LE VIOL
Ne viens pas, mon ami; j'ai senti la force et la solidité de tes raisons : pardonne ; oh î pardonne reniportement de ma dernière ! J'étais liors de moi. .le vais te trouver ; je cours me cacher dans ton sein... Non, je n'ai plus que la fuite!... Heureux, si je pouvais m'éviter moi-même !... l'.coute. mon cousin, écoule ce que je n'ai pu Ir raconter I autre jour.
L'objet que j idolâtre avait vu ma lettre du 1 et surpris ta réponse. In billet de sa part, rpiun de la mienne avait attir»-. foudroyant, et tel (juejele méritais, venait de me montier les dispositions les plus extraordinaires et les plus capables de me faire r«'ntrer en moi même (tu en jui^eras. je t'envoie cette lettre) : chanijé ou plutôt confondu, je volai à ses pieds pour y adjurer tout ce «pji pouvait lui déplaire dans mes sentiments. Je la trouvai pâle. Irend>lante : mes discours la rassurèrent ; je vis couler des larmrs de ses beaux yeux. Ah ! qu »'lles me touchèrent!... Nous causâmes ensuite. Klle eut pour moi toute 1 indulgence qui pouvait s'acconhi avec ses principes. J'étais heurrux. Il semblait que son entretien, ses avis eussent entièrement ramené l'innocence dans mou jme égarée. .Mais notre couversation fut trop lom:ue : les désirs revinrent sourdement, et iU m'avaient enivrés avant que ji m'en fusse aperçu; mes yeux pétillaient ; mes mains inquiètes, brûlantes, ne louchaient d'abord que S(^s habits; bientôt elles s'empaient de sa main; elles la pressent, elles en scuit pressées!... Hésister a|)rès cela n'aurait pas été d un mortel ! J'ai baissé mon visa^'e sur ses i:enoux, et je me suis ('crié : Faut-il éprouver avec vous le supplice de 1 aiilale !... Pour qui me reiule/.-vous le plus infortuné des êtres? pour un mari qui ne mérite ni vos éj^ards ni les miens. Kh ! quels î^onl lUmc ses droits ? — Ceux «pie vous réclamerez un jour .. Ah ! je ne les al (jue Iroj) MUi'autis, ces droits lé.L'itimes. et je ne saurai me cachera moi-même (pie je suis coupa!)Ie... ô mon <^ousin ! voulez NOUS chauirer mes r( mords en di'sespoir ! Mais ce n'est pas tout : je vous destine ma sour ; laissons à |)arl. pour un moment, la religion et les lois. Mon ami. prétendriez-vous que j'étoufTasse aussi
les sentiments de la nature et que j'oubliasse toute idée de décence? Ne puis-je vous satisfaire qu'en devenant vile et méprisable, la dernière, la plus effrontée de rnon sexe ! Eh! soyez donc plus généreux !... Mon cher Edmond, si je me suis permis de vous aimer, c'est en qualité de mon frère: je ne me suis félicitée des sentiments que vous m'inspiriez, je ne m'en suis applaudie que depuis que j'ai bien senti que je désirais sincèrement que vous devinssiez le mari de Fanchette. Je veux faire votre bonheur... Oh ! c'est le plus doux de mes désirs ! mais c'est par ma sœur que je veux le faire : toute autre manière me rendrait coupable et me mettrai de niveau avec ces femmes avilies qui se sont abandonnées... — Et voyant que je voulais parler : — Attendez, m'a-t-elle dit vivement^! si vous êtes aussi délicat que je lai toujours pensé, il est une raison qui doit vous subjuguer : elle serait nulle, je le sens, pour d'autre que pour mon cousin ; mais s'il pensait de manière qu'elle ne fit aucune impression sur lui. je ne tarderai pas à le mésestimer : la voici, cette raison. M. Parangon use quelquefois de ses droits sur moi : une parure nouvelle, un déshabillé seyant: que sais-je? les désirs même que d'autres femmes ont fait naître, lui donnent pour moi un empressement momentané... Et vous, Edmond, délicat comme vous l'êtes, vous partageriez... Cette idée me fait horreur et doit vous épouvanter... Mon cousin, si j'étais à vous, je voudrais y être tout entière... Que dis-je? ma tendresse délicate exigerait davantage ; et je voudrais que vous eussiez été le seul... si j'étais veuve, je me croirais encore indigne de vous!... C'est Fanchette, c'est ma^'sœur qui vous mérite, et dans laquelle je serai heureuse à ma manière... Si vous saviez comme je veux la rendre sensible et tendre à votre égard !... L'attente est-elle donc si longue ? Elle a douze ans ; dans deux elle pourrait être votre femme, nous vivrions tous trois ensemble.
