il allait ainsi tendre la main à tous les honnêtes gens pauvres et mal mis qu'il rencontrerait ou que le hasard lui ferai!

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