LES TISITES DE NOCES
Le jour du mariage, madame la marquise de Fontenay- Mareuil, en rentrant dans sa chambre, la trouva toute remplie de petits meubles fort beaux, et remarquables surtout par le soin attentif qui avait dû présider à leur choix. II semblait qu'on eût deviné ce qui pouvait convenir à l'âge et au goût de la marquise : sur l'un d'eux était une lettre qu'elle s'empressa d'ouvrir, et qui renfermait ces mots :
a Madame,
j) Maintenant que je vais devenir votre fille, je voudrais » obtenir, avec ce titre, une place dans votre amitié, et-je » vous demande, madame, de me donner, en attendant, le » droit de chercher tous les moyens de la mériter. !1 faut » d'aborri qu'autour de vous tout rappelle à votre pensée » que vous avez un enfant de plus pour vous aimer et » vous soigner. Vous permettrez donc que ces petites » bagatelles servent à votre usage et restent dans votre » chambre.
» Mais j'ai, madame, une bien plus grande faveur à » obtenir; c'est que votre bonté daigne me conseiller et r> me guider dans les habitudes de ce monde, qui m'est » entièrement inconnu, et où pourtant je ne voudrais rien » faire qui pût vous déplaire, ou rendre ridicule celle que » vous avez jugée digne d'entrer dans votre famille et do » porter un noble nom.
» Ma reconnaissance, madame, vous prouvera tout le « prix que j'attache à vos avis et le respect profond de votre y> fille
La marquise sentit une émotion de joie et de tendresse en lisant ces mots si simples, mais si touchans par le bon sentiment qui les avait dictés. Elle était peu habituée aux douceurs de l'affection. Sa fille unique, mère d'Yves do Maulénn. était venue au monde dans les premiers jours de la révolution. Eorcée de fuir sans aucune ressource, après la mort sanglante du marquis doFontenay-Mareuil, elle se sépara de son enfant pour la confier à des mains étrangères, mais sûres, et la dérober ainsi aux incertitudes et aux dangers rie l'exil... Cène fut que quelques années plus tard qu'on la lui ramena à Londres, où, dès l'âge do quinze ans, elle la maria au duc de Mauléon. afin de lui assurer un appui dans un temps où tous les siens disper- .sés lui faisaient craindre de mourir sans laisser de prolecteur à son enfant. Alors elle voulut rentrer en France, retrouver Paris. Le duc rie Mauléon garda sa femme en Angleterre, et ne revint qu'en 1SH dans sa patrie, oîi la jeune duchesse, riéj.i malade, n'eut i]ue le temps rie confier h sa mère son unique ^nfant, Yves de Mauléon, et de mourir entre ses bras. Son mari ne lui survécut que peu do mois.
Yves de Mauléon ne donna guère h sa grand'mère que les soucis et non les joies de la maternité. Depuis longtemps madame de Fonlenay-Mareuil était vieille et pauvre. Le respect pour son opinion, celle tendre affection et re.s égards volontaires insfiirés par le cneur, étaient donc plaisirs nouveaux qu'elle n'attendait plus, et qui semblaient venir potir parer rie leurs douceurs les tristes jours ries riernières annci-s. Hmue et touillée, elle allendit avec impatience le lendemain pour embrasser son enfant.
Si la tendresse n'avait pas dicté à la marquise ce projet de mariage, si c'était par devoir qu'elle avait sacrifié ses habitudes dans riKMel de la princesse |)Our venir habiter
avec le jeune ménage, si c'était par convennnfe qu'elle avait voulu prêter l'appui de son expérience el de son ilge à l'ignorance de la nouvelle mariée, c'est que, depuis Ijien des années, la marquise n'espérait plus de la vie que ce qu'elle pouvait lui donner ; mais ce n'était pas sans joie et sans reconnaissance (ju'elle accueillait ce qu'elle lui oft'rait encore de bon. Le bonlicur et la joie dans la vieillesse sont comme les rayons du soleil en liivcr , on en jouit avec d'autant plus de douceur qu'on n'y comptait pas.
Madame de Fontenay-Mareuil se rejouit donc à l'idée de revoir le lendemain matin Gabrielle ; ce n'était plus une étrangère pour elle. L'espérance de soins atl'eclucux la charmait, et elle savait gré à l'enfant sauvage d'avoir deviné avec son cœur ce qu'un autre peut-être ellt eu besoin d'apprendre. 11 en est des bons sentimens comme des nobles idées, ils n'ont tout leur charme et toute leur vigueur que quand ils naissent d'eux-mêmes; ce ipri vient ainsi spontanément a de la force et de la puissance.
A son réveil, Gabrielle reçut un message do la mari]aise, qui l'engageait à se rendre près d'elle ; et dès (jue la jeune femme, reposée par un sommeil paisible, eut terminé une sini|ile et élégante toilette du matin, elle entra dans la chambre de sa belle mère. Madame de Fontenay-Mareuil, prévenue sans doute par cette bienveillance qu'on porte sur ce qui nous semble être devenu notre propriété, liouva la jeune duchesse de Mauléon mille fois plus belle que ne lui avait paru l'être mademoiselle Rémond. lîllo lui tendit la main dès qu'elle la vit entrer, et Gabrielle remarqua tant de bonté dans son accueil et dans son sourire, qu'elle s'inclina, et fut prête à se mettre à genoux en baisant avec l'espect la main qu'on lui présentait. Alors la marquise, attirant vers elle la belle enfant avec une tendresse toute maternelle, la fit asseoir sur des coussins arrangés à ses pieds, el, lui tenant les mains dans une des siennes, examina pour la première fois tous les traits et toutes les beautés de ce charmant visage.
Yves de Mauléon entra dans ce moment. Bien éroigné de l'idée de retrouver là Gabrielle, il s'arrêta près de la porte, et regarda, avec autant de surprise (|ue de curiosité, ce groupe rassemblant ce qui tenait à lui par les plus forts et les plus intimes liens de la vie, et auquel il se sentait en ce moment presque étranger.
Dire toutes les impressions qui avaient assailli l'Ame du jeune homme dans cette nuit d'insomnie serait impossible. Elles avaient été si tumultueuses et si contradictoires, qu'il ne s'en rendait pas compte lui-même. C'étaient des projets aussitôt détruits ([ue conçus, des mouvemcns de colère contre la jeune tille, d'impatience^conlre sa mère pour avoir exigé ce mariage, de mauvaise humeur contre lui d'y avoir consenti. C'était de la haine, c'était aussi do l'amour parfois, qui faisaient battre ce cœur révolté contre lui-même : il n'avait plus depuis longlenqjs d'autre règle de ses actions que son caprice du moment. Sur quel princifie, sur quel devoir, sur quelle idée appuyer ses incertitudes et les vagues inqiressions de son Ame? Aussi était-il encore dans cette agitation sans but, (piand il si» (léci<la à chercher sa grand'mère, afin d'éviter au moins c(>tte solitude qui ajoutait à ses tristes dispositions. Seulement son esprit se sentait alors en veini» de colère contre Gabrielle, en pens.int iju'il retrouverait bienl(M soucieuse, méconli^nte et sévère, la fcnnne indillérenle et dédaigneuse qui croyait avoir à se plaindre de lui...
l'ourlant son calme visage, (lu'il avait soumis h l'influenc<»desa volonté, n'i'xprimait (pi'une gaieté paisible en ari-ivaut, et ne laissa paraître qu'une surprise agréable en retrouvant celle dont il voulait éviter la présence.
Madame de Fontenay-Mareuil, sans cesser son examen bienveillant, lui lendit une nuiin (|u'il baisa ; mais, la reportant bientêt sur le front charmant de Gabrielle, sa voix et son gest(^ invitaient son fils à contenqiler avec elle ces gracieux contours, ces cheveux si brillaus et si soyeux, et tout cet éclat de jeunesse et de beauté qui enchantait les regards.
