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Gabrielle

— Il n'y a plus de femmes! non, mon cher comte, il n'y a plus de femmes, s'écria douloureusement la marquise de Fontenay-Marouil, en se tournant vers le comte de Rhinville assis près d'elle dans le fond d'une voiture. Le comte soupira, mais ne parut nullement dispose à révoquer en doute ou à combattre une proposition qui pouvait, au premier aspect, paraître étrange et hasardée.

La marquise, n'éprouvant aucune contradiction, se vit forcée de renoncer au plaisir de discuter. Monsieur do Rhinville, depuis longtemps initié à ses idées, était-il convaincu, ou craignait-il qu'on n'essayAt de le convaincre ? Il no rcponriit pas, et ne témoigna même aucune surprise lorsque la marquise prononça cette phrase, qui re\enait, il est vrai, assez souvent dans sa conversation pour (ju'il y fût accoutumé.

Ils restèrent donc silencieux l'un et l'autre pendant que la voiture continuait à rouler avec rapidité... Ils avaient peu de choses à se dire, car tous deux avaient atteint une vieillesse avancée : alors les paroles sont lentes, tristes et rares 1 Dans la jeunesse, des phrases vives et continuelles confient ou laissent deviner les idées, les projets, les espérances, les chagrins et les |)laisirs : ou parlerait plutôt sans le savoir et tous ensemble : on a tant à dire ! mais deux vieillards, au contraire, seraient natm-ellemenl silencieux,s'il n'avaient résolu de romiirele silence; etcependant malgré eux les phrases s'arrêtent souvent inachevées. Parfois môme, au moment d(^ parler, si deux vieillards se regardent, ils ne disent rien. C'est cpi'ils voient ces cheveux blanchis, ces rides qui plissent leurs fronts, ces traces du temps et de la douleur iinin-imées sur leur visage; c'est qu'ils y lisent les malheurs et regrets du passé, la tristesse du présent, le peu d'espérance cju'ofl'ro l'avenir, et, pour cotte vio du moins, tout est dit.

LE SIECLE. — XIX

La marquise de Fontenay-Mareuil, malgré ses soixantedix ans, semblait cette fois être agitée par quelque grand projet : car elle reprit avec vivacité :

— Et c'est parce qu'il n'y a plus de femmes, monsieur le comte, que la France se perd... que les jeunes gens se perdent... et que mon petit-fils...

Ici elle s'arrêta, craignant d'arliculer une plainte précise contre l'objet de son orgueil et de sa tendresse.

Monsieur de Rhinville no put s'empêcher do sourire en disant :

— J'aurais pensé tout le contraire.

Les idées de la manjuise n'étaient pas en ce moment tournées vers la plaisanterie ; aussi resta-t-elle grave el triste en ajoutant :

—Sans doute il y a encore des jeunes filles, des femmes mariées et des mères. On épouse encore les femmes qui sont riches, et on est amoureux do celles qui sont jolies; mais leur puissance se borne exclusivement à ces droits, l.es salons n'existent plus, la conversation a cessé, le bon goût a disparu avec elle, et l'esprit a perdu tout son prestige. Vous avez un roi ijui fait el défait des ministres, une chambre des députés qui fait et délait les lois , une chambre des pairs qui no défait ni ne fait rien , mais y a-t-il une puissance pour créer des hommes aimables t pour soumettre les jeunes gens à des habitudes délicates? pour leur apprendre que le Hou goût est la preuve d'un bon esprit, et les nobles manières la suite de nobles scntimens? pour leur inqioser, par l'opinion, des lois de politesse cl do bon sens qui ne sont jias dans le code civil? Par quelle puissance conserveront-ils assez de doute sur leur perfections pour Iravadlerh devenir des honunes de mérite sans cesser d'être aimables"? lîh bien ! celte puissance, mon ami, cette puissance anéantie avec tant d'autres, elle existait jadis! c'était les feniines! Aloi-s, la crainte inspirée au duc Yves de Mauléon par l'opinion des s.ilons où il de\ait vivre ne lui eût jamais permis de se st-parer cntioremenl de sa famille; d'aller, lui l'unique rejeton do deux nobles maisons, l'héritier li'un si grand nom, vivre au milieu d'un moudo qui n'est pas le uOlre, el là do faire...

MADAME ANGELOT

Elle s'arrêta encore; ce qu'elle allait ajouter semblait ne pouvoir sortir de ses lèvTes.

— Ce qu'on dit est donc vrai ? reprit le comte. Ce que j'ai appris...

— Qu'avez vous appris? que vous a-t-on dit? Parlez, je veux tout savoir, reprit la marquise avec crainte.

— Rien de bien grave, rien qui puisse compromettre l'honneur d'une famille, répondit monsieur de Rliiiiville.

— Je veux tout savoir, répéta-t-oUe impérieusement. Malgré l'inquiétude et le chagrin qui se peignaient sur

le visage de la marquise, le comte ne put réprimer un léger sourire en ajoutant :

— Des folies déjeune homme, qu'on se raconte en riant, dont le monde s'amuse, et qu'il oublie bien vite. On dit qu'arrivé à sa majorité, et mis en possession de quinze à vingt mille livres de rente, seul débri? des biens immenses de ses aïeux, monsieur de Mauléon, trouvant cette médiocre fortune trop peu en rapport avec son rang et ses désirs, et ne voulant pas vivre, disait-il, avec ses vingt ans et son titre de duc, comme un vieil épicier retiré du commeixe, vendit ses propriétés, et, faisant quatre parts de quatre cent mille francs qu'il en eut, se détermina, il y a quatre ans, à vivre comme qui'lqu'un ayant cent mille livres de rente. On ajoute que monsieur votre fils lut si fidèle à sa parole, que la journée d'hier a vu en même temps la fin des quatre années et celle des quatre cent mille francs.

Un triste soupir s'échappa du cœur de la marquise avec ces mots :

— Quatre cent mille francs ne sont pas la moitié du revenu qu'avait monsieur de Fontenay-Mareuil, en 1789, lors de notre mariage, et il y ajoutait son gouvernement de Bretagne et sa charge de premier écuyer de Madame.

Le comte fit un geste de regret et de sympathie, et le silence recommença. Il y avait tant de tristes souvenirs pour tous deux dans ce peu de mots !

La marcpiise, petite, mignonne et délicate, avec des traits fins et une poau unie et décolorée, quelques cheveux très blancs et extrèmemcrit soignés, un bonnet bien arrangé dans une clapote blanche entourée d'un voile, une robe de soie brune et une grande mantille bordée d'une haute dentelle noire, avait, malgré son âge, quelque chose qui venait d'un air noble et do bon goiU : ses manières étaient simples et naturelles... Les femmes d'un rang très élevé offrent rarement la plus légère apparence d'affectation. Silres de la place qu'elles occupent, de la considération qu'on leur doit, et des égards qu'on leur accorde, elles ne portent pas dans monde les inquiètes timidités qui paralysent les grâces de l'esprit comme celles de la personne. La société qui les entoure les connaît, leurs droits sont établis, on ne Unir dispute rien, et, sfires des autres, elles le sont aussi d'elles-mêmes : les classes élevées sont aussi naturelli>s dans leurs habituiles élégantes et gracieuses, que les arlisans et les villageois dans leurs naïves et .grossières coutunis'? ; mais il règne une excessive alTectation dans les manières des classes intermi'diaires. Peut- (^Ire l'inquiétude de prétentions encore contestées, le désir d'être placé dans un rang plus élevé, la crainte de l'être dans un rang inférieur, une vanité ijui s'dïrnse de ce qui est au-dessus d'elle et dédaigne ce qui est au-dessous, fontils naître mille susceptibilités qui se montrent sous des formcssingulièrcs, agitées et ridicules! mais dans toutes les classes, une haute intelligence supplée h tout. Elle donne du calme dans le maintien, de la grâce dans la parole, du naturel dans les manières, par le sentiment paisihie et digne de la valeur personnelle; et, de toutes les siqicriorilés, celle qui inspire le plus cette dignité gracieuse, sans doute parce qu'elle est la première de toutes, c'est la supériorité due à la générosité et h l'élévation de l'Ame.

Les révolutions, et tout ce qui .s'est dit et fait en Europe depuis cinquante ans contre les idées que la marquise avait reçues dans son enfance, n'avaient pas modidéces idées. Il en était deux qui doniinniiMit toutes les autres et leur servaient d'appui et de centre commun, la grandi-ur de sa noble famille et l'influence des femmes sur la société.

Relever, rétablir et soutenir à tous prix ces divinités détrônées lui semblait un devoir sacré; sa situation à elle la touchait bien moins par les privations qui lui étaient imposées que par le regret de voir une personne de son rang obligée de s'y soumettre, et c'était surtout pour l'honneur de ce rang qu'elle en souffrait! Ses plaintes n'étaientelle pas écoutées , c'était le sentiment de la dignité et do la valeur morale des femmes qui se trouvait blessé en elle d u peu d'importance accordé par notre époque à une femme de son âge.

^i l'exagération des idées de la marquise prêtait parfois au ridicule, elle donnait plus souvent encore une sorte do grandeur et d'élévation à son caractère, en détruisant la personnalité au prolit d'un principe et d'une idée. L'oubli et le sacrifice de soi-même ont toujours de la noblesse, se trompât-on sur les causej et les conséquences de son dévouement.

Pour une portion de la haute société du faubourg Saint- Germain, dont le comte et la marquise faisaient partie, l'état actuel de chaque chose semblait encore trop étrange pour être durable ; et, sans y être habitué, on le supportait comme un moment de crise, un peu long il est vrai, mais qui devait nécessairement cesser, comme tout ce qui est eu dehors des lois ordinaires delà nature. La destinée de quelques familles a été si longtemps unie à la destinée de la France, qu'il semble toujours à leur descendans qu'une séparation doit entraîner la ruine de l'une comme celle des autres. Disposée sans cesse à combattre, dans un pays guerrier, la noblesse apportait autrefois à la royauté une épéo toujours prête et deshommesd'armcs toujours dévoués. Elle entoura plus tard le trône paisible des grâces de l'esprit, du charme des manières et de l'élégance du luxe, parures brillantes d'une cour oisive et insouciante ; puis, après avoir suivi la royauté sur les champs de bataille et daii^ les fêtes, elle l'accompagna jusque sur l'échafaud, et le roi martyr ne parut point devant le Roi du ciel sans un sanglant et noble cortège qui avait partagé sa destinée.

Comment donc cette noblesse accepleïaît-elle franchement ce qui la repousse ? Pour quelques-uns aussi le pays où ils ne sont plus rien ne saurait subsister ; à leur yeux, tout y est arrêté, suspendu, immobile, et cequi existe sans eux. pour eux n'existe pas.

Il fallait qu'il y eilt (]uelque espérance se rattachant à une de ses idées dominantes pour que la marquise eût oublié ce jour-là ses soixante dix-annéee, ses habitudes qui la retenaient chez elle ordinairement à cette heure, sa santé qui lui faisait supporter avec peine le mouvement d'une voiture, et .ses chagrins passés qui la rendaient souvent insouciante et apalliique : car, dès la veille, elle était agitée, inquiète et impatiente en priant le comte de Uliinvilie d'être exact, et en lui recommandant de ne pas oublier que le lendemain, à midi, elle l'attendait pour se rendre avec lui rue den Po;)les.

En elïet, le matin de ce jour impatiemment attendu par la marquise, on avait vu, dès midi, un élégant coupé s'arrêter dans la vaste cour do la rue Saint-Dominique; un homme en était descendu très lentement, malgré l'aide d'un domestique. Pourtant, à peine avait-il eu mis pied à terre, qu'il sautait assez légèrement sur les marches du perron, eu souriant et en jetant les yeux autour de lui :cet homme était le comte dcRhinville, l'ami delà marquise de Fontenay-Mareuil.

Il élait assez difticile îi la première vue de déterminer au juste son âge, et l'observateur le plus habile ei1t hésKé un moment avant de décider si c'était un homme très vieux, que des soins assidus protégeaient contre les tristes résullats du tenq^, ou un homme encore jeune, dont la vie orageuse en avait ddublé les ravages.

Mais l'incorliliide avait cessé avant que les vingt-irois marches de l'escalier qui conduisaient à l'apparlement eussent été franchies : car, après s'être assuré par un regard qu'on n'avait à redouter aucun témoin, celte taillo élevée, encore droite par momens et renfermée dans les

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contours d'un habit olcgant, s'était courbéLs une main s'appuyait sur la rampe, l'autre pesait lourdement sur le bras du domestique ; il fallait un effort à chaque pas ; les rides de ce visage qui avait cessé de sourire semblaient s'être creusées tout à coup plus profondément sous la légère couche d'un vermillon emprunté qui no les cachait pas, et il était devenu évident que les cheveux noirs et soyeux qui couvraient cette tète à mouvemens involontaires et incertains avaient pris naissance sur un front plus jeune au moins de trente ans que le front hâve et desséché qu'ils orabrageaicnl.

Cependant la taille se redressa, le pas se raffermit, et la tête se releva souriante, avec une sorte de fierté, en entrant dans une antichambre assez vaste, mais très simple, où le vieillard qui avait essayé de se déguiser en jeune homme s'arrêla. Alors la seule personne que renfermait cette pièce, et qui ressemblait plutôt à une modeste rentière du Marais qu'à une femme de chambre, se leva; et sans attendre que le domestique ei^t prononcé le nom de son maître, elle ouvTit doucement une porte, entra sans bruit dans une chambre à coucher; et, s'approchant respectueusement d'une femme âgée, occupée à mettre ses gants avec un soin minutieux, elle annonça presque à voix basse :

— Monsieur le comte de Rhinvillc.

— Je suis prêle, comte, dit, en se levant du grand fauteuil où sa petite personne se cachait en entier, et en s'avançant vers la porte, la mar(]uise de Fontenay-Mareuil. Mille grâres pour votre complaisance et votre exactitude, ajouta-t-elle ; puis, au moment d(\ quitter la chambre, elle se retourna pour parler à la personne qui avait annoncé. Mademoiselle Huguet, je ne rentrerai pas do la journée, dit-elle avec une expression de dignité hautaine qui lui était habituelle ; celle-ci s'inclina, et la marquise, posant le bout de ses doigts sur !a main que lui tendait le comte de Rhinvillc, sortit avec lui.

La chambre que madame de Fontenay-Mareuil venait de quitter représentait passablement, par son étendue, son élévation, ses ornemens et ses meubles, la chambre d'une grande dame d'autrefois ; mademoiselle Huguet rappelait assez bien une femme de charge, et môme à la rigueur une espèce de dame de compagnie. Les manières de la marquise avaient toute cette dignité imposante qui sait vous avertir que la politesse est une concession de la grandeur qui ne doit pas tirer à conséquence : mais là se bornaient les faibles apparences d'une position détruite, d'un rang devenu sans puissance, de dignités disparues, de fortune anéantie. La marquise de Fontenay-Mareuil élait ruinée ; les révolutions avaient enlevé les biens héréditaires d'une famille jadis rivale des plus riches et des plus puissantes ; la devise de ses armes rappelait encore des droits et attestait un rang qui lui avaient permis de pré"tendre au trône, quand les plus grands se choisirent un maître parmi leurs égaux.

Cependant, il faut bien le répéter, la maniuisc était ruinée si complètement, qu'elle devait à l'amilié de la princesse de T... les deux chambres composant tout son appartement dans l'hôtel de son amie, qui n'avait pu lui faire accepter davantage. Il avait fallu que la princesse s'entendît avec mademoiselle Huguet et avec un honmie d'affaires pour suppléer, à l'insu de la marquise, à la peiisiou sur la liste civili; supprimée depuis 1830, et cjui fournissait à ses très modestes dépenses. Heureusement, l'iiabltudi' do ne point s'occuper des détails d'argent, de laisser les soins importuns des petites affaires de chai|ue jour aux mains d'une personne de conlîauce, servait les projets île l'amitié. La marquise n'avait à elle ni hôtel, ni château, ni voilure ni ilomesliques ; mais elle habitait un hôti-l magnilique, passait l'été dans do fort beaux châteaux, ne sortait qu'en voiture, élait minutieusement et rispeclueust>inent servie par mademoiselle Huguet, et avait à ses ordres, si elle en eût eu besoin, tous les domesliiiues île la princesse. Cependant elle ne possédait rien au monde, et son pclit-lils, le jeune duc VvesdeMauléon, vouait de dissiper l'héritage que son pèro lui «vail laissé.

LE SIECLE. — IIX.

Ainsi, de deux familles dont l'origine se perdait dans la nuit des siècles, qui avaient possédé des provinces, porté des couronnes ducales, et disputé ses droits à la royauté, il ne restait plus qu'une vieille femme vivant des bienfaits d'une amie, et un jeune homme de vingt-six ans, qui la la veille avait perdu le peu qui lui restait, en pariant contre une partie de billard jouée à cheval, que monsieur le marquis de M... L... avait gagnée dans les salons du Jockey-Club.

