LE TETE A TETE INTERROMPU
Dessin de Binet, gravé par J. Le Roy, pour les Conlemporaincs de Réti
de la Brelonne.)
un infortuné qui a perdu le bonheur par la mort d'une céleste créature ! Songez, belle Zéphire, à respecter à l'avenir par vos
mœurs, autant que vous le rendrez heureux par votre tendresse, l'ami de la vertueuse M""® Parangon! » Je me récriai! « Pardon, me dit Loiseau, mais son nom ne peut jamais être de trop... » Je me jetai dans ses bras... puis dans ceux de Zéphire, en disant : « Et voici ma seule consolation... O ma fille! comme tu me consoles... de tous mes malheurs!... » Ma jeune amie me pressait dans ses bras... Manon elle-même était enchantée. Loiseau ne pouvait revenir de son étonnement que deux fiUes partageassent nos plaisirs du cœur !
Le souper fini, Zéphire dit à Loiseau : « J'espère que vous voudrez bien reconduire ma sœur, car il est tard, et elle serait exposée : des libertins nauraient qu'à l'attaquer par malice, la (jarde la prendrait. » Ce dernier mot parut mortifier Loiseau, à qui la conduite et les propos des deux sœurs avaient fait illusion. Cependant, il se remit, en disant : « Si un mot, que sa naïveté laisse échapper, ne le rappelait pas, on l'oublierait... » Loiseau et Manon sortirent et comme, en revenant, le premier passait devant ma porte, il promit, de nous dire bonsoir... En chemin, Manon proposa son cœur et toutes ses affections à son conducteur ? Cet honnête 'et sage garçon était si enchanté de ma jeune amie, que sa proposition ne lui lit pas l'horreur qu'elle lui aurait causée dans une autre circonstance. Être le... d'une fille perdue, lui ! l'honnête, le bon, le pieux, le vertueux Loiseau!... Mais je l'étais de Zéphire, moi, qui n'avais pas moins d'horreur pour ce vil emploi"?... Je ne l'exerçais pas vilement : ou plutôt, je n'étais réellement pas ce que sont les misérables qui portent ce nom ; j'étais un ami honnête sous un nom qui ne l'est pas. Loiseau fit ces réflexions, et, par amitié pour moi, par respect pour Zéphire, il eut peut-être accepté la proposition de Ma non, sans l'attachement vif et vertueux qu'il avait pour M"^ Delaporte, depuis le mariage de Marie Lebêgue. Loiseau, à son retour, me dit une partie de ces choses, sans se cacher de mon amie, ex cepté deux ou trois mots, où il employa le latin machœroforus ego!... L'iiôte nous rendit une visite, pour nous avertir qu il allait fermer. J'eus soin de paraître devant lui aussi malade que dans le jour, afin de ne pas exciter de scrupules dans l'âme du bonhomme. Loiseau partit : il devait être harassé, car il avait passé la nuit j)récédente.
Nous fûmes enfin seuls, mon amie et moi II me fut impossible
d'obliger Zéphire à se mettre dans son lit. Elle vint sur le mien, me prit dans ses bras, me dit mille tendresses et me fit dormir sur son sein. Un sommeil long et paisible, précédé par de bons aliments, provoqué par trois morceaux de sucre imbus par des gouttes d'Angleterre de Bonnet, répara mes forces ; je m'éveillai le lendemain dans les bras de ma généreuse amie, fort et guéri. Elle s'échappa aussitôt et se mit dans son lit. Nous causâmes.