— C'est une noble figure vraiment, dit-i'lle d'un ton joyeux el plein d'affection, que la figure de notre Gabrielle !
Ce mot notie fit éprouver une sensation désagréable au jeune homme ; Gabrielle y vit une expression d'amitié, et son regard en devint jdus caressant.
Les manières distinguées et délicates de la marquise avaient sur elle une douce influence; elles la cliarmaïenf, l'altn-aient et lui imposaient en même tenq.s. Ce respect, cette déférence que la jeune feninH; montrait naïvement, exerçaient à leur tour la même infiuence sur madame de Fontenay-Mareuil ; elles se plaisaient donc mutuellemeul et s'étonnaient toutes deux de se plaire ainsi.
— :\iadame, disait Gabrielle d'un air enfantin, il faut que je convienne de toute mon ignorance ! Non-seulement je ne connais pas le monde... mais j'ignore même ce que l'on entend par ce mot le monde... qu'est-ce doue?
La marquise sourit.
— Vous commencez, ma chère enfant, dit-elle, par une question plus difficile à résoudre (|ue vous ne l'imaginez, et vous mettez presqu'en défaut au premier mot ma vieille expérience. Ouand j'avais votre Age, ce (ju'on appelait le monde, c'était la cour de la reine Marie-Antoinette; ceux qui eu faisaient partie et qui se réunis-saient ensuite entre eux, c'était la noblesse. De ce centre assez restreint parlaient les modes, les usages, les réputations, les travers et les plaisirs : y être admis ou en imiter b s manières était le but de tout le reste. Ce qui n'en faisait point partie, et qui n'en avait ni le langage ni les habitudes, ne comptait pas. Maintenant, il faut l'avouer, ajouta la marquise avec un soupir, s'il y a encore quelques réunions du faubourg Saint-Germain qui croient être le monde, c'est une erreur. L'hôtel de l'homme au pouvoir regorgeant de pairs, de députés, de ministres et d'ambassadeurs; l'hôtel du riche financier rempli des notabilités de l'opulence; l'hôtel du grand seigneur d'autrefois peuplé d'hommes nouveaux ; d'autres encore, parfois en communication entre eux, mais ne ressortant d'aucune société centrale : voilà le monde maintenant, et il ne peut ni se compter, ni se définir. Seulement, au milieu de tout cela s'élèvent quelques noms comms de tous ! .Ainsi, lorsqu'on a réuni cinq ou six cenls personnes apparlenant à tous les rangs de la société; que les portes lai.ssent passer un nouveau venu, et qu'à son nom aucun de ceux qui composent cette foule brillante n'a besoin de demander qui il est ; quanti ce nom éveille un souvenir pour tous, souvenir d'ancielme noblesse historique, souvenir de carrière politi(|ue nouvelle, souvenir de gloire guerrière, souvenir de succès littéraire, souvenir de réputation due aux sciences et aux arts... rii bienl... mon enfant, il faut en convenir, c'est là le grand monde ! Oui, • les illustrations en tous genres, voilà de nos jours l'aristo- ' cratiel... lo monde enfin I
— Et cela me paraît bien juste! dit en souriant Gabrielle, sans remarquer que le cœur de la marquise ne semblail pas tout à fait aussi content (jue lo sien à cet aveu.
— Ainsi élargie et divisée, la société ne peut guère .s'analyser que par fragmens, reprit la marquise, et nous laisserons au jugement naif de notre petite sauvage, ajoutat-i"!le eu caressant la fraîche figure de Gabrielle. à faire lui-même ses observations : car nous la conduirons dans les maisons les plus brillantes et les plus distinguées de Paris. Autrefois il n'yauraif eu. pour lui faire connaître le monde, qu'à la présentera la cour, el dans un ou deux salons présidi's par (]uelque.s-unes de ces femmes dont l'autorité taisait loi, dont le suftVage clas.sail une nouvelle arrivante; qui dislriliuaienl les réputations, la gloire, les faveurs, les places même; qui faisaient des hommes aimables el qui inspiraient et protcgt^iient les poètes, el produisaient jusiju'à de grands lionunes. Mais à présent qu'il n'y a plus de femmes, ajouta avec tristesse la mai quiso, revenant à son levle onlinaire, à pnsent, il faut que les graiuls hommes se fa.ssent tout seuls, qu'ils s'occupent tout seuls de leur fortune et de leur gloire ; enlin, qu'ils de-
MADAME ANCELOT
mandent, qu'ils sollicitent, qu'ils s'admirent et qu'ils se vantent eux-mêmes.
Tous trois se mirent à rire. Les vieillards aiment un peu à se moquer du temps présent, qui malheureusement parfois le leur rend trop.
— Je ne sais pourquoi, disait encore Gabrielle, ce qu'on appelle des plaisirs et des fêtes n'excite ni ma curiosité, ni mon envie. Le théâtre, que je connais à peine (deux fois seulement ma mère m'y a conduite), le théâtre lui seul m'a semblé devoir charmer l'esprit par des idées nobles et belles ; et cette action qui se déroule avec art devant le spectateur m'a inspiré un bien vif intérêt. J'ai ri, j'ai pleuré ; mais ce qui fait battre mon cœur, rien qu'en y pensant, c'est l'espoir de connaître quelquos-uns de ceux qu'une autre renommée, due à de grandes actions ou à de grands ouvrages, désigne à la vénération et aux hommages ae tous. Comme on doit avoir pour eux des paroles pleines d'éloges et de respect! Comme on doit les aimer, ceux dont les écrits vont charmer notre solitude ou nos ennuis! ceux qui donnent à notre cœur le désir d'être bon, à notre esprit l'envie de s'éclairer! Quand j'étais au vieux château d'Arnouville, dans ces grandes salles immenses et sombres où j'aimais à me tenir le soir, souvent je lisais à voix haute, pour moi seule, quelques livres que j'avais trouvés dans un coin d une vaste galerie, jadis la bibliothèque du château ; livres que j'ai lus ot relus, et que j'aimais comme les seuls amis qui parlaient à mon âme dans ma solitude.
— Eh! quels étaient ces livres? ne put s'empêclier de demander le jeune homme avec curiosité.
— Ces livres, reprit Gabrielle, étaient bien peu nombreux : des volumes d'histoire, une traduction d'Homère, la vie des hommes illustres, les œuvres de Montesquieu et de Bossuel, quelques tragédies de Corneille et de Racine, et le Paradis perdu de Millon : voilà tout ce que j'avais trouvé. Un jour, je dis à madame Ramel, la gouvernante que maman avait mise près de moi, pour faire do la tapisserie apparemment, car je no la vis jamais faire autre chose, ni penser à autre chose ; mais un jour enfin je lui dis : « Ces livres portent tous une date ancienne; n'a-l-on donc pas écrit depuis? » Elle me regarda en riant, et dit qu'au contraire on ne faisait plus que cela. « Eh bien ! alors je veux avoir tous les livres imprimés depuis cent ans, » lui dis-je. Elle se mit à rire bien davantage, et protendit que le château d'Arnouville, quelque grand qu'il fût, ne pourrait les contenir, et qu'un grand nombre de ces livres seraient une bien mauvaise lecture pour une jeune fille. « Alors, lui dis-je, achetez-m'en un seul, mais le meilleur de tous ; ce doit être celui où les plus belles idées sont mieux exprimées que dans aucun autre... » Peu de temps après, elle me fit venir de Paris toutes les oiuvres de Chateaubriand : ce sont les seuls livres modernes que j'aie lus.
