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LA CHARRETTE DU MARCHE

(National Gallery.)

Sutherland Gower, s'écoulèrent très tranquilles. Il avait un revenu annuel d'un millier de livres, qu'il jugeait suffisant pour assurer le confort de sa famille et subvenir à ses besoins et à ses fantaisies. Il était extrêmement généreux, mais n'avait aucune extravagance personnelle ; aussi généreux de son argent que de ses tableaux, cela sans ostentation etcomme pour le seul plaisir de faire plaisir aux autres. » C'est ainsi qu'il fit don, un jour, — raconte Smith, dans sa Vie du sculpteur Nollekens, — au colonel Hamilton, excellent violoniste, pour la simple joie de l'entendre encore, d'un de ses meilleurs tableaux, une des nombreuses figurations de petits paysans où il excellait : « Recommencez, s'écriait Gainsborough, et je vous donnerai V Enfant à Véchalier que vous avez eu si souvent envie d'acheter. » Et les larmes, tandis (juil écoutait de nouveau les accents de cette musique qui l'avait si fort exalté, coulaient de ses yeux. Au moment du départ, Gainsborough n'hésita pas à tenir sa promesse, et le colonel Hamilton emporta dans sa voilure le tableau si longtemps convoité.

Il faisait gratuitement le portrait de quiconque lui était devenu sympathique; il donnait, sans raison, simplement parce que, ce jour-là, il était « de bonne humeur ». — « C'était le plus enviable caractère, toujours satisfait de })eu, rarement de mauvaise humeur. Le plus simple objet, s'il le iugeaitde quehpu' faron que ce soit beau ou artisti(juc, lui causait un plaisir infini : une lettre bien écrite (coiiune Constable, il ralïolait de la calligraphie), — le poli (Tun mstrument de musi(|ue, un morceau de soiti éclatante. »

Une anecdote encore : illant au théâtre, un soir. Gainsborough rencontre Thicknesse. Le g'ouverneur tenait à la main la lettre d'une femme dont l'amant — un des amis de Thicknesse — venait de se suicider, à Londres, la laissant dans la plus noire misère. Gainsborougli lit la lettre et ses veux se mouillent de larmes. Au lieu daller au spectacle, il rentre chez lui, d'où il écrit aussitôt au gouverneur : « Je n'ai pu aller au théâtre avant de m'être soulage' l'esprit en vous envoyant le billet de banque inclus que jeA'Ous priede transmettre à la pauvre femme par le courrier de demain. »

John Wiltshire, le messager de Londres, qui se chargeait de transporter les tableaux pour ses expositions, il le payait avec ses œuvres, et non des moindres.

Il n'avait aucune vanité professionnelle. Une année, à peine partis ses tableaux pour l'Académie Royale, il écrit à Jackson : « Jamais morceaux plus insignifiants ne furent présentés aux yeux d'un million de gens... Mais je deviens intrépide par pure stupidité, à mesure queje deviens vieux, et je crois que tous ceux qui peinent à marcher dans un chemin quelconque, surtout s'ils trouvent dans ce chemin le jiain et le fromage aussi bien que dans un meilleur, deviennent de même. » Touchante franchise, dont combien peu de peintres seraient capables !

De tous ces traits se compose une séduisante physionomie d'artiste et d'homme, étroitement unis l'un à l'autre, pour créer l'individualité dont le nom et l'œuvre s'imposent si svmpathiquement à l'admiration. Traits de caractère que l'on a plaisir à retrouver dans cet art probe et loyal,

incapable de ruse et de perfidie, au regard clair, à la main ouverte, si Ion peut dire. La supériorité de Gainsboroug-h est là tout entière : derrière l'artiste, il y a un homme et Ihomme chez lui, sans restriction, s'exprime toujours à travers l'artiste, avec tant de spontanéité, tant de belle et saine sincérité (ju il n'est pas une toile de lui, à de très rares exceptions près, — portrait ou paysage, — oii on ne le sente vivre, sentir, comprendre, reg-arder, aimer, « Plus qu'aucun des peintres qui vécurent ici-bas, dit fort à propos Sir Walter Armstrong-, il fut l'esclave de ses émotions. Il est impossible de parcourir sou œuvre sans que la conviction s'impose que, pour chacune de ses créations, le degré de sa réussite a dépendu de la façon dont le sujet affecta au début son imag'ination. » — « Je suis vite perdu, disait-il lui-même, dès que je prétends raisonner. » Yoilà la grande originalité du portraitiste de Master Buttall et de Mrs. Robinson.

Un étrange pressentiment avertit l'artiste de sa fin prochaine. Dînant, un soir de l'hiver de 1788, avec deux de ses amis. Sir George Beaumont et Sheridan, il les impressionna par sa mélancolie, ses silences méditatifs, lui qu'ils avaient vu, quelques jours avant, débordant de gaîté et s'amusant, comme un enfant, de leurs saillies habituelles. Cne fois seul avec Sheridan, Gainsborough lui prit la main, et, le fixant du regard : « Ne souriez pas de ce que je vais vous dire ; écoutez-moi, dit-il tl'une voix grave. Je mourrai bientôt : je le sais, je le sens; cela, d'ailleurs, ne m'inquiète guère. Ce (|ui m'oppresse.,, c'est que j'ai beaucoup de rela-

lions, mais peu d'amis... et comme je voudrais que quelque digne lionnne m'accompagne jusqu'à ma tombe, je désire vous le demander... Viendrez-vous... oui ou non ? » Sheridan promit en riant, et Gainsborough retrouvait aussitôt sa joyeuse humeur.