Mon deuxième mot fut des remerciements vifs et pénétrés ! La réponse de Zéphire marque plus d'esprit qu'on n'en devait attendre d'une fille de son âge, et surtout de sa profession : « Mon ami, ta main droite remercie-t-elle ta main gauche des services que celleci lui rend ? Je suis grosse de toi, nous ne sommes plus qu'un seul être en deux corps, puisqu'à nous deux nous aurons fait un seul
et même enfant ? » Elle me dit ensuite comment, malgré sa
profession, non seulement j'avais eu sa fleur, mais comment j'étais le seul qui l'eût possédée. Ne connaissant pas l'horreur de sa situation, elle me fit les détails des moyens qu'elle employait pour échapper, et elle ajouta que ce qui rendait facile l'exécution de son plan de fidélité pour moi, c'était son extrême jeunesse; elle m'avoua qu'elle n'avait que douze ans, quoiqu'elle fût absolument formée (sans doute, parce que les fellatiQns et les linctions des Obi^oletti lui avaient précoce le tempérament) ; que c'était ce qui lui faisait avoir tous les riches vieillards, pratiques de sa maman. Elle ajouta que celui que j'avais vu, qui l'entretenait presqu'à lui seul, était incapable de rien entreprendre et se contentait d'exprimer par des paroles dégoûtantes ses impuissants caprices. D'autres, effrayés des douleurs qu'elle affectait sur sa santé, s'abstenaient de certaines infamies dont la bouche est l'organe. Comme elle avait encore l'haleine pure, au moyen de précautions qu'elle prenait, elle leur en déguisait la pureté,' en mordant toujours quelque fruit, orange, citron ou pomme, qu'elle suçait auparavant d'ouvrir ; elle dérobait sa fraîcheur aux regards des libertins par des moyens employés par d'autres pour cacher leur putréfaction...
Cette conversation fut interrompue par mon hôte. Zéphire était presque habillée. Il ouvrit, la clef étant restée sur la porte. Il m'apportait une soupe. Ma jeune amie me la présenta. Elle lui dit de lui faire du café à la crème. Nous causâmes encore et mon amie
me demanda si, puisque Loiseau était engagé, je n'aurais pas dans mes connaissances un bon garçon, comme moi, pour sa sœur Manon ? Une idée me vint et me rit : « Oui, j'ai un ami, qui aurait été mon frère par une de mes sœurs, s'il avait dépendu de lui et de moi ; il sera mon beau-frère par ta sœur Manon.» La jeune personne parut transportée de joie : « Tes amis, voilà ma famille : ho! comme nous serons heureux, tous ensemble !,.. » Elle m'embrassa, me desservit et courut donner un coup d'œil à son café.
Seul, un instant, je fus agité dune foule de pensées. Il me sembla que je venais de recouvrer cette ancienne noblesse de sentiments que m'avait donnée M™® Parangon, cette pureté d'âme que j'avais eue en aimant Jeannette Rousseau. Je sentis que je le devais à Zéphire, et que c'était un bienfait plus grand que la conservation de ma vie, qui lavait précédé... Ma jeune amie rentra. Elle me trouva propre. Elle fut gaie, contente. Elle roula mes cheveux, que javais
alors châtains, bouclés et très beaux, elle jne frisa elle même !
Son déjeuner vint, nous le prîmes ensemble. Loiseau parut ; il y avait une tasse pour lui ; et, me voyant bien, il courut au travail.
Quoique nous fussions en décembre, il faisait doux et beau temps : nous descendîmes sur le quai des Orfèvres, où luisait un soleil pur et sans nuages, que la nature donnait au monde exprès pour nous. Zéphire, sans rouge, avait lair dune jeune vierge; son regard doux et tendre n'exprimait que la bonté de son cœur, lue chose dont je m'étais déjà plus d'une fois aperçu, c'est quelle regardait son état comme légitime. Je lui disais : « Mon amie, je ne voudrais pas quon nous connût ici ; Ion ne serait pas obligé de savoirque je suis avec la vertu même? — (Ju'est-ce que cela ferait, mon ami? Nous sommes nécessaires, tout comme les autres états, et c'est bien la raison que maman m'a donnée et qui ma déterminée quand elle ma mise dans le monde : maman assure que nous préservons les autres femmes, et que, sans nous, il se commettrait bien des désordres ? Aussi maman se regarde-t-elle connue une femme à laquelle on doit des égards, et elle l'a bien dit, un jour, devant moi, à notre inspecteur, qui lui avait manqué : Nous sommes dévouées et martyres... Et jen suis bien aise, car je n'aimerais pas être dun état vil comme j'en vois... » Il suit de là que si une marchande orfèvre du quai lui avait demandé : « Quest
