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SUITE DES VISITES DE NOCES

Monsieur de Rhinvilje se trouvait tout dépay se dopuis Ip

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MADAME AKCELOT.

mariage : il lui tardait que les visites de noces fussent terminées, et ce n'était pas s^ins de gros soupirs qu'il se rendait seul dans les maisons où il avait l'habitude de venir avec la marquise. La sensibilité des gens égoïstes, tout entière portée sur eux seuls, acquiert une telle puissance, qu'ils regardent comme un grand malheur la moindre contrariété; et ce pauvre comte regrettait à chaque minute l'attention que donnait sa vieille amie à tous ces petits soins personnels qui remplissaient sa vie. Enfin, un soir, troublé de sa solitude, il oublia de fiTmer la glace de sa voilure, et gagna une fluxion. De ce moment, l'entrée de Gabrielle dans la famille de Fontenay-Mareuil lui sembla une calamité !

Elle semblait au contraire un bienfait du ciel pour la marquise, dont elle ranimait toutes les espérances : et la joie rajeunit 1 Les années qu'elle portait péniblement devinrent légères; la main du temps fut soulevée par le bonheur et ne pesa plus. Aussi, le lendemain, madame de Fontenay-Mareuil partit de grand malin; car on commençait par une excursion à la campagne, dans un château situé près de Saint-Cloud. C'était pour la marquise un religieux pèlerinage en même temps qu'une visite d'amitié. Gabrielle vit une de ces belles habitations des environs de Paris, où le luxe de la ville s'allie au charme de la campagne; où l'on peut quitter d'épais feuillages sur les bords d'une eau limpide, pour trouver à l'instant les plaisirs de l'Opéra ou d'un brillant salon.

— Mon enfant, disait la marquise, c'est ici, dans ce château, qu'il y a peu d'années la grandeur venait parfois échapper à la représentation. Ici la fille des rois, la fille de Louis XVI... cherchait la retraite plus douce à ses vertus qu'une puissance périlleuse. Ces belles fleurs nuancées, ces tapis, ces broderies, sont le fruit de ses loisirs. Peutêtre, en s'occupant des légers ouvrages conservés si pieusement dans ce séjour, oublia-t-elle par moment, avec ces gracieux délassemens de femme, les douleurs amères de la princesse? Bénis soient donc les brillans et délicats tissus sortis de ses mains! qu'ils aient élé confidens de ses larmes, qu'ils lésaient recueillies, ou qu'ils aient fait naître quelquefois un sourire sur la noble figure qui avait appris si jeune à pleurer, qu'ils soient bénis I Et la vieille marquise essuyait une larme en répétant plus bas : Apprendre si jeune à pleurer, et recommencer si tard à souffrir 1

Mais les soins affectueux des dignes hôtes de ce château vinrent distraire les regrets que sa vieillesse gardait encore pour d'autres, après avoir oublié tous les siens. Gabrielle émue visita cette belle habilation avec recueillement: elle vit les grands et vastes appartemens, tout ce qui est somptueux, élégant et commode, dans celle retraite uniquement consacrée au pieux souvenir auquel s'est dévouée une noble famille. Tout cela lui parut simple comme ce qui est bon ; et, err revenant à Paris, elle disait à la marquise:

— Oh I qu'un tel dévouement inspire de respect pour la cause qui le produit! il n'y a que de sincères et belles convictions qui puissent faire naître tant de vertus !

Madame de Fontenay-Mareuil s'arrêta à Ville-d'Avray, pour présenter Gabrielle à l'clégante et gracieuse femme (l'un financier, homme d'esprit. Il avait élé décidé queco jour-là on no verrait que des exceptions.

La tendresse toute ninternelle do la marquise préparait une surprise à la joune IVinme; et, en rentrant à Pails, elle la conduisit d^tns une retraite célèbre, ofi elle la pr('senta h celui qui avait charmé sa jeune imaginntion. ipii avait exalté toutes l'.s n.iives, belles et tendres synipalhics rie son âme avec les malheurs d'Atala et de Cymodocée. ^ Alors la joie enfantine cl profonde de Gabrielle, l'émotion vive et grande de celte nature puissante et délicate, parurent h la man|ui<;c si louihanl(S et si vraies, (|u'clle en aima davantage la belle enfant de seize ans, (]ue n'avaient charmée ni le fasie, ni les parures, ni les vanités, et qui se prenait si ardemment au charme du génie et des nobles vertus.

— Ma mère, dit involontairement Gabrielle en sortant (car, dans les soins délicats do la marquise, elle sentait une tendresse maternelle, et elle éprouvait le besoin d'exprimer une tendresse filiale), ma mère, que vous êtes bonne de placer ainsi dans ma pensée de beaux souvenirs ! mais, ainsi que je l'avais imaginé, la retraite estelle donc le seul asile qui reste aux grands talens et aux grands caractères? Ce monde des affaires politiques et des intérêts positifs n'offre-t-il donc rien qui mérite aussi l'estime?

La marquise regarda sa chère enfant avec un peu d'hésitation... il était évident qu'elle se plaisait à cette idée do sentlmens exclusifs que la jeune femme était prête à accepter. Mais madame de Fontenay-Mareuil avait naturellement l'esprit juste et bon, et ne voulait donner à sa fille que des idées justes et bonnes; elle fit un léger effort et lui dit :

— Je ne veux pas, Gabrielle, quels que soient mes regrets pour le passé, vous laisser une triste erreur sur le présent, non!... Il est encore, au milieu de la vulgaire et basse avidité de notre époque, des hommes de haute intelligence et d'austère vertu, dont le cœur est d'autant plus pur que leur esprit est plus élevé. Il en est un, par exemple, qui a su nous apprendre l'histoire de la ciiilisation de notre pajs, et le gouverner noblement après l'avoir savamment éclairé. Devant de si hauts talens, ce que l'on appelle mes préjugés disparaît. Venez donc!...

Et la voiture s'arrêta encore une fois : ce fut au faubourg Saint-Honoré.

Un homme, simple dans ses habitudes, grave dans ses manières, modeste et bon dans son intérieur, les reçut d'un air un pou froid, mais aimable et spirituel. Gabrielle s'étonna de sentir un si puissant attrait de confiance et d'amitié pour celte gravité imposante, comme si ce qu'on respecle'le plus n'était pas souvent aussi ce qu'on aime lo mieux. Mais elle remarqua des yeux admirablement expressifs, et un sourire fin et gracieux, tempérant avec beaucoup de charme l'aspect d'une physionomie très sévère. Elle devina bien vile que la grâce de l'indulgence et de la bonté pour les autres, s'unissant à la sévérilé pour lui-même, produisait ce double effet de respect et d'atïection dans ce qui l'approchait.

— Vous voyez, disait en revenant la marquise à sa belle enfant, que même de notre temps on peut être conduit à la puissance par le talent et la vertu ; qu'on peut, trois fois de suite, être placé au premier rang, et, tout occupé du bien public, passer près de la fortune sans prendre le temps ni la peine do la regarder. Ainsi, ma fille, ajouta la marquise, je vous ai fait voir le monde sous un aspect plus beau et tout aussi vrai que celui sous lequel les esprits chagrins comme monsieur de Marcenay se plaisent à le montrer... Vous voyez qu'il existe du dévouement sans ostentation et sans intérêt, de la richesse sans l'ombre du ridicule. Vous savez maintenant que le génie peut encore ajouter à sa puissance par coque le cœur a de plus noble et l'esprit de plus amiable; et que les intérêts, le pouvoir, et les passions politiques, de quelque parti que ce soit, peuvent s'allier à toutes les vertus et en recevoir un grand éclat. Vous êtes bien sûre maintenant que pour admirer dans ce monde il ne s'agit que de savoir choisir 1

Gabrielle se pencha sans rien dire vers la marquise, et la remercia par une caresse. On arrivait alors à l'hôlel... Madame de Fontenay-Mareuil annonça l'envie de se reposer jusi)u'au dîner; et la jeune femme rentra silencieusement dans son appartement. Elle s'assit rêveuse près d'une fenêtre : lo salon où elle était en ce moment donnait sur le jardin, et y conmniniqunil. Le jour commençait à baisser; mais la neige, i|ui couvrait lo sol, les arbres et les maisons voisines, augmentait la limiière en jetant un reflet trisie et blanc sur tous les objets; les yeux de Gabrielle s'attachaient sur les branches dépouillées de feuilles et chargées de celle pâle et froide parure de l'iiiver : elle s'abandonnait, en les regardant, à une douce el lendre mélancolie. Tout ce qui s ofi'rait à elle, chaque jour, d'idées

et de choses nouvelles occupait trop son esprit pour lui laisser le temps d'être malheureuse, mais ne remplissait pas assez son âme pour lui donner tout ce qu'on rûve dans les jours de la jeunesse. Il est un temps dans la vie où le bonheur semble être dans le calme; il en est un autre où le calme, au contraire, semble l'absence du bonheur.

Puis lilénore s'ofl'rit à la pensée de Gabrielle ; et, dans les émotions diverses que ce souvenir lit naître, une larme vint à sa paupière. En ce moment Georges entra.

Les reproches de monsieur de llauléon sur son absence lui avaient donné le droit de venir ; le mot de Gabrielle sur son isolement lui en avait donné l'envie. Il la trouvait seule, triste, essuyant une larme, et il l'aimait 1

Georges la regarda. Toutes les phrases d'usage, tous les mots qui se disent d'ordinaire n'avaient que l'aire là. G élait une jeune femme qui pleurait, un jeune homme qui élait amoureux.

Ils restèrent silencieux. Georges debout devant elle, les = regards attachés sur les siens avec un grand trouble... Il essaya deux fois de commencer des phrases que son agitation rendait inintelligibles et qu'il n'acheva pas. Gabrielle sentit instinctivement, avant d'avoir pensé, que les visites no commençaient pas ainsi : elle devina qiio ce silence .singulier ne pouvait se rompre pour des mots ordinaires.

Se levant alors vivement, elle ouvrit la porte vitrée près de laquelle ils étaient placés tous deux, et, avant que Georges eût compris ce qu'elle voulait faire, elle s'était mise à courir au milieu de la neige du jardin, en riant avec enfantillage des traces qu'imprimaient ses pieds délicats, et du bruit de la neige criant sous ses pas qui la pressaient.

Georges, étonné et déconcerté, la suivit dans les allées inégales et tortueuses. Quand elle se retourna vers lui, il gardait encore sur son visage une vive émotion mêlée à la surprise; et Gabrielle, se baissant alors avec gaieté, se mit à prendre dans ses petites et blanches mains autant de neige qu'elles pouvaient en contenir, et, la serrant entre ses doigts, elle en formait des boules glacées qu'elle lança dans l'air aussi haut que ses forces pouvaient le lui permettre. Mais la neige, resserrée légèi'ement par ses jolies mains, se divisait en touchant aux branches dépouillées des grands arbres, et retombait en flocons luisans sur la robe de velours noir qui dessinait jusf[u'à son cou toutes les formes de sa taille élégante. Et Gabrielle riait et admirait ces parcelles blanclies et légères, que les dernières lueurs du soleil couchant coloraient par instans do nuances variées et éblouissantes. Et elle recommençait à lancer dans l'espace les innocens projectiles et h les voir retomber à sa grande joie sur elle et sur son cousin. Georges, occupé il secouer cette poussière froide et brillante, n'avait pu garder son sérieux au milieu des folles joies de Gabrielle; il avait fini par rire aussi, et il lui eût été impossible, en ce moment, de placer quelques phrases senlimentales ou passionnées. L'instinct de Gabrii.'Ue l'avait bien inspirée; les iunocensjeux de l'enfant avaient écarté les dangers de la jeune fenmie.

Mais tout à coup, en redescendant mu! étroite allée où l'eau glacée formait un miroir glissant, ses pieds mignons suivirent malgré elle la descenti^ rapido, et Georges ell'rayé se jeta sur ses pas pour la retenir. Ses bras s'avancèrent involontairement et entourèrent la taille élancée de la belle enfant. A la même minute, Yves do Maulcon s'arrêtait interdit sur le seuil de la porte du salon, en voyant Gabrielle dans les bras de Georges.

Toute cette journée de liberté avait été pour lui une journée d'ennui, (il lui avait paru interminable. Deux fois il .s'était arrêté à la porto d'anciens compagnons de sa vie dissipée, et deux fois, au moment de les voir, il s'était éloigné. Que leur dirait-il? ou qu'en apprendrait-il qui rinléress,'îl?(|uo lui faisaient cpielipies aventures riilicules ou scandaleuses'? queUpies niaises folies 'î Ou'esl-ce (HK» ces distraclions passagères avaient à faire avec son e\isleni'e présente'! Irouvcrait-il lt\ quelipios lueurs pour éclairer la inarc'>.e incertaine de ses uouvclies idées *2 Non ! Y trouve-

rait-il quoli]ue chose qui pût luiapiirnndre ce que renfermaient la pensée et le cœur do Gabrielle? quelques motifs pour espérer? quel(|ue lumière pour se conduire? Et, s'il n'y trouvait rien de tout cela, s'il ne pouvait rien y recueillir pour le présent, que lui importait un passé effacé ou pénible?... Et il se mit à fuir, a éviter les lieux où il ilovait rencontrer ceux qu'il cherchait, et à qui il avait d'abord c nsacré cette journée. Y' ves gagna donc les rues solitaires et les promenades écartées, regardant souvent h sa montre que plusieurs fois il crut arrêtée! Lorsqu'enfin il rentrait, content de voir arriver la fin de cette interminable journée; quand il venait impatient d'entendre les naïfs récils des impressions do Gabrielle, il la vil près d'un autre, d'un jeune homme, d'un parent qu'elle avait loué devant lui I... il \ il Georges !... Georges dont le nom avait déjà éveillé sa jalousie, et qui touchait cette main qu'il n'avail jamais touchée, lui!... qui prcs.sait do son bras cette taille charmante qu'il n'avail jamais pressée dans les siens'. Georges qui semblait amoureux et caressant avec cette femme qui lui appartenait, à lui, et qui n'a\ait pourtant reçu aucune de .ses caresses! Yves de Mauléon sentit, à cet as'pect, tout son sang se porter violemment à son cœur, lui ôter le pouvoir de respirer, et laisser une pilleur mortelle sur .sou visage.

Mais, au moment même, le léger éclat d'un rire moqueur se mêlant à ces mots : « Qu'avez-vous donc, monsieur de Mauléon? » le fil tressaillir, se retourner et apercevoir à ses c(j(és madame de Savigny qui arrivait sur ses pas. Elle venait faire une visite à la jeune femme, et semblait lire dans la pensée soufl'rante du jeune homme.

Alors Gabrielle s'avança entre eux. et ils rentrèrent tous pour retrouver au salon madame de Fontenay-Mareuil. Le froid, l'exercice et le trouble que la préseiice de madame de Savigny e.xcilait, avait animé le frais visage de la belle enfant de vives couleurs qui rendaient sa beauté éblouissente. Georges paraissait ému et tremblant; Yves était pâle et irrité, et madame de Savigny, souriant d'un air ironique, leur imposait à tous un de ces puérils et insupportables supplices <[m so renouvellent sans cesse dans la vie du monde.

Yves de Mauléon ne pouvait soutenir la contrainte : cella journée d'ennui, et la douleur jalouse qu'il avait éprouvée, lui ôtaient la force et la patience nécessaires pour écouter les moqueuses allusions et les ironiques paroles de madame de Savigny. Il se plaignit d'un violent mal de tête et sortit.

Quelques instans après, il fit dire qu'on ne l'attendît pas pour dîner.

Madame de Savigny se lova..." et, en montant dans sa voiture, ses lèvres serrées par un sentiment indicible de joie maligne et de triomphantes espérances... somblaienl jeter un défi au bonheur de monsieur de .Mauléon, quand elles s'ouvrirent pour laisser passer ces mots : |

— Nous verrons I

Gabrielle resta toute la soirée seule avec madame de Fontenay-Mareuil. La jeune femme était triste: pour cacher sa Iriste.'y^e, elle proposa une lecture. Jusqu'à onze heures, sa voix, par moniens légèrement altérée, continua pourtant do lire sans qu'elle comprît une lecture dont sa pensée était absente. Puis, quand la marquise fui couchée, Gabrielle se relira dans sa chambre, éprouvant un grand soulagement à l'idée d'être seule... Mais, en s'asseyant près d'un grand feu pour se livrer sans contrainte h s«^s reflexions, Gabrielle aperçut une lettre à son adresse, posée sur la cheminée. Elle l'ouvrit avec curiosité ; la lettre était d'Yves de Maulcon, cl contenait co qui suit :

u II y a eu, comme vous le disiez, bien du malheur dan» » noire mariage! Oui, un malheur tel qu'il est iuipossibl» n de supi>orler plus longlomps une pareille situation. »

— Oh! ciel! s'écria Gabrielle, que veut-il dire?

Ll le papier tremblait dans ses mains... ri ses larmes

MADAJIE ANGELOT.

l'empêchaient de lire la suite... elle les essuya avec impatience pour continuer :

« Où donc avez-vous appris qu'on pouvait offenser im- 1) punément Yves de Mauléon? lui jeter une fortune qui » ne lui appartient pas, et donner à d'autres l'aflection » qui devait lui appartenir? Gardez-les, madame, ces ri- B chesses dont vous me supposez si avide. Je ne les ai ja- » mais souhaitées; mon cœur les repoussait, avant mi?me » que votre résolution et vos reproches m'eussent fait re- » garder comme un crime d'y toucher. Vous apprendrez » bientôt quelle a été ma volonté à cet égard depuis le » jour de notre mariage.

» Mais pourquoi, lorsque votre cœur irrité contre moi » sembla laisser échapper tout ce qu'il renfermait, ne » m'avez-vous pas avoué aussi qu'un autre amour avait » rendu mon amour impossible? Cela eût été plus loyal » et plus digne de ce cœur qui n'est pas fait pour tromper.

» YVES DE MAULÉOS. »

La surprise deGabrielle fut égale à son chagrin. Elle ne connaissait pas encore ces nuances que la vie d'orgueil et de fausseté du monde impose à la passion mécontente; et ne devinait sous ces dures paroles ni la jalousie ni l'amourl...

Elle retomba sur son fauteuil, en laissant couler ses larmes et en s'écriant douloureusement :

— Encore plus séparés maintenant que jamais!

ELENORE.

Madame de Savigny avait dit la vérité en parlant d'Élénore, dans la soirée oîi elle rencontra Gabriclle. Frappée d'un coup inattendu, le jour du mariage, la jeune tille était restée dans un état singulier, qui n'était ni la vie ni la mort. Cette disposition de son âme à porter exclusivement toute la puissance de ses sensations sur une seule idée s'était développée à tel point, par la violente émotion qu'elle avait éprouvée, qu'elle était morte, pour ainsi dire, à tout ce qui n'était pas la passion violente qui l'absorbait.

Élénore, dès son enfance, soumise à l'influence d'une santé chancelante, avait vu ses impressions morales s'accroître aux dépens de ses forces physiques. Née d'un père qui n'était plus jeune, dont le corps s'était use dans les regrets qui déchiraient son âme, elle avait apporté en nais- I sant une disposition maladive et nerveuse, que le régime i calme et la vie régulière du couvent avaient amortie sans \ la guérir, et que des impressions trop vives et trop douloureuses devaient nécessairement faire renaître avec force. Jusqu'à sa première sortie de la paisible maison, un sentiment religieux, plein d'ardeur et d'exaltation, avait suffi è cette âme aimante et recueillie. Jamais la douce Élénore n'avait eu besoin, dans l'enfance, de reproches sévères ; jamais il n'avait fallu user de rigueur pour contraindre et diriger un caractère <jui se portait de lui-même au bien et se pliait sans effort à tous les devoirs. Ce sentiment religieux, dans cette âme si tendre, donnait à toute la [ler- .sonne de cette débile enfant un aspect de douceur et de tranquillité, et à sa pensée un calme rôveur qui, en tempérant ses dispositions natives, avait laissé celte frêle existence arriver enfin, quoique lentement, à un entier dévelo(ipemcnt. Élénore, h quinze ans, avait à peine l'aird'en avoir douze; et celte nature soulTianle gardait encore, dans l'âge de la force, l'apparence do sa délicate et faible constitution.

Mais quand un sentiment profond vint se placer dans ce cœur tout empreint de sensibilité naturelle, il absorba bientôt tout ce qu'il y avait là de force et de vie. Si le choix d'Élénore eût été suivi de bonheur, si sa destinée eût été unie à l'homme qu'elle aimait, elle n'eût connu que le charme d'une sainte et chaste union. Renfermée dans sa vie paisible, obéissante et dévouée, hors celui qu'elle aimait, rien n'eût touché son âme et frappé son esprit. Elle eût vécu dans l'ombre, oubliée et oublieuse; son bonheur n'eût pas été de ce monde, elle eût aimé... voilà tout I Mais quand le premier malheur vint placer un désenchantement et un mécompte au milieu de cet amour qui devait être toute sa vie, cette fragile existence reçut une blessure trop dangereuse pour une organisation aussi susceptible. Pourtant l'amitié de Gabrielle, sa gaieté, ses douces paroles, avaient fait naître cette pauvre plante que l'orage avait pliée, et qui commençait à se relever lorsqu'elle fut . de nouveau frappée d'un mal sans remède, en perdant tout espoir. Alors sa douleur prit un caract"'re de surprise et d'effroi : il lui sembla qu'une intervention céleste, irritée et cruelle, avait pu seule préparer des circonstances aussi funestes; et, non-seulement elle fut malheureuse, mais elle eut peur de son malheur.

Quand madame de Savigny la ramena, le jour du mariage de Gabrielle, quoiqu'elle eût exprimé le désir d'être conduite au couvent, elle se laissa mener ailleurs, sans faire la plus légère observation, sans même avoir l'air de remarquer qu'elle n'arrivait pas au lieu qu'elle avait indiqué. Monsieur Simon, qui l'avait suivie, remerciait madame de Savigny de ses soins empressés et du dévouement qu'elle montrait en se chargeant de son amie malade; mais les paroles du vieillard étaient si confuses, sa voix était si troublée, qu'il eût, à lui seul, excité la pitié; et ce sentiment agissait en ce moment sur le cœur de madame de Savigny pour le père comme pour la fille.

Sans être confidente des liens qui attachaient monsieur Simon à Élénore, elle les avait devinés. Son silence respectait ce triste secret ; mais la douleur de monsieur Simon, en le constatant à ses yeux, ajoutait à ses regrets. Elle se reprochait la coupable imprudence qui avait fait naître cet amour; elle sentait que le père eût pu lui demander compte du bonheur de l'enfant qu'il lui avait confié; et son âme, blessée par ses propres souffrances, était plus accessible à celles des autres. Elle caressait Élénore, essuyait les larmes qui roulaient sur son visage, sans que la jeune fille, insensible en apparence, fit un mouvement pour les effacer, ou un effort pour les retenir. Puis quand, par momens, une espèce de mouvement fébrile faisait tressaillir toute cette faible enfant, dont les yeux regardaient sans voir, dont les paroles s'échappaient sans qu'elle sût ni à qui elle les adressait, ni ce qu'elle voulait dire, madame de Savigny cherchait à écarter monsieur Simon, lui demandait qucl<|ues li'^gers soins qui l'éloignassent de la chambre oîi la jeune fille, en |)roie à une terreur involontaire, parlait de punition céleste, de destinée dévouée au malheur et au désespoir par le courroux du ciel, qu'elle n'avait pourtant jamais oflensé... Mais le pauvre vieillard revenait inquiet se placer près du lit de l'enfant adorée et mourante. Là, immobile, il regardait, il écoutait; et ses yeux retrouvaient encore quelques larmes rares, amères et brûlantes, qui tombaient lentement sur son pâle visage, et suivaient les sillons profonds que d'autres larmes y avaient creusés anciennement.

Les jours, en s'écoulant, donnèrent enfin 5 la douleur d'Elénore un caractère moins violent. Des plaintes ne vinrent plus troubler sa calme résignation; le danger cessa; la murt n'était plus là... mais la vie n'y fut pas encore... Quand la femme qui veillait sur son sommeil, devenu plus paisible, lui proposait de se lever, Élénore, qui d'clloniêine n'aurait pas fait un mouvement, se prêtait, doucement et sans rien dire, à ses soins, et faisait, par habitude, une toilette simple et négligée comme elle. Ses cheveux d'un blond clair continuaient de tomber en boude» abondantes autour de sa figure allongée, et d'orner ses

GADRIELLE.

joues décolorées, déjà creusées légèrement, et dont mille nuance de rose ne venait interrompre la [iï\leur blanche et mate. Plie se rendait au salon, s'asseyait dans un fauteuil, et prenait, quand il y avait du monde, un [lelit ouvrage de broderie qui semblait absorber toute son attention. Cependant sa voix faible et douce répondait aux questions qui lui étaient adressées; mais elle retombait dans un constant silence aussitôt qu'on ne forçait plus son attention et ses paroles.

Si elle restait seule, on lui voyait un livre à la main lorsqu'on rentrait au salon : mais madame de Savijfny s'était assurée qu'elle le tenait ainsi toujours ouvert à la même page, pendant des heures entières, sans regarder ce qu'il renfermait. Souvent, malgré le froid, et môme par l'ordre du médecin, Élénore se plaçait sur le balcon, afin d'essayer si l'air piquant et vif ranimerait ce faible corps qui ne paraissait plus rien sentir; mais, que le froid rigoureux frappât sa pille figure ou qu'un feu brûlant vînt la réchaufTer, aucun signe de changement n'apparaissait sur son visage... Un jour seulement, un faible cri de joie surprit madame de Savigny; elle courut près d'Élénore penchée sur la rampe du balcon, et la vit suivre longtemps des yeux quelqu'un qui se retournait souvent : c'était Yves de Mauléon qui passait sous la fenêtre, et qui s'était troublé à la vue d'Élénore.

Ce jour-là, madame de Sarigny se rendit à cette soirée où elle retrouva Gabrielle. Le lendemain, Élénore, moins souffrante, put sortir, et elle aperçut de loin, dans une promenade, monsieur de Mauléon... elle parut se ranimer davantage; c'était le jour où madame de Savigny fit sa visite, trouva le jeune duc mécontent, jaloux et irrité, et où elle le vit sortir pour échapper à une situation ridicule et pénible.

Depuis qu'Élénore n'était plus en danger, une expression d'ironie avait succédé sur la figure de madame de Savigny à la tendre pitié qui s'identifiait aux chagrins de la jeune fille. Une gaieté très vive et une activité nouvelle l'animaient : ce n'était plus ce découragement qui suit la porte des espérances; mais, au contraire, il semblait que madame de Savigny sentait s'éveiller des espérances imprévues; et jamais son esprit ne fut aussi fertile en saillies moqueuses qui n'épargnaient personne, en malices adroites qui troublaient ou les vanités ou les affections de ceux qu'elle rencontraient. Malheur aux amours-propres! malheur auxambitieux de tout genre ! malheur môme aux scntimens les plus vraisl I,cs caustiques épigrammes, les fausses interprétations* les paroles à double sens, qui vont toucher au fond du cœur l'endroit vulnérable pour y faire éprouver une sensation douloureuse, suivaient madame de Savigny, qui devinait tout et frappait toujours juste. lîlle s'était rangée parmi ces femmes redoutables que le monde accueille, flatte, craint et déteste; femmes souvent autant à plaindre qu'à blûmer, qui rejettent sur les autres le fiel dont leur cœur est trop plein, qui auraient été boniu^s peutêtre si elles eussent été hiîureuses, mais qui, blessées dans leurs affections et leur orgueil, ne veulent point laisser aux antres le bonheur qui leur a manqué.