Yves la regardait avec étonnement : il pensait que c'était quelque chose de singulier que cette ignorante enfant (|ui ne connaissait que des ouvrages sérieux ; que celte tulle jeune fille qui n'avait fait que sauter, chanter et rélli'clijr sur des idées graves et élevées ; que cette âme ingénue qui s'était développée avec les plus grands esprits, et n'avait pas eu d'intermédiaire entre les jeux de la poupée et les sublimes créations des premiers écrivains; ijui n'avait enfin jusqu'à seize ans vécu qu'avec des Heurs et du génie !
De ce moment toutes les paroles do Gabrielle furent l'obji'l d'une attention constante et de l'exami'u le plus aclif de la partd'Vves de MauliMii; mais ci^ fut involontairenieiit et sans qu'il se doutât même de l'intluence et de l'effet exercés sur lui par la jeune fenune. Ses regards la (piittaient à peine, et sa pensée no la quittait jilus : il avait oublié sa colère, il avait etfacé tout ressentiment; il sentait (|u"il ne pouvait pas la juger connue une autre, (lu'il ne devait pas s'oH'enser de ce qui ollenserait dans une autre.
Elle devenait pour lui un être h part qu'il fallait connaître, examiner et étudier ; et, loin de s'irriter mainte-
nant de trouver cette nature sans point de comparaison, et qu'il ne pouvait assimiler à aucune autre, il se promettait, de l'étude à laquelle il se dévouait, autant de plaisir qu'il en trouverait aussi, pensait-il, à garder de toute attaque dangereuse, de toute idée vulgaire, de toute impression désagréable cette poétique et innocente imagination, cette vie de femme commencée sous des rêves si nobles et si purs.
Alors ce fut avec une espèce de crainte, de trouble et de respect qu'il regarda la chaste fille à laquelle il avait donné son nom.
On parla de lui faire voir le monde : déjà l'on sentait qu'elle n'y serait ni ridicule ni vulgaire, mais l'on n'était pas aussi certain que le monde ne lui paraîtrait pas vulgaire ou ridicule. Il fut décidé dans la haute sagesse de la mère et du fils, que les visites de noces se feraient ainsi : toutes les personnes de la connaissance de la marquise, tout ce qui tenait par quelque degré de parenté et par des relations anciennes ou récentesàla noble famille recevrait une visite du jeune ménage accompagné de la marquise de Fontenay-Mareuil.
Madame Rémond se présenterait avec les nouveaux mariés chez toutes les personnes qui tenaient à elle aux mêmes titres ; et, quand à quelques relations exclusivement en rapport avec monsieur do Mauléon, qu'il avait établies en dehors dis habitudes de sa famille, il fut arrêté qu'ils visiteraient ensemble, et sans que personne les accompagnât, celles que monsieur de Mauléon jugerait convenable de faire connaître à sa jeune femme.
Cet arrangement ayant été conclu à la satisfaction de tous, on débuta par les visites dont la marquise devait être; mais comme une journée entière de cette espèce de corvée eût trop fatigué une femme de son âge, on décida encore qu'après deux ou trois courses chaque jour, on la ramènerait à l'hôtel, et qu'on irait chercher madame Rémond, pour continuer, ou bien que les jeunes gens s'acquitteraient des visites qu'ils devaient faire seuls.
De cette façon, la variété des personnes qu'ils verraient deviendrait plus piquante pour eux. Madame Rémond ne put cependant remplir les conditions de l'arrangement : dès le lendemain du -mariage, elle partit pour la terre d'Arnouville.
Le prétexte qu'elle donna fut que cette terre, appartenante sa fille, avait encore besoin de sa présence pendant quelques jours; la raison fut qu'elle était blessée de la manière dont le mariage s'était fait, du peu d'agrément qu'il avait eu, et qu'elle voulait montrer à madame la marquise et à monsieur le duc, comme elle disait, que madame Rémond connaissait aussi bien qu'eux les belles manières, et savait les exiger à son égard... Mais la bonne mère avait oublié sa colère avant d'être arrivée, sa fille ne l'avait jamais suc, le jeune homme ne s'en embarrassa guère, et les visites se firent sans elle.
Dans toute autre situation, dans les rapports ordinaires de nouveaux mariés, et avec une jeune femme élevée comme le sont habituellement les filles destinées à vivre dans le monde, Yves de Mauléon eût regardé comme une tâche insipide, dont il eût essayé de s'alfrancliir, celle obligation à laquelle on se soustrait maintenant par un voyage. Mais Gabrielle était devenue pour lui un objet de curiosité; la soudaine résolution qui avait fait de l'enl'anl sauvage une femme extraordinaire, l'imprévu d<( toutes ses actions, la naïveté de ses remarques, la mobilitéde ses idées, tout était spectacle pour lui dans. cette nature forif, puissante et énergique, que l'air de la grande ville n'avait pas étiolée.
Mais quand la liste des visites fut faite, Yves en retrancha quelques-unes, promit de no pas multiplier les rapports avec (juclques autres, puis l'on se mit en roule.
On commença par le noble l'aubourg.
La grâce des manières, racient poli des paroles obligeantes, cet art d'êlre aiiiuilile par la façon de dire autant que par les choses qu'on dit, ce charme d'une bienveillance si affectueuse qu'où lu prendrait pour l'amitié, pro-
duisaient sur Gabriell? un douce et agréable impression. Là point d'apparence haineuse et violente dans les relations!... pas môme de hauteur ni de dédain pour les inférieurs qu'on admet! Une fois admis, la différence de rang disparaît. La nouvelle noblesse, à peine échappée de la bourgeoisie, est souvent hautaine et dédaigneuse ; la haute noblesse, jamais. Tout est là tellement obligeant et gracieux, que la haine en y pénétrant serait forcée de prendre un air si doux et si poli qu'on ne la reconnaîtrait pas.
Souvent la gravité et le sérieux des salons étonnèrent la jeune femme ; mais ce qui la surprit davantage, c'était cette ferveur d'opinions politiques, qui resse:iiblait à une religion , car elle avait une foi aveugle, une charité ardente, et une espérance continuelle 1
— Sans doute, pensait naïvement Gabrielle après avoir bien écouté ce qui se disait dans ces illustres familles, sans doute toutes les personnes âgées que nous voyons dans les salons, tous ces vieillards, toutes ces jeunes filles, toutes ces jeunes femmes, toutes ces mères tristes, mécontentes et seules, qui regrettent et attendent... dont les regrets commencent à devenir de la mauvaise humeur et l'attente de l'impatience, ont envoyé leur fils, leurs maris, leurs frères et leurs prétendus au-devant du futur roi qu'ils défendent et qu'ils amènent. Elles sont, comme ces femmes des villes antiques dans le deuil et la veuvage pour la pairie et pour leur roi... pendant que ceux qu'elles aiment risquent leurs vie et leur fortune, et sont exposés aux endroits dangereux, aux lieux... où le péril...
— Sur le boulevard des Italiens, interrompit Yves en riant. S'ils risquent leur vie, c'est dans une course au clocher, et s'ils exposent leur fortune, c'est sur une table de jeu ! Et pourtant, continua-t-il avec tristesse, le ciel est témoin que ce n'est ni le courage ni la force qui nous manquent ; mais nos mères, nos sœurs, et ceux que vous voyez là ont vécu renfermés avec les idées rerues de nos pères; ils n'ont point, dans la vie des écoles, dans la dissipation des plaisirs, dans des rapports journaliers avec tous les rangs de la société, appris qu'il est d'autres idées que leurs idées, d'autres intérêts, d'autres principes et même d'autres vertus en dehors de leur opinion ; et ils n'ont pas appris, avec toutes ces choses, à douter de leur infaillibilité, Ah ! l'insouciance vient parfois du doute ; on n'agit vivement que (juand on est vivement persuadé : il faut aux grandes actions des convictions profondes, et pour que la main soit ferme, il faut que le cœur n'hésilo pas.
— Yves ! s'écria madame de Fontenay-Mareuil avec dou- Ceur, avi'z-vous donc perdu jusiju'à vos ofiinions?
