I. i:s FILLES DE (. euU(;ks m, (Musée de SoulhsKensingluii.i
GAINSBOIIOUGH. 115
mourut en grande partie, et cet art n'existe pas maintenant en Europe. On verra assez de preuves, dans les pages suivantes, de l'admiration que j'ai vouée à Turner; mais je n'hésite pas à dire que, dans lemploi et la qualité d'une teinte simple et particulière, dans l'art purement technique de la peinture, Turner est un enfant auprès de Gainsborough... La main de Gainsborough est aussi légère que le vol d'un nuage, aussi rapide que l'éclair d'un rai de soleil... Les masses de Gainsborough sont aussi largement disposées que la division entre la lumière et les ténèbres dans le ciel. Les formes de Gainsborough sont grandes, simples et idéales... Gainsborough ne perd jamais de vue son tableau comme ensemble... En un mot, c'est un peintre immortel, et sa supériorité est fondée sur des principes d'art depuis longtemps reconnus et sur des faits de nature universellement apparents. »
Il faut conclure. Étrange nécessité. Conclure à quoi, comment conclure? Que démontrer? En quelques phrases, résumer l'oeuvre, la carrière, la vie d'un homme et d'un artiste ? Marquer sa place, son échelon sur les marclies qui conduisent aux purs sommets ? Montrer en vingt lignes, pourquoi il est supérieur à celui-ci, inférieur à celui-là... tâche ingrate et vaine. Je m'y essaierai cependant, le moins dogmatiquement possible.
C'est de Rubens, prétendent les uns, plutôt que de Van Dyck, que descend Gainsborough. Erreur, s'écrient les
autres, il ne procède de Rubens qu'en passant par Yan Dyck ; repardez-y de près et vous nous donnerez raison. Et Watteau ! prolestent ceux-ci. Gainsborough, par Gravelot, ne doit-il pas tout ce qu'il est à la France ? Mais Watlcau descend de Rubens. Gainsborougdi est un Flamand nt' en Angleterre... ou un Ang-lais né en Flandre, etc., etc., etc.
Que nous importe et que signifient ces arbres g-ént'alog^iques dont les commentateurs et les critiques de profession, rongeurs de bildiolbèques et papillons de musées, conjirurs [lalcntés de cheveux en quatre, cherclirurs officiels (le midi àqualoize beures, tracent avec autorité sur de grandes l'euillesde parcbemin les ramifications. Je pense, malgré moi, à la fameuse maladie qui ravageait le D'' Pang'ioss et aux consolations que trouvait cet excellent lionnne à connaître les origines du terrible mal dont il était atteint.
En prf'sence dnn inqtulsif comme Gainsborougb, ce pi'Oeédé d'analyse tecbnique, de dissection systématique, paraît particulièrement inutile et vain. Le voir vivre, le vdir peindre, c'est apprendre à le connaître, c'est pénétrer dans son intimilt' d"liomme et d'artiste. Que faut-il de plus? Le situer dans l'bistoire artistique de son pays; par analogie, par contraste, comprendre le rôle qu'il y a pu tenir et comment il s'en est acquitté : cela se révèle, pour ainsi dire, de soi-même, et de ces divers éléments groupés' sans pai'ti pris, sans souci de juger, présentés simplement, avec tout le respect que Ion doit à la vérité, se dégage vivante, réelle, une personnalité bumaine.
Tl est de son temps; peu cultivé, même artistiquement,
il n'est point sollicité par le piestigc du passé; sauf Van Dyclv et Rubens, il ne connaît rien, ou presque rien de l'histoire de la peinture, et les figures, les types, les modes de son temps l'intéressent seuls; ce qu'il a sous les yeux lui suffît, et il ne cherche pas plus loin ses sources d'inspiration. (( Au lieu d'embarrasser ma mémoire de préceptes surannés, avait dit Hog^arth. ou de fatiguer mes yeux à copier des toiles endommagées par le temps, j'ai toujours trouvé qu'étudier d'après la nature même était la voie la plus directe et la moins périlleuse qu'on pût choisir pour ac(|uérir la connaissance de notre art. » Gainsboroug"h ne pensa jamais autrement. Quand il fait le portrait, à Buckingham Palace, des princes et des princesses, il s'émerveille devant leur grâce juvénile, leur fraîcheur de gestes, de teint : « Parlez-moi donc des Grecs, s'écrie-t-il un jour, parlez-moi donc de ces fantômes au visage pâle, au long nez ! et regardez les délicieuses contenances, toutes vivantes, de la progéniture royale. Parlez de la vieille dame Cornélie, mère des Gracques, devant ce groupe de jeunes divinités I »
11 est de son temps. C'est celui d'Hogarth, celui qu'Hogarlh a fustigé dans la Destinée dune Courtisane, dans Travail et Paresse, dans le J/«r/a^e « la mode.hes grands seigneurs, les femmes élégantes, les beaux enfants dont Gainsborough a fixé les traits, ce sont les mêmes qu'Hogarth met en scène dans ses mélodrames satiriques qu'on dirait peints avec de la boue et du fiel ; c'est la même société, ce sont les mêmes mœurs. Mais Gainsboroueh
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conçoit autrement, voit autrement, ressent autrement ; est-il moins veridique pour cela ! Les héros et les he'roïnes du Mariage à la mode poseront dans latelier de Gainsborough ; c'est eux et elles qui, au moment où la faveur royale aura fait de lui, malgré l'éclatante renommée de Reynolds, le peintre le plus recherché de la haute société anglaise, se presseront à la porte de Schomberg" Ilouse et qu'il fera éconduire par son valet. Des imag"es, si diverses à tous les points de vue, qu'Hogarth etGainsborougli nous ont léguées de 1 hiunanilé de leur époque, laijufllr est la plus fidèle ? Qui oserait en décider ? Elles le sont également, ce (]ui prouve une fois de plus (jue la vérité, en art comme eu Idutes choses, est multiple et sug'g-estive : sachons jouir de la vt'rilé llogarth et de la vérité Gainsboroug'h.