— Élénore, dit niailamc de Savigny en rentrant, viens, fais une toilette élégante et prompte; je veux t'aider moimôme!

La jeune fille, qui n'avait plus de volonté, la laissa faire, et, sans objection comme sans plaisir, la suivit à l'Opéra.

Madame do Savigny prit avec elle, en passant, une de ces jeunes femmes étourdies et insigniliuntes dont on peut tirer admirablement parti pour (juelques démarches qu'on désavoue, et (|uel(|ues paroles inconvenantes qui servent sans la comprouictli'c celle qui les fait dire.

Cela ressemble aux imprudens amis que les ministères elles partis lancent à la tribune, pour essayer jusqu'où l'on peut aller sans révolter les opinions ou les consi'ionocs.

Placée entre Élénore et l'inconbéquente madame d'Arligues, dans une première loge de côté contre le bnlcon, et en face de ces loges que remplissent quelques habitues du

LK SIECLE. — XIX

jockey's-club, madame de Savigny, sous le fou des regards, ressemblait un peu à un soldat sur la brèche ; mais elle n'avait pas le mérite du courage, ce jour-là, car elle oubliait entièrement le danger ; dans ce moment, ni le ciel ni l'enfer n'aurait pu distraire sa pensée. Cependant une toilette recherchée, un sourire plein de gaieté , des poses gracieuses, des expressions variées de physionomie qui montraient de belles dents, et des regards pleins do charme, accueillaient ceux qui rapprochaient, et pouvaient encore servir pour ceux qui étaient loin. Mais on emploie tellement sans y songer tout ce menu bagage de la coquetterie, que cela ne compte plus.

— Vous le savez, dit-elle à madame d'Artigues après une demi-heure passée dans la loge, je ne suis venue ipie pour vous conduire ; des engagemens m'appellent ailleurs : vous avez votre voiture, et le général Carlemont , que Je vous laisse, vous donnera la main. Vous me ferez le plaisir de reconduire Élénore chez moi.

Et pendant que madame d'Artigues répondait, les yeux de madame de Savigny, fixés sur l'avant-scène, remarquèrent un léger mouvement annonçant un nouvel arrivant dans la loge. Elle le reconnut avant de le voir ; et , sans laisser à madame d'Artigues le temps d'achever sa phrase, elle la quitta précipitamment.

Élénore resta donc seule, avec une femme qu'elle connaissait peu et qui n'était jamais occupée que d'ellemême, et avec cet excellent général BarlemonI, comme l'appelaient toutes les femmes, qu'il accompagnait parfois les jours où il était bon d'avoir un conducteur qui no voyait, n'entendait, ni ne comprenait rien.

Ce fut dans cette loge d'ovant-scène une espèce de coup de théâtre que l'entrée du nouveau venu.

— Déjà! dit l'un. — Seulement à présent ! dit l'autre. — Trois semaines ! c'est trop peu : la lune de miel a un mois, reprit un troisième. — La lune de miel d'un lion ne doit avoir qu'un jour, ajouta le quatrième.

Et Yves de Mauléon, car c'était lui qui arrivait, se trouva étourdi de vaines paroles et de plaisanteries, si peu d'accord avec ses idées, qu'il maudit l'espèce de folie qui, dans son désœuvrement, l'avait ramené près de ceux avec qui se passait sa vie un mois auparavant, et dont il avait adopté si longtemps les habitudes et le langage. Se rappelant alors les gracieuses et délicates susceptibilités d'un esiirit formé dans la soliluile sous de nobles inspirations : (( Ah I pensa-t-il, Gabrielle ne pouvait pas m'aimer. » Et la triste expression de son visage sévère égaya plus que jamais ses joyeux compagnons.

Yves se pencha sur le bord de la loge, promenant son nllention sur les personnes qui étaient dans la salle; puis ses regards restèrent attachés à la même place.

— Ah 1 tu vois cette fenmie blonde, si pâle qu'elle ressemble à un spectre , si jolie qu'on la prendrait pour un ange. E:ile a l'air d'une apparition, dit un jeune auteur de poésies aristocratiques.

— Je la reconnais, reprit le plus déterminé d'eux tous pour la chasse au sanglier. Je l'ai vue chez madame de Savigny; c'est une jeune fille qui est devenue folle par amour!... Lccpiel de nous est le coupable'?

Yvis voulut sourire comme les autres, mais il soulTrait.

— Qui de nous la consolera ? dit l'un des jeunes fous , d'un ton qui annonçait une grande confiance dans Tcfficacité de ses consolations.

Duprcz commençait à chanter : tout le monde écouta.

Les yeux de monsieur de Slauléon ne quittèrent plus la jeune fille , que le charme de la musique berçait doucement sans la tirer de ses rêveries. Il était lacile devoir sur sa physionomie que la vie n'animait plus qu'imparfaitement ce corps frêle, que les objets extérieurs ne venaient plus frapper ses sens, et qu'elle n'existait plus que pour une idée toute intérieure, qu'elle ne pouvait ou no voulait pas communiquer aux autres.

Yves pensait : a Si G.dirielle m'eût aimé ainsi '? »

El il n'entra pas l'onibiede fatuité dans sa pensée I...

C'est que, depuis sou mariage , il avait vécu au milieu

MADAME ANCELOT

de scntimens vrais, d'idées j Listes... et d'actions naturelles! Aussi ne comprenait-il plus l'afîcctation de ses amis. A la fin de l'acte, il voulut sortir de la loge ; on le retint.

— Mais , voyez donc , dit l'un d'eux , cet air de mari 1 soucieux et ennuyé! ils nous reviennent tous comme cela.

— Bah ! il vaut mieux vivre joyeusement que sérieusement, reprit le chasseur. Dès qu'on devient raisonnable, on ne s'amuse plus avec nous ; et s'amuser est tout !.. ajouta-t-il de l'air du monde témoins gai. Tuer le temps, conlinua-t-il en bâillant , après un moment de silence, c'est la grande affaire. Je suis sûr que les ambitions ont souvent tout bouleversé, rien que pour cela !... Et, tenez. Napoléon a-t-il fait autre chose que s'amuser à grimper audessus de tous les autres, pour se délivrer du temps qui pesait sur lui? Pcnit-êlre ne s'est-il jamais bien remlu compte de ce motif... mais, je le parie, ce n'est que cela (]ui le poussait par tous pays!... Sa manière de voyager était incommode à beaucoup ; l'emploi de ses jours dérangeait un peu les autres. Il en est bon nombre qui ont payé son plaisir un peu cher; mais tous ont eu un tel respect pour celui qui avait imaginé un pareil moyen de s'amuser, que , môme quand on les tuait, ils criaient encore : C'est superbe ! 11 n'est pas donné à tous , malheureusement, dit-il avec un soupir, d'avoir un aussi beau passetemps. Tâchons donc de nous diverlir à moins de frais.

lit , après cette belle tirade , l'orateur s'endormit dans un coin de la lo,-e.

Yves échappa à ses anciens amis un moment avant la fin du spectacle.

Élénore avait senti par degrés le charme de la musique agir sur son organisation nerveuse et délicate... Tout entière à ce qui se passait sur le théâtre, elle n'avait pas une seule fois promené ses regarils sur la salle. D'ailleurs Yves s'était placé de manière à ne pouvoir être aperçu par elle. Mais lorsqu'elle descendait l'escalier, au milieu de la foule , suivant pas à pas madame d'Artigues, qui donnait le bras au général lîarlemont , et qui , toute aux salutations et aux politesses des personnes qui se pressaient pour sortir, oubliait complètement sa compagne , tout à coup Élénore sentit ses pas s'arrôler, et une émotion violente suspendre en elle tout mouvement. Madame d'Artigues disait à haute voix :

— Quoi, monsieur de Mauléon, ici ! vous étiez à l'Opéra, et vous n'êtes pas venu dans ma loge 1

Et la foule brillante , qui descendait comme le reflux d'une mer puissante et calme, sépara la jeune fille de ses compagnons, en la laissant immobile contre li» mur où elle s'appuyait. Quand tous eurent passé, inslincli\('ment effrayée de sa solitude, elle suivit cette foule innombrable, où personne ne s'occupait d'elle; et, mêlée, sous le péristyle, à un groupe (|ui se portait vers le boulevard , elle se laissa entraîner jusqu'au nulieu de la rue, où ceux parmi lesquels elle se trouvait, à son insu et au leur, se dispersant, elle se vit seule avec efi'roi. Alors, regardant autour d'elle, son premier mouvement fut de retourner vers le théâtre, où la lumière et la foule altirèrent encore son attention. Ses petits pieds, renfermés dans des souliers de satin, et sa peur, mêlées de dislracliun, rendaient sa marche ini'gale et incertaine. Eu rentrant sous le péristyle , elle se jelaau milieu d'un de ces groujjes de jeunes gens dont l'examen, plus ou moins bienveillant, accompagne jusqu'à leur voiture tous les liabitués de l'Opéra. Celaient les amis de la log(> d'Yves de Mauléon Leurs rires moqueurs, leur attention hostile et inconvenanle, leuis expressions singulières l'accueillirent.

— C'est la jeune fille folle d'amour ! s'écria l'un d'eux.

— Quand je dis;iis qu'elle comptait sur nous pour la consoler! reprit un autre.

lit ils voulurent premlri' ses mains tremblantes.

— Messieurs! dit il'uiu.' voix forte et menaçante Yves do Mfl'ileon aveduranl.

Et ti)Us s'écartèrent respectueusement h ce seul mot, tant son accent empruntait de puissance au senlimeiil pro-

fond de son âme!.,. La jeune fille efTrayée devint calme, et s'approcha vers lui par un mouvement involontaire, au moment où elle sentait qu'elle chancelait et qu'elle perdait connaissance.

Yves l'enleva dans ses bras; il hésita cependant avant de se décider à la porter dans sa voiture qui venait de s'avancer; mais que faire de cette femme évanouie au milieu d'une rue que la foule, les chevaux et les voitures traversent et remplissent en présentant des dangers de toutes les minutes?

Le marche-pied était abaissé, il la plaça dans le fond de la voiture, s'assit sur la banquette de devant , et indiqua la demeure do madame de Savigny.

Élénore rouvrit les yeux, vit Yves de Mauléon lui tenant les mains et la regardant avec un profond intérêt ; elle ne sut. pas où elle était, où elle allait , elle vit seulement celui qu'elle aimait!...

Élénore, depuis le jour où son secret lui avait été arraché par la douleur, en présence de madame de Savigny, n'avait revu Yves de Mauléon qu'au moment où il s'unissait pbur jamais à une autre.

Son image seule était resiée, la nuit et le jour. ..mais indifférente et glacée pour elle ! C'était cette vision toujours présente qui se plaçait entre elle et le monde entier I Cette figure ne la quittait point, et toujours elle exprimait un dédain qui la faisait mourir... Jlaintenant , elle était là, exprimant l'amitié, la tendresse, la douleur!...

Yves la vit s'animer d'abord... s'étonner ensuite... puis paraître s'imjuiéter encore.

— Pardon , lui disait-il en pressant ses mains encore froides et immobiles, pardon !... Et se laissant aller aux impressions de son âme naturellement honnête et bonne, il s'écriait : — Oh! c'est affreux ! cette jeune fille ainsi sans raison , sans avenir , sans bonheur ! un auge qui souffre I... oh ! mon Dieu I...

Et il s'accusait , s'irritait contre lui-même ; puis, sans savoir au juste ce qu'il restait de cette raison brisée, il lui parlait, l'interrogeait, la suppliait, et, tombant aux genoux de celte femme insensible, il lui adressait des prières qu'elle n'entendait pas.

Élénore sortit lentement de son apathie, regarda Yves avec une légère surprise; ses mains ranimées touchèrent ses cheveux et son visage avec hésitation et inquiétude , pour s'assurer que ce n'était pas sa vision ordinaire ; puis, examinant cet air de tendres.se et de pitié qui semblait l'étonner, écoutant attentive et silencieuse des mots qu'il continuait de prononcer au hasard , comme ces mots caressansdits sans but à l'enfance, l'expression céleste d'une joie indicible rayonna sur sa pâle figure , et elle s'écria avec ravissement :

— Mais c'est lui 1 lui I... Et ses bras retombèrent autour du cou dujeune homme, comme pour retenir celui qu'elle craignait de voir disparaître ; car elle avait tout oublié , excepté son amour.

En ce moment , la voiture s'arrêtait dans la cour de l'hôtel de madame de Savigny.

rendant qu'Yves de Mauléon aidait Élénore h descendre, madame de Savigny s'a\aiiça jusque sur le perron , avec des démonstrations de surprise et de joie, appelant madame d'Artigues pour la rassurer, et feignant une inquiétude (|ui devait donner à quelques personnes réunies chez elle une grande idée de la vivacité de ses scntimens.

Yves fut forcé d'entrer chez elle... et, pour lui, il y eut d'iioniques sourires, invisibles aux autres... Quant à Élénore, elle avait l'air de s'éveiller d'un songe , et si tout le monde, là, n'eût pas été initié d'avance par madame de Savigny h l'état où la maladie avait réduit ses facultés, rien n'eilt paru aussi singulier que l'aspect de sa physionomie , ainsi que les émotions diverses qui se peignirent successivement sur son visage.

La vue d'Yves do Mauléon avait produit sur elle une révolution soudaine. Ce mal ct.ntinuel , suite de la continuelle vision i]ui s'offrait obstjni'iiient à ses yeux , avait cessé devant la réalile , et, i)endant qu'on la plaignail

GABRIEuLic.

d'un sort aussi funeste, on no soupronnait pas tout son malheur... elle avait recouvré la raison !

Quand on se sépara , Yves avait compris tous les désirs de madame de Savigny, et s'était promis de veiller sur la jeune fille, dont elle s'amusait à jouer le bonlieur et l'existence.

Lorsque Élénoro fut rentrée dans sa cliambro, rien de ses mouveniens ne rappela l'impassible disposition d'esprit qu'elle avait eue jusqu'alors. Animée, mais par le désespoir, elle avait compris aussi que madame de Savigny voulait la faire servir h troubler un bonheur que sa vengeance ne pouvait supporter : elle avait senti en même temps que, si elle avait dn la force contre la haine, elle n'en aurait pas contre l'amour.

Sa résolution fut prise alors. Tirant de son doigt la bague que Gabrielle lui avait donnée, à co souvenir d'un jour de confidences, d'amitié et d'espoir, elle pleura 1... puis elle enveloppa cette bague dans une feuille do papier à l'adresse de Gabrielle, et pria sa femme de chambre do la porter le lendemain matin... Ensuite, restée seule, elle prépara, avec une attention très minutieuse et très calme, des vOtemens simples qu'elle plaça près de son lit, et, voyant qu'il était trois heures du malin, elle voulut chercher un moment de repos 1 L'irritation qui depuis longtemps nuisait à son sommeil avait cessé ; elle dormit profondément jusqu'à sept heures, se leva, s'habilla seule, avec une robe brune, un chapeau noir, un manteau de couleur foncée; prit quelque argent, et, guettant le moment où personne ne pouvait s'apercevoir de sa sortie , 'elle quitta l'hôtel de madame de Savigny à pied, par un temps sombre et glacé.

Arrivée près du quai, Élénore parut surprise de trouver autant de. mondel Peu habituée aux rues et à leur mouvement ordinaire , elle avait compté sans doute sur une solitude complète, à une heure où peu de personnes étaient levées parmi celles qui l'entouraient; elle hésita... puis proposa à une voiture de place, qui passait près d'elle, de la conduire à Sèvres.

Elle se rappelait avoir fait là une promenade sur l'eau avec madame de Savigny... Le calme et le sang-froid qui avaient présidé à sa résojulion, comme à toutes ses actions, depuis la veille au soir , ne se démentirent pas une minute... Pendant la route, elle récita lentement toutes les prières qu'elle savait... puis, quand la voiture s'arrêta , la jeune fille respira comme quelqu'un qui arrive après de longues fatigues au terme désiré d'un voyage... et, sautant légèrement sans même s'aider du marche pied, elle sentit tout à coup un bras protecteur qui entoura sa taille. Il l'aida à franchir un fossé qui bordait la route, et la porte d'un mur qui le dominait, et ne la di'posa que hors du regard dos passans, dans le parc élégant d'une jolie maison qui semblait inhabitée.

Effrayée, interdite... Élénore ne put que s'écrier :

— Yves de Mauléon ! C'était lui, en effet.

Yves ne s'était pas couché : inquiet sur Élénore, il avait écrit quelques ligues pour la prier de veiller elle-même à sa siiroté, et de choisir un autre asile que la maison do madame de Savigny : puis il avait (XMisé que cotte innocente lettre pourrait encore, par quelque maladresse, être pour la jeune fille une cause de chagrin , et il s'était décidé à veiller lui-même. Fatigué d'une nuit sans sommeil, cherchant l'agitation pour échapper à sa pensée, il était sorti dès le matin , et rien ne [lUt exprimer sa surprise, quand il reconnut Élénore, seule, à pied, dans la rue à pareille heure. Il lasuivit, et lorsqu'elle moula en voiture, il se jeta dans un cabriolet de place qui ne quitta plus le chemin qu'elle avait indiqué.

Cette course , le lieu, l'heure... tout lui révélait un funeste projet, dont il devait et voulait empêcher l'exéoulion ; et quand la voilure .s'arrêla, encore incertain sur ses projets, sans penser à l'avenir, occupé seuloinent du danger présent, il avait pris la jeune fille dans ses bras, l'avait portée dans une maison qu'il connaissait ; et là, seul avec elle, il cédait à l'impression du moment. Un petit salon, au

rez-de-chaussée , avait reçu Élénore , trop étonnée pour faire aucune résistance; et quand Yves lui disait :

— Vous ne répondez pas, Élénore ? vous n'osez pas nier le cruel projet qui vous conduisait 1 Quoi 1 si jeune et si belle, vouloir renoncer à la vie? Quoi! donner un pareil remords, un pareil désespoir? Obi c'est affreux 1

Et Yves ne pouvait retenir ses larmes , en voyant celte frôle et charmante créature qui le regardait avec tendresse... et disait :

— Que faire en ce monde? Qu'ai-je à attendre, à espérer? Qui pense à moi , pauvre fille sans parens... sans amis ? Dupe de l'amitié , dupe de l'amour .... n'ayant devant moi qu'une longue suite de jours malheureux !... Ne vaut-il pas mieux mourir? On ne dira pas même : Elle n'est plus 1 Qui sait si j'existe, si je souffre, si je meurs à chaque instant ?

Ces paroles no furent point prononcées ainsi, de suite , mais, sans cesse interrompues (lar tous les mots consolans qu'Yves pouvait trouver : et quand les mots ne se présentaient plus, quand la douleur vivo d'Elénore semblait audessus des paroles... il baisait ses mains délicates... les pressait sur son cœur. C'était encore les innocentes caresses qu'on prodigue à l'enfance pour apaiser de naïves douleurs! Mais la jeune fille était belle et passionnée; Yves avait vingt-six ans ; une émotion violente avait agi sur leur âme à tous deux !... et ils étaient .seuls.

Cependant Gabrielle avait reçu la bague d'Elénore : effrayée et inquiète, elle avait couru la chercher; elle était arrivée quand sa fuito agitait toute la maison, et avait imaginé , seule, à pied, de remonter la rue, où ses questions à des marchands parvinrent à la mettre sur les traces do la fugitive, jusque sur le quai. Là , elle apprit encore que celle qu'elle cherchait avait indiqué tout haut le lieu où elle voulait se rendre. Gabrielle, éperdue, se fit conduire sur ses pas : ses questions et ses recherches la menèrent enfin à cette maison qui lui était connue. Dans les jours qui précédèrent son mariage, Yves de .Mauléon avait parlé de la louer ou de l'acheter, pour garder à sa grand'mère, tout près de Paris, un séjour agréable, où ils pour- ^ raient au^si parfois trouver les plaisirs do la campagne sans s'éloigner de la ville.

Un de ses amis absent en était le propriétaire , et voulait s'en défaire : Yves de Mauléon y élait venu souvent, et les gens qui gardaient cette habitation le connaissaient.

Gabrielle apprit d'eux, en arrivant, qu'il y était depuis le matin avec une jeune femme qu'ils désignèrent do manière à ne pas lui laisser de doute que ce ne fiit Élénore. Alors, ayant cssayàde donner à sa venue et à sa conduite (les raisons naturelles, elle remonta tristement dans la voiture qui l'avait amenée, et pensa que si son ancienne amie n'avait pas voulu garder un gage de leur muliielle afïeclion, en n'était point pour les funestes projets qu'elle lui avait d'abord supposés.

Absorbée dans ses tristes réfieTions, elle voyait h peine les objets qui passaient sur la route à cùié d'elle : seulement il lui sembla un moment qu'un regard profond et perçant, ayant pénétré jusqu'à elle, d'un cabriolet venant de Paris, et se croisant avec sa voiture, un léger cri de surprise s'en était échappé. Mais la marclie des chevauten sens contraire l'ayant trop rapidement séparée de celui (|ui passait ainsi , elle no fut pas enlièn^nient convaincue qu'elle ne s'était point trompée en croyant reconnafire monsieur Simon.

Comme elle rentroil, cherchant quel prétexte elle pourrait donner si madame de Fonlenay-Mareiiil l'inlerrofreait sur .sa .«orlie matinale, on venait la prévenir que sa mère, madame Rémond, arrivéedepuismie heure de la campagne, lui faisait dire de venir à l'iiislant la trouver. Après avoir chargé une femme de chambre d'annoncer celte nouwlle à la marquise, Gabrielle se rendit chez sa mère ; elle y rencontra Georges Rémond.

La bonne madame Rémond fut d'abord si transportée de la joie de revoir sa fille , qu'elle ne pensa qu'à l« lui témoigner par de vives caresses.

MADÂÎIE ANCELOT.

— Mais, s'écria-t-elle ensuite, que de choses tu vas avoir à me dire!.... et vo.yons un peu comment te va le mariage !... Plaçant sa fille en face de la fenêtre , elle se mit à l'examiner. — Il faut donc que ce soit le froid du matin, continua-t-elle, car je ne vois plus ces belles couleurs que je t'ai laissées en partant. Il est vrai que le temps est glacial : je me sens moi-m?me toute malade d'en avoir souffert pendant le voyage , et, tiens, cela t'a rougi les yeux comme si tu avais pleuré !... Une inquiétude traversa le cœur de la mère... — Ah çà!... tu n'as pas de chagrin, au moins?

Gabrielle s'efTorra de sourire en disant :

— Non, maman!

Les yeux de Georges montrèrent de l'incrédulité.

— A la bonne heure, reprit madame Rémond sans être encore parfaitement rassurée ; c'est qu'il ne s'agit pas vraiment de donner deux millions à un gendre pour qu'il fasse pleurer votre fille ! Conte-m.oi tout, je veux tout savoir ! D'abord, ce beau mari est-il bien amoureux? Gabrielle s'approcha vivement du feu dont un morceau de bois enllammé venait de rouler, et fut tellement occupée du soin de le remettre à sa place, qu'elle parut n'avoir pas entendu la question de sa mère. Madame Rémond recommença exactement la même phrase. Gabrielle, encore penchée vers le foyer, se tourna vers sa mère : le feu avait coloré son visage. Madame Rémond se mit rire en disant : — Eh bien! te voilà rouge comme une cerise!... Ces jeunes femmes sont étonnantes ; tout les effarouclie : je ne suis pas capable pourtant de dire des inconvenances. C'est peut-être parce que ton cousin Georges est là?... mais un parent, un cousin, est-ce que ça doit gêner pour ce qu'on peut avoir à dire... en famille? et on peut bien, je crois, demander à sa fille si le mari qu'on lui a choisi est amoureux, comme ça se doit, au moins dans le commencement, et comme ce sera, j'espère, jusqu'à la fin. Gabrielle sourit doucement à sa mère sans répondre. — Allons, il paraît que tu ne te plains pas... dit madame Rémond. Mais, estce que tu as déjà pris les manières de toutes ces princesses du faubourg Saint-Germain, qui ne parlent que du bout des lèvres, qui ont l'air de ne pas oser remuer? Tiens, vois-tu, je ne sais si ces façons-là sont ce qu'on appelle lo bon genre, mais ça me semble bien drôle... en vérité! Ton mariage avait plutôt l'air d'un enterrement que d'une noce ! pas un petit mot pour rire ! Et parce que je me suis permis une légère plaisanterie, qui n'était pourtant presque pas plaisante, ton mari a fait une grimace !... Va, j'ai bien vu cela !... et si j'ai quitté Paris dans cette mauvaise saison, si j'ai été à la campagne, où j'ai attrapé, je crois, un refroidissement, c'était, à vrai dire, pour ne pas être obligée d'assister à ces premiers jours qui me navraient le cœur; pour ne pas aller chez cette marquise, ta bellemère, car elle est ta belle-mère , à toi , ma fille, toute grande dame qu'elle est! et je ne voulais pas me trouver dans celte maison si triste, où, quand on lait une visite, chacun a l'air d'avoir peur des autres; où l'on parle bas conmie s'il y avait là quclipie malade dont on craignît de troubler l'agonie ; où, à force de soins et de précautions pour alfaiblir le son de sa voix, diminuer ses mouvcmens, retenir ses paroles, et ne jamais ni rire, ni se fAcher, ni gesticuler, on ressemble à <lcs automates, à des figures de cire, ou à des gens empaillés... Gabrielle regardait sa mère avec ctcftinement : elle avait déjà perdu l'Iiuliilude de ses manières rudes et incultes. C'était quelque chose pour la pauvre ji'uno fenune (|ue do forcer ainsi son atlenlion, et de la faire sortir des trisli'S impressions ipii l'accililaient ; mais, sans le vouloir, madanif; Uémond l'y ramena bien vite. — Ce voyage, mon enfant, n'a pas été perdu pour toi : j'ai fait, dit-elle, tout ce dont nous avions parlé dans les joursqtii ont précédé ton mariage. J'ai mis les ouvri(>rs en train, et madame Rainel, qui est toujours là, bien con- (ent(! (juo tu lui aies assin'é une pension pour sa vie, et un logement au cliAteau d'ArnouvJlle, (|ui est pour elle lo monde entier, celle bonne femme, tout en faisant sa tapisserie, car elle ne fait que cela, surveillera les travaux. Elle

a bien compris tout ce que tu as écrit pour les arrangemens, et, quand tu iras au printemps avec ton mari, vous aurez là pour votre tèle-à-tète la plus belle habitation du monde. Georges passa la main sur son front. — La galerie sera repeinte, redorée, et les tableaux nettoyés! Imagine que dans les portraits il y en a plusieurs qui ressemblent à Ion mari : c'est cette même figure si fière; car il a l'air fier, quoique vraiment il ait quelque chose d'aimable quand il vous sourit. Ah I c'est un homme, vois-tu, à tourner les têtes des femmes !... Prends-y garde I je te dis ça, moi qui connais les choses de la vie.... et je te conseille de bien veiller à ce qu'on ne te l'enlève pas... car, entre nous soit dit (et c'est mon devoir à moi la mère de te prévenir des dangers qui pourraient troubler ton bonheur) , dans les gens de la belle société, les maris ne se piquent pas trop d'être fidèles. Ce n'est pas comme chez nous autres ; quand je dis nous autres, c'est anciennement ! A présent, nous ne faisons plus partie de ce monde-là, où les maris travaillent et où tous leurs plaisirs sont de venir le soir retrouver leurs femmes ; ce n'est plus ça ! Au reste, mon enfant, tout dépend un peu de toi ; dans les premiers temps, les maris sont toujours charmans : il ne faut pas leur en laisser perdre l'habitude, voilà tout! C'est du commencement que dépend tout l'avenir, demande plutôt à ton cousin!