Peu de temps après, au mois de février, comme il assistait à l'une des audiences, si courues par toute la société d'alors, du procès de Warren Hastings, il éprouva tout à coup au bas de la nuque une violente douleur en même temps qu'une impression de froid intense : il était assis devant une fenêtre ouverte. Rentré chez lui, les médecins sitôt appelés l'examinèrent : le cou était enflé par suite du refroidissement des glandes, refroidissement qui occasionnait une inflammation assez aiguë ; mais rien de pire n'était à redouter, le printemps proche aurait raison du mal. Gainsborough se rendit pour quelques jours dans la maison de campagne qu'il possédait à Ricbmond, escomptant le bénéfice d'un changement d'air, mais il y tomba bientôt plus malade et revint à Londres oi^i le célèbre chi rurgien John Hunter ne tarda pas à se prononcer sur la terrible maladie dont était atteint le grand artiste : l'irrémédiable cancer. « Si c'est un cancer, dit Gainsborough à Mrs. Gibbon, sa sœur, (jui se trouvaitlàjjesuis un homme mort. »

Gainsborough ne se trompait pas : son état ne fit qu'empirer. Alors, en pleine conscience de ses actes et de son destin, et soucieux de léguer aux siens, de même qu'à tous ceux qu'il avait connus, une mémoire intacte, il songea à

mctfre de l'ordre dans ses affaires morales, à re'parer les torts qu'il se reconnaissait envers telles ou telles personnes de son entourage ou de ses relations. Touchant scrupule, en vérité, et qui met à nu la pureté de cette âme ; carlexamen de sa vie achevé, et la conviction ancrée en lui que s'il ne s'était rendu coupahle contre aucun de fautes graves, de calomnie ou d'injustice, il navait pas, en revanche, agi comme il aurait dû dans ses rapports avec Reynolds, il adressa au président de l'Académie Royale la lettre suivante :

«GJier Sir Joshua. — Je vous ('cris aujourd'hui ce que je crains que vous ne parveniez pas à lire, après six mois d'un état mortel. L'extrême affection dont un ami m'informe que Sir Johsua lui donna l'expression m'induit à vous demander une dernière faveur : venir sous mon toit et voir mes travaux. Vous n'avez jamais vu mon hûcheron. Ce que je vous demande maintenant ne peut déplaire à votre sentiment, l'honneur de m'entreteniravec vous. Je puis dire d'un cœur sincère que j'ai toujours admiré et sincèrement aimé Sir Joshua Reynolds. Tho : Gainsborough. »

Le peintre de Nelly fJBrien accourut à l'appel du peintre de Perdlta; les deux artistes demeurèrent seuls un long moment. De cette émouvante entrevue on ne sait rien, hélas ! sinon qu'avant de se séparer, Reynolds étant dehout près de son lit, Gainshorough lui prit les mains, et les tenant étroitement embrassées dans les siennes, prononça ces mémorables paroles qui résument de si complète façon les enthousiasmes, les ambitions, la volonté de toute une

carrière de peintre, disent de si touchante manière la confiance en soi d'un artiste conscient de sa valeur, et son espoir en la survivance de son œuvre, et, dans leur tour délicat et affectueux, sont un hommage rendu par les deux créateurs de la peinture anglaise à celui qui en demeure le plus fécond inspirateur : « Nous irons tous au ciel, et Yan Dyck sera de la partie ! »

Quelques jours après, le 2 août 1788, Gainsborougli rendait le dernier soupir; il était àg'é de soixante-deux ans; Reynolds en avait soixante-cinq. Il fut enseveli selon son vœu, dans le cimetière de Kew, auprès de l'ami de sa jeunesse, le peintre Joshua Kirby.

Voici tout ce que l'on connaît de la vie de Gainsboroug"h. En connut-on beaucoup plus de son temps ? Il est permis d'en douter, et la chose est assez étrang-e. Neuf ans après la mort de l'artiste, sur la prière de John-Thomas Smith, conservateur des imprimés au British Muséum, qui songeait à écrire une Vie de Gainsborough, John Constable essaya de recueillir quelques renseignements sur la personne, les habitudes, la famille du portraitiste; sa récolte fut si pauvre que Smith se vit contraint de renoncer à son projet.

A quelque maîtrise, à quelque perfection dans la science des moyens d'expression propres à son art que parvienne un artiste, — qu'il soit peintre, écrivain, sculpteur, musi-

Cliché Eyre.'el ?f oitiswoode.

PORTRAIT DE JEUNE HOMME, (National Gallery.)

GAINSBOROUGH. lo

cien, architecte... ou potier, — peu nombreuses demeurent cependant celles de ses œuvres par où il est possible de pénétrer jusqu'à sa pensée, jusqu'à son cœur, jusqu'à la conception qui fut la sienne de la nature, de la vie. du monde extérieur et du umnile iiitt'rieur. Sans doute, il est lui-même et nous le retrouvons en toutes les pag-es fermées de son cerveau et créées de sa main, mais fragmentairenieiil. incomplètement, de sorte (jue si l'ayant étudié de près dans ses productions, secondaires, pour ainsi dire, il arrivait que nous n'ayons pas été mis en présence de ses productions maîtresses, nous ne pourrions nous former de sa personnalité, des éléments qui la constituent, qu'une idt'e vauue. (ju une (ipiiiion iinjirécise et sujierficielle. Qui n'a point vu les Syndics de Rembrandt, les Chambres de liapliai'-l. la Sainfr Ursule de Carpaccio, pour prendre au hasard des exemples, ne connaît pas mieux Rembrandt (|ue Raphaël, pas mieux Raphaël que Carpaccio. Qui- d'idées fausses, que d'opinions sottes courent ainsi le monde dans le domaine de la prétendue culture artisti(jue, musicale, littéraire ! El si cela est \vm des g^rands créateurs, d'un Rembrandt, d'un Raphaël, d'un Léonard, d'un Michel- Ange, d'un Shakespeare, d'un Wagner, d'un Ralzac, combien cela l'est plus encore des maîtres de deuxième rang, de iinil (rarli>les. de tant d'('ei-ivains de moindre envergure, par l'ellorl de qui s'enrichit et s'exalte notre A'ision. se délecte notre sensibilité, s'accroît notre aninur de la nalui'e el de la \ ie. Nous avons toujours quehjue chose à appi < ndre d'un artiste, d'un éci'i\ain

primesautier et sincère, et il ne peut que nous être profitable de nous faire accueillir dans sa familiarité. Mauvaises leçons, au contraire, celles que nous donnent les autres, les insincères, les habiles qui ne savent de l'art que le métier, qui ne pratiquent de l'art que Farlifice ; leçons de mensong-e à la séduction dangereuse et corruptrice.