Gabrielle prit douci'mement la main de la marquise pour arrêter ses reproches, détourner s:i pensée de choses graves et tristes, et elle reprit on souriant :
— Ne dit-on pas que toutes les religions ont trouvé des incrédules?... mais ne vous en inquiétez pas, toutes aussi ont produit des miracles!...
Et Gabrielle approcha si gracieusement son front de la figure de madame de Fontenay-Mareuil, que celle-ci le baisa avec bonté, et dit en riant :
— Ali! je vous devine, vous voulez détourner ma colère sur vous, petite! vous ne permettez pas un reproche pour lui... Mais, ajouta-t-elle avec un peu de malice, on l'aime donc bien, ce bel étourdi? il sait donc bien se faire tout pardonner? Il est vrai, que celui (|u'on aime n'a jamais tort, n'est-ce pas? Tout di'Ux restaient muets et ernbarras- .sés ; elle continua d'un ton plus sérieux mais plein de tendresse:—Ma fille, vous aurez lu'aucoup à lui faire oublier : Yves n'a pas été heureux. Si moi, sa vieille mère, j'ai dil le blâmer <iueliiuefois, c'est au cœur de sa femme à le consoler maintenant.
A ces mots, Gabrielle porta involontairement sur Yves ses grands yeux pleins d'expression; une larme qui venait de l'ànie rosia brilUmle ol pure sur ses long cils noirs : mais l'àmc du jeune homme la recueillit comme un bien qui lui appartenait, et s'étonna d'une éuioliou nouvelle LE SIECLi:. — lis. ,
dont aucune autre ne lui avait donné l'idée. Une espérance vive et profonde vint ranimer sa vie , car il lui sembla tout à coup que son cœur, qu'il croyait épuisé pour le plaisir, gardait encore à son insu d'inconnus et inépuisasables trésors de bonheur.
Et, comme les yeux de Gabrielle parraissaicnt pleins de curiosité en même temps que de tendresse, la marquise ajouta :
— C'est un grand malheur qu'un noble espoir trompé, de belles facultés inactives, et des qualités sans em[)loi. Mon petit-fils, Gabrielle, aurait dû trouver place parmi ceux qui servent utilement et glorieusement leur pays... et j'ai deviné souvent, dans son triste silence comme dans ses folles joies, les peines de son ûme... Yves fit involontairement un geste pour interrompre sa mère. — Oui, vous avez raison, mon ami, poursuivit-elle, les secrets de votre pensée n'appartiennent qu'à vous seul : c'est à vous seul à les confier... et les confidences sont aussi un des grands cliarmes de l'amour.
Tandis qu'elle souriait à tous deux en achevant ces mois, Yves regardait toujours Gabrielle avec surprise et joie... c'était quelque chose de ce bonheur qu'éprouve un voyageur perdu dans les sables arides du désert et qui croit découvrir une de ces îles de verdure et de frais ombrages qui apparaissent tout à coup... mais, déjà trompé dans ses espérances, il n'ose s'y abandonner encore, et retient pour ainsi dire la joie de son Ame, de peur des mécomptes. Yves entrevoyait un bien céleste placé près de lui sur la terre ; il craignait en même temps de se livrer à une illusion et de la voir s'évanouir ; mais déjà le cœur ému du jeune homme se sentait renaître. Il avait retrouvé un intérêt , il commençait à espérer et à craindre ; il vivait enfin !
Après avoir fait connaissance avec quelques-unes des premières sommités de l'opulence, Gabrielle disait le soir en riant à la marquise :
— Oh ! que j'ai vu de choses éblouissantes! il n'y a plus dans ma tête que de l'or sous toutes les formes, et de la vanité sous toutes ses faces. Les meubles, les murs, les plafonds, les escaliers, les portes, tout est couvert d'or. Je suis étonnée qu'on n'ait pas trouv é moyen d'en mettre un peu sur le trottoir et dans la rue, afin d'avertir lespassans, et pour qu'ils éprouvent du plus loin possible tout le qu'ils respect que mérite ce beau métal, respect qui doit se multiplier et s'accroître à proportion de ce qu'on montre d'opulence. Mais ma surprise a été plus grande encore, quand j'ai vu que cette noblesse et ces titres dont personne n'est lier, en apparence du moins, et dont personne ne parle au faubourg Saint-Germain, sont là l'objet de toutes les conversations. Ou s'arrange de manière h apprendre à chaque instant à ceux à qui l'on parle qu'on est baron ou marquis ; on a l'air de se le répéter à soi-même, comme si l'on n'en était pas encore bien sûr ; enfin l'on oublierait presque qu'on est riche pour ne pas oublier qu'on est noble; peut-être parce que l'un est mieux prouvé que l'autre, qu'on en jouit depuis plus longtemps, cl qu'on veut, pour les vanités de la noblesse, se dépêcher de réparer le temps perdu.
Le soir, Gabrielle fut conduite dans une nombreuse réunion. On avait choisi exprès le salon qui pouvait pri'senter le plus de variété. I a maîtresse de la maison appartenait à une très ancienne famille, el elle était censée contrainte par l'ambition de son mari h recevoir tous les hommes au pouvoir, et qui devaient servir à faire y arriver ou à s'y maintenir. Une partie du faubourg Saint-Germain y venait à cause d'elle; le reste venait, disiit-on, pourson mari; il y avait ausi un grand nombre d'ivrivains. Ce sont maintenant les hommes d'armes dos puissans du jour; la plumo remplace l'épee pour atl.:quer el se détendre ; les coups sont moins dangereux, mais aussi moins lionorables à donner comme à recevoir I Jadis, il y avait parlois des traces de s.ing, mais jamais do lâches de boue.
Voilà ce qu'Henri de Marcenay expliquait à Gabriolic ; car, la partie de chasse ayant manqué, Yves n'avait pu se
MADAME ANGELOT
dispenser de les présenter à sa femme, et il avnii trouvé moyen de se placer près d'elle au milieu de cette réunion nombreuse.
Lorsque la jeune et belle duchesse àe Mauléon était arrivée dans le salon, les politesses des maîtres du logis et les regards de toute l'assemblée avaient été pour elle. Mais, la curiosité satisfaite, et la politesse linie, la jeune femme pouvait se livrer à ses réflexions et à ses observations, car , indépendamment de ce qu'elle ne connaissait encore personne , des salons de ce genre réunissent trop de monde pour permettre aucune conversation générale. Monsieur de Marcenay lui faisait rertlarquer <]ue les hommes parlent entre eux dans un but quelcomjue qui n'est jamais celui d'une causerie spirituelle ou aimable, et que les femmes restent immobiles en cercle. On ne voit de chacune que la figure et la toilette, et quant à l'esprit, ce premier luxe d'une société civilisée, ce superflu si nécessaire à la conversation, il est tellement banni, lui disait-il, que ce serait à croire que les sots et les imbéciles ont pu seuls inventer la lugubre et stupide manière dn s'amuser en usage maintenant chez le peuple le plus spirituel et le plus gai de l'univers.
Henri de Marcenay, ainsi installé sur un siège près de Gabriclle, y trouvait le double avantage do se montrer coninie un ami du jeune et brillant couple, et de donner carrièie à sa verve moqueuse, en initiant la jeune duchesse et les personnes qui étaient placées près d'elle à ses observations sur ceux qui remplissaient les salons.