Georges restait immobile, les yeux attachés sur Gabrielle qui cherchait à éviter ses regards.

Elle avait trouvé moyen de se placer à contre-jour, de façon à'ce que son visage ne fût pas éclairé : puis elle avait à chaque instant quelque chose à prendre sur une petite table posée derrière elle, en sorte que jamais madame Rémond ni Georges ne la voyaient complètement. C'est que la jeune femme sentait les paroles de sa mère toucher juste à quelques-unes des blessures douloureuses de son cœur ! et que, malgré ses eflorts, elle craignait que les impressions de son âme ne passassent sur son visage. Mais elle comprit pourtant qu'il fallait enfin se décidera avouer franchement sa situation ou à tromper entièrement sa mère ; et son esprit juste et vif devina quelles suites fâcheuses aurait une confiance illimitée. Elle pensa qu'elle serait excusée par ses motifs, en s'écartant d'une vérité trop dangereuse pour tous.

Quand madame Rémond ajouta :

— Tu as quelque chose... pour être ainsi triste et silencieuse sans bouger, toi qui ne savais pas rester cinq minutes en place 1 Gabrielle se leva vivement de son siège, et, essayant de reprendre quelque chose de sa gaieté passée, en imitant du moins ses anciens enfantillages , elle sauta légèrement sur les genoux de sa mère, puis, riant au milieu de folles caresses, elle chercha dans sa mémoire les innocens badlnages et les mots pleins de joie qui s'échappaient jadis de ses lèvres sans qu'elle y pcnsAt. — A la bonne heure! dit enfin madame Rémond, te voilà comme je te désire ! Tu es contente, n'est-ce pas? Ion mari est aimable et bon pour toi?

— Oui, maman.

— Ta belle-mère ne t'ennuie pas trop?

— Non, maman.

— Tu as tout ce que tu désires

Elle embrassa sa mère, et le baiser étouffa un peu ces deux mots :

— Oui, maman.

— Eh bien! alors sois gaie comme autrefois iJe commençais déjà à m'inquiéter ; je m'en sens toute malade.... et puis ce froid de la roule...

Gabrielle à son tour s'inquiola : madame Rémond semblait soufirir, elle passa même dans sa chambre, laissant sa fille et Georges au salon.

La jeune femme res[)ira plus librement ; et, ne contraignant plus la vive douleur qui l'oppressait, des larmes brûlantes et longtemps retenues coulèrent sur son visage; elle oubliait qu'elle n'était pas seule.

— Gabrielle ! dit Georg(\s d'une voixémue.

Elle se leva, comme éveillée au milieu d'un rêve, regarda son cousin et dit :

—-Georges... n'apprenez jamais à personne que vous m'avez vue pleurer.

— Je savais déjà, reprit-il, que vous n'étiez pas heureuse. Elle parut surprise en écoulant ces paroles. — Quel funeste mai'iagel Ah ! pourquoi la fortune est-elle venue mettre entre nous un triste obstacle ? pourquoi... un autre qui n'était pas digne d'un tel bonheur...

— Georges, dit avec calme et dignité la jeune femme... vous vous trompez peut-être sur la cause de mes larmes, je n'accuse personne.... je ne me plainsde personne, et.... sans doute la vie n'est pas telle que je lavais imaginée!... elle est difficile souvent et cruelle quelquefois... mais il peut y avoir des malheurs pour les uns, sans qu'il y ait de torts pour les autres.

— Ah 1 s'écria Georges, tous ne parviendrez pas à me tromper; mais je respecterai vos secrets, comme je lespectc aussi... celte vertu que j'admire... Gabriclle,ne voyez en moi qu'un frère, qu'un ami !... S'il est au fond do mon cœur d'autres senlimens, je les tairai ; vous ne verrez qu'une sainte amitié... qui vous consolera peut-être... ou du moins pourra pleurer avec vous ! Le cœur a besoin d'affection, la pensée de confiance, et vous êtes seule!.... Vous l'avez dit, et je le vois, tout est renfermé dans votre âme... S'il vous échappe un mot, que vous rétractez bien vite, c'est que la douleur déborde malgré vous qui la retenez... Gabrielle, pour vous qui n'aimez personne, pour moi qui n'aime que vous... acceptez un ami....

Gabrielle prit la main qu'il lui tendait, et, essuyant une larme, elle dit un peu émue :

— Georges.... vous êtes mon parent.... vous êtes mon ami... et, placé naturellement près de moi, votre cœur si bon, votre esprit si distingué, votre expérience de cette vie que je commence seulement à deviner... ce besoin d'afi'ection que je sens si bien... oui, tout me ferait un bonheur de votre amitié 1... Mais, ajoula-t-elle en hésitant un peu... Georges, vous êtes... jeune... et moi j'ai seize ans!... J'en sais assez déjà des idées du monde, et ce sont aussi, il faut le dire, celles du village, pour savoir qu'une jeune femme et un jeune homme seraient mal jugés si on les voyait trop souvent se chercher et se parler. Il y a des plaisirs innocens qu'on ne peut se permettre parce qu'ils ne seraient pas supposés tels. Georges , c'est à regret , mais au contraire, pendant que je suis seule ici... venez-y moins ; il le faut! Un jour, (|uand le temps aura passé, en apportant la raison pour nous guider et la justice pour nous juger, eh bien ! vous retrouverez une amie, unt^sonir! Adieu !

En disant ces mots d'une voix troublée annonçant que sa résolution n'était pas prise sans regrets, Gabrielle quitta le salon pour entrer chez sa mère. La chaste fille remplissait tous les sévères devoirs de la femme sans en avoir eu les bonheurs, et sans se douter quo cela s'appelait des sacrifices et des vertus.

Madame Rémond souffrait assez gravement, elle se mit au lit. Gabrielle écrivit à la marquise qu'elle resterait chez sa mère malade. La journée et la nuit se pas>èrent ainsi.

Une fièvre assez forte avait saisi madame Rémond; sa fille la veilla. Vers les deux heures du matin, la malade s'endormit d'un profond sommeil; et la jeune fennne, ayant envoyé se coucher la tille qui veillait avec elle, so trouva seule enfin livrée h ses pensées...

Seule, comme elle devait l'être toujours! L'amitié qui charme la vie, l'amour qui peut consoler de ses malheurs, tout lui mani|uait! Gabrielle prit alors de petites lablelles couvertes en velours bleu, cadeau de noces de madame de Fonlenay-Mareuil, et qui renfermaient le portrait d'Vves de Mauléon : elle regarda longtemps ces traits si nobles, cette belle physionomie, et elle pleural...

— Près d'une autre! dit-elle ; tout est fini .. et sa main écrivit sur l'ivoire des tablettes les mots iju'elle prononçait : Ah ! s'il m'eût aimé ! le ciel ne m'a donc pas trouvée digne d'un tel bonheur... et pourtant!...

Sa pensée se reportait malgré elle vers cette maison isolée où Élénore avait retrouve Yves de Jlauléon, où tous deux ensemble l'oubliaient I... Elle so lovait alors, marchait vi-

rement... prenait un livre... essayait de lire, et retombai dans la même pensée : Yves près d'Elénore ! Aucun tourment n'avait été épargné à la jeune femme ; elle souffrait maintenant du plus violent de tous, d'une amère et cruelle jalousie.

La nuit tout entière s'écoula sans qu'elle cherchât même un repos qui la fuyait. Le matin, quand le jour parut, la fatigue, les regrets, l'inquiétude et l'agitation lui avaient donné une espèce de vertige. Elle reçut alors un billet de la marquise, demandant de ses nouvelles, et s'informant si monsieur de Mauléun était avec elle, parce que, disait sa belle-mère, il n'était pas rentré la veille, et n'avait point couché dans l'hôtel les deux dernières nuits.

Gabrielle rassembla toute sa présence d'esprit et tout son courage pour répondre ce peu de mots :

« Ne vous tourmentez pas, madame, il n'est rien arrivé » de fâcheux à monsieur de Mauléon. Je sais qu'il est à la » campagne près de Paris; vous le reverrez sûrement bien- » tôt. La santé de ma mère me donne assez d'inquiétude » pour que je ne puisse la quitter; excusez-moi donc de » vous laisser ainsi seule, et croyez au tendre respect de » celle qui est heureuse et Uère de pouvoir prendre le titre » de votre fille.

Mais quand ce billet fut parti.... cette absence d'Yves de Mauléon, cet oubli complet de toutes choses pour Elénore, vinrent accroître et alimenter cette cruelle angoisse de la jalousie. Sa pensée ne quittait plus cette maison bien connue ; elle se rappelait le salon qu'elle avait une fois visité avec la marquise et Yves de Mauléon ; elle l'y cherchait, l'y voyait près d'Elénore ! Elle inventait des paroles d'amour qu'elle n'avait jamais entendues; elle les lui prêtait, elle entendait sa voix sonore, dont la douce puissance imposait et charmait, et celte voix les disait à une autre, ces chères paroles '... La belle figure d'Yves de Mauléon se présentait aussi h elle, avec cet aspect grave et sévère, qui devenait si gracieux par un sourire, si tendre par un regard. La jalousie, cette passion qui peut rendre le cœur frénétique, ôter la raison et mener jusqu'au crime, prenait , dans la jeune femme encore tout innocente , un cacactère de tendresse et non d'emportement ; elle avait plus de douleur que de colère. C'était le cœur et non l'orgueil (lui soulïrait! .Mais là , seule près d'une malade dont la mort pouvait la plonger dans un nouveau désespoir, dont la vie ne pouvait la consoler, ce qu'elle souffrit ne pourrait s'exprimer. Et, pendant ce temps, que faisait-il, lui?....

MOIfSIBCR SIJION.

Yves était près d'Elénore, sous le charme de celle passion de jeune lille qui ne s'était jamais exprimée que par le silence. Il \'iyait cet être soutfrant, quia\ail cherche la mort pour échaiiper à des regrets causés par lui ; et il ci-dait à l'impression du moment, oubliant le passe et ne prévoyant pas l'avenir.

Elénore disait :

— Oui, je \oulais mourir, moi qui no liens h personne, qui n'ai personne sur la terre pour me regretter ou pour m'aimerl mais j'étais folle, et ma raison revient avet' le bonheur. Won isolement, mais c'est la liberté! Depuis que je no vois plus ces regards hostiles qui me poursuivaient ; depuis que jo suis ici , où il me .«^Mublo que le monde no peut venir me trouver, où jamais [H^rsonno ne troublera ma solitude, jo me sens forte et heureuse. Oui, je suis in-

MADAME ANCELGT.

dépendante! rien ne m'attache ni aux lieux, ni aux choses, ni à qui que ce soit ! Cette habitation est isolée; elle est libre, on peut l'avoir; ma fortune est plus que suffisante, je resterai ici: j'achèverai de rompre ces faibles liaisons que ni l'amitié, ni la parenté n'a formées ; je vivrai seule dans ce lieu; je n'y verrai personne, seulement vous y viendrez, vous ! vous seul !... votre voix sera la seule que j'entendrai! jamais je ne pourrai entendre que vous ! mes yeux ne verront à l'avenir que votre figure! Ce ne sera pas une vie nouvelle pour moi : n'est-ce pas ainsi que je vis depuis que je vous ai vu ?

Quel jeune homme n'eût trouvé do tendres paroles et des soins caressans pour repondre à de tels discours ! D'ailleurs, n'était-il pas irrité contre Gabilelle? ne cherchait-il pas à l'oublier? ne voulait-il pas se venger? Yves de Mauléon adoptait et partageait donc tous les projets de la jeune fille... Il veillait avec une tendresse presque paternelle sur cet être qui lui confiait son avenir; il aimait Gabrielle comme une puissance qu'il voulait soumettre ; il aimait Elénore comme une esclave soumise à sa puissance.

11 avait pourvu autour d'elle à tout ce que l'enfant rêveuse eût oublié; un grand feu réchauffait la jeune fille glacée par l'air du malin, et la défendait contre un froid qu'elle ne ressentait pas... A chaque instant le charme d'Elénore se faisait sentir davantage, et Yves, incapable de mensonge à côté de sentimcns vrais, Yves qui n'eût jamais promis à la bonne foi ce que sa volonté n'eût pas eu l'intention d'accomplir, disait à la jeune fille :

— Ce sera donc vous, Elénore, qui consolerez ma vie si triste! car tout m'a manqué aussi ; mes espérances se sont dissipées, l'une après l'autre , sans avoir jamais tenu ce qu'elles m'avaient promis. Ici, près de vous, je viendrai chercher tout mon bonheur et toute ma joie.

Et Elénore, pouvant à peine croire à une telle félicité, ne pensait même pas qu'elle devait la payer de sa réputation d'abord, et de plus que cela sans doute. Un indicible ravissement brillait dans ses ycu^ et se communiquait à celui qu'elle aimait et pour qui elle oubliait la terre et le ciel.

Le bruit d'une porte s'ouvrant brusquement, et une voix troublée par l'émotion, vinrent les frapper tous deux de surprise et presque d'épouvante ; et, dans le salon où Yves tenait entre ses mains la main tremblante d'Elénore, ils virent paraître monsieur Simon.

— C'était donc vrai , s'écria le vieillard ; c'était donc vrai ! Ah 1 cette affreuse douleur manquait à toutes les autres !

— Monsieur Simon , dit Yves de Mauléon, d'un ton hautain qui lui reprochait son indiscrète présence, que venezvous faire ici?

Le vieillard le regardait avec surprise et douleur : il n'y avait pas de colère sur ce pâle visage décomposé par une affreuse souffrance.

— Ce que je viens faire! dit-il, se justifiant comme s'il eût été plus malheureux qu'offensé de la question, ce que je A'iens faire I quand vous allez perdre et déshonorer ma fille.

Tous trois restèrent immobiles et silencieux.

Cependant il se mêla un mouvement de joie à la surprise d'Yves de Ma uléon ; et il ne comprit pas lui-môme comment il n'éprouvait pas plus de chagrin do ce qui venait de les séjiarer!

Elénore était toute h l'étonncment.

— Mon Dieu ! s'écria le vieillard afnigé, c'est donc en vain que je me serai privé do mon enfant, que je lui aurai ôté le nom de son père, afin de lui en iMor aussi le malheur et la honte! elle n'aura pu échapper h la punition du ciel que je voulais détourner do sa tête innocente, et les fautes des pères retombent donc sans pilié sur les enfans I

Elénore, attendrie et éclairée par ces paroles, sentit tout ce que son pèro craignait et tout en (|u'clle avait bravé ; mais elle no voulut pas laisser au vieillard cette douleur profonde.

— Mon pèro, dit-elle, votre fille est bien malhourcuso,

sans doute ; mais pas autant peut-être que vous semblez le redouter.

— Et comment se fait-il, s'écria Yves de Mauléon entraîné malgré lui par la surprise, comment se fait-il que chaque instant important de ma vie soit marqué par votre présence? que moi, qu'aucun lien n'attache à vous, je sois l'objet de cette continuelle surveillance? Ah ! il faut enfin que je découvre un mystère trop étonnant pour qu'il ne cache point un secret sans pareil.

— Ce secret de malheur, reprit monsieur Simon tristement, mais avec plus de calme, est le secret de ma vie... et je vais vous l'apprendre ; vous verrez que si toutes les passions ont leur délire, toutes ont aussi leurs remords, Celle qui m'entraîna était la plus funeste de toutes ; elle était sans douceur, sans plaisirs ; elle n'avait que d'amères douleurs et d'indicibles tourmens. Que de regrets ne no m'a-t-elle pas coûtés 1 tant de larmes n'ont donc pas racheté mon crime, puisque le bonheur de ma fille doit encore le payer ! Yves fut touché de cette profonde émotion : il voulut consoler le vieillard ; mais celui-ci le regarda presque égaré et continua. — Ah ! c'est donc vous , vous que j'ai sauvé de la mort, que j'ai préservé de la ruine, que j'aurais défendu au péril de ma vie 1 vous à qui j'ai donné une belle et vertueuse compagne 1 Tout cela n'a donc pu vousilésarmer, expier le passé ! Le ciel et les hommes ne pardonneront donc jamais ! Et pourtant si vous saviez ce que j'avais scuft'crt, ce qui, pendant des années, avait amassé dans mon cœur une fureur insensée, ah ! vous pardonneriez peut-être !

— Parlez donc, s'écria impatiemment Yves de Mauléon, parlez 1... vous ne sortirez pas d'ici que je ne sache enfin ce que depuis si longtemps vous me cachez et que j'ai tant de fois souhaité connaître.

— Ah! dit le vieillard, vous le voulez... ce secret... que moi j'ai vainement voulu oublier, ce crime que le ciel ne se lasse point do punir et les hommes de venger, peutêtre que vous l'avouer déchargera mon Ame d'une partie du poids qui l'accable ; vous me maudirez , vous me tuerez peut-être, mais ma vie m'est depuis longtemps odieuse, etqui mêla prendra me délivrera d'un lourd fardeau! Il s'arrêta quelques instans : personne n'osa rompre le silence auquel l'aveu d'un secret semblait donner quelque chose de solennel. — Le marquis de Fontenay-Mareuil... dit enfin monsieur Simon; puis il s'arrêta encore.

— Mon grand-père! s'écria Yves de Mauléon, je sais déjà qu'il vous fut connu.

— Pendant quinze ans, reprit le vieillard, nous ne nous sommes jamais quiltés.

— Sa mort afi'reusc fut la ruine de notre famille et le désespoir de ma pauvre grand'mère.

— Ce fut un plus horrible malheur encore pour un autre !

— Que dites-vous?

—Oui, un épouvantable chagrin ! pis que cela, un éternel remords !

— O ciel 1

— Êcoutez-moi I No vous hâtez point de juger et do maudire! Mais pour me faire écouler et comprendre, i faut que remonte bien loin dans mes souvenirs... il faut que ma vie, ()ue mon enfance vous soient connues!

— Parlez donc... que rien ne soit plus un mystère dans vos actions qui m'étonnent , dans vos paroles qui m'effrayent! je veux tout savoir! et votre (ille aussi doit apprendre pourquoi vous lui cachiez son père?...

— Oui, elle aussi connaîtra... tous mes malheurs... elle aussi me maudira, sans doute...

— Oh ! dit Elénore, et sa main chercha celle do monsieur Simon pour la presser avec tendresse ; les torts même d'un père... no pourraient inspirer que des larmes à sa fille.

Alors lo vieillard commença d'une voix triste et lente.

—Simon et un nom de baptême connu seulement do ceux qui me virent heureux enfant, et de ceux aussi qui me ri*

GÂSRIELLE.

renl plus tard... bien malheureux I Dans ma jeunesse, dans mes jours d'espérance, j'en portais un autre, celui do ma famille, que je quittai par respect pour elle, par crainte pour moi : je m'appelle Simon Randal !

— Randal 1 s'écria Yves se levant brusquement de son siège et reculant avec elTroi ; le précepteur, l'ami de mon grand'père, celui... (|ui...

— Arrêtez ! dit le vieillard... Avant de prononcer ces terribles paroles, avant d'aprendre à ma fille combien je suis coupable, ah 1 laissez-moi lui dire... et vous dire à vous aussi... combien j'ai soufl'ert... Oh 1 je vous en supplie, écoutez-moi !

— Poursuivez donc?

— Je ne me souviens guère des jours qui précédèrent mon entrée au château d'Arnouville; j'étais enfant, élevé dans une ferme que faisait valoir mon père, et qui appartenait au vieux marquis de Fontcnay-Mareuil. J'avais six ans quand il imagina de me choisir pour 6tre le compagnon des jeux et des éludes du jeune Fernand, son lils, qui élaità peu près de mou âge, et dont ma mère avait été la nourrice 1 Nos jeux furent ceux de tous les enfans, l'égalité y présidait comme la gaieté. Ma mère en m'embrassani, m'avaitdit: « Simon,souviens-toi de céder toujours aupe/it marguis!» C'étaitainsi que les domestiques, jardiniers et fermiers désignaient entre eux le jeuneFernand. Mais dans les amusemens que nous partagions, comment se souvenir de cette fugitive recommandation? Seulement il y avait une espèce de tendresse dans la protection «jue ma force phvsique accordait à sa faiblesse. C'était un joli enfant blond, délicat et frêle. Cette délicatesse venait surtout des soins trop minulieux qui l'entouraient, et des précautions trop grandes prises poyr conserver ce cher et unique héritier. Mon entrée au château fut le commencement d'une nouvelle méthode d'éducation adoptée par la famille que Rousseau avait provoquée par ses ouvrages et Vicq-d'Azyr par ses ordonnances. A partir de cette époque, l'enfant fut donc abandonné à lui-même dans le parc du château, et livre aux exercices rudes et bruyans, pour lesquels surtout mon introduction près de lui avait été décidée.

« J'appris cela plus tard. En ce moment, ma mère avait vu seulement une récompense de ses soins dans l'offre qu'on lui fit de se charger à jamais de moi; et, simple fermière ayant une nombreuse famille, elle avait vu avec joie la possibilité de placer un de ses fils dans une situalion au-dessus de son état, où il serait plus heurcuv, croyait-elle. Pauvre mère I... Elle a vécu assez pour voir l'enfant élevé dans le château revenir pleurer dans sa chaumière 1

» Mais je ne l'accuse point. Si sa volonté n'eût pas disposé de mon avenir avant qu'il me fût possible de le comprendre, ma volonté, à moi, en aurait disposé de même dès que je l'aurais eu compris. L'instinct d'une vie différente de celle que menaient mes égaux, d'une vie d'intelligence et de pensée, fût venu certainement me tourmenter dans mes occupations champêtres I Soulement, connne mon pauvre village n'offrait à mes yeux, à côté de nos rudes travaux, que le studieux magistrat et le paisible curé, sans doute le modeste presbytère où ce dernier étudiait, rêvait et priait, serait devenu le but et le terme de mes espf'rances ambitieuses, si mon séjour au château ne leur eût ouvert une carrière sans bornes.

» Je vois encore, moi vieillard prêt à descendre au cercueil, je vois encore l'étonnement do l'abbé Duval, précepteur du jeune Fernand, quand, pour la première fois, il s'aperçut que mon intelligence dépassiùt celle du noble enfant dont on l'avait chargé il me regarda avec curiosité : Quoi 1 tu sais cela, toi I dit-il avec un profond dédain, lorsque jo récitai la leçon de Fernand. L'enfance a toutes les sensations de l'orgueil au même degré que l'âge mûr; et, si je sentis de la joie do sa surprise, je sentis aussi de son dédain je ne sais quelle souffrance amère (jUG je me rappelle encore aujourd'hui.

1) Il y avait déjà trois ans que j'étais au château ; mais les études ne faisaient que connuencer pour tous deux...

et ce fut alors seulement que chaque jour de la vie se marqua pour moi par quelques rudes paroles de l'atjbé, lui. dont le ton était si doux et si humble avec l'héritier d'une grande famille ! Des différences de tous les jours et de tous les inslans m'apprirent ce que nos jeux ne m'avaient pas révélé, cette immense dislance qui me séparait de l'enfant qui n'avait été jusque-là que mon compagnon dans des exercices où je le surpassais. Les domestiques qui surveillaient nos amusemens voyaient en moi le fils d'un bon fermier, qu'ils connaissaient; car le marquis de Fontcnay-Mareuil prenait tous ses gens parmi les paysans des villagesqui entouraient sa terre, et dont il était seigneur; et ces paysans pauvres, devenus valets, considéraient mon père comme au-dessus d'eux. C'était un égal qui avait fait fortune, et ils me traitaient comme un supérieur. Mais l'abtjé pensait autrement. C'était la troisième éducation dont on le chargeait; elle devait assurer enfin son exist''nce à venir ; son esprit était très borné, et son instruction fort peu étendue, et il avait pris, dans les riches maisons qu'il avait habitées, trop d'immilité avec les grands, trop d'orgueil avec les petits. Il faut de la supériorité d'âme pour vivre noblement auprès de la puissance. Son mépris me blessait sans que je susse encore ce que c'était que le mépris. Il fallut changer mes manièresavec Fernand, lui dire monsieur le comte, et parler respectueusement à l'enfant qui jouait jadis avec moi comme un égal, et qui continua, lui, de tutoyer le pauvre Simon.