Et, ce jour-là, la marquise de Fontenay-Mareuil avait donc été obligée de monter dans la voiture d'un vieil ami pour se rendre où elle était attendue.

Le comte deRliinville, initié depuis longtemps aux tristes pensées de la marquise, et voyant la préoccupation qui la poursuivait pendant la route, chercha évidemment à chasser un souvenir pénible par une belle espérance, et il prononça lentement ces mots :

— On dit... aussi... que cette jeune personne aura un jour quatre millions I

— Au moins !.. repris la marquise en souriant.

— Et le mariage est arrêté '? dit le comte.

— A peu près... répondit la marquise.

— Et les millions furent amassés à... ?

Madame de Fontenay-Mareuil ne lui laissa pas le temps d'achever sa phrase et ajouta:

— Une fille unique... seize ans... une mère veuve...

— Qui veut que sa fille soit duchesse, dit le comte en souriant.

— Voyez-vous, mon ami, reprit avec une légère amertume madame de Fontenay-Mareuil, quand les droits, les talens et les vertus ne peuvent plus nous servir, il faut bien s'aider des vices et des travers des autres...

— Et malgré tout ce qu'on a dit et fait depuis un siècle, continua le comte avec un sourire moqueur, un titre... un nom...

— Sont des appâts où toutes les fortunes de la finance viennent encore se prendre, ajouta la marquise ; la vanité bourgeoise n'y résiste pas : elle est aussi faible ou, si vous voulez, aussi robuste qu'au temps où Molière se moqua du bourgeois-gentilhomme ; seulement, elle a d'autres formes. Oh ! aujourd'hui, l'on a de nouveaux ridicules, c'est vrai, mais cela n'empêche pas les anciens de servir encore.

Tous deux se mirent à rire : la oonne humeur était revenue ! Le comte deRliinville, ami d'habitude de madame de Fontenay-Mareuil, riiiit à ses bons mots, applaudissait à ses espérances, avait l'air de s'associer à tous ses projets, comme elle avait l'air de partager S' s sympathies, qui toutes d'ailleurs se rapportaient à lui-même. De cette condescendance réciproque résultait une liaison intime durant depuis quarante ans sans trouble et sans susceptibilités, peut-être parce qu'elle élait sans passion et sans tendresse.

Le comte de Rbinville était un de ces égoïstes qui restent garçons par amour de la vie paisible et par crainte des embarras de famille, concentrant sur eux-mêmes tout ce que leur cœur a de sensibilité et tout ce que leur esprit peut former de 'combinaisons. Nul n'avait un soin plus particulier de l'existence queleciel lui avait donnée, et jamais l'ouvrage <|ue Dieu fit à son image ne fut confié à des mains plus dignes de sentir le prix d'un tel présent, et plus soigneuses de tout ce qui pouvait contribuer à sa conservation, h son bien-être et à sa sécurité.

Tous les événemens de ce monde ne le touchaient que par leurs rapports avec lui ; et leur degré d'importance à ses yeux etail tout juste celui de la mesure de leur contact avec ses intt'rêts. Une guerre desaslnnise pour son pays l'eût certes bien moins affecté qu'un iiicidenl qui se fût opposé à sa promenade habituelle. ï^es amis lui reprochaient de n'avoir vu dans la ré\olu(ion de 1830 qu'un dérangement, qui, en dépavant les deux extrémités de la rue qu'il habilail, l'empêcha pendant plusieurs jours do sortir en voilure, et l'exposi» à la pluie d'un orage. Hs lui reprochaient aussi do uo s'intéresser à riou, de ne rieu ai-

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mer vivement, de modifier toutes ses idées et toutes ses opinions; d'en changer même quand son intérêt s'y trouvait : on avait tort, il ne cliangeait jamais, il avait toujours la même idée, toujours le même intérêt dans la vie : c'était son amour exclusif pour le comte de Rliinville.

Son appartement était commode, chaud, en bonne exposition; et un thermomètre avertissait des variations d'une atmosphère qui devait toujours rester la même : cela donnait lieu à des soins continuels. Il y avait aussi dans toutes les.'parlies de son habillement des modiflcations fréquentes.

Comment lui serait-il resté une minute pour s'occuper des autres ? il avait'à peine le temps do faire pour lui-même tout ce qu'il croyait nécessaire. Et cependant, comme il faut toujours que l'êlre le plus matériel garde quelque chose ressemblant à la passion, le comte do Rliinville avait, dans un de ces petits fronts étroits où se logent d'ordinaire les plus grosses vanités, un désir fort vif de passer pour être d'une haute naissance. Sa noblesse, un peu douteuse, se constatait à ses yeux par son intimité avec la vieille marquise si dédaigneuse des nouvelles familles. Les soins qu'elle obtenait de lui s'arrangeaient parfaitement bien avec les habitudes de tous les jours d'une grande dame ruinée, et elle l'avait introduit chez les plus nobles et les plus fiers. Il y avait donc entre eux une espèce de convention tacite ; ou ne s'était jamais entendu là-dessus, et l'on s'était toujours compris à merveille.

Monsieur de Rliinville vivait en lui-même et pour lui seul. La marquise vivait, au contraire, hors d'elle-même, et peut-être ces deux personnes, si différentes sur quelques [joints, se convenaient-elles autant par Icurscontrastes naturels que par les habitudes de société semblables qui les avaient réunies.

Après un silence de quelques minutes, la marquise s'écria : — Enfin nous arrivons et nous allons la voir !...

En ce moment, la voiture s'arrêtait à un couvent de la rue des Postes.

Il en est aujourd'hui du parloir et des gi'ilies d'un couvent comme de plusieurs institutions dont la forme et le nom se conservent encore, bien que la pensée qui les avait conçues et les conséquences qui devaient les suivre n'aient plus gardé place parmi nous.

Le couvent avait bien ses grilles, son parloir, son tour, sa clôture, mais pour souvenir sansdoute, car ils ne fermaient plus, contre la volonté des recluses une porto que la loi tenait ouverte, et ne gênaient même plus les conversations des étrangers avec les personnes de la maison. A peine, en effet, la marquise et le comte y avaient-ils été introduits, qu'une religieuse vint les chercher et les pria de passer avec elle dans le salon qui fait partie des bàtimens intérieurs du couvent, oîi la supérieure devait les retrouver dans quelques instans ; il fallait traverser une cour pour s'y rendre, et, au moment où ils en franchissaient le seuil, un homme âgé, qui semblait familier avec les habitudes de la maison, (!t qui venait de sortir par une des petites portes qui donnaient sur la cour, s'arrêta, et, s'apiu'ochant delà marquise, la s;dua avec les apparences du respect le plus humble, en disant : « Elle est ici, madame la margiiise, c'est moi qui l'ai amenée. » Puis, relevant les yeux qu'il avait baissés jus(]u';i terre pendant ce peu de mots, il recommença une nouvelle salutation aussi profonde pour le comte do Rliinville ; mais celui-ci, au lieu d'y répondre, tint suspendue la main i|ui se portait, jiar habitude, i'i son chapeau pour le salut machinal ipii répond toujours à un autre salut, et, restant immobile et |ilus droit encore ipii! do coutunie, il ne répondit ni de la voix ni du geste au bonjour humble et empressé de cet homme. La marquise eu parut plus contrariée qu'étonnéi', et les deux vieillards échangèrent un regard indéfinissable, où il y avait, du côté du comte, un mépris cruel, et, de l'autre, un sentiment profond de douleur et de résignation.

Monsieur de Rhinville, sans laisser a la manjuise le tenqis de ri''pondre h cet homme autre chose que (piclques monosyllabes, l'entraîna dans le salon, et laissa celui qui

les avait ainsi abordés seul, au milieu de cette cour, où il resta immobile quelques instans : puis sa main desséchée se promena lentement sur son front et sur ses yeux comme pour y recueillir ses idées. Il prononça alors faibloment des paroles sans suite, et rentra dans la maison à pas lents et la tête baissée.

Bien ne contrastait plus fortement avec la vieillesse parée, riante et fardée de monsieur de Rliinville, que la vieillesse abandonnée, triste et découragée de l'inconnu. Quelques rares chcreux entièrement blancs, un visage décoloré, une bouche qui ne savait plus sourire, et des yeux qui savaient encore pleurer ; cet abattement et cette insouciance de soi-même qui révèlent qu'on n'attend rien des autres : tout indiquait en lui les plus fortes impressions de l'âme, tandis que la sécurité et le contentement de soi, qui rayonnaient sur le paisible visage du comte, représentaient fabseuce de toute émotion.

En entrant dans le salon, la marquise voulut sans doute excuser ses relations avec l'inconnu ; car elle dit :

— C'est un homme très pieux, qui passe ses jours en bonnes œuvres.

— Un hypocrite ! reprit rudement le comte.

— Il connaît... la mère... de cette jeune personne, ajouta plus bas la marquise... Ce mariage... c'est lui qui...

Le comte, par un geste, sembla indiquer que cette excuse suffisait à la justification de sa vieille amie, et qu'un intérêt d'argent expliquait tout ; mais le geste se perdit dans un mouvement de surprise et presque d'impatience ; car il venait de voir ce même inconnu aborder un jeune homme qui traversait la cour accompagné d'une vieille religieuse et qui lui avait tendu la main amicalement, et ce jeune homme était le duc Yves de Mauléon, qui entra presque aussitôt dans le salon où ils étaient, salua le comte, baisa respectueusement la main de sa grand'mère, et resta debout sans dire un seul mot.

Yves de Jlauléon avait vingt-six ans, une taille très élevée et une très belle figure ; tousses mouvemens développaient une élégance digne et gracieuse, dont le type est presque perdu de nos jours, et quf nos habitudes politiques feront bientôt entièrement disparaître ; on retrouvait en lui ces nobles manières qui, sans apprêts, sans gêne et sans prétention, donnent pourtant, dès la première vue, une si haute idée de celui qui les possède, qu'elles décèleraient son rang même sous un costume vulgaire et grossier ; les expressions de son visage respiraient, pour ainsi dire, un respect de soi-même qui imposait le respect aux autres; le son do sa voix vibrant et accentué, et sa prononciation sonore et douce, indiquaient des habitudes distinguées et une éducation élégante. Tout dans l'aspect du jeune duc révélait une nature pleine de force et de grâce; car sa manière de plaiïc était imposante, et l'on sentait qu'il y avait là ce qu'il faut pour se faire craindre aussi bien que pour se faire aimer. Son front, grand et bien développé, donnait h sa belle figure le caractère d'une haute intelligence ; ses yeux étaient bleus et doux, et ses cheveux châtain clair ; souvent un air do dédain se montrait sur ses lèvres, mais rien n'était plus gracieux que le sourire (]ui venait c|uel(|uel'ois remplacer l'expression un peu hautaini' qui lui était habituelle, expression qu'il tenait de sa famifle.

En ce moment il était calme et sérieux; rien, sur son visage, ne trahissait aucune émotion ; mais dans les âmes fortes ce qui est violent se cache sous l'apparence de l'inipassiliilité.

— Eh bien I mon ami, dit la marquise après quelques minutes do silence et avec un regard curieux qui semblait interroger la pensée du jeune liomnie.

— Me voilà, ma mère 1 furent les seuls mots(ju'il prononça lentement avec un doux et triste sourire ; puis, comîne si ces mots eussent répondu à tout, il garda de nouveau le silence.

Le salon où ils étaient tenait toute la profondeur de la maison : il y avait d'un côté deux fenêtres cl une porto donnant sur la cour, et de l'autre aussi deux fenêtres et

une porte, mais donnant sur un jardin où plutôt sur une grande cour intiTieure plantée d'arbres ot consacrée aux récréations des pensionnaires. En ce moment elles sortaient de dîner, et leurs cris joyeux annonçaient l'heure de la liberté : les jeux allaient commencer, elles se dédommageaient du silence du réfectoire en parlant et en riant toutes ensemble, et le jeune homme, de même que les deux yielllards, jeta un regard d'intérêt et do bienveillance sur ces bruits bien connus et qui évoquent des souvenirs do joie pour tous. Mais ils n'avaient pas eu le temps de se communiquer leurs réflexions, quand la porte du jardin s'ouvrit violemment au milieu de grands éclats de rire, et leur montra une jeune et belle fdie aux couleurs vives, aux cheveux noirs, à l'air plein de gaieté, à la figure presque enfantine, {|uoique sa taille fi'it grande et assez forte. Elle riait avec folie et traînait après elle une autre jeune personne délicate, blonde, timide et pâle, qui semblait céder avec peine à ce que voulait d'elle sa vive et étourdie compagne.

— Eh bien 1 s'écria-t-elle, voilà mon pari gagné !

Et, rouge jusqu'au front et tremblante de sa hardiesse, après avoir fait quelques pas dans le salon, elle se retournait vivement pour regagner le jardin, quand un cri do surprise et presque d'effroi... s'échappa en même temps des lèvres de la jeune fille pâle et des lèvres de monsieur de Mauléon.

— Qu'as-tu donc, Elénore 1 s'écria la téméraire brune; et enlevant presque dans ses bras sa timide amie qui restait immobile, elle la reporta au milieu d'un groupe de pensionnaires ; elles étaient là près de trente, attentives et efl'rayées, qui se tenaient dans le jardin à quelque distance delà porte, qu'une d'elles referma brusquement dès que les deux audacieuses eurent fini leur excursion.

Tout cela avait été si prompt, si inattendu, que la surprise avait pu arracher l'exclamation du jeune homme ; et les autres, trop occupés de ce qui se passait, ne l'avaient pas même entendue, et ne pouvaient lui en demander la raison.

— Voilà deux jeunes filles bien bruyantes et bien étourdies, remarqua la man|uise.

— Oui, mais elles sont bien belles toutes deux, reprit le comte.

. Aucune émotion, aucune réflexion ne troublant jamais sa pensée, il voyait toujours les choses exactement telles qu'elles étaient.

— La brune m'a semblé d'une merveilleuse beauté, et je ne me souviens pas d'avoir vu des couleurs aussi roses sur une peau aussi blanche. Quelle gaieté et quelle vivacité dans ses yeux brillans 1

— Et I reprit la marquise en riant, je no me souviens pas do vous avoir vu, mon cher comte, une admiralion aussi énergique ; mais la blonde me semble à moi plus agréable : elle est timide et craintive, c'est l'autre (jui l'entraînait malgn'' sa volonté, elle a d'ailleurs ces formes âv~ licates et mignonnes des femmes comme il faut... Qu'en pense Yves ? Il doit être meilleur juge que nous sur cela, mon vieil ami.

Le visage du jeune homme était parfaitement calme et froid, quoiqu'un peu plus pûlo qu'avant l'entrée des jeunes filles.

Mais il n'eut pas le temps de répondre, car lasupéricuro du couvent venait d'entrer en disant :

— Pardon, madame la marquise, si je ne me suis pas trouvée ici (lour avoir l'honneur de vous recevoir à votre arrivée ; pardon aussi pour l'inconvenance de ileux pensionnaires qui sont venu(>s vous interroniiive en se présentant de la façon la plus riiliinile... Je les ai vues do la fenêtre d'une cliambre (lu haut, oîi j'étais retenue par la visite d'une ancienne élève, séiiarée de nous depuis douze ans, et que j'avais un graïul bonheur à revoir ; car nos élèves sont nos tilles pour ce monde et pour l'autre, nous les aimons conmie les mères aiment leurs eufans. J'ai reconnu, nuîdame, les deux jeunes filles qui viennent do vous donner sûrement une bien mauvaise idée do l'éduca-

tion que l'on reçoit dans notre maison ; mais je dois à la vérité de détruire cette injuste idée.. De ces deux personnes, il n'y en a qu'une qui ait été élevée ici, encore cellelà, mademoiselle Élénore, nous a-t-elle quittées depuis trois ans.

Au nom d'Élénore, Yves fit un léger mouvement, et prêta une grande attention au récit de la religieuse.

— Son éducation était achevée, elle avait dix-sept ans ; elle sortit de cette maison. Depuis quelques semaines seulement elle est revenue ; au reste, vous aurez vu, madame, et vous, messieurs, que c'est malgré elle et par force qu'on l'a décidée à celle étourderie. C'est une très douce jeune personne, que tout le monde aimait et que tout le monde a revue ici avec plaisir quand elle est revenue nous demander de lui donner une chambre pour passer quelque temps au couvent. Son caractère, un peu triste et très paisible, est fort éloigné certes de la bruyanto gaieté de l'autre.... mais l'autre....

La marquise, craignant sans doute que l'importance mise, dans la retraite, aux plus minutieux détails et aux plus petits événemens, ne prolongeât indéfiniment le récit de la supérieure, l'interrompit en disant :

— Oh ! qui ne sait, madame, accorder de l'indulgence à ces torts innocens de la jeunesse ? N'en parlons plus, je vous en prie...

— L'autre, reprit la religieuse comme si elle n'eût pas entendu la marquise, n'est... pas notre élève ; elle est entrée ici pour la première fols il y a trois mois seulement.