Thomas Gainsborough doit être considéré, à cet égard, comme un bon maître, dans l'intimité de qui — grâce à l'heureux concours de circonstances qui permet à tous l'accès (si l'on en excepte deux ou trois) de ses œuvres maîtresses, — il est facile d'entrer. 11 n'a rien d'hermétique et le sens de son art ne peut écliapper à personne ; ce qu'il avait à dire, il l'a dit trop simplement et trop franchement, et il l'a surtout trop profondément senti pour que ne soient point inutiles — sont-elles jamais le contraire ? — les gloses à l'aide desquelles on s'efforce en général de former (ou de déformer) le goût du public en matière d'art, comme si l'art était, pareillement à un théorème de géométrie, chose démontrable : il n'est que chose humaine. Chose humaine, c'est-à-dire soumise à toutes les fluctuations, à tous les mouvements, à toutes les transformations de la vie, sous toutes les formes (ju'elle revêt, à travers toutes les influences qu'elle subit, et qu'elle provoque, au cours de tous les triomphes et de toutes les défaites qu'elle traverse momentanément pour de toujours nouvelles et toujours passionnantes manifestations de son énergie créatrice.

On notera, en ce qui concerne le portraitiste de Perd'ita et le paysagiste du Bois de Cornard^ le rare et juste accord

Cliché Hanfsldengl

MRS. MOODEY ET SES ENFAMS.

(Musée de Dulwicli.i

de sa vie et de son art, de son caractère et de son g'enie, lélroitt' union de ses facultés intellectuelles et morales et de ses dons particuliers dartiste, comme il demeure attaché au sol qui l'a produit, non moins qu'aux siens et à ses amitiés, et quelle fidélité, toute sa vie, il garde à son idéal, ne cherchant jamais, pas plus, comme homme, à paraître, à parader, à se faire prendre pour autre que, comme peintre, à « se uiiinilrr. comme disait Puvis de Chavannes, aux œuvres liéroïques ».

Des toiles maîtresses de Gainsborough, la plupart fiîiurent dans des galeries publiques ; on peut admirer, en eliet, à la National Gallery de Londres : le Portrait de Mrs. Siddotis, le Portrait de M. J. Baillie, de Ealing Grove, avec sa femme et ses quatre enfants, la Musidora se baignant les pieds, le Portrait d'Orpin, greffier de la paroisse de Bradford, Weltshire et trois ou (}uatre de ses paysages les plus caractéristiques : à la Galerie Richard ^Yallace, son chef-d'onivre, à mes yeux, et, je le crois bien, l'une des toiles les plus parfaites de l'École anglaise, ladorable, linfiniment troublant Portrait de Mrs. Robinson en Perdita ; à la Galerie Nationale Écossaise d'Edimbourg, le Portrait de Mrs. Graham : au Musée de Duhvicli, le Portrait des deux Miss Linleg [Mrs. Sheridan et Mrs. TicAel/). et le Portrait de Mrs. Moodeg et de ses enfants; à THùtel de Ville de Stratford-sur-Avon, enfin, \e Portrait de David Garriek.

Quel inierprète admirable de la grâce féminine, quel peintre de caractères, tendre et profond, aigu et perspicace, quel prodigieux manieur des matières colorées, est Gainsborough, on le sait après l'ëtude de ces toiles, et Ion sait aussi, par l'examen des œuvres dues au pinceau de ses contemporains les plus illustres qui voisinent avec les siennes sur les murailles de ces musées, à quelle place il mérite d'être tenu et quel rôle il a joué dans l'histoire de l'art de son pays.

Rien de plus significatif à cet égard que la présence dans la même salle de la Galerie Richard Wallace du Portrait de 3Irs. Robinson de Gainsborough et du Portrait de Nelly O'Brien de Reynolds. Deux chefs-d'œuvre, en vérité, d'une égale perfection, d'une égale valeur artistique et documentaire, deux expressions d'humanité devant lesquelles on demeure longuement rêveur, deux images de femmes en présence de qui on ne peut s'empêcher de se recueillir, saisi, émerveillé tant par l'attrait irrésistible des réalités qu'elles éternisent que par le prodige des réahsations plastiques qu'elles représentent.

La destinée qui a rapproché ces deux toiles contraint à la réflexion ; elle met côte à côte deux types de femmes entièrement différents, peints par deux génies de portraitistes non moins divers et dont la diversité — voici tout l'intérêt de cette observation — réside plus dans la psvchologie des deux hommes que furent ces deux portraitistes que dans leur façon de pratiquer leur métier; car s'il est vrai que Gainsborough n'a jamais quitté l'Angleterre, n'a

pas. à l'opposé de Reynolds, voyag'é en Italie profitt' des leçons des maîtres vénitiens, s'il est vrai que 1 influence de Van Dyck est moins sensible chez Reynolds que chez Gainsborough, il n'en est pas moins vrai qu'il existe entre lun et l'autre des liens de parenté étroite. Ils sont du même sol. de la même race, ils ont respiré la même atmosphère, ils onteu sous les yeuxles mêmes spectacles, ils ont fait poser dans leur atelier les mêmes modèles, ils ont participé, après tout, à la même vie sociale, ils se sont mêlés aux mêmes milieux. Avant d'tUudicr de près comment ils diffèrent quand ils peiarnent lun Mrs. Robinson, l'autre Nelly O'Brien, voyez les contrastes de leur vision, ici même, quand ils peisrneut tous deux Mrs. Robinson, car ladorable Pcrdita, Reynolds la peinte aussi, tout comme Romney, et les trois portraits sont accrochés aux murs de la même salle dHerttnid llousc Rien de plus instructif, rien de plus piquant, à moins que la Perdit a de Gainsborough ne soil pas, comme le prétendent certains, qui ne peuvent, d'ailleurs, le démontrer, celle de Reynolds et de Romney. De cet examen, une constatation se dégage : il est des peintres (jui. une fois parv»Mius à ];i possession entière, suprême, de leur mé-tirr. au lieu de le dominer, se laissent, pour ainsi dire, par suite de l'admirable aisance, de l'enviable liberté d'allure qu'ils se sont conquise — au prix, souvent, de quels efforts ! — se laissent dominer j)ar lui, de sorte que, — comme certains acteurs qui n'ont pas assez d'abnégation... ou pas assez de génie pour s'identifier avec le personnage (piils figurent et s'annihiler en