— Voyez, lui disait-il, les nouvelles emplettes du msnistèrc... Ceux que ce mois de mars 1838 a vus quitter louropinions, comme un manteau qui les surchargeait an moi ment de la belle saison... oui, ces trois jeunes gens qui causent entre eux là-bas 1 ils ont échangé une modeste et honorable position contre des places ornées d'injures ; et pourtant personne n'y eût pris garde, s'ils eussent été plus adroits. Le public en a vu bien d'autres sans rien dire! mais ils ont eu la probité de payer comptant et d'acquérir à l'instant la lettre de change tirée sur leur conscience. Dans ce monde, il n'y a rien de pire que Cfs capitulations-là... Les coquins entendent bien mieux Irurs affaires : ils vendent vingt fois de suite leurs conviclions, sans jamais livrer ostensiblement la marchandise. Regardez donc, ajouta monsieur de Marcenay en se r» tournant, voici un jeune journaliste appuyé nonchalamment sur un canapé, comme un dédaigneux souverain: un homme au pouvoir vient de lui faire la cour... C'est juste! il a besoin de lui !
Gabrielle se retourna, et fit un mouvement de surprise. Le jeune homme, qui semblait absorbé par une pensée étrangère à tous ce qui l'entourait et à qui sa distraction donnait un air de dédain, c'était son cousin Georges 1 L'homme qui venait à lui était un ministre. Georges se leva à son a[iproehû ; ils étaient tous deux très près de la jeune femme ; elle entendit ceci :
— Quel bel ouvrage vous nous avez donné, monsieur !... Je le disais hier au directeur, on ne peut trop encourager un écrivain dont la morale est aussi pure que le bon goilt... venez donc aiuser avec moi quelquefois de littérature... car je l'aime, je m'y intéresse I... El vous faites mainteiianl'î...
— ' Je viens de terminer une comédie.
— Mais vous faites autre chose encore?
— Non, monsieur.
— Un journal doit donner bien de l'occupation, pourtant ?
—Trop, monsieur : depuis liier j'y ai renoncé : j'ai cédé ma (iropriélé et la direction du journal à monsieur de Marcenay... que voilà.
L'homme au pouvoir se lourna vers ce dernii-r.
— Aussi, ajouta Georges, j'aurai tout lu tcmiis d'aller cansi'r (|uelquefois de lilléralure avec, vous, monsieur.
— Mais, reprit l'autre, j'ai pi'u d'instans, vous le savez...
— Et votre protection auprès du directeur du théâtre me sera bien précieuse, poursuivit Georges on riant.
Mais on ne l'écoutait plus : monsieur de Marcenay absorbait toute l'attention et toutes les politesses du ministre. Quand il se fut éloigné, Henri de Marcenay reprit :
— Il y a du moins un avantage dans ce temps-ci : les intrigues les plus... délicates ne prennent guère la peine de se cacher : c'est carie sur taile qu'on joue, m?me les jeux défendus. Ceux qui ne savent pas mériter les éloges les achètent... et des réputations de plus d'un genre se vemient toutes faites à Paris. Mais quelle multitude de saints, de politesses et de prévenances assiègent à son tour le ministre!... que de gens ont quelque chose à désirer et à attendre !... il ne voit autour de lui que des visages qui sollicitent, jusqu'à ce qu'ils boudent d'un refus. La société a beau être riche et brillante, cela n'empêche pas de demander : quand on n'a plus besoin d'argent, on veut le pouvoir et les honneurs... Si un rdi pouvait, en France, faire une loi qui rendît chacun millionnaire, il en faudrait une le lendemain pour que tout le monde fût ministre.
En ce moment un homme d'une haute taille, pâle et maigre, passa devant Henri de Marcenay ; ils se prirent par la main d'un air amical, et, dès qu'il se fut éloigné, Henri se mit à rire.
— Ce pauvre Germancé, dit-il, vraiment il me fait piiél
Gabrielle parut surprise: ce geste amical, ce sourire moqueur et cette fausse pitié l'étonuaient; elle cherchait sur le visage de monsieur de Marcenay la cause de cet assemblage disparate : il voulut justifier ses paroles.
— Germancé est avocat, dit-il, mais il ne plaide plus guère de causes depuis qu'il a perdu la sienne auprès du public. H y a dix ans, deux ou trois procès politiques, plaides en opposition aux idées et au système du gouvernement de la restauration, lui valurent une de ces réputations que personne alors n'osait contester. Il fut décidé que c'était un grand avocat parce qu'il avait jeté dans ses plaido3'ers quelques-unes de ces idées libérales, exprimées depuis un siècle par tous les hommes éclairés, dont il avait pris les phrases lo\iles faites. Il avait été
décidé aussi que c'était un caractère généreux et plein do courage, parce qu'il avait défendu sans péril de prétendus opprimés qui n'avaient rien à craindre. Le talent, qui lui manquait, et les dangers qu'il ne courut pas, lui valurent un grand renom avant le changement de gouvernement, et une assez bonne place après. Mais l'opinion publique se trouva sans doute satisfaite alors de ce qu'elle lui^vait accordé, et réserva pour d'autres la joie et la gloire du triomphe , car son talent et ses succès disparurent, quand la fortune et les faveurs arrivèrent. On lo trouva commun, diffus, sans élévation, sans justesse, sans idées; on le vit enfin tel qu'il était. Mais lui, lui qui avait été seul de bonne foi dans les convictions de son talent, il ne revient pas de l'injustice dont il se croit victime. Il nu voit partout q\i'envieux, qu'ennemis, que pièges, qu'intrigues contre lui; il s'étonne, s'inijuièle, s'effraye. Son visage, qui rayonnait autrefois du contentement de soi-mênio, porte maintenant l'empreinte d'un chagrin, d'une humeur, et d'un effroi continuels. N'a-t-il donc pas quelque ami intime (jui puisse lui faire comprenilre que l'esprit de parti use de son droit, en reprenant, à présent que cela no lui sert plus à rien, une réputation et des succès qu'il lui avait gratnitomenl prêtés?
Il se mit à som-ire en ajoutant : « C'est juste ! » et Gabrielle vit ses regarils se diriger sur un jeune homme qui saluait humblement monsieur le duc de Mauléon.
— C'est un farouche ré]iul)licain, dit Henri, très connu jiour ses exagérations démagogiques; mais ji> ne sais l'omnientil se f.ut (^ril fuit ses égaux, méprise ses inférieurs, et ne parle jamais qu'aux gens titrés! Celui, dit encore monsieur de Marcenay, que vous venez ilc voir me tendre la main en courant, et s'èlolL-ner avant (jue j'aie eu 1(1 temps do la prendre, est un nouveau débar>iué. Ci aqiic année en voit arriver ainsi du Midi en diligence, uuurir
GABRIELLB.
