‹ GabrielleChapitre 2 sur 4 · CONFIDENCES DE JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

CONFIDENCES DE JEUNE FILLE

Dès que la marquise de Fontenay-Mareuil avait eu quitté le salon avec son petit-fils et le comte de Rliinvilie, le jour de l'entrevue, madame Rémond avait poussé un gros soupir de satisl'action qui pouvait se traduire ainsi : « J'espère que je me suis tirée avec honneur d'une situation difficile, et qu'ils doivent tous être aussi contens de la future belle-mère, que de la 'mariée et de la dot... » et ce fut sans doute pour que l'approbation de Gabrielle vînt ajouter à sa joie, qu'elle lui adressa un :

— Eh bien ! mon enfant? qui semblait attendre un éloge, mais l'éloge ne vint point.

La jeune fille était pensive; elle répéta machinalement:

— Eh bien I maman ? et garda le silence. Sa curiosité commençait enfin à s'éveiller sur ce mariage si important aux yeux de sa mère, cl jusqu'à ce moment si indifférent aux siens.

— Voilà un mariage arrangé ! reprit gaiement madame Rémond; j'ai vu que c'était atfaire conclue ; j'en étais presque sûre, ajouta-t-cllc en jetant un coup d'œil sur sa fille et ensuite sur elle-même... du moment que l'entrevue avait lieu!... Et le sourire de satisfaction, de confiance et d'orgueil do la riche madame Rémond montrait tout ce que la fortune peut donner de vaniteuse assurance. — Pourtant, mon enfant, continua-t-elle, il ne faut en parler à personne, car, tant que le prêtre et le notaire, comme on dit, n'y ont point passé, un mariage peut manquer ; et ceux qui nous envieraient une si belle alliance seraient trop heureux de se moquer de nos espérances, si elles ne se réalisaient pas. 11 faut donc être discrète avec toutes tes petites coin pa.i; nés... et qu'aucune d'elles ne sache rien avant que tu sois tout à fait duchesse.

Madame Rémond n'aurait pas fait cette recommandation à sa fille, que Gabrielle, jusque-là si confiante, si étourdie et si expansive, n'eût point pensé à initier les compagnes de ses bruyans enfantillages aux sérieuses rêveries qui s'étaient tout à coup emparées de sa pensée. Cependant ces nouvelles impressions éveillaient avec elles dans l'âme de la jeune tille une curiosité involontaire; elle chercha Elénore, la plus réfléchie des jeunes filles, celle dont le séjour dans le monde avait dû développer un plus grand nombre d'idées, el, pour la première , fois, elle la chercha, non plus pour la distraire par (luelt ques folies de ses méditations rêveuses, mais pour essayer ? de découvrir ce qui faisait naître ses rêveries, et peut-être \ pour y trouver une explication aux idées vagues et inj connues qui venaient l'assaillir.

Dès que madame Rémond, ayant embrassé sa fille avec plus de tendresse encore (ju'à l'ordinaire, eut pris le bras de monsieur Simon pour sortir de lo maison, Gabrielle alla donc bien vite demander Klénore. Elle avait oublié l'accident causé par son éloiirdcrie, et elle apprit avec autant d'étonnement que dechagrin qu'il s'était passé longtemps avant qu'l''lénore reprît conijaissance, et qu'elle n'était pas entièrement remise di' son iinlisimsition. l'allé courut aussitôt dans sa chambre, et, à sa grande sur|irise, elle la trouva tout en larmes; mais cet év(''nemcnt contribua à assurer le sccri't de Gabrielle sur la visite i|u'c!l(> venait de recevoir. Klénore ignorait coinplélemi'nt (|ue les |)ersonnes qu'elles avaient vues ensemble au 5;diin eussent été revues depuis par son amie; elle ne lui en parla donc pas, et Gabrielle, qui craignait des reproches ou des (]uestious, fut charmée de ce silence; son désir de resUT près d'tlénore s'en accrût, les jeux bruyans ne la tentèrent

point, et elle s'installa à côté de son amie, qui la laissa faire par une espèce de condescendance. Ordinairement la turbulente enfant ne souhaitait la mélancolique jeune fille que pour opposer en contraste sa vive gaieté à la douce tristesse de son amie; et l'autre laissait agir les distractions sans les chercher et sans les repousser. C'était une complaisance presque maternelle qui semblait céder aux jeux de l'enfance plutôt par indulgence que par plaisir. Elle consentit donc à laisser Gabrielle près d'elle, plutôt qu'elle ne désira sa société. Au reste, il en était ainsi de toutes les choses pour Elénore ; posée à côté de cette joyeuse vie d'enfant, de ces amnsemens et de ces naifs chagrins, elle ne prenait aucune part ni aux uns ni aux autres. Le bruit lui causait à peine une distraction; la folle gaieté faisait à peine passer sur son pâle visage un léger sourire, s'etïaçant si vite qu'on devinait que cette joie passagère restait toute à la surface et n'allait pas jusqu'à son cœur; de même, les petites espiègleriesdes plus mutines, au nombre desquelles on comptait Gabrielle, la contrariaient quelquefois, sans jamais l'impatienter.

C'était une indifférence bien complète pour toutes choses, mais sans aigreur et sans caprice. Peut-être cette insouciante complaisance avait-elle contribué à l'attrait qui poussait vers elle la plus capricieuse de ces jeunes filles. Gabrielle aurait pu souvent exciter l'impatience d'une autre, et elle aimait Elénore pour sa douce résignation à toutes ses fantaisies.

Mais, en ce moment, où mille pensées nouvelles venaient tout à coup de germer dans la jeune tête de la sauvage enfant, un instinct incompréhensible lui avait fait soupçonner que cette complète inditférence d'Elénore pour' tout ce qui se passait autour d'elle venait peut-être d'un intérêt qui absorbait son âme tout entière dans les choses inconnues aux paisibles babitans de la retraite où elle vivait, et ce fut un attrait nouveau, plus vif que le premier, qui l'entraîua vers la jeune rêveuse.

— Elénore, viens avec moi! — dit-elle, en prenant la main de son amie, qui d'abord la laissa faire, se leva, et la suivit par habitude, mais qui s'arrêta tout à coup, se rappelant sans doute les suites récentes de sa complaisance. Gabrielle sourit. — Oh 1 ne crains rien, dit-elle, nous n'allons qu'au jardin. Les pensionnaires .sont rentrées, tout le monde est parti, nous sommes seules; le jour baisse, l'air est doux, et l'on souffre à être ainsi renfermées. Viens nous asseoir tout au fond de la sombre allée que tu aimes tant.

Et, sans attendre de réponse, elle marcha vers la porte, et Elénore la suivit. Elles n'étaient ni l'une ni l'autre assuj('ltii>s aux habitudes intérieures qui retenaient les élèves : l'âge d'Elénore, qui avait vingt ans, et son séjour momentané dans la maison, de même que la grande fortune et le caractère de Gabrielle, avaient établi pour toutes deux une liberté dont il était d'ailleurs impossible qu'elles fissent un bien dangereux usage, puisqu'elles se bornaient à parcourir seules la maison et les jardins à l'heure où personne du dehors n'y pouvait pénétrer.

Elles arrivèrent donc ensemble dans le fond d'une allée, et s'assirent sur un banc de gazon, toutes deux pensives cette fois ! Ainsi près l'une de l'autre, Gabrielle dépas- .sait Elénore de la moitié de la tête; ses cheveux noirs et ses vives couleurs faisaient le plus frappant contraste avec la tête blonde et la ligure décolorée de sa jeune amie, qu'elle avait attirée doucement contre la sienne en la forçant de s'appuyer sur son civur.

— N'es-tu pas bien là, Elénore? disait Gabrielle, qui semblait protéger par sa force physique la faiblesse do sa compagne: car la sauvage lille du peuple avait, en eJTel, des formes qui annonçaient un prt'coce développement. Si sa taille était très mince à la ceinture, sa poitrine large, ses épaules bien placées, ses bras di'jà un peu forts quoii|uo .ses mains et ses pieds fussent excessivement délicats, le son argentin de sa voix, ses sourcils prononcés et se rapprochant de ses yeux Iransparens, ses vives couleurs qui

s'augmentaient ou s'effaçaient à la plus légère imprcssioa physique ou morale.tout annonrait une de ces vigoureuses constitutions qui n'ont jamais été étiolées par l'air des salons, ni comprimées ou tourmentées par aucune de leurs lois et de leurs idées. Le feu de ses regards et la mobilité de sa physionomie apprenaient en même temps que ce beau corps, si bien développé, renfermait une nature aussi puisssante au moral qu'au phj'sique, et que l'àme devait être aussi énergique que les formes qui la recouvraient. Au contraire, la mignonne Elénore avait déjà sur sa délicate figure, avec toute l'apparence de la faiblesse, la trace de ces regrets et de ces douleurs qu'apportent les relations avec le monde, douleurs qui sont rendues plus cruelles par la nécessité de les lui cacher; et c'étaientces traces légèresde chagrins ignorés et de pensées inconnuesque Gabrielle voulait sonder à l'insu de son amie. Pour la première fois elle essayait d'apprendre quelque chose de la vie ; car, pour la première fois, l'insouciante enfant commençait à se douter qu'elle ignorait quelque chose.

— Elénore, disait la jeune curieuse, raconte-moi donc comment se sont passées pour toi les années où tout le couvent et tes anciennes amies te regrettaient ? dis-moi pourquoi tu les avais quittées ? pourquoi, à ton âge, à l'âge où l'on n'est plus enfant, tu es revenue chercher une vie enfantine qui te convient si peu ? — Elénore la regarda avec surprise. — Tu t'étonnes de mes questions? — reprit Gabrielle ; mais ne devrais-tu pas bien plutôt t'étonner que je ne te les ai pas déjà faites? Elénore, saié-tu que plus d'une fois, pendant que tout était bruit et joie autour de toi... tu restais là pensive et regardant sans voir ? Lorsque j'allais te faire juge de nos jeux ou arbitre de nos discussions, tu ne savais ce que je voulais te dire, tu étais près de nous les yeux attachés sur ce qui t'entourait, mais tu n'avais rien vu. Où était donc ta pensée ? Que regrettais-tu ? Et qui donc remplissait tout ton cœur pour qu'il fût si insensible à mon amitié?

— Qui 7 reprit Elénore en regardant sa compagne avec inquiétude, pensant que peut-être Gabrielle ne l'interrogeait ainsi que parce qu'elle avait déjà découvert quelques raisons à son insouciance et à sa rêverie; et cette idée colora sa pâle figure d'une légère nuance de rose.

— Gui, qui ? — dit en riant la jeune fdle : car voilà déjà que je sais que c'est quelqu'un ! mais ne crains rien, Elénore, je ne suis plus une enfant ; je viens d'avoir seize ans, et maman dit qu'elle veut me marier bientôt. Une femme mariée c'est quelque chose de très raisonnable, j'espère... et tu me devras du respect! mais je

t'en tiendrai quitte pour de l'amitié si tu as eu confiance en moi maintenant.

Elénore la regarda avec attention, et le drôle de petit air imposant que voulait prendre alors la figure enfantine delà future mariée fit sourire sa, rêveuse amie. Dans la jeunesse, la tristesse même est gracieuse; l'orage brise quelquefois les fleurs, mais en tombant elles sont encore jolies. Les regrets d'Elénore ne l'empêchaient pas d'éprouver quelquefois encore une douce gaieté, et la laissaient toujours charmante.

— Je te respecterai déjà si tu veux, Gabrielle; mais je no t'attristerai jamais 1 Ce serait dommage, ajouta-t-elle en riant.

— Ne dirait-on pas quo la vie se compose seulement de malheur, reprit gaiement Gabrielle; que le monde est rempli de précipices! que l'on ne peut faire un jias dans les salons sans tomb(>r dans un abîme! Va... (luaiiil j'arriverai là aussi, moi, je marcherai paisible et sans soucis, comme dans le parc d'Arnouvillo : j'espi''ro bien m'en tirer comme^des buissons d'églantiers, au milieu desquels je courais avec tant d'adresse (]ue je n'attrapais jamais une égratignure; toi, je parie que tu y aurais laissé Ij moitié au moins de ta loilclte, et un peu de la piMsonnel Avec Ion air raisonnable et calme, tu vas toujours sans voir, et, avec mon étourderie, moi, rien ne m'échappe.

Elénore la regarda encore en souriant.

— C'est possible ! dit-elle ; mais crois-moi, Gabricl-

LE SIECLE. — XIS.

le, il est des choses qu'on ne peut ni prévoir ni éviter... il faut alors plier sa tête sous la douleur, ne point lutter contre la destinée, et peut-être, ajouta-t-elle avec un soupir, la résignation nous comptera-t-elle comme une vertu.

Gabrielle était d'une nature si vive et si impressionable que toutes les émotions se communiquaient subitement à elle... Attendrie à ces mots, elle pressa avec affection E16 nore contre son cœur, et rien n'était plus gracieux que ces deux charmantes jeunes filles ainsi groupées; toutes di'ux vêtues de blanc, toutes deux belles de beautés différentes, et toutes deux se communiquant tour à tour leurs joyeuses ou mélancoliques impressions ; Elénore souriant à la gaieté de Gabrielle, Gabrielle s'attendrissant à la rêverie d'Elénore, sans qu'elles susst^nt pourquoi dans ce moment plus que dans aucun autre l'une était disposée à la gaieté, l'autre à la tristesse.

Elénore, avec un sourire mélancolique, regarda longtemps la figure de Gabrielle avant de dire :

— Tu es jolie... très jolie !

Gabrielle se mit à rire :

— Jolie? dit-elle, sans avoir l'air d'attacher plus de sens à ce mot qu'elle n'en attachait, le matin même de ce jour, à celui de mariage. Mais tout à coup elle reprit un air sérieux, et ajouta : — Tu me trouves jolie, Elénore, parce que tu m'aimes; mais quelqu'un qui me verrait pour la première fois, crois-tu qu'il me trouverait jolie ?

— Sans nul doute, répondit Elénore.

— Et quand on est jolie, on vous aime? — demanda Gabrielle.

— Oui... les hommes, — dit en riant Elénore; car les femmes, au contraire, vous détestent.

— Ah I tu me détestes . donc, toi ? — reprit Gabrielle en riant.

— 0!i! c'est différent... je parle des femmes du monde... des fennnes mariées qui veulent plaire à tous, ou bien qui aiment quelqu'un... Vois-tu, moi qui t'aime tant, eh bien 1 il y a... une personne...

Elle s'arrêta ; Gabrielle ajouta :

— A qui tu no me pardonnerais pas de vouloir paraître jolie, n'esl-ce pas?

— Peut-être ! — dit Elénore en soupirant : mais pourtant qu'imporle !

Gabrielle vit un nuage passer sur le front de son amie, et se baissa pour y déposer un baiser.

— Chère Elénore! dit-elle avec tendresse; toi aussi tu seras heureuse, tu seras aimée ; car tu es bien jolie et bien bonne.

— Heureuse! reprit tristement la jeune fille; je ne l'ai jamais été... Sais-tu que je ne me souviens de rien avant l'époque où l'on me mit dans ce couvent? J'étais encore enfant, je n'avais plus de mère... et monsieur Simon...