Un geste de la marquise sembla dire :

— Assez sur ce sujet.

La supérieure, après un instant de silence, continua avec un peu d'embarras : — Il faut pourtant bien que je vous le dise, madame la marquise, l'autre... est mademoiselle... — La religieuse s'arrêta comme si elle n'osait prononcer le nom de la jeune personne. La marquise eut un mouve-* ment très marqué de curiosité, et lejeune homme, distrait depuis un moment, se mit à écouter de nouveau avec attention et anxiété. — Au reste, cette jeune demoiselle n'a été élevée ni dans cette maison ni dans aucune autre, reprit la supérieure en souriant : elle n'a reçu aucune espèce d'éducation; c'est presque une jeune sauvage, en vérité.

— Comment celai dit la marquise avec un intérêt toujours croi.ssant.

— Oui, je crois de mon devoir, ajouta la religieuse avec plus de sérieux et d'un ton presque sévère, de vous dire tonte la vérité. Élevée à la campagne, seule, courant et jouant du matin au .soir, si elle ne reçut aucune idée du monde, elle ne reçut du moins aucun mauvais principe: (■'est une bonne nature inculte. Il serait trop long de vous (lire, madame, par quels raisonneniens fort peu raisonnables sa mère justifie la singularité qui présida à Cflle bizarre éducation; mais, il y a trois mois, celte Jeune fille nous fut amenée pour faire sa première communion, acte si important, négligé par elle jusqu'alors, el qui devait nécessairemeni ])récéder son mariage. Nous liésilions à nous en charger, et, sans les prières d'un homme Irî-s pieux et dont chaque journée est marquée par de bonnes oeuvres, nous eussions refusé celte pensionnaire, qui pourtant (levait rester en chambre et no point frayer avec nos autres élèves. Mais, dès le second jour de son installation dans notre maison, nous ne pûmes l'empêcher de se môler tout à coup avec elles pendant une récréation. Les enfans essayaient leurs forces dans les exercices de la gjmastiipie (pii sont maintenant établis dans toutes les maisons d'éiluciUion; la nouvelle arrivée, seule avec sa mère qui était venue la voir, les regarda lon.£rl(>mps avec un air dédaigneux el nio(iueur; puis, se jetant sans rien dire et s|iontanément au milieu de leurs jetix, les surpassa l«'llcment eu force el en adresse, (lu'elle enleva tout d'un coup les a|)plauilissemensel radmirution des autres jeuni>s filles é'.ounécs. BienUM elle s'anima, inventa de nouveaux jeut, et fut d'une gaieté si vive et si conununicalive, (pi'elle charma les maîtresses comme les élèves. Pcudautce temps,

MADAME ANGELOT

la mère sollicitait et obtenait pour sa fille le droit de prendre part aux jeux comme aux études, chaque Ibis qu'elle en aurait la fantaisie, et moi, madame, je ne m'y opposai pas, car j'avais reconnu que cette bruyante et singulière enfant était ignorante de tout mal ; que ses manières étaient plus étranges que communes, et son caractère doux et bon malgré une espèce de violence apparente. Les soins qu'exigea sa première communion, qu'elle a faite il y a quinze jours, ont du reste absorbé une si grande part de son temps, que nous n'avons pu nous occuper d'une instruction qui, je l'avoue, laisse... tout à faire... Bien jeune encore, car elle a à peine seize ans, quoiqu'au premier aspect on puisse lui en donner davantage, le temps perdu aurait pu se réparer ; mais... il paraît... qu'elle va... nous quitter... — En disant ces mots, la supérieure jeta un coup dœil sur le jeune homme, qui restait plongé dans de profondes réflexions. — Et j"ai cru, madame, ajouta-t-elle en se levant, que j'était obligée, en conscience, pour vous et pour l'honneur de notre maison, de vous apprendre ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire. Les jeunes personnes élevées ici no ressemblent en rien à celle que vous allez revoir : voilà pourquoi j'ai souhaité vous parler d'abord. Et maintenant que vous avez vu si brusquement celle que vous veniez chercher, permettez-moi, madame la marquise, do vous demander votre indulgence pour elle, et d'aller moi-même prévenir et envoyer près de vous mademoiselle GabrielleRémoud. Sa mère est ici pour cette solennelle entrevue, et attend avec impatience. Un léger sourire parut encore sur la figure de la religieuse, qui sortit en prononçant ces derniers mots.

Le jeune homme, toujours debout et pâle, était resté immobile tant que la religieuse avait parlé: dès qu'elle eut quitté le salon, il marcha lentement vers la porte de la cour, posa la main sur la serrure comme prêt à sortir, s'arrêta et dit :

— Adieu, ma mère!

— Est-ce possible! s'écria la marquise en allant à lui vivement; qu'avez-vous?

Il resta queliiues momens incertain : une vague indécision se peignait sur son visage; il avait l'air de vouloir exprimer une pensée secrète, mais de craindre les suites de son aveu.

— Parlez donc! lui dit sa grand'mère.

Après un peu d'hésitation, sa physionomie changea, et il dit avec douceur et insouciance :

— Cette religieuse, ma mère, a dissimulé, j'en suis sûr, une partie du mal et augmenté le bien, en s'(Mant toute responsabilité. Ne vous a-t-elle pas laissé comprendre que ce mariage est ridicule? et moi, je ne veux pas, je ne peux pas... faire une chose ridicule.

— Oh ciel! dit la marquise retombant sur son siège, .saisie et découragée; vous ne voulez pas...?

— C'est une bien belle personne! oui, admirablement belle, dit le comte de Rhinville, cherchant à présentera l'esprit du jeune duc ce qui devait compter pour beaucoup près d'un homme de son âge.

Quant il la marquise, toute sa personne paraissait en proie à un douloureux étonnement; son visage était décomposé, ses mains Irendilaient, son corps ne pouvait se soutenir : c'était le grand intérêt, la seule passion de sa vie, i|uc ces paroles fra[)pai('nt <run arrêt foudroyant, d'une, condamnation complète.

— Mon ami! s'(Tria-t-ellt> en se tournant vers le comte de Rhinville, com|)renez-vous ce ((u'il dit? mais cela n'est pas possible!... Vous ne voulez |)as, mtm lils, vous no voulez |ias!... Qui eiU osé dire cela jadis"? qui ei"lt osé s'opposer à ce que l'inlérêl de sa famille l'xigeait? Oh ! mon Dieu 1 il faut que j'aie vécu, ajouta-t-ellc, h une é|n)(|ue bien malheureuse; car, dans mon enfance, obéir était une obligation dont la jeunesse n'el^t |ias osé se disiKMiser; et, pendant que je vieillissais, les mo'urs ont changé de telle façon que les enfans ne savent plus ce (]uc c'est i|u'obeir à leurs parons! Et cependant, mon fils, vous savez si c'est pour moi que j'ai désiré quelque chose? vous savez si j'ai

contrarié vos goûts? quand vous avez fui la société de votre grand'mère, les nobles maisons qui vous étaient ouvertes, et déserté le quartier oîi vivaient tous les vôtres pour aller à l'extrémité de Paris chercher des amusemens dispendieux, des amis peu convenables et des relations dangereuses, n'ai-je pas, moi, caché vos torts, excusé vos folies et pallié vos travers, tant que je l'ai pu? et maintenant, faudra-t-il vous voir comme quelques-uns traîner un illustre nom dans la misère et la honte ?

— Ma mère, arrêtez, dit vivement Yves de Mauléon ; même par vous, de pareils mots ne peuvent être prononcés en ma présence; je ne les supporterais pas. — Toute la hauteur dédaigneuse et passionnée de la figure du jeune homme éclatait avec ses paroles. 11 y eut un moment de silence. — Après tout, reprit-il avec douceur et calme, autant faire ce que vous souhaitez, je n'ai rien à attendre de l'avenir. — Puis, prenant un siège, il s'assit et dit d'un ton ferme : — Je reste.

Avec les habitudes bienveillantes que donne le grand usage de la bonne compagnie, et aussi le besoin d'entretenir la paix autour de soi pour en jouir à son tour, le comte de Rhinville continua à chercher les paroles capables de détruire les impressions fâcheuses qui venaient de s'élever dans l'esprit du jeune homme.

— Il n'y a plus maintenant en France rien de ridicule que la pauvreté, dit-il. Dans le monde où vous avez vécu, monsieur de Jlauléon, n'entend iez-vous pas, quand on s'informait de quelqu'un, toujours pour première question: Qu'est-ce qu'il a?

— Dans le monde où mon fils eût dû vivre, reprit la marquise, pour recevoir un nouveau-^ enu, il suffit qu'on puisse répondre à ces mots : Qui est-il ?

— Il y a peut-être aussi un monde, ajouta le jeune honmie lentement, d'un air pensif et comme à lui-même, ou pour accueillir un inconnu, l'on se demande d'abord : Ou'a-l-il fait? oîi l'on est classé par son mérite, et où, le talent passe avant tout?... Ce monde... s'il existe... est le seul... où la vie puisse avoir quelque prix... le seul où le bonheur se trouve sans doute... car il n'est certainement pas dans le monde des vanités ni dans celui des plaisirs 1

Le jeune homme prononça ces derniers mots avec une indicible tristesse, et, au grand étonnement des deux autres qui, se-rappelant alors comment le petit-fils de la marquise avait employé son temps et sa fortune, ne purent s'empêcher de sourire.

Yves les imita, et, se levant brusquement :

— Eh bien! dit-il, où donc ai-je l'esprit ce malin? — Et, bâillant légèrement en tournant sur lui-même avec enfantillage et étourderie : — Je me suis levé de trop bonne heure aussi, cela rend malade; c'est ce qui me plonge dans d'aussi singulières réflexions! Réfléchir est un état contre nature, et penser est une maladie. — Puis il ajouta avec une gaieté toujours croissante, et qui parut au moins aussi singidière à la marquise que sa tristesse précédenle : — Les idées sérieuses sont bonnes pour les fous: s'amuser est tout; et il n'y arien dans les alfaires de la vie qui vaille la peine de s'ennuyer une demi-heure.

Le comte remarqua avec surprise l'agitation et l'incohérence des paroles de monsieur de Mauléon, qui d'ordinaire, malgré la folie de ses actions, mettait dans tousses discours et dans toutes ses manières beaucoup de calme et de dignité; et, ne sachant ce qu'on |)Ouv«it dire dans une disposition d'esprit (jui sortait de l'ordre habituel, il n'osa plus rien ajouter.

La marquise craignait quelipie nouveau ca()ricc de son petit-tils. et attendait avec impatience pi anviété.

Yves de Mauli'iin essaya encore quelques phrases qu'il s'ctlbrçait de tourner à la plaisanterie; mais les mots lui manquaient, et, voyant que sa gaiet(' l'aolice n'imposait à persomie, il se laissa retomber dans une profonde rêverie.

Tous trois restèrent alors trustes ol silencieux ; mais la figure du jeune homme était empreinte d'ironie et de dév daiu, comme s'il voulait so venger de la destinée ou la

défier, en n'opposant plus que le mépris au sort qu'elle lui avait fait, et qui semblait pourtant éveiller dans son âme de profondes et vives agitations.

ri7B FBUUE BC PEUPLE ENRICHIE.

—Eh bien! qu'as-tu donc, Gabriellc? tu os rouge comme une cerise, et tremblante comme une feuille, disnit d'un ton un peu brusque, mais plein de bonté et d'affection, madame Rémond à sa fille qui venait la trouver dans la chambre de la supérieure. Et la jeune personne essoufflée, riant et pleurant à la fois, ne faisait entendre que des monosyllrtbles pour réponses.

— Si tu savais... maman... j'ai gagné un pari... mais j'ai eu bien peur en entrant dans le salon, et cette bonne Élénore que j'avais entraînée, elle s'est trouvée mal!... tu m'as fait appeler, et elle est encore sans connaissance! elle est sujette à ces aceidens-là, c'est vrai... mais .. c'est moi peut-être qui en suis cause cette fois; je suis désolée. Et, en achevant ces mots, la jeune tille riait malgré elle.

— Pourquoi es-tu entrée dans le salon? et pourquoi astu eu peur? demandait madame Rémond, tout en rajustant les cheveux dérangés et le fichu en désordre de l'étourdie , mais contemplant en même temps avec amour l'éclat éblouissant de la fraîcheur de sa belle enfant :

— Est-ce qu'il y a déjà du monde ? ajouta-t-elle.

— Oui... une dame et deux messieurs, je crois; mais je n'ai pas eu le temps de les bien voir, reprit Gabrie'le encore tout agitée.

— C'est probablement cela, dit madame Rémond avec une attention très marquée de finesse qui la fit regarder par sa fille avec curiosité. — Surtout ne va pas être intimidée tout à l'heure, continua la mère; tu eS l'égale de tout le monde, toi... personne n'a rien à te dire ; aussi qui est-ce qui l'a jamais contrariée ? qui est-ce qui fa jamais forcée à apprendre quelque chose. La jeune fille regardait sa mère avec attention, sans l'interrompre. Celle-ci continua donc en s'échnuffant do plus en plus; mais sa voix, en s' élevant, gardait son inflexion bonne et tendre.

— Est-ce que tu avais besoin de fan'c queli|ue chose, toi? Dieu merci, tu peux te tenir les bras croisés du matin au soir, si tu veux... Gabrielle, toujours étonnée, cherchait à deviner oii sa mère en voulait venir. — l''t ne va pas rougir, continua cello-ci, et trembler comme une ouvrière qui rapporte de fouvrage à une grande dame exigeante ! ça n'aurait pas de raison. Que moi je sois un peu décontenancée devant du beau monde, ça .se concevrait... J'ai été élevée (entre nous soit dit, car [lersonce ne s'en douterait), j'ai été élevée dans une arrièrc-houlique oîi le soleil ne pénétrait [las quatre fois par an, et où les belles manières n'ont jamais pénétré du tout ; et quand je serais embarrassée, ça se comprendrait; et pourtant je ne le suis pas : j'ai une assurance de duchesse, et je leur fais croire que je suis leur égale. — Gabrielle continuait à écouler, mais sans comprendre; sa mère poursuivit: — Ce n'est |)as (|uc j'y tienne pour moi. Jlais le monde est driMe, voistu; il paraîtrait (pi'il l'st plus honorable à ses yeux de n'avoir jamais fait (|ue dépenser de l'argent, que d'avoir pris la peine d'en gagner, et que plus il y a de temps qu'on n'est bon à rien et qu'on ne sert cà rien , plus on vous compte pour quelque chose... Aussi je leur laisse croire tout ce qui leur plaît... D'ailleurs, pour toi c'est vrai... jamais de ta vie tu n'es seulement enirée dans une houliiiue, si ce n'est pour y faire des emplettes.... et maintenant tu vas avoir seize ans, et je vais faire de loi une belle dame... Voilà ce que j'avais h te dire; je vais le marier !

— Ah l dit la jeune lillo, sans avoir l'air d'attacher au-

cune idée triste ou gaie à ce que sa mère venait de dire, et comme si le mot de mariage n'avait aucun sens pour elle.

— Je f ai choisi tout ce qu'il y a de mieux, reprit madame Rémond.

— Que vous êtes bonne! dit Gabrielle en penchant son frais visage pour remercier sa mère par un baiser, suivant son habitude cbaiiue fois qu'elle en recevait quelque parure ou quelque bijou nouveau, et sans y mettre plus d'importance.

— C'est vrai que je suis bonne, quoique un peu vive • mais c'est que je n'ai pas été élevée comme une princesse, moi... Mon père était un ouvrier... un serrurier qui, à force de travail, d'intelligence et de probité, a fait fortune... mais tout le monde travaillait chez nous : c'est comme cela que l'argent est venu dans la maison. Mon père avait fini par avoir des forges immenses et une telle réputation que Rémond, di'jà riche marchand de fer, vint me demander en mariage. C'était aussi, lui, un ouvrier qui avait fait sa fortune et qui avait gardé les habitudes d'un ouvrier; mais un brave homme, qui n'aurait pas fait tort d'un sou à personne; et ça lui a profilé. C'était comme une bénédiction; tout lui réussissait! « Femme, me disait-il quelquefois, je crois que nous devenons millionnaires! » et il riait, il riait que c'était plaisir à voir. Et il n'en travaillait que de plus belle ; si bien qu'un beau jour il prit une fluxion de poitrine dont il mourut, le pauvre homme ! — Madame veuve Rémond prit en ce moment une figure de circonstance, dont le triste reflet assombrit le riant visaga de Gabrielle. Mais tout à coup, et sans transition, ayant payé tout juste apparemment ce qui était dû de douleur à ce souvenir déjà vieux, la \euve affligée dit en riant: — Et je me trouvai veuve avec plusieurs millions et une fille unique, ma chère Gabrielle, pourqui je n'ai pas voulu me remarier ; aussi j'espère que son bonheur m'en récompensera.