lui, en abdiquant aveuglément leur individualité propre — grisés de la puissance d'exécution dont ils sont si légitimement tiers, ils en viennent à négliger la réalité qu'ils visent cependant à reproduire pour se satisfaire d'une interprétation, d'une transposition, souvent, certes, pleine de charme, mais presque uniquement représentative de leur sensibilité personnelle. Il n'importe, dira-t-on, et l'on aura raison de le dire : la ressemblance d'un portrait, que signifîe-t-elle, une fois le modèle disparu? Toute vérité est subjective, et la plupart des chefs-d'œuvre de la peinture iconographique ne sont peut-être, à tout prendre (et ne nous apparaîtraient pas autrement, si une vérification sérieuse devenait possible) que des images de mensonge. Puis, il V a dans l'œuvre de tout artiste, comme je le disais, les œuvres maîtresses... et les autres. Les autres, c'est, dans la carrière d'un producteur comme Reynolds, par exemple, si grand artiste soit-il, ces nom])reuses pages Je virtuosité qui étonnent plus qu'elles n'émeuvent, et qui s'adressent plus k l'intelligence qu'à la sensibilité ; on les admire par raisonnement, après coup et d'une admiration toute intellectuelle, toute cérébrale, où nos facultés émotives ne sont point en jeu ; on ne reçoit pas d'elles le coup de foudre et on ne le recevra jamais. Cet art est un art de volonté, de réflexion, de science, un art extérieur; il ordonne de délicieuses fêtes, de chatoyants spectacles pour la joie de nos yeux, mais l'âme, l'esprit, la pensée, l'humanité en sont absents; n'en attendons que des jouissances superficielles, les seules qu'il nous puisse donner

Clichc- Eyre et Spotliswoode.

l'enfant bleu.

(Collection du Duc de Westminster.)

mais les voluptés profondes, les intenses délices oii nous plong'e la contemplation d'uno œuvre d'art différente, parce qu'elle éveille dans 1 iiitiiiiitt' v{ le mvstère de notre être comme une répercussion infinie et inoubliable, cest, dans l'œuvre de Gainsborough et de Reynolds, — puisqu'il s'agit d'eux ici ! — aux portraits de Mrs. Robinson et de Nelly O'Brien, « la mangeuse de perles », que nous les demanderons, et c'est de ces deux adorables et merveilleux poèmes de féminité que nous les recevrons.

Sur un tertre de gazon, au jm n^Iiant iTun coteau Ijoisé, la pauvre Perdita est assise. Vnv imlicilili' nirlaiiculic voile ses traits et ses beaux yeux gardent le souvenir de longues larmes. Comme dans un geste de décourag:ement. (Ile laisse reposer ses mains lasses: l'une d'elles tient un médaillon de miniature, le portrait de l'infidèle, du volage en habit roug'e, dont la pensée et le regret obsèdent l'esprit et le cœur de ladorable jeune femme. Elle est venue là, elle sest mise là à l'éi- art. dans ce lieu de solitude silencieuse, pour rêvera lui; elle na plus d'autre ami (|ue le chien de Poméranie. assis auprès d'elle. Tristesse inlinie que la sicniif. tri^t f~->r d'i m vi' Ile i|ui \ oit. détruit par IVirag'e, If nid d'amour et (jui iif rrnil plus au renouveau. Tristesse en blanc, deuil blanc, qu t'claire, connue un sourire d'espoir, parmi les tendres bouillonnes de l'étoile molle dont elle est vêtue, le nœud de ruban de son corsage, à peine bleu, presque mauve, commr un i)iiu(]utt de myosotis et de pervenches. Et sur sa g'orge une éc harpe de mousselincî se croise, chastemnit.

Délicieuse merveille que cette toile où il semble que toute la tendresse du peintre se soit épanche'e, tant on la sent peinte avec amour. La brosse se pose à peine, les couleurs, que dis-je, les nuances, les accords rompus de valeurs fraîches, se pénètrent impalpablement, créant une harmonie exquise d'argent et d'opale, de roses blanches et de nacre. L'image est inoubliable ; elle entre en vous par sa douceur et son charme, elle vous obsède par sa mélancolie et sa langueur, comme certaines phrases musicales, comme certains parfums, comme les vers de certains poèmes ; elle vous enivre et vous conquiert.

Après l'avoir contemplée longuement, on s'approche de la Nelly O'Brien de Reynolds. Autant que Perdita, mais autrement, elle attire et séduit; on la sent dangereuse, avec le sourire énigmatique et serré de ses lèvres saillantes. Celle-ci est la tendresse, celle-là est la passion rouge et froide qui raisonne et qui lue, jalouse, autoritaire, vorace : une Monna Lisa du xvni" siècle pervertie. Toutes les différences entre l'art de Gainsborough et l'art de Reynolds sont visibles là.

Les femmes de Gainsborough, avec leur grâce saine, leur élégance souple, leur absence de pose, leur espèce de laisser-aller, plutôt de franchise et de non-coquetterie, dans l'allure et l'expression, malgré la richesse de leurs atours, ou leur espèce de fierté contenue et discrète malgré la simplicité de leur parure; les femmes de Gainsborough, avec l'adorable, merveilleuse, divine fraîcheur de leur carnation, leur aisance de manières, leur ingénuité complexe,

Cliché Hanfslaengl.

LEDIT. ET LA DIGHESSE DE CIMBERLAND. (Cliàleau de ^Vindsor.)

la limpidité de leurs regards, la sensualité comme apaisée de leurs lèvres, la mélancolie rêveuse ou, au contraire, l'audace, pleine de vie, de leurs attitudes; les femmes de Gainsboroug"h, avec leur plénitude ('panouie de fleurs aristocratiques, avec leurs séductions de belles créatures instinctives... c'est toute la femme anglaise dliier, daujourdhui et de toujours, et toute la féminité d'une race. Comparez-leur la femme française d'alors, telle que l'ont peinte les Nattier, les La Tour, les Greuze, les Fragonard, les Lancret, les Watteau, pimpante, co(iuetle, prodigieusement afïïnée, avec ses caprices, ses fantaisies de cœur et d'esprit, sa raison lucide et nette, tout cela visible, exprimé par la mutinerie de son regard et de ses gestes, la coquetterie de ses poses et de ses atours, l'apprêté et le provocant de son sourire, la vivacité intellectuelle de ses traits, telle que les Goncourt l'ont évoquée avec tant de finesse et d'acuité. Comparez-leur même, aux femmes de Gainsboroug, les femmes de Reynolds, de Romncy, de Raeburn, d'Hoppner; elles ont, je ne dirai pas, une gravité que l'on ne voit point aux autres, elles sont simplement plus conscientes, plus réservées; elles ont plus de quant à soi, me semble-t-il, une sorte d'ingénuité qui les rend reconnaissablés, elles sont revêtues, voilées d'un peu plus de mvslère, le mystère de l'éternel féminin ; elles sont moins extérieures en un mot.