« Les parens de Fernand, l'abbé et les domestiques, ne donnaient plus alors d'autre titre à mon petit compagnon que celui de comte, et ne l'abordaient plus qu'avec toutes les apparences du respect. Peut-être, si je n'étais arrivé au château qu'à cette époque, n'eussé-je pas été frappé désagréablement de cet usage; mais j'avais eu trois années presque d'égalité! Le père de Fernand était un de ces nobles esprits qui adoptaient par générosité des idées qui devaient les perdre, ou les sauver peut-être si tous les eussent adoptés. Admirateur de Montesipiieu, ami de Rousseau, et en correspondance avec Voltaire, il tendait les mains à toutes les réformes. Le ciel voulut sans doute le récompenser de sa bonne foi, car il le retira du monde vers la fin de 1786. Il avait espéré le bien, et ne vit pas le mal I Son sort fut heureux. C'était lui qui avait voulu cette égalité d'enfant, et cette vie de liberté agissante et bruyante pour son fils. Fernand s'en trouva bien, car ces trois années firent de l'être débile qui n'aurait pas vécu, ou qui n'aurait eu qu'une fragile existence, un enfant plein de force et d'agilité. Pourtant, il faut tout dire, l'inlclligence ne se développa point en lui avec la môme facilité. Ce n'est pas qu'il en manquât réellement, mais il était incapable d'aucune application. Ce qu'ifa su dans sa vie, il l'a deviné, et point appris : sa pensée allait toujours vite, t't jamais loin; elle était subtile, et non profonde. Son es|>rit était si prompt et si gai, que touti'S Ks leçons de l'atibé étaient résumées par lui aviv une plaisanterie dont nous riions tous, qui mauiiuail souvent de raison, maisqui avait quehiuefoisun côté si original, (|u'il était impossible à la gravité du précepteur de tenir contre ses paroles. Bientût il n'eut plus d'autre précepteur que moi; l'abbé me laissa tout ce soin ; car j'employais à l'étude les heures que le jeune cûoita passait près do ses parens ou à des leçons d'agrément, de danse, etc., que jo ne partageais pas. Mon esprit, avide de connaître, avait à sa disposition la bibliolbè<|ue du château et les avis d'un curé, homme d'une vaste et bonne érudition : j'essayai do faire part à Fernand des connaissances que j'acquérais ainsi; mais, loin que les années apportassent quelque sérieux à cette nature joyeus«>, il devint chaque jour, en grandissant, plus inhabile à toute idée grave ot h tout travail de réflexion : c'était seulement un gracieux et charmant enfant I Ah! je le vois encore... Un jour... Pardon, dit alors monsieur Simon en s'interroiupant, si je m'étends surcx^s détails, et si les stV'nes lie mon enfance se pii>senteul ainsi toutes vivantes à ma pensée i Hélas ! ce .sont les seuls jours «le ma vie où je puisse plonger un jegoid sans effroi I J'aime à me rappeler œs doui iu*-

MADAÎIE ANCELOT.

tans!... Fernand... oui, qu'il me soit encore permis de dire ce nom appris et prononcé par moi avec tant d'affection dans ces premièn.'s innocentes années ! Fernand céd.i à la volonté de sa mère et de son précepteur à regret, quand ils m'imposèrent l'obligalion de ce respect qui nous séparait! Une surveillance continuelle vint m'empèelierd'y mamjuer, car il y avait, pour lesinstans de repos de l'nbbé, un sousprécepteur qui ne nous quittait pas ; mais Fernand imagina un moyen de nous soustraire à l'esclavage pendant les récréations que nous passions dans le parc. Un des exercices violens qui avaient contribué le plus à développer les forces physiques de Fernand était celui de grimper sur les arbres et de nous élever jusqu'à leur sommet : j'avais le premier montré une grande dextérité à ce plaisir d'écolier, mais il avait fini par me surpasser en adresse.

« Il y avait au fond du parc un chêne d'une grosseur et d'une élévation prodigieuse... Nous avions établi des espèces d'échelons dans son écorce noueuse, pour arriver jusqu'aux branches, et de là nous parvenions aisément au centre touffu, où, en élaguant le feuillage, nous nous étions fait comme un nid dans lequel ni le soleil ni la pluie n'auraient pu nous atteindre. Peu de jours après les nouveaux règlemens imposés à notre dissipation, Fernand m'entraîna vers notre arbre chéri, et, avant que l'on eiU seulement deviné notre projet nous avions retrouvé notre ancien asile, où tous deux à cheval sur une grosse branche, nous poussions des cris joyeux...

a Simon, me dit Fernand avec son doux sourire, regarde donc la drôle mine que fait l'abbé tout là-bas !... je le délie bien de venir nous apporter ses ennuyeuses leçons; ici, c'est moi qui suis le maître ! c'est mon empire que cet arbre! et cette branche est mon trône! je le partage avec toi comme avec un frère. Ici donc, point de cérémonie! appelle-moi Fernand comme je t'appelle Simon ; dis-moi toi comme je te le dis ! .. et il m'embrassa. Ce qui se passa en moi je ne puis l'exprimer, j'étais touché, attendri jusqu'aux larmes... et si l'on m'avait dit alors... »

Un tremblement nerveux agita tellement le débile vieillard en cet instant, que sa fille effrayée craignit de le voir succomber à cette violente émotion; et, malgré sa curiosité, Yves, interdit, voulut le forcer à remettre la fin de son récit.

— Non, dit-il, qui sait s'il me serait donné un autre jour pour l'achever ? et je veux que vous sachiez tout! Hélas ! vous allez apprendre pourquoi ces souvenirs sont si chers et si cruels pour moi.

a Pendant toute notre enfance, et même jusqu'à l'âge de quinze ans, nous ne quittâmes point le chSteau d'Arnouville ; et nous retrouvâmes presque chaque jour notre liberté du gros chêne ; cette heure me consolait seule de tout ce que l'abbé me faisiit constamment souffrir.

a Le marquis et la marquise de Fontenay-Mareuil ne venaient que rarement à cette terre, à cause des charges qui les retenaient à la cour. Le marquis était plein de bonté ; mais la marquise était fière et aussi dédaigneuse que peut l'être une femme laide qui n'a pas d'esprit. Tout ce qui ne faisait point partie de la haute noblesse ne faisait point partie à ses yeux de l'espèce humaine. Ah 1 si je parle ainsi de celle qui m'admit sous son noble tait, c'est que les douleurs de mon âme peuvent seules cxplitjuer les erreurs de mon esprit, c'est que je serais le plus odieux des hommes, si je n'en avais pas été jadis le plus malheureux!

o Le jeune comte venait d'atteindre sa quinzième année quand nous partîmes pour Paris. Ce fut là <]ue commencèrent les vrais tourmens do mon existence. Dès le jour de mon arrivi-e, madame la marquise pensa qu'il n'ét:iit pas convenable que je dînasse à sa table avec les grands iju'elle y invitait, et elle décida que je dînerais à l'office! i:iové avec le jeune Comte, partageant ses études, un peu plus Sgé que lui, mon intelligence s'était développéi- de manière à me rendre insupportable la soriété et l'uitimité des gens sans éducation, fjuand même rirn dans cette situation n'eût blus,é ma vanité. Il me fut donc impossible de

me faire à cette idée, et je sortis de l'hôtel un peu avant le dîner.

« L'hôtel de Fontenay-Mareuil que nous habitions était situé rue Saint-Dominique : j'errai au hasard sans connaître les rues où je m'égarais. Je me trouvai bientôt près de l'Ecole de médecine, et j'entendis les voix joyeuses de jeunes étudians qui dînaient ensemble dans une salle à manger du rez-de-chaussée, chez un mauvais traiteur. J'y entrai : ils étaient distribués par groupes de huit ou dix. Je m'étais d'abord placé seul à une table vide, mais je ne tardai pas à aborder l'un d'eux en demandant si un nouvel arrivant pouvait prendre place à leur côté. On m'accueillit avec joie, et je fis honneur au maigre et chétif repas que l'habitude de la table succulente du marquis me fit paraître détestable, mais que les manières pleines de franchise des convives me rendirent délicieux. C'était le plus mauvais et le plus joyeux dîner que j'eusse encore fait de ma vie !

« Je revins tard ; on était inquiet. La vue des étudians libres et heureux et leur bon accueil m'avaient donné courage. Je confiai tout au jeune comte : il obtint de la marquise l'arrangement que je voulais, car, lui, il s'était mortellement ennuyésans moi. Il fut donc convenu que, les jours ordinaires, je reprendrais, comme à la campagne, ma place à son côté ; et que, lorsqu'on m'exilerait de la table aristocratique, j'aurais le droit de dîner où bon me semblerai L

a J'entre dans ces détails pour vous faire connaître ce qui vint mettre le comble à cet orgueil blessé qui tourmentait ma vie. Ce qui acheva d'exaspérer mon âme , ce qui présenta enfin un but réel à mes idées, et ouvrit un champ sans limites à mes vagues espérances, ce furent mes relations avec cette jeunesse ardente, ambitieuse et turbulente, qu'agitaient déjà cette haine des supériorités sociales, ce profond et amer sentiment de l'injustice du sort ou des institutions, qui les donne ou les refuse sans raisons apparentes : enfin toutes ces passions fougueuses qui, longtemps comprimées, s'échappaient alors par de violentes paroles, et devaient se satisfaire plus tard par de terribles actions.

« J'avais parfois des accès de mélancolie à maudire le ciel et la terre, 'et parfois aussi j'espérais! Déjà des bruits sinistres jetaient l'alarme dans cette société brillante; et, quand les inquiétudes commeneaient pour elle, les espérances commençaient pour moi. Je sortais de l'hôtel d'un grand où l'on me traitait toujours avec dédain, souvent avec dureté, et j'allais entendre expliquer, soutenir et développer ce principe d'égalité que tout homme porte en son âme ; je passais ma vie près d'un enfant ignorant... qui n'avait jamais réfléchi sur rien, qui ne comprenait rien, qui devait-être toujours enfant, à tous les âges. Cet enfant, on venait de lui assurer la survivance du gouvernement d'une province 1 et moi, qui avais formé mon esprit par l'étude, moi qui sentais, qui pensais, qui aurais pu agir avec force, courage et raison, je n'aurais obtenu que par faveur un modeste emploi dans queNjuc rang sulbalterne ! Ces idées ne me vinrent pas ainsi tout à coup et dès le premier jour; elles entrèrent successivement, et avec bien d'autres du même genre, dans mon esprit disposé à les recevoir. Elles j; entrèrent surtout quand ma liaison avec les familles de quelques uns des étudians eut agrandi la sphère de mes observations, et quand je me fus rencontré avec quelques individus placés dans la même situation que moi I II y avait alors dans presque toutes les maisons de grands quelques jeunes gens de la classe bourgeoise qui faisaient l'éducation des enfans, ou qui remplissaient les fonctions de secrétaire. Ce dernier titre était devenu le mien depuis que l'éducation du comte était censée finie. Ces jeunes gens, introduits ainsi jusque dans les palais des princes et des princesses do la famille royale, étaient tous choisis d'ordinaire parmi ce que la bourgeoi^ie offrait de plus distiiigui' pour l'esprit et l'instruction, et de moins favorisé sous le rapport de la fortune. Souvent ils avaient acquis, dans la lutte contre la misère et l'obscurité, des forces re-

doutables ; et leur introductiion près de la puissance leur apprenait bientôt les avantages qu'ils devaient envier, les points qu'ils pourraient disputer, et les moyens qu'ils auraient d'atteindre à cette puissance dont ils se trouvaient en même temps et si près et si loin.

» Aussi les plus ardens et les plus habiles parmi ceux qui commencèrent la révolution furent-ils presque tous des hommes qui avaient été ainsi placés près des grands dans la situation inférieure où le sort m'avait mis. Mais plusieurs aussi ont payé cher ce pouvoir qu'ils avaient arraché violemment, et qui ne passa par leurs mains que pour les entraîner avec lui dans l'abîme où ils avaient euxmêmes précipité ses premiers possesseurs,

» Plusieurs familles illustres ouvraient aussi leurs salons à leurs plus rudes adversaires, par curiosité, par mode, par passe-temps. J'en vis venir chez le marcjuis de ceux qui professaient les plus violentes doclrines, et dont les opinions effrayaient et irritaient le plus la marquise. En apparence, rien n'était plus poli et plus respectueux que les manières du marquis avec sa femme; rien n'était plus doux et plus alfectueux que les manières de la marquise avec son mari; mais toutes leurs idées et tous leurs goûts étaient complètement opposés; et il existait entre eux une petite guerre sourde et continuelle, qu'une extrême intimité, ou un grand intérêt à les observer pouvait seul parvenir à connaître dans toute son étendue.

» L'attrait qu'éprouvait le marquis pour les nouvelles doctrines trouvait en opposition une dévotion excessive chez la marquise. Chaque fois que le marquis faisait une démarche , ou établissait une relation dans le sens de ses idées , la marquise en faisait une dans le sens contraire. Plus l'un étendait ses amitiés dans la ligne de liberté et de philosophie où il s'était engagé, plus l'autre les resserrait dans les personnes qu'un rigorisme exagéré distinguait. Quelquefois même les deux partis se trouvaient en présence d'une manière qui amusait la marquise, inquiétait le marquis, m'intéressait vivement, et faisait rire de tout son cœur le jeune comte, qui de sa vie n'a vu que le côté plaisant de toutes choses.

» Ainsi parfois la marquise avait invité à dîner quelques membres du haut clergé connus pour l'austérité de leurs idées et l'intolérance de leurs principes. Le marquis s'amusait, sans la prévenir, à inviter de son côté Diderot, d'Alembert, Lalande, elc. Rien que leurs noms prononcés à leur arrivée bouleversaient les amis de la maîtresse; et il ne fallait rien moins que l'élévation du rang et de la puissance du marquis pour imposer à ceux qui se trouvaient ainsi rassemblés malgré eux l'obligation de rester en présence. Pourtant j'ai vu aussi quelquefois s'éveiller, avec joie de chaque côté, dans les deux camps, le désir et l'espoir de terrasser le camp ennemi par la force des raisonnemens. C'étaient d'abord des escarmouches de plaisantories qu'on se lançait de part et d'autre au premier service; puis le combat s'animait petit à petit ; mais l'aigreur s'y mêlait bientôt, car ou finissait, malgré soi, à toucher à des intérêts personnels; et, sur ce point, il y en avait peu qui voulussent faire des concessions, même quand les questions générales les avaient d'abord entraînés.

» Je le répèle, ces débals où la raison et la justice semblaient parer les nouvelles idées, où l'éloquence leur prêtait sa puissance, peuvent seuls faire comiirendre les dispositions de mou esprit et l'ett'ervescence qu'ils avaient pu donner à ma pensée , au moment où la révolutiou éclata.

— Ah ! s'écria Yves, interrompant malgré lui monsieur Simon, ces idées, je les comprends; ces regrels, ces impossibilités, elles existent encore à présenti Mais c'est pour d'autres, c'est pour moi , par exemple ! Ne suis-je pas, ainsi que vous étiez alors, en dehors de tout, et à côte Jo tout, sans y prendre part'? Mon tailleur est ollicier el mo commande une faction ; mon marchand de drap fait à la chambre dos lois qu'il me faut suivre; on vient de donner lu pairie à mou précepteur, et moi je ue suis rien, jo ue

LE SIECLE. — XIX

puis rien, moi petit-fils de cet homme qui était tout el pouvait tant dans notre patrie!

Le vieillard passa lentement sa main sur ses yeux en disant amèrement :

— Oui, c'est vrai I Mais pourtant, si monsieur le duc de Mauléon n'est rien par ses titres, il pourrait être tout par ses talens, et c'était là ce que nous voulions si ardemment. Et cependant , jamais ces questions d'intérêt-général ou d'amour-propre n'eussent suffi pour m'emporler où mon destin maudit devait me conduire, si une passion [ilus vive, une passion de mon âge, une passion d'amour enfin, n'eût achevé, par son malheur, de jeter dans mon âme un amer et farouche ressentiment.

«Le marquis, dont la santé était depuis longtemps chancelante, venait de mourir, en laissant à son fils une immense fortune et ses charges à la cour. Le nouveau marquis de Fontenay-Mareuil continua de vivre avec sa mère , et l'on fixa à la fin du deuil un mariage arrangé pour lui.

» Peu de temps après son veuvage , la marquise fit venir près d'elle la fille d'un conseiller du roi au bailliage

de dont le pèi'e avait jadis rendu de grands services à

la famille dans un important procès. Cette jeune jiersonne possédait quelque fortune, et son père avait été anobli par sa charge; c'était un parti fo't au-dessus de moi, c'en étai un très au-dessous du jeune marquis! On passait le deuil dans la solitude du château ; nous devînmes tous deux amoureux de mademoiselle Lucie.

» Lucie était d'une excessive gaieté et d'une vivacité plus douce que bruyante, car c'était sa pensée plutôt que sa personne qui était vive-, mobile et incapable de stabilité. Son imagination, toujours en mouvement, lui faisait voir et peindre les objets d'une manière pittoresque; c'était un feu roulant de plaisanteries el de bons mots, non pour paraître , mais pour s'amuser. Elle dépensait son esprit comme les prodigues dépensent leur argent, sans y penser.

» Elle était charmante, plaisant à tous par sympathie ou par contraste.

» Au bout de quelques mois, je me crus préféré; je n'ignoiais pas l'amour du jeune marquis, et il n'ignorait pas le mien, quoique nous ne nous fussions jamais fait aucune confidence! Il devait se marier bientôt, et son amour n'était pas de nature à déranger ses projets ; il ne pouvait donc pas l'avouer. Moi Je devais cacher le mien; on eût pu supposer un calcul d'inlérêt In où il n'y avait qu'un entraînement très vrai, et d'autant plus fort que je le combattais et me le reprochais sans cesse.

» Aussi, l'espérance, qui s'était parfois glissée dans mon âme, était-elle venue d'elle-même; ou plutôt c'était quelque naïve expression du cœur de Lucie qui l'dvaif fait naître sans que je l'eusse provoquée. Souvent , au milieu d'une promenade dans le ffarc , Lucie hâtait ou relardait ses pas pour se trouver seule avec moi ; et alors sa conversation vive et gaie venait me distraire de mes sombres idées. Sans que je les lui eusse jamais confiées, il semblait qu'elle les avait toutes devinées, car elle trouvait juste ce qui pouvait consoler et guérir, quand |>arl"ois un do ces mots hlessiins, une do ces paroles qui, sans m'êlre adressés, devaient cependant m'êlre pénibles, avaient été prononcés par la marquise. Le dédain pour le pauvre, exprimé devant moi, le mépris pour les rangs intérieurs, la haine des principes que je professais intmeurement, avaient-ils provoqué ma tristesse'? Lucie savait le mot qui soulageait! Souvent même elle prévenait le mal, et déroutait y>ar une plaisanterie la conversation qui s'engageait sur ce lerrainl Enfin je sentais, depuis qu'elle élail là, une main protectrice qui détournait les coups ou guérissait les blessures de mon âme, et se trouvait toujours si adroitement enlri- W chagrin et moi que je ne pouvais presque plus l'apercevoir.

a Comment ne pas aimer cet ange protei-leur? Que sa bonté lui inspirât de tels bienfaits, ou qu'une s crèle affection pour ir.cx a dirigeât, je devais être éçaleroent re-

MADAÎIE ANCELOT.

connaissant et heureux, moi pauvre être isolé au milieu du monde ! les habitudes de ma vie me séparaient presque de mes parens; et, quand j'allais les retrouver, mon cœur était satisfait et mon esprit mécontent. Je n'aurais pu vivre là, même quand je n'aurais pas été forcé de vivre ailleurs, et j'éprouvais ce mal commun à tous ceux que le sort a déplacés trop vite; je ne faisais plus partie des miens, et ceux qui m'entouraient ne me regardaient pas comme faisant partie des leurs. Je n'avais trouvé d'égaux que.dans ces jeunes turbulens à qui la société n'avait pas encore fait de place, et qui aspiraient tous à la première. Le château était à cinq lieues do la ville de M*"*; là aussi s'étaient organisées do ces réunions tumultueuses où l'on agitait toutes les questions sociales. En arrivant, jo m'étais trouvé tout de suite en rapport avec les chefs : il y a dans des idées communes une espèce de confraternité qui établit des relations, sans même qu'on ait le projet de les former.

» Deux ou trois fois j'étais allé à la ville avec empressement, après notre retour au château; mais dès que cette tendre afl'éction qui calmait les passions haineuses de mon finie se fût développée, je cessai de m'y rendre. Tout s'effara devant Lucie; le monde me sembla concentré dans le château qu'elle habitait; et les douces et charmantes idées qu'elle exprimait me parurent renfermer toutes les idées nécessaires au bonheur,

» Je croyais que le jeune comte avait renoncé à son premier caprice, car je n'avais jamais regardé que comme un caprice l'espèce d'attrait qui le poussait vers Lucie. D'ailleurs, il n'était pas susceptible d'éprouver de fortes ni de profondes émotions, et je dus penser que la première impression avait été profondément effacée.

» Pourtant cette douceur, ce charme qui commençaient à se répandre sur ma vie, n'étaient pas sans inquiétude. Souvent je songeais à l'incertitude de l'avenir; je cherchais s'il ne me serait pas possible de m'ouvrir une carrière qui me permît d'espérer une indépendance honorable et la main de celle que j'aimais. Quelquefois, l'esprit absorbé par ce nouveau proji.'t, je m'isolais de tout ce qui était autour de moi. Ainsi, un soir que Lucie avait quitté le salon, je m'y trouvais avec quelques personnes dont la conveisation cessa de m'intéresser du moment qu'elle ne fut pas là, et je m'assis rêveur dans l'embrasure d'une immense fenêtre donnant sur le parc au rez-de-chaussée. Cette fenêtre ouverte laissait pénétrer, avec la chaleur douce et pure d'un soir d'été, l'odeur délicieuse des jasmins qui entouraient le mur et encadraient la fenêtre. Là, j'avais sans doute rêvé longtemps à ce ciel, le même pour tous, à cette nature qui ne refuse ses dons à personne, à cette société qui n'imitait ni la nature ni le ciel. La nuit était venue, on ne distinguait plus les objets; un léger bruit se fit entendre à mes côtés, une petite main se posa sur mon bras, et la plus douce des voix me dit :

» — Vous vous trompez, il y a du bonheur pour tous I

» C'était Lucie!

» — Sûrement, lui dis-je, si vous le vouliez!

B — Du courage donc... et plus de tristesse I La gloire d'une femme est dans la joie de celui qu'elle aime. »

» Dire ce que j'éprouvai est impossible ; mais mon émotion fut si vive que je ne puis encore y penser de sangfroid : la vie m'a donné si peu de ces instans où le cœur ressent pleinement tout ce qu'il est capable d'éprouver en joie! Hors celte minute ineffable et celle où l'âme du petit Fernand me sembla exprimer l'amitié, il n'y a rien eu do ce genre dans ma triste existence. Oh ! Lucie , combien je t'aimais!...

» Quand je voulus lui répondre, elle n'était déjà plus là : elle s'était mêlée aux personnes qui étaient au salon ; je la suivis. On ajiporlait des lumièn-s, tout me sembla changé pour moi. Je ne vis plus le dédain de la mnnjuise; je m'étonnai, sans m'en fâcher et sans éprouver le niuiiulro ressentiment, de voir le jeune marquis rentrer de la promenade avec une mauvaise humeur très sensible, (jui s'exerça d'abord sur moi, et qui surprit tout le monde ; car son caractère insouciant et gai n'avait jamais de ces em-

portemens singuliers. Moi, ce soir-là, rien ne pouvait m'attrister : j'avais du bonheur à me consoler de tout !

» On resta rassemblé... et je me réjouissais enfin d'être seul dans ma chambre, où, dans ma folle joie, je me répétais à moi-même tout haut les mots prononcés par Lucie, quand on vint me dire que la marquise voulait me parler à l'instant.

)) Elle s'excusa sur l'importance du service qu'elle avait à me demander pour me déranger à pareille heure : mais l'affaire dont il s'agissait, et que je connaissais déjà, ne souffrait aucun retard. 11 fallait, au point du jour, partir pour Paris : un procès, d'où dépendait une immense propriété située dans le midi de la France, se jugeait le surlendemain au parlement de Paris. La marquise avait retrouvé une pièce décisive qu'elle ne pouvait confier qu'à moi; et les renseignemens qu'elle me chargeait de donner verbalement rendaient mon voyage absolument nécessaire. Je croyais être de retour avant la fin d'une semaine : je partis donc sans avoir revu Lucie.

» Des lettres successives de la marquise me retinrent à Paris plus d'un mois après le gain de son procès. Enfin je revins au château !... Lucie était souffrante ; elle ne paraissait au salon que peu d'instans; je ne pus jamais trouver l'occasion de lui parler seul, et je m'aperçus bientôt qu'elle évitait avec soin tout ce qui pouvait me rapprocher d'elle. Au bout de quelques jours, il fut évident pour moi que ses dispositions n'étaient plus les mêmes à mon égard.

» A l'inquiétude succédèrent le chagrin et le désespoir : je résolus de faire une démarche auprès do la marquise. Depuis le gain de son procès, elle me traitait admirablement bien; j'osai lui avouer mon amour pour Lucie; mais le repentir suivit pour moi cette imprudente confiance, car elle repoussa avec hauteur l'idée d'un pareil mariage pour sa protégée, et je ne doutai plus alors que ses conseils, et ses ordres peut-être , n'eussent changé les sentimens de Lucie, ou ne la forçassent de les cacher.

» Je retombai donc dans toute la mélancolie qu'un rayon de bonheur avait un instant dissipée.

» Jo cherchai une explication, j'écrivis ; mais Lucie ne répondit pas, et ne parut ni avoir reçu ma lettre, ni faire attention à mon chagrin. Je ne pus rien comprendre, excepté que j'étais malheureux 1 Et quand le procès de la marquise, remis de nouveau en question et appelé au parlement de Toulouse, réclama de nouveaux soins, vint me contraindre à un nouveau départ, je me décidai à tenlejr encore d'obtenir un éclaircissement, et à partir ensuite pour toujours.

» Lucie savait le projet de voyage ; j'en avais parlé exprès devant elle : je vis enfin qu'elle aussi cherchait à me parler, et je m'aperçus seulement alors que les yeux du jeune marquis et ceux de sa mère ne q\iiltaienl pas Lucie une minute, et qu'on ne la laissait jamais seule.

» Un jour pourtant, au milieu du salon, où huit ou dix personnes étaient rassemblées et où Lucie, travaillant à uno tapisserie, avait près d'elle une petite corbeille à ouvrage, elle parvint à ni'indiquer de petites tablettes posées au milieu des écheveaux de soie; et, se levant ensuite, elle entraîna le marquis près de la fenêtre pour lui faire remarquer qv^elquc cliose au dehors. Je m'approchai de la corbeille, et m'emparai des tablettes assez adroitement pour n'être pas aperçu.

» Elles renfermaient ces mots:

« Rien n'est changé ; mais il faut partir... Plus tard... » nous nous retrouverons !.. »

« Me voici donc encore en route pour m' éloigner de celle que j'aimais... et forcé à un séjour qui se prolongeait malgré moi. J'appris à Toulouse le mariage du marquis, son retour à Paris, celui de sa mère, cl par conséquent de Lucie ; jo brûlais de m'y rendre. La révolution éclatait de fous côtés; mais les espérances (]u'ello faisait naître étaient maintenant subordonnées pour moi à une espérance plus douce (jui les tempérait.

» Enfin, la marquise elle-mCme me rappela ; j'arrivai : elle me reçut avec une apparence d'amitié que je ne lui avais jamais vue, me parla de Lucie la première, de mes anciens projets, de services rendus qui changeaient ses idées ; enfin... elle m'accorda, m'onYit même la main do Lucie..,. Je crus rêver, à l'aspect do tant de bonté et de tant de bonheur, et je fus ivre de joie !... Lucie était toujours restée chez la marquise; je voulus la voir h l'instant.... Elle était soufi^ranto , disait-on; j'insistai tellement pour aller lui parler et la remercier, que la marquise ellemême me conduisit dans l'appartement de Lucie. Dès qu'elle me vit, elle se troubla, et, aux paroles de la marquise, elle perdit entièrement connaissance.

» En revenant à elle, Lucie exigea qu'on nous laissât seuls. La marquise sortit, avec une inquiétude qu'elle ne cacha point et qui devait être justifiée.

» Que vous dirai-je? Nous restâmes seuls deux heures : je ne puis ni no veux vous initier aux tristes regrets d'une pauvre jeune fille plus imprudente que coupable, mais dont le cœur gardait encore assez de noblesse pour n'avoir pu supporter l'idée de tromper, et qui avait repoussé avec horreur un moyen de salut fondé sur un mensonge.