— Monsieur Simon Y interrompit Gabrielle étonnée : c'est aussi monsieur Simon ?

— Jamais, dit Elénore, je n'avais vu quo lui prendre intérêt à mon sort, jusqu'au jour où ce fut lui encore qui vint me chercher, il y a trois ans, pour m'emmener hors d'ici. Jamais un père n'eut pour sa fille une plus vivo tendresse que celle qu'il me montre chaque jour ; mais, en vérité, je crois que son amitié porte malheur.

— Que dis-tu ! s'écria Gabrielle etVrayée.

— Ne crains rien, loi, Gabrielle, dit Elénore en souriant ; tu as de quoi conjurer les mauvais sorts : ton caractère d'abord, une bonne mère ensuite, et une immense fortune I Moi je n'ai rien de tout cela.

— Mais tu as une amie, Elénore, reprit Gabrielle; une amie à qui ton bonheur est devenu ntvessain\ et si, à toi soûle, tu n'as pxis pu l'arranger, eh bien I c»^ sera sihcment plus facile à présent que nous sei-ous deux pour cela.

— Gabrielle , dit avec reconnaissance Elénore, lu as tolijoursélé bonne, mais il y a aujourd'hui en loi quelque

ÏÎADAME ANGELOT.

chose de tendre et d'affectueux que je ne t'avais jamais vu; je t'aimais comme uneaimable enfant, et, dans ce moment, je t'aime comme une sœur à qui je puis ouvrir toute mon flme ; car tes paroles me font du bien, et je sens que je puis pleurer près de toi.

— Oui, reprit Gabrielle, ce jour marquera dans une amitié qui sera de toute la vie. Ecoute ; voici une petite bague que trois années déjà ont vue constamment à mon doigt, mots-la au lien, quelle te rappelle à cliaque instant que lu as une amie sur qui tu peux compter à jamais.

Eléuoro élait émue....

— Oui, dit-elle, je la garderai.... et, séparées ou ensemble, elle restera là... seulement elle te reviendra un jour... Quand je sentirai la mort s'approcher, je te la rendrai, et tu la porteras ensuite pour l'amour de moi.

Elles s'embrassèrent tendrement. Elénerc essuya une larme et continua :

— Il y a trois ans, monsieur Simon vint ici, un matin, pour me chercher ; j'avais dix-sept ans, et je savais qu'à cet âge je devais quitter le couvent. Au moment de sortir, monsieur Simon me dit: «Vous n'avez plus de mère, Elénore; mais votre père existe, et, s'il no s'est pas fait connaître à vous, c'est que la destinée de sa fille est ce qu'il a do plus cher au monde, et qu'il vaut mieux pour cette fille chérie que le nom de son père lui reste encore inconnu. » Heureusement ces derniers mois laissaient un espoir dont je me fis une consolation, et je demandai si cette ignorance sur ma famille durerait longtemps. « Dès que voire sort, répondit monsieur Simon, sera assuré par un bon mariage, votre père ne se refusera plus an bonheur d'embrasser son enfuit, et, en attendant, il veut que votre vie offre assez de distractions et de plaisirs pour que vous n'ayez aucun regret. Il a voulu même que, dans le monde où vous allez entrer, vous eussiez pour appui une personne qui vous est déjà connue, dont iage Si; rapproche du vôtre, et qui fut votre compagne dans la maison que vous quittez. » En effet, Gabrielle, c'élait chez une personne élevée ici, et que j'y avais vue quand j'étais tout enfant, que monsieur Simon me conduisait.

» Celte femme, oh I ma chère Gabrielle, permets-moi de le cacher son nom ; je puis te confier mes secrets, mais non le dire ceux d'une autre. Elle se trouve tellement liée à mes chagrins que je serai obligée do la mêler à mes récits, et, quoique sans doute tu ne doives jamais la connaître, je ne te la désignerai que par un nom de baptême, par le nom... de... Rose.... qui est un de ses noms, et (|ui vraiment lui était dft , car rien n'était plus frais que sa beauté deux ans auparavant... il est vrai que, depuis celle époque, ses couleurs et sa gaieté avaient disfiaru... elle se plaignait de sa santé... peut-être pour cacher un autre mal (pi'elle ne voulait pas avouer, et qui détruisait sa jeunesse avant le tem[)S.

» Rose, lorsque j'arrivai près d'elle, avait h peine vingtsept ans ; son mari en avait |ilus de soixante ; ses habitudes, plus encore que son âge, le faisaient vivre souvent loin de sa femme, cl au milieu de relations qui n'étaient pas li's siennes; elle souhaitait une compagne... une amie... et monsieur Simon, qu'elle voyait (pieliiuefois, avait arrangé notre réunion : Uose me plut dès le prenutT moment. En moi, Gabrielle (et ce sera sûrement la même chose pour loi, c'est un défaut ou une qualité de femme), eh bien 1 en moi, toutes! atlrait involonlaire ; mon cn-ur se sent pris ou repoussé à la |ireimèro vue, cl tous les raisonnemens possibles ne peuveni me faire vaincre ma répugnance ou détruire ma .sympathie.

» Rose excila vivement la mienne; son accueil fut affectueux ; elle .semblail ('prouver pour in(ji ce que je sentais pour elle : nous devînmes en peu <le jours amies inlimes; son expérience du monde m'(''clairail sur mille choses, et je pa.ssai ainsi deux années délicieuses, (|ui me parurent aussi êlrc douces et bonnes jjour elle, malgré le fond do mélancolie et de regret (pie icnleriiKiil son Ame.

» Son chagrin coinmeiiçalt à devenir de la rêverie; elle

semblait même résignée ! Vuici ce que sa confiance m'avait appris, avec mille détails qu'il serait trop long de to dire : Rose, entourée de toutes les séductions qui assiègent une jolie femme dans le monde, avait longtemps résisté ; mais un homme, aussi distingué de cœur et d'esprit que de manières, était devenu l'objet de toutes ses affections. Son nom, elle ne voulut pas me le dire ; les raisons qui l'éloignèrent d'elle, peut-être ne pouvait-elle pas me les confier, peut-être n'en existait-il pas, car souvent elle répétait: « Ce sentiment qu'on appelle l'amour cesse sans motif comme il naît sans raison : placer le bonheur de sa vie sur une base aussi fragile, c'est la jouer sur un coup do dé, et quand on a perdu, Elénore, ajoutait-elle, on ne doit accuser personne que soi.»

» Chaque jour on la voyait dans les salons, dans les spectacles; elle s'occupait de la peinture etde la musique; sa vie était celle de toutes les femmes ; mais je surprenais sans cesse une pensée intime qui se plaidait à côté de tout pour en ôter la joie. Un mot, un soupir, un regard qui échappait aux autres, me révélait toute une souffrance dont je cherchais souvent à la distraire à son insu, et sans m'expliquer. La plaie était encore trop douloureuse, il ne fallait pas y toucher.

» Souvent elle me parlait de mon avenir, jamais du sien. Qu;ind je l'interrogeais, elle répondait : « Pour moi tout est fini... mais, toi, mon Elénore! Il faut que tu sois heureuse 1 il faut que tu choisisses librement, avec toutes les lumières de ta raison, les conseils de mon amitié, et l'instinct de ton cœur, un homme jeune dont l'âme ait encore de douces illusions, dont l'intelligence éclairée l'inspire la confiance, dont le caractère doux et sage te donne l'espoir d'une vie douce et paisible : il faut surtout qu'il te plaise dès le premier aspect, que ton cœur batte en le voyant, que tu éprouves ce qu'aucun autre n'a fait naître en toi ; cela, vois-tu, c'est l'amour l

— Que dis-tu 1 s'écria Gabrielle inten'ompant son amie... le trouble... l'intérêt.... la crainte qu'on ressent tout à coup... c'est l'amour ?

Elénore voulut la regarder, mais la soirée s'avançait, elle no distingua plus le visnge doux et confus de Gabrielle ; elle sentit seulement que sa main avait vivement pressé la sienne :

— Est-ce que tu sais cela, toi î dit-elle.

— Je ne sais rien, dit Gabrielle en riant, mais je veux savoir 1 El ton amie, la femme de vingt-sept ans qui savait... t'apprit donc à (juoi lu reconnaîtrais celui que tu devais aimer'/ le rencontras-tu bientôt?

Elénore reprit :

— Trop tôt, puisqu'il ne m'était pas réservé de passer ma vie pW's de lui. Il y a des biens qu'il faut ne jamais connaître ou regreller toujours 1 iMa fortune consiste eu dix mille livres de rente le jour de mon mariage ! Je savais (|uo cela ne suffit pus à la vie dispendieuse des plaisirs et (les fêtes, mais que c'est assez pour vivre modestement et .sans soucis dans les douceurs d'une vie intime. On m'avait dit: Choisis! Nous ne recevions que des hommes bien élevés; plusieurs di'jà avaient demandé ma main ; mais nul ne m'avait plu ! J'attendais donc avec beaucoup do calme ; j'étais contente.

» Je suivais Rose dans les fêles et dans les bals, ou je restais avec elle à recevoir du monde. Son mari nous accompagnait quand ses loisirs ou ses inlirmit('S le lui perniellaieiil. Quelques autres personnes venaient aussi a\('C nous; rien de particulier ne dislinguait notre existence do tous les jours de colle di^s autres femmes riches. Rose était d'une ancienne famille; pauvre, elle avait éiiousé un ancien receveur-général; elle voyait donc la liante finance et le faubourg Saint-G(Tmain, bien moins séparés qu'on ne pense. Tout ce (jui est au premier rang en tout genre a une espèce de confraternité : les premiers IKirnii les plus riches, les premiers parmi les plus nobles, les premières réputations dans la poliliijue, dans les arts et dans \o.s lettres, soiil un monde à part qui se tient : ce

n'est que dans les rangs secondaires que le monde se divise en coteries qui s'appellent sociétés ou partis.

» Rose aimait particulièrement les fêtes nombreuses, peut-être parce qu'on y écliappo mieux à l'attention qui parfois s'attachait trop sur elle. Souvent elle apportait au milieu de ces fêles une élégante et riche p:irur(' ; son visage montrait un désir ou une espérance de succès ; son esprit était brillant et animé; tous les regards se (ixaient sur elle ; tous les vœux tendaient à lui plaire... et tout à coup elle s'arrêtait, son sourire disparaissait : pâle, muette et glacée, elle quittait le bal sans un mot ou un regard pour ceux qui l'entouraient, pour qui elle était aimable, qui croyaient l'être à ses yeux; et ils restaient stupéfaits d'une indilTérence qui leur paraissait au moins singulière, et qu'ils ne lui pardonnaient pas.

» Un jour, nous étions ainsi venues là un bal, elle brillante sans joie, moi joyeuse sans envie do briller. Cette fois, son visage resta radieux toute la soirée, et les hommages les plus empressés l'entourèrent. Je crus enfin avoir deviné son secret, et ma surprise fut grande, je l'avoue; rien n'expliquant pour moi sa constante gaieté que les assiduités d'une seule personne, il fallait bien penser que cette personne était l'objet des vœux et des regrets qu'elle gardait depuis si longtemps : tout alors sembla s'expliquer naturellement.

» Tu ne sais pas encore, Gabrielle, qu'il est une puissante divinité à qui chacun sacrifie dans le monde, c'est la vanité. Te dire comment une chose indéfiniss.ible, sans plaisirs positifs pour l'esprit, sans douceur pour l'âme, sans jouissances matérielles d'aucun genre, l'emporte sur tout, c'est impossible ! Il faudrait analyser je no sais quel désir de triompher des autres, je ne sais quelle bizarre idée de leur paraître au-dessus de ce qu'on est; enfin il faudrait l'apprendre mille subtilités qui te sont inconnues, pour établir les droits incontestables de ce pouvoir qui dirige paroles, actions et pensées dans la société, et, ne pouvant t'en expliquer les causes, je veux te dire un de ses elTets.

» Dans ces fêtes que cherchent les jeunes femmes avec tant d'avidité, ce qui semblait oll'rir un but constant à toutes leurs coquetteries, c'était un jeune prince étranger, souverain d'une de ces petites cours d'Allemagne dont les honneurs héréditaires et le solennel ennui s'échangent parfois contre les joyeux amusemens et les succès des salons de Paris. Il oubliait volontiers sa puissance pour ses plaisirs. Qu'il eût été aimé d'une, ou même de quelquesunes, on eilt supposé que l'amour les entraînait vers lui.

» Mais toutes ! mais que celles qui étaient irréproclKibles avant de le voir, mais que celles qui aimaient ailleurs, que toutes enfin se jetassent sur ses pas, voilà ce que Rose avait cent fois blâmé conmie un désir de vanité et non d'amour... et je la voyais là enivrée dos hommages do ce même prince ! Il est vrai que j'attribuai bientôt ses épigrammes contre la conduite des autres femmes à une rivalité jalouse, et que je vis dans les soins que le prince lui rendit un retour aux sentimens qu'elle avait tant regrettés. 1,'air de triomplu^ avec lequel elle prit la main qu'il lui ofl'rit pour danser, le bonheur (pii brillait dans ses yeux, tout annonçait un espoir réalisé, une joie vivo et complète qui ne laissait plus aucune arrière-pensée de chagrin.

» Mais je comprenais aussi comment une conquête si enviée avait M lui être disputée; comment le jeune I>rince avait pu oublier longtemps: il avait tant à penser! Je m'effrayais seulement, car les visages desaulres femmes exprimaient l'envie, le dépit, la colère, et je devinais qu'un tel amour devait donner plus de crainte que d'espérances.

B Rose ne paraissait plus rien redouter. Conduite encoro par le prince au moment de passer à table pour le souper, elle s'arrêta devant moi, et, me désignent un jeune homme debout à mon côté, et qui venait de la saluer : « Elénore, me dit-elle, je te présente monsieur...» Oh ! Gabrielle, je

ne veux pas, je ne peuxi pas non plus te dire son nom, s'écria la jeune fille d'une voix troublée.

— Enfin I c'est donc lui I dit Gabrielle en frappant ses petites mains l'une contre l'autre ; voici le héros de to'n cœur! Sais-tu que j'étais impatiente de le voir aiTiver? Tu ne veux pas dire son nom ? eh bien, spit ! mais donnelui-en un au moins... Albert, Alfred, Arthur, Fernand ou Yves...

— Yves? répéta Elénore d'une voix singulière.

— Pourquoi pas? ce nom est joli, simple et peu commun : moi je l'aime ! ainsi appelle-le Y'ves... pour me faire plaisir.

— Comme tu voudras, reprit la jeune fille un peu émue. Rose me dit donc: «Voilà monsieur... Yves... une ancienne connaissiince, que je revois aujourd'hui pour la première fois depuis des années do séparation. » El, se tournant vers lui : « Je vous présente ma meilleure amie, rnonsieur, lui dit-elle.»

» Il y avait dans l'inflexion de sa voix quelque chose d'extraordinaire qui me fit croire à une intention cachée. Je regardais donc celui qu'elle semblait désigner à mon attention !... Je no te dirai rien de ses traits réguliers, de sa belle taille, de ses manières charmantes. Dès le premier moment, il fut pour moi beau comme celui qu'on aime, c'est tout dire.

