‹ Gaëtana: drame en cinq actes en proseChapitre 110 sur 112 · LES ÉMOTIONS · texte numérisé non relu

LES ÉMOTIONS

Les artistes de l'Odéon l'ont répétée six ou sept semaines. Vous ne savez peut-être pas, ô travailleurs naïfs! qu'il y a près d'un an de labeur assidu dans Pœuvre'que vous abattez d'un coup de sifflet! On ne vous a pas dit que la clef de votre chambre, appuyée contre vos lèvres, faisait tomber des murailles plus douloureusement bâties que les remparts de Jéricho !

Si du moins les auteurs étaient vos seules victimes ! Mais voici M lle Thuillier, une grande comédienne, une âme intrépide dans un corps fragile,, une pauvre pythie inspirée et souffrante qui transforme les tréteaux en trépieds! voilà Tisserant, l'honnête, le sincère, le courageux artiste, un des précepteurs de votre jeunesse, s'il vous plaît, car les belles vérités qui sont tombées dans vos oreilles depuis dix ans et plus avaient toutes passé par sa bouche ! et Ribes, si jeune et si ûer! et Thiron, qui est des vôtres, car c'est un véritable étudiant de la Comédie, et le plus gai, le plus laborieux de vous tous ! Vous avez sifflé ces gens-là comme des cabotins de banlieue ! vous leur avez lancé à la face cet outrage sanglant qui a tué, le mois dernier, une pauvre femme appelée M me Faugeras. Et pourquoi l'a vez-vous fait ? Pour suivre quelques meneurs aux mains sales qui écriront peut-être les Mémoires du père Bullier, mais qui oe feront jamais ni un drame, ni une comédie, ni un livre, ni rien !

Je ne suis pas contraire au sifflet, quoique je préfère assurément les formes polies de la critique. J'ai sifflé à ma façon, poliment, un certain nombre d'abus. iMais je ne comprends pas qu'on siffle une pièce avant de l'avoir entendue, et pour le plaisir stérile de se montrer ennemi de l'auteur. Je comprends encore moins qu'on siffle bêtement et sans comprendre les choses. L'un de vous, par exemple, a relevé énergiquement cette phrase : « Les jeunes gens de notre temps ne s'en vont jamais sur un baiser fraternel! » L'homme qui parlait ainsi sur la scène était un mari jaloux. Sa femme venait de lui dire : « Un jeune homme est amoureux de moi, il souffre, il est parti, il s'est engagé comme

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