» La marquise n'avait pas d'abord été instruite de l'amour ni des projets de son fils. Celait l'intérêt seul de Lucie qui l'avait déterminée à chercher à m'éloigner, à me nuire et à me perdre auprès de la jeune fille, en lui présentant un mariage avec moi comme une union trop audessous des espérances qu'elle devait justement concevoir- Lucie était étourdie, légère, un peu ambitieuse; elle ignorait que le marquis était engagé ; elle avait vu, dans le soin de m'éloigner et dans les paroles de la marquise, un projet de lui préparer un riche mariagr' ; et ses idées s'étaient tournées sur le fils, qui lui semblait réservé par le eœur maternel... Pendant huit mois, ils avaient été seuls à la campagne.

» Le jeune marquis était de tous les hommes le plus fait pour plaire : jamais la passion ne l'empêchait de montrer tousses avantages, et cependant il avait assez le désir de réussir pour n'omettre aucun des soins qui persuadent. Ma mélancolique tendresse avait parlé au cœur de Lucie, mais sa mobilité la soumettait toujours à l'influence de la pensée du moment. Puis, quelle est la jeune fille qui pourrait prévoir les mille combinaisons et les mille moyens que l'esprit d'un jeune homme occupé d'une seule pensée peut inventer pour arriver au but qu'il s'est proposé? La plus honnête a moins de résistance encore qu'une autre.

» Dans l'isolement où l'on vivait à la campagne, parce temps de deuil et déjà de troubles, Lucie ne sut rien du mariage qui se préparait à Paris. Il se trouva même qu'un voyage chez une amie, au moment où le marquis retournait à Paris conclun- l'union arrangi-e, la retint près d'un mois, et quand elle vint retrouver la marquise, le mariage était faitl... Ce fut alors seulement, par son désespoir, par ses larmes et ses reproches, que la mère apprit les torts de son fils, l'erreur de la jeune fille, et le son malheureux qu'elle avait, sans le vouloir, préparé pour sa protégée.

» Alors elle avait imaginé de revenir à la proposition faite par moi. Ses prières, ses ordres, la crainte du déshonneur, l'empire exercé par l'ûge et la position de la marquise, avaient obtenu de Lucie une espèce de permission tacite de laisser agir sa protectrice ; mais, en me revoyant amoureux, confiant et heureux, Lucie avait retrouve toute la noble délicatesse de son Ame. Peur peu (ju'il reste encore de vertueuses inspiralions dans le cœur, elles renaissent d(!vant la loyauté et la vertu. Lucie fut encore la noble et bonne créature que le ciel avait formée pour de tendres scntimens et pour une vie loyale et purel File refusa ma main, m'avoua tout, et le seul bonheur promis à mon espoir m'échappa pour toujours, et pour toujours celle (lue j'aimais était malheureuse et désesiiérée 1 La jeune lille objet de mon culto sacré, do mi's rêves d'amour, vers qui j'avais h peine osé li?ver les yeux connue vers le bien audessus de tout pour moi, que jo regardais comme un trésor qui eût satisfait h. toutes les ambitions do ma vie, ot

changé en douces impressions et en jouissances enchanteresses mes émotions pénibles, mes amers ressentimens... elle qui eût été tout pour moi... il l'avait sacrifiée, lui, pour un jour de plaisir! Je la voyais lo cœur brisé, sans consolation pour l'avenir, et ne retrouvant même, dans les souvenirs qui m'étaient si chers, que des douleurs de plus, que des regrets pour cet amour vertueux et vrai que nous avions entrevu, qui eût pu nous donner à tous deux tant de bonheur!

» Lucie ne survécut pas à sa douleur, elle continua de languir, et mourut après trois mois de souffrances.

» Ce qui se passa dans mon ûme, je ne puis le dire... Toutes les violentes passions se réveillèrent ; toutes les colères étouffées éclatèrent de nouveau! L'imperturbable insouciance de ces grands qui vous écrasaient sans soucis et sans pitié, et ne prenaient nulle crainte des douleurs et des ressentimens qu'ils faisaient naître, excita à tel point rimpéfnosifé des mauvais sentimens que j'avais contenus depuis quelque temps, que je sortis de l'hôtel comme un insensé. Une fièvre ardente, horrible, qui ne pouvait se calmer qu'avec du sang, circula dans mes veines : je provo(]uai le marquis, il me repoussa en riant comme on rit des folles prétentions d'un enfant, car je n'étais pas son égal!

» En sortant do chez lui, hors de moi, ne me connaissant plus, je trouvai la rue en tumulte; la foule se pressait et criait. Un groupe de forcenés comme moi m'rntrahia ; j'allai machinalement, égaré et sans but. Je ne me souviens plus de ce qui se passa jusqu'au moment où je me trouvai h la tribune, parlant avec une éloquence passionnée, furibonde, qui transporta l'assemblée, et me fit nommer à l'instant un des représentans de ce peuple dont je venais de soutenir, de proclamer et de venger les droits. Mais, dans le délire qui s'était emparé de moi, le nom qui remplissait mon esprit, qui excitait ma colère, qui exaspérait mon fime, ce nom m'échappa plusieurs fois!... Oui, que le ciel le pardonne à ma démence ! ce ne fut pas la cause sacrée de mon parti que je défendis, ce fut la mienne que je vengeai... 0 sainte liberté ! ce fut un crime commis en ton nom , je fus coupable même envers toi , et ce crime, le ciel ni les hommes ne le pardonneront jamais 1

» Le soir même de ce jour, le marquis de Fontenay-Mareuil fut arrêté, et bientôt il comparut devant le tribunal révolutionnaire.

» La semaine suivante, toujours égaré par cette fiè\Te ardente de vengeance qui m'ôtail jusqu'à la rai'son, j'errais comme un fou dans des rues où la foule aussi semblait en délire... Nous courions éperdus vers un but qui nous altirait tous... un but atïreux, épouvantable!... Tout .t coup, une voix, que je crois encore entendre, m'appela deux fois par mon nom... et, levant la tête, je vis l'affreuse voiture i}ui entraînait les victimes, au milieu dt^squelles le marquis de Fontenay-Mareuil, debout, calme et souriant, répétait une troisième fois mon nom, en ajoutant : « Eh bien ! tu semblés plus effrayé que moi ! Regarde » comment sait mourir un gentilhomme... » Puis, toujours avec la même insouciante gaieté, s'adressant à la foule : « Messieurs, dit-il, c'est mon jeune précepteur Randal, qui » s'est chargé, comme vous le voyez, d'achever mon éduca- » tion !... »

» Je n'entendis, je ne vis plus rien ; et. toujours porté malgré moi par celle foule qui criait et jetait de la boue et des injurias aux condamnés, je ne me souviens que d'une horrible, d'une alioniinable vision qui ne me quitta plus... Je vis... oui... oh! je l'ai vue... je la vois encore... c'était la tête sanglante du jeune homme que j'avais aimé enfant... dont j'avais partagé les jeux, dont j'avais rtM;u les caresses... qui m'avait appelé .son fivre, lui le riche enfant g;1té, moi le pauvre petit pavs;ni!... Tous ses torts s'elTacèrent. I.a sanglante vision m'avait enlevé tout à coup celle fièvre ardente, cette soif de vengeance, pour laisseras» place un froid mortel qui semblait me glacer au milieu d'une mer de sang....

MADAME ANGELOT

» Vous dire ce que je devins alors, je ne le sais... Tout le reste disparut... Je n'eus plus qu'une pensée une pensée mille fois plus cruelle que n'avait été mon désir de vengeance I

» Souvent, lorsque la mort vient enlever quelqu'un près de qui l'on vécut longtemps, ou qui fut cher à notre cœur, il arrive qu'au milieu de vagues et douloureux souvenirs, celui que vous pleurez vous apparaît tout à coup. Son image semble se dégager des nuages incertains de votre r(*verie, et se développe nette et précise. Vous croyez le revoir ; il vous semble l'entendre... Eh bien ! cette mort violente, au milieu de la vive jeunesse, cetle mort affreuse que j'avais donnée, devait me présenter d'une manière encore plus netle et plus soudaine cette figure de jeune homme, qui évoquait tout le passé dans ce qui ilevait le plus torturer mon âme, nos joies communes, nos leçons à tous deux, nos chères amitiés mêlées de légères bouderies, dont il revenait presque toujours le premier, lui, joyeux enfant, né pour le plaisir, confiant dans la fortune, ne doutant jamais ni du sort ni des hommes; lui, créé pour le siècle précédent, qui ne comprenait pas le sien, qui avait tous les charmes, toutes les grâces et tous les travers de l'autre... et cela pour ne faire qu'en porter toute la peine dans celui-ci 1

» Depuis cette époque, ma vie n'est qu'un seul souvenir, qu'une seule pensée, .le m'y abandonnais parfois sans résistance ; parfois aussi, j'essayais de m'y .soustraire. .le multipliais alors mes occupations, mes afl'aires; elles réussissaient presque toujours ; la fortune m'était favorable : mais que me faisait l'or? Quel plaisir pouvait-il me donner, si ce n'était quelques malheurs soulagés? Encore ne me fut-il pas permis de secourir ma pauvre famille!... Ils refusèrent mes dons!... Mes frères, paysans qui labouraient les terres du marquis, vivaient heureux dans cette modeste situ=ition; ils perdirent un maître facile et doux et les fermes (ju'ils faisaient valoir. Tous les biens de la famille de Fontenay-Mareuil furent vendus au profit de la nation, et les fermiers changés!... Il me fallut user de mille secrets moyens pour soulager la misère de mes parens; car on avait su dans le pays que j'étais le dénonciateur du marquis, et personne n'eût voulu recevoir quelque chose de celui qu'ils méprisaient et haïssaient !

» Que vous dirai-je après cela ? Ma mère seule me permit de la voir secrètement ; mais elle pleurait, la pauvre femme ! le crime de l'un de s"s fils et la mort de l'autre. Car il était aussi son enfant : elle l'avait nourri de son lait, tenu dans ses bras ! Elle souffrait pour moi... etcetteentrcvue fut trop pénible pour que je voulusse la renouveler. Il ne me restait donc plus une douce pensée dans ce monde ; plus une amitié, plus une affection : j'avais tout perdu !... tout me manquait... jusqu'à ma mère !

» Ce fut en vain que je voulus attacher quelques personnes à moi par des bienfaits. Les unes étaient ingrates; les autres, le ciel me les enlevait... Sa mère... la mère d'Élénnre, pauvre douce jeune fille que je liai à mon sort, mourut après un an de mariage, en donnant la vie à cette enfant que j'essayai sans succès de soustraire à ma funeste destinée. En lui ôtant le nom que je portais, je cru* lui ôter aussi la part de mes malheurs... mais le ciel est inexorable!

» A[irèscela, je n'ai pas besoin devons dire, monsieur, continua le vieillard en s'adressani au jeune homme, comment votre nom prononcé devant moi, et votre vue, pour la première fois, excitèrent h un si haut point mon émotion. Je n'ignorais pas que la fillo unique du marquis avait épousé le iliic de Mauléon : déjà mes soins et des services rendus m'avaient lié avec une fenune (]ui connaissait la marquise de Fontenay-Mareuil, madame de Savigny. J'espérais par elle apprendre tout ce qui rrgnrdait les ilesrendans de celui (|ue je pleurais encore : c'était un inslinct involontaire qui me poussait sur vos pas, c! quand je vous eus retrouvé, que j'eus revu sur voire visage (pielcpus traits (le cette figure toujours présente l?i... alors il me sembla qu'un devoir impérieux m'ordonnait de veiller sur vous;

que tout ce que je ferais pour votre bonheur soulagerait mon âme, et me serait compté par le ciel... Mais est-ca une vengeance de ce ciel que je n'ai pu fléchir? ou bien l'esprit de vertige qui m'a poussé jadis agit-il encore en moi pour porter le désordre ou le trouble en mes actions? Toutes n'amènent après elles que le malheur ; et quand je vois à qui le monde accorde souvent son estime, à qui le ciel prodigue parfois ses faveurs, je me prends à penser que, victime d'une épouvantable fatalité, je ne dois plus lutter contre une destinée maudite.

» J'ai fait le bien longtemps sans me décourager; j'ai secouru tous les malheurs que j'ai connus. A part une modeste fortune assurée à ma fille, toutes mes richesses, je les ai prodiguées aux pauvres, et j'ai vécu comme eux. Tout ce qui eût ressemblé à ce luxe que j'avais tant envié, tout ce qui eût été quelque chose de ce pouvoir que j'avais tant souhaité, m'eût fait horreur, car je l'aurais regardé comme le prix du crime que j'abhorrais. Ma' vie a été tout entière d'abnégation, de souffrances et de prières. Si ce n'est pas assez, monsieur, prenez cette vie, vengez votre famille, votre nom.... prenez ce peu de jours malheureux qui me restent encore.... mais que la vie de mon enfant ne soit pas, comme la mienne, dévouée au remords et au déshonneur I

Et le vieillard, tremblant, aux pieds d'Yves de Mauléon, le priait plus encore par ses larmes que par ses paroles.

Yves était troublé, incertain, ému : il n'avait pu Toir cette profonde douleur sans en être touché.... Il prit Élénore, qui pleurait, la plaça dans les bras de son père, et essaya d'exprimer quelques-unes des idées qui se pressaient dans son esprit ; mais sa voix pouvait à peine prononcer quelques mots... et ce fut d'une manière presque inintelligible qu'il dit :

— Votre fille... vous consolera... Elle est douce, bonne et A'ertueuse... qu'elle vous reste toujours la même I... moi... je ne sais pas... je ne puis pas savoir au juste quel devoir m'est imposé... par mon père et par le ciel... mais.., je crois... et je les conjure tous deux d'approuver ma conduite... il me semble même que ce sont eux qui m'inspirent... oui, je crois que leurs droits rigoureux ont été exercés, et que maintenant ils me chargent d'accomplir une mission d'indulgence. 0 mon père, ne me démentez pas, je vous en supplie ! que .ses derniers jours soient calmes et doux ! Il a tant souffert ! permettez qu'en votre nom je lui pardonne !

Sa main serra la main du vieillard, et il sortit.

UADAMB REMOIfD.

— Si Gabrielle était ici, ce serait bientl^t fait, car elle est adroite comme une fée, disait la marquise de Fontenay- Mareuil, en rajustant un portefeuille en soie dont un côté s'était détaché, et en mettant en ordre de nombreux objets do fantaisie, tels qu'éventails, écrans, boîtes de mille façons, bourses, dessins, peintures, cachets, pâlottes brodées, encriers, etc., réunis sur un immense guéridon qu'entouraient de gracieuses jeunes lemmes. Quelquesunes achevaient de charmans petits ouvrages (lu'elles venaient d'apporter. Une d'elles se levait et se penchait sur la table, pour placer dans l'aspect le plus favorable une a(]uaiello que .ses délicates mains avaient tracée, et dont les nuances légères et les contours déliés attestaient un de ces beaux talens qui prouvent en même temps l'intelligence et l'adresse. Ressources précieuses pour employer les heures de loisir; chères et douces occupations, que les arts

olTrrntfi l'opiilencp, pour distraire de l'ennui, et qui peuvent encore distraire du malheur I

Chacun apportait son tribut à la loterie que madame de Fontenay-Mareuil faisait tirer pour les pauvres. La curiosité qui naissait à l'arrivée d'un nouvel objet, l'intérêt qu'inspirait sa destinée, quelquefois un désir secret de le voir parvenir à une main préférée, désir que les chances du sort devaient dérouter ou satisfaire; les paroles échangées sur l'adresse ou le choix qui avait présidé aux lots qu'on présentait, les plaisanteries auxquelles ces lots différens donnaient lieu, avaient, pour ce soir-là, rompu la monotone régularité de la réunion. Au lieu de rester gravement autour du salon, à s'examiner sans rien dire, les femmes, heureuses peut-être d'une circonstance qui leur permettait de faire acte d'existence, se mêlaient aux .q-roupes de jeunes gens qui se formaient auprès des curiosités rassemblées. Quelques unes osaient causer. Cet esprit vif, léger et plein de saillies de la jeunesse ; ces remarques malignes que fait naître l'expérience; ces riens aimables <(ui animent la conversation, comprimée dans les nombreuses et graves assemblées de notre époque, s'échappaient involontairement de ces jolies bouches, ordinairement muettes : car po\ir offrir des billets, pour intéresresser en faveur des pauvres, pour montrer les ouvrages les unes des autres, pour louer beaucoup tout haut, et critiquer un peu tout bas, il fallait parler ; et quelques femmes furent spirituelles, fines, aimables et gaies, avec celle joie et cet empressement qu'on met à profiter d'une bonne occasion qui ne doit pas se retrouver souvent.

Henri de Marcenay était à côté de madame de Savignj'. Un instinct sympathique de malignité et de sentimens amers les rapprochait depuis quel(|ue temps. Monsieur de Marcenay, ne devant qu'à son adresse sa situation dans le monde, avait eu à soutïrir, surtout dans sa vanité, avant de s'installer tout à fait dans la société sur un pied d'égalité. Mais une fois admis, il s'y était arrogé, par 1 esprit caustique qui régnait dans .ses paroles et dans ses écrits, une espèce de supériorité devant laquelle madame de Savigny avait fait le sacrifice de ses anciennes i-épulsions. L'incohérence qu'avait donnée à ses actions le malheur de sa passion pour Yves, l'espèce de ridicule attaché dans le monde aux sentimens d'une femme (]uand ils ne sont point partagés, .sa mauvaise humeur qui l'avait rendue méchante pour les autres et maladroite pour elle-même, la livraient assez à la malignité, pour qu'elle désirAt captiver celui qui s'en était rendu l'organe le plus redoutable. Monsieur de Marcenay sentait, de son côté, que l'amilié d'une femme dont la naissance, la fortune, les relations et le caractère faisaient une espèce de puissance, lui serait aussi utile dans le monde que sa haine pourrait lui être nuisible. Alors ils devinrent amis... par peur... par haine... par tous les points qui les séparaient des autres, et empêchaient les autres de les aimer. Il y a en politique, en affaires et en plaisirs, plus d'une liaison qui s'arrange ainsi, et qui punit par son tourment ceux qui l'ont formée.

Mailame de Fontenay-Mareuil, toujours préoccupée du regret que lui causait l'absence de Gabrielle, venait encore de répéter son nom, quand Yves de Mauléon entra. II n'avait pris que le temjis de faire sa toilette et de passer chez .sa mère, tant il était empressé de revoir celle ipii occupait sa pensée. Il lui semblait que la journée avait apporté quclipie changements leur situatinn, seulement peut-être parce qu'elle en avait apporté h .ses idées; et quoique sa lettre à Gabrielle eilt eu l'air d'une renonciation h SCS droits, il lui semblait, au contraire, qu'il venait d'en acquérir par sa conduite, parses projets et par cet amour qu'il commençait à deviner en lui sans oser encore se l'avouer bien franchement.

Il vit bien, en entrant, de charmantes jeunes femmes dont le sourire provoquait les regards ;des tailles gracieuses, des toilettes élégantes... tout cela était plus gai, plus naturel, plus vif qu'à l'ordinaire : il y avait une foule toute paréo et toute joyeuse dans co salon de sa mère, où

il avait coutume de trouver Gabrielle .seule avec elle... et pourtant ce salon, si éclairé et si rempli, lui parut tout à coup sombre et vide... elle n'y était pas !

La marquise remarqua l'air inquiet et préoccupé de son petit-fils. Ne savait-il donc pas qu'il ne devait point trouver Gabrielle?

— Yves, dit-elle en le prenant h part, pendant que toute l'attention se portait sur le tirage de la loterie, n'est-il pas affligeant, en effet, que cette soirée, dont je me faisais une fêle parce qu'elle devait y présider, soit attristée par .son absence, cette chère enfant ? Voyez, c'était pour elle que j'avais rassemblé cette élite ! Tout ce que le monde offre de plus varié : des personnes de lous les pays, de toutes les nuances -politiques, de tous les genres d'esprit!...

Yves regarda autour de lui, comme pour obéir au mouvement de sa mère dont les yeux parcouraient le salon; mais il ne vit rien qui prtt captiver son attention. Pour jouir des plaisirs de l'intelligence, pour afiprécier le méri((i des autres, pour livrer sa pensée aux intérêts des arts, dos lettres, des sciences, il faut que le cœur soit paisible, qu'aucune pa.ssion, qu'aucun chagrin n'absorbe ou ne trouble l'âme, et peut-être les mille préoccupations ambitieuses de notre époque sont-elles cause que l'on porte si souvent dans le monde un esprit trop distrait pour découvrir le mérite et y attacher du prix. De là cet ennui qu'on y amène ou qu'on y trouve.

La marquise avait réuni celte fois plusieurs étrangers de distinction, voulant, disait-elle, co soir, lui faire faire le tour de l'Europe sans sortir de son .salon.

— Comprenez-vous, répétait-elle souvent, l'admirable manière de voyager que Paris peut offrir à ceux qui ont autant de curiosité que de paresse ? Que va-t-on chercher au loin, en effet ? ce n'est pas le climat d'un pays ! Un voyageur en a tous les inconvéniens sans les avantages: il brtîle sous le soleil d'lt:ilie, et gèle sur les glaces de la Russie, le voyage ne permettant guère de se garantir de l'un ou de l'autre comme peuvent le faire les habitans. Quant aux monumens des arts, les examiner en courant ne vaut pas le plaisir d'en contempler à loisir la représentation au coin de son feu. L'aspect d'un pays est souvent peu varié; et la plupart des voyageurs, enfermés dans leur chaise de poste, ne se donnent pas même la peine de le regarder. Aussi, le comble de la joie et de la gloire du curieux est-il d'être admis, à force do lettres de recommandations, dans quelques brillans salons, oîi se trouvent, par hasard, là comme chez nous, une ou deux personnes distinguées au milieu d'une foule vulgaire et parée. I£li bieni .sans sortir de Paris, je vois passer devant moi l'un après l'autre ce que le monde entier olYre de plus élevé (lar l'Iiitelligence, le rang, l'esprit, la science et le caractère.... Et cela ne peut jamais être réuni qunci. Voyez tout ce que la curiosité nous amène, et ce que les révolutions nous envoient.... c'est l'élite de tous les pays I l'Angleterre, la Russie. l'Autriche, nous onVenl souvent les hommes puissans qui les gouvernent ; l'Kspagne, l'Italie et la Pologne, les hommes supérieurs ((u'elles prost-rivenl; et nous finissons par avoir ainsi ce qu'il y a de mieux partout.

Yves écoutait sa mère sans l'entendre ne comprenant [lasce qui pouvait rintéres.serdans un salon où celle qui devait en faire les honneurs n'était pas.

La marquise devina enfin que le jeune homme ignorait les motifs de l'absence de Gabrielle ; et comme il fallait, en ce moment, qu'elle s'occupAl d'une personne qui entrait, elle prit le petit billet qu'elle avait reçu le niatm de sa belle-fille, et le mit entre les mains d'Yves de Mauléon.

Il y vil la cause qui retenait ailleurs Gabrielle ; mais il vil aussi qu'elle savait son voyage à Sèvre.s, l'endroit où il était, et s,ins doute elle n'ignorait ni l'amour d'Elénoro. ni sa fuite, ni le séjour qu'ils avaient fait tous deux dans cette maison isoltv. Tout entier à c«»lte idtv, il crul que la maladie do madame Remond n'était qu'un prélaxle pour s'éloigner et ne plus se retrouver avec lui.

Dans cette disposition d'espril, toutes les petites coquet-

MADAME ANCELOT

teries des plus jolies femmes, toutes les allusions moqueuses de madame de Savigny, toutes les plaisanteries d'Henry de Marcenay furent perdues pour monsieur de Mauléon. On n'obtint de lui que les politesses indispensables et l'attention strictement commandée. Georges Rémond étant entré, Yves eut avec lui une assez longue conversation, à voix basse, qui intrigua madame de Savigny, et dérouta toutes ses conjectures.

Enfin cette soirée, trouvée interminable par le jeune homme, se termina. Mais, le lendemain, Gabrielle n'était pas encore revenue. La marquise envoya plusieurs fois savoir des nouvelles de madame Rémond : elle allait mal; sa fille ne pouvait point la quitter. Le second jour, monsieur de Mauléon, que le nom seul de madame Rémond faisait fuir autrefois, se détermina à aller chez elle, vers le soir, et son cœur battait en y entrant.

Il fut introduit sans bruit près de la malade. Gabrielle avait passé deux jours et deux nuits dans le chagrin et les soins fatigans. Dans un moment où sa mère sommeillait, -elle s'était assise tout près du lit, et, cherchant un peu de repos, s'était endormie dans un large fauteuil. Il y avait tant de grâces, même dans l'abattement et la douleur de sa pose, tant de tristesse profonde sur ce visage encore enfantin, qu'Yves resta livré à une contemplation involontaire, debout devant cette jeune fille que le chagrin avait prise ainsi dans les premiers jours de la vie, et dont il n'avait entendu ni une plainte, ni un regret, depuis le jour de ce mariage qu'elle devait maudire, et qui pouvait enchaîner toute son existence au malheur.

Il demeura là longtemps, ne se lassant ni de la regarder, ni de laisser aller son esprit à des réflexions, dont les nuances nombreuses et variées eussent appris sa pensée à ceux qui auraient examiné sa figure en ce moment. Mais il était seul : les domestiques qui aidaient Gabrielle dans ses soins près de la malade s'étaient retirés dans une pièce voisine à son arrivée. Elle dormait, et madame Rémond était dans une espèce d'engourdissement qui ressemblait au sommeil, et qui ne lui permettait de rien voir et de rien entendre.

Ce que ce jeune homme si blasé, si insouciant, si ennuyé trois mois auparavant, sentit renaître d'impressions vives et vraies dan* cette contemplation ne peut s'exprimer. II y eut de la jalousie... de la colère miPme , car il la trouvait injuste envers lui. Pourtant, disait-il, elle qui voit si juste, qui sent si finement, qui comprend si bien tout, elle ne me comprend pas .. ne sent rien pour moi... méjuge bien mal... et, ajouta-t-il tristement, elle a dû méjuger ainsi ! mes actions... mes paroles... toutadft lui donner une fausse idée de mon caractère et de mes sontimens ! tout a dû m'éloigner de son cœur I... et maintenant peutêtre tout le bonheur de l'avenir est perdu [lour tous deux !

En cet instant, la voix de madame Rémond appela faiblement sa fille, et Yves de Mauléon se retira machinalement au pied du lit, où les rideaux le dérobaient aux regards de Gabrielle. Mais il la vit sortir vivement de ce léger sommeil, à la voix de la ni.ilade. Oubliant fatigue et chagrin, elle s'approcha de sa mère, et lui présenta un visage doux et souriant, afin di' lui faire partager son calme apparent. Elle avait banni loute trace d'inquiétude pour n'en pas inspirer, car son premier instinct était toujours le sentiment fin et bon en tout... Mais quand elle eut, avec ces soins louchans qu'inspire l'alTection, donné une potion à la malade, et veillé h ce qu'elle fût commodément dans ce lit de souffrance, Yves s'approcha !... Ce fût une surprise pour elle, une joie |)Our la mère... qui retrouva des forces pour lui parler, avant que l'étonnemcnl eût permis à Gabrielle d'en trouver.