Ce sont les Miss Linlej/, Eliza, plus tard Mrs. Sheiidan, et Maria, plus tard Mrs. Tiekell. filles du nuisicien Thomas Linley, avec qui Gainsjjorougb se lia d'aniitit'- dès

les premiers temps de son séjour à Balli. Gainsborougli peignit Eliza à l'âge de treize à quatorze ans, en compagnie de son jeune frère Thomas, posant sa belle tète méditative sur l'épaule de sa sœur. Elle allait être, peu d'années après, The Fair Maid of Dath, la Jolie Fille de Bath, entourée d'admirateurs, courtisée comme une reine, jusqu'au jour de son mariage avec un des gentlemen les plus estimables d'alors, Richard Brinsley Sheridan, qui s'était battu deux fois en duel pour elle.

Gainsborough la peignit encore, une troisième fois, seule, en buste (collection Charles Wertheimer), puis une qua trièmc, seule, assise dans un paysage analogue à celui qui sert de fond à Mrs. Robinson ; ce portrait est une des gloires de la collection de lord Rothschild. Il n'y eut jamais, s'il faut en croire le témoignage de ceux qui la connurent, de créature plus élégante, plus tendre, plus douce, plus aimable, plus modeste; c'était un être céleste. Cantatrice fêtée, elle avait une voix de chérubin. Garrick parlait d'elle comme d'une sainte; un évêque la regardait comme la créature intermédiaire entre la femme et l'ange. Délicieuses images que celles où Gainsborough fixa ses traits, ses traits si purs, empreints de tant de grâce et de sérénité. Elle mourut à trente-huit ans, laissant comme un sillage de lumière...

C'est Georgiana, Gcorgiana Spencer, plus tai-d duchesse de Devonshire, une des plus radieuses beautés du Ladies Club de Walpole, « l'irrésistible reine du ton », que Gainsborough peignit toute fillette , six ou sept

ans, en corselet et en be'guin de lingerie orné de choux roses, ses cheveux coupés en frange, ses mignons petits bras croisés sur sa poitrine, que Gainsborough devait peindre encore, par deux fois, — un de ces deux portraits, tous deux en pied, a disparu, on ne sait dans quelles circonstances, l'autre est aujourd'hui en la possession du comte Spencer, adorable figure debout devant une colonne et un rideau, avec l'éclaircie d'un de ces beaux ciels à la Gainsborough, adorable figure au sourire mélancolique, le sourire de cette bouche dont le peintre disait à la duchesse elle-même qu'elle était « trop difficile à peindre, pour lui... ».

C'est la Mrs. Graham du Musée National d'Edimbourg, en pimpante toilette d'apparat, paniers, dentelles, plumes éclatantes, à dix-neuf ans, en pleine lune de miel, mignonne créature étrangement séduisante, c'est Nancy Parsons, délicieux visage d'une pâleur angoissée, d'une gravité songeuse, le nez droit, les yeux sombres sous la netteté des sourcils, la bouche un peu grande, point sinueuse, de belles mains longues et effilées ; c'est les princesses royales, les Trois filles aînées de Georges III., au type si nettement caractérisé, l'une de face, l'autre de trois quarts, la plus j«'une, presque de plein profil, offrant ainsi comme les aspects d'un même visage; — c'est la Reine Charlotte, — le portrait en buste de South Kensington, — aux cheveux hauts sous un bonnet de claire mousseline froncée, le cou découvert dans le triangle d'un fichu en pointe... la malice, la finesse du regard obIi(|ue dans les yeux en

9^ GAINSBOROUGII.

amande, l'ctrangc sourire de ces lèvres un peu lourdes, un air de bonle disting-uée, de dignité courtoise...; c'est la Duchesse de Cumberland, cesl Lady Eden, c'est Mrs. Mears.^ c'est Lady Sheffield. en toilette de printemps, tout soie miroitante, rubans joyeux, dentelles légères, ses beaux cheveux bouclés sous un larg'e chapeau, retenant de la main gauche la longue traîne de sa robe, dans un parc. C'est Mrs. Siddons dont je parlerai tout à l'heure.

Parmi les femmes de Gainsborougli. peu nond)reuses sont, relativement, celles qu'il a peintes autrement que dans leur intimité, dans l'au-jour-le-jour de leur vie. Il avait la haine de l'artificiel et du convemi. Yovez comme il cède rarement au goût de son ('j)oque jjour le porliail de {)arade. le portrait composé, avec tout latlirail j)0iiipeux, la mise en scène somptueuse, où le modèle se gourme, prend une attitude d'exception, pose pour la postérité. Cela, il l'avait en particulière horreur. « 11 y a un genre de peinture, écrit-il à Jackson, qui vient, pour le profil, tout de suite après le portrait... c'est la draperie et les fonds de pavsage. Peut-être ne savez-vous pas que, tandis que le peintre de visages est harassé à en mourir, le peintre de draperie s'assied et gagne cinq ou six cents livres par an, sans discontinuer de rire. »

On connaît l'histoire, ou plutôt la légende, de \' Enfant bli'U.^ l'espèce de défi jeté par Reynolds, dans son discours du 10 décembre 1778, au plus grand, au plus audacieux coloriste, — se nommât-il Rubens ou Titien. — d'employer le bleu comme couleur dominante, de créer avec ce qu'il

GAINSBOROUGH. 9o

appeUe calég-oriqucmont une coul<'ur froide une peinture t'clatanlc et Imrmonieuse. Le portrait do Master Buttai, fils d'un riche marchand de fer de Solio, s'il date, comme l'affirment certains, de 1779, aurait été la réponse de Gainshorough. Quoi qu'il en soit, Y Enfant bleu n'en demeure pas inoins une des pages de couleur les plus précieuses, et de la plus originale, et de la plus rare saveur. La forme g^énérale, le schéma des ombres et des lumières, si Ion peut dire, la silhouette de ce chef-d'œuvre sont trop connus poui' qu'il soit nécessaire de les décrire : il faut se contenler d'en mettre en lumière la franchise et la simplicité dallui'es, d'en louer la grâce juvénile; ce qu'il faudrait pouvoir exprimer, chose impossible, hélas! c'est le ciiarme, la séduction, la volupté visuelle qui se dégage de celte symphonie de bleu, les jeux de la clarté, la délicatesse souple, la finesse des passages, des ombres, des reflets, la chaleur de ces accords profonds et riches ! « Si l'on voulait absolument se faire une idée de cette merveille, — dit fort justement Ernest Chesneau, — malgré ce qu'une telle indication a de vague et d'un peu puéril, on tenterait d'évoquer les meilleurs sou^■enirs de Watteau et de Yan Dyck, l'audace et la grâce parfaite de Watteau, la sévère élégance de Van Dyck. »