Et la mère, prenant la jolie tête de la belle enfant entre ses deux mains, baisait le front blanc et pur de sa Olle avec une vive et énergique tendresse.

Mrdame Rémond était grande, et la vie active des premières années de sa jeunesse avait développé en elle des forces masculines, qu'un immense embonpoint recouvrait d'une apparence de fraîcheur malgré ses cinquante ans. Elle avait mis, pour cette entrevue, une de ces magnifiques étoll'es de Lyon, couleur d'or, brochée de fleurs do toutes nuances ; faisant ainsi, d'une robe de grande parure do soirée d'hiver, une robe de négligé d'été, pour bien constater l'opulence qui lui permettait d'avoir des objets du plus haut prix. Un énorme châle de Cachemire étalait sur ses épaules la variété et la beauté d(\s plus riches tissus, en étouftant sans pitié celle qui le portait durant une des journées les plus chaudes que l'année eût encore rues, quoiqu'on frtt arrivé au mois de septembre; un chaoeau rose, ombragé d'innombrables plumes blanches, encadrait un gros visage dont les vive?! couleurs commençaient à tirer sur le cramoisi; et des boucles de cheveux noirs mal arrangés et endésordre complétaient cette singulière figure, avec chaîne d'or, bracelets, épingle, boudes d'oreilles et bagues, tout cela très brillant et d'énorme dimension. Il y avait sur madame Rémond de quoi fournir à la toilette do toutes les mariées du douzième arrondissement.

Le ra|Mde changement de sa fortune avait jeté une inconcevable incohérence dans ses idées naturellement pleines de sens et de raison. Le travail et une minutieuse économie avaient occupé (|uarante années de -sii vie; pour elle alors le comble du bonheur et tous les avantages de la for tune semblaient être concentrés dans le plaisir de dépenser beaue.mp d'argent et de rester oisive; mais depuis dix ans qu'elle était veuve et riche, l'oisiveté l'enuurait , et elle ne dépensait l'argent qu'à regix^t.

C'était un mélang<> de petites lésineries et de gros luxe maladroit, de vanité (]ui aimait à montrer son opulence, et de défiance d'être trompée qui la lui faisait cacher.

Sims deviner an juste ce qui manquait à ses idées, madame Rémond sentait que sa vie passée la rendait pou ca-

MADAME ANGELOT

pable d'apprécier tout le bonheur de sa vie présente, et elle imagina pour sa fille un genre de vie aussi éloigné que possible du travail forcé auquel elle avait été soumise.

Avant de mourir, son mari était devenu propriétaire d'un ancien cliAteau avec des terres et des forets considérables, à trente lieues de Paris. Madame Rémond y installa sa fille, encore enfant, avec une vieille institutrice, priée de no jamais la tourmenter pour aucun genre de travail, dès qu'elle lui aurait appris à lire et à écrire, et qui se garda bien d'en faire davantage.

Madame Rémond passait une partie de l'été à cotte terre, où clic s'occupait exclusif ment du soin d'un vaste potager et d'une basse-cour considérable, laissant à sa fille l'emploi de son temps, sans s'Informer seulement de la manière dont elle le remplissait, persuadée d'ailleurs qu'elle avait parfaitement conforme l'éducation de son enfant à celle des enfans des plus grandes dames, en l'affrancbissant de fout travail et de toute contrariété. Pour leschoses que madame Rémond avait pu voir par ellc-mf-me. son jugement était simple, mais vrai et plein de raison et de sagesse ; mais les idées qu'elle s'était faites sur le monde étaient presque toutes dénuées de sens commun.

Les gens du peuple imaginent plutôt des choses bizarres sur ce qu'ils ne savent pas, qu'ils ne devinent la simplicité et la vérité ; il y avait plusieurs points sur lesquels la raison naturelle de madame IXémond ne l'avait nullement éclairée; et-, dans le doute, elle avait laissé à sa fille une ignorance complète. L'enfant n'avait reçu aucune idée d'aucun genre sur le monde : la société et les mœurs, conïïne les usages de notre époque, lui étaient absolument inconnues.

Pendant que Gabrielle grandissait, ainsi livrée à ellemême, sa mère quittait souvent la campagne pour Paris, où elle habitait, à l'extrémité de la rue Vivienne qui touche au boulevart, le premier étage d'unegrande maison qu'elle avait fait bâtir. Les enrichis aiment particulièrement les rues nouvelles et les maisons neuves ; le bruit des boulevarts, la foule et le mouvement extérieur leur plaisent, et madame Rémond trouvait un bonheur très vif a se sentir ainsi placée au centre de cette agitation commerçante, (pii, en lui montrant l'activité continuelle et inquiète de ceux qui cherchent la fortune, lui faisait apprécier à chaque instant l'avantage de l'avoir trouvée. Elle avait acheté plusieurs fois des chevaux et une voiture ; mais, par une habitude devenue aussi forte que la nature, elle faisait à pied toutes les courses nécessaires, ne croyant devoir se servir que pour la promenade de ses inutiles chevaux ; or, la promenade ennuyait excessivement madame Rémond. Aller causer avec quelques anciennes connaissances était son seul amusement; et ces connaissances eussent été humiliées ou se fussent moquées de l'équipage, auquel leur fortune n'atteignait pas. Madame Rémond allait donc chez elles à pied ; et comme elle ne s'était pas défaite non plus des habitudes économiques do son enfance, elle vendait bientôt les chevaux qu'il fallait nourrir pour n'eu rien faire, jusqu'à ce que sa A'anilé, conseillée de nouveau par quelqu'un intéressé à ce qu'elle eût une voiture, lui eilt persuadé (|u'imc personne aussi riche ne pouvait s'en passer. Il en était de même de ses domestiques : tantôt la vanité lui en faisait rassembler un assez grand nombre ; puis cllcsoulfrall de cette dépense superflue, les renvoyait, et se bornait h une seule femme, qu'elle aidait elle-même dans les soins du ménage et dans les arrangemens d'un assez vaste appartement, où s'entassaient des meubles d'un grand firix.

Ainsi, la marquise de Fontcnay-Mareuil, sans rien posséder, vivait encore parses anciennes habitudes et ses anciennes relations comme une femme riche ; et madame Rémond, avec ses quatre millions, gardait encore les habitudes communes et économiques auxquelles force la pauvreté!

Mais, en ce moment, l'orgueil de la fortune et la tendresse maternelle imprimaient une joie triompliautc cl

expansive à la figure de madame Rémond lorsqu'elle dit à sa fille :

— Je vais donc à présent, Gabrielle, te donner une bien grosse part de ma fortune.

— A moi! dit la jeune fille, et pour quoi faire? Est-ce que j'ai besoin de quelque chose?

— Ce sera pour ton mari, teprit madame Rémond.

— Ah ! oui; un mari, dit Gabriel en riant comme une enfant. Je vais donc avoir un mari ! Mais pourquoi lui donner ton argent, maman? Gardc-le pour toi. Il m'épousera bien sans cela.

— Tu crois? dit la mère avec un sourire d'incrédulité.

— Il travaillera, reprit la jeune fille... sans paraître attacher pourtant grand intérêt à ce qu'elle disait.

— Lui ! s'écria madame Rémond avec surprise.

— C'est aussi un bon sujet, instruit et sage ajouta

— D'où le connais-tu donc? répondit la mère, dont l'étonnement croissait.

— D'où je connais mon cousin Georges? reprit la jeune fille en riant ; mais je ne connais que lui !

— Georges ? ton cousin Georges Rémond ! s'écria la mère, avec une espèce de terreur et de stupéfaction. Tu crois que moi, ta mère, moi, qui ai de l'argent, de l'argent.... qu'il ne tiendrait pas dans cette chambre... j'irais te faire faire un pareil mariage! une pareille mésalliance! Epouser ton cousin ! un bourgeois qui n'a pas le sou, et pas de titre! J'aurais amassé de l'argent pendant quarante 'ans, en me privant de tout ; mon père, mon mari et moi, nous aurions travaillé toute notre vie pour que notre unique enfant, notre héritière à nous tous, s'appelât madame

Rémond tout court! Ce serait joli! une jolie idée!

Ouatre millions pour être madame Rémond ! Tu es donc folle?

— îlais c'est le nom de mon père, dit doucemetit Gabrielle surprise ; c'est le tien 1

— Ton père était un brave homme et qui entendait bîefl les affaires ; je ne lui fais pas injure, reprit la mère un peu honteuse du reproche de sa fille : Georges aussi est un bon garçon; il ne fera pas fortune, lui. Il est auteur : on dit qu'il a du génie ; mais ce n'est pas un état, ça. Et si sa mère ne lui avait pas laissé une petite maison qui lui vaut un millier d'écus de rente, il pourrait bien mourir de faim, comme on dit que c'est l'usage pour les poêles. Puis elle ajouta en essayant de prendre un air sévère : — Mais il ne s'agit pas de cela, Gabrielle ; il s'agit de savoir ce que vous voulez dire, et si vous avez de rinclination... pour...

— Pour personne, dit la jeune fille en se levant et en sautant à pieds joints au milieu de la chambre, avec une légèreté et une insouciance qui prouvaient la vérité de ses paroles : j'ai dit mou cousin , parce que... je n'ai jamais vu que lui venir ici depuis trois mois que j'y suis ; qu'il a répété plusieurs fois en me regardant : « Votre mari sera bien heureux, ma cousine 1 »

— Ah ! il a dit cela ? demanda madame Rémond.

— Mais moi, continua Gabrielle en sautant, cela m'est bien égal; lui ou un autre, un autre ou lui... Et, s'approchanl de sa mère, qu'elle emltrassa : — Ce que lu veux, maman, je le ferai toujours. Tu es une bonne mère; il faut que tu dises aussi de moi : Tu es une bonne fille.

Alors, elle se remit à danser, comme si le mariage dont il était question, non-seulement n'éveillait en elle aucune idée sérieuse, mais même ne lui inspirait pas le plus h'ger mouvement d'intérêt et do curiosité; et madame Rémond laissait l'insouciante enfant à ses capricieuses habitudes que rien n'avait jamais contrariées.

— Ecoute donc, pourtant, dit-elle enfin, tu seras duchesse. -

— Duchesse? répéta la jeune fillo en reslant un pied en l'air, et cherchant à donner un sens précis h ce mot qui ne lui présentait que de vagues idées.

— Oui. reprit .sa mère... Celui que tu épouses est monsieur le duc Yves de Mauléon.

— Yves do Mauléon? répéta Gabrielle; c'est un joli nom.

— Un nom superbe I un ancien nom ! On dit que ce sont les meilleurs; et celui-là a peul-ôtro deux mille ans, ajouta avec emphase madame Rémond, qui n'avait pas des idées bien précises sur les dates.

Gabrielle était toujours arrêtée au milieu de ses pirouettes, et son esprit se lançait dans les conjectures.

— Mon mari sera duc? Je n'en aijamnis vu, dit-elle.... A moins que... Mais oui... un jour, à la campagne, avant que je fusse jamais venue à Paris, il y a deux ans, une belle voiture se brisa; on dit que c'était celle de n/onsieur le duc... oli! je ne sais plus le nom... Il était blessé; il fallut le faire sortir par le haut de la voiture versée : je regardais avec les autres; il était vieux, vieux! un bonnet de soie noire... la goutte... il no pouvait pas marcher ; on le porta sur le bord du chemin, en disant : Monsieur le duc... Je me souviens de cela. Oh! qu'il était laid !

En achevant sa phrase, Gabrielle acheva aussi sa pirouette, pour cliasser peut-être la laide ligure du duc, qui revenait à sa mémoire ; et, quand elle s'arrêta, son visage se trouva tout près de celui de la supérieure, qui venait la chercher pour la conduire au salon, et qui ne put réprimer un mouvement de surprise en voyant quel emploi la jeune fille faisait des momcns qui précédaient le plus sérieux et le plus important événement de sa vie.

— Madame la marquise de Fontenay-Mareuil est au salon, dit-elle d'un ton grave et mécontent à madame Rémond, qui lie le remarqua point; mais qui, se levant et rajustant encore la toilette de sa fille, lui dit :

— Allons, Gabrielle, de la raison; c'est une entrevue de mariage, comme je te l'ai dit.

— Déjà? s'écria la jeune fille avec une petite moue risible, mais sans pourtant prendre un grand souci de ce qu'on lui annonçait là.

Depuis que Gabrielle était au monde, elle avait entendu sa nirre parler de mariage à son occasion; car madame Rémond songeait déjà à cet événement et exiirimait déjà ses jicusées à ce sujet avant que l'enfant objet de ses folles espérances eût la force de marcher. Et, dciniis la cérémonie brillante du baplème, dont les anciens babilnns du quartier Saint-Marlin se souvenaient assez pour en citer la somptueuse magnificence, madame Rémond rêvait une cérémonie plus brillante encore pour le mariage de l'héritière présomptive des millions de la famille.

Aussi ces mots de mari et de mariage avaient frappé si souvent l'oreille de Gabrielle, dès son enfance, qu'elle s'était habituée à les entendre dans un temps où ils ne pouvaient éveiller aucune idée; elle avait continué aies écouter de même jusqu'à ce moment, et ce fut on sautant et sans penser à rien qu'elle suivit sa mère jusqu'au salon, où les attendait la maniuise avec son fils et le comte de Rhinville, tous trois silencieux, graves et inquiets.

— J'ai l'honneur, madame la marquise, dcM'ous présenter ma fille Gabrielle, dit madame Rémond en cnirant avec cérémonie , et en parlant avec emphase et ù haute voix.

La marquise s'était levée, et rien n'élait plus frappant que le contraste de ces deux femmes, (pie In naissance, les habitudes et l'éducation avaient si CLimpli'Iemeiit séparées; dont l'une élait lu'e dans une sale boutique -de serrurier du fauboui'g Saint-Martin, et l'autre dans un hôtel princier do la rue de Varennes; dont une avait eu le l)au(ihin Louis XVI pour parrain, et l'autre un pauvre cabaretier; dont l'une avait vécu au milieu des plus grands, des plus distingués, des plus riches, l'autre parmi les i)lus pelils, les plus communs et les plus pauvres : elles étaient là réunies pour (jne leurs deux nni(|ues enfans fussent liés à jamais par le plus intime et le plus indestructible des liens!... L'avenir ilevait être commun entre eux, et le passé avait élé si dillërent 1

Madame Uémond jeta un couji d'œil sur la siniplc toilette de la manjuise; elle n'en vit pas le bon goiU modeste mais le \)ow d'éclat, et la su|iériorilé de la sienne lui parut iucoutostublc. La joie qu'elle éprouva parut aussitôt dans

les nombreux mouvemens qu'elle combina pour faire ressortir l'une après l'autre toutes les parties de sa riche parure avec un véritable enfantillage.

Les gens du peu[ilo ressemblent beaucoup aux enfanscomme eux ils ont peu vu, n'ont rien comparé, et leur confiance dans eux-mêmes et dans les autres ne leur a pas permis de deviner le ridi(;ule. Ils sont naïfs, jouissent vivement et sans cacher leurs joies. Madame Rémond était triomphante et le montrait; la marquise était humiliée c le cachait.

Gabrielle, en face du comte de Rhinville, examinait avec une singulière expression sa vieille figure ornée de jeunes ajusteniens.

Yves de Mauléon avait gardé le froid dédain dont i! s'é»tait enveloppé en se résignant à son sort. La marquise fil quelques pas pour se rapprocher de lui, et, le prenant par la main , dit avec une grâce aimable , quoiqu'un peu liautaine :

— Madame, j'ai l'honneur do \ous présenter mon petitfils, monsieur le duc Yves de Mauléon.

Et le jeune homme, obéissant au geste de sa mère, s'approcha de Gabrielle, qui, se tournant vivement de son côté, s'écria avec une, indéfinissable expression de surprise et de joie :

— Et moi qui croyais que c'était monsieur ! indiquant le comte par un geste si drôle, et reportant sur le jeune homme un regard si joyeux et si plein de naïf étonnemont, qu'un rire involontaire et général éclata et changea en gaieté la disposition solennelle des personnes réunies au salon.

Madame Rémond se mit à faire là-dessus d'énormes plaisanteries qui ne parurent de bon goût à personne, et que la marquise tenta vainement d'arrêter. Madame Rémond ne voulait pas lâcher pri.se : ce ne fut qu'après avoir lancé maint gros propos joveux qu'elle cessa de parler; et alors elle regarda le jeune duc avec une scrupuleuse attention, baissant, levant et tournant la tête pour le voir de tous côtes, comme elle aurait examiné une marchandise afin do s'assurer qu'elle était bien conditionnée, sans défauts, sans avarie, qu'on ne l'avait pas trompée, qu'on ne lui avait pas surfait, et qu'elle en avait bien réellement pour ses deux millions.

On s'assit, en souriant encore ; mais la conversation élait bien difficile entre gens si étrangers les uns aux autres, et qui ne pouvaient aborder le seul sujet qui établît entre eux quelques rapports. Gabrielle avait rougi jusqu'aux yeux en rencontrant le sourire moqueur d'Yves de Mauléon, et elle regardait invariablement le parquet sans faire le moindre mouvement. Sa pensée faisait trop de chemin pour qu'elle s'aperçût que .sa personne reslalt immobile.

