BATTU ET CONTENT
Un jeune gentilhomme de condition avait demeuré quelque temps en Italie à apprendre les exercices. Étant de retour en son pays, il apprit qu'une jeune demoiselle, sa voisine, dont il avait autrefois été passionnément amoureux, s'était mariée en son absence, à sept ou huit lieues de là, à un vieillard âgé de plus de soixante ans, ce dont il pensa mourir de déplaisir. Il s'informa des qualités de ce personnage, sut qu'il avait besoin d'un valet de chambre, et qu'il en cherchait un de tous côtés. Il lui prit donc fantaisie de passer pour tel chez lui, et communiquant son dessein à un gentilhomme, son parent, qui avait grand accès auprès de ce vieillard, il approuva sa résolution, et lui promit de le faire recevoir. 11 en parle, promet de lui donner un gentil garçon pour valet de chambre, dont il répondait : le bonhomme l'accepte. Ce jeune gentilhomme se déguise, se fait présenter par son parent, enfin il est reçu pour domestique sous le nom de Fabrice. Il y avait longtemps qu'il était absent du pays, si bien que la femme de ce vieillard, qui l'avait connu en ses jeunes ans, ne le connaissait plus. Il passe ainsi sous le nom de Fabrice, se rend extrêmement soigneux de plaire au maître et particulièrement à la maîtresse, tant qu'il se mit aux bonnes grâces de son maître. 11 fut près de trois mois dans la maison sans s'oser faire connaître ; ou, peut-être, sans en avoir trouvé l'occasion. Un jour qu'il était avec la maîtresse, il prend la hardiesse de l'entretenir avec plus de familiarité, et de discours en discours vient à parler de lui-même sous son vrai nom. Il remarqua de l'émotion en cette dame, qui lui lit juger qu'il avait eu, autrefois, quelque part en ses bonnes grâces. Cela l'obligea à parler, en sorte qu'elle le regarda plus fixement qu'elle n'avait encore fait et commença à rappeler sa mémoire et voir dans ce visage, quoique changé et sous un habit indigne de sa condition, celui qui, autrefois, avait eu de la passion pour elle, et qu'elle ne méprisait point. Et comme il recommença,
(.M.ANTKHIKS Wlir SIECLE
elle lui dit : plût à Dieu que vous fussiez celui dont vous parlez. A ce mot il ne se put coutenir, et franchement lui avoua qu'il était le même qui, pour l'amour qu'il lui portait, s'était déguisé de la sorte afin de pouvoir l'aborder, ayant appris à son retour qu'elle était mariée. Klle en demeura si ravie, que, jetant les bras à son col, elle lui témoii^na le contentement quelle recevait d'une vue si inespérée ; en un mot, ils retirent si bien connaissance, qu'elle lui promit de récompenser l'amour qu'il avait pour elle, et ne mil |)as l'accomjjlissement de sa promesse plus loin que la nuit même, (|u'elle lui conseilla (parce qu'autrement cela lui était presque impossible) de la venir trouver à minuit, iiu. en chemise, dans son lit ; (ju'elle laisserait la porte de sa chambre ouverte à ce dessein : (ju'il ne lit point de bruit de j)eur de réveiller son vieillard, et (prit verrait si elle était femme de parole. Il ne manqua point d'<>béir. 11 trouva, comme elle lui avait dit, la porte de sa chambre ouverte ; il a|)proche de la ruelle du lit tout doucement, la prend l»iir Ir briis f't l'éveille : elle (jui I attendait avec impatience, et i|ii lin léger sonnneil avait un peu gagnée, s'éveilla promptement, et sachant que «"/était lui. lui prend avec la main les deux bouts du poignet de sa chemise, et lui dit tout bas, (jue pour chose qu'il ouit. il ne s'étonnât de rien. Là-dessus elle éveille son mari, lui disant : « .Mon ami, le(|uel, je vous prie, de tous vos serviteurs croyez-vous (|iii vdiis soit le plus lidèle ? — .Moi, dit-il. pourquoi".' sans doute c'est Fabrice. — Fabrice, répondit-elle ; vous seriez bien étonné s'il m'avait parlé d'amour. » l'abrice, surpris, fait mine de si» vouloir s'enfuir, mais elle le retint doucement, et. en lui pressant la main, lui témoigna qu'il ne devait point avoir peur. — C.onnnent ! dit le mari, il vous a prié d'amour : que lui avezvoiis repondu ? — Moi, dit-elle, pour le convaincre, alin (jue vous le preiiir/ sur \v fait ciir jr siiis (|iie vous ne le croiriez pas de lui autrement j ai fait semblant de condescendre à sa vo-