Dans le Portrait de Mrs. Siddons (National Gallery) postérieur, sans aucun doute (1784) à celui de Mastrr Buttai, le bleu domine aussi, plus ('datant, plus chaud peut-èti'(; ; mais, ici et là. (|U('II(' (hslinction, quel laflincment, et surtout quelle joi»' df i^'imlrc, comme l'artiste

sait nous faire partager l'ivresse dont il fut possédé devant l'enchanteresse réalité qui se perpétue à travers son œuvre ! Ivresse d'artiste, ivresse humaine, chez Gainsborough toujours. La 3Ï7^s. Siddoîis en iMuse Tragique, de Reynolds (1783), au Musée de Duhvich — oii se trouvent les portraits de Samuel Linley, de Mrs. Moodey et de ses enfants, et les Miss Linley (Mrs. Sheridan et Mrs. Tickell) de Gainsborough — si on la compare au portrait de la National Gallery, nest, malgré tout, qu'une vaine image. Mais l'actrice, telle que Gainsborough l'a peinte, dans l'intimité de sa vie quotidienne, en toilette de ville et non d'apparat, ni de parade mythologique ou symbolique, demeure un document de vérité caractéristique et durable. On raconte que Gainsborough, pendant qu'elle posait, s'écria : « Pardieu ! madame, votre nez n'en finira donc pas ! » Elle avait alors vingt-neuf ans. « Deux années avant sa mort, écrit une contemporaine, je me rappelle l'avoir vue assise près de son portrait; je les regardai attentivement l'une et l'autre : la ressemblance était toujours aussi exacte et Mrs. Siddons avait soixante-dix ans. »

Même recherche de simplicité, de mise en évidence du caractère, nous dirions de la psychologie, dans ses portraits d'hommes. Voyez le Portrait d'Or pin, greffier de la paroisse de Bradford, celui du Rev. Sir Henry Bâte Dudley, à la Galerie Nationale, celui du Musicien Abel, chez M. Charles Wertheimer, celui du comte Fitzwilliam à la Bibliothèque Fitzwilliam de Cambridge, celui de Samuel Linlev, au Musée de Dulwieh, celui — avec Orpin, le

Cl.o'.n- ll.iiiL-laciiL'l.

MRS. G R A II A >l .

(Galerie Nationale d'Ecosse.)

meilleur portrait dhomme qu'ail signé Gainsborough — de l'amiral Hawkins, collection Fleischmann, un pur chef-d'œuvre; celui du colonel Saint-Léger, qui appartient à Miss Alice de Rothschild; les uns elles autres portent l'empreinte d'une espèce de soh'imité. mais sans apprêt, de ce sérieux que mettait lartiste à l'étude du visage humain, de cette conscience scrupuleuse devant la vérité de la vie.

Les portraits à plusieurs personnages de Galnshorough sont en petit nomhre ; tout le monde connaît celui, vraiment magistral, de M. J. Baillie, de sa femme et de ses quatre enfants, à la Galerie Nationale. Il faut citer encore l'admirable portrait du squire Hallett et de sa femme se promenant dans un parc et celui du comte de Romney et de ses sœurs — un jeune homme et trois fdlettes jouant dans un jardin — toile pleine de mouvement qui fait partie, comme la Promenade matinale, de la collection de lord Rothschild, enfin le Mail à Saint James Park, où Gainshorough nous montre, sous l'ombre des beaux arbres, des groupes de promeneuses en clairs atours, d'une grâce imcomparable, qui fait songer à Watteau, un Watteau moins alerte peut-être et moins souple, mais plus puissant etpkis sonore.

De Gainsborough paysagiste, il n'est pas moins aisé de connaître et d'approfondir le génie dans des galeries publiques. Le Bois de Cornard, que l'on appelle coMuniint'-

mont la Forêt de Gainsborough^ la Vue de Dedham^ V Abreuvoir, figurent à la National Gallery, c'est-à-dire trois des toiles oii se révèle le mieux, à mon sens, sa conception de l'art du paysage, le frisson spécial de sa sensibilité devant la nature, devant les beautés du ciel, des arbres, delà lumière, les mouvements de l'atmosphère... Tout Gainsborough paysagiste est contenu dans ces trois tableaux, et l'on peut presque dire toute sa carrière de paysagiste. Le Bois de Cornard date de 1752 ou 1754, X Abreuvoir ài^Q 1775; imaginez une salle de musée où, par un prodige, se trouveraient réunis les plus beaux paysages de toutes les écoles, depuis qu'il y a des peintres... et qui peignent : ces deux toiles de Gainsborough suffiront à définir sa personnalité, à le situer à sa vraie place parmi les interprètes les plus expressifs et les plus origmaux, et aussi, et surtout, les plus spontanés, de l'éternellt; nature. Ce que le maître de Sudbury a ciierché, en effet, comme les plus grands, c'est à révéler le caractère, la beauté des arbres. J'ai dit, au début de cette étude, comment, à mes yeux, s'est formé le portraitiste, par l'étude consciencieuse, minutieuse des effets de l'atmosphère, des jeux de l'air et de la lumière à travers les feuilles, sur les gazons, sur les eaux immobiles ou glissantes de son pays natal : les paysages de Gainsborough sont des portraits d'arbres, des portraits de coins de nature, patiemment, longuement, humblement observés et scrutés, avec la même émotion et la même tendresse scrupuleuse que l'expression d'un visage, la pensée d'un regard, le mouvement

d'un geste, et ce quils révèlent d'une personne humaine.