— J'allais Vous faire appeler, dit madame Rémond nu jeune homme; il faut que vous soyez présent... puis, je ni^ suis pas fâchée non plus de vous dire quelques mots avant de partir.

— Ma mère... dit Gabrielle d'un Ion de doux reproche... Pourquoi dis-tu cela?

— Pourquoi, mou enfant ? C'est ijuc je crois vraiment

que je suis en train de faire mes préparatifs pour le grand voyage... Eh bien! ne vas-tu pas pleurer encore? Il n'y a pas de bon sens ! Est-ce que chacun ne doit pas arriver là à son tour? un peu plus tôt, un peu plus tard... voilà tout ! Je sais bien que je pouvais aller encore, et que je n'ai pas fait mon temps ; il y en a de plus vieUx qui s'en tirent. Mais ce que je dis là... qu'il faut y penser, et mettre ordre à ses affaires, ça no fait pas mourir I...

— Tu es bien mieux ce matin, reprit Gabrielle en essuyant ses larmes : maman, tu es guérie, à ce que je crois , car tu plaisantes, et hier tu n'avais pas la force de dire un mot.

Elle baisa le front de sa mère, et un rayon d'espoir brillait dans son regard quand elle le reporta sur Yves de Mauléon.

— Je ne demande pas mieux, dit madame Rémond, de vivre et de rire encore un peu... mais il ne faut pas, avec toutes ces raisons-là, mettre de côté ce qui doit être fait. Le notaire est-il venu ? Je veux d'abord terminer mon testament, qu'il a dû m'arranger en termes du métier.

— Maman, il a le temps de venir, dit la jeune femme, en essaj'ant de cacher son eflVoi sous un sourire.

— Ecoute, Gabrielle, reprit sa mère d'une voix affaiblie, mais qui voulait être ferme et commander : il ne faut pas, toi aussi, t'habituer à toutes les simagrées des gens riches, à qui le mot de mort donne le frisson, et qui vous partent un beau matin sans avoir pensé à ce qui doit suivre, soit pour eux, soit pour ceux qui survivent... Nous avons plus de courage que cela, nous autres pauvres gens !... Quand je dis pauvres gens, c'est par habitude d'autrefois... Je crois que vraiment je ne suis pas encore accoutumée à être riche 1 Aussi bien, riche ou pauvre, on n'en emporte pas plus dans l'autre monde, et j'ai bien fait de ne pas trop m'habituer à tout ça.... Allons, va, ma fille, demander si le notaire ne serait pas venu'pendant mon sommeil.

Yves resta seul avec madame Rémond : la femme malade ne lui rappelait que confusément la femme commune qui lui avait tant déplu. 11 trouvait même dans cette grave résignation, naturelle au peuple, un courage qu'il admirait. Il pensait que la délicatesse de Gabrielle, entée sur celte force morale, dont la valeur même est ignorée de ceux qui la possèdent, avait dû produire ce charme puissant qui rendait la jeune femme si naturelle et si gracieuse.

— Voyez-vous... mon gendre, reprit madame Rémond d'un ton confidentiel, mon affaire est faite! je sais ça! J'avais dit au médecin de m'annoncer au juste ce qui en était. lîh bi(-n! je vous la recommande, cette chère enfant... C'est si naïf, si bon, si sage! Tenez, avant-hier encore, elle ne sait pas que j'ai entendu... n'a-t-elle pas renvoyé son cousin Georges... pour qu'on ne jasAt pas de S9S visites pendant qu'elle est ici?... Je .sais bien que c'est un devoir.... Ne rien faire qui nuise à la réputation, ça se doit. Mais ipii est-ce qui paye toutes ses dettes? Chut!... la voici. . le notaire est avec elle.... Dépêchons , monsieur lo notaire, parce que j'ai autre chose à flaire. Après les affaires de ce monde, celles de l'autre.... Et j'attends monsieur le curé. Patarafons vite votre grimoire... Le notaire s'in.stalla, voulut lire... — Bon !... c'est bien ! dit-elle; les choses ne sont pas difficiles : les enfans que voilà héritent de tout, c'est juste, c'est à eux.... Le père Rémond a laissé quatre millions, il y a dix ans : moi j'en ai encore économi.sé plus d'un.... Ils trouveront tout cela. Peulement, j'ai disposé de quelque chose sur mes économies... Cent mille francs à des voisins qui ont mal fait leurs affaires dans le commerce, et qui .sont trop vieux pour recommencer à travailler.... D'autres petits cadeaux .'i d'anciennes amies... Puis, enfin... et c'est ça que je suis bien ai.se de vous voir approuver, mes enfans, deux C(-nt mille francs à Georges Rémond.... La malade, qui .semblait assez ranimée pour ne donner vraiment aucune inquiétude, et remplir .seulement une formalité dont la nécessité ne pouvait se faire sentir que dans l'avenir, poussa alors un gros

soupir. — Car, ajouta-t-elle comme se croyant obligée à cet aveu, ce pauvre Georgesl... j'ai là une espèce de remords à son sujet ; je n'ai pas rempli les intentions de mon défunt mari à son égard... C'était le fils de son frère , d'un frère qu'il aimait, et son désir à lui était... que notre fortune, noire fille... tout fût pour ce neveu, qui est un bien brave garçon. Si Gabrielle n'avait pas été heureuse , si vous, mon gendre, n'aviez pas fait son bonheur , j'emporterais , à vrai dire , un fameux remords dans l'autre monde.

Et quand madame Rémond se tut, Yves et Gabrielle se regardaient d'une façon si singulière , qu'elle eu fut frappée.

— Que signifie donc ceci? reprit-elle inquiète : esl-ce qu'il y aurait quelque chose?

La jeune femme craignit les questions, et voulut les prévenir. Se penchant tout près du visage de sa mère, elle lui dit en souriant et d'un ton caressant :

— Tu embarrasses... tes enTans... après les avoir affligés 1... Ne t'inquiète de rien! tu as été une excellente mère, et ta fille te remercie de tout ce que tu as fait pour elle.

Gabrielle parlait si bas, qu'Yves de Mauléon ne put l'entendre. Il ne pouvait même voir son visage et y lire sa pensée... Alors, il supposa qu'elle était toute aux regrets que l'aveu de sa mère faisait naître...

Sa situation lui parut cruelle il souffrait réellement... cependant il prit la parole, et dit avec un peu de trouble :

— Soyez sûre que... je désire le bonheur de votre fille... et tout ce qu'il sera possible de faire pour l'assurer... je le ferai.

— Eh bien! reprit madame Rémond, il me semble qu'en laissant à-ce bon Georges une petite fortune qui lui donnera l'aisance et l'indépendance, je pourrai retrouver le cher homme là-haut sans trop craindre ses reproches pour ma vanité, qui a voulu que sa fille fût une grande dame. Mais si je n'en avais pas fait en même temps une heureuse femme... c'est que je ne sais pas trop comment il me recevrait !.... enfin , elle n'a jamais prononcé une plainte; quand je l'ai interrogée, elle n'a fait que votre éloge... ça me rassure...

Yves de Mauléon apprenait à chaque instant tout ce que le caractère de Gabrielle renfermait de sagesse et de bonté !

En ce moment, un nouveau message de madame de Fonttnay-Mareuil ayant éloigné du lit de la malade la jeune femme, qui dut passer dans une pièce à côté afin d'écrire, Yves, voyant que madame Rémond parlait à voix basse au notaire, s'écarta aussi, et se plaça près d'une fenêtre pour leur laisser toute liberté. Alors, regardant la foule qui circulait sur le boulevarl, et dans cette rue Vivienne, si bruyante et si fréquentée que l'on croit à chai[ue minute qu'un événement extraordinaire peut seul provoquer une telle agitation, il pensait non à ce qu'il voyait, mais à cette situation singulière cpi'il s'était faite, à l'rngagementqu'il venait de prendre, ft aux moyens par lesquels il voulait le remplir. Madame Rémond avait déjà prononcé deux fois son nom, et Gabrielle était rentrée dans la chambre sans qu'il s'en frtt aperçu.

Elle se trouva donc forcée de s'approcher de lui pour le tirer de sa rêverie, et lui annoncer que sa mèro voulait lui parler.

Quand ils s'avancèrent ensemble près du lit, madame Rémond avait une expression singulière de surprise et de mécontentement.

— Qu'est-ce que j'apprends, monsieur le duc de Mau léon? C'était ainsi qu'elle appelait Yves avec beaucoup d'emphase et de cérémonie, quand elle était blessée de quelqu'une de ses actions. —Qu'est-ce que j'apprends? vous n'avez pas voulu, à ce que me dit monsieur (et elle indiquait le notaire), vous n'avez pas voulu toucher les revenus de la dot de votre femme '! car enfin elle est votre l'eumie, Gabrielle Rémoud I ses revenus soûl les vôtres 1

Je n'ai pas voulu, ou plutôt c'est elle, toute ignorante qu'elle est des affaires, qui n'a pas voulu que vous fussiez séparés de biens par contrat de mariage, comme le font la plupart des gens riches maintenant. Elle a exigé, la petite, que vous fussiez maître de tout, et même qu'une part considérable fût à vous tout seul en cas de mort, ce qu'il faut toujours prévoir, n'est-ce pas, monsieur le notaire? Le notaire s'inclina en signe d'assentiment au projet d'actes et de testament auxquels madame Rémond faisait allusion. — Et, reprit-elle comme suffoquée par l'idée qu'elle avait exprimée, vous, monsieur, vous n'avez pas touché un sou de tout cela ! vous avez renvoyé l'argent au notaire !... fermages, rentes, il a tout reçu I... Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que vous croyez que cet argent vous brûlerait les doigts?... C'est du bien honnêtement acquis, voyez-vous, monsieur le duc, et qui ne peut faire déshonneur à personne ! On n'en dirait pas tant de quelques-uns qui pourtant sont fiers de leurs richesses.... et il vaut mieux faire des marchés avec du fer, que des marchés tels qu'il s'en pratique si souvent de nos jours. Les Rémond peuvent aller tête levée ; et si nous n'avons par de titres de noblesse, nous avons celui d'honnêtes gens, qui en vaut bien un autre, sans vous fâcher, monsieur le duc

La grosse éloquence de la susceptibilité de madame Rémond ne s'en serait pas tenue à ces seules paroles, si Yves de Mauléon ne l'eût arrêtée, en attestant avec vivacité sa conviction profonde de l'honnête et délicate probité de la famille Rémond, et en ajoutant avec un peu d'embarras que, si l'argent avait été envoyé chez le notaire, c'est qu'il n'en avait pas besoin.

— Pas besoin d'argent, reprit madame Rémond toujours étonnée, pas besoin !... Et avec quoi tiendriez-vous votre maison montée comme celle d'un prince? des domestiques habillés comme des généraux , et des chevaux logés comme des ministres... au milieu des marbres et des dorures I... Et vous \oudriez me faire croire que vous n'avez pas besoin d'argent?... mais l'on ne me trompe pas comme un enfant ; si Dieu me prête vie, il faudra bien que je sache ce que cela veut dire, et que les choses s'arrangent autrement. Mais ce n'est pas tout, ma pau\Te fille ! tu ne sais pas ce qui arrive ? J'ai cru te marier à un grand seigneur... et c'est un homme d'affaires !... ton mari s'est jeté dans les spéculations !... il a même gagné de l'argent!... Oh 1 mon Dieu ! on a bien raison de dire que tout a été bouleversé par les révolutions!... Monsieur de Mauléon I un jeune homme , un élégant.... un duc... qui fait des affaires comme un procureur 1 Qui se serait douté de cela?

La surprise et le chagrin de madame Rémond à cette idée, l'espèce d'indignation même qu'elle ne pouvait contdiir, provoquèrent de la part du notaire un sourire qu'il cacha derrière le testament qu'il tenait, et une expression si moqueuse sur le visajfe d'Yves de Mauléon, que la pauvre madame Rémond en resta toute stupéfaite.

Gabrielle seule était triste et glacée. Elle pensait que, décidé à vivre loin d'elle, et près d'une autre, la délicacatesse d'Yves de Mauléon avait ainsi séparé leurs intérêts, et s'était créée une indépendance qui rompait les derniers liens attachant l'une à l'autre leurs destinées.

Madame Rémond vit la triste expression de sa fille.

— l^.t tu dis que lu es heureuse, Gabrielle? reprit-elle avec une inquiétude visible ; heureuse !... Mais quel l)onlieur peut-il y avoir dans une espèce de mariage tel que le tien, où rien ne se fait conune de coutume, où il n'y a pas eu plus de noce avant qu'après? Je sais bien que. dans le grand et beau monde, les choses ne peuvent pas se passer tout à fait comme parmi les petites g»^ns... mais encore est-il qu'il y en a qui doivent pourtant avoir lieu chez Kis uns de même que chez les autres.... El il y a certainement dans votre mariage des circonslancos singugulières que je ne peux pas m'expliquer. Ce qui n'est pas clair n'est pas de bon aloi . voyez-vous! Eh bien! ajouta-l-elle après uu moment desiieuce... vous ne dites nenî

MADAME ANGELOT

Vous ne parlez pas plus que si vous étiez muets, ou que vous ne pussiez pas dire la vérité ? Et pourtant si ma fille n'était pas contente ?... si elle me trompait ? si j'avais mal clioisi ? La voix fatiguée de madame Rémond commenrait depuis quelques instans à s'atlaiblir ; elle devint encore moins intelligible lorsque l'attendrissement la gagna... — Qu'est-ce que je dirai donc là-haut, quand on me demandera compte du bonheur de mon enfant?...

Gabrielle s'approcha tendrement, baisa la main de sa mère, la pressa sur sou cœur, mais elle ne pouvait parler. Sa situation avec son mari, son inquiétude, que le changement subit de la malade venait de faire renaître, l'avaient saisie, et l'empêchaient de s'exprimer.

— Quoi ! rien? Et moi qui sens mes forces diminuer!... C'est qu'il faut que je l'avoue, j'ai peut-être abrégé le peu de temps qui me restait... et cela à bonne intention 1 Je voulais te parler... mon enfant... parler encore à ce jeune homme à qui je vais te laisser... et, pour retrouver mes idées, j'ai pris un bon cordial de ma façon, en rachette du docteur. Gabrielle fit un mouvement. — Oui, je me suis donné des forces, vois-tu, et pas assez pourtant, car ce que j'ai appris de cette fortune, dont il ne veut pas... et tout ce que j'ai pensé et dit là-dessus ne m'a pas laissé le temps d'achever toutes les recommandations que je voulais faire à ton mari.

Celui-ci s'approcha... et dit doucement, et d'un ton affectueux :

— Ne me jugez pas injustement ; non ! j'apprécie tout ce que vaut vulre fille, et, je le répèle, elle sera heureuse. Jamais, je vous le jure, son bonheur no sera troublé par moi!... Le serinent que je lais ici est le serment d'un homme d'honneur qui n'a jamais manqué à sa parole.

Gabrielle pleurait. La malade tendît la main à Vves... Il la serra avec un sentiment de respect et de tendresse; 11 était alors bien loin des impressions qu'il avait éprouvées jadis à son égard.

Le médecin arriva ; il trouva madame Rémond plus mal que le malin, et très fatiguée. Il exigea qu'il ne restât dans la chambre que sa fille et les femmes nécessaires pour la soigner ; lui défendit de parler, et cependant laissa assez d'espérance pour donner force et courage à Gabrielle.

Yves retourna chez sa mère, se promettant d'envoyer et de revenir assez souvent pour ne rien ignorer. Le soir, madame Rémond reçut les secours de la religion... Deux jours encore se passèrent dans une alternative de souffrance et de soulagement. Yves venait quelquefois, retournait chez sa mère, et paraissait occupé; car, après ces .soins donnés et ces devoirs remplis, il sortait, et passait au dehors la plus grande partie de sou temps, sans jamais dire un mot sur la manière dont il l'employait.

Le troisième jour, après avoir été ab.sent pendant plusieurs heures, il venait de rentrer, et s'élonnait de ne trouver pas la marquise dans son apparleinenl, lorsqu'elle arriva, ramenant Gabrielle pâle et tout en larmes.... Madame Rémond n'était plus!

Gabrielle avait de la fièvre. La fatigue cl le cliagrin altéraient déjà celte santé si forte et si brillante. Entrée dans la vie avec tant de moyens de bonheur, trop d'é|)reuves étaient venues assaillir ses premiers pas. Sous une apparente prospérité, s'éluient cachées un trop grand nombre de ces .soufl'rances morales, qui détruisent si vite et si cruellement la beauté pliysiquo. pour (pie la jeune femme n'eilt pas senti ployer un moment le ferme courage qu'elle puisait à la .source de tout ce qui est bien, l'inspiration d'un noble co'ur !

Mais on peu de jours Gabrielle retrouva la force et la santé. Alors, ayant fait en secret tous les préparalifs d'un dépari, dans une journr>e ciù la marquise était sortie, et Yves ah.senl couiiiie il l'était sans ce.sse, elle se mit en roule pour le château d'Arnouville, laissant celte lettre à son mari.

« Je pars pour le château d'Ai'uouvilIe, et si je ne vous

» ai pas annoncé ce projet, c'est que j'ai pensé qu'il salis- » ferait vos désirs comme les miens, et que j'ai voulu évi- >) 1er pour vous et pour moi les craintes et les regrets que » vous vous croiriez peut-être forcé d'exprimer. Oui, pour » vous, pour votre mère, et pour moi, ce voyage est né- » cessaire.

y Votre mère, habituée à donner ses soirées à la société, 1) que mon deuil me force à fuir, se croit obligée de re- B noncer à ses habitudes : elle en soufl're. Ma tristesse ne » pouvant trouver aucun moyen de payer ces sacrifices » par des distractions, je sens que je l'afflige; qu'à son » âge on ne peut rien changer à sa vie sans y nuire ; et je » me reprocherais un mal causé par moi à une personne » parfaitement bonne, que j'aime avec autant de tendresse » que de respect.

» Vous ? ma présence vous gêne ! Rappelez-vous la soi- » rée d'hier. Ne pouvant vaincre mon chagrin, ne sachant » comment trouver des mots pour répondre à votre bonne » mère, qui s'efforçait en vain de me consoler, je proposai » une lecture : il me fut impossible de l'achever; car, dès » que le cœur est rempli d'un regret, tout ce qu'on lit » semble s'y rapporter. Il y a des idées, des situations, des » phrases qui paraissent avoir été écrites pour vous; et, » en retrouvant ainsi tout ce qu'on sent, on ne peut rete- 1) nir ses larmes. Les miennes vinrent malgré moi : il fal- » lut donc renoncer à lire ; mais, à travers mes larmes, j'a- » vais bien remarqué votre anxiété, votre impatience, vo- » tre désir de vous trouver seul avec moi, l'envie de me » parler. Oui, j'avais tout vu, tout deviné 1... et pourtant, » quand votre mère se fut retirée, vous vîntes bien à moi » avec empressement... votre main prit la mienne... je » crus que votre cœur allait enfin laisser échapper son se- » cret... que vous alliez m'avouer... quoi? je ne puis le » dire! je n'ose même le penser!... Mais au lieu de par- » 1er... retenu sans doute par la crainte de m'affliger et B de m'offenser... vous êtes resté mnet, interdit!... ma » main, vous l'avez repoussée! ma prière, vous ne l'avez » pas écoulée!... vous êtes sorti brusquement en murmu- » rant ces mots : « Non, je ne peux point parler encore I... » » et vous n'êtes pas rentré de la journée.

» Vous voyez donc bien que, pour vous aussi, je devais » partir , car ma présence ne servait qu'à contraindre et à » déranger vos projets. Vous comprendrez facilement com- » bien était cruelle cette situation où j'apportais seulement » ennui, gêne et tristesse à ceux qui m'entouraient : vous » sentirez qu'il était impossible de la supporter : c'était un » devoir d'en sortir, n'esl-il pas vrai? pour votre mère, » qui reprendra l'habitude d'aller chaque soir au milieu » d'un monde qui lui est nécessaire! pour vous que rien » ne contraindra plus!..,|^et .. pour moi aussi!...

» Moi?... vous savez que je retrouverai à la campagne » cette excellente madame Raniel, ma gouvernante; que » j'y retrouverai mes occupations d'enfant... et cette li- » berlé dont la perte m'était si cruelle. Oui, je souffrais à 1) cacher mon chagrin, je souffrais à le fjflre partager, et » je sentais chaque jour toutes les forces de mon coeur, » de ma pensée et de ma santé diminuer sous celle lutte » continuelle! Moi, [lauvre ji'une fille élevée dans la soli- » tude, avec une vie si simple qu'un nuage passant sur » le soleil, un oiseau chantant dès le malin, une fleur » épanouie dans le jour, élaient les grands événeniens qui » reniplis.saient mes heures oisives! Si mon esprit cher- » cliait qui'lque idée nouvelle dans le peu de livres que je » possédais, j'y trouvais encore quelque pensée calme et » grande sur noire destinée en ce monde et notre espoir » en l'autre I Conimenl aurais-je pu supporter sans une » mortelle fatigue ces mille petits détails de ce qu'on ap- M pelle les plaisirs, et des soins de tous les inslans pour » cacher mes chagrins? Ah! je comprends mainlcnan » cnmment s'usent toutes les facultés de l'âme, comment » s'eiïacenl toutes les vives impressions, comment les » femmes du monde ont épuisé si jeunes toutes les joies «et toute la vie, comment elles languissent ennuyées et » iusouciautes ; comiueul ces mille réciU contradictoires,

GABRIEI.LE.

» ces idées opposées, ces paroles, ces actions qui vous » étonnent, vous effrayent, vous blessent, ou vous char- » ment, se pressant en foule devant vous sans que le » monde prenne le temps de les juger, ou que le blâme » ou l'éloge vienne les récompenser ou les punir: jecom- » prends que l'âme, ainsi étourdie et fatiguée, devienne » ensuite indilférente au mal et au bien ! Moi je commen- » çais à ne plus penser, quand la perte ijui m'afflige n'a » plus laissé pour moi qu'une pensée... Ah! j'ai voulu » payer à la bonne mère qui m'aima, qui pendant seize » ans veilla sur mon sort, dont personne ne s'incjuiétera » désormais... oui, j'ai voulu lui payer en souvenir un » temps de ma vie que nulle autre pensée ne puisse at- » teindre. Je vais revoir l'endroit où elle me soignait en- » fant, où je ne connaissais qu'elle, où sa bonté me ren- » dait la vie si douce, où ce que le cœur d'une bonne » mère peut inventer a dépassé souvent ce quf> l'esprit » pouvait comprendre! Avec cette image d'affection, avec B le calme de la solitude, je reprendrai sans doute ma » force et mon courage épuisés!... Les idées fâcheuses » que le monde m'a laissées s'effaceront... car on trouve » le ciel dans son cœur dès qu'on peut oublier la terre I » J'ai vécu seule longtemps, et je n'apprécie encore de » la vie que les affections et les idées. Le reste m'étonne » sans me plaire ; et je ne puis m'y intéresser. Pourtant, » quand j'aurai repris assez d'énergie pour triompher de » mes goûts et de mes habitudes, je reviendrai, très dis- » posée à faire ce qui peut vous convenir à tous deux I... » Je ne demande au ciel que de ne pas être un obstacle » au bonheur de ceux qui m'entourent.

» GABBIELLE. B

Peu de jours après, Gabrielle reçut une lettre de Paris. Sa main tremblait en rompant le cachet, car la lettre était d'Yves de Mauléon. Une triste surprise parut sur son visage dès qu'elle l'eut ouverte ; il y avait si peu de lignes, si peu de mots dans la lettre suivante 1...

a J'ai promis à votre mère de faire ce qui dépendra de » moi pour que vous soyez heureuse, et je désire tenir ma » promesse. Ainsi votre volonté décidera de votre sort. » Les vœur que vous formez sont trop sages et trop sim- » pies pour n'être pas exaucés... et même le ciel donne B quelquefois plus qu'on n'avait osé lui demander I

e YVES. »

A partir de ce jour, Gabrielle lut et relut sans cesse la lettre d'Yves de Mauléon, mais, chaque fois, elle variait dans le sens à donner aux mots qu'elle renfermait ; car rien n'est complètement arrêté et absolument précis dans une lettre.

; Une lettre! c'est un hiéroglyphe dont les inities seuls peuvent comprendre tout le mystère : encore se trompent-ils souvent sur la valeur et la portée de ce qu'on a voulu exprimer. Les mêmes mots, les mêmes phrases peuvent avoir un sens si différent! Qui n'a senti mille fois que des paroles exactement semblables n'ont par moment aucun rapport entre elles, et cela par l'inflexion seule de la voix qui les prononce! On pourrait en citer une foule d'exemples; mais ces mots seuls peuvent suffire; ainsi: « Que je suis heureuse de vous voir! «Ces mots répétés p;ir une maîtresse de maison, si souvent (lu'ils ne semblent plus qu'une formule banale, comme elle i>eut en faire à volonté une vulgarité qui n'a aucune valeur que celte pou litcsse obligée pour tous! Comme elle peut aussi en faire • une expression d'orgueil pour accueillir le mérite, d'alfcction pour recevoir l'amitié, de tendresse pour laisser soupçonner l'amourl Comme un sourire, un regard, une voix émue, une physionomie troublée peuvent changer ces mêmes mots 1 Ils peuvent n'être rien, ils peuvent être tout ! Et il en est ainsi do presque toutes les phrases qui se disent. Comment donc ce qui est écrit sur ce froid papier no

LE SIECLE. — IIX.

prêterait-il pas à mille conjectures, à mille espérances, à mille illusions mensongères? A qui n'est-il pas arrivé de rester devant une lettre importante incertain et rêveur; de prêter tour à tour aux mois qu'elle renfermait les significations parfois les plus contraires ; d'attacher en quelques inslans à ces mots, toujours les mêmes, des idées entièrement différentes ; de les prononcer intérieurement avec toutes les nuances d'inflexions qui pouvaient varier à l'infini leur valeur; d'y ajouter les expressions de la figure de celui qui écrivait; de se le représenter indiflerent, dédaigneux, empressé, affectueux, tendre ou passionné; et d(; trouver que celles de ces expressions qu'on désire ou qu'on craint le plus peuvent également bien s'arranger avec la phrase qu'on relit cent lois?

C'était là ce que faisait Gabrielle devant la lettre d'Yves de Mauléon; et quand elle croyait s'être convaincue, par les meilleures raisons du monde, du s'intiment qui avait présidé à cette lettre, elle retrouvait encore autant de raisons aussi excellentes pour lui prêter des senlimens tout contraires.

Alors la jeune femme rejetait dans un beau coffre de satin blanc, entre des rubans et des bijoux, ce papier merveilleux qui évoquait tant d'idées; et, pour les chasser, pressant sa petite main sur un front encore soucieux, elle courait dans le parc, ou surveillait les travaux intérieurs du château. Agir empêche de penser 1

LB CHATEAU D'aENOUTILLE.