lonté, et lui ai donne rendez vous ce soir, à minuit, à la porte de notre jardin, il ni' manquera pas d'y être assurément, à celte heure, car je viens de compter minuit. Fl pour vous faire voir que ce coipiin i\i' I abrice abuse de l'amitié que vous lui portez, oblig(v,-moi de prendre mon cotillon, quelque chose de blanc à votre tête et d'aller au rendez-vous ; car la nuit étant obscure, cl m'at-
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tendant comme il fait, il ne manquera pas de vous prendre pour moi, et là vous ne douterez nullement de Tatlront qu'il a envie de vous faire. « Le mari trouve cet expédient fort bon. Il prend le cotillon de sa femme et met sa cornette à sa tête, signe que les cornes doivent bientôt y être, et comme il se mettait en état d'aller, sa femme lui dit : « Mon ami, s'il n'est pas encore arrivé, attendez-le, car nous sommes demeurés d'accord que le premier venu attendrait l'autre. » 11 s'en va donc, en délibération de bien attraper Fabrice, qui ne manqua pas, sitôt qu'il fut parti, d'entrer à sa place et de prendre avec sa dame la jouissance de ce qu'il avait si longtemps désiré. Après qu'il eut passé son temps avec elle, elle lui dit ce qu'il fallait qu'il fit pour, non seulement ôter la mauvaise opinion que son mari devait avoir de lui, mais pour se mettre encore plus en ses bonnes grâces. 11 prend le bâton avec quoi on faisait le lit, qu'il trouva à la ruelle, et descend à la porte du jardin, où il aperçut ce fol de mari, qui lui dit d'un ton de voix contrefait : Est-ce vous, mon ami? Lui, répond sur-le-champ : Oui, est-ce vous. Madame ? Oui, mon cœur, dit-il, je vous attends. Làdessus Fabrice prend son bâton et, ruant plusieurs coups sur son maître, lui dit : C'est donc vous, madame la putain? Quoi ! vous imaginez-vous qu'il me put jamais tomber en la fantaisie de faire cet affront à mon maître, à qui j'ai de si grandes obligations? Ce que je vous ai dit n'était que pour vous éprouver, et sans quelque chose qui me retient je Tirais dire à mon maître ; mais pour ce coup je me contenterai de vous châtier moi-même. Et, en disant cela, il lui donne tant de coups de bâton, qu'il s'en alla vivement se sauver entre les bras de sa fennne, à qui il dit : « Ah 1 ma mie, si vous y eussiez été, comment vous eut-il traitée : Fabrice, sans doute, est le plus lidèle serviteur qu'il y ait au monde. » Ainsi il fut cocu, battu et content, et si satisfait de la fidélité de son valet, que si, après, il l'eut vu couché avec sa femme, il ne l'eut pas cru. {Nouveaux contes à rire, Amsterdam, 178:2.)
D'un Gentilhomme discret et pour cause,
l'n gentilhomme étant en conversation avec une jeune demoi selle qu'il aimait extrêmement, la suppliait déteindre le feu dont il se sentait brûler à son sujet, ("ctte dcniuiselle lui reprochait le peu de Odélité des hommes et le peu d'assurance qu'il y a pour les femmes d'accorder rien à leurs désirs, vu que la plupart d'entre eux n'ont point d'autre plus grand plaisir que de se vanter des faveurs qu'ils reçoivent de leurs maltresses. Ce cavalier lui protestait que, bien loin d'être de ce nombre, il n'y avait homme sous le ciel plus discret que lui, et qu'il mourrait plutôt (jue de dire à qui que ce fût la moindre faveur qu'il aurait revue d'une dame. Son valet, qui était présent, dit à cette demoiselle :
— Je vous assure que mon maître dit vrai ; il n'y a homme an monde qui sache comme lui taire les faveurs qu'il reçoit des dames. Il y a quehjue temps (ju'il en reçut une bien particulirre d une certaine dame qui lui dura plus de six mois et dont il se souvenait tous les jours, et il n'en parla jamais à personne qu'à son chirurgien, qui était de ses intimes amis. Car si je l'ai su, c'était, pour moi, chose qu'il ne me pouvait celer.
(youoeau.r contes à rire, 178"2.)