‹ Galanteries XVIIIe siècleChapitre 46 sur 139 · POUR NE POINT PARLER · texte numérisé non relu

POUR NE POINT PARLER

Un jeune homme qui avoit épousé une jeune femme, fort jolie, se tenoit à la campagne, et sa maison étoit seule sur le grand chemin. En un jour d'été, ils s'allèrent coucher tous deux de bonne heure et oublièrent à fermer la porte de devant qui répondoit sur le grand chemin; le mari dit à sa femme : « Tu n'as pas fermé la porte de la rue? — Non, se dit-elle ; cétoit à toi à la fermer, puisque tu t'es couché le dernier. — \^as la fermer, lui dit-il. — Vas-y si tu veux, dit-elle », et là-dessus entrèrent en une grande dispute. Le mari lui dit sur l'heure : « Celui de nous deux qui parlera le premier ira la fermer. — Je le veux bien, dit-elle. » Et là-dessus se tinrent coits, une espace de tems. Un jeune soldat passant de hasard par là, qui étoit égaré de son chemin, voyant cette maison toute seule et la porte ouverte, entre pour demander le chemin à quelqu'un du logis : ne trouvant personne en bas, il monte au degré, entre dans la chambre de ces jeunes gens qui étoient au lit, à qui il dit : « Mes bons amis, enseignez-moi un peu le chemin pour aller en tel lieu; mais, personne ne lui répondant rien, et l'ayant demandé par plusieurs fois ; au lieu de lui répondre, voyant quils se cachoient la tête dans le lit, il commence à jurer et à les menacer ; mais n'avançant pas plus dun côté que de l'autre, il tire leur couverture, découvrit le visage de cette femme qui étoit belle, car on voyoit encore assez clair, et jugeant bien qu'il n'y trouveroit pas grande résistance, il se jette dans le lit auprès d'elle, la baise et la caresse, sans que pas un d'eux lui dit mot; et voyant qu'il avoit si belle occasion, il passe plus outre, et eut tout ce qu'il pouvoit désirer d'elle, sans que le mari bougeât en façon quelconque; et voyant qu'il ne pouvoit avoir raison du chemin qu'il demandoit, se lève, sort de la maison et s'en va. Après qu'il fut parti, cette jeune femme dit à son mari : « Est-il possible que tu ayes été lâche jusqu'à un tel point, que tu ayes souffert cet affront en ta présence, sans avoir daigné dire un seul mot ? » Le

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mari, là-dessus, comme s il eût trouvé la fève au gâteau, répond : « Ah ! i»ar(li. tu as perdu, tu iras fermer la porte, tu as parlé la première. »

(yonreau.r contes à rire ou fiecréations franiaises, 178'2.)

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