« Je m'imagine voir Gainsborough dans chaque haie et dans chaque arbre creux », écrit John Constable, au cours d'un séjour à IpsAvich. Je ne connais pas plus bel éloge décerné à un grand artiste par un autre grand artiste; il résume tout ce qui fut durant toute sa vie, — et tout ce par quoi nous attire et nous retient l'art du portraitiste de Mrs. Robinsoîi et du paysagiste du Bois de Cornard, — la raison d'être, ou ce qu'il considérait justement comme tel, de Gainsborough peintre. De s'être si humblement, si simplement effacé devant la nature et devant la vie, de les avoir contemplés l'une et l'autre avec tant de respectueuse tendresse, il s'est livré entièrement lui-même dans ses toiles ; il y demeure et il y demeurera toujours tout entier. Comment expliquer, sinon ainsi, le courant de sympathie, d'alfection même qui s'établit spontanément entre l'œuvre d'un grand artiste et l'esprit et le cœur de celui qui s'incline vers elle, des années, des siècles plus tard? Est-ce l'admiration pour la puissance, la subtilité, l'habileté de son métier qui nous remplit d'émotion et nous exalte? Que non ! c'est parce que nous le sentons là se survivre lui-même éternellement, et nous offrir tout grand ouvert le trésor de sa sensibilité.

« Le paysage de Gainsborough est doux, tendre et émouvant, disait Constable. L'immobilité de midi, les profon deurs du crépuscule, la rosée et les perles du matin, tout cela se retrouve sur les toiles de cet homme si bienveillant et au cœur si bon. En les regardant, les larmes nous

viennent aux yeux, et nous ne savons pas ce qui les amène. Les lieux fréquentés par le berger solitaire, — le retour du campagnard avec sa serpe et son fagot de bois, — l'allt'e ou le vallon ombreux. — la délicieuse petite fdle des cbaumières à la source avec sa crucIie. — ce sont là les ciioses qu'il se plaisait à peindre et qu'il peignait avec un raffinement (|ui n'outre-passait pas la nature. Gainsborough a été comparé à Murillo par ceux qui ne peuvent distinguer entre le sUjle et Xart. Il a peint comme Murillo les paysans de son pays, mais ici la ressemblance cesse. Son goût était en tous points grandement supérieur à celui du peintre espagnol. »

Rien de plus vrai. 11 y a dans la façon qu'a Gainsborough d'étudier et de peindre la vie paysanne un peu du sentiment qui domine et inspire, un siècle plus tard, notre Millet. Dans les gestes, dans les attitudes, sur les visages de ces lillettes gardeuses de porcs, de ces bergers, de ces bûcherons, Gainsborough, autant qu'un homme et qu'un artiste de son temps pouvait le faire, s'est efforcé, — et il y a souvent réussi, — de rendre visibles les traces du labeur quotidien, l'hérédité de lutte et de misère, les maladresses, les naïvetés, le charme instinctif de ceux dont la vie s'écoule en pleine nature, dans la joie inconsciente d'un permanent contact avec la terre, les arbres, l'eau, le ciel, les fleurs, la neige, les animaux, toute la richesse du monde.

Une des qualités maîtresses de Gainsborough paysagiste, c'est aussi la rare fusion des éléments divers dont il com-

pose ses tableaux, l'union des personnages qui les animent avec le décor, le sens précieux des rapports qui définissent leur rôle dans l'ensemble, et de l'importance précise qu'ils doivent y prendre, pour créer Fliarmonie générale. Je vois peu de paysages de lui d'où la figure bumaine ou animale soit absente, je n'en connais pas où se puisse constater un désaccord entre la nature animée et la nature inanimée, où l'une ou l'autre détourne l'attention et l'intérêt de l'une ou de l'autre; elles S3 pénètrcînt, elles se fondent indissolublement, sur la toile, comme elles se pénétraient, comme elles se fondaient dans leur réalité objective, le jour où la sensibilité de l'artiste en éprouva l'émotion, en perçut l'eflet, se tourmenta délicieusement à en fixer l'image passagère.

Ce que l'on connaît, les quelques renseignements que l'on possède, des procédés de travail de Gainsborough^ montrent jusqu'où il poussait, tant dans la préparation que dans l'exécution de ses tableaux, l'amour et le respect de la vérité.

11 s'amusait le soir à modeler, la plupart du temps avec la cire des cbandelles en train de se consumer, de petits, bustes, des médaillons d'après ses modèles et ses amis. D& Miss Linley, par exemple, au retour d'un concert, où il venait de l'entendre, il avait exécuté, cette fois avec un peu de la terre glaise d'un baril de bière, un petit bustfr exquis, qu'il avait colorié, sitôt sec, et (jui, d'après Tbic-

knesse, offrait la plus exacte et la plus charmante ressemblance.

Quelques lignes du portraitiste Jackson nous renseignent plus précise'ment encore sur le g'oùt que professait Gainsborough pour la sculpture : « Il faisait de petites figures, il modelait ses chevaux et ses vaches : il composait aussi d'étranges paysages où des morceaux de charbon remplaçaient les rochers; les branches d'arbres qu'il conservait auraient fourni plusieurs fagots... et plus d'un àne franchit le seuil de son atelier. »

Reynolds confirme e'galement cette habitude chère à Gainsborough, d'entasser dans son atelier toute sorte d'objets disparates; il y vit une « maquette de paysage faite de pierres brisées, d'herbes sèches, de morceaux de miroir, qui devenaient à ses yeux des rochers, des arbres, de l'eau. Cela montre sa sollicitude pour ce qui avait trait à son art et le besoin qu'il avait d'avoir toujours tous les objets en nature devant lui; et cela montre qu'il ne négligeait rien de ce qui pouvait aider ses facultés en exercice et lui servir de prétexte à de nouvelles combinaisons. » Ce petit modèle de paysage dont parle Reynolds, et qui servait à Gainsborough de maquette pour les fonds de ses portraits et certains détails de ses scènes rustiques, a été vendu il y a quelques années seulement, chez Christie, raconte lord Ronald Sutherland Gower.

C'était, d'autre part, sa coutume, quand il avait reçu la commande d'un portrait de grandeur naturelle, d'en faire toujours une ou plusieurs études à l'huile ; puis de

Clkhé Evrc et Spotliswoode.

S:iSS GAINSBOROUGH.

(National Gallery.)

transporter, qu'il la modifiât ou non, l'étude sur la toile définitive, en prenant soin de réserver la tète pour les dernières séances. Alors, dans ces instants de verve chaude, d'ardente émotion que connaissent tous les vrais artistes, — brèves minutes oii vibre toute leur sensibilité et où leur vient des yeux au bout des doigts, cette espèce de clairvoyance miraculeuse sans laquelle aucune œuvre forte et vraie ne pourrait être réalisée. — il menait la toile au point d'achèvement où nous voyons les siennes.

