FROST
GAINSBOROUGII
Gainsborough fisiire, dans l'histoire de la peinture anglaise, le type de limpulsif. Il est le peintre né; il s'est, on peut le dire, formé, développé seul, par l'étude, la contemplation et le respect attendri de la nature. Que doit-il à ses contemporains ? Rien, ou presque rien ; moins encore à ses prédécesseurs. Il a vécu, à l'écart du mouvement artistique et littéraire de son époque, une existence familiale et laborieuse ; ne se mêlant qu'autant que les obligations de son métier de portraitiste l'y forçaient, à la vie de son temps. Il est de son temps, cependant, aussi nettement que de sa race.
Aucune crise dans cette carrière paisible et brillante. Comme homme, comme artiste, il se développe normalement et la courbe de sa destinée apparaît remarquablement harmonieuse : il y a en lui une force saine, une espèce d'énergie joyeuse qui jusqu à la dernière heure alimente son génie. De son éducation première, du milieu où s'écoulèrent son enfance et sa jeunesse, du spectacle qui enchanta
l'insfénuité de ses reg-ards, l'empreinte demeure en lui, au fond de sa sensibilité, ineffaçable. Vers les lioiizons de son pays natal, vers ces de'cors de collinesboisées, de vertes vallées aux gras pâturages que sillonne la Stour, vers les séductions de cette nature plantureuse et riante dont l'éternelle et éternellement mouvante magie de la lumière transforme à toute minute les aspects, il revient sans cesse : voici sa patrie; ce sera celle de Constable, le lieu d'origine duPavsage anglais. « C'est le Sulfolk qui a fait de moi un artiste ! » répétait volontiers le poi'traitiste de \ Enfant bleu. Et vraiment, les neiges roses et blanches des vergers au printemps, les chaudes vibrations de l'air estival, les reflets du ciel argenté par les clartés brumeuses de l'automne dans le miroir moiré des eaux courantes, les traînées dorées des soleils d'hiver sur hi terre glacée, la beauté, la tendresse. l'iMncrvcillante sph'udeur des givres, des clairs de lune, des aubes, des crépuscules, n'est-ce pas en les contemplant qu'il apprit à fixer l'éclat amorti ou rayonnant des chairs féminines, la mélancolie, la joie, la rêverie des regards, les cassures miroitantes des soies, la souple et mousseuse délicatesse des dentelles et des mousselines?
Sa vie! celle d'un homme de mœurs simples et paisil)l('s, dont les succès d'artiste ne modifient pas le cours : à Bath, au milieu du tumulte des élégances, assailli par la curiosité et la vanité des beaux messieurs et des gj*andes dames qui veulent leur portrait par le peintre à la mode, à Londres, plus tard, quand il fixe les traits du Roi, de
la Reine et des princesses royales, il demeure pareil à l'honinie et à l'artiste de ses débuts, il garde ses habitudes d'indépendance, de sincérité, de travail concentré et consciencieux.
Par tempérament, du premier coup, pour ainsi dire, on le voit atteindre à la maîtrise ; à vingt-cinq ans, il paraît savoir déjà tout ce qu'il saura plus tard des raffinements, des subtilités, des mystères de son métier. Un instinct le domine. Il sent plus qu'il ne réfléchit, il devine mieux qu'il ne comprend ; l'intelligence ne joue dans son art que le rôle secondaire ; c'est un intuitif.
Il ne sait peindre, d'ailleurs, que d'après nature et sous l'empire d'une émotion directe, en contact étroit avec la vie, et dès qu'il cesse d'être ému, dès que se rompt ce contact, il balbutie, il se trouble, il perd ses moyens. Peindre ne fut jamais pour lui, comme pour Constable, que synonyme de sentir. A soixante ans, on lui voit encore des maladresses, des hésitations de débutant : Gainsborough ne sera jamais le virtuose impassible, l'infaillibile exécutant qui recherche les difficultés pour le seul orgueil d'en triompher et rabaisse l'art au niveau d'une jonglerie. Il ignore la rhétorique, les vaines phraséologies du pinceau, la science des développements inutiles sur des thèmes donnés. C'est, en réalité, un pauvre Imaginatif.
Sa culture générale, faible; il a peu lu; il n'a, en dehors de son art, qu'une passion : la musique. Il n'est curieux de rien autre. A la société des grands écrivains, des grands
artistes, il préfère celle des musiciens et des chanteurs ; il suit avec assiduité les concerts, et ses plus grandes joies sont les soirées passées dans son atelier, avec quelques intimes, à se griser d'harmonie. Il s'enthousiasme tour à tour pour tous les instruments de musique ; leurs différences de sonorité le ravissent comme des couleurs sur une palette : le timhre, n'est-ce pas la nuance de la musique, les valeurs de la matière sonore? Il essaie les timbres, comme on essaie des couleurs ; il aime la musique en peintre, lui demandant moins des émotions et des idées que des sensations de couleur.
Rien de tourmenté dans son œuvre : Gainsborough est un homme d'ordre, au cœur tendre, à l'esprit positif, qui trouve toute joie dans l'accomplissement de sa destinée; il va tout droit sa vie et son art, consciencieusement, avec cette belle assurance que donne la plénitude et la santé de facultés maîtresses en fort et durable équilibre; et par là, il est bien de sa race. Ne le cherchez pas sur les sommets sans cesse balayés par les orages apocalyptiques où Emerson et Carlyle ont assemblé leurs surhumains et leurs héros. Gainsborough est un g-rand peintre, quelquefois un grand artiste, jamais un grand créateur, un de ces «géniesmères » dont parle Chateaubriand.
Mais il a une haute conception de la dignité de son ar(; il aime par-dessus tout la vérité, il professe pour la nature et pour la vie le plus humble respect, une tendresse inaltérable : paysagiste ou portraitiste, vous le trouverez tou-
cliché Haiifsitarngl.