Le comte, qui avait d abord souri de la méprise de la jeune fille, recevait une triste im[ir(-ssion de sa joie, et n'élait plus en disposition de rompre le silence.

La marquise essayait quelipies |)aroles, avec ce talent de dire des riens que possèdent loutes les femmes qui ont appris dans le monde à cacher, sous l'inditléroncede piirast>s banales, les vives émotions de leur fime, et qui peuvent soutenir une conversation dont leur pensée est absente. Mais personne ne lui répondail.

Monsieur de Mauléon avait senti une espèce do joie d'instinct de cette naïve satisfaction que semblait éprouver Gabrielle à le voir jeune et beau; mais l'aspect sauvage de la fille et l'aspect ridicule de la mère le rendait inquiet, mécontent, incertain, et Tagitalion intérieure de ses idéts se cachait sous un cahne all'eclé et silencieux.

Tout le monde se trouvait mal à l'aise : aucun sujet ordinaire de conversation ne venait à l'esprit de pei^sonue. La marquise se sentait liu dégoût pour madame Uéuioiul ; et celk^-ci éprouvai! un embarras dont elle ne se n^ndail pas compte. Elle aurait bien voulu, pens;iil-4"l!e, amufcr la noriélé; mais ses plaisanteries n'avaient pas ixnissi, et le silence conlinuait.

En ce moment , l'inconnu dont nous avons déjà parié Iraversait de nouveau la cour, et madame Reniond Taper-

MADMIE ANCELOT

çut immobile à quelque distance de la fenêtre, et plongeant un regard inquiet sur ce qui se passait au salon. Elle lui fit signe d'entrer, en s'écriant : « Voilà monsieur Simon ! » Mais celui-ci s'éloigna promptement, sans paraître remarquer l'invitation qui lui ëtail faite.

— Ce bon monsieur Simon, il s'éloigne, dit madame Rémond ; quel brave bomniel Un peu singulier, n'est-ce pas? Vous le connaissez tous?

Comme ses yeux s'arrêtaient en cet instant sur le comte de Rhinville, il se crut obligé de répondre un non dédaigneux, qui annonçait au moins la volonté de ne pas le connaître.

La marquise reprit d'un ton assez aimable :

— Il y a un mois à peu près que j'ai ru pour la première fois monsieur Simon.

— Qu'un mois! s'écria madame Rémond étonnée; mais il y en a près de trois qu'il m'a parlé de vous et de monsieur votre fils! C'est lui, sans doute, qui le connaissait? Et les yeux et la voix de madame Rémond interrogeaient le jeune homme, qui répondit pres(]ue malgré lui :

— Il y a plus de huit ans que nos relations ont commencé.

Le comte et la marquise le regardèrent avec étonnement.

— C'est un singulier personnage, dit madame Rémond, heureuse d'avoir trouvé un sujet d'entretien; et si je vous racontais comment il a fait notre connaissance... Mais c'est Gabrielle qui va nous conter ça; aussi bien elle n'a encore rien dit, et il faut enfin que la compagnie sache de quelle couleur sont ses paroles. Eh bien! Gabrielle, réponds donc.

Alors seulement Gabrielle s'aperçut que sa mère lui parlait ; car la jeune fille distraite ne voyait rien, n'entendait rien de ce qui se passait autour d'elle.

— Que veux-tu , maman? dit-elle avec un mouvement de surprise.

— Ce que je veux? reprit madame Rémond ; mais à quoi penses- tu donc ? n'entends-tu pas que je te prie de raconter comment tu as rencontré monsieur Simon?

La marquise pensa sans doute que la jeune fille allait faire avec gaucherie quelque récit ridicule qui déplairait à son petit-fils , car elle voulut détourner la conversation ; mais la mère insista, et le jeune duc prit un air de résignation dédaigneuse, comme quelqu'un décidé à se moquer d'un supplice qu'on lui inflige.

Gabrielle ne savait point causer ; elle ignorait l'art de dire des choses indiffércnles ou inutiles pour placer un peu de bruit au milieu d'un silence moins insipide que d'insipides paroles; elle n'avait pas l'idée de ce ()u'on appelle une conversation; mais ici on lui demandait de raconter un fait, de rappeler ce qu'elle avait vu, elle trouva donc tout simple de parler; et, sans timidité, sans hardiesse, sans all'ectation, elle parla comme elle aurait marché, dansé, sans soin et sans apprêt.

— Au printemps dernier, j'étais au châleau d'Arnouvillo... — A ce nom, la marquise fit un mouvement et regarda le comte de Rhinville ; Gabrielle continua sans s'en apercevoir : — C'est un beau château, dit-elle ; le parc a plus do trois cents arpens, et des bois immc uses l'environnent ; tout cela est à trente lieues de; Paris. J'y ai passé mon enl'.ince sans (|ue rien contrariât mon désir do courir en liberté d à mon aise. A l'extrémité du parc, des arbres d'une hauteur prodigieuse forment un bos(iuet si épais, «.uc le soleil y pénétre à peine, et qu'on y est à l'abri de ses rayons comme à l'abii de la pluie les jours de mauvais temps. Des lilas, Ueschèvrcreuilleset des jasmins font tout h l'cytour un nmr impénétrable. Ce bosquet est sur unr espèce d'élévation, et la route est au bas; souvent je m'amu^ais h y legarder les voitures et les voyageurs; plus sauvent encore j'y passais des heures entières sans licn voir et sans rien regarder, couchée sur le gazon, bercée par l'odeur des jasmins (|uc lèvent apportait jusi|unsur mon visage, et par le chant du rossignol ijuc je i'ichais d'imiter. Un maliu, ou point du jour, j'étais venue pour le

surprendre avant que les bruits de la journée eussent fait cesser ses chants, et, à force de les écouter et d'essayer les mêmes inflexions, j'étais [)arvenue à rendre toutes les modulations de ses joyeuses mélodies, quand j'aperçus tout près de moi un paun'e vieillard qui m'écoutait. Il revint ainsi bien des jours de suite, et il avait l'air si triste que je n'eus pas l'idée d'en avoir peur. Cependant je m'étonnai de le voir là-constamment, et un mouvement involontaire de curiosité me fit descendre par un petit escalier qui conduisait de la terrasse à la route ; il n'y avait plus entre lui et moi que la grille de fer qui entoure le parc ; il ne m'avait point entendue et ne me vo3'ait pas. Se parlant à lui-même comme s'il eût été seul : « Elle est si riche, cette enfant ! disait-il, si riche ! ah ! s'il était possible!... »

« Alors il me vint subitement à la pensée que cet homme parlait de moi, et que ces richesses qu'il me supposait excitaient ses regrets ou son envie; que lui, peut-être, ne possédait rien, et que là, à mes côtés, pendant que j'avais tant de choses inutiles, un vieillard pouvait manquer du nécessaire. Je courus dans ma chambre pour y prendre de cet or que ma mère me donnait sans compter, et qui res tait là sans que j'eusse l'occasion ou le désir de le dépenser. J'en pris tout ce que ma main put en contenir, et, sortant du parc, j'arrivai tout près de cet inconnu sans qu'il m'eilt aperçue, et je glissai doucement dans son chapeau qui était à ses côtés les pièces d'or que j'avais apportées. Mais il se retourna brusquement, étonné et mécontent, et, ramassant l'or qu'il me rendit et qu'il me força de recevoir : « Je n'ai pas besoin de cela, dit-il, je n'ai pas besoin de votre or. « J'étais confuse, je craignais de l'avoir irrité ; car on dit qu'il y a des gens humiliés d'être pauvres. Il devina sans doute ma pensée, et prenant un air doux et bon : « Merci de votre intention, dit-il, tous ne vous êtes pas trompée en me croyant malheureux ; mais mon mallieur n'est pas de ceux qui se consolent avec de l'or; pourtant c'est vous, vous seule qui pourriez soulager mes regrets. »

» Et comme je l'interrogeais, que je voulais savoir quels maux je pouvais réparer, il refusa de répondre, et me regarda longtemps sans rien dire.

» Maman vint alors me retrouver, causa longtemps avec l'inconnu, l'engagea à entrer dans le parc. Il y revint plusieurs fois, nous dit son nom et qui il était, et, peu de temjis après, nous revînmes habiter Paris, moi dans ce couvent choisi par lui, qui depuis longtemps est connu de la supérieure ; et je crois que, maintenant, tout ce qui se passe autour de moi se fait par l'influence de monsieur Simon. Aussi paraît-il moins triste; quelquefois même je l'ai vu sourire ; mais, ce qui m'étonne, c'est que souvent il semble plongé dans de si amères réflexions, que sa pensée lui fait oublier tout ce qui est autour de lui ; il se croit seul, des mots s'échappent de ses lèvres sans être adressés à personne; un jour même, oh ! je m'en souviendrai toute ma vie, des larmes coulaient sur son visage si pâle et si souffrant .. et il disait : « Mon Dieu! ils ne savent donc pas oublier!... » Et moi, en voyant ses larmes, j'éprouvai une surprise ([ui me faisait mal, et je m'écriai malgré moi ; « Est-ce que les vieillards pleurent aussi ? ji' croyais que les enfans seuls avaient di's larmes! Oh! il faut donc que vous avez bien du chagrin. » Il me regarda alors d'un air si triste et si bon, que depuis ce temps-là j'ai senti dans mon cœur de l'amitié pour lui, et que je voudrais bien pouvoir le consoler.

» Voilà tout ce que je sais de monsiem" Simon. »

Galiriellc se tut : il y eut un moment ne silence ; le ton naïf et gracieux dont elle avait fait ce simple récit, sa voix argentine, si physionomie mobile qui avait passé du rire joyeux à des expressions tendres ol trisi(>s, toutes les délicieusi's nuances enfanlin(>s, gaies et sérieuses de ses paroles, de sa fii:ure et de sa voix, si bien en harmonie entre elles, s'étaient emparées de ratleulion de ceux qui l'écoutaient, étonnés, charmés et ravis.

lit la jeune fille, dont les regards se portaient pour la socondo fois sur le jeune honuiie, trouva les siens fixés sur

elle avec une indéfinissable expression : leurs yeux se rencontrèrent ; une étincelle rapide s'élança de l'âme de chacun pour s'unir à l'âme de l'autre. N'existe-t-il pas une subite cl incompréhensible émotion qui se communique parfois entre doux êtres, à l'insu de leur volonté, de leur raison, de leur pensée 7 aucune réflexion n'a précédé, aucun projet n'a été conçu , aucune idée ne s'est formée : c'est une sensation que rien no peut faire naître quand elle ne naît pas d'elle-même, que rien peut empêcher ni détruire si elle ne se détruit pas d'elle-même ; c'est une puissance inconnue : ce n'est pas l'amour encore, mais je ne sais quel attrait mystérieux avertissant qu'on peut s'aimer. La naïve enfant et l'homme ennuyé avaient partagé un instant celte impression involontaire; elle suffit au jeune homme pour l'absoudre à ses yeux de ce mariage qui lui répugnait ; elle suffit à la jeune fille pour l'entraîner avec joie vers les projets do sa mère; et, dans cet instant, le mariage, qui avait été conçu par les deux vanités malornelles, fut accepté par un mouvement sympathique des deux enfans.

La marquise se leva : elle sentit avec sa finesse de femme et son cœur de mère qu'il fallait laisser son fils sous l'influence des douces paroles do Gabrielle; et elle termina sa visite par un salut qu'elle s'eflorça de rendre amical pour madame Rémond, afin de lui faire connaître que le mariage était arrêté. Il ne resta plus que les détails et le temps nécessaire à déterminer. Ainsi, les combinaisons de monsieur Simon, le gros orgueil de madame Rémond et les projets de la marquise avaient réussi à faire ce qu'ils souhaitaient, et la sauvage enfant allait devenir ducl]''ssc de Mauléon. Prenant la main du conilo de Rliinville, madame de Fontenay-Mareuil sortit du salon, suivie par son fils, laissant madame Rémond assez satisfaite de l'efict qu'avait dû produire sa riche parure pour se consoler do n'avoir pas montre toute son éloquence. Cependant la supérieure du couvent, qui guettait la sortie de la marquise, vint la retrouver au milieu de la cour pour l'accompaj^ner jusqu'à sa voiture. Pendant qu'elles échangeaient quel(|ues phrases de politesse, les yeux du jeune homme ne quittaient pas une des fenêtres du deuxième étage ; et, quand la marquise voulut continuer sa route, elle fut obligée d'appeler deux fois son petit-fils pour le faire sortir de la contemplation qui le retenait immobile au milieu do la cour. C'est que, derrière la vitre d'une fenêtre, une mélancolique et pâle figure, entourée de cheveux blonds, se penchait pour le regarder furtivement en essuyant une larme; et cette figure c'était celle do la blanche et douce Elénorc, la jeune fille timide et tremblante que la joyeuse Gabrielle avait fait apparaître un instant au salon, à rarri\é(! do la marquise.

Au moment où la porte venait do s'ouvrir pour donner passage à madame de Fontenay-Mareuil, au lieu du coupé du comte de Rbinvillc, se présentait une élégante calèche, dont un domestique venait d'abaisser le marchepied [lour y faire monter une femme encore jeune, dont la parure pleine de grâce et do fiaîclimir présentait un de ces lv|)es parisiens dont il est plus facile de sentir le iliarmo i|uo do l'analyser. Elle arrivait à la porte en même temps que la niarcpiiso, (|ui s'écria : « Madamo de Savigny, ici, ,^ cette heure I » Celle-ci essaya bien de montrer (iuel(iue surprise à la vue do la marquise et de son fils; mais, avec un peu d'adresse, on pouvait deviner qu'elle n'ignorait point leur séjour dans ce couvent, et que ce n'était pas sans sa participation que le hasard les faisait sortir tous deux î\ la même minute. Il y avait même dans le regard contraint et mécontent qu'elle j(>ta au jeune honnne toute une série di^ questions, ou plutôt de reproches, sur le molif de sa visite. Cependant on échangea quelques phrases insignilianles et gracicnises, oîi madame de Savigny rappela à la marquise que c'était dans eo couvent (pi'elle avait été éle\oe, et lui Olïrit de la reconduire. Mais celli'-ci ne voulut [Kiint cpiitt(!r le comle, qui l'avait anuMiée; et, malgré tout le désir que l'on devinait dans les yeux de madame de Savigny ilo se faire accompagner par monsieur de Mauléon, elle li'osa

LE SIECLE. — XIX

en faire la proposition au jeune homme. Celui-ci semblait d'ailleurs fort soigneux d'éviter tout mouvement qui, en le rapprochant d'elle, eût ofi'ert la possibilité de lui adresser quelques mots en particulier. Madame de Savigny monta seule dans sa voiture, baissa sur son visage, déjà légèrement amaigri et fatigué, le voile de dentelle posé sur sa capote blanche, s'appuya ou plutôt s'enfonça au milieu des coussins, croisa ses mains délicates dans une attitude de résignation, et se plongea dans une de ces rêveries dont la triste ameitume n'est pas sans charmes, quoique ilos chagrins l'aient causée et que le découragement doive la suivre.

Elle avait trente ans!

A trente ans, tout ce que le ciel a donné d'intelligence à une femme est dans la plénitude de sa force et de son étendue; cet âge est celui do la vigueur morale et physique, c'est le complet développement de toutes les facultés qui ont grandi jusque-là, et c'est aussi l'âge où la beauté doit avoir tout son charme et toute sa puissance. Pourquoi donc voit-on sur le front attristé de tant de femmes de trente ans une empreinte de faiblesse en même temps que do douleur? pourquoi devine-t-on sur leurs traits amaigris, sur leur visage déjà flétri, les traces de mille agitations inlérieures? pourquoi leurs frêles persoimes semblent-elles renfermer des âmes en peine dans des corps en saïuffrance? C'est peut-être qu'alors une femme a déjà connu ce que le monde offre de plaisirs et de déceptions, ce que le cœur a de joies et de douleurs, ce que la beauté procure d'avantages et de dangers, ce que la société présente de grave et de-futile, ce qu'elle demande de sacrifices, ce qu'elle offre de compensations? Et devant toutes ces images diverses se sont elïacées les simples et pures idées consolantes que son enfance avait reçues pour appuyer sa faiblesse! Les entraves de la morale et de la religion se sont brisées aux orages des passions! les passions se sont brisées à leur tour, emportant les illusions à leur suite, et laissant à leur place le dégoût du passé, la crainte de l'avenir et le sentiment du vide et de l'instabilité de toutes les choses de cette vie, à côté de l'oubli ou de l'incertitude do l'autre.