Il est de sa race; on ne découvre en lui aucune trace de cosmopolitisme ; il est possédé par cet amour delà vi-rité qui est un des traits dominants du caractère anglo-saxon. Il passe toute sa vie en Angleterre, toute sa jeunesse, à part ses (jualre années d"études à Londres, à la campagne et la plus i:i'auile partie de son existence en province.
11 a peu dambitions, extérieures du moins ; il ne cherche pas à se produire, à paraître, pas plus personnellement qu'artistiquement. Il n'y a chez lui, jamais, nisuperfétation, ni redondance ; pas plus dans ses gestes que dans les gestes de ses modèles, il ne veut admettre le conventionnel, le théâtral ; il ne vise qu'au naturel et à l'expressif par l'observation directe, immédiate et la traduction franche.
Clii hi!'^Eyre^et Sj oUiswooiie.
1 H I S I H A >l ET F 0 X , (National Gullery.)
aussi libre que possible, de l'essentiel tant d'une physionomie que d'un paysag-e. Par suite, il ne se confine pas dans un type de beauté, il veut rester sensible à toute la beauté. Il est strictement individualiste : autre lien avec la fainillt' huiiialne dont il fait partie.
Il n'a peint de portraits que de ses compatriotes, de paysages que de son pays ; il ne connaîl rien du reste de la vie et du resté du monde ; il nt- se transplante, il ne se déracine pas ; ses yeux se ferment à la même lumière que celle où ils se sont ouverts ; ils n'en ont jamais connu ou aimé d'autre. Le cliarme, le caractère distinctif, façonné par une longue hérédité, parle climat, par les mœurs, qui imprime au visage, à la construction, à l'expression, à la carnation d'un visage, une marque commune, et la laisse subsister sous les différences individuelles, de même les particularités des décors de nature, la manière d'être des arbres, le relief du sol. l'essence, en un mot, d'un paysage, tout cela, aussi nettement défini de part et d'autre, qu'on le voit dans un pays comme l'Angleterre, Gainsborough s'est astreint, ou pour mieux dire, sa destinée et son tempérament l'ont astreint à en devenir l'interprète. La remarquable unité de son œuvre est le résultat de la remarquable unité de sa vie ; en outre de sa haute valeur artistique, cette œuvre, par suite^ constitue une documentation infiniment précieuse et sur le milieu naturel où elle fut ressentie, conçue et exécutée, et sur la collectivité liuiiiaine dont elle demeure, fragmentairement, l'expression.
Il y a quelque chose de plus : la ipialité émotionnelle do
cette œuvre, sa puissance de sonorité' humaine. On ne songe pas, à travers elle, à admirer l'artiste qui l'a créée, mais bien, plutôt, à aimer l'homme qui, de toutes les fibres de son être, l'a ressentie. Et c'est la cause de son irrésistible séduction. Peu de portraitistes, en eliet, m'apparaissent aussi séduisants que Gainsborough ; à plus d'un siècle de distance, le courant de sympathie, l'élan de tendresse qui permettait au peintre de pénétrer l'àme de ses modèles, s'établit entre nous, et lui, et eux ; Gainsborough, dans ces portraits aussi bien que dans ces paysages observés et peints avec tant de sincérité et de franchise, est toujours tout entier, tel que nous le connaissons, avec sa sentimentalité bonne et simple, sa loyauté et sa générosité de caractère, son absence absolue d'orgueil professionnel, son humeur joviale, sa bienveillance inaltérable. « Je suis le plus inconsistant, le plus changeant des êtres », avouait-il un jour naïvement. Voilà-t-il pas de quoi nous le rendre plus cher. Il suit ses impulsions, il garde sa fraîcheur de sensibilité, il hait les formules, il veut être libre, il veut jouir, quand il lui plaît, du mystère des regards, de la fleur des chairs, de la santé des arbres, delà profondeur du ciel; il veut aimer toutes les choses du monde visible, il veut aimer toutes les images de la vie. Il ne sait pas grand'chose, mais il sait, cependant, avec certitude, et cette certitude est toute son esthétique, que seules sont éternelles les œuvres d'amour et que l'art pour l'art est une folie, une misère, une vanité.