les salons, les ministères, demander sans cesse du ton de quelqu'un qui promet, enlever places, emplois, faveurs, avant que ceux à qui ils étaient dus aient seulement pu y regarder. Puis ils retournent en poste épouser l'héritière de leur arrondissement, et retrouver les électeurs dont le minislèro leur a si bien payé les voix... qu'ils n'auront pas... Voyez, ajouta-t-il, cet autre jeune homme qui aborde en ce moment Germancé. (.'est un de nos littérateurs distingués; mais il met plus d'amour-propre à son tilbury, à son groom, et à son demi-luxe mesquin, qu'à SCS spirituels ouvrages. A Paris, on veut paraître ce qu'on n'est pas : les financiers veulent montrer de l'esprit, et les gens d'esprit veulent montrer de l'opulence; ils se tourmentent et se gênent ainsi les uns et les autres pour des dépenses au-dessus de leurs moyens. Quant à cet homme déjà vieux qui lui parle, c'est, dit-on, un homme de talent et do conscience, toujours de bonne foi dans les diverses opinions qu'il professe. Mais il a vraiment bien desgrâces à rendre au ciel qui lui envoie toujours de nouvelles convictions au moment oîi son changement est favorable à sa fortune. Voici monsieur le duc de R.... qui s'est jeté dans les idées nouvelles d'une très singulière manière. Au lieu de la splendide et généreuse existence de ses pères, il vit sans luxe, vend ses terres, place son argent à dix pour cent, ne reçoit jam.iis, va en fiacre, monte en omnibus, ne donne rien à personne, et appelle cela... être libéral. Regardez celui-ci ! On a dit de cet homme que si on lui présentait cent louis pour faire une bonne action, ou cinquante pour en faire une mauvaise,» il préférerait les cinquante louis... et pourtant il aime beaucoup l'argent I Merteil lui parle: qu'en attend-il donc? car Merteil ne dit jamais une parole qui ne doive lui rapporter quelque chose! Pour ce joyeux personnage qui s'adresse à Yves, vous êtes sûr de deviner, à l'accueil qu'il vous fait, le degré d'estime où vous êtes dans l'opinion ; c'est le tarif de son amitié! le jour où il oublie de vous saluer, c'est que vous êtes perdu. Je no vous parle pas des femmes peu nombreuses que vous voyez là : elles sont presque aussi nulles, dit-on, que le rôle qu'on leur fait jouer ; personne au reste ne s'informe s'il en est autrement, à moins que le crédit de leur mari ne donne quelque espérance. 11 y a pourtant bien sous tout cela d'aimables qualités, de l'esprit, de la beauté, des intrigues, de l'amour, souvent de la passion, quelquefois même de hautes vertus et de grands malheurs; mais le monde s'en occupe peu, et ne s'en soucie guère. Quant aux hommes au pouvoir, les salons n'ont rien à attendre d'eux, puisrjue môme le pays qui leur confie ses inlérêls n'en obtient pas grand'chose. Ce qu'ils ont d'esprit, de temps et d'activilé est sans cesse occupé, et suffit à peine à les maintenir en place ! Aussi leurs soutiens seuls ont droit à tout ce dont ils disposent; ils oublient et repoussent les talons qui ne leur servent pas, méprisent le mérite qui ne vient point à leur secours, ne récompensent que la llntlerie, n'achètent que les consciences, et ne sont polis que |>our les députés. Car, il faut l'avouer, l'aristocratie, tant calomniée, était et est encore millo fois plus aimable et plus syinpalhique pour les talens, que les hommes nouvellement arrivés à la puissance. Une supériorité queloon()ue donne tout de suite droit do bienvenue dans la haute société; elle est presque un droit do répulsion auprès des autres. Dédaigneux ou inquiets, les hommes au pouvoir maintenant sont devenus iutlifi'érens ou hostiles à celle intelligence dont ils avaient soutenu les droits pour arriver avec elle. Ils ressemblent à ces enfans ingrats qui oublient dans la prospérrté la mère à qui ils doivent la vie. Mais ce qui frappe le plus vivement dans la réunion que vous voyez ici, c'est que chacun y poursuit un but, et no cherche les autres que pour en tirer parti. On veut se faire une position, c'est-àdire se |irocurer les moyens de nuire, pour avoir le droit d'exiger. Les plus adroits s'appuient sur uiu'" coterie; les plus habiles sur un parti; les plus honnêtes sur l'apparence du bien p\iblic. Tous veulent arriver, et regardent la société comme uuc foule étrangèie, où l'oa a lo droit
de heurter et de renverser tout ee qui tous empêche de parvenir I
En cet instant, Georges s'approcha. Il n'avait fait d'abord que saluer Gabrielle au moment où elle l'apercevait, puis il était resté assez près d'elle poursuivre tous les mouvemens de sa physionomie, mais point assez pour se mêler à la conversation. Il s'était promis à lui-même d'éviter sa cou.sine; pourtant il finit par trouver que monsieur de Marcenay prolongeait trop l'entretien, et il ne put s'empêcher de chercher à l'interrompre en s'approchant.
— Tenez, dit Henri, voilà monsieur Georges Rémend, homme de talent sans intrigue, de délicatesse sans fausseté, de conscience sans charlatanisme; demandez-lui ce qui lui en revient?
— Tout ce que j'en attends, répondit Georges en souriant avec IndifTérence.
Yves venait de s'arrêter près d'eux ; il entendit Gabrielle qui ajoutait, en s'adressant à monsieur de Marcenay :
— L'estime des autres et la sienne.
— Ainsi, reprit Henri, monsieur Georges avait à sa disposition une puissance, un journal, il y a renoncé.
— Les soins qu'il exigeait da moi m'eussent empêché d'en mettre assez à mes ouvrages, ils auraient moins valu.
— Ils auraient eu plus de succès. C'était une forteresse pour défendre votre place : vous arriverez désarmé au milieu de rivaux sous les armes; on vous accablera !
— Ah! s'écria Georges avec impatience, j'arriverai avec de nobles convictions, des idées généreuses, un talent fruit du travail et d'une sainte exaltation! Et il faudrait, pour réussir, la lance, ou pour mieux dire, la plume en mam, lutter d'audace et d'invectives? Mille fois pluti^l l'obscurité et la misère que la fortune et la gloire à pareil prix!
— Rn vérité, vous êtes fou, monsieur Georges ! — dit tranquillement Henri en se remettant à causer avec la jeune duchesse.
— Mai.s, dit Gabrielle, mon cousin a débuté par un brillant succès, avec son austère conduite et d'austères idées.
— Oui, répondit Henri, c'est bon pour une fois! la première ! on ne .s'y attend pas, et personne n'a eu le temps de s'y opposer... puis monsieur Georges peint la société comme elle n'est pas! Un critique a dit justement de lui que dans ses ouvrages tout le monde est mouton, et qu'il n'y a pas de loups.
— Oh ! je sais bien, reprit Georges en riant , qu'il y a des loups, et même des tigres!... que dans ce monde des intérêts, des alTaires et des vanités, peu d'hommes sont honnêtes ! mais n'y en ertt-il qu'un sur mille, c'est celui-là qu'il faut peindre. Les arts, parure et luxe de la vie morale, doivent chercher à représenter le beau; le» bancs des tribunaux montrent assez de vices et de crimes hideux. Quand on veut orner sa demeure, va-t-on chercher la boue et la fange des ruisseaux? Ne choisit-on pas, au contraire, les plus belles parmi les fleurs, pour les placer autour de soi ?
Yves de Mauléon reprocha h Georges de n'être pas encore venu les voir; et ses paroles étaient affeclueuses. Ce qui tenait à Gabrielle commençait k devenir quelque chose pour lui.
En ce moment, on annonça madame de Savigny. Gabrielle regarda involontairement son mari : il semblait n'avoir pas entendu. Dès qu'un coup d'œll de la nouvelle arrivée eut constaté la présence de Henri de Marconay près de la jeune duche.sse, il .se leva (wur alli>r à elle. Georges profila de .son éloignement pour dire à Gabrielle ;
— Si je profite peu de l'oilre qui m'est faite par monsieur le duc de Mauléon, ne m'en veuillez pas... je n'aime pas lo monde... j'ai besoin de solitude.
Georges cherchait des prétextes à son absence, ne pouvant pas en dire la raison.
Sa belle cousine le regarda.
MADAME ANGELOT
Âh!... vous ne viendrez pas? dit-elle étonnée;
puis elle ajouta avec tristesse : Au reste... n'ai-je pas été habituée à vivre seule?
Georges fit un mouvement de surprise... mais n'osa ni demander, ni même chercher à deviner le sens des paroles échappées à Gabrielle.
Madame de Savigny écoulait alors les remarques de monsieur de Marcenay ; mais un sourire plein d'ironie moqueuse suivit un regard lancé sur Gabrielle, et accompagna ces mots :
— Vous dites donc qu'il est son cousin? poëte, rêveur, et... amoureux d'elle?
— C'est vous qui ajoutez ceci, reprit Henri : mais c'est probable...
Les deux femmes se saluèrent alors, madame de Mauléon avec réserve, et madame de Savigny avec l'apparence du plus grand empres-oment.
