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GERTRUDE OU L ÉDUCATION D UNE FILLE

Gertrude en son logis avait un oratoire. Un boudoir de dévote, où, pour se recueilli: Elle allait saintement occuper ses loisirs Et faisait l'oraison qu'on dit jucùlatoire.

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Des meubles recherchés, coimnodes, précieux. Ornaient cette retraite au public inconnue. Un escalier secret, loin des profanes yeux,* Conduisait au jardin, du jardin dans la rue.

\'ous savez quen été les ardeurs du soleil Rendent souvent les nuits aux beaux jours préférables, La lune fait aimer ses rayons favorables ; Les filles, en ce temps, goûtent peu le sommeil. Isabelle, inquiète, en secret agitée, Et de ses dix-sept ans doucement tourmentée, Respirait dans la nuit sous un ombrage frais, En ignorait l'usage et s'étendait auprès : Sans savoir ladmirer, regardait la nature. Puis se levait, allait, marchait à l'aventure. Sans desseins, sans objet qui pût l'intéresser. Ne pensant point encor et cherchant à penser, Elle entendit du bruit au boudoir de sa mère. La curiosité l'aiguillonne à l'instant : Elle ne soupçonnait nulle ombre de mystère. Cependant elle hésite, elle approche en tremblant. Posant sur l'escalier une jambe en avant. Etendant une main, portant 1 autre en arrière. Le cou tendu, l'œil ûxe et le cœur palpitant. D'une oreille attentive avec peine écoutant. D'abord, elle entendit un tendre et doux murmure. Des mots entrecoupés, des soupirs languissants. « Ma mère a du chagrin, dit-elle entre ses dents ; l't je (lois partager les peines qu'elle endure. » Elle approche, elle entend ces mots pleins de douceur : André, mon cher André, vous faites mon bonheur. Isabelle, à ces mots, pleinement se rassure. « Ma tendresse, dit-elle, a pris trop de souci. Ma n>ère est fort contente et je dois l'être aussi. > Isabelle, à la fin, dans son lit se retire. Ne peut fermer les yeux, se tourmente et soupire : André fait des heureux ! et de quelle façon ? Oue ce talent est beau ! mais comment s'y prend-on? Elle revit le jour avec inquiétude.

Son trouble fut d'abord aperçu par (iertrude. Isabelle était simple, et sa naïveté Laissa parler, enfin, sa curiosité.

« Quel est donc cet André, lui dit-elle, Madame, Qui fait, à ce quon dit, le bonheur d'une femme ? » Gertrude fut confuse ; elle s'aperçut bien Qu'elle s'était découverte et n'en témoigna rien; Elle se composa, puis répondit : « Ma fille. Il faut avoir un saint pour toute une famille ; Et depuis quelque temps j'ai choisi Saint André. Je lui suis très dévole : il m'en sait fort bon gré; Je l'invoque en secret, j'implore ses lumières ; Il m'apparaît souvent la nuit dans mes prières; C'est un des plus grands saints qui soit au paradis. »

A quelque temps de là, certain monsieur Denis, Jeune homme bien tourné, fut épris d'Isabelle. Tout conspirait pour lui, Denis fut aimé délie, Et plus d un rendez-vous confirma leur amour. Gertrude en senlinelle entendit, à son tour, Les belles oraisons, les anliennes charmantes Qu'Isabelle entonnait, quand ses mains caressantes Pressaient son tendre amant de plaisir enivré.

Gertrude les surprit et se mit en colère. La fille répondit : « Pardonnez-moi, ma mère, J'ai choisi vSaint Denis, comme vous Saint André. »

Voltaire.

(Gravure de Bdiiiu'f pour dessus fie Itoile.)

GALANTERIES XYlIl" SIECLE

( Estampe «le Monnet, pour les C\»n/t\v «le Voltaire, I77S.)

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