» Que puis-je t'apprendre après cela, Gabrielle 7 II vint dès le lendemain chez Rose ; nous le retrouvâmes dans le monde, au spectacle, chez elle, presque chaque jour. C'était une foule d'émotions nouvelles, de plaisirs indicibles dès qu'il était là... Il no me parlait pas d'amour, mais il ne parlait qu'à moi ; c'était à moi à qui son bras était ofterl, qu'il priait à danser, qu'il écoutait chanter, qu'il cherchait partout.

» Deux mois se passèrent ainsi : Rose, toujours folle de joie, brillante de parure, se montrant à toutes les fêtes, et y étant toujours la plus recherchée et la plus entourée. Enfin c'était la femme à la mode pour cet hiver-là, grâce aux assiduités du jeune prince... car un amour de prince est, à ce qu'il paraît, une espèce d'enseigne qu'on met à sa beauté pour attirer la foule.

» Depuis un jour où elle lui avait montré, dans un bal, un bouquet de roses iju'elle tenait à la main, en lui disant : « C'est mon nom 1 » le prince témoignait un goût particulier pour ces fleurs, et nu^is ne le rencontrions jamais qu'il n'en eût une à la main ou à la boutonnière. Tout le monde le remarquait, et rien n'était aussi public que ce mystérieux amour.

» Moi, je ne voyais partout que monsieur Yves, et je ne doutais pas que Rose ne désirât qu'il en fût ainsi : pourtant je voulais enfin lui faire la confidence de mon CTur, et lui parler aussi du sien ; mais, le croirais-tu? le tourbillon dans lequel nous vivions ne me laissait pas un instant seule avec elle... peut-être aussi voulait-elle m'en éviter l'occasion; car elle était toujours sortie quand je la cherchais dans la matinée, et, plus tard, il y avait toujours du monde. J'éprouvai donc une grande joie quand on annonça le départ pour la campagne, oîi Rose n'allait plus depuis quelques années, et où elle voulait cette fois se fixer de très bonne heure... Parmi les per.«onnes invitées, était monsieur Yves... Je crus encore comprendre le projet do Rose ; hélas! ma chère, je m'étais trompée sur tout : il n'y avait de vrai que mon amour.

— Comment cela? demanda Gabrielle étonnée ; sais-tu que ta Rose, avec son mari, son prince, et peut-être encore l'envie de plaire à monsieur Yves, me semble une inconcevable personne, que je ne puis pas souIVrir? Je suis sûre que c'est elle qui a causé tous tes chagrins.

— .\h ! reprit tristement Elénore, ce fut ma faute et non la sienne. Rose n'ainia jamais qu'une seule personne, i]iii ne l'ainiail plus, je crois ; mais qui peut connaître ce qui se passe dans le cœur d'un homme? Gabrielle, tu ne sais pas (lu'il y en a qui sont capables d'aimer plusieurs femmes à la fois.

— Oh ! ce n'est pas possible I dit naïvement Gabrielle.

MADAME ANGELOT

— Cela s'est vu, continua la jeune fille qui avait plus d'expérience, ou du moins ils le disent à chacune avec autant de vivacité et un air aussi sincère que si cela était parfaitement vrai.

— Mais alors, comment peut-on reconnaître la vérité ? demanda l'enfant qui voulait s'instruire.

— Je ne sais pas trop, répondit Elénore incertaine : mais monsieur Yves m'avait bien convaincue de son amour sans parler.... 11 ne doit donc pas être difficile de tromper avec des paroles.

— Comme c'est inquiétant ! se dit à elle-même Gabrielle pensive.

Elénore reprit :

— Depuis quelques jours nous étions arrivés à cette terre, et je commençais à croire que nous y serions encore plus rarement ensemble qu'à la ville. Déjà on attendait le jeune prince, et l'on préparait une fête pour le surprendre Je lendemain à son arrivée ; il devait venir du monde des environs; la société du château s'augmentait de quelques personnes de Paris, et le mari de Rose était attendu. Je pensai qu'une fois ce surcroît d'hôtes installés, il me serait encore plus difûcile de trouver un instant pour parler seule à mon amie, et mon cœur éprouvait un tel besoin de lui faire conlidencc de mon secret, que je résolus de descendre chez elle, le soir, dès que l'on serait retiré. ,

» La veillée se prolongeait moins qu'à la ville ; Rose l'abrégeait souvent, et chacun était rentré dans son appartement à onze heures. Rose habitait le rez-de-chaussée du château, à côté des salons de réception ; moi j'avais choisi l'appartement le plus près du sien : en effet, un petit escalier pouvait me conduire à toute heure dans un boudoir communii^uant avec la chambre de Rose par une porte vitrée. Dans le projet que nous avions fait les années précédentes d'habiter ce château l'été, projet qui n'avait pas eu d'exécution jusque-là, cet appartement m'avait été destiné pour faciliter les bonnes causeries intimes qui étaient alors notre plus grand plaisir.

» Je me le rappelai, et je résolus d'en profiter au moins une fois, pour avoir avec Rose une explication qui me semblait nécessaire.

» La veille du jour où le prince devait être reçu au château. Rose abrégea encore plus qu'à l'ordinaire la veillée en commun ; les daines avaient des préparatifs de toilette à faire, les hommes devaient aller de bonne heure le lendemain au-devant du prince. Chacun se retira dans sa chambre à dix heures : j'attendis jusqu'à onze pour laisser à Rose le temps de donner ses ordres de maîtresse de maison, et je descendis alors par le petit escalier, persuadée que je devais la trouver seule, et qu'elle partagerait la joie que je me promettais de ces instans de confidence. La chambre était vide. Rose n'y était pas... Je m'assis pour l'attendre, et ramassai machinalement un petit papier évidemment tombé par hasard sur le parquet : il était tout ouvert ; ces mots frappèrent mes yeux :

o Le château m'est connu 1 ce soir j'entrerai par la po- » lite porte du parc, et, à onze heures, je serai près de » vous! »

» Au moment où mes yeux étaient encore attachés sur ce billet, un léger bruit se fil à la fenêtre. Jlon premier mouvement fut de me dérober aux regards, en rentrant précipitamment dans le cabinet et en poussant la porte vitrée qui me permettait de tout voir sans être vue, la chambre étant éclairée et le cabinet dans l'obscurité. A peine y étais-je entrée que la fenêtre s'ouvrit : comme elle était au rez-de-chaussée, elle présentait une issue commode, et le prince entra, h mon grand élonnement !... mais ma surprise s'accrut bien autrement quand je vis Rose arriver presque en môme temps par la |)orte, suivie de monsieur Yves ipii disait avec emportement :

» — Je vous le répète, madame, c'est lui que vous alliez chercher I

» Et, la prenant par la main brusquement, à la vue du prince :

B — La preuve... s'écria-l-il, c'est que le voilà I

» Rose jeta un cri douloureux à ces mots, et resta ensuite immobile et muette... Les deux jeunes gens se regardèrent avec colère sans rien dire.

» Après quelques instans de silence, monsieur Yves, qui semblait plus maître de lui, prit un ton plein d'ironie, en disant :

» — Puisque vous vouliez, madame, nous envoyer demain matin au-devant de monsieur, vous devez être charmée que je puisse le rencontrer ici dès ce soir, et lui faire compliment sur des succès dont vous ne m'auriez peutêtre pas chargé de le féliciter.

» — 0 ciel! s'écria Rose effrayée du ton insolent et moqueur de ces paroles, et de l'effet qu'elles produisaient sur le prince, songez-vous à qui vous parlez ?

» — Oui, madame, reprit Yves encore plus dédaigneux; je sais très bien à qui je parle, et je...

» Le prince l'interrompit à ces mots, en disant d'un ton simple, quoique encore un peu ému :

» — Vous parlez, monsieur, à un jeune homme comme vous... qui croit, comme vous, avoir le droit d'être ici, que vos paroles ont offensé, et dont la présence vous offense ; et ce jeune homme est prêt, monsieur, à vous en demander et à vous en rendre raison ; rien de plus !...

» — Très bien, monsieur, reprit Yves d'un ton plus poli; mais, souriant amèrement, il ajouta : Nous verrons maintenant à qui restera le champ de bataille...

» Le prince était en uniforme, il avait une épée ; Yves y porta les yeux, et dit :

» — Venez !...

» — Nous ne sortirons pas d'ici ; il y aurait du danger pour vous, monsieur, dit le prince... Avez-vous des armes ?

» — J'allais au-devant de vous, monsieur, répondit Yves, quand j'ai rencontré madame près de la porte du parc : j'étais donc préparé à vous recevoir..,

» A ces mots, il prit une épée qu'il avait posée sur un fauteuil en entrant dans la chambre.

» Rose voulut se jeter entre eux.

» — Restez donc tranquille 1 dit monsieur Yves avec dédain ; vous êtes notre témoin.

» Rose, sans force contre son mépris, resta sur un siège, anéantie : je vis l'épée du prince se diriger contre le cœur decelui que j'aimais ; j'oubliai tout, j'entrai brusquement, je me précipitai près de lui avec un cri terrible!... Chacun fut interdit de ma présence ; le prince venait d'être blessé à la main droite, le sang coulait abondamment ; il était impossible qu'il tînt son épée, et le combat était fini.

» — Monsieur, dit le prince, je dois à la vérité de déclarer que, si tout a dû me donner l'espérance d'être bien reçu ici ce soir, rien ne m'a jamais donné le droit d'y rester 1... En achevant ces mots, il sortit.

» Rose sembla se ranimer un peu à ces paroles.

» — Vous l'entendez ■? dit-elle à monsieur Yves; je n'eus aucun tort envers vous 1... et toi, Elénore, laisse-moi t'e.xpliquer...

» — Je ne veux rien entendre 1 m'écriai-je ; je sais (outi Ah I c'est affreux I

» — Affreux I reprit Rose avec une profonde douleur ; car, depuis huit années, tout mon cœur est à lui, à lui seul !

» Et elle désignait monsieur Yves, qui parut plus surpris que touché de ces paroles.

» — Après deux années d'absence, continua-t-ello en sanglotant, deux ans où je l'avais regretté chaque jour, il revint d'Angleterre triste et décourage; il lui fallait, disait-il, un peu de bonheur pour supporter la vie... Ah 1 Elénore, la meilleure leçon pour une jeune fille, c'est d'apprendre la vérité, de voir le inonde tel qu'il estl... Moi, c'était toute mon existence que cet amour I ce fut à peine pour lui une distrnclinn ! Il s'affligeait encore d'une position perdue, d'une carrière interrompue, que sais-jo I de mille choses que je ne comprenais pas... même à mes côtés, même avec mon amour 1 et quand j'oubliais tout pour lui, il regrettait encore, il s'inquiétait sans cesse.

GABRTELLE.

Deux années se passèrent ainsi ; lui toujours ennuyé, moi toujours désolée et blessée de son ennui ! Des reproches et des plaintes achevèrent de l'éloigner. C'est ainsi, Elénore, que finissent dans les regrets et les humiliations quelques jours de tourmcns et de troubles qu'on appelle du bonheur !... Lui, il chercha des plaisirs nouveaux... le dépit me prêta assez de force pour ne le pleurer qu'en secret. C'est alors que tu vins près de moi, et toi seule as su ce que recouvraient d'amères douleurs ces parures, ces fêtes et ces plaisirs par lesquels je cherchais à m'étourdir.

» Je voulus interrompre Rose, mais elle parlait avec tant d'emportement, qu'elle ne m'entendit pas, et qu'elle continua malgré moi, malgré monsieur Yves, qui restait interdit d'une véhémence si peu naturelle au caraclère de Rose, et que la situation cruelle où elle venait de se trouver lui avait seule donnée.

» — Elénore, continua-t-elle , tu t'en souviens ! il y eut une fête où il vint par hasard, où je te le présentai, où ses regards ne me quittèrent pas, où je crus l'avoir retrouvé !... où, me voyant enlourée et courtisée par la foule et par les hommes les plus élégans, par le jeune prince dont toutes enviaient l'hommage, il sembla revenir à moil... Enlîn, que te dirai-je? j'e-pérai de la vanitii ce que je n'atlenduis plus de l'amour ; je voulus que ma tendresse, dont il ne si" souciait plus en secret, lût encore cherchée par lui en public, qu'il y mît de l'orgueil, que mes S'.iccès pussent flatter son amour-propre ! Je souhaitais avoir encore des sacrifices à lui faire pour payer son retour !... Que veux-tu ! quand on sent qu'on s'égare et qu'on se perd, on prend tous les chemins qui se présentent, on essaye de toutes les routes que l'on rencontre; on voudrait atteindre le but à tout prix. Je ne raisonnais plus, je ne voyais plus, je voulais le ramener près de moi... et pour cela tous les moyens me semblaient bons, toutes les folies me semblaient raisonnables. Ah! lu l'as vu comme moi, Elénore, il était là ! il était revenu !... Je le trouvais chez moi, je le rencontrais dans tous les salons; il était de moitié dans tous mes plaisirs... il paraissait occupé des assiduités du prince... il vient de s'en offenser... il m'aime donc encore puisqu'il est jaloux! Je n'ai plus qu'à le convaincre que sa jalousie était le seul but que je poursuivais ; que si ma folie a donné des espérances à un autre, je ne voulais pas, je ne pouvais pas les réaliser, car je n'ai jamais aimé, je n'aimerai jamais que lui.

B A ces mots, qu'elle m'adressait pour convaincre un autre, car toutes ces paroles étaient dites devant lui et pour lui, moi, dont elles enlevaient tout l'espoir, dont elles détruisaient toutes les illusions, je ne pus m'empècher de m'écrier malgré moi : «Ah ! pourquoi ne me l'avais-tu pas dit? pourquoi sacrifiais-tu jusqu'au bonheur de ton amie? »

» Je ne puis te dire, Gabrielle, quel efl'et produisirent ces paroles, qui s'échappèrent avec amertume de mon co;ur... Oh 1 je ne me trompai point alors! Non ! elle était réelle la joie (|ui brilla dans las yeux de monsieur Yves ! C'était une expression de bonheur, un mouvement involontaire de plaisir, qui lui lit réponilre vivement, en s'approehant de moi, et en me prenant les mains :

a jicrail-il vrai, vous m'aviez deviné ? vous partagiez mon amour ?

— Quel lniuhcur! s'écria Gabrielle en embrassant Elénore avec tninsporl ; c'est toi qu'il aime !... Ah ! c'est bien i> lui, c'est un lionn(''le homme ! et tu pourras lui proii.L'ltre mon amitié, aussitôt que vous serez mariés.,, car je parie maintenant que les obstacles vont venir de cette femme, que ji^ déleste puisqu'elle t'a fait du chagrin! Mais il faut ([ue nous en triompliious! Je t'aiderai, c'est mon luoit, tu es mon amie ; est-re qu'on aime une personne [lour autre chose que pour la rendre heureuse ! il faudra bien que tu le sois.