Le château d'Arnouville datait du huitième siècle : il avait été dans l'origine, comme toutes les vieilles habitations féodales, une forteresse dont les maîtres, seigneurs suzerains, étaient tout-puissans chez eux. Mais ils n'y trouvaient la sécurité qu'à l'abri do rochers, murailles, ponts-levis, bastions, fossés, et ne pouvaient guères espérer un peu de paix qu'à la condition d'être toujours en état de guerre... Tout ce qui peut servir de défense avait existe autour de la demeure des châtelaines mal logées, dont les maris, les frères, fils, amis, vassaux et serviteurs étaient constamment sous les armes. C'était en laissant encore assez de vestiges de cette époque pour rappeler ce qui la caractérisait, que les siècles successifs avaient marqué leur passage par des constructions d'un nouveau genre. Au lieu de détruire ce qui précédait, on avait seulement ajouté, tantôt une aile, tantôt un bâtiment de plus grande étendue. L'édifice, devenu très considérable, était irrégulier pour la l'orme, pour l'architeclure, pour la dimension, et présentait plutôt un amas de châteaux variés, attachéi les uns aux autres, que l'aspect d'une seule et même habitation. Mais les derniers travaux, faits sous Louis XIV, présentaient cette grandeur et cette richesse qui caractérisent les ouvrages d'un siècle où le luxe embellissait la gloire, et où la représentation était regardée comme un des devoirs de la puissance. Depuis ce moment, les anciennes constructions u'étaient plus que les accessoires des nouvelles.

De magnifiques nppartemens, boisés, dorés, points et décorés dans le goût le plus brillant i^r d'habiles artistes, avaient enfin permis aux grands seigneurs qui les habitaient de tenir leur rang avci" splendeur; mais le pouvoir avait disparu en même temps que les dangers. Il n'y avait plus alors pour eux de puissance que celle qu'ils tenaient du trône, et qui devait bientôt disj>araître avix- lui.

C'étaient ces riches apparlemens que Gabrielle faisait restaurer et rétablir dans tout le luxe de leur magnificence première. Des gens d'un goiU sûr et éi-lairé présidaient i ces arrangemens; elle avait voulu que chaque partie de l'habitation contînt les meubles de l'époque où elle fut

MADAME ANGELOT

construite, sans en excepter quelques pièces sauvées de la dévastation dans les premières constructions féodales. Chaque appartement renfermait une bibliothèque, composée des écrivains du temps et de ceux qui avaient précédé. Quelques manuscrits précieux étaient les seules richesses de la première époque ; mais , à mesure qu'on avançait, les bibliothèques devenaient tellement considérables , que Gabrielle en était restée au dix-septième siècle. Pour continuer, il eût fallu faire un anachronisme , ou bâ(ir un nouveau château d'une forme npuTelle et d'une étendue beaucoup trop vaste.

Dire que ce château avait appartenu è la famille do Fontenay-Mareuil ; que c'était l'ancienne habitation des aïeux d'Yves de Mauléon ; que tout y parlait de lu gloire, de la puissance et des vertus de ses pères; c'est faire connaître tout ce qu'il y avait pour Gabrielle d'intérêt dans les soins qu'elle s'était imposés. Ce n'était pas seulement la vanité du rang qu'elle voulait rappeler : non! La jeune femme, qui comprenait toujours la vie sous ses plus belles couleurs, voyait dans le souvenir des grands hommes, des grandes actions et des grandes vertus que renfermaient des annales, que signalaient des portraits, que représentaient des tableaux, une espèce d'engagement, contracté par ceux qui vivent au milieu de ces monumens, de conformer le présent à ces nobles images du passé. Ce fut cette intention aussi qui inspira jadis l'envie de recueillir, de constater et de conserver tous les titres à l'estime et à l'admiration des hommes. Mais à peine un bon génie a-t-il envoyé une belle idée, qu'une mauvaise passion s'en empare; et l'orgueil a fait de bien excellentes affaires avec celle-là.

Gabrielle , toujours préoccupée par la conduite qu'Yves tenait à son égard , et qui semblait lui cacher un mystère , trouvait un adoucissement à ses regrets dans les soins qu'elle donnait aux travaux qui se faisaient sous ses yeux. Elle éprouvait aussi un grand soulagement de cette vie paisible , dont elle avait eu l'habitude depuis son enfance.

Mais, après quelques jours , cette solitude, tant aimée jadis, lui sembla un peu triste : après quelques semaines, elle lui parut pénible; après deux mois , elle lui devint cruelle. Ce n'était pourtant ni le monde, ni les fêtes, ni les plaisirs qu'elle regrettait. De ce qu'elle avait connu hors du paisible asile de son enfance, il ne restait à son cœur que deux souvenirs, Yves et sa mère !

Un jour, plus triste que jamais, Gabrielle avait écrit à la marquise de Fontenay-Mareuil ; et , cette fois, elle ne la priait plus, comme dans ses premières lettres, do no pas prendre la peine de lui répondre ; elle souhaitait au contraire apprendre tout ce qui se passait depuis son absence. Elle ne nommait pas Yves de Mauléon; mais il y avait malgré elle quelques expressions d'impatiente curiosité dans sa lettre. Le secret qu'elle cachait à la marquise depuis son mariage était bien encore voilé par son silence, et même par les paroles pleines de charme qui exprimaient sa reconnaissance pour sa belle-mère , et son bonheur de lui appartenir à un titre cher et sacre; mais il y avait une tristesse si profonde dans cette lettre, que la marquise en fut frappée, et voici celle que Gabrielle en reçut quelques jours après :

o Paris, ce 1838.

» Qu'y a-t-il, chère Gabrielle? Yves ne vous donne-t-il p pas exactement de nos nouvelles à tous deux? Je le » charge chaque jour de quelque commission pour vous; » ne les fait-il pas? est-il trop occupé h parler de ses sen- » timens pour raconter les faits? Enfin qu'y a-t-il , que B vous ayez besoin de lettres de la vieille mère qui écrit » avec tant de peine, quand vous avez le jeune fils » qui doit écrire avec tant de plaisir? Mais, n'euseiez- » vous pas demandé une réponse, j'avoue que le ton de B votre letlro m'(n1t inspiré l'envie de vous écrire. Oui, il » faut que je vous avoue qu'elle éveille en moi une foule

» d'idées, toutes relatives à votre bonheur, qui certes est » maintenant ce que j'ai de plus cher au monde.

» Vous savez , ma chère enfant, combien de difficultés » s'opposent pour moi à ce désir d'écrire. Mes yeux voient » à peine, ma main est souvent tremblante, et je suis for- » cée de m'interrompre dès que j'ai tracé quelques lignes. » Aussi je commence aujourd'hui cette lettre, mais, pro- » bablement , il se passera bien des jours sans que je la » termine. Dès que j'aurai un peu de liberté, et que ma B santé le permettra, je causerai avec vous; puis, quand » j'aurai rempli ainsi quelques pages , je vous les en- » verrai.

» Yves m"a lu le passage de la première lettre que vous » lui avez écrite, où vous parlez de moi. J'ai reconnu votre » bon cœur et votre bon esprit ; mais j'ai regretté pour- » tant qu'ils vous aient entraînée dans cette occasion un » peu au delà du bien. J'aurais sans regret renoncé pour B vous à ce monde, habitude de toute ma vie, quoique la » solitude convienne mieux à la jeunesse qu'à la vieil- » lesse... Jeune , la pensée est souvent avec un avenir » qu'on arrange à son gré : vieux, elle est avec un passé » sur lequel on ne peut revenir. Mais, quand vous êtes là, » ma chère fille, je vis en vous, et ne vis plus en moi; et » je m'associe tellement à vos idées , que je finirai peut- » être par n'avoir plus que seize ans. Voyez combien je » dois vous aimer!

» Si vous n'étiez pas , à cet âge , plus raisonnable par » l'instinct seul de votre cœur que tout ce que je connais » en ce monde , je n'oserais vous dire ce qui me trouble » et m'inquiète dans la conduite de mon flls. Peut-être » avez-vous eu tort de le quitter ainsi dans les premiers » temps d'un heureux mariage. Le bonheur et l'amour » sont des fleurs si délicates, qu'il faut des soins constans » pour les conserver intactes. Les résolutions extrêmes » leur sont toujours funestes, et ne doivent être prises que » dans des circonstances difficiles, où elles peuvent ame- » ner quelques changemcns désirés. Cette séparation, qui » doit durer plusieurs mois, ne peut, dans mon esprit , » s'arranger avec votre précoce sagesse et votre finesse » pour comprendre toutes les choses de la vie. Y aurait-il B donc là-dessous un mystère que je n'aurais pu pénétrer? » Quelques mots, ou plutôt une certaine expression mo- B queuse de madame de Savigny, l'autre soir, en parlant » à Yves de son mariage , ont réveillé en moi , peut-être » par suite de l'impression que j'avais reçue de ^otre lettre, » je ne sais quelle crainte, et j'ai cherché alors à savoir » au juste les idées et les actions de mon fils.

B Quant à ses idées, il s'est renfermé, à toutes mes B questions , dans des réponses évasives. Ce qu'il dit est B vague, et , si je le presse de demandes réitérées sur ce » qu'il pense et ce qu'il fait, il échappe par une plaisan- » terie à tout ce que je veux lui dire de sérieux. Quoiqu'il B ait un air de confiance et d'abandon, je m'aperçois qu'a- B près une heure do conversation je n'en sais pas plus » qu'auparavant.

B Pour ses actions , comment pourrais-je les connaître B par moi-même? je ne le vois qu'à l'heure du dîner. B J'apprends seulement que ses habitudes sont changées; B il restait tard au lit , et sa première sortie du jour était B une promenade à cheval vers les quatre heures; main- » tenant il sort à pied à huit heures du matin, et le soir, » il ne dépasse guère minuit hors de l'hôtel. Quelquefois B même il reste le soir seul à écrire, sans doute tous de- » vez en savoir quelque chose : qu'écrirait-il, si ce n'était n à vous? No pouvant donc rien savoir par moi-même do B ce qui peut se passer au dehors, j'ai chargé monsieur B de Marcenay de me l'apprendre : il est bien entendu B qu'il no peut sou|içonneren cela qu'un «iprice, ou bien 8 une surveillance de grand'mèrc, cl que vous n'êtes pour » rien dans cette afi'aire.

» Il faut vraiment tout le plaisir que met monsieur de B Marcenay à deviner ce qu'on veut lui cacher, pour qu'il » .s'occupe de pareille chose en ce moment. Depuis qu'il B s'est mi.s à la tête d'un journal, il est devenu tout à coup

B un homme important et un homme opulent , ce qui est » d'autant plus singulier que le prix de son journal est » au-dessous des frais, qu'il perd sur chaque abonnement, » et semble soutenir ainsi les ministres aux dépens de sa » fortune. Mais, s'il est avec le ciel des accommodemens, » il paraît qu'il en est aussi avec la terre; et tout cela s'ar- » range si bien qu'il mène grand train. Comme ceux qui » n'ont rien possédé dans leur jeunesse, il parle sans cesse » de ce qu'il possède , de ses chevaux pur sang , de ses » meubles de prix, etc.

» Cette opulence est venue si vite , qu'il n'a pas encore » eu le temps de s'y accoutumer. Il semble même qu'il )' craigne de la voir disparaître avant d'en avoir pris l'ha- » bilude; car il ne passe pas une minute sans la rappeler » à lui et aux autres.

» Après plusieurs jours écoulés sans le voir, je le ren- » contrai enfin chez madame do Savigny. Voilà exacte- » ment ses paroles : je les écris en rentrant de cette soirée, » pour n'en rien oublier.

» — Votre petit-tîls, notre cher Yves, devient fou ; car sa » vie est tellement raisonnable que je ne le rencontre plus » dans aucun des endroits où nous allions ensemble. » Il m'eCit fallu sortir de toutes les habitudes fashiona- 1) blés pour le retrouver; personne ne le voit; et j'ai été i> obligé de le faire sui\Te hier pas à pas, toute la journée, » pour apprendre ce qu'il devenait. J'avais chargé de celte » surveillance un tout jeune homme, dont l'emploi au » journal est de recueillir adroitement les bruits de ville, » événemensel accidensqui remplissent une partie de nos » colonnes : il s'acquitte à merveille de ce soin. « — A quel » diable d'homme, s'écria-t-il eu rentrant, ai-je eu affaire » aujourd'hui! Il m'a été impossible de deviner à quel » métier il appartient. Dès le matin, il était au palais » comme un procureur! il est vrai que Berryer plaidait D pour un délit de presse!... Mais votre jeune homme » courut entendre ensuite un professeur de droit politique; » en sortant de là il se rendit à la chambre, où devait par- » 1er un illustre orateur de l'opposition ; puis nous allâmes » à la Bourse, où il fit plusieurs aft'aires. Mais, ce qui me » parut le plus drôle , c'est qu'il passa la soirée dans un » lieu où se trouvaient quelques hommes de son âge, qui » se réunissent là chaque soir. Je crus d'abord. qu'il s'a- » gissait d'une espèce de jockey's-club : oh ! bien oui ! ici » on ne dit que des choses graves et sérieuses; on traite » des questions politiques; chacun parle à son tour à » haute voix!... On dit que ce sont des apprentis dépulésl » qu'on apprend là à parler, comme s'il n'y avait pas déjà » assez de gens qui parlent pour qu'on ne puisse plus » s'entendre 1 Au reste, celui-là ne m'a pas fait veiller » tard : il était rentré à onze heures... Mais, ajouta mon » jeime homme , monsieur a voulu plaisanter en me di- » sant que c'était le duc de Mauléon. C'est peut-être son » secrétaire, ou le fils de son concierge : est-ce qu'un » homme titré vit ainsi? »

» Voilà pourtant, madame la marquise, continua mon- » sieur de Marcenay avec dédain , à quoi s'expose votre » petit-fils! Oue veut-il faire de tout cela? Est-il devenu B extravagant, intéressé, ou ambitieux? Moi qui ne l'ai » jamais vu qu'ennuyé, je n'y puis absolument rien com- B prendre, et je laisse le problème à résoudre à votre sa- » gacité.

«Plusieurs jours se sont pSssés depuis cette conversa- » tion avec monsieur de Marcenay. Yves est devenu plus » singulier que jamais! Cependant, je no puis me plaindre » de lui. Il est lieaucou|) plus (Mnpressi'' et alTiTliuMit pour » moi qu'autrefois; il a même de ces petits sohis auxquels B il n'aurait pas pensé, s'il ne vous les eiM vue prendre. » Sa tristesse a disparu; et il n'y a plus l'ombvt" il'enuui )) sur son visiige. 11 a l'air occupé, et mi^me atl'airé; mais » toujours avec ce calme imposant qui lui donne l'air si B noble, et ces gracieuses manières, plus agréables depuis » (|u'on n'y voit plus le découragement et le dédain. Tout B l'intéresse, môme les alfa ires politiques, dansée qu'elles » ont de grand et qui touche aux iiuestions gém-ralesl...

» Knfin, je ne reconnais plus mon insouciant jeune hom- B me dégoûté de tout. Sa curiosité a l'air maintenant » excitée sur tous les objets! Il en est un que j'aurais bien » voulu découvrir, qui semble être pour lui d'une bien » grave importance ; car je l'ai entendu murmurer, comme B à lui-même, ces mots : « Oui, ce sera décidé dans huit B jours!...» Cette idée le préoccupait tellement, qu'il ne » mangeait pas, et laissait emjiorter ce qui avait été placé » devant lui, sans s'apercevoir qu'il n'y avait pas touché. » Ce ne fut qu'à la fin du dîner, que, grAco à moi qui, B après l'avoir examiné en silence, finis par rire, lor.s<|u'il B répéta tout haut « Huit jours! » il remarqua qu'il allait B sortir de table comme il s'y était mis. Il partagea ma B gaieté involontaire, se moijua de fort bonne grâce de B sa distraction , mangea de très bon appétit , parla fort B vivement; mais il ne lui est pas échappé un mot qui » pfit me mettre sur la voie des causes de sa préoccu- B pation.

B C'est là, ma chère Gabrielle, tout ce que j'ai pu voir B et recueillir. Vous, dont l'esprit est si vif et si fin, peut- B être y trouverez-vous le mot de lenigme, si toutefois il » ne vous est pas déjà connu. Pourvu qu'il n'y ait entre » vous et Yves que celui de bonheur!

B Quant à moi, que vous dirai-jel A mon âge, à moins » d'une'enfance prolongée , que je vois à quelques fem- B mes et qui evcite plus de fiilié que d'envie, les idées B gaies viennent rarement. Mais il en est de douces en- » core , quand on peut placer ses plaisirs hors de soi ! .... B quand on peut oublier surtout!... Et cependant, mon B enfant. Dieu me préserve de ne pas croire au bien, aux » affections, au bonheur, ou de laisser ceux que j'aime » en douter! car il y a , même pour cette vie , tout les » matériaux d'un bel édifice: et c'est peut-être notre faute » à tous s'ils .sont dispersés de manière à n'être jamais » rassembles. Mais, hélas! il est vrai de dire que, si par- B fois on parvient à en réunir quelques-uns, ce n'e.st en- » core qu'un château de cartes que l'on a construit !..'. Ces » châteaux amusent les enfans; ils les croient solides; la » première chute les étonne sans les décourager; ils re- » conmnencent, et le temps passe! Est-ce notre faute? ou » ce genre d'illusion a-t-il paru sutfisant pour des être.* B d'un jour? Je ne sais!... Et je répète encore : Il faut » adorer, se soumettre et attendre I

B Avec vous , je me laisse toujours entraîner, ma chère B Gabrielle, à ces rêveries que le monde ne permet guère, B mais qui s'échappent d'elles-mêmes auprès de ceux qui B les partagent. J'ai remarqué que l'esprit donne tout na- B turellement à chacun co (|ui lui revient, et se met à B l'unisson. Il me reste à vous parler de vos belles fleurs, » de ces joyeux oiseaux , vos maîtres de chant , qui vous B ont appris à les surpasser!... Mais moi, malgré le retour 1 B du printemps , je n'ai plus ici ni rossignol , ni fauvette, | B ni joie : tout est parti, et tout reviendra avec vous. (Juo B ce soit bientiM ! ou vous verrez arriver votre vieille mère B au château d'Arnouville, je vous en avertis.

» I.a marquise de Fontbnay-Màrbcil. »

Pourquoi cette lettre ranima-t-olle tout le cœur de la jeune femme? pourquoi, le lendemain , la folle enfant courait-elle comme jadis au milieu des buissons d'églantiers? (jui le dira? Le cœur a des secrets que nul ne peut comprendre.

Sans doute l'influence de la belle saison agissait aussi sur Gabrielle. Quand elle visita dès le matin toutes les chaumières et toutes les fermes où elle était connue et adorée , des paroles amic^ales , des secours , dos présens furent distribués par elle. Il semblait que ce fût fête au village et au châteati , partout ! car le temps sombre et pluvieux qui attristait la nature avait tout h coup, di'puis 'luclques jours, fait place à un soleil éclatant qui s*^ dédommageait d'une absence trop prolongée en déployant avec splendeur toute s;i puissance, l'ne chaleur brillante ranimait le sol longtemps glace , et parai^^sait vouloir hflter

MADAME ANGELOT

par ses efforts la ^'égétation en retard. Les fleurs, les arbres , les oiseaux , tout s'éveillait pour les joies de l'été si désirées. C'était fête au ciel et sur la terre, et la jeune femme était encore trop près de ses plaisirs d'enfant , qu'elle devait à la nature, pour n'en point partager tous les bienfaits.

Le matin s'était donc passé joyeux en visites au village ; le jour dans l'intérieur du château à donner gaiement un dernier coup d'oeil aux arrangpniens qu'on terminait; puis, quand vint le soir, Gabrielle chercha dans le parc une promenade solitaire qui la laissât sans trouble à ses douces impressions. Pensive , elle suivait lentement une allée sans que ses pas eussent aucun but. Ses mains croisées avec un mol abandon , sa tète doucement penchée, tout indiquait, dans sa démarche gracieuse et nonchalante, que ses pensées vagues et indécises étaient arrivées à l'état do rêveries. L'excessive chaipur de la journée avait perdu la brillante intensité qui fatigue et enivre , pour garder seulement une tiède douceur embaumée par le parfum eni^Tant des fleurs. Une brise légère variait et multipliait en les agitant ces suaves odeurs qui , portées par le vent du soir dans les boucles légères des beaux cheveux de Gabrielle et sur son frais visage, ressemblaient à de douces et innocentes caresses, et jetaient jusqu'à son âme une vague émotion d'attendrissement et de bonheur inconnus. Jamais, jusqu'à ce jour, rien n'avait ainsi pénétré tout son être d'un charme ravissant et de mystérieuses sensations dont elle ne pouvait se rendre compte.

Au milieu de ces émotions sans causes, de ces images multipliées et incertaines, qui ne laissent rien à son âme ■et à ses yeux que des formes , des images et des impressions confuses et insaisissables, des mots sonores, nettement prononcés , non au dehors , mais au dedaus d'ellemême, répétèrent :

« Le ciel donne quelquefois plus qu'on n'avait osé lui

» demander I «

Et Gabrielle , involontairement , regarda autour d'elle pour s'assurer qu'aucune voix humaine n'avait prononcé les paroles qu'elle venait d'entendre.

liais elle traversait alors une large étendue de gazon dont nul arbre, nul buisson, nul massif"ne pouvait dérober aux regards le plus petit espace; et elle y était bien seule. La voix mystérieuse était sans doute intérieure, et le cœur de Gabrielle, accoutumé aux inspirations célestes, s'éleva cette fois dans le ciel avec un nouvel élan de confiance et d'amour pour le remercier de ses promesses.

Pourtant elle voulut se rappeler sa situation telle qu'elle était, repousser cette joie involontaire et trompeuse, pour examiner à loisir toute la triste réalité, et ce fut recueillie et rêveuse que la jeune femme arriva dans le lieu choisi jadis pour les contemplations de la jeune fille. Elle y retrouva les belles fleurs des années précédentes; de joyeux oiseaux qui chantaient comme autrefois; une pelouse verte, fine et fleurie, qui invitait au repos, comme jadis; et, se laissant aller à ses molles impressions, elle s'étendit doucement sur ce gazon parfumé, et voulut essayer de chercher dans son âme , de regarder dans sa pensée, d'inlcrroger cette conscience qui lui avait servi de guide ; car elle se demandait parfois si elle ne s'était pas trompée, puisqu'elle n'était pas lieureusi;. La naïve enfant croyait que se préserver de tout mal devait préserver de tout regret ! Mais c'était vainement (]u'elle voulait analyser ses impressions : tout élait vague dans son Ame. Pourlant le silence régnait autour d'elle, le jour baisait, et la légère teinte d'ombre 'lui commençait à voiler les objets devait concentrer en elle-même sa pensée, ipii n'était plus attirée au dehors. Mais cette .soirée était .^i helle, ces arbres si magnifiques, les doux rossignols chantaient si bien, les roses parfumaient l'air si délicieusement, et toute cette nature était si suavo et si harmniiieuse dans ses senteurs et dans ses concerts, qu'elle péin'lrait de ses joies iniioceiiles toute cette âme innocente comme elles. Les po('tiques douleurs de cette jeune femme sans remords n'avaient

que des larmes sans amertume, des soupirs sans tristesse, et qui embellissaient encore son doux visage.

Elle s'était mollement étendue : sa jolie tête reposait sur son bras arrondi... gracieuse comme ces ravissantes créations du Corrége I Sa pose et tous ses mouvemens empruntaient aux rêveries incertaines de sa pensée, et aux mystérieuses voluptés de ce séjour, un indicible charme d'abandon et de douceur.

Le temps s'écoulait ainsi sans qu'elle s'aperçtlt de sa fuite, quand de ses lèvres entr'ouvertes s'échappa un nom que son cœur peut-être avait répété plus d'une fois avant elles.

— Yves de Mauléon ! murmura faiblement Gabrielle.

— Oui, c'est moi 1 répondit une voix à ses côtés.

Et la jeune femme effrayée, craignant encore d'être le jouet d'une illusion, se leva légèrement, et se trouva en effet en face d'Yves de Mauléon 1

Elle recula de surprise.

— Ne vous effrayez pas, dit-il d'un air triste et glacé, je ne troublerai pas longtemps votre solitude.

Gabrielle se recula encore ; mais c'était pour appuyer contre un arbre sa main qui tremblait involontairement. Elle se rappela ce premier et triste jour de son mariage, quand, tremblante aussi alors, elle cherchait un appui... et elle n'eut point la force de parler.

Yves de Mauléon était debout à quelques -pas do Gabrielle... il la regardait.

— Une fois au moins il faut m'entendre, dit-il. Sa voix était douce, mais triste et troublée. — Ne le voudrez-vous pas? ne consentirez-vous pas à m'écouter?

Gabrielle frémit et dit :

— Parlez.

Ses vagues et doux pressentimens s'étaient évanouis.

A l'air sombre et froid d'Yves de Mauléon, à ses paroles prononcées avec amertume et douleur, elle sentait que le bonheur ne s'annonce pas aiusi ; et elle pensa qu'il fallait s'armer de courage I

— Vous ne savez pas, reprit le jeune homme en hésitant, pourquoi je suis ici... c'est... pour vous apprendre... que notre mariage... ce lien si malheureux...

Il s'arrêta!... il semblait que ces paroles ne pouvaient sortir qu'avez effort de ses lèvres tremblantes, et qu'il manquait de courage pour cet eftort.

Gabrielle l'interrogeait malgré elle d'un regard expressif. Elle craignait également ce silence qui l'effrayait, et les mots cruels qui paraissaient devoir le sui\re !... Sa vie était pour ainsi dire suspendue, et, quoique son cœur battît violemment, on eiit dit qu'elle ne respirait plus. L'anxiété la rendait immobile.

— Ce mariage, dit enfin Yves d'une voix presque inintelligible... il peut... être cassé 1

Depuis trois mois, toutes les chances possibles de sa destinée s'étaient présentées à l'esprit de Gabrielle. excepté celle-là ! Elle sentit la mort passer sur son front glacé. Lui aussi, il était pAle et immobile ! Tous deux restèrent silencieux : elle, effrayée de ce qu'elle venait d'entendre; lui, eflrayé de ce qu'il venait de dire.

Aucune parole n'aurait pu être prononcée par la jeune femme, cl le froid mortel avait pénétré jusqu'à son cœur ; mais, (iuoi<iue le jour diminuât et commençât à faire place à l'obscurité, Yves eût encore pu lire, sur le visage expressif de Gabrielle, ce (]ui se passait dans son âme, s'il eilt osé tourner les yeux sur elle. Mais il semblait craindre de la voir, et ses regards restaient attachés à la terre depuis qu'il avait parlé. Elle aussi détournait les siens!... ils avaient l'air do deux criminels condamnés l'un par l'autre au malheur.

Cette sé|iaration inattendue avait Mé à Gabrielle tout le courage dont elle avait essayé de s'armer.