Après quelques phrases de politesse très affectueuse, elle dit d'un air indilïérent, mais en plongeant un coup d'oeil scrutateur sur le visage de la jeune femme et sur celui de monsieur de Mauléon :
— Si je n'ai pas pu vous voir encore, c'est qu'aujourd'hui je sors pour la première fois depuis le jour de votre mariage. N'a-t-il pas fallu soigner une mourante, ma pauvre amie Elénore ?
A ce mot, une vive souffrance traversa en même temps le cœur d'Yves et celui de Gabrielle. Yves n'en laissa rien paraître ; Gabrielle montra sa douleur sans le savoir 1
— Mourante ?... répéta-t-elle.
Souvent l'image d'Elénore s'était présentée à son esprit depuis l'instant de sa triste découverte ; mais si le caractère de Gabrielle avait une fermeté réelle, un courage capable de fortes résolutions, il fallait pour cela que son esprit et sa raison vinssent montrer un but à ce courage, ou que l'instinct de son âme la déterminât par une vive émotion. Elle avait tant réfléchi sur sa propre situation et sur celle de son amie, sans imaginer aucun moyen de sortir de l'une et de l'autre ; elle s'était si bien convaincue que tout effort était inutile, qu'elle avait fini par abandonner le sort d'Elénore et le sien aux chances qu'il plairait au ciel d'envoyer I Elle cherchait à s'étourdir m portant sa pensée sur les objets extérieurs, et elle était parvenue à écarter l'idée qui la blessait.
Il est des âmes inquiètes et maladives qui se plaisent dans la pensée qui les fait souflrir. Les esprits bien- faits, au contraire, envisagent promptement les ressources qu'olTre une situation difficile, et s'y lancent hardiment s'ils espèrent s'en tirer avec succès; mais quand il leur est bien prouvé qu'une chose est impossible, ils y renoncent et l'oublient. Gabrielle en était là avec l'idée d'Elénore : mais ce surcroît de douleur, ces souflrances physiques ajoutées à ces douleurs morales, frappèrent de nouveau l'âme de Gabrielle. C'était pour étudier cette âme ingénue, deviner ses secrets, savoir si la vérité s'y était fait jour, si l'amour d'Elénore, celui d'Yves, et le sien même y étaient connus, que madame de Savigny avait ainsi brusquement annoncé la maladie d'Elénore; et quand elle eut ajouté :
— Cette chère amie! que de craintes elle m'a données! Hélas! si je n'en ai plus pour sa vie... il m'en reste encore pour sa raison.
— 0 mon Dieu 1 dit à voix basse la jeune femme, avec une angoisse qui apprit à madame de Savigny qu'elle n'ignorait point la cause des chagrins d'Elénore : et, s'il fftt resté à sa curiosité ijuelquc chose à apprendre, elle n'eût plus eu le moindre doute, h la consternation qui se peignit sur le visage do Gabrielle, quand elle ajouta :
— F",l le désespoir de monsieur Simon, en voyant ainsi l'enfant qn'W a élevé, me fait craindre que les jours de ce pauvre vieillard ne soient abrégés par ce nouveau chagiin. Aussi,conlinua-t-elleense levant du fauteuil où elle s'élait assise près de la jeune femme, dès que l'aurai causé ijuclqucs instans avec les maîtres do la maison, je nio retire-
rai, afin do ne pas quitter plus longtemps mes malheureux amis.
Elle s'éloigna, certaine de ce dont elle avait voulu s'assurer, laissant Yves inquiet et mécontent, et Gabrielle souffrante et désolée. La marquise de Fontenay-Mareuil, qui venait de finir une partie de whist, fut frappée de la pâleur de sa belle-fille, et, l'attribuant à la fatigue, elle proposa de rentrer.
On retourna donc à l'hôtel : la route se fit silencieusement, et ce fut sans s'être communiqué ses pensées qu'on arriva dans la chambre de la marquise, et que tous trois prirent place auprès d'un grand feu.
— Est-il possible? dit enfin Gabrielle . en laissant tomber ses deux petites mains sur ses genoux, avec l'abandon du découragement. Et ses paroles avaient plutôt l'air de s'échapper malgré elle de son cœur oppressé, que d'être adressées à quelqu'un.— Est-il possible, vraiment, que cela soit ainsi ? Dans quelle route de faussetés et de douleurs faudra-t-il doTic conduire notre pensée, au milieu de ce monde qui s'ouvre devant moi ? Quel travail faodra-t-il faire pour connaître ? Quel travail pour éviter ? Le prestige qui nous éblouit n'est-il qu'un piège qu'on tend à notre bonheur ?
— Que dites-vous, Gabrielle ? reprit la marquise; pourquoi ces tristes paroles et ce sombre visage ? Est-ce la conversation de monsieur de Marcenay qui les cause? Jo l'ai vu longtemps à vos côtés : il aura produit sur vous l'effet de tristesse et de découragement qu'il opère sur l'esprit de tous ceux à qui il parle. Il possède la puissance de ces acides qui décomposent : ses moqueries changent la nature des objets ; elles gâteraient jusqu'à la vertu, et il ne pourrait toucher à un diamant sans le ternir.
— Oui, ses paroles étaient amères et moqueuses, répondit la jeune femme avec insouciance ; elles m'ont parfois fait peur et fait sourire, mais sans laisser de traces; je no m'en souviens déjà plus... Il ne me reste plus dans la mémoire que ce qui me passe par le cœur !
Yves la regarda avec inquiétude. Qui donc avait blessé ce cœur pour en faire sortir de tristes plaintes? Il l'examinait attentivement.
— Serait-ce votre cousin, monsieur Georges Rémond, — dit la marquise, qui vous aurait attristée? rien que sa figure inspire la mélancolie.
— Ah! no blâmez pas Georges! interrompit Gabrielle ; c'est le meilleur jeune homme ! Si vous saviez comme il a noblement lutté contre la pauvreté ? comme il est plein de talent et de délicatesse?... Sans doute, d'après ce que je vois, il ne sera pas heureux : ce n'est pas pour les caractères tels que le sien que sont faits les honneurs et la fortune... Mais si vous le connaissiez, madame, vous l'aimeriez, j'en suis silre.
Un éclair de jalousie traversa le cœur d'Yves de Mauléon.
— Alors il me semble, ma chère enfant, que vous ne voyez pas la société sous un bol aspect, et c'est peut-être notre faute... Il faut choisir... Je veux (]ue la journée de demain répare le mal involontaire que nous avons fait. . Gabrielle seml)lait demander une explication de ces paroles; la marquise continua: — Le monde est beau parce qu'il est varié; les méchans même y font un tn's bon etïet : ils n'y jouent pas le beau rôle ; mais, il faut en convenir, ils y jouent <iuel(]uefois le premif^r. L'espèce de mépris qu'ils all'eitent pour ceux qui sont honnêtes n'est pas réel... ma chère. Ils savent [larfaitement «pie les gens vertueux, intelligens et fermes, sont les uni(|ues soutiens de la société, et que si tous étaient injustes et méchans, elle no subeisterait pas longtemps. Quant aux petits travers de vanité dont personne n'est dupe, et avec lesquels chacun croit duper les autres, qu'importe? La vanité, les passions et les vices sont très agissans do leur nature ; ils servent comme lo reste, et tout ce ijui est nécessaire en ce monde .se trouve fait. Pourquoi la sagesse infinie et éternelle a-t-ciie voulu qu'il en fiUainsi? pourquoi tant, et de .si petits, et do si mauvais moyens? Qui le dira, quand nul ne peut dire seulement comment cl pourquoi vient un
GABRTCLLE.