Eléuoie sourit tristement de la vivacité naïve cl bonne de Gabrielle, et continua :

— Te dire, ma chère amie, ee que le cœur do cette

femme, ulcéré depuis si longtemps, éprouva de ce nouveau malheur inattendu est impossible. Si j'en juge par la souffrance qui parut sur son visage, par les impressions diverses qu'on put y lire, son âme ressentit une telle douleur, (jue je ne fus pas maîtresse d'un mouvement de pitié ; mais son mal no s'exprima plus par des paroles. Elle qui avait trouvé tant de mots passionnés pour l'amour, qui espérait encore, resta muette devant le désespoir, ou les mots lui semblèrent impuissnns pour exprimer sa pensée. Un geste indicible, dont rien ne peut donner une idée précise, interrogea seul celui devant qui Rose paraissait maintenant trembler : « Est-il donc vrai que vous ne m'aimiez plus? » semblait demander énergiquemcnt le geste muet qui disait tant de choses.

» Monsieur Y'ves hésita, puis répondit avec douceur :

» — Ma vie, livrée depuis longtemps h de grandes dissipations, ne m'offrait rien qui ressemblât aux douces et tendres impressions que j'éprouvais en voyant votre amie, vous m'attiriez vous-m^me auprès d'elle... et, sans projets, sans espérances, je cédai au charme puissant de l'innocence et de la beauté, voilà tout !

» Rose voulut parler, demander raison de cette jalousie qui avait ajouté à son erreur : du moins je crus la comprendre, et, lui aussi, il interpréta de même quelques mots inarticulés qui s'échappaient de ses lè\Tes pâles et tremblantes, car il reprit :

» —Il y avait, madame, tant d'affectation... pardonnezmoi d'oser rappeler ici toute... la vérité... dit-il en s'interrompanf. En ce moment monsieur Yves semblait autant craindre d'offenser Rose qu'il avait eu l'air de chercher à l'irriter quelques instans auparavant ; son ton était gracieux et plein de respect ; l'amour qu'il ne partageait plus lui inspirait autant de pitié que la coquetterie et l'infidélité qu'il avait soupçonnées lui causaient avant de dédain et de mépris... il y avait dans la vérité de la passion de Rose quelque chose qui imposait. — Oui, madame, continua-t-il de ce ton doux et bon... je voyais, je croyais voir de l'affectation à me condamner sans pitié à un rôle ridicule; à me retenir... pour me rendre témoin de votre... empressement... pour un autre. Je croyais... pardonnez... Et il hésitait à chaque mot, semblant craindre de l'offenser et de l'affliger. Je croyais, dit-il, que les reproches adressés par vous... à mon inconstance... cesseraient enfin quand j'acquerrais devant vous la preuve de la vôtre. Convenez que ma surveillance a dû un moment se croire bien inspirée... que j'ai pu douter de la vérité... et oublions l'un et l'autre, mailame, ce qui peut dans tout cela avoir blessé votre co^ur et le mien. Je quitte à l'instant le château... Il est probable que nous ne nous reverrons plus... nos entrevues n'olTriraient rien d'agréable ni pour vous...

s Son regard me chercha, puis il salua profondément... Je ne l'ai plus revu.

— Comment cela? demanda vivement Gabrielle.

— Ro!»e tomba sans connaissance à mes pieds, cl ne revint à elle qu'avec une lièvre ardente qui mit sa vie en (langer pendant plusieurs jours; les fêles n'eurent pas lieu ; la société quitta le château. I.e monde, dit-on, parla beaucoup de cette nuit funeste, où chacun pourtant était intéressé au secret ; mais rien n'échappe à la malignité. Seulement, dans ce qui devrait rester mystérieux, comme on ne sait jamais au juste les détails, chacun les arrange à son gré, et l'on fait du récit d'un malheur secret mille récits publics plus bizarres les «ns que les autres.

» Cependant, dès qup la fièvre lais'saif à Rose la possibiliti' de reconnaître ce qui l'entourait, ses yeux .<e portaient s!irmoiav(\- l;inl de colère el de .voulïrance, et, dès qu'elle fut un lieu mieux, tant de trouble et d'agitation i\)nlmui^ reut à la touvmenler à ma vue, que je lui exprimai le di^ sir de la quitter. Elle accueillit .si vite celle ivlée, annonça si promiilemeul h mousiiMir Simon ma volonté do n^lourner, au moins pour quelque temps, dans cette m.iiS(.in, et mil tant d'empressement à me faciliter les moyens d'y rentrer, que je mo retrouvai ici avant d'avoir eu le temps

MADAME ANGELOT

de réfléchir que j'y rapporterais des chagrins et des regrets qui rendraient la solitude bien difficile à supporter.

— Et depuis trois mois, Elénore, dit Gabrielle avec intérêt, tu n'as pas cherché à savoir ce qu'il devenait? N'astu confié tes regrets à personne ? N'as-tu pas demandé conseil à monsieur Simon ?

— Hélas ! reprit Elénore, que pouvais-je faire? Celui que je regrette n'avait-il pas appris qu'il était aimé? Ne sait-il pas que je suis libre? Ne pouvait-il pas me chercher s'il m'eût aimé réellem.ent? Ah ! je connais assez le monde pour savoir tout mon malheur! Les hommes attachent peu d'importance à notre destinée ; s'ils se marient, c'est pour une fortune, une position, pour mille choses où la femme qu'ils épousent n'entre pour rien.

— C'est peut-être la faute des femmes, dit en souriant Gabrielle.

Elénore continua sans lui répondre :

— Rose fit un voyage dès que sa convalescence le lui permit ; mais j'ai su aujourd'hui même qu'elle était de retour.

— Aujourd'hui?... s'écria Gabrielle; tu l'as vue?

— Je l'ai aperçue ; mais elle n'a pas demandé à me revoir, répondit tristement Elénore.

— Elle est donc venue ici ? demanda Gabrielle. J'aurais pu me rencontrer avec elle ; déjà je la connaîtrais si elle n'avait pas fait un voyage. Oh ! je sens que je n'aimerais pas celte femme ! Mais pourtant, Elénore, je ne veux pas que tu la revoies sans moi. Va, je suis de meilleur conseil que tu ne crois. 11 y a bien des choses que j'ignore complètement, mais mon ignorance même me les fait voir autrement et plus juste que toi, peut-être. Il me vient alors des idées et des projets auxquels tu n'aurais pas pensé, j'en suis siire.

— Ah ! reprit Elénore avec découragement, toi aussi, le monde trompera tes espérances ; il est si différent de ce qu'on imagine ! II y a tant de troubles secrets, tant de causes de malheur cachées! Et si les catastrophes sont rares, les é\énemcns qui pourraient les amener sont bien fréquens !

— Ah ! dit Gabrielle pensive... et tu ne voulais pas m'apprendre tout ce que tu viens de médire?

— (lui, j'ai eu tort peut-être, reprit Elénore, de jeter ainsi l'idée du mal, du désordre et du malheur dans ton esprit si pur.

— Elénore ! dit gravement Gabrielle, si j'avais dû passer ma vie à la terre d'Arnouville avec mes fleurs et mes oiseaux, peut-être eût-il mieux valu toujours ignorer. La pensée du trouble et du chagrin est un mal pour le cœur. Écoute-moi ; je no sais rien, je n'ai rien appris ni rien vu, mais il m'est venu à l'esprit bien des fois qu'il y avait en nous un instinct do l'âme jiour la garde de tout mal, comme il y a un instinct machinal qui nous porte à éviter ce qui peut nous blesser, et nous fait d('1ourner du coup qui nous menace... J'ai peur, vraim(>nt, (jue toutes vos belles idées du monde no servent qu'à éteindre, ou h diminuer au moins cette lumière que le ciel a mise en nous pour éclairer notre route I... Quand j'arrivai ici, Elénore, ma voix se fit entendre un jour pour exciter à la danse les jeunes pensionnaires, et le maître qui leur apprenait à chanter ni'écouta avec surprise ; il vint à moi, me parla de difficultés, de bémols, de diè/es, de méthode et d'étude, que sais-je? Je ne le comprenais pas, et pourtant aucune do ses élèves ne pouvait imiter qu'îi force do travail les accens qui me venaient d'eux-mêmes; le maître avait su plus vite donner un nom à tous les sons de ma voix qu'il n'avait pu les rendre; il faisait uno science do la musiijuc et ne pouvait pas chanter. V.h bien! ma chère amie, il me semble qu'il en est de même dans le monde de toutes nos bonnes impressions. On leur a donné des noms : ce sont (les V'-rtus, des qualités ; on les enseigne, et c'est peut-être cela qui emp<^che de les deviner. On dit (|u'il faut du courage et du travail pour les ac(]uérir, et (leut-êlre ne faut-ji que ne rien mettre de mauvais ou d'inutile à la place qu'elles tiennent naturellement dans le cœur.

» Pourquoi cette jeune femme, cette Rose, que je ne comprends guère, a-t-elle épousé un vieillard qu'elle ne pouvait aimer? Avec un homme qui eût pu lui plaire, elle eût été sage et heureuse !... Pourquoi courir dans les fêtes à ces dangers d'amour dont on doit se garantir? Pourquoi...? mais je n'en finirais pas si je te demandais l'explication de tout ce que tu m'as dit d'inexplicable... Moi, sais-tu ce que j'ai vu dans cette campagne éloignée des villes où j'ai passé ma vie? De pauvres paysans... tout près de la nature. Quand j'arrivais chez un de nos fermiers, vers le soir, je m'arrêtais quelquefois sur le seuil de sa cabane; là, je voyais une femme présidant aux arrangemens intérieurs, soignant do nombreux enfans, instruisant les uns, occupant les autres, amusant les plus petits ; et bientôt les plus grands revenaient avec leur père des travaux du dehors, travaux qui laissaient, il est vrai, après eux le souci des orages... mais dont ils apprenaient tous ensemble à braver les dangers, car tous savaient supporter la fatigue avec joie, le chagrin avec ré.signation et les privations avec courage, et ils n'avaient appris cela dans aucun livre, mais dans leur âme.

» Si tu savais quelle joie avait le pauvre ménage à se retrouver ainsi après les travaux du jour! Comme le mari aimait cette simple compagne en robe de bure ! Comme il y avait du bonheur dans cette tendresse mêlée à cette vie active et utile ! Pourquoi donc la femme aux blanches mains, au gracieux langage, aux parures élégantes, n'aurait-cUe pas aussi les joies innocentes de la vie? Laisse, Elénore, la sauvage amie arranger pour elle et pour toi un avenir auquel le monde ne se mêlera que pour ajouter à nos plaisirs.

— Comme tu es confiante ! reprit Elénore en souriant; tu crois encore que l'on peut être heureux.

— Pourquoi pas? dit Gabrielle avec gaieté.

Mais au moment où elle allait continuer, une voix se fit entendre qui les rapj)elait dans la maison. Depuis longtemps déjà la nuit était profonde ; il fallait rentrer.

Devant la religieuse qui venait les chercher, les confidences cessèrent ; les jeunes filles restèrent silencieuses, mais il y avait une tendresse pleine d'effusion dans les mains qui se croisaient, et qui se seiTèrenl avec vivacité à l'instant où elles se dirent adieu, et se séparèrent en prononçant ces mots : « A demain. »

Gabrielle rentra dans sa chambre , encore tout agitée de la série d'idées nouvelles qui s'étaient présentées à son esprit dans cette seule journée... Elle pensa aux malheurs d'Elénore, au moyen de les réparer, à la possibilité qu'offrirait peut-être sa grande fortune à elle d'arranger l'avenir de son amie; à son ascendant sur monsieur Simon, dont elle userait. Puis à tout ce qu'elle projetait pour lo mariage d'Iîh'nore se mêlait une joie enfantine qui lui montrait le temps où toutes deux seraient mariées, où elle serait la femme d'Vves do Mauléon, de ce beau jeune homme si gracieux, quoique un peu moqueur.

El Gabrielle, .s'étaiit mise au lit comme à l'ordinaire, fermait les yeux comme à l'ordinaire, mais no dormait pas comme elle dormait ordinairement : ce ne fut qu'après avoir repassé plus d'une fois dans son esprit tout ce qu'elle avait entendu de nouveau, qu'elle trouva le sommeil. Encore ne fut-il point calme et profond. Uu rêve lui retraça la soirée sombre au fond du jardin, le récit d'Elénore, l'amour espéré par elle, l'amour regretté par Rose.... VU tout à coup le rêve capricieux changea la douce figure d'Elénore appuyée sur son cœur en la noble figure d'Yves de Mauléon. C'était lui (pii parlait, lui qui écoutait Gabrielle. C'était avec lui qu'elle échangeait des sourires et des larmes; c'était son liras (pii entourait sa taille, et c'était elle qui reposait doucement sa têle appuyée sur celui qu'elle aimait... Mais le songe ne dura jias. A cette image, le cœur de Gabrielle battit si vivement (pi'elle s'éveilla.

C'était le premier rêve d'amour de la jeune fille.

Alors elle se rappela tout ce que le récit d'Iîlénore nvail révélé à sa pcnsi'c de ces passions, de ce désordre, do ces regrets douloureux d'une femme enviée et brillante : elle

s« souvint aussi do la simple famille des villageois, de l'aspect tranquille, du calme joyeux empreint sur le visage de la femme. Et le sommeil fermant do nouveau ses yeux, un nouveau rêve aussi lui présenta cette fois une riche haliilation loin des villes... une femme qui répandait le bonheur autour d'elle par le travail et les hienfails; des onfans qui l'inlouraient et la couvraient de leurs caresses ; et cette femme, c'était elle I... qui veillait sur eux tout on cherchant, pour prix de ses soins, un sourire d'approbation et de tendresse sur le visage de celui iju'elle aimait, et son rêve répétait encore cette fois la gracieuse figure d'Yves de Mauléon, dont le sourire, plein d'amour et do joie, n'avait plus rien do moqueur.

Le lendemain... Gabriolle rêva tout éveillée aux songes de la nuit... et ce fut dans cette disposition d'esprit qu'elle attendit le moment de son mariage avec monsieur le duc Yves do Mauléon.

LE JOUR DU MAltlAGE.

— Oui, c'est aujourd'hui, répétait le notaire de la marquise de Fontenay-Mareuil à son vieil ami monsieur Simon. Tout a été terminé pendant le voyage de quinze jours que vous venez de faire, et il était au reste fort aisé de prévoir, au désir de la marquise que son fils devînt millionnaire, et a l'envie de madame Rémond de voir sa fille duchesse, qu'on ne prendrait pour conclure ce mariage que le temps absolument nécessaire aux formalités indispensables.

Ce notaire était depuis longtemps l'ami, et avait été forcément le confident de monsieur Simon. C'était un homme nalurellcment positif, que ses fondions avaient encore rendu plus inaccessible à tout ce qui sortait des règles ordinaires; tout était renfermé pour lui dans les formes régulières des contrais. Il regardait donc .son ami Simon comme une espèce de fou : ses susceptibilités lui semblaient une faiblessed'organisation, ses actions généreuses des singularités, et ses regrets ou remords une maladie; mais il yavait vingt ans que durait une hat)ilude de confiance entre ces deux hommes, et il y a bien des amitiés qui vivent à moins.