Madame de Savigny semblait avoir subi toutes ces funestes influences, car sa figure mélancolique en gardait encore l'empreinte. Ce fut donc triste et soucieuse qu'elle fit la route qui menait de la rue des Postes à la rue de l'Université, où elle demeurait; pendant que la marquise, dans la voilure du comte, retournait chez elle assez contente do la fille [)0ur oublier la mère, et qu'Yves de Mauléon revenait à pied, voulant chasser par le mouvement les mille pensées contradictoires qui troublaient son esfiril. C'était la pâle figure d'Elénore, les vives et joyeuses couleurs de Gabrielle, le Irisie sourire de madame de Savigny ! C'était le souvenir de monsieur Simon, cet homme siugulier qui arrangeait pour lui ce singulier mariagel C'étaient les espérances de sa grand'mèrc. ses projets à lui, ou plutôt celte absence de projets qui le livrait à la volonté des autres ! C'était enfin une foule de souvenirs et de liens qui l'attachaient au passé, sans lui laisser aucun di'sir, aucun iutérêl, aucun espoir qui pussent animer la dédaigneuse insouciance qu'on lisait sur son visage I II avait beaucoup ^écu, c'esl-;i-dire (pi'il avait en peu d'années créé autour de lui une nuillitude d'intérêts cl desenliinensqui no s'étaient formés que pour être détruits; qu'il avait attaché à sa deslinée des êtres bientôt après repoussés do son cœur et de s;i pensée! Il avait beaucoup vécu parce ipi'il avait usé en peu de jours les plaisirs qui eussent suffi à la vie tl'un autre; i|u'il avait changé daniis, changé d'amours ; (pfil avait essayé de (ou t, sans profit pom- lui ni pour les autres; que son temps avait été employé à gàler ses joui>sauces, à user S(>s désire, à détruire ses illusions : enlin il ne restait à son âme ni une belle espérance, ni un senliment vrai; il n'avait plu^ucune siiinlo croyance, ni aucune crédulité na'ive, el irtippelait cela avoir beaucoup veciil

MADAME ANCELOT

YVES DE MAULEON.

Pour bien comprendre les nuances du caractère fort complexe du jeune duc Yves do Mauléon, il faut savoir comment s'étaient passées pour lui les années qui venaient de s'écouler.

Un jour avait marqué dans sa vie : le 25 juillet 1830.

C'était pour lui un bien beau jour en efl'et.

Dès cinq heures du matin il était levé; pourtant il avait peu dormi, les idées qui se pressaient dans son esprit y jetaient trop d'agitation , mais toutes ces idées étaient heureuses, brillantes et gaies.

Yves de Mauléon venait d'avoir dix-huit ans; il sortait de l'école militaire, il était officier 1 Ce jour-là il devait essayer son uniforme pour la première fois, et aller remer- ,eier le ministre de la guerre, qui venait do permettre à son oncle, le général L. C, de le prendre avec lui comme aide lie camp.

i Pour sentir ou seulement comprendre l'espèce d'enivrement qui s'était emparé do lui, cetle joie infuiie qui s'é- 'chappait en mots sans suite, qui brillait sur son visage rt apparaissait jusque dans ses moindres mouvemens, il faudrait savoir quelle ardente impatience do liberté avait tourmenté son esprit dans les derniers temps de ses éludes.

Pendant plusieurs années, les jeux des récréations, !f> travail des classes et les succès des concours avaient suffi à remplir sa vie ; mais, depuis un an, un indicible ennui jirésidait pour lui aux occupations comme aux plaisirs, et, jusqu'à la société et la joie do ses camarades, tout lui était devenu importun dans le séjour de l'école. Dire ce que l'uniformité do cette vie régulière, ce que cette rigidité minutieuse et surtout cette séparation d'un monde qu'on croit si beau à dix-huit ans, éveillent parfois d'ardeur et do curiosité inexprimables dans l'âme do quelques jeunes gens, est impossible. 11 en est cliez qui le dégoût pour ce qui les entoure et le désir d'objets nouveaux et inconnus vont si loin, que leur sanlé s altère par cette dévorante impatience; et le jeune duc de Mauléon était de ceux que fatiguait le plus celte chaîne (;rès de se rompre.

Le jour oii il en fut alfranclii, il lui sembla qu'un poids qui l'oppressait venait de laisser à sa poitrine la faculté de fespirer, à son conir resserré le pouvoir de battre, à ses pieds retenus la force de marcher ; qu'il était libre entin, qu'aucun frein, aucun obstacle ne pouvait se placer à l'avenir devant sa volonté, et que tous les biens de la terre allaient s'offrir à ses plaisirs.

Et, dans sa joie, il essayait col uniforme ([ui, s'il faut lout dire, lui allait à merveille, et justiliait ce sourire d'approbation que cba(]ue glace obtenait de lui. La veille, sa grand'mère, la marquise de Fontenay-Mareuil, avait dit : ï Yves, vous ressemblez à votre père. » Et madame de Savigny était là ; et madame de Savigny, à ses yeux la plus jolie (les femmes, qui toutes lui semblaient ravissanli's, avait ajouli', avec un peu d'embarras: « Monsieur le duc de Mauléon passait, m'a-t-on dit, |)0ur le plus bel honuiie do Paris. — Oui , ré|(ondit la mar(|uise avec un soupir, quand il épousa ma bile, il n'était personne qui pi1t disputer avec lui pour la beauté de la figure et la noblesse des manières; il avait grand air, e'isl-à-diro (jue tout annonçait en lui le rang oîi il était né ! »

Mais quand Yves se rappela le lendemain l'embarras et les paroles de madame de Savigny, il y cul une expression un Deu menaçante sur son joyeux visage; et le bonheur qu'il en ressentait resst'mhiail à un didi; c'est que, deux ans auparavant, il était, un jour de vacances, entré chex sa grand'mère pendant que madame de Savigny était près

d'elle ; et, ce jour-là, elle ne leva pas la tête et ne regarda pas quand il entra ; mais interpellée par la marquise qui disait : « Voyez, ma chère, comme Yves grandit, » elle jeta sur toute la personne du jeune homme un rapide coup d'œil, si indilTéreut, si curieux, si glacial, et qui se termina par un si indéhnissable sourire de malice et de dédain, qu'il éclaira toute une portion de son intelligence restée jusqu'à ce jour dans les ténèbres complètes. Aussitôt ses regards se portèrent machinalement sur une glace, et pour la première fois il s'y vit enlin, oui, pour la première foisi Il s'était bien regardé dans le miroir qui servait à sa toilette ; il avait bien mille fois arrêté ses yeux sur quelque glace; mais il n'avait rien vu apparamment, car pour la première fois il se vit tel qu'il était, tel qu'il paraissait à madame de Savigny, c'est-à-dire avec toute la gaucherie disgracieuse d'un écolier.

Sa taille avait [iris depuis quelque temps un développement qui n'était plus en rapport avec les proportions d'un uniforme de l'école , qui datait d'une année, et dont les manches s'étaient élevées à une distance si respectueuse des mains qui en sortaient, qu'il eût été impossible de les en rapprocher; une taille trop mince était encore resserrée dans les conlours de cet habit trop étroit; et son cou long et raide laissait bien loin au-dessous do lui le col exigu du malencontreux uniforme. 11 était laid ! bien pis , il était ridiculel et plus encore, il était sans conséquence ! Une soudaine iUumination du ciel, comme a dit un grand orateur, ou plutôt le malin sourire d'une jolie femme, lui avait fait voir tout cela dans le miroir ; et ce sourire était souvent revenu à sa pensée depuis , pour y exeiter une sensation désagréable allant parfois jusqu'à l'impatience.

îlais, la veille , elle ne l'avait pas reconnu en entrant dans le salon, et l'expression de sa figure, les mots qu'elle prononça, l'accent de sa voix , lout avait été si différent, qu'il avait senti bien vite que lui aussi était différent d'autrefois. Et , comme il l'evaminait alors avec des j'eux trop hardis peut-être et sûrement trop expressifs, il la vit rougir sous ses regards en détournant les siens : il n'était plus un être ridicule et sans conséquence! Un je ne sais quoi indéfinissable l'en avertissait et agissait en même temps sur madame de Savigny à son insu. Car elle aussi jeta avec inquiétude sur le miroir un de ces regards furtifs avec lesquels une femme interroge sa beauté dans les grandes occasions.

Les rôles étaient changés; il reprenait ses droits; pour lui on voulait être jolie: il était devenu, lui, l'examinateur, le juge : c'était un homme enfin I

Peu d'instans après, à son grand regret, Henri de Marcenay était entré, et il l'avait conduit au bois de Boulogne, bien moins pour écouler les conseils que son ami avait la prétention de lui donner, que par un mouvement involontaire (lui le portail à se dérober à madame de Savigny, à ses séductions redoutables, ou du moins qu'il jugeait telles alors.

Henri do Marcenay avait cet air insolent qui , dans la mauvaise compagnie, passe pour un air distingué. Sans forlune et sans naissance , il vivait parmi les plus grands et les plus opulens, et il vivait comme eux : lout à coup, une particule inaccoutumée s'était doucement glissée devant son modeste nom, et il défendait ses usurpations par un si t,Manil nu-pris pour ceux qui n'étaient pas riches, et un si profond dédain pour ceux qui n'élaient pas nobles, que personne n'eût osé le souiiçonner de n'être ni l'un ni l'aulre.

Des noms histori(pies avaient seuls le droit de passer par sa bouche, mais (h'pouilb's du mot monnieur et de toute espiVe de lilre, afin d"alte>ter rinlimilé de celui qui les prononçait ainsi avec ceux auxipiels ils ap[iartenaienl.

Modeste et inexplicable vanili' (|ui aurait dû disparaître de nos jours, si la vanil(' pouvait jamais rien laisser (lerdre! mauvaise atteslalion qui ne jirouve que ce qu'elle voudrait cacher. Car, plus le rang (pfou 0(cu[)e dans le monde est élevé, et plus l'on accorde à chacun lout ce qui lui est dû : on no veut pas, quand on a beaucoup h priu

tendre, donner par son exemple le droit de refuser à quelqu'un, en égards, en titres, en honneur, la moindre chose de ce qui lui revient. II n'y a rien à gagner à cela, si ce n'est pour celui qui n'a droit à rien.

Yves ne faisait point alors de telles réflexions! Henri lui imposait avec les cinq années qu'il avait de plus rpie lui : son inexpérience le prenait pour le type du bon goftl, et le jeune officier, avide de connaître ce monde qui s'ouvrait devant lui, et d'y paraître avec éclat, suivait gaiement celui qui se chargeait d'éclairer sa route. Sa confiance dans l'ami qui s'empressait de s'offrirétail aussi grande que la bonne opinion qu'Henri avait do lui-même, et certes ce n'est pas peu dire!

Ce fut cet ami expérimenté qui tourna vers des idées de vengeance celte émotion qu'avaient fait naître les nouvelles observations du jeune duc sur madame de Savigny : lui , de son propre mouvement , il n'aurait su qu'aimer avec passion la première femme qui l'ertt aimé; l'idée que la belle madame de Savigny, si brillante, si délicieusement aimable, eût pu le distinguer, ne s'était pas même offevle à son esprit ; il avait senti seulement qu'il faisait maintenant pai'tio de ceux auxquels une femme désire plaire, et celle seule révélation l'avait ému , troublé , ravi ! Ali ! si en ce moment la pensée lui fût venue qu'il était possible qu'un jour il fût aimé d'une femme comme madame de Savigny, son cœur cM bondi de joie; il aurait béni leciel, et adoré la femme qui pouvait donner un tel bonheur; car il avait encore toute son âme de vingt ans.

Mais Henri jeta tant de glace sur ce fo)'er brrtiant, qu'il lui fit comprendre tout le danger de celte naïveté d'impressions; il lui prouva qu'il n'y a pas une de nos vertus qui ne facilite un des défauts de nos amis : le dévouement, lui disait-il , produit la tyrannie; la passion inspire l'envie d'en abuser; avec les femmes, par exemple, ajoula-t-il, pour n'avoir jamais à s'en plaindre il faut qu'elles aient à se plaindre do nous. Et il lui montra clairement que l'empressement prouve le désir d'un succès encore incertain , tandis qu'une légère nuance de dédain atteste au contraire aux yeux de tous un succès déjà obtenu.

Il parla de madame de Savigny, dont le jeune officier ne voulait point parler, peut-être par l'instinct qui le portait à éviter la légèreté moqueuse de son ami comme on évite machinalement ce qui peut blesser; mais Henri parla malgré lui, et frappa juste à tous les endroits où il voulait détruire respect, enthousiasme, admiration, tendresse. Combien n'y en a-t-il pas de ces esprits étroits et envieux qui travaillent h éteindre dans l'âme des autres tout ce que la leur ne peut comprendre ; et, comme ce tyran leur emblème, s'efforcent d'abattre tout ce qui s'élève au-dessus de leur niveau?

Madame de Savigny avait , disait-il , épousé par intérêt nn vieux et riche mari qu'elle n'aimait pas. Madame de Savigny était coi|uette , et cherchait sans cesse des hommages nécessaires h sa vanité; sa réputation do vertu était de l'hypocrisie et île l'adresse; son esprit de la malignité, et probablement Yves était une victime destinée à ilouner un nouvel édat Jldes charmes dont (jualre années passées dans le monde avaient un peu détruit le pouvoir et diminué le prestige.

Alors le jeune duc. qui ne devinait pas que le seul tort peut-être de madame de Savigny était d'avoir assez d'esprit pour qu'on ne pût être impunément un sot devant elle, partagea les idées de son ami, et il lui vint des idées de vcngiMure. Ce ne fut déjà plus pour aimer qu'il eut le désir de plaire.

Puis, en revenant du bois , Yves arrêta sou ctu'val pour tendre la main fi un aiuien camarade de c<illége, pau\re jeune homme plein de mérite (pril aimait et estimait beaucoup; mais Henri s'épuisa en raisomiemens plus lins et plus subtils les uns que les autres, pour lui faire comprendre que s'il allait ainsi tendre la main îi lous les honnêtes gens pauvres et mal mis ipi'il renroulrcrait ou c]ue le hasard lui ferait connaître, il passerait bientôt [lour co

qu'il y a de pire au monde, pour un homme qui vil avec la mauvaise compagnie.

Enfin, il n'y avait pas encore huit jours que le jeune Yves de Mauléon était sorti simple , bon , naturel et vrai de l'école militaire, et déjà il était affecté, fat et insolent. On voit qu'il était disposé ?i ne pas perdre de temps : en marchant toujours de ce train-là, et dans la même route, il é'ait probable qu'il finirait par aller loin.

Voilà dans quelles dispositions d'esprit l'avait trouvé le 25 juillet 1S30; voilà les idées qui se pressaient dans sa jeune tête pendant qu'il se rendait à l'audience qui lai était accordée par le ministre.

A l'instant où Yves de Màuléon entrait dans un premier salon, ses yeux se portèrent sur un homme âgé, dont l'attitude exprimait une souffrance résignée, et dont le pâle visage laissait voir autant de triste découragement que celui du jeune homme montrait d'espérances brillantes, et ce contraste frappant fut peut-être ce qui captiva malgré eux toute leur attention réciproque.

Qui n'a pas rencontré de ces pâles vieillards sur lesquels le malheur semble avoir laissé des traces si profondes que c'est presque une soufirance de les regarder? On les voit seuls, à l'écart, quelquefois assis sur un banc à rextrémité des promenades; ils ont l'air de redouter l'approche des hommes , de chercher h tenir le moins de place possible, comme s'ils avaient honte d'eux-mêmes et peur des autres. Ce n'est pas l'âge, ce n'est pas la misère qui ont seuls sillonné leur visage; on voit (ju'un mal secret, plus triste que la vieillesse, plus amer que la pauvreté, a ronge leui co'ur; ce sont des passions violentes, des mécomptes douloureux, de longues inquiétudes, de ces choses qui serrent le cœur, froissent l'orgueil , et vont chercher au fond de l'âme ce qu'elle a de plus délicat et de plus sensible pour établir là une plaie douloureuse et incurable... Yves de Mauléon avait été frappé par une de ces figures-là, et ne pouvait en détacher ses yeux, quand un huissier vint annoncer que le minislre faisait dire à monsieur le duc Yves de Mauléon d'entrer. A ce nom, et au mouvement que fit le jeune homme pour quitter le salon , le vieillard se leva hors de lui.

— Jlonsieur le duc de Mauléon ! vous êtes monsieur le duc de Mauléon! s'écria-t-il, et ses mains tremblantes s'étendaient vers lui.

Yves , surpris , s'arrêtait pour l'interroger, mais l'huissier répéta que le ministre attendait, et il fallut bien que le jeune duc le suivît dans la pièce voisine sans avoir satisfait sa curiosité.

Le ministre regarda le jeune homme avec attention et bienveillance; il parut satisfait de voir une aussi noble figure représenter une aussi noble famille. La monarchie alors pensait encore un peu aux avantages extérieurs de ceux (pi'elle employait dans les rangs élevés; c'était un reste d'habitude du temps où, pour commander, il avait fallu savoir plaire; la démocratie ne pense point à ces futilités.