L'angoisse, le délire conscient, l'exaltation de tout l'être tendu et haussé vers le but fuyant, la communion de l'organisme entier, sens et pensée, cœur et nerfs, sang et muscles, et tout le mystère de la vie connne déchiri- diui coup, les délices et les tourments de ces minutes, Gainsborough, comme les autres, les connut. Mais il était, nous le savons, nous l'avons vu, trop instinctif, trop pi'ès de la nature, trop incapable de s'analyser minutieusement, — et c'est tant mieux ! — pour qu'il ait songé, — serait-ce, d'ailleurs, possible? — à essayer d'en fixer avec des mots le (b'-tail. Il était peu théoricien et relativement peu culti\é. L ne (h s rares lettres que l'on possède de lui contient, t-ependant, quelques aperçus qui méritent d'être cités. « Fourrer dans un cadre des oI)jets, — écrit-il à son fidèle Jackson. — qu'ils s'accordent avec l'ensemble ou non, est h' signe (hi plus petit génie qui soit, car nne jiersonne capabb' de r(nin'r des images ou des objets dans son esprit les gi-ou[»eia certainement aussi dans son esprit ; et, si elle ne pent |)as dominer un certain nond)re d'objets, de manière à les

108 GAIXSBOROUGII.

introduire en bonne harmonie, qu'elle n'en introduise qu'im petit nombre, et c'est, vous le savez, mon garçon, ce qui constitue la simplicité. Une partie d'un tableau doit être pareille à la première partie d'un air, de telle sorte qu'on devine ce (jui suit et fait la seconde partie de l'air. » Paroles un peu simplistes, peut-être; assez significatives, cependant. On connaît, d'autre part, le jugement porté par Reynolds, dans son célèbre avant-dernier discours aux élèves de l'Académie, sur l'exécution matérielle de Gainsborough, sur sa technique : « Il est certain que toutes ces rayures ou marques bizarres qu'on peut, en les examinant de près, si nettement observer dans les peintures de Gainsborough, et qui, même à des peintres expérimentés, apparaissent plutôt comme l'effet de l'accident que d'un dessein préconçu, que ce chaos, cet aspect insolite et informe, prennent corps par une sorte de magie, et que toutes les parties paraissent tomber à leur place juste, de sorte qu'on ne peut guère refuser de reconnaître le plein effet du travail sous l'apparence de la chance et d'une négligence précipitée... L'abandon que nous remarquons dans ses meilleures œuvres ne peut pas toujours s'imputer à la négligence. Quoi qu'en puissent penser les observateurs superficiels, les peintres savent très bien que le souci constant de l'effet général prend plus de temps et est beaucoup plus pénible à l'esprit qu'aucune espèce de fini et de léché, débarrassé d'un tel souci. Sa facture, sa manière de poser les couleurs, ou, en d'autres termes, les méthodes dont il se servait pour produire l'effet, ressemblaient beaucoup à

Cliché Ejre et Spolliswoode LA DLCIIESSE DE DEVONSIIIRE.

GAINSBOaOUGH. lll

l'ouvrage d'un artiste qui n'aurait jamais appris des autres la pratique liabituelle et régulière propre à son art. Je crois qu'on peut en (jucltjue façon raisonnablement exercer sa manière sans violer la vérité, ni courir le risque d'empoisonner l'esprit de jeunes étudiants en propageant une critique fausse pour relever le caractère d'un artiste favori. Il faut accorder que cette manière hachée de Gainshorough contribua beaucoup à la légèreté de l'effet, qui est une beauté si éminente dans ses peintures ; tandis qu'au contraire un coloriste trop léché et trop uin' est sujcl à produire de la lourdeur. Tout artiste a dû remarquer combien il arrive souvent que cette légèreté de main qu'il a mise dans sa couleur neutre, ou couche de dessous, s'évanouit en donnant le fini, lorsqu'il a déterminé les parties avec plus de pr('cision; et il va une autre perte (}u il éprouve souvent et qui est encore de plus grande conséquence : pendant qu'il s'emploie au détail, il oublie ou néglige l'effet de l'ensemble. La ressemblance d'un portrait, comme je l'ai déjà fait observer, consiste plus à conserver l'effet général de la physioniuiiic iiu'ii (Ioiiikt un lini très minutieux aux traits ou à aucune des parties. Or les portraits de Gainshorough n'étaient souvent, en ce qui regarde le fini ou la détermination des traits, guère plus poussés que ne le sont généralement les premiers dessous ; mais, comme il était très attfulif ;i l'effet gt-nt-ral et à l'ensemble, je me suis souvent imaginé (jue ce manijue de lini contribuait à celte frappante resseinhlaufe pour laquelle ses portraits sont si remarcjuables. »

Il n'y a rien à ajouter : l'opinion de Reynolds en pareille matière, et quand il s'agit de Gainsboroug"h, prend une valeur inappréciable ; c'est, de la part d'un rival, le plus bel hommage. Cependant, sans entrer dans des considérations techniques, n'est-il pas permis de se demander quel rapport peut exister, dans le jugement de Reynolds, entre le « manque de fini » de certains portraits de Gainsborough et (( la frappante ressemblance pour laquelle ces portraits sont si remarquables » ? Gainsborough était-il incapable de «finir» ou n'était-il capable de «finir» qu'au détriment de la ressemblance ? Un portrait fini ne pourrait-il, de ce fait même, être ressemblant? J'avoue ne pas saisir ces subtilités. Le don, pour un portraitiste, de peindre ressemblant, Je ne vois pas comment il dépend de l'ampleur de touche, é't je ne comprends pas davantage, si ce don lui a été refusé, pourquoi il lui sera plus aisé d'y suppléer par le manque de fini. Au surplus, ce sont là questions de métier qui ne nous regardent point... et qui tendraient à prouver l'impossibilité oij se trouvent ceux qui pratiquent un art, non point certes d'en parler d'intéressante et utile manière au point de vue technique, mais d'en révéler aux autres la beauté mystérieuse, le sens secret, les mérites humains.

« Ombre de Gainsborough ! penseur profond, solennel Gainsborough ! s'écrie Ruskin.

« La puissance de coloris de Gainsborough a ce qu'il faut pour prendre rang à côté de celle de Rubens ; c'est le plus pur coloriste, sans en excepter Sir Joshua lui-même, de toute l'École anglaise; avec lui, en fait, l'art de peindre

CHclie livre el Spotliswooile.

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