— Ce voyage était nécessaire, reprit monsieur Simon ; il intéressait lîlénore, cette chère enfant, iluiil le bonheur est la seule chose maintenant qui doive occuper ma vie.

— Et je crains, dit le notaire avec une expn'ssion de mécontentement, que vous ne vous y preniez pas bien pour l'assurer.

— 0 ciel 1 que dites-vous? s'écria tout troublé le pauvre vieillard.

— Oui, reprit son ami, pourquoi sortir des règles ordinaires do la vie? pourquoi ce mystère? n'est-elle pas votre fdle? un bon contrat ne vous liait-il pas à sa mère? et cette idée de l'élever comme une inconnue, de lui cacher le nom de son père, do vous refuser au plaisir d'èlreainié de votre enfant, est une singularilé i|ui ne peut rien anu-ner de bon! Allez, mon ami, ce n'est pas déjà si facile «le marcher heureusement dans ce mcuule en prenant les routes battues... il ne faut pas encore essayer des cheiiiins inconnus où doivent arriver des évéïiemensque nul n'a pu prévoir, et dont on ne sait comment .se tirer.

— Oh ! ne dites pas cela, mou ami; je serais trop malheureux ! reprit monsieur Simon; si je n'ai pas consulté les idées du inoiule, j'ai cousiilli' mon cœur, le Civur d'un père I j'ai séparé le sort de l'iiinocenle enfaul.... du..,, sort...

Le notaire vit quo ses paroles avaient pro\oauo un seu-

timen^ douloureux; il chercha à en détruire l'effet, et l'interrompit en disant :

— Il faut marier votre fille... la bien marier... sa fortune vient do s'augmenter encore par l'héritage que vou avez recueilli pour elle ; c'est maintenant un très beau^ parti... et je vous trouverai quelqu'un qui la rendra heureuse.

— Que ne vous dovrai-jo pas? dit le père en prenant avec elî'usion les mains dr celui qui promettait le bonheur pour sa fille... il me semble que le ciel m'a donné cette enfant comme une consolation... Quand je souffrais trop, quand mon cœur se serrait au souvenir du passé, le sourire d'Elénore... dissipait ce nuage, et maintenant, si elle est heureuse, je croirai... que le ciel m'a tenu compte du bien que j'ai voulu faire!... Oui, continua-t-il, oui, mon ami, et votre étonnement... ne peut m'empêcher de dire la vérité telle qu'elle est... si je cherchais à fair'^ quelques bonnes actions... à réparer... un mal... peut-être, hélas! irréparable, c'est que je tremblais que les fautes des pères ne fussent comptées pour les enfans... c'est qu'il me semblait que mes sacrifices, mes regrets, mes vertus, s'il était possible, seraient un titn; auprès du ciel pour le bonheur de ma fille; et maintenant... voyez-vous, mon ami, je commence à espérer ; car ce mariage qui se conclut aujourd'Iiui, il assure un sort brillant à monsieur de Mauléon ; il lui donne une femme belle, bonne et sage... Une fois... j'ai sauvé la vie à ce jeune homme... eh bien ! le passé.... doit...

— Ne parlons pas du passé, dit le notaire, qui craignait de voir ce triste vieillard revenir aux idées pénibles qui tourmenlaient sa vie... et permettez que je vous quitte, ajoula-t-il, ou m'attend chez la marquise de Fontenay- Mareuil.

Monsieur Simon, essayant de se remettre du trouble oîi le jetaient ses souvenirs, lendit la main à son ami, et le quitta pour se rendre au couvent d'Elénore ; car il avait eu pendant son voyage une lettre de la jeune fille, qui faisait pressentir une confidence à recevoir aussitôt qu'il serait de i-etourl

Elénore avait un air de fête quand monsieur Simon arriva; sa parure élégante annonçait des projets; un sourire doux et joyeux embellissait sa pâle et mélancolique figure. Il la regarda avec tant de joie, il y avait uii(> satisfaction si grande dans les yeux du vieillard, un inlérèl si tendre dans l'expression de son visage, que la jeune fille sentit bien que toutes ses espérances seraient réalisées si elles dépendaient de lui, et qu'il était associé à ses désirs avant nièiiie de les connaîlre.

— Oui, dit-elle en souriant, j'ai une confidence à vous faire; oui, le bonheur ipie vous avez tant souhaité pour moi , eh bien ! je veux iiu'il soit au.ssi votre ouNTagc à vous !

— Oh! que je serai heureux alors! s'écria monsieur Simon.

— Je le crois, répondit Elénore en lui tendant la main; vous êles si boii,(pi'en vous demandant un service, il semble toujours qu'on fasse quelque chose pour vous.

Et l'air gracieux et confiant do la jeuneClle émut de joie le canir ilu bon vieillard.

— Parlez, lui dit-il, parlez, chère enfant, que souhailezvous ?

— Ce quo je souhaite? vous le saurez bient(M. reprit Elénore avec gaieté ; mais pas en ce niomenl : car il nous reste à peine le temps de nous rendre où nous sommes attendus... par Gabrielle.

— Pour son mariage ? demanda monsieur Simon.

— Sans doute, répondit Elénore. Et. prenant une lettre de son amie : — J'aurai plus lot fait de vous lire ceci que de vous tout raconicr.

Et la jeune fille lut tout haut la lettre dcGabriclle.

a Ma chère Elénore, combien j'ai n^grellé que maman » m'ait enlevi» à nos confidences et à notre amitié, dès le u lendemain du jour où ta coufianco l'avait rendue plus

MADAME ANCELOT

» chère à mon cœur! Que de fois aussi, dcp\iis ce mo- » ment, j'ai désiré l'écrire! Mais comment le faire sans te » dire ce qui occupait toute ma pensée? Et l'on exigeait le 1) secret sur un événement que je puis enfin l'avouer!

» Je vais me marier, Eléiiore! C"(ïst dans trois jours! On » dit que je vais devenir une grande dame; Dieu veuille » que je sois plutôt une heureuse femme!

» C'est à peine si j'ai vu celui que j'épouse ; mais, en » revanche, j'ai vu des robes, des bijoux, des meubles, » des parures à en être étourdie.

» J'ai choisi ce qui m'a paru le plus simple et le plus » élégant, et non pas ce qui était le plus brillant et le plus » riche ; j'ai choisi aussi un appartement retiré, entre une » grande cour et un vaste jardin, afin que le bruit du » dehors ne vienne pas troubler notre vie intérieure. Je » t'y garde un logement, mon amie ; tu viendras, je l'es- » père, y attendre près de moi un bonheur dont nous al- » ions nous occuper ensemble.

« Le jour de mon mariage, j'enverrai une voiture au » couvent dès le matin, en fannonrant l'heure de la céré- » monic. Fuis demandera monsieur Simon, qui doit alors » être revenu de son voyage, de l'accompagner ; une lettre » l'en préviendra aussi. Il faut que tous ceux que j'aime » soient là ; cela me portera bonheur.

» GABBIELLE. »

En achevant la lecture de cette lettre, Elénore prit la main de monsieur Simon et l'entraîna vers la voiture qui attendait dans la cour ; ils y montèrent ensemble. Pendant la route, la jeune fille, plus animée que de coutume, et adroilenienî interrogée par la tenilressedu vieillard, laissa écliapperune partie de son secret; et ils n'étaient pas arrivés que monsieur Simon savait qu'Elénore avait fait un choiv, qu'elle aimait de cette tendresse profonde et durable qu'éprouvent les unies calmes et paisibles ; car moins on est susceptible de mobilité et accessible aux distractions, plus les senlimens intimes ont de force et de puissance. Les confidences s'etiiient faites si naturellement par la confiance, et avaient été si bien comprises par l'all'ection, que la jeune fille croyait n'avoir encore rien dil, quand il ne restait déjà plus rien à apprendre à sou vieil ami que le nom de celui qu'elle aimait.

Pendant ce temps-là Gabrielle venait d'achever sa belle toilette de mariée, moins brillante peut-être que ne l'cilt souhaité sa mère, qui lui pardonna pourtant, en la voyant si jolie qu'il était impossible d'imaginer qu'une autre parure pût fembellir davantage.

Madame Rémond, qui s'était amplement dédommagée sur elle-même de la simplicité de la toilette de sa fille, et i]ui avait bien autant de joie à étaler une splendidc opulence qu'à contempler la gracieuse bi'auté de Gabrielle, laissait deviner, au milieu de tantde sujets de satisfaction, un fond de chagrin qui l'oppressait, et même elle no put s'empêcher de céder tout à coup à sa douleur.

— Quels regrets n'a-t-on pas, s'écria-t-elle, en pensant qu'une si belle marii'e ne sera vue par personne! Si j'avais su cela I Le plaisir d'être duchesse est payé bien cher par toi, ma pauvre enfant I

Gabrielle ne put maîtriser un sourire.

— Oui, lu preu'ts ton [larti, continua sa mère. Ton mari le plaît, et, c'est vrai, mon gendre est un beau jeune homme, qui a une superbe tournure, et tu [leux le llatler d'avoir un boiui mari. Mais (|u'est-ce <|u"un beau mari si on ne le montre pas'? Qu'est-ce qu'un mariage comme colui-là, qui se fait à huis clos? Enfin on n'ira pas même a la mairie! Il est vrai que ceci n'est pas mal : le maire se dérangera, il apjiorlera les registres chez madame la marquise de Foiilenay-Mareuil , ou plutôt chez cette vieille f)rincpsse, son amie, avec qui elle demeure ; cela ne se fait (juo pour les plus grands [lersonnages, et il'ailleurs les salles de la mairie Sont laides, et l'on ne peut [las y faire une belle cérémonie... Mais se marier dans la chapelle do l'Hôtel... dans une niaisou enlin, et non pas h l'église I

c'est à peine si tu seras mariée. Pourvu que ça ne te porte pas malheur, vraiment I car il n'y aura pas d'orgue ! pas de grand'niesso ! Une petite chapelle où l'on tient à peine quarante! au lieu qu'une église pouvant tenir deux mille personnes! Il pouvait y avoir deux ou trois cents cierges, de la musique, des voitures à remplir toutes les rues voisines. On se serait dit dans tout Paris : Oui a vu, ou plutôt qui n'a pas vu le mariage de mademoiselle Rémond , la tille de celle dame Rémond qui est si riche ? Elle est duchesse ! Il y avait <lcs ducs, des comtes, des marquis à cette noce-là, et la mère a bien fait les choses '... A'oiià ce qui devait être. Mais non, rien 1 C'est bien la peine de donner des millions de dot à sa fille pour qu'il n'y ait pas de noce....

Gabrielle vit sa mère dans un tel désespoir au souvenir de ce qui aurait pu être, (|u'elle l'embrassa avec tendresse pour dissiper ce triste nuage; mais madame Rémond ne sentit pas le baiser de sa fille, tant la douleur s'était emparée de toute son âme.

— Et pas même de bal ! continua-t-elle ; pas de bal do noce, ma pauvre fille! pas une contredanse ! Moi qui en ai dansé vingt-sept le jour de mon mariage.

— Eh bien 1 dit Gabrielle en riant, mets-en douze pour moi, maman, il l'en restera encore quinze, et c'est fort joli. Moi, j'ai pour mon bonheur de mariée.... une bonne mère qui m'aime bien et un mari qui...

— Qui t'aimera, n'est-ce pas? dit la mère adoucie à l'idée du bonheur de sa fille ; je crois bien qu'il t'aimera ! Et, regardant avec tendresse la belle enfant si brillante de jeunesse et de fraîcheur, elle ajouta : — Sais-tu qu'il n'y en a pas une de ces duchesses du faubourg Saint-Germain qui ait des couleurs éclatantes comme celles de ton visage? qui ail de beaux bras comme les tiens, et une taille aussi belle? Toutes ces grandes dames sont si maigres, si pâles et si chétivcs que j'en ai pitié!... On appelle cela un air distingué... comme s'il pouvait y avoir quelque chose de distingué à ressembl(>r à des gens qui n'auraient pas de quoi dîner! Et madame Rémond regardait avec ravissement dans une glace l'énorme embonpoint i[ui attestait à ses yeux son immense opulence; puis elle ajouta, comme une espèce de confidence : — Sais-tu qu'ils étaient ruinés, la grand'mère et le petit-fils? et il yen a plus d'un comme cela au faulwurg Saint-Germain !

Ces derniers mots avaient sans doute réveillé un souvenir dans la pensée de Gabrielle, car elle sonna une femme de chambre, lui parla près de la porte, et, prenant une lettre dans un secrétaire :

— Joignez-y ce papier, dit-elle, et que madame la marquise de Fontenay-Mareuil trouve tout cela ce soir quand elle rentrera dans sa chambre.

En ce moment madame Rémond .s'aperçut qu'il ne restait plus que le temps nécessaire pour arriver juste à l'heure où l'on était attendu.

Yves de Mauléon sortait aussi à la même heure de son j appartement delà rue de la Cliaussée-d'Antin , apparie- M ment de jeune homme où il ne devait plus rentrer.

A l'inslant où il allait monter en voiture, llenii de Marcenay s'arrêtait à sa porte, et ils se tnnivèrenl ainsi visà-\ is l'un do l'autre : mais Yves ne l'aperçut pas, tant ses réllexious l'absorbiiient, et ib'jà celui-ci l'avait appelé deux fois i'ar son nom sans se faire entendre . quand il le prit par le bras pour lorcer enfin son atleiilion.

— Que me voulez-vous, Henri ? dit Yves de Mauléon.

— Ce (|ue je veux? mais ne partons-nous pas tous aujourd'hui pour l'.Nngleterre? Lord S... ne nous attend-il pas pour une chasse au renard? n'est-ce pas aflfaire arrangée?

Yves s'arrêta avec étonnement : il était en ce moment si loin des pensées de ce genre, qu'il ne concevait plus qu'on l'y associAt.

Henri quitta son bras, le regarda des pieds à la tCle, et, éclatant de rire :

— C'est vrai, dit-il I vous vous mariez ! je n'y pensais plus. Eh bien I mon ami, ce sera pour le mois prochain :

nous en aurons une autre, une chasse au eanglier 1 elle sera magnifique. Lord S... fait les choses à merveille; il sera ruiné avant deux ans ; je ne m'amuse nulle jiart autant que chez lui. Et , comme Yves le regardait sans répondre, sans avoir môme l'air d'entendre ce qu'il disait, il ajouta : — Mais vous voilà pâle et triste ! on parle pourtant d'une aftaire superbe ; deux millions de dot et autant de retour!... et les héritières sont plus rares qu'on ne le croit !... O'Estival et Mcicourt en cherchent tous deux depuis six ans... Quelle mine de marié de province faites-vous donc là! Quand je voudrai peindre une figure de prétendu dans un de mes ouvrages...

Yves de Mauléon le regarda avec un nouvel étonnement.

— Vos ouvrages ? dit-il.

— Sans doute, j'écris, maintenant; j'ai de l'esprit quand je ne sais que faire, et du génie les jours d'ennui ; prenez garde à vous!

Yves s'efforça de sourire, et dit :

— Ne peut-on 6tre préoccupé par quoique affaire sans donner lieu à vos plaisanteries?... Vous me reverrez avant peu au milieu de vous et aussi joyeux que vous tous.