— Monsieur le duc, dit le ministre, qu'alors on appelait encore Votre Excellence, et (]ui . d'ailleurs, aimait à donner à chacun le titre qui lui était dû, le sien étant le premier de lous; monsieur le duc, vous entrez dans le monde à une belle époi]ue : le trêne se consolide , et la royauté, que votre naissance vous oblige à défendre, n'aura bientôt plus rien à craindre de ceux ijui ont tenté d'^puis quelque temps de diminuer sa grandeur et sa puissance. La noblesse, ainsi que la monarchie, va retrouver toute sa splendeur : les grandes familles comme la vêtre, qui ont tant soull'ert depuis quarante ans , seront eiiliu replaiV-es au rang qu'elles auraient dû toujours conserver pour le bonheur de la France.

Le ministre ajouta à ces paroles des phrases pleines de bienveillance pour le jeune duc, sur les esjVrantvs qu'il pouvait justement concevoir, sur sesaieux.sur leurs droits à monter dans les carrosses du roi, sur l'alliance qui existait entre leurs deux familles, sur les charges et le rang qu'elles avaient occupés, sur le titre qu'avait Yves à la

MADAME ANGELOT

pairie comme dernier de son nom, et sur l'offre qu'il lui fit de l'obtenir du roi. Il parla ensuite du besoin de trouver des hommes capables d'arriver au pouvoir, parmi ceux dont la naissance garantissait le aévouement , afin de ne pas laisser les autres s'en emparer. Il dit encore quelques mots sur la nécessité de dédommager de leur fortune, perdue dans les jours orageux des révolutions, les héritiers de ceux qui avaient donné leur sang à la royauté malheureuse; puis il quitta le jeune homme, après avoir ainsi ouvert devant lui une carrière sans bornes aux espérances les plus brillantes.

Yves était ébloui. Lui, la veille encore enfant, sujet à la disciplinede l'école et à l'égalité qui règne entre camarades, il venait en un instant de sentir les avantages du rang qui l'élevail au-dessus d'eux. Ce n'était pas un jeune sous-lieutenant qu'un ministre venait de recevoir; c'était monsieur le duc de Mauléon, liéritier d'un des plus grands noms de France, qu'un prince venait de traiter en égal! ce n'était pas seulement une carrière militaire qu'il faudrait, comme tout autre, acheter avec du temps, de la gloire et du bonheur; c'était une perspective de faveurs royales, de distinctions, de puissance peut-élre, qui venait de se révéler à lui , et sa joie du matin en devenait à ses yeux le pressentiment.

Yves de Maulcon oublia les idées de vanité, de fatuité, de plaisir et d'amour même; tout s'efl'aça devant une vague ambition qui fit bondir son cœur. Il sentit qu'il était de ceux qui doivent commander, agir, gouverner, et, pour la première fois , son âme comprimée , inquiète et incertaine, vit un but digne d'occuper complètement sa pensée et son énergie.

Mais ce ne fut pas le côté éblouissant qui satisfait la vanité par l'éclat du rang, des titres et des honneurs, qui l'emporta dans cette jeune âme : non, elle pensa à ceux qui avaient rendu leur nom célèbre, et non à ceux qui l'avaient reçu brillant; à ceux qui avaient agi avec talent, avec force et puissance, et non à ceux qui avaient dissipé leur vie dans les folles joies des cours; enfin, Yves de Mauléon ne rêva point, en cet instant, pour son avenir, une oisive existence de grand seigneur, mais il s'élança vers la possibilité de l'utile existence d'un grand homme.

Le jeune officier, en traversant le premier salon pour sortir, était donc tout ému et tout triomphant , quand la pâle et triste figure qui s'était toubiée à son nom se représenta devant lui , fixant avec anxiété ses sombres regards sur le joyeux visage d'Yves de Mauléon. Celui-ci commençait sans doute à ressentir les efl'ets de la prospérité qu'il rêvait, car il ne put retenir un mouvement d'impatience lorsqu'il vit ce triste personnage se lever à sa vue et sortir après lui dans la cour. Cette impatience s'accrût par l'impossibilité de lui échapper. Henri de Marcenay, venu avec Yves jusqu'à la porte du ministère, lui avait demandé son cabriolet pour faire une visite, avait-il dit , et le lui renvoyer aussitôt ; mais sans doute la visite s'était prolongée ou il en avait fait d'autres; car le jeune duc fut forcé de revenir à pied, et il remarqua que l'inconnu s'attachait à ses pas tout le long de la rue Saint-Dominique, en cherchant à se dérober à son attention.

Ennuyé de cet espionnage, Yves de Mauléon, se trouvant à la porte de l'hôtel d'une personne de sa connaissance, entra, et, pendant iiu'il parlait au concierge, il vil l'inconnu passer, regarder le nuiuéro de la maison, l'inscrire dans un portefeuille , afin de conserver le souvenir de ce qu'il prenait sans doute [lour l'habitation du jeune homme, puis continuer son chemin.

La personne qu'Yves avait demandée n'était pas cliez elle; il fallut donc sortir, aprèsavoir laissé passer assez de temps fiour que le curieux imporluu se filt ('loigné. Yves le retrouva au coin de la [letite rue de la Planche, et il fut pris de l'envie de savoir ([uel était celui chez (jui son noui avait excité de si grandes émotions, et (juelle pouvait en être la cause. Il le suivit à son tour, le vit arriver à une petite et très simple maison , et , au moment d'y enirer, s'arrêter devant une jeune femme qui en sortait , lui [lar-

1er avec un respect qui annonçait pourtant des relations assez affectueuses, et cette femme répondre avec amitié et intérêt. Mais quel ne fut pas l'étonnement du jeune homme en reconnaissant que cette femme était madame de Savigny 1...

Yves restait immobile à sa place, regardant, sans pouvoir l'entendre , une conversation qui semblait animée. Elle était finie , madame de Savigny s'était éloignée sans seulement le remarquer, que lui était encore là, surpris et mécontent sans savoir pourquoi. Mais, revenant à lui, et obéissant à un mouvement involontaire , il se précipita sur les pas de l'inconnu qui venait d'entrer dans la maison, et, sans se donner la peine de demander quelque chose à la porte, il arriva, presque en même temps que cet homme curieux dont il venait de surpasser la curiosité, dans une vaste chambre, obscure et tellement privée de tout objet de luxe, qu'excepté un lit, une table et quelques chaises , aucun meuble n'en cachait les grands murs nus et noirs.

Mais , dans le moment où le vieillard se retourna au bruit que faisait Yves en entrant, les yeux du jeune homme furent frappés en même temps de l'aspect étonné et eflrayé de l'inconnu , et de la vue d'un vieux tableau qui seul se faisait remarquer sur la muraille. Ce tableau répétait exactement un portrait que la marquise de Fontenay-Mareuil gardait avec soin dans sa cliambre, et c'était le portrait de son mari, du marquis de Fontenay-Mareuil, grandpère d'Yves de Mauléon , mort sur l'échafaud révolutionnaire en 1793.

La figure eftrayée du vieillard , l'exclamation du jeune homme, donnaient quelque chose d'étrange à celte entrevue, qui semblait aussi surprenante à l'un qu'à l'autre.

L'inconnu s'écria avec une angoisse inexprimable :

— Que voulez-vous? Qui peut vous conduire ici? Au nom du ciel! éloignez-vous; car ce n'est pas là votre place, et moi, moi je ne puis pas, je ne veux pas supporter ^•otre présence! de grâce, monsieur de Mauléon, éloignezvous I

— Monsieur, dit Yves étonné du trouble violent de cet homme et de l'accent suppliant qu'il mettait à sa prière, mon nom vous est connu ; vous avez voulu me parler, vous m'avez suivi ; je trouve chez vous le portrait de quelqu'un de ma famille : ma curiosité est excusée peut-être, et je voudrais , moi , s'il est possible, connaître les motifs de la vôtre.

L'inconnu essaya do se remettre, et dit avec un peu plus de calme :

— Monsieur, votre nom, prononcé devant moi, m'a rappelé de cruels souvenirs que depuis longtemps je cherche à effacer : je n'ai pas été maître de moi...

— Le marquis de Fontenay-Mareuil était mon grandpère, dit le jeune homme en indiquant le portrait; vous l'avez connu '?

— Oui, monsieur, répondit le vieillard après un instant d'hésitation.

Yves l'examinait avec attention et retrouvait dans ses traits sillonnés le type d'une noble têtefjue le temps et la douleur avaient altéré sans le détruire entièrement, et co fut avec la déférence la plus polie qu'il ajouta :

— Vous fôtcs son ami, peut-être?— Il se repentit bientôt de ces simples paroles... car l'inconnu sembla éprouver alors une violente douleur... et balbutia des mots inarticulés... — l'anlon ! reprit Yves de Mauléon avec tristesse, j'ai réveillé, je le vois, de pénibles idées.

Ces mots étaient à peine jn-ononcés, que le vieillard parut saisi d'une vive soull'rance; les plaintes douloureuses qu'il laissa échapper altirèrent un donicsti<iue âgé, qui, ayant jeté un coup d'o'il inquiet sur Yves de Mauléon, s'approcha de sou maître avec une grande aiqiaronce d'intén'l... le soutint cl l'entraîna jusqu'au lit, où il le plaça doucement; puis, se rapprochant du jeune homme:

— Monsieur, dil-il, mou maître est sujet, vous le savez peut-être, à des crises nerveuses qui, sans mettre ses jours

en danger, le tourmentent cruellement ; un repos complet est alors nécessaire...

Et comme ces paroles semblaient indiquer le désir de le voir s'éloigner, Yves de Mauléon , malgré son inquiète curiosité et lo regret qu'il éprouvait , fut forcé de quitter la chambre.

Il rentra donc chez lui l'âme tout agitée des événemens de la matinée, et tellement préoccupé qu'il n'aiicrrut pas ce que le mouvement des rues de Paris oll'rait ce jour-là d'inaccoutumé.

Le lendemain , c'était lo 26 juillet 1830, on se battait. Pendant trois jours , la vie fut trop active, trop étonnée, trop hors do toute prévision , pour que personne eût le temps de réfléchir, "Yves moins que tout autre. Cette guerre civile, si prompte, si vive et si courte, le frappa de stupeur; rien ne l'y avait préparé; sa grande jeunesse l'avait laissé étranger aux débats des journaux; les personnes qui l'entouraient étaient de celles qui n'avaient rien prévu, et les paroles que lui avait adressées la veille le chef du ministère annoneaient une telle sécurité , qu'Yves croyait à peine ce qu'il voyait...

Mais, avec ces fortes émotions de la jeunesse , il éprouvait une espèce de vertige à l'aspect des massacres dans les rues, au bruit du canon, du tocsin et des cris populaires. Si la patrie eût été en danger par queliiuo cause venant du dehors; s'il avait fallu repousser un ennemi au péril de sa vie, et donner tout son sang pour la victoire, Yves n'eût pas hésité; mais ici, tout était pour lui incertitude; ce que les idées qui animaient le peuple ont de généreux et de grand exaltait son esprit; ce (jue la ro3'auté attaquée avait de malheurs et de vertus excitait toute son admiration et toute sa pitié; ce qu'elle avait de droits sur lui décida de sa destinée. Il venait de se voir associé à ses grandeurs, il se crut lié à ses dangers ainsi qu'à ses infortunes, et , comme il ne faisait encore partie d'aucun régiment , il courut à Saint-Cloud otfrir son bras et son épée. On le renvoya à Paris porter des ordres au général en chef, et, au moment où il traversait une des petites rues qui avoisinent les Tuileries, après avoir rempli sa mission, son uniforme attira sur lui une funeste attention. Des gens du peuple et des enfans armés se jetèrent sur celui qui semblait vouloir les attaquer, et il était impossible qu'il ne suecombât point dans cette lutte inégale; déjà une épée louchait sa poitrine, et un pistolet dirigé par un écolier s'approchait de sa tête, quand un cri d'elïroi et une main protectrice l'arrachèrent à la mort qui allait le frapper. Un homme s'était élancé entre lui et ceux qui l'entouraient, s'était emparé du pistolet, avait détourné l'épée, et reçut à la main une légère blessure.

— Arrêtez, mes amis ! disait cet homme ;' s'il faut une victime, tuez-moi I mais ne touchez pas à cet enfant ! il n'a pu vous faire aucun mal ; sauvez-lc, sauvez-le, et tuez-moi plutôt que de le frapper!

Yves de Mauléon reconnaissait avec surprise celui qui l'avait tant intrigué deux jours auparavant, et son étonnement aujourd'hui était sans bornes en voyant cet inconnu prêt à se dévouer ainsi pour lui.

— Vous tuer, père Simon 1 dit un de ces hommes du peuple ; y pensez-vous"? est-ce que vous nous prenez pour des assassins?

— Ah ! c'est le père Simon 1 s'écrièrent-ils tous à la fois; ce brave homme qui fait tant de bien , soigne les malades, domie de l'argent aux pauvres I est-ce que nous pourrions lui faire le moindre m.d?...

— Le premier (]ui toucherait à un cheveu de sa tête... El un geste menaçant achevait la pensée de l'orateur.

— Si ce garçon-là est votre lils ou votre neveu, reprit un autre, eh bien ! emmenez-le, et qu'il ne se batte pas contre lo peuple : voilà tout co que nous vous demandons.

Et ils coururent chercher des dangers ailleurs. Yves venait d'ôtro sauvé par cet homme : sa curiosité redoubla.

— Qui donc êtos-vous *f s'écria-l-il ; quel inlérOt vous

attache à moi? Ne pourrai-je apprendre à qui je dois ainsi la vie ? — Monsieur Simon ne répondait pas. — Quel ami inconnu ai-je là devant moi ? répétait Yves. Et comment lui ex[irimerai-je ce que je sens?

Monsieur Simon laissa prendre sa main par a'Uc du jeune homme, et serra avec tendresse cette main qui venait le chercher. Yves crul voir une larme sur le visage du viellard, qui restait toujours silencieux. Emu, et touche lui-même au point de sentir des pleurs mouiller ses yeux, Yves, cédant à un mouvement involontaire, tendit les bras à l'inconnu, et se jeta dans les siens avec une effusion de reconnaissance qui avait toute la naïveté de l'enfance et toute la chaleur do la jeunesse.

Ce fui un transport de joie qui fit presser Yves sur le coHir du vieillard avec passion ; mais cet éclair rapide fit subitement place à un sentiment d'elfroi. Monsieur Simon se recula en s'écriant.

— Que faites-vous? Non, non, cela -ne doit pas être. Et il le repoussait tristement, tout en tremblant encore de joie d'avoir pu le tenir un instant dans ses bras. Pauvre enfant! dit-il avec tendresse.

Et si le jeune homme ne l'eût retenu, c'est à ses pieds qu'il eût achevé les mots sans suite qu'il prononçait.

— Expliquez-vous donc, répétait "Yves interdit.

— Que je m'explique ! répondit enfin monsieur Simon ; que je m'explique, quant à chaque moment la mort vous menace I Quand il n'y a déià plus rien à espérer pour votre parti et pour ceux qui le servent! Venez, disait-il, en entraînant Yves du côté de la rue de Rivoli ; voyez, les troupes quittent la ville, et à peine étiez-vous parti de Saint-Cloud que le palais était désert.

— Et le roi, où est-il? s'écria le jeune officier.

— Il s'éloigne, et des dangers le menacent, reprit monsieur Simon.

— Ma place est près de lui, dit Yves avec calme ; adieu donc! Mon bienfaiteur me sera peut-être toujours inconnu ; mais tant que mon cœur battra, monsieur Simon, voire nom y restera gravé.

Monsieur Simon serra la main que le jeune homme lui présentait, hésita un peu, et dit avec embarras :

— Vous partez ; qui sait s'il vous sera possible de rentrer dans Paris? Maintenant vous n'avez plus le temps de retourner chez vous, demain ou vous poursuivra peutêtre... Tenez !

Et, sans achever sa phrase, sans expliquer sa pensée, il mit entre les mains du jeune homme un petit portefeuille, et échappa si promplement à ses questions en disparaissant qu'Yves ne put même pas lui adresser un mot. Il ouvrit le portefeuille , espérant y trouver quelque explication ; mais il ne renfermait rien qu'nn billet de mille francs.

En co moment le jour baissait ; quelques officiers venaient aussi de prendre la rue de Rivoli pour sortir de Paris ; ils entraînèrent avec eux leur jeune camarade, que sa présence d'esprit avait entièrement abandonné.

Le lendemain ils suivaient ensemble la route de Rambouillet ; ensuite ils se rendirent à Cherbourg, où le roi s'embarqua.

Yves attendit là des nouvelles de Paris, après avoir écrit à sa grand'mère, la marquise de Fonlenay-Mareuil. Il fit rendre à monsieur Simon ses mille francs; puis, ayant reçu de l'argent et le consentement de la marquise pour le voyage qu'd voulait faire, il se rendit à Londres.