— Oui!... reprit enfin Yves de Mauléon parlant à voix basse et lentement, —ce mariage... qui ne fut jamais qu'une vaine cérémonie, je sais qu'il peut être regardé comme nul... et que la liberté peut nous être rendue à tous deux I

Gabrielle ne voyait plus rien, ne pouvait plus rien entendre. Sa main, qui la soutenait contre l'arbre qui lui servait d'appui, glissa comme elle; mais si doucement que la jeune femme se trouva de nouveau, et sans secousse, gracieusement retombée sur le gazon. Le jeune homme fit un mouvement pour s'approcher ; mais elle reprit assez de force pour essayer de cacher sa faiblesse, et dit avec calme :

— Ce n'est rien I... Monsieur le duc de Mauléon, il sera fait tout ce que vous ordonnerez.

11 retourna à la place qu'il occupait en arrivant, et même un peu plus loin; resta debout, appuyé contre un arbre, pendant que Gabrielle demeura ainsi à demi coucliée, et sans qu'il pût voir sa figure. Alors, employant toutes ses forces à rassembler ses idées confuses, et à reprendre assez de calme et de sang-froid pour les exprimer, il lui dit :

— Au moment de nous séparer ainsi... pour jamais... je vous prie en grâce de ne pas me juger trop sévèrement, de ne pas voir mes torts I... oui... j'en ai eu sans doute... mais... de ne pas les voir avec un sentiment de hame.

— De la haine 1... s'écria Gabrielle étonnée d'une telle supposition.

— Ma mère vous l'a dit un jour, continua le jeune homme, ma vie n'a pas été heureuse. Tourmenté sans but par une ambition sans espoir ; vivant au milieu d'êtres nuls ou frivoles, à qui je n'ouvrais jamais mon cœur, ces milles liens imperceptibles qui attachent un homme à telle ou telle place dans le monde me séparaient de ceux dont la vie sérieuse et utile eût été pour moi un modèle et une espérance. Ah ! votre pensée, qui comprend tout, peut deviner les tourmens de la mienne. Je me voyais inutile, et par conséquent à charge à moi-même. Les idées de mes pères ne me satisfaisaient plus entièrement ; et... je ne pouvais satisfaire complètement aux autres... Alors, pour échapper à l'ennui, je me livrai à une dissipation qui devaitnécessairenient détruire toute l'énergique délicatese de mes impressions, toute cette élévation de pensées qui rend seule la vie noble, pure et grande... et ce fut ensuite par faiblesse... par insouciance peut-être .. que je cédai aux vœux de ma mère... Vous le voyez... je ne cherche pomt à vous tromper. Oui... quand ce mariage se conclut, j'apportai un esprit dégoûté de tout, et un cœur découragé de lui-même à votre esprit naïf et plein de nobles illusions, à votre cœur si neuf qu'il avait encore toutes les vertus... comment aurionsnous pu nous entendre ? Mais le mal est là... là seulement 1... Celte fortune... je...

— Arrêtez 1... dit vivement Gabrielle à qui les dernières phra.ses du jeune homme avaient redonné quelque force; arrêtez I pas un mot de plus sur ce sujet!... Elle s'était soulevée en prononçant ces paroles. La lune commençait à jeter une pâle lumière ; Yves vit la jeune femme assise, grave et triste, et qui ajoutait lentement : — Une explication là-dessus est inutile ; elle ne m'apprendrait rien que je n'aie appris depuis longtemps. Un soupçon sur monsieur le duc de Mauléon ne pourrait faire tort qu'à celui qui aurait osé le former... personne ne peut... ni no doit en avoir... dès qu'on l'a connu.

— Merci, Gabrielle! reprit Yves avec une douceur inllnie; et ce nom f.miilier, qu'il ne lui avait jamais donné, prononcé ainsi dans ce moment solennel, produisit sur leur Ame un attendrissement involontaire que chacun .semblait craindre de trahir. Enlin le jeune honnne ajouta : — Il sera doux pour moi... d'emporter loin d'ici... loin do la France peut-être...

— Loin de la France 1 y avez-vous bien pensé? ne putelle s'enipôi-her do dire.

— Que puis-je faire en restant ici '? répondit Yves ; vivre? au milieu de qui ? La société des salons? c'est le repos pour ceux qui sont occupés, c'est l'ennui pour ceux qui en font leur occupation!... Mes anciens amis? mais c'est la folie de la jeunesse 1... elle est passée pour moi...

Et quant au bonheur de la... vie intérieure et de la famille...

Il s'arrêta.

Gabrielle essaya de répondre :

— Si j'osais... Moi qui u'ai rien appris, moi qui ai vu si peu de choses...

— Oh ! parlez ! Que ne vous ai-je connue plus tôtl dit Yves d'une voix affectueuse ; je n'aurais pas...

La jeune femme crut qu'il pensait à Élénore. Ses idées se troublèrent ; elle ne put retrouver ce qu'elle avait voulu dire.

— Sans doute, reprit monsieur de Mauléon, il y a dans ce monde bien du bonheur ; mais il n'est pas en notre pouvoir de l'atteindre ! On ne l'aperçoit qu'au moment où il échappe; et, quand on en sent tout le prix, il est déjà perdu pour jamais 1

— Oh I que cela est vrai I s'écria-t-elle.

— Et ce que vous n'osiez exprimer?... demanda Yves, qui voulait détourner le souvenir du passé.

— Je ne le sais plus !... dit-elle avec trouble. Mais pourtant... je crois que je pensais... tout à l'heure, que chacun peut rendre son existence utile... belle et heureuse pour soi et pour les autres, et... que cela doit être plus facile encore à monsieur le duc de .Mauléon qu'à tout autre.

— C'est possible ! dit le jeune homme ; mais... Un profond découragement parut sur son visage, quand il ajouta : — Il faudrait une autre situation... La force vient du cœur... On ne sait rien entreprendre quand on est malheureux.

Gabrielle avait le cœur serré et la voix tremblante ; car elle croyait deviner qu'il se plaignait de son sort, et en exposait ainsi tous les ennuis, comme des droits et des excu.ses pour le changer.

— Mais, dit-elle douloureusement, tous les obstacles... vous voyez bien qu'on peut les briser?...

— Il le faut, n'est-il pas vrai ?

— Ainsi vous serez heureux 1

Ce n'était ni une question , ni une réponse : Yves ne répondit pas. La jeune femme employait, depuis l'aveu de ce projet do séparation , tout ce que la raison et la fierté peuvent trouver de force pour déguiser une violente impression.

Les nuages épais, qui voilaient en ce moment la lumière de la lune , dérobaient à Yves des larmes brûlantes coulant le long des joues pâlies de Gabrielle. Muette de regret et de crainte, cachant son visage, retenant ses sanglots, essayant de trouver des paroles... car elle craignait que son silence n'abrégeât encore ces courts inslans... qu'il ne s'éloignât, et que sa voix n'eût pour la dernière fois retenti à ce cœur brisé, qu'elle faisait tressaillir... elle cherchait des paroles pour... le contraindre à rester... et à répouilre encore.... Mais... comment parler sans se trahir, quand son esprit n avait plus iju'une idée, quand sa voix devait accuser ses larmrs !... Pourtant, il y a tant de force dans une volonté qui vient du cœur, que Gabrielle demanda sans trop d'émoliou... s'il avait choisi le lieu où il chercherait ce bonheur que la France ne lui offrait pas.

— Je voyagerai , répondit-il. Quand rien ne vous attire nulle part, qu'importe le lieu où l'on est, pourvu qu'on puisse le (juiller'.'

— Ah ! sans doute, s'écria-t-elle amèrement, laissant à son insu échapper l'angoisse de son âme et la pensée qui la déchirait , sans doute... quand on n'a nul regret [mut ce qu'on a quitté, et qu'on garde avec soi tout ce qu'on aime, et tout ce qui peut donner et bonheur et plaisir...

— Le bonheur ! le plaisir I dit Yvei elonne. El quel plaisir peut-il y avoir.... quand on est triste, abandonné et seul?

— Seul?... Mais vous ne seriez pas seul... monsieur de Mauléon.

— Seuil absolument seuil...

— Que dites-vous?...

MADAME ANGELOT

Et malgré elle , malgré sa résolution, le nom qui était dans sa pensée, dans son cœur, sur ses lèvres , s'échappa presque inintelligible.

— Éléuore I... répéta avec surprise Yves de Mauléon, mais elle est retournée au couvent depuis trois mois ; et je ne l'ai pas revue depuis votre départ.

Rien ne peut rendre ce qu'il y eut alors d'étonnement, de joie , d'espérances spontanées , et presque de folie dans l'accent de Gabrielle , lorsqu'en se levant avec une incroyable vivacité, et se trouvant debout par un seul mouvement, elle prononça ces mots :

— Pourquoi donc partez-vous ?

Le jeune homme resta interdit.

— Pourquoi je pars ? C'est vous qui le demandez ! Elle ne comprit plus.

— Parlez, je vous en conjure, dit-elle avec une inexprimable curiosité.

— Ou'ai-je à dire ? ne vous souvenez-vous plus de notre mariage? de votre indifférence... de votre haine?...

— Oh I ce n'est pas cela! monsieur de Mauléon.

— Avez-vous donc oublié ma lettre, mes justes reproches?...

— Oh ! ce n'est pas cela non plus!.,, ne me laissez pas croire que cette lettre...

— Elle est ma seule pensée.

Un rayon de joie éclaircit un moment la figure inquiète de la jeune femme; et ce fut avec une indicible expression de crainte et d'espoir qu'elle s'écria toute tremblante :

— Prenez garde... je vous en prie 1... ne me donnez pas une pareille idée... Celte lettre, mais c'était... la jalousie 1 vous jaloux I cela n'est pas possible ! Il y a des pensées que je ne peux pas, que je ne veux pas admettre... car, s'il fallait ensuite être détrompée, que deviendrais-je ?

— Comment ?

— Mon Dieu I j'ai bien souffert.... et pourtant je n'avais jamais espéré.... non !... je n'avais jamais eu un moment d'espérance!... mais... à présent... il me vient une pensée!... Et, tremblante de joie au milieu des larmes qu'elle venait de répandre, ses lèvres laissaient échapper des mots sans suite. — Ne permettez pas une pareille erreur I mon Dieu ! je n'aurais plus de courage quand il faudrait la perdre I Et, passant sa main sur ses yeux, sentant qu'ils n'avaient plus de larmes... — Pour(iuoi donc cette joie sans motif, ce bonheur sans raison ? pour un mot qu'il démentira I un mot qui m'a trompée !... qu'il n'a pas pu dire!...

C'était à voix basse, à elle-mOme, avec une agitation singulière, et ne pensant pas être entendue, que Galirielle parlait ainsi : mais la lumière de la lune, échappant aux nuages qui l'avaient cachée, se répandit blanche, pure et vive sur la jeune femme ; sa clarté illumina tous les objets, et les fit voir aussi distinctement qu'eût pu le faire un soleil brillant. La douceur de la lune leur prêtait seulement un délicieux charme de mystère et d'harmonie, dont le silence de la nuit augmentait encore la puissance.

Yves regardait avec une vive émotion la figure animée do Gabrielle. Il écoulait avec avidité ces paroles inintellifribles, dont il recueillait les moindres inflexions, craignant de se tromper h leur-signification. Un moment il fut près do courir à elle, de se jeter à ses pieds... il s'arrêta... Mais ce ne fut plus avec tristesse et crainte qu'il s'exprima : toute son âme semblait avoir passé sur son visage expressif et dans sa voix vibrante et passionnée quand il dit:

— Gabrielle! vous devez tout apprendre maintenant. Déjà vous savez quelles étaient les dispositions de mon cœur lors de notre mariage! mais vous ne connaissez pas les idées qui sont veimes depuis. J'ai commencé par rougir devant une enfant, car elle a deviné toutes jps <iéliralesses de l'Ûme, et moi je les avais toules anéanties ! lille me méprisait, et je m'étais fait exprès méprisable 1 Voilh co que ses paroles m'apprirent, ce que je sentis.... et en même temps... je me sentis humilié t^l irrité. Elle m'aimera... ou je la fuirai pour jamais 1 m'écriai-je... Mais quand je vou-

lais fuir, quand je tombais dans le découragement de moimême, un rayon d'espoir venait ranimer ma pensée presque éteinte. C'était parfois un regard, un mot , un sourire.... qui, en faisant battre mon cœur, m'apprenait qu'il n'était plus insensible. La colère, l'envie de plaire, et l'amour m'avaient donné une vie nouvelle: je ne comprenais plus l'insouciance, le dégot^tet l'ennui.... je vivais enfin I j'avais un but que je voulais atteindre I et je suivis, pour y arriver , une route nouvelle... où je n'étais jamais entré. Alors... je ne voulus rien devoir qu'à moi-même. Je repoussai cette fortune... qui ne devait pas selon moi m'appartenir; je travaillai... oui, je me liai avec quelques-uns de ces hommes que la probité et l'intelligence ont mis à la tète d'entreprises où l'industrie peut avoir des chances de bonheur sans courir le risque de l'infamie. En vérité, il faut que le ciel ait souri à mes efforts, ou que la folie de quelques spéculateurs serve de sagesse à quelques autres ; mais une faible valeur se changea entre mes mains inexpérimentées en une véritable fortune. Je devins plus riche qu'il ne faut pour vivre noblement. Et, pendant ce temps, je cherchais ces hommes studieux qui ont consacré leur vie à de sévères travaux ; je pénétrais dans cette existence de luttes politiques , de discussions d'affaires ; et je compris enfin qu'à côté des mesquines combinaisons de l'intérêt personnel, de l'agitation des ambitions particulières, au milieu des différens partis, et sous toutes les bannières, il y avait une noble place à prendre pour tous ; qu'il restait tant à faire pour le bien général , que toute main se mettant à l'œuvre avec discernement, peut et doit être utile ; qu'un homme, par cela seul qu'il est honnête et intelligent, est un soutien de la société; qu'il y apporte la puissance du bon sens et l'influence de la raison; qu'améliorer les lois et les hommes, le sort malheureux de quelquesuns et les idées funestes de quel<]ues autres, peut et doit suffire à la destinée du plus ambitieux. Une circonstance vint encore me montrer ce que l'orgueil des grands peut provoquer de haine, et ce que la haine peut entraîner de crimes et de regrets. Je vis que le pauvre méprisé peut mourir de chagrin en même temps que de misère ; et je trouvai dans l'espoir d'être utile un but à mon activité, une joie pour mon cœur, une inspiration pour ma pensée. Et tous ces projets sérieux dont on ne doit pas d'ordinaire parler à une femme, moi je sens encore qu'ils doivent être confiés à la digne compagne d'un homme de bien... car, je l'avoue, c'est par elle que j'ai conçu toutes ces idées nouvelles pour moi. C'est pour mériter une jeune fille simple et vraie que j'ai repoussé les fausses routines et les susceptibilités mensongères et mesquines des préjugés et des partis , que j'ai voulu être un homme raisonnable et bon ; parce que j'avais appris, par son exemple, que la vraie distinction , c'est la raison et la bonté dans leur acception noble, délicate et élevée; et parce que cette femme, je l'aime, je l'aime avec tendresse, avec passion, cl que je ne suis revenu que pour le lui apprendre, et pour lui dire en même temps qu'elle est libre; que rien ne la lie, qu'elle peut disposer de son sort et du mien, que je ne veux la devoir qu'à son amour, qu'en ce moment toute ma vie dépend d'un mot!... Gabrielle peut-elle m'aimer et veut-elle être à moi ?

La jeune femme était restée debout, écoutant avec anxiété, et recueillant avec transport toutes les paroles d'Yves de Mauléon. La joie, l'attendrissement, l'amour, toules li's nuances des impressions les plus vives et les plus douces, avaient anime tour à tour la figure expressive de Gidiriillc; et, quand il se tut, elle essaya en vain de [larlcr, tant elle était émue. Mais ce qu'aucune parole n'eût pu dire fut dit par un regard. Tout ce que le cœur peut éprouver de joii-, de confiaiur et d'amour, fut exprime par un seul mouvcinenl. Gabrielle lui lendit les bras. Yves la |uit dans les siens avec transport.

Lui avait dit son seoret, elle avait laissé échap)-er le sien.

Des mots sans suite, pleins de trouble et do bonheur, s'élançaient de leur ûmo.

— Ah I s'écria le jeune homme, avec une inexprimable joie, il ne reste donc rien de cette haine, de cette indifTérence, qui me repoussaient jadis?...

La jeune femme le regarda en souriant.

— L'indifférence? dit-elle. Et rougissant en se pressant contre Yves , comme si elle eût cherché à cacher jusque dans le cœur de celui qu'elle aimait losecret renfermé dans le sien, elle prononça ces mots bien bas : — Alors... Yves... mais je t'aimais déjà!

— Ah ! elle est sublime, ma Gabriellel s'écria le jeune homme dans un transport d'admiration pour cette naive enfant ; car tous les simples et naturels élans d'un noble cœur, et toute l'exaltation passionnée d'une jeune âme , s'étaient réveillés en lui. Cette exaltation, qui pare de mille couleurs éblouissantes tous les objets, qui peut faire accepter le malheur, rechercher le péril, endurer la souffrance, affronter jusqu'au martyre, de quelle joie, de quel délire, ne doit-elle point parer l'amour! Aussi Yves adorait les chastes délicatesses de la jeune fille; il adorait son esprit élevé et sa vertu si simple; il adorait celte beauté ravissante, ornée de tant de prestiges; et, pensant alors au monde où elle pouvait porter tant de raison et tant de charmes, à cette solitude où elle pouvait donner tant de bonheur, il répétait, dans la plus vive exaltation : — Tu l'as dit, Gabrielle !... Oui, le mariage, pour être digne de loi, devait être ainsi... L'amour honoré sur la terre, et béni par le ciel I

La nuit était devenue profonde, des nuages s'étendaient sur tout le ciel et voilaient la lumière de la lune et l'éclat des étoiles. L'orage commençait à gronder : Yves et Gabrielle ne s'en étaient pas aperçus. Celte nuit obscure et menaçante leur semblait délicieuse. Il y a des momens où ce n'est ni le soleil ni l'air embaumé , ni le charme de la nature qui font les beaux jours; où le foyer de lumière, de chaleur et de joie que l'âme renferme ferait pâlir tous les astres du ciel, leur brûlante chaleur et leur éclat brillant; où l'on peut tout animer, tout embellir; prêter la joie, la vie et la beauté à tous les objets ; et peut-être cotte puissance de l'âme, ce bonheur auquel le monde ne peut rien ajouter, furent-ils donnés à l'homme, sur la terre , pour rappeler à sa pensée qu'il est en lui quelque chose qui vient de plus haut.

Tous deux , se regardant avec tendresse , répétaient des riens charmans, des phrases pleines d'amour, et ces paroles dont l'accent en dit plus encore que les mots les plus caressans. Puis, tout à coup, sans s'être entendus, ils s'écrièrent involontairement ensemble et en souriant :

— Pourtant nous avons perdu six mois de bonheuri

A ce moment, des voix se firent entendre .«ur plusieurs points à la fois dans le parc : des flambeaux et des torches parurent de différens côtés.

L'orage de la nuit, qu'oubliaient Yves et Gabrielle, le temps, les heures, le lieu où ils étaient, leur furent révi;lés seulement en col instant.

— On me cherche! s'écria la jeune femme en riant, on s'inquiète de mon absence 1... on me croit seule!

Et tous deux ensemble coururent vers le château... Une voix bien connue , et répétant son nom, vint frapper Gabrielle ; et, quittant la main d'Yves, elle se jala dans les bras de la marquise de Fontenay-Mareuil pour la rassurer.

— Ahl la voilîi ! s'écriait la marquise encore effrayée. Mais où éliez-vous ainsi la nuit... seule..?

— Non pas seule, reprit la jeune femme on rougissant et s'éloignant un peu ; mais avec lui!

Elle laissa voir Yves, (]ui vint embrasser sa mère, tellement surprise en apercevant Yves qu'elle ne trouva rii'u ù dire.

Un homme descendait lentement alors l'escalier du perron, en ajant l'air de so hâter et en murmurant ; c'était lo

comte de Rhinville. Il s'arrêta stupéfait, et dit d'un ton de reproche :

— Comment ! madame la marquise , courir la poste jour et nuit... pourquoi? pour... déranger... un tête-àtête entre mari et femme ! si j'avais su...!

— Vous ne seriez point parti? ni moi non plus, peutêtre, dit en riant madame de Fontenay-Mareuil.

— Qu'y a-t-il donc? s'écria Yves de Mauléon...

— Vous allez le savoir, reprit la marquise.

Mais un grand bruit interrompit sa phrase. L'orage éclatait, on était rentré au salon, et un domestique annonçait qu'une voiture venait de verser à la porta du château. Il y avait une dame évanouie ; un jeune homme aidait à la transporter. Quelle fut la surprise de tousl... c'étaient Henri de Marc^nay et madame de Savigny.

Il y a tant de présence d'esprit dans une femme du monde, que l'étonnementde madame de Savigny, en rouvrant les yeux, prit tout de suite un air de joie, quoique l'aspect d'Yves de Mauléon eût semblé au premier moment lui causer autant d'élonnement que de chagrin.

— Quel bonheur, dit-elle du ton le plus afTeclueux, que cet accident me soit arrivé près du château d'Arnouville!.. J'ignorais qu'il fût sur la route que je suis obligée de suivre pour me rendre aux bains de mer qui me sont ordonnés... et monsieur de Marcenay...

Ce fut lui qui continua.

— Vous savez que je suis candidat, porté par le ministère à l'élection qui a lieu dans l'arrondissement de L'", ces jours-ci... et je vais remercier...

— Les électeurs d'avoir nommé hier votre concurrent Georges Rémond (dit en riant Yves de Mauléon qui tira une lettre de sa poche) ; il m'annonce lui-même cette nouvelle.

Le comte et la marquise s'écrièrent en même temps :

— Quoi !... monsieur Georges est à cinquante lieues d'ici?

Et madame de Fontenay-Mareuil , plus joyeuse encore qu'étonnée, tourna un regard triomphant sur madame de Savigny, en ajoutant :

— Que disiez-vous donc? Élénore aussi est bien réellement au couvent, heureuse et bien portante ; son père venait nie l'apprendre de sa part au moment où je montais en voiture... El Yves... devinez où nous l'avons trouvé?... oubliant au fond des bois la nuit et l'orage , en tête-à-tête avec... .sa femme I

Le ton dont elle prononçait ces paroles semblait indiquer qu'elle avait reçu des renscignemens bien opposés à tout cela.

Monsieur de Mauléon du moins le pensa ; car une expression de fine moquerie entourée d'une politesse excessive parut sur son visage ; il remercia madame de Savigny de lui avoir envoyé sa mère et monsieur le comte de Rhinville, et surtout d'avoir bien voulu verser si adroitement que son château fût le seul asile qui pût la recueillir.

— Comme c'est heureux, dit Gabrielle, que tous les embellis-semens décolle habitation, si longtemps négligée, aient été aujourd'hui mémo terminé.s par mes soins! Tout le monde pourra s'y loger merveilleusement, et vous verrez comme c'est beau!... Il n'y avait vraiment que le château de vos pères, brillant.de leur gloire plus encore que de leur riches.'se, qui pût être digne de vous. Et le regard de la jeune femme s'adressa d"abord à Yves, et se reporta plein de bonheur sur la marquise pour ajouter :

— Ma mère, vous occuperez le vaste appartement qu'habitait la marquise de Fontenay-Mareuil au temps de Louis XIV. Monsieur le comte de Rhinville, il y en a do moins vastes, mais tellement commodes que vous vous y croirez chez vous... El vous, madame, dit-elle en s'adressantà madame do Savigny...

— Moi, je suis foa-ée de continuer ma route dès que la voiture sera prête, reprit cell(M"i du ton le plus gracieux; et je vous prie d'excu.ser mon refus.

— Henri n'aura donc pas même, madame, dit Yves toujours d'un ton légèrement ironique, le temps de voir

MADAME ANGELOT

Georges, qui passera ici demain matin... et qui pourrait lui donner des renseignemens sur la manière dont on est nommé député?

—Gardez cela pour vous, Yves, répondit Henri, qui entendait à merveille la plaisanterie en certaines occasions; car vous pensez, dit-on, aussi à la députation.

— Pourquoi pas?... dit Yves de Mauléon , à la grande surprise de sa mère, qui balbutia le mot d'opinion , de parti.

— Un parti?... répéta Henri de Marcenay en riant. Madame la marquise, le mot parli n'est plus de mode... Et Dieu sait si la chose a existé bien réellement dans notre pays... Moi, je crois qu'en France il n'y a jamais que deux partis : celui des gens d'esprit et celui des imbéciles.

— C'est bien possible, dit la marquise en souriant, car sa joie la rendait indulgente. Qu'Yves soit donc, s'il veut, député, et même ministre! Quand il arriverait au pouvoir quelques honnêtes gens , sans de sales intrigues , sans de vils intérêts, sans de petites ambitions personnelles , et pour s'y dévouer seulement au bien public, il n'y aurait pas grand mal. On a vu tant de choses curieuses de notre temps, pourquoi n'y verrait-on pas aussi celle-là ?

N'est-il pas vrai, ma mère? dit Yves tout heureux de trouver ses désirs partagés.

Voyant la marquise ajouter au bonheur de son fils en s'associant à ses idées, Gabrielle la remercia par une caresse, et ajouta :

—Ma mère, à notre retour, ma première visite sera pour Élénore; car elle sentait le besoin de montrer à Yves tous les genres d'estime et de confiance.

— filénore, reprit la marquise, envoyait son père pour rappeler à ma chère fille leur ancienne amitié, et lui dire qu'elle ne regrettait maintenant qu'un petit gage de cette mutuelle atTection, une bague... je crois?

—Que je lui renverrai demain par Georges, dit gaiement la jeune femme, en échangeant avec Yves un regard qui parut éveiller entre eux une espérance à ces deux noms.

Madame de Savigny, qui avait envoyé monsieur de Marcenay presser les réparations de la voiture, apprit alors, à sa grande satisfaction , qu'elle pouvait se remettre en route ; elle exprima les plus vifs regrets d'être obligée de quitter un lieu si magnifique , dont les splendeurs nouvelles étonneraient, ajoula-t-elle, les anciens et nobles habitans, s'il leur était donné de le revoir maintenant.

— Et ce qui les charmerait surtout, n'est-il pas vrai , dit Yves de Mauléon prenant la main de sa jeune femme avec cette grâce élégante , noble et un peu hautaine qui lui était naturelle, ce serait certainement d'y voir régner ma Gabrielle, car jamais châtelaine et plus belle et plus digne n'en aura fait les honneurs. Et il porta à ses lèvres les doigts délicats de la gracieuse enfant, avec une vive expression d'amour et de respect.

— Certes, s'écria la marquise, c'est une fée... ou plutôt c'est l'ange de notre famille ! Elle a relevé le château de nos pères, elle nous y donnera de nobles fils 1 Celle qui a fait d'Yves un homme heureux pourrait bien aussi en faire un homme célèbre, et c'est peut-être moins difficile. Je commence à croire, mon cher comte, ajouta-t-elle en s'adressant à monsieur de Rhinville, que je m'étais trompée, et que, même de notre temps, il y a encore des femmes.

Fin DE gacbielle.

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