3CJ
brin de violette? Il faut donc se soumettre et attendre. A votre Sge, Oabrielle, quand, ainsi que vous, au lever du soleil, on commence le voyage... il est naturel do penser à ce qui peut l'aire la beauté de la route et la joie du voyageur ! IMais, diU-on se tromper, il vaut mieux croire au bien qui console qu'au mal qui attriste; et marcher sans trop s'inquiéter, puisqu'on ne peut choisir ni le chemin, ni la saison, ni les com[iagnons de sa marche incertaine. Pour moi, parvenue à la dernière heure de soleil et de fatigue, je ne dois plus m'occuper que du lieu où l'on se repose à jamais. Ma chère Gabrielle, j'ai vu échapper à ma vie, l'un après l'autre, tous les biens de l'opulence, du rang, de la grandeur, de la jeunesse et de l'affection. Ah ! quand on a traversé les révolutions, on sait au juste ce que vaut l'espèce humaine; on sait ce que valent surtout ceux qui s'agitent au milieu des troubles politiques... Combien n'en ai-je pas vus mentir à leur pensée et à leur cœur ! Combien n'en ai-je pas consolés et protégés dans leurs jours de malheur, pour les trouver ingralsau jour de leur triomphe I Aussi ne reste-t-il plus à mon âme qu'un espoir: le repos pour moi dans le ciel , le bonheur sur la terre pour lui !... Et la vieille mère levait en tremblant sa faible main pour indiquer son petitfllsen disant : Lui! tout ce qui reste de deux nobles familles ! lui !... à qui vous devez tenir lieu de tout ce qu'il a perd u !
La jeune femme s'était approchée de la marquise: quand elle avait senti sa voix s'attendrir, elle s'était émue avec elle, et sa main caressante avait pris doucement une de ses mains qu'elle tenait dans les siennes. Les rêveries mélancoliques et tous les sentimens un peu exaltés excitaient toujours, et à l'instant même, en elle une vive sympathie... Mais, à ces derniers mots, quand sa pensée vint toucher à sa situation avec le jeune homme... alors un mouvement involontaire la fit tressaillir, et Yves remarqua un sentiment pénible sur ce charmant visage, voile trop transparent d'une àme trop naïve.
S'ils eussent été seuls, peut-èlre, en cet instant, cédant à son émotion, il se serait jeté à ses pieds en lui disant : « Parlel apprends-moi si celte douleur involontaire que tu trahis par momens est causée [lar la haine, par le regret ou par l'amour? Dis-moi... qu'on peut toucher ton cœur innocent; qu'on peut obtenir ton estime; qu'on peut effacer de funestes impressions... que... lu m'aimeras .. quand lu sauras... que je l'aime... quand tu apprendras que l'intérêt seul n'a pas... »
A celte idée, Yves s'arrêta... Et, se rappelant son mariage, .son iniliflerence, son dédain, puis les délicates susceptibilités de l'Ame de la jeune fille et son énergique résolution... il sentit un froid mortel traverser cl glacer son cœur... «Elle me méprise! » pensa-l-il; et il. se rappela aussi les jugemens si fins de l'esprit de Gabrielle, son sentiment si juste de toute chose, cette nature si élevée et si exempte de toute idée vulgaire, cette femme (|ui n'avait ni coquetterie ni vanité, qui ne connaissait des instincts de rame que ce qui est simple et beau... Et il cul peur de son mépris.
Immobile... et plein d'agitation inléri(nn'e, il restait debout, jiàle et silencieux, regardant la belle eiilant, dont la mari|uise avait attiré contre son cn>ur la tête gracieuse, cl qui jouait avec les fleurs détachées de son front; car il n'y avait pas d'intermédiaire dans les pensées do Gabrielle. C'étaient les plus insoucians enfantillages ou les inspirations les plus sérieuses et les plus graves.
— Il est tard, dit madame do Font(>nay-.Mareuil.
C'était le signal donné par elle cIki(|uo soir quand il fallait se séparer. Yves (|uillail alors l'appartement de sa mère; mais Gabrielle avait voulu, dès le premier jour, aider elle-même mademoiselle Iluguet dans les petits soins que réclamaient l'Age et les habiliules de la niarcpiise. Les vieillards éprouvent une joie infinie et mêlée de tendresse pour ces attentions accordées à leur personne; et c'était une des causes de la vivo et prompte alVeclion ijui avait placé si haut Gabrielle dans le cœur de la vieille
dame, et lui avait fait si vite oublier une naissance qui ne plaisait guère à ses idées.
Ainsi, chaipie soir, madame de Fonlenay-Mareuil congédiait son petit-fils, et gardait encore près d'elle sa nouvelle enfant pendant une demi-heure. Ce temps était celui d'utiles et douces leçons, qui accompagnaient les arrangémens de toilette, jusqu'au moment où la marquise, se mettant au lit, embrassait Gabrielle, qui emportait, avec l'impression de bons sentimens affectueux, quelques idées de plus sur le monde, quelques anecdotes sur de grands personnages, quelques récits aimables et de bon goût dont elle augmentait les richesses de sa pensée. Ce jour-là, au moment où Yves sortait de la chambre, sa grand'mère lui dit :
— Je prends demain ma Gabrielle dès le matin et jusqu'à l'heure du dîner. Elle verra avec moi quelques per- .sonnes qui lui donneront une idée plus favorable et plus consolante du monde où elle doit vivre, que celles d'aujourd'hui. Vous, mon ami, vous aurez quelques heures de liborlé... Une petite absence fait bien à l'amour... et, depuis quinze jours, vous no vous êtes pas quittés une minute... Je vous la rendrai plus gaie, et vous reviendrez plus joyeux, j'en suis silre.
Yves se relira dans .sa chambre, l'Ame encore plus allristée que les jours f)récédens; il se sentait mécontent de luimôme. Placé dans une situation où il ne pouvait ni ne voulait rester, et dont il ne savait comment sortir, il avait, dès les premiers jours de son mariage, pensé parfois à reprendre sa vie do jeune homme. Qu'avait-il souhailé, en effet, en se mariant, se disait-il, si ce n'est de satisfaire aux désirs de sa grand'mère, de trouver une fortune qui le fît vivre selon son rang? Tout cela était! et, (|uant à la femme, y avait-il pensé? en avait-il attendu quelque bonheur? Ne pouvait-il laisser sous la surveillance de la marquise celle enfant docile et qui ne paraissait pas montrer le moindre désir de se soustraire à l'autorité qu'on exercerait sur elle? Quant à la situation particulière qu'elle avait imposée à leur mariage, monsieur de Mauléon, comme tous les jeunes gens qui ont vécu dans la mauvaise compagnie, faisait assez peu de cas de l'amour, le regardait comme superflu pour le mariage, et inutile pour le plaisir. Ne trouverait-il pas ailleurs autant qu'il le voudrait ce qui pouvait manquer chez lui?
Il s'était bien dit tout cela... et cependant il restait... cl cependant depuis quinze jours il n'avait pas cherché une seule distraction, et toute sa pensée se prenait à l'examen de cette femme simple et vraie, qui, tranquille dans sa résolution qu'elle croyait un devoir, ne demandait ni ne fuyait son attention. Et maintenant, ce n'était plus seulement la curiosité de savoir ce <]u'il devait penser de celle jeune femme qui l'occupait; c'était ce qu'elle devait penser de lui qui venait troubler tout son cœur... Parfois, il l'avait vue émue en le regardant; parfois calme et froide, parfois craintive et triste. Que pensait-elle donc? Puis il s'étonnait, car elle ne semblait pas même avoir reman)u6 qu'il était beau. Ne savait-elle donc pas, l'enfant qui ignorait encore tant de choses, do quel prix est la beauté, elle qui la possédait et la voyait sans paraître s'en doulcr? Puis il se prenait aus.si à souhait'T <iu'ello le trouvai beau, le trouvAt aimable, spirituel et bon; car, lui, il li trouvait belle, spirituelle et bonne. Il aurait voulu plaire à s»s yeux, à son cœur, à sa pensée... S'il n'était pas encore amoureux, il était donc bien près de l'élre.