En achevant ces mois, il serra la main d'Henri et lui échappa en montant en voiture.

Yves de Mauléon disait-il vrai? comptait-il retourner à sa vie dissipée, ou prendre de nouvelles habitudes; il n'en savait rien lui-même. Engagé dans une route où les circonstances l'avaient jeté sans projets et sans désirs, il s'abandonnait à la destinée qu'il n'avait pu vaincre; et comme aucune idée ne l'occupait , il recevait des événemens de cha(iue jour quelque nouvelle impression. Quand un projet ou une passion présente un but à la vie, tous les détails et tous les événemens de chaque jour s'effacent et disparaissent : c'est le coursier fougueux emportant avec tant de rapidité celui qui le monte que toutes les aspérités de la route passent inaperçues pour lui; mais quand rien n'appelle vivement la pensée sur un seul point, elle s'attache à tout pour se tourmenter avec des riens.

Depuis quinze jours, tous les détails d'affaires et d'arrangemens étaient pour Yves de Mauléon l'objet de mille impressions diverses qu'il ne disait à personne, et que tout le monde aurait pu deviner. Sa situation de fortune, les discours de madame Réniond à ce sujet, les termes du contrat, tout l'avait blessé ou ennuyé; et ce dernier jour semblait mettre le comble à une irritation et à un mécontentement dont il subissait l'influence sans s'être bien renflu compte do ses motifs.

C'était lui (]ui avait donné tous les ordres pour arranger l'appartement (|ue les jeunes maries allaient habiter rue de Varennes. Gabriello avait exigé <[u'il en fOt ainsi; et comme il n'est guère d'usage qu'on laisse une aussi jeune femme sans chaperon, que sa mère ne pouvait lui en servir, il fut décidé que la mai'quise aurait aussi son appartement dans ce même hôtel et vivrait avec eux.

Madame de Fontenay-Mareuil a^■ait voulu que le mariage se fît chez elle, ou plutôt chez la princesse do T'", dont la vieille amitié et même (pieliiue parenté faisaient le chef de la famille ; elle avait exigé aussi qu'il se fît en petit comité.

Et comme, à la grande joie de la mari|uise, madame Rémond n'avait de parent que son neveu Georges Uéniond, elle demanda qu'il fi\t au nombre des témoins, ainsi que monsieur Simon relie avait cédé sur tout le reste; aussi furent-ils acceptés de lorl bonne gnlce.

Georges Réniond avait trente ans, une douce figure, une taille peu élevée, un air timiile et tnie physionomie (jui ne s'animait ([U(> dans la conli.nwe de l'intimité. 11 écrivait par goût, croyant que publier ipielques idées nouvelles ri utiles était presipio un devoir (|uanil on les sentait germer dans son esprit. Un de ses ouvrag(\s avait eu au thé.-llre un de ces succès qui l'ont époque autant par l'élévation des idées que par le mérite litiéraire. Georges n'avait pris ni orgueil, ni vanité, au milieu du triomphe; il était resté ce qu'il était avant, de cette bonté mélancolique qui syin-

LE SIECLE. — XIX

puthise avec le malheur, et de cette fierté délicate qui rend susceptible avec les heureux. 11 ressemblait à ces fleurs modestes dont les nuances imperceptibli;s et les doux et suaves parfums échappent facilement à l'attention, mais qui, vues de près, charment, captivent et attachent.

Un attrait puissant lui avait parfois fait chercher Gabrielle ; mais, trop honnête homme pour profiter de l'âge de sa cousine, et de la liberté qu'il avait de la voir, pour lui inspirer des sentimens trop favorables à son intérêt, à lui, il apportait au mariage des regrets simples et purs comme son cœur. Il ne lui vint pas même à l'esprit, tant il était loin des choses de ce monde, qu'il ])0urrait au moins tirer vanité de ce mariage, qui allait unir leur famille à la plus haute noblesse de France ! Pourtant que do partisans de l'égalité n'y eussent pas manqué! combien n'eussent pas formé d'orgueilleux projets !... sans doute pour connaître de près toutes les vanités de la grandeur, comme tant de démocrates de nos jours s'emparent des places et des emplois pour bien connaître par eux-mêmes toutes les vanités de la fortune.

Les amis et alliés de madame de Fontenay-Mareuil remplissaient donc le salon, placés solennellement par leur âge ou leur rang. Au nombre des premiers on voyait madame de Savigny ; la marquise l'avait connue enfant, et n'avait jamais cessé d(! la voir. Rien n'était plus gracieux que sa simple et élégante toilette ; c'était l'art dans toute sa perfection, car on ne l'apercevait pas. Jamais sa figure n'avait eu plus constamment un air de gaieté; jamais son esprit n'avait trouvé tant d'aimables saillies; jamais un intérêt plus afl'ectueux pour ce qui l'entourait ne s'était montré dans toutes ses manières; jamais enfin la satisfaction et la joie n'avaient brillé dans ses yeux avec un tel éclat ! Et cet aspect de bonheur ne cessa pas un instant pendant la cérémonie.

De toute cette personne enjouée, il n'y avait qu'une main, immobile en apparence, et tenant un mouchoir de batiste brodée garni de valenciennes, dont les doigts invisibles, crispés autour de l'innocente dentelle, avaient, malgré les gants qui les recouvraient, déchiqueté et réduit en petits fils imperceptibles tout un côté de ce beau mouchoir, sans que celle qui le tenait se fût aperçue du ravage involontaire causé au léger tissu si maltraité par elle.

Quant à Gabrielle, elle avait pensé dès le matin à Elénorc pour l'envoyer chercher ; elle avait pense à la marquise de Fontenay-Mareuil et lui avait écrit ; mais, une fois arrivée dans ce salon, où quarante personnes étaient réunies, elle ne vit plus rien, et ne pensa plus à rien qu'à l'imporlanle cérémonie ipii allait décider de sa destinée, et à celui à qui elle allait la confier.

Au moment où elle venait, en traçant son nom sur les registres de l'état civil, de lier à jamais son sort au sort d'un autre, calme et confiante, elle leva sur lui de beaux yeux pleins de bonheur; mais il ne la regardait pas, lui!... ses regards étaiiMit fixés avec inquiétude à l'autre exlrt'mité du salon. C'est qu'un des témoins, monsieur Simon, arrivait seulement alors ; et qu'à sa grande surprise, Yves de Mauléon voyait à ses côtés, entrant avec lui, Elénore rayonnante de joie. C'est que la jeune fille, qui venait d'arriver, qui n'avait rien vu, rien entendu de la cérémonie, l'apercevant au milieu du salon, disait tout bas à son père avec ravissement :

— Celui que j'aime, que j'avais perdu, que je retrouve ici, le voilà ! c'est lui ! namsieur Yves de Mauléon.

Le vieillard, stui»éfait et tremblant, la regardait d'un air si inquiet, si étonné ; il était sous le poiits d'une telle douleur, qu'il n'entendait pas qu'on se plaignait de son retard, et qu'on le priait d'avancer et d'écrire son nom au bas de cet acte du mariage préparé par lui.

Georges Rémond s'approcha de monsieur Simon, l'entraîna près de la table, mil dans ses mains la plume, que le vieillard prit macliinalement. Mais, quoljuc le trouble de ses idées fût tel qu'il ne distinguât plus rien autour de lui, il sentit confusément que c'él;nt le désespoir de sa tille auquel il allait attacher son nom, et la plume échappa

MADAME ANGELOT

à sa main tremblante. La faiblesse du pauvre père désolé servit d'excuse à ce trouble ; on l'attribua à l'âge, à la maladie, au respect qu'imprimait la noble assemblée ; et le notaire, le forçant à reprendre la plume, dirigea sur les registres cette *main qui ne résista plus, et écrivit un illisible nom.

Alors tout le monde se leva pour passer à la cbapelle, oîi le mariage allait s'achever ; et Gabrielle, que le trouble et l'effroi d'Yves de Mauléon surprenaient et avaient fait sortir de ses rêveries pour porter sou attention sur ce qui l'entourait, vit alors Elénore, pâle et chancelante, prête à tomber, si madame de Savignj', toujours souriante et joyeuse, ne se fût avancée gaiement pour la soutenir. Gabrielle s'approchait en môme temps, et l'entendit qui disait vivement à voix basse à la jeune fille :

— Pourquoi donc êtes-vous ici ?

Et Elénore, levant avec angoisse ses yeux effrayés, s'écria :

— Et vous ?

— Qu'y a-t-il donc? demanda Gabrielle, que toutes deux aperçurent seulement alors.

— Rien,"reprit d'un ton enjoué madame de Savigny, ignorant que ses paroles avaient été entendues; Elénore est mon amie, et je m'empressais de rajuster quelque chose à sa toilette.

Et, se baissant, elle rattacha à la taille de son amie un nœud de ruban qui ne se détachait pas; et Gabrielle, ayant en ce même moment, avec un mouvement subit, embrassé sa compagne (romblante, surprit ces mots prononcés très vite et très bas :

— C'est lui ; prends garde, ou tu nous perds !

Madame de Savigny, les ayant à peine achevés, s'éloigna en riant, comme si elle eût jeté une joyeuse plaisanterie à la gaieté d'une amie...

— Elénore, dit vivement Gabrielle, cette femme, c'est Rose ! Et portant ses yeux sur le visage légèrement contracté de celui qui venait de recevoir ses sermens, et qui les regardait avec attention : — Et lui, celui que vous aimez toutes deux, ajouta-t-oUe, c'est Yves de Mauléon !

Si la jeune femme eût encore eu quelques doutes, le visage décomposé d'Elénore eût confirmé toutes ses craintes.

Tout cela avait été rapide comme l'éclair; et dans le moment où chacun se levait, après une heure d'immobilité, et échangeait quelques paroles en se disposant à se rendre à la chapelle, personne n'avait pu s'apercevoir de ce qui s'était passé. Le comte do Rhinville, que sa vieille et intime amitié avait fait désigner par la marquise pour conduire à l'autel la nouvelle mariée, s'approcha pour lui ollVir la main, à l'instant où elle venait d'aller à Yves de Jlauléon et s'écriait involontairement : « Arrêtez ! » Mais madame di; Savigny, qui était près du jeune duc, prit avec aniilié la main que Gabrielle avançait comme pour empêcher tout mouvement.

— Gui, arrêtez donc, dit-elle en souriant, on n'est pas en ordre et rangé comme il faut. Chacun doit prendre son rang pour se placer à la chapelle : et permellez, madame la duchesse, continua-t elle avec l'air le plus affectueux, que moi, ancienne amie de votre nouvelle famille, je sois la première à vous offrir mes félicilalions sur votre mariage, car vous êtes mariée maintenant, ajouta-t-elle en appuyant sur ces mots, vous êtes mariée, ù jamais mariée I et ce n'est plus qu'une bénédiction sur le mariage contracté que nous allons tous demander au ciel avec ferveur.

Gabrielle avait senti à l'instant qu'il n'était plus possible de revenir sur le passé. Dans la confusion de ses idées, elle se laissa machinalement conduire au pied de cet autel, où elle ne di'uianda au ciel que du courage l't des lumières pour une situation difficile, au lieu d'actions de grAce [lour une situation heureuse (pi'elle croyait lui devoir quelcpies momens auparavant.

La cérémonie achevée, chacun devait s'éloigner de ehez la princesse, dont l'ûge avancé n'aurait pu supporter une

plus longue fatigue. Un dîner peu nombreux avait été préparé à l'hôtel que li'S jeunes mariés allaient habiter. Elénore et monsieur Simon, qui devaient en faii'e partie, n'y parurent pourtant pas; la jeune fille avait été, disait-on, forcée par une indisposition subite de retourner au couvent : monsieur Simon l'y avait reconduite. Cette circonstance confirma les craintes de Gabrielle, et ajouta encore à la tristesse, à la gêne et à l'ennui Inséparables d'un pareil dîner. Madame Rémond, en voyant une si triste noce, était tellement accablée, que toute sa joie de millionnaire avait disparu, ainsi que sa confiance dans l'opulente toilette dont personne ne lui avait fait compliment. Toute sa figure exprimait une surprise si douloureuse, qu'elle approchait de la stupeur. Il lui semblait qu'un événement extraordinaire allait marquer un mariage aussi incompréliensible.

Cependant le dîner continuait , sans offrir rien de remarquable que sa tristesse et son ennui ! Gabrielle, depuis la découverte qu'elle avait faite, était restée constamment dans un état d'esprit difficile à dépeindre ; car mille idées contraires y naissaient tour à tour. Depuis un mois, son attention continuelle h tout ce qui se passait et à tout ce qui se disait autour d'elle, et les propos plus énergiques que délicats que sa mère se permettait pariois, l'avaient assez initiée aux choses réelles pour que la vie de jeune homme de celui qu'elle venait d'épouser ne trouvât pas quelque excuse à ses yeux ; mais ce que cette vie avait laissé de traces, ce que ce cœur pouvait garder du passé, ce qu'il laissait à espérer pour l'avenir, voilà ce que le regard de Gabrielle cherchait à deviner sur le visage d'Yves de Mauléon, qu'elle examinait depuis ce moment avec la plus vive anxiété.

Cette attention constante, remarquée par madame Rémond, lui parut une preuve évidente d'un amour très vif; et la pauvre mère sentit son chagrin s'ofi'acer sous l'espoir qu'au moins sa fille aurait, comme elle ne put s'en)pêcher d'en faire la remarque tout haut, des dédonimagemeus de ce côté-là. Chacun regardant avec surprise madame Rémond, elle ne put supporter plus longtemps une 'contrainte inaccoutumée, et elle se mit à faire en langage grossier une espèce d'élégie burlesque sur la tristesse de la journée, qu'elle accompagna de plaisanteries sur ce qui pouvait et devait suivre un pareil jour. Et comme succedHit à ces paroles un de ces silences d'étonueraent par lesquels on semble protester dans le monde contre l'inconvenance et contre l'infraction aux règles de la société, Gabrielle, les yeux attachés sur Yves de Mauléon, vit ce dédain profond, ce dégoût moral qu'inspiraient au jeune homme le mauvais goût et la grossièreté des paroles de madame Rémond. Gabrielle alors, promenant vivement ses regards de la figure conmuine, si joyeuse et si contente d'elle-mêm(>, de sa mère, au triste visage mécontent et humilié de son mari, sentit tout à coup la distance immense qui séparait les deux êtres qu'elle était destinée à unir dans les plus intimes afi'ectionsdc sa vie. Tandis qu'ellcé|jiait avec anxiété l'expression de monsieur de Mauléon, qui laissait errer ses regards autour de lui, craignant sans doute en les fixant quelque [jart de laisser deviner co qu'il éprouvait, elle le vit porter sur elle-même cette expression inalteutive, dédaigneuse et méprisante.