Ce discours me charmait; j'étais plus tendre et moins entreprenant. J'ai fait des protestations qu'on a crues sincères (et qui l'étaient, mon ami), je n'ai plus donné à celle que j'adorais que le nom de sœur, et dans un transport dont la cause me faisait illusion à moi-même, j'ai hasardé un baiser, que je croyais d'un frère. Ma cousine, devenue plus confiante, me l'a rendu. Fatal baiser ! il a détruit le calme ; la tempête 1^ plus violente a succédé. Ce n'a pas
été de raiîioiir: non, mon atni. ce n'a pas été le plus délicieux des sentiments qui s'est emparé de mon cœur : c est une odieuse frénésie ; c'est une sorte de rag^e ; la raison, la décence, les é^rds les plus indispensables, et jusqu'à la pitié, jai tout foulé aux pieds; je n'ai rien ménagé, ni la pudeur, ni la délicatesse de la plus estimable des femmes ; ses larmes, son désespoir ne m'ont plus touché.
Dans mon em|X)rt«'ment. je froissais, je meurtrissais avec une abominable brutalité ces appas enchanteurs, ces membres délicats qui ne doivent recevoir que des adorations et des caresses... Hm-
ployer la violence... Ah ! Dieu !... et je lai employée avec qui !
et quelle est la victime de ce forfait horrible?... Ce que je respecte le plus au monde...
Je consommais cet exécrable triomphe sur une jeune femme épuisée, mourante, quand .M. Paran:,^on sest fait entendre. Où fuir, où me cacher? Je me glisse dans la ruelle. Le mari parait ; il voit sa femme dans un désordre dont il n'imagine cependant pas la cause. 11 pense quelle vient de pleurer, de gémir sur les chagrins ordinaires qu'il lui donne. La pitié trouve le chemin de son conir, il est effrayé du danirer où il la voit ; et c'est moi ! moi ! qu'elle n'a pu fléchir ! il entreprend de la consoler ! et je lai désespérée ! Ah ! Dieu !... je n'avais pas 1 excuse des libertins qui croient que la ré sistance des femmes n'est que grimace, et qu'on les oblige en les poussant à bout ; non, je ne l'avaiïî pas! .Mais comment le raconter la suite de cette scène, ù mon ami !...
Kn reprenant lusaire de ses sens, elle n était plus k elle-même : égarée, furieuse, celte colombe sons fiel voulait déchirer tout ce qui l'approchait. Son mari l'a crue folle : il nous a tous appelés ; dans la confusion, je suis heureusement sorti de ma retraite; et malgré mon crime, il ne mn pas été possible de m'éloigner : mon inquiétude l'emportait sur la honte...
Les voisins et les amis i\o la maison dont ma cousine est adorée, n'ont pas lardé à remplir sa chambre, lis ont attribué son mal h la nêvrc. (Klle en avait, en elTet. une très violente.) Les médecins et tous les gens de l'art sont venus ; \\n ont ordonné des remèdes : j'ai saisi un moment de liberté pour prévenir In fille Clniidon et lui dire qu'il ne fallait rien donner à sa maîtresse, nans qnr je l'eusse examiné. Letle bcmne lille adore ma cousine (c'est le sort de tous
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ceux qui rapprochent); elle connaissait la confiance dont elle m honorait elle m'a promis de ne rien faire que par mes ordres.
J'ai tremblé, mon ami, que ces gens-là ne lui donnassent des remèdes qui la tueraient.
Une chose qui m'a fendu le cœur, et qui augmente mes remords, c'est que je suis le seul quelle écoute; elle me baise quelquefois les mains, en me priant tout bas dépargner son honneur... Dans les plus violents accès de son délire, si je l'embrasse, elle sourit et me presse contre son cœur et semble m'inviter à renouveler mon oflense .. Hélas !... en serais-je donc réduit à craindre le retour de sa raison !... Avant-hier, désespéré de la voir toujours dans le même état, je me mis à genoux devant sou lit et, comme si elle eût été capable de m'entendre, je lui ai fait le serment de nentreprendre jamais rien de pareil à ce qui la affligée.
Elle semblait m'écouter avec plaisir ; des larmes ont coulé de ses yeux, qui m'ont paru plus tranquilles. Ravi de ce faible succès, j'ai répété les mêmes assurances ; j en ai fait le vœu à Dieu même. Depuis cet instant, elle a été de mieux en mieux. Enfin, d'aujourd'hui, la raison est revenue. Et le premier usage qu'elle en a fait (ô mortelle douleur), ça a été de me donner tout bas Tordre absolu de sortir de sa présence et de ne la voir qu'avec tout le monde. Ah 1 mon cousin, 'quelle punition ! elle est affreuse pour quiconque a un cœur comme le mien... 11 faut m'éloigner, aller me jeter dans tes bras, y expirer peut-être 1
RÉTIF DK LA Bretonne.
{Le Paysan perverti, Lettre lxxxvi.)
l'embarras du choix
« Dans le doute, abstiens-toi », nous enseigne un apôtre.
Jeanne fit autrement. Ayant deux amoureux.
Qu'elle aimait autant l'un que l'autre, Pour sortir d'embarras, elle prit tous les deux.
(Étrennes Gaillardes, 478-2.)
GALANTERIES XVin« SIECLE
\ u'iiellc pour Ju.qiif.^ le Falaliste et s../i moiltr, »lc Didi-rol, é«litioii de ITUT.)
(Panneau dOcoratif (l'ai)i-cs Watleau, gravé par Engelbrcclit à Aiigsbourg.)
GALANTERIES XVIU* SIÈCLE