Voir disparaître ainsi en trois jours les brillantes espérances qu'il avait légitimement formées, c'était commencer la vie rudement et par une épreuve singidière. Yves en fut déconcerté et non découragé ; les grands événemens, même les plus funestes, ont cela de Ixm, qu'en accoutumant la pensée aux choses extraordinaires, il lui oll'rent l'espoir de toutes li^s chances. Si les coups du sort ont été si subits et si puissans pour détruire. |>ourquoi ne le seraient-ils pas pour réparer? Siins si^ rendre bien compte de cela, Yves sentait que la vio se présentait |>our lui avec le vaste champ que les rcvolulious ouvrent à

MADAME ANCELOT

lous les ambitieux ; et si les chances favorables qu'il tenait du iiasard venaient d'èlre dérangées ou détruites, ne pouvait-il pas en créer de nouvelles qu'il ne devrait qu'à lui seul ?

Cependant, les événemens iraportans qui venaient de jeter des idées sérieuses dans ses folles joies de jeune homme n'avaient pas enlevé entièrement à Yves le goût des distractions, des plaisirs et des amusemens de tous genres qu'il avait tant soiriiaité connaître.

Le jeune duc arrivait à Londres avec un nom historique, avec l'auréole de la proscription, le mérite de la fidélité, dix-huit ans, et une très belle et très noble figure : il fut merveilleusement accueilli par l'aristocratie anglaise, dans ce monde qu'on peut appeler grand, parce qu'il réunit tous les genres de grandeurs, le rang, la fortune, le pouvoir et le talent.

Yves admira d'abord la délicieuse et aérienne beauté des jeunes Anglaises, puis la dignité et la distinction de quelques hommes, et leur haute capacité. Il éprouva un sentiment de respect pour le pays où l'on peut encore entrer grand dans la vie et s'y maintenir, où les uns ont pu devenir ministres à vingt-deux ans, où les autres ont pu garder le pouvoir jusqu'à quatre-vingts ans; et il ressentit aussi une impression pénible par un retour sur sa patrie, la France 1 où depuis cinquante ans les héros durent si peu ; où les réputations et les hommes s'usent si vite ; où chacun détruit pour arriver et être détruit à son tour ; où toutes les illustrations s'évanouissent l'une après l'autre, et où il n'y a de stable que le changement.

Sans la rapide révolution dont Yves avait été le témoin, il n'eût peut-être vu en Angleten'e que la société et les mœurs ; mais la politique s'était tout à coup présentée à lui dans ses résultats les plus importans , et il eut pour les institutions du pays qui l'avait recueilli plus d'attention que pour ses usages. Il vit donc ce pays sous son plus bel aspect ; et comme il n'eut ni le temps ni la possibilité d'approfondir ses observations, il resta sous le charme, et garda sa haute admiration ; peut-être aussi parce qu'il senlait que là, né dans le rang où le sort l'avait placé, il eût pu ajouter à son éclat celui du talent, et jouir de lous deux avec honneur.

Yves chercha l'oubli de ses espérances trompées dans les plaisirs de son âge; et sa vie, dissipée dans les salons pendant trois mois, et dissipée dans les chilteaux pendant le reste de l'année, se passait assez bien, quand on vint lui offrir une part de périls et de gloire dans les champs de la Amendée. Yves crut son honneur engagé; il partit.

La France, lui avait-on dit, n'attendait (ju'un signal pour retourner à ceux qui la regrettaient sur un so' étranger : le trouble était dans Paris, le regret dans l'armée, les dangers dans la Bretagne. Ce fut là ijifil se rendit. En route, sa jeune imagination rêvait le dévouement et la gloire; en arrivant ni l'un ni l'autre n'étaient déjà plus [lossibles.

Sa vieille grand'mère, la marquise de Fontenay-Mareuil, désirait le revoir ; elle voulait, disait-elle, l'embrasser encore avant de mourir... Il revint à Paris,

Ce qu'il retrouva jeta du trouble dans ses idées et de l'incerlilude dans son ilme ! Quels projets faire pour l'avenir? A quel espoir s'aiT-êter? VA la première suite de rincerliluile est le vague et l'ennui? Henri de Mnrcenay était là avec son insouciance moqueuse et ses petites vanités toujours conleules et jamais satisfaites ; il s'empara de l'arrivant de Londres; c'était une occasion pour lui d'en exercer queUpies-unes, soit par l'etTet qu'il produisait sur r.lme du jeune homme, soit par l'eiïet qu'il produisait par lui sur lesaulres.

Yves de Mauléon chercha vainement monsirur Simon ; il ne put le relrotiver, mais il revit souvent alors madame do Savigny; il allait chaque jour chez elle ; le monde parla do ses assiduités ; mais l'ennui du ji'une homme continua.

Un jour qu'il se promenait avecllenri do Marccnny, il arcrçut monsieur Simon, et quitta brusquement son ami

pour le retrouver. La joie de l'un fut aussi visible que l'embarras de l'autre à cette rencontre inattendue. Monsieur Simon annonça même son départ pour le soir de ce jour-là, afin de ne pas laisser à Yves les chances de le revoir, que celui-ci tâchait de faire naître ; mais à l'approche d'Henri qui venait les rejoindre, monsieur Simon balbutia une espèce d'excuse, et les quitta subitement.

— En vérité, mon ami, lui dit Henri, voilà une singulière connaissance pour le due de Mauléon !

— Vous savez quel est cet homme ? s'écria Yves en prenant le bras d'Henri, et tellement sous l'influence do la curiosité, qu'il n'avait pas remarqué le ton ironique qui présidait à la question.

— Cet homme ! reprit Henri avec dédain, tout le monde le connaît, et personne ne veut le connaître ; on l'évite généralement avec autant de soin que vous semblez en mettre à le rechercher.

— Qu'y a-t-il donc contre lui? reprit avecinquiétude monsieur de Jlauléon.

— Ma foi ! je ne sais pas au juste, répondit avec un insouciant mépris Henri de Marcenay ; on dit qu'il s'est mêlé aux scènes sanglantes de la révolution de 93 d'une horrible manière... Je ne sais pas de détails, ni rien de précis... mais, ce qui est certain, c'est qu'on le fuit comme un homme odieux.

— Vraiment, Henri, dit Yves d'un ton sérieux, votre insouciance et vos paroles me semblent un étrange contresens.

— Est-ce qu'on a le temps de vérifier ce qui se dit dans le monde? Cet homme a l'air si honteux, si embarrassé, qu'il justifie ainsi tout le mal qu'on dit de lui. D'où lo connaissez-vous donc?

— Il m'a rendu un grand service.

— Cela ne m'étonne pas, il cherche les occasions d'être utile... c'est un faiseur de belles actions. Mais, tenez, si, au lieu d'employer son argent à soulager les pauvres, il s'en servait pour amuser les riches, personne ne lui reprocherait rien. — Yves voulut interrompre Henri, qui ajouta avec une gaieté pleine d'amertume : — Il faut avoir le courage de sa position : quand on est honteux de son sori, de sa fortune ou de sa personne, on est méprisé ; il vaut mieux, en vérité, un bon vice dont on se pare qu'une vertu dont on rougit.

— Vous plaisantez, dit le jeune hommo d'un ton de reproche.

— Je vous en citerais mille exemples : un tort grave, un vice, un crime peut-être, pourvu qu'il ne soit pas du ressort de la Cour d'assises, dont les bancs sentent lo peuple et sont de mauvaise compagnie, tout cela, mon ami, porté ctlVontément, n'empêclie, de noire temps, ni de faire son cliemin, ni d'être bien reçu partout.

— L'opinion publique, reprit Yves avec humeur, n'esfelle donc pas une puissance?

Henri répoiiilil d un ton [ilus sérieux :

— L'opiui(ui pulilique, dans un temps do révolution, a été si souvent égarée par les passions, qu'elle a perdu sa force, comme lous les pouvoirs dont on abuse. Les habiles la dirigent, les insouciaus s'en moi|uent. et chacun dans ce monde s'arrange à sa manière sans s'embarrasser des autres. Prenez votre parti, mon ami, anuisez-vous ; laissez les choses telles qu'elles sont ; ne vous affligez pas ainsi que vous le faites des toris ou des erreurs <les hommes ; profitez-en pour votre plaisir; évitez les ennuyeux moroses connue monsieur Simon; ne faites pas do rc>llexious morales, c'est de mauvais gortt ; et surtout ne tentez pas aussi comme les autres votre petite révolte conire la soriélé : quand on arrive mal à propos, au lieu d'être un héros, on est un don Quiehode.

C'était ainsi qu'Henri se fnisail, pour Yves, une esppce il'orgaue de ce que le monde a de décourageant, de petit et de mescjuin. La position du jeune homme élail par elle-même assez triste; aucun avenir ne s'olfrail à lui! La société qui reiitouvail élail placée en dchnrs do tout, et sa forluue étant très bornée, il fallailjju'il vécût inac-

tif, retiré, sans carrière pour exercer son intelligence, sans ce luxe qui ressemble presque à la gloire par l'éclat. Tout cela lui semblait insipide; il tomba dans un ennui si profond que sa santé en fut altérée. Henri s'inquiéta, et voulut le distraire ; dans la jeunesse, avec le caractère ardent qu'avait Yves, si l'on ne fait pas de grandes actions, on fait do grandes folies : il faut donc se décider pour les dernières, les premièi'es étant impossibles.

Parmi les nombreuses distractions que lui cliercha Henri, se trouva celle de le faire recevoir au Jocketfs-cluh.

Le Jockey's-club est une création nouvelle ou plutôt une importation anglaise, fruit du déso'uvremcnt et i!c l'ennui, et l'asile des plus sottes vanités, celles de la naissance, de l'argent et de la folie.

Avant sa réception, Yves avait résolu pour sa fortune l'emploi dont avait parlé monsieur de I\liinville. Ses propriétés vendues lui avaient donné quatre cent mille francs qu'il comptait manger en quatre ans; aussi le duc do Mauléon, jeune, beau, ennuyé, et extravagant pour écbapper à l'ennui, fut-il reçu au Jockey's-club comme un naturel du pays.

Au milieu de Paris, au centre de l'activité, du mouvement et do la vie, dans l'endroit même où s'agitent mille intérêts et mille passions, sur un des boulevards. où la foule inquiète se presse à toute heure, enlre l'Opéra, la Bourse et les Tuileries, il est d'élégans et ricbes salons, où vit dans le plus complot désanivremeut, dans l'oisiveté la plus absolue, et dans rindiflëvence entière de toute chose utile, la partie la plus jeune, la plus active et la plus vivanle de cette population parisienne si vivante et si active. Il y a là des hommes dont l'intelligence fut cultivée dès l'enfance; à qui la fortune assure l'indépendance, et qui passent leurs jours étrangers aux affaires du pays, où ils ont un rang, une famille, et où le sol leurapfiartient... Ils fument, jouent, s'habillent et parlent, doiU' ils • font partie de l'c^spèce humaine : mais ils mettent leur vanité à savoir retrancher habilement de leur vi(? tout ce qui tient à l'intelligence et aux émotions de l'homme.

S'il y a parmi eux quelques hommes distingués poussés par la curiosité ; quelques amateurs de chasses et de chevaux qui cèdent à ce gollt, délassement des gens occupés et occupation des gens désœuvrés; s'il y a encore là de ces inirigans sans ressources qui trouvent pâture à exploiter des étoui'dis riches et prodigues ; s'il y a aussi quelques jeunes gens do la finance qui essayent de so donner ainsi un brevet d'aristocratie, et quelques aulres , moins opulens qui conservent dans leur apparence de ' luxe les habitudes économiques du connncrce, et dier- ' client à être mauvais sujets et grands seigneurs au nu'illeur marché possible, la plupart de ceux (pii composent celte folle réunion sont nés dans les premiers rangs de l'ancienne noblesse , possèdent de grandes fortunes, et ont reçu uiu; brillante éducation. l'ourtaiil ils oublient tout cela iiour s'occuper exclusiM'inenl de ce qu'ils s'amusent à rendre la plus sotte chose du monde, leur personne; ils so vanlent do repousser tout plaisir oîi la pensée serait pour i]uelque chose, passent gravement des lieures entières à discuter la foniu» d'un gilet, le lueud d'une cravate, la coupe d'un habit ; à parler d'un jockey, d'un cheval, et à chercher le moyen d'allaclier leurs anciens noms historiques à quelque bizarre alisurdilé, genre d'illiislralioii dédaigné de leurs aïeux. 11 y en a (jui aventurent toute leur fortune sur ties cartes, sans aimer le jeu ; d'autres ipii s(> ruinent |iour une danseuse qui leur déplaît; queliiues-uiis risquent leur vie pour une course d(^ chevaux, et celle des autres dans un duel sans en vouloir à iiersonne : lous se vantent d'élre blasi's sur les plaisirs, indlll'érens à ce qui lait battre noblement le cœur, el insensibles aux passions; mais ils boivent à perdre la raison, font des excès à s'abrulir, et prétendent qu'à treille ans ils se lueronl. Hélas ! ils ne garderont pas mènn^ l'énergie nécessaire à ce dernier acte de folie, et leur iulelligence ne pourra plus comprendre alors qu'ils

ont usé tout ce qui existait en eux pour les années sérieuses et grandes de la destinée de riiomme. .

Eh bien ! ces hommes si nuls, si insoucians, si frivoles, si absurdes, vous croyez peut-être que c'est la raison, l'esprit, la volonté, la force qui leur manquent'? Non. Ce qui leur manque, c'est la place pour employer tout cela.

Car s'il était possible qu'à la fin d'une de ces journées remplies par tout ce que; le mauvais goût peut inventer de plus singulier ; quand le jeu s'est lassé de faire quelques victimes sans regrets et quelques heureux sans joie; quand le plaisir s'est envolé de fatigue ou de dégoût, et que les dernières lueurs de raison viennent de s'éteindre dans l'ivresse, ce dernier degré de l'abrutissement, s'il était possible qu'un homme, comme Napoléon par exemple au temps où sa grandeur éblouissait le monde, ou bien tout autre chef dont la gloire eût constaté la puissance, s'il était possible qu'il parût tout à coup au milieu de ces jeunes fous, et qu'il leur dît :

« A l'extrémité de la France la plus éloignée de Paris, et plus loin encore de ses plaisirs et do ses idcVa par les liabitudes que par la dislance, il est une ennuyeuse petite ville où l'on ne sait pas même qu'il existe un Opéra, et où rien ne rappelle la vie brillante, [ileine de luxe et d'élégance, à laquelle vous êtes habitués : là, il est un poste dangereux où il faut avant le jour veiller à ne point se laisser surprendre, après avoir pendant la nuit interrompu son sommeil pour s'occuper de sa sûreté; là on a, à chaque heure, à chaque instant, la chance d'être tué; mais si l'on y porto courage, sang-froid et présence d'esprit, on peut sauver la France, et au retour on aura dans ■ les premiers rangs de l'armée le droit de consacrer sa vie à de nobles dangers ; »

Eli bien 1 il n'en est peut-être aucun , parmi ces jeunes extravagans, qui no disputât un tel honneur, acheté par tant de périls, et qui ne sortît avec transport de sa yie indolente et dissipée pour cette vie glorieuse et pénible.

Car tous avaient été amenés là par quelques raisons semblables à celles qui y conduisaient Yves de Mauléou; mais ils n'en convenaient ni entre eux, ni devant personne, ni peut-être avec eux-mêmes, et Yves de Mauléon fit comme eux.

Quatre ans se passèrent ainsi pour lui à se distraire de son ennui par des folies, à user ses facultés dans das excès : au bout de ce temps, il avait perdu un peu de son esprit, un peu de sa délicatesse, et un peu de son énergie; mais il trouvait qu'il avait lait un bon marché en payant la perte de tout cela quatre cent mille frants.

La marquise de Font(>nay-Jlareuil avait deviné toutes ses pensées et a[iiiris toutes ses aciions : ses avis n'avaient pas été écoutés dans les jours de folie ; sa douleur (il plus d'effet dans les jours de regrets. D'ailleurs Yves, ayant usé une |)artle des forces de son caractère, céda plus facilement à la volonté de sa mère.

H no lui restait plus que deux partis à prendre : un mariage ou nu coup de pistolet ! L'un ne le tenlail guère plus que l'aulre ; mais sa visille mère était à se5 pieds, pleurant, il la laissa disposer de son sort.

l'eu de teiniis avant cette époque, le notaire de la famille était venu dire un jour ;» madame de Fonlenay-Mareuil : « Votre pelil-tils. monsieur le duc Yves de Mauléon, est entièrement ruiné, voulez-vous lui faire épouser une personne qui aura quatre millions ? Un de mes amis, un monsieur Simon, est lié avec la mère do celle jeune fille, el se charge de tout arranger. »

Voilà comment monsieur le duc Yves de Mauléon s'était décidé à se marier, el pourquoi il était venu voir au couvent sa prétendue, mademoiselle Gabriel Ucmond.

MADAME ANCELOT

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