Il n'est [)as de jeune fille, quelque enfant, quelque ignorante et étourdie qu'elle soit, qui ne sente que ce n'est point un tel reg.ird iiue sa jeunes«> et sa beauté doivent attendre de celui (]ui vient de lui promettre son amour devant le ciel et la terre. L'illusion qw Gabrielle avait cherché h se faire, l'es|>éranco qu'elle avait conçue, tout s'évanouit en ce moment, et le froid glacial du visage hautain de monsieur de Mauléon frappa son cœur d'une soudaine et mortelle blessure I

— 0 mon Dieu I s'écria douleureusement la naïve enfant, cédant à une indicible douleur; et les yeux curieux, sur|)ris et elliayés, se tournèrent sponlauémeut vers elle, (jui n'était pas la moins étouuco de sa brusque et involontaire exclamation.

— Vous (^tes-vous blessée ? dit doucement la marquise.

Gabrielle laissa croire qu'une légère maladresse avait compromis ses délicates mains contre le couteau qu'elle tenait ; et cet imperceptible tort fut pris par le jeune homme comme un manque d'usage qui ajouta visiblement à sa mauvaise humeur. Elle le vit bien ; car tout avait disparu autour d'cllo depuis quelques heures, pour ne laisser à son attention qu'un seul objet, Yves de Mauléon elles nuances de sa pensée, souvent insaisissables, mais toujours épiées par la jeune lemme, dont toute l'âme était absorbée dans celte contemplalion.

Tout à coup il surprit cette attention avec autant d'inquiétude que d'étonnement ; et aussitôt il mit tous ses soins à rendre impassible le front sur lequel sa jeune femme cherchait à deviner sa pensée... Il s'etïorça de rendre insouciant le sourire qu'elle épiait; de rendre inditl'érens les veux où elle voulait lire; mais son attention à elle n'en devint que plus active. C'était une lutte acharnée de scrupuleux et violent examen d'un ccMé, et, de l'autre, de soins multipliés pour dérouter l'observation. Plus maître de lui, In jeune homme trouvait encore moyen de se mêler à l'espèce de conversation banale que la marquise maintenait au milieu de tout cela, et d'échapper au moins à l'observation des autres.

La soirée se passa ainsi jusqu'au moment où l'on se sépara. Alors madame Rémond emmena Gabrielle dans l'appartement qu'elle devait occuper, et Yves de Mauléon se retira momentanément dans le sien.

Mais quand il se trouva seul après cette journée passée pour ainsi dire en public, et qu'il put se livrer sans contrainte à ses impressions, il se sentit saisir par une indicible tristesse et un profond découragement. Cette fortune qu'il venait d'acheter par son mariage, non-seulement lui sembla payée trop cher, en établissant des liens de famille entre lui et madame Rémond ; mais cet argent en luimême cessa d'avoir du prix à ses yeux. Il éprouva un tel dégoût de toute chose, qu'il ne sut plus pourquoi il avait été se créer ainsi de nouveaux devoirs pour obtenir des richesses qui ne lui apportaient aucune joie.

Les plaisanteries de sa belle-mère l'irritaient, comme une espèce de prise de possession de sa personne contre laquelle il se révoltait; et, cherchant par un séjour prolongé dans son appartement à constater l'indépendance qu'on voulait lui ravir, il s'assit tranquillement devant la table, et il mit à écrire à son ami Henri de Marcenay.

a Henri, vous dont l'esprit sceptique sait tout analyser » froidement, et qui allez chercher dans les plus secrets » replis du cœur le mauvais instinct qui le pousse ; vous » qui regardez comme un spectacle toutes les passions qui » nous agitent, que ne pouvez-vous voir ce qu'éprouve » en cet instant mon âme? Vous devineriez mieux que » moi sans doute les causes d'un mal ([ui m'accable, et » porte un sentiment de douleur dans tout ce qui passe » autour dn moi.

» Cotte journée de mariage, Henri, a été un long siècle B d'ennui et de malaise; plus quo cnla 1 d'angoisse et de » soviflYani'o. Oui, je soutire, et savez-vous quand j'écris » ceci? Il est minuit, je suis seul dans ma chambre, et je » suis marié depuis ce matin avec une jeune fille de seize » ans, réellement belle !

n Quel est donc l'empire qu'exercent sur moi quelques » idées singulières peut-être ! je suis \h... et j'y suis sans » impatience, sans joie ! et j'y reste ! Ah I quoique vous » en puissiez dire, mon nmi, il existe je ne sais quelle » faculté de l'Ame dont la puissance est irrésistible, et » dans ce moment cette puissance vient révolter mon » cœur humilié.

» C'est la seconde fois qu'un chef de la famille des Mau- » léon épouse une fllledu peuple... J'ai trouvé ces jours-ij » dans nos papiers un court récit de ce premier mariage, » je l'ai gardé, il est \h sous mes yeux ; il augmente mon » mécontentement : lisez-le, vous verrez pourquoi. »

« LEGENDE CD BECIT BENFERME DAHS LA LBTTEE.

» Dans le treizième siècle, Bertrand de Mauléon, seul » héritier des ducs souverains ses aïeux, devint amoureux » de la fille d'un do ses serfs, la belle Gertrude ; et la » beauté de la jeune fille était si imposante et si gra- » cieuse que Bertrand ne voulut devoir qu'à sa volonté, » à elle, un amour que, comme seigneur et maître, il » po\ivait exiger. Il lui déclara qu'il l'aimait, et Gertrude » mit tant d'adresse dans sa réponse, qu'il ne put ni se » fâcher d'un refus, ni se réjouir de l'espérance d'un suc- » ces. Le soir même du jour où il lui avait parlé, étant à » la cliasse, mais rêveur et sans goiit pour son plaisir fa- » vori. il chercha la solitude dans l'endroit le plus épais » du bois, pour y penser h l'nise et sans distraction à la » bellr> Gertrude. Il crut bientôt rêver tout à fait quand il » reconnut sa voix à peu de distance de lui : mais il np se » trompait pas, c'était elle : la nuit l'empêchait de la voir, » mais il l'entendit qui disait :

« — Mon père, demain au point du jour il faut partir ; » nous quitterons les riches domaines du noble duc de » Mauléon, et nous irons travailler sur une terre étran- » gère... car je ne puis plus rester ici... Votre fille, mon » père, est aimée de son seigneur et maître, Bertrand de » Mauléon.

a — Mais, disait le vieux père de Gertrude, le noble duc » est loyal et généreux, il n'exigera rien par la force; nous » pouvons rester.

« — Nous devons partir, mon père, répondit-elle, car «votre fille aime son seigneur et maître, Bertrand de » Mauléon.

« — Mais, reprit le père, Gertrude est vertueuse et sage, » et nous pouvons encore vivre sur cette terre chérie.

» — Nous devons partir, mon père, reprit encore la pau- » vre Gertrude en pleurant, car je sais qu'il m'est plus » facile de mourir loin d'ici que de résister à la voix et » aux prières de mon Seigneur et maître, Bertrand de Mau- » léon.

n — Nous partirons, dit le père.

« Et le lendemain ils furent arrêtés par les hommes d'ar- » mes de Bertrand de Mauléon, au moment où ils franchis- » salent les limites de ses domaines; et on les amena devant » la haute cour de justice du seigneur, pour y être jugés » selon la loi.

« Et, quand fous étaient assemblés, serfs, vassaux, hom- » mes d'armes et seigneurs, Bertrand de Mauléon, suze- B rain des fiefs de Arnouville, Blamont, Lassy et antres » lieux, etc., etc., promit grâce à Gertrude et à son père, » si la jeune fille avouait la cause qui les avait fait déser- » 1er ses terres; mais la jeune fille rotigit et ne répondit » pas. Cependant, (juand elle regarda son père, elle s'écria: » — Je suis seule coupable ! que l'on ne punisse que moi » seule!

« Et on les condamna tous deux,

« Alors Bertrand de Mauléon se leva du siège où il élait » assis, dominant l'assemblée, et il ilil : — Je le sais, moi, le » secret de celte jeune fille... je l'entendis le confier k son B père. Elle fuyait devant un homme qu'elle aimait, car B elle est aussi vertueuse qtie belle ; et moi, maître et sei- » gneur suzerain de ces lieux, j'ai décidé que col homme B serait son époux.

« Gertrude doutait encore do ce qu'elle entendail. quand B Bertrand la prit par la main et la plaça sur un siège élevé B comme le sien, et à celé de lui. Mais, au lieu de s'asseoir, B elle se jeta h ses genoux el pleura de joie...

« Le lendemain, le chapelain bénit celle union, et la dnn chesse de Mauléon brilla par ses vertus et par sa beauté B dans le haut rang oii elle élait plac(V.

« l-h bien I Henri... penserez-vous comme moi, npr^< r> avoir lu cette vieille chronique?... Cet homme avait pris « sa fiancée parmi les filles du peuple, pour la ptrer de )i riches atoiirs. pour poser sur son front une couronne V ducale, pour on faire la noble compagne d'un puissant

MADAME ANCELOT

» seigneur. Il déplut à ses égaux, irrita les châtelaines qui » prétendaient à sa main, manqua peut-être à ses doscen- » dans qu'une riche alliance eût pu doter de quelques nou- » veaux domaines : mais il y avait de la fierté et de la » générosité à faire ainsi de celle qu'il aimait l'égale des » plus grandes dames ; mais il pouvait presser avec trans- » [)ort sur son cœur la lémme qui lui devait tout; mais » nul n'avait le droit de dire : « Cet homme, il a livré son » nom pour do l'or, il donné son titre pour de l'or, il a f vendu son amour pour de l'or t »

« Et moi, Henri?

« Comment mon mariage s'cst-il fait?... Je ne le com- » prends plus ! Il me semble que j'aurais dû me révolter » contre un pareil lien.

« Je ne sais, en vérité, ce qui s'est passé. Ils disaient D tous que les mariages se faisaient ainsi. Ma mère pleu- » rait! Ma vie passée avait-elle donc étoufle tout ce qu'il »y avait en moi de délicates inspirations? Et viennent- » elles se réveiller quand elles ne peuvent plusm'apporter B que des tourmens ?

« Me voilà lio pour jamais à, je ne sais quel sort honteux, » à je ne sais quelle destinée maudite, et cela pour arriver » à quoi ? à vivre , à dîner à une bonne table , à monter » dans une voiture commode , à me trouver dans un bel )' appartementîEh! qu'importe toutcela, s'il est au dedans » de moi des ennuis que rien ne pourra vaincre, des pen- » sées qui m'obséderont , des souvenirs qui viendront » m'humilier 1

« Car cette jeune fille, ah I si vous saviez, Henri ! c'est » elle, c'est un de ses regards qui a éveillé en moi toutes » ces idées ; un regard de cet enfant de seize ans, de cette » fille du peuple!... Pendant le dîner elle a surpris, du « moins je suppose que c'est cela, elle a surpris une expres- » sion de dégodt que m'inspirait sa mère; et si vous aviez » vu quelle pitié, quel mépris ont animé tout à coup cette

» figure presqu'enfantine Ah! comme son regard était

» insultant!

« Et imaginez, Henri, que c'est une espèce de sauvage! » Comment a-t-ellc donc pu deviner? mais c'est impossi- »ble! je me serai trompé !... quelque idée que j'ignore » l'aura frappée !... Ce matin, quand j'arrivai, ses regards, j) ses yeux si expressifs me regardaient avec une tendresse

» naive Qu'elle était jolie ainsi ! toutes les nuances de

» sa pensée se peignaient à l'instant dans sa physionomie: » on peut la comprendre sans qu'elle parle... quel sourire » charmant !... »

Yves de Mauléon laissa encore quelques instans sur le papier sa main inaltenlive, qui traçait à son insu des mots sans suite, et môme des lignes sans forme... Sa pensée n'était plus avec son ami ; elle était sans doute avec des images plus douces et plus gracieuses que celles qui frappaient son esprit en commençant la lettre; car son visage avait pris un air de gaieté, et, quand ses yeux se reportèrent sur le papier, il se mifà rire de bon cœur des figures bizarres que sa plume avait tracées. Puis, parcourant ce qu'il avait écrit, il ne trouva point apparenmient que ces idées dussent être connues, car il froissa avec impatience ces pages écrites avec tant d'atlention quelques instans auparavant, et les ayant vivement pressées enln^ ses mains, il les anéantit en les livrant aux flammes. Alors son visage parut s'animer d'une nouvelle joie, et il s'élança rapidement vers la porte qui conduisait à l'appartement de sa jeune femme.

Qu(; faisait-elle? comment Gabrielle avait-elle passé celle heure d'attente? Conduite par sa mère dans la chambre élégante [iréparée pour la nouvelh^ mariée, elle l'avait laissé ditaclior les fleurs et les bijoux dont elle était parée, sans s'apercevoir seulement des soins dont elle (Hait l'objet, cl sans entendre autre chose des nombreuses |iaii)les de madanK! Rémond (jue ces mots apprenant à la jeune fille que la cérémonie du malin accordait à son nouvel é|)0ux le droit de ne pas la laisser seule ce soir.

Madame Rémond, comme presque toutes les femmes

d'une classe inférieure, était honnête sans être réservée ; vertueuse dans ses actions sans être délicate dans ses paroles. L'énergie grossière de son langage eût effarouché la femme élégante la moins sévère, comme les faiblesses de celle-ci eussent rebuté toute la robuste vertu de l'autre.

Gabrielle écouta tout sans que son visage impassible laissât rien deviner des impressions que les discours do sa mère pouvaient faire naître ! La fatigue, un mal de tête et toutes les idées d'une jeune fille un jour de noce, motivèrent son silence aux yeux de madame Rémond, qui la quitta sans inquiétude et sans souci, après avoir béni sa belle enfant et prié avec elle pour son bonheur.

A peine madame Rémond était-elle sortie de sa chambre que la jeune femme sauta légèrement du lit, où elle avait eu l'air de chercher le repos; et, se précipitant vers la porte par laquelle sa mère venait de sortir, elle tourna vivement la clef dans la serrure, de manière à ce qu'elle ne pût s'ouvrir du dehors. Puis elle s'approcha d'une porte semblable, placée vis-à-vis de celle-là, et elle en fit autant. Ensuite, elle ouvrit une petite porte cachée sous les draperies qui tapissaient la chambre : cette porte conduisait à un boudoir charmant. Elle l'examina avec attention, et, s'étant bien convaincue qu'il était sans issue, et que personne n'y avait pénétré, elle revint calme et paisible dans sa chambre , s'enveloppa d'un peignoir de cachemire blanc, s'assit dans un grand fauteuil auprès d'un feu presque éteint, et parut se livrer à une méditation que favorisaient le silence de la nuit et la demi-obscurité qu'une lampe d'albâtre, suspendue au plafond, laissait régner autour d'elle. Cette lumière pâle et triste eût pu sembler douce à l'amour, mais elle n'était que lugubre pour la solitude, et livrait l'âme de la jeune femme à ses mélancoliques inspirations.

Au milieu de sa rêverie, une porte, dissimulée comme l'était la porte du boudoir, sous les plis de la mousseline dont la chambre était tendue, s'ouvrit tout à coup. Un mouvement d'effroi involontaire fît brusquement lever Gabrielle du fauteuil oîi elle était assise, et cet effroi s'accrut, s'il est possible, quand elle reconnut que cette porte ne s'était ouverte que pour laisser passer le jeune Yves do Mauléon.