Mademoiselle? » Zéphire lui aurait tout bonnement répondu : « Madame, je suis fille du monde... » Je n'avais pas encore jugé qu'il fût à propos d'éclairer Zéphire, et parce que je la croyais trop jeune pour m'entendre, et de peur de la rendre plus malheureuse. Sa conduite, quand elle me quittait pouf les vieillards, m'avait paru l'effet de l'habitude. Non; c'était dans Zéphire dévouement à son état et à ce quelle nommait son devoir. L'innocente pensait : « C'est ma profession, chacun a la sienne, il faut l'exercer... » Sous l'apparence du vice, ma Zéphire n'avait dans le cœur que de la résignation, l'obéissance à sa mère et l'amour de son devoir... « Juste ciel ! me disais-je à moi-même, en me faisant ces réflexions, est-il possible qu'il y ait de la vertu dans l'exercice volontaire de la prostitution ? » Oui, oui, Zéphire prostituée était vertueuse, et tant d'honnêtes femmes ne le sont pas !... Je calomnie Zéphire en disant qu'elle était volontairement prostituée ; elle l'avait été depuis l'âge de dix ans jusqu'à l'instant où je la vis, sans être déflorée, jamais cueillie. Elle le fut par l'amour, non de ma part (j'avais un sentiment plus tendre), mais de la sienne ; elle se donna entièrement à moi parce qu'elle m'aimait; et ce fut peut-être ce qui me rendit amoureux à mon tour... Depuis notre connaissance, Zéphire n'avait plus laissé essayer une victoire devenue facile ; elle refusait également les caresses qui tiennent à l'âme : on s'en plaignit à sa mère; mais comme les pratiques ne diminuaient pas, celle-ci ne gronda que pour la forme. Quant à l'attachement de Zéphire pour moi, il fut vif , généreux, constant, absolu ; elle aurait donné... son repos, sa santé, tout ce qu'elle possédait, et sa vie même... Et elle me la donnera.
Notre promenade sur le quai des Orfèvres acheva de me faire connaître le fond de l'âme de Zéphire ; et ce fut depuis cet instant que je l'aimai de passion brûlante. Je sentis la force de mon attachement, en remontant chez moi avec Zéphire ; sa jolie taille, pas encore épaissie, et qui jamais ne perdit sa grâce, ses belles tresses blondes, le son de sa voix, son air vif et souple me ravissaient!... Mais l'idée : Elle me quittera bientôt pour .. . cette idée me fit pousser un douloureux soupir... Nous étions au second; elle se retourna : « Tu as soupiré ? — Ah 1 Zéphire ? je t'adore 1 Tu ne te doutes pas de tout ce que tu vaux, à mes yeux, depuis une heure?... — Depuis
une licuro ? .Mais entrons ici, mon ami... » Elle poussa une porto : l'afficheur-fruitier achevait d'arranger : « C'est ma plus belle chambre », nous dit-il. Ainsi, au lieu de mon grenier, j'eus la plus belle chambre de mon hnle. Mais je regrettai mon galetas, tapissé d'af liches de comédie ; et si je ne l'avais pas tenue de ma Zéphire, cette nouvelle habitation, je l'aurais refusée...
« Pourquoi depuis une heure '} reprit-elle. — Cest que, depuis une heure, je te connais parfaitement et que je sais tout ce que tu vaux... — Mais tu m'aimes? — Je t'adore. — Est-ce plus? — Oui, l'adoration est la perfection de l'amour. — Ah I que je me trouve heureuse d'être adorée de toi ! — Si tu veux que je sois heureux, aussi, ma Zéphire, il faut être inséparables. — C'est ce que je demande : je suis ta femme. — 11 ne faut plus que tu fasses ton état ?
— A la bonne heure, je ne laime guère... mais tu n'es pas riche?
— 0 ma tendre amie 1 ce mot fatal : je suis pauvre, ne me déchire le cœur que depuis que je te connais!... Mais il faut quitter ton état; il le faut, absolument. »
Il était midi. Zéphire entendit monter dans l'escalier, elle courut ouvrir notre porte. C'était Loiseau : « Ne montez pas là-haut, lui dit-elle; il demeure ici, à présent. — Je viens dîner avec vous, mes amis. — .Nous vous attendions, répondit Zéphire. »
Je pris alors la main de Loiseau, et je lui dis, en lui montrant Zéphire : « Vois-tu cette enfant? Eléonore, Adélaïde et