Muette de surprise, effrayée, hors d'elle-même,'Gabrielle voulut s'avancer par un mouvement machinal pour repousser celui qui venait ainsi troubler la solitude qu'elle

croyait s'être assurée Mais elle tremWait tellement,

qu'elle fut forcée de chercher un appui. Sa main se posa sur le bronze doré du pied de son lit, et là, immobile, sa grande taille enveloppée dans ce peignoir blanc qui couvrait jusqu'à ses pieds délicats, l'effrayant éclat de ses grands 'yeux noirs et brillans, la pâleur mate qui remplaçait ses fraîches couleurs habituelles, ses lèvres même décolorées et cntr'ouvertes, donnaient à toute sa personne un aspect si différent de cette enfantine et joyeuse beauté qu'' le jeune duc avait vue en elle jusqu'alors, qu'il resia interdit Sans oser avancer ni reculer.

Mais la jeune femme effrayée reprit courage, en voyant son effroi partagé ; et s'armant tout à coup d'une intrépide résolution :

— Monsieur... le duc de Mauléon, dit-elle d'une voix encore très émue, mais qu'elle cherchait à rendre ferme et

imposante, écoutez-moi I... oui, écoulez-moi ! Je veux

je dois... vous parler... vous tout dire... et j'en aurai le courage.

Yves fut étonné h Ici point, qu'aucun mot ne se présenta pour répondre à ces (laroles inattendues, que le ton grave et extraordinaire do cette femme tremblante el décidée rendait incompréhensibles pour lui.

Après quelques instans d'un complet silence, Gabrielle reprit : .

— 11 y a un mois, monsieur, lorsque vous vîntes au cou- ■ vent, el que l'on conclut... ce funeste mariage... Yves de * Mauléon lit un geste d'élonnemont... ce funeste mariage, répéta la jeune femme, moi j'ignorais toutes les choses

de la vie ! Les avantages de la naiss;mce, les idées du mon-

GABRIELÎE.

Ac, le prix de la richesse, les plaisirs.... et les nttaehemcns qui avaient pu remplir la vie d'un jeune homme, tout m'était inconnu; et, quand je donnai mon consentement, j'ignorais et ce que j'accordais et ce que je devais obtenir ! Pour moi, monsieur de Maulcon était un jeune homme que... je... Ici Gabrielle s'arrêta... sans achever sa phrase; et, laissant sa pensée incomplète, elle essaya d'en expri-

■mer une autre. — Pour vous, monsieur moi j'étais une

fille du peuple que vous méprisiez... et dont vous achetiez la fortune avec un titre.

— Madame!... ne put s'empêcher de s'écrier le jeune homme offensé. Biais ne trouvant pas sans doute les mots qui devaient détruire l'accusation di' Gabrielle, il s'arrèla.

— N'essayez pas dédire le coniraire! vos regards aujourd'hui même m'ont trop convaincue do votre dédain, car, depuis un mois... j'ai appris à deviner bien des choses, et la vérité s'est fait jour dans mon âme. Monsieur do

Manléon vous saviez qui j'étais ce que j'étais!...

moi, je ne savais rien... et le marche a été conclu sans moi, car j'en ignorais toutes les clauses. Si ,ie les avais sues, si j'avais connu le monde, ma situation et la vôtre, je le dis ici, monsieur le duc, mon consentement, je ne l'aurais pas donné, et ce mariage ne se serait pas fait. Maintenant que mon inexpérience l'a laissé conclure, que nous voilà liésl'un àl'autre... je nepuis pas...vousdire...ceque.. ce lien malheureux... éveille de pensées tristes et cruelles pour moi... je ne puis pas non plus exprimer tout ce que je ressens des impressions pénibles et désagréables que j'ai

vues aujourd'hui s'éveiller en vous je comprends bien

tout cela.... mais les mots manquent h mes idées ! Je puis encore moins vous dire, ajouta-t-elle en hésitant à cha(iue Ijiot... pourquoi... avec vos sentimens, avec vos idées, avec la connaissance que j'ai des motifs de ce mariage, avec la conviction que j'ai acquise de votre amour pour une autre votre présence... ici... dans ce moment est impossible, absolument impossible.

Yves la regardait avec une surprise toujours croissante... elle ne voyait pas ses regards; car, pour les éviter sans doute, ses yeux à elle se tenaient constamment baissés jusqu'à ses pieds!... sa pâleur, son immobilité, et ses yeux ainsi presque fermés, donnaient à toute sa personne un aspect sinistre et imposant.

Elle continua avec un peu moins d'hésitation.

— Il ne peut pas... il ne doit pas y avoir en ce monde de raisons d'intérôtqui forcent un homme d'honneur, fier et délicat comme monsieur le duc do Mauléon, à mentir à .son cœur auprès d'une femme, à venir feindre un amour qu'il n'a point ! Non cela ne doit pas ôtre !... Si un homme en était capable... je le mépriserais, moi, et la femme qui le souflrirail... il la mépriserait, lui ! Je sens cela sans pouvoir me l'expliqui^r car, moi, je ne sais rien, je ne

connais rien, je n'agis que par instinct; mais je ne ferai jamais ce qui révolte mon coeur; et je sens (pie je ne veux pas, que je ne puis pas être la lemme d'un boniiiii' qui me dédaigne, qui m'a épou,séo pour ma fortune, ((ui me li;iit peut-être, etipti en aime une autre 1 Monsieur de Mauléon, aji)ula-l-i'lle en parlant avec force, mais très vite, moi fille du peuple, sans éducation, je .sens cela, qiioiqui' je ne puisse l'expliijuer... (pie ne devez-vous pas sentir, vous que le monde a formé à tout apprécier avec' délicatesse? Ecoutez, conllima-t-clle en parlant loujuurs plus vivement, et de cetli' voix saccadée et vibrant(> cpic donne une violente émotion contenue av(>c force... écoulez ! un marché a élé conclu... Gabrielle Uémond, tille d'un ouvrier, a acheté le titre (\v duchi>sse... qui n'a pas grande valeur aujourd'hui, dit-on, et (lui ne m'apportera peutêtre que l'avantage d'être r(vue dans (pteUpies nobles salons, où je .serai sans doute encore plus m('pri,sée par vos amis (jue par vous; mais enfin on a conclu un arrange^ ment, et, dan< ce moment, je le ratifie I Vous aurez pour ce titre que vous me donnez la fortune (jue vous av(V. souhaitée, mais le marché s'arrêl(>ra là, monsieur le duc! c't\sl assez d(> .sa naissance (pii rend méprisable à vos yeux Gabrielle Rémoud; sa faiblesse au moins ne vous donnera

pas do nouveaux droits! Quand un pau\Te paysan épousr» une fille du peuple comme lui, c'est qu'il l'aime! s'il la presse sur son co'ur, c'est que ce cœurestà elle;c'e<=t qu'il est fier de lui donni?r son nom, de l'avoir pour compagne de sa vie, pour mère de ses enfans, pour partager avec lui toutes les chances de son existence ! et si le mariage n'est pas cela, si ce n'est pas l'amour béni par le ciel et honoré par la terre, qu'est-ce donc? qu'est-ce que cette fille sans amour et sans défense, qui se livre à un homme qui ne l'aime ni ne la respecte? Je ne le comprends pas, moi ! je ne sais pas si c'est là le mariage dans ce que vous appelez lemonde; mais je sais bien qu'il n'en sera pas ainsi entre nous, monsieur ! Rentrez dans votre appartement, je veux rester seule dans le mien !

Il est impossible de rendre l'émotion de .surprise qui suspendait et conrond.iit en ce moment toutes les idées du jeune homme. Il y avait tant de choses diverses et imprévues qui venaient agiter son âme, qu'il oubliait tout ce qui l'avait occupé quelijues insfans auparavant. Le froid dédain, la mauvaise humeur, l'impatience et le dégoût, tout jusqu'aux idées plus gracieuses que la belle enfant de S(?ize ans avait fait naître, tout était bouleversé, fout avait di.sparu ! et il n^staitlà immobile et plein de sentimens contraires, devant une espèce d'objet de curiosité et d'étonnement dont il ne pouvait se rendre compte... Et, en effet, avait-il pu jamais prévoir que l'insouciante et capricieuse enfant, ignorante de tout ce qui fait la vie du monde, môme dans ses détails les plus futiles et les plus matériels, en aurait ainsi atteint tout à coup les plus délicates susceptibilités? Car Gabrielle venait, par le seul instinct de son âme, de deviner le sentiment de .sa propre dignité et le sentiment de la dignité d'un autre. Elle avaient senti spontanément ce qui faisait de son mariage un honteux marché. Les imperceptibles nuances de l'air dédaigneux, mécontent et humilié du jeune duc avaient achevé de l'éclairer; et, sans pouvoir analyser ce qu'elle ('prouvait, sans se demander si ces impressions étaient injustes ou méritées, elle avait compris qu'elle n'était pas aimée, que l'amour est fier et heureux de ce qu'il donne et de ce qu'il obtient; que l'homme qui rougit d'une lémnie ne peut avoir pour elle

qu'une espèce d'amour dont elle doit elle-même rougir

Et, par une noble fierté, la jeune fille dédaigneu.se avait brisé, détruit, anéanti le mensonse d'amour qu'on lesavait forcés de subir, et qui les eût avilis tous deux par sa fausseté.

Cette résolution irréfléchie et prise d'inspiration avait tout à coup, aux yeux d''i'ves de Mauléon, changé toute la nature de Gabrielle. D'une per.sonne commune et dédaignée, elle avait fait une personne imposante et respectée. L'exipiise délicatesse de la femme, en se révélant au cœur de l'enfant, l'avait métamorphosée pour lui : l'ignorante fille du peuple commandait en ce moment à l'héritier d'une illustre race un respect involontaire auipiel il cédait sans réfiexiiin.

(Jue dire? que faire? Si monsieur de Mauléon eût élé sous le seul empire des idées vulgaires d'un homme du monde, il se fût trouvé ridicule, et voilà tout I S'il n'eût pas eu naturellement cette âme délicate et impressionnable qui .sent toutes les choses avant de les analyser, il eût peul-i''tre cherché quelqm^s paroles à opposiT à celles de Gabrielle; mais la jeune femme avait si bien exprimé tout ce que lui-même avait éprouv(' (|uel(|ues inslans auparavant ; elle avait si bien sondé ce ca'ur de jeune honimo pour loucher juste à toutes les blessures (]u'il renfermait, (pie sa profonde et violente surpri.se s'exprima seulement par quelques mois sans suite, au\(piels répondit un gosie impératif de Gabrielle, lui in(li(piaiit la porte par lai|uello il était entré ! El, comme si elle eût voulu adoucir un peu ce que cet ordre pouvait avoir de irop rude, elle proiion(,'a doucement et avec une inilexion pleine de tendresse ces derniers mots :

— Adieu, monsieur de Mault-on... Jo ne vous accuse pas... il y a dans ce qui s'est passé du malheur |>our tous deux... mais... adieu !... h demain !...

MADAME ANCELOT

Yves était près rie la porte : il hésita... s'arrêta un momont... comme s'il eût voulu dire quelque chose.... puis, voyant dans toute l'attitude de la jeune fille l'expression de sa ferme volonté, l'attente de sa sortie... et l'impatience de son hésitation... il s'éloigna.

A peine le jeune duc eut-il quitté la chambre, que Gabrielie, sortant de l'immobilité où elle était restée constamment devant lui, alla fermer la porte en dedans, et fit avec une violente agitation le tour de cette chambre solitaire. Sa figure calme, et même contractée au point d'être sévère, par i'eft'ort qu'elle s'était imposé tout le temps de la présence d'Yves de Mauléon, exprima tout à coup la plus vive anxiété et le plus profond désespoir. Des larmes brûlantes s'échappaient a\ec des sanglots, et, se jetant à genoux avec toute l'explosion d'une douleur concentrée qui s'exhale :

— 0 mon Dieu! mon Dieu, ayez pitié de moi! s'écria-telle. Si vous m'abandonniez, qui pourrait me secourir? car qui me dirait si j'ai eu tort ou raison ! Pourtant, je ne sais quel instinct m'avertissait que je devais agir ainsi! Oui, ce que j'ai fait, je devais le faire... et si la vie me présente encore des situations difficiles, moi, pau\Te ienorante fille, j'obéirai encore au mouvement de mon âme. Ce qui lui répugnera, je le repousserai ; ce qui lui semblera bien, je le ferai. Il faut que mon conir soit mon seul guide, je n'en ai pas d'autre! je n'ai personne au monde à qui je puisse demander : « Que faut-il faire? » Ma mère... oh! non... je t ne puis lui rien dire!... Et Gabrielle n'osa exprimer l'idée qui s'offrait à elle, n'osa même s"avouer tout à fait combien cette mère, qu'elle aimait et respectait, était incapable de la guider ; mais elle dit seulement avec un profond sentiment de tristesse: — Non, je ne dois rien dire à ma mère... Elénorei... A ce nom, un sentiment douloureux s'empara de la jeune femme. — Comme il l'eût aimée, si elle était à ma place 1 dit-elle ; mais comme elle doit souffrir, mon Dieu I... Je n'ai plus d'amie I Celle avec qui seule j'osais penser... jamais je ne pourrai ni la revoir, ni lui parler. Et lui?... ah! nous sommes séparés !... séparés pour toujours ! s'écria-t-elle. Et se levant avec vivacité, portant h sr>n cœur une main tremblante, et le pressant fortement comme pour comprimer ses battemens involontaires: Lui, si je l'aimais pourtant ! dit-elle avec effroi.

Puis, jetant à la bâte le A-êlement léger qui l'enveloppait, essuyant et retenant ses larmes avec force, car elle portait dans tous ses mouvemens une énergique vivacité, comme pour échapper à une pensée qu'elle repoussait, Plie se mit au lit, espérant trouver dans le sommeil un repos qui semblait bien éloigné de son cnpur.

Mais, soit que la fatigue d'esprit, qu'avaient fait naître les nombreuses émotions de la journée, eût appelé le repos ; soit qu'après une forlc résolution prise et exécutée, un sentiment paisible vienne soulager le cneur qui a souffert ; ou que la douleur, qui avait tout à coup fait sortir Gabrielle de l'enfance, no lui en eût pourlant pas encore enlevé tout le bonheur, sa jolie tête ne se fut pas plus tôt appuyée sur le bras gracieux qui Ig supportait ; son corps souple, aux nobles et beaux contours, ne se fut pas plus tôt étendu mollement sur le léger duvet qu'il faisait à peine ployer, ()ue la belle et gracieuse jeune femme sentit un doux sommeil atténuer sous des images confuses toutes les émotions (]ul l'avaient troublée. Ses yeux, qui avaient épuisé plus de larmes dans ce jour de mariage qu'ils n'en avaient versé dans toute sa vie, se fermèrent rlourement comme pour n'en plus répandre; ses lèvres reprirent petit à fietit l'incarnat qui s'était effacé depuis le matin, et ne laissèrent plus passer, avec la suave et légère respiration de la jeunesse, que des mots inintelligibles qui sembkiient ri'péler : « Si je l'aimais pourtant ! »

El bientôt toutes les douleurs rie la femme disparurent sous le sommeil paisible et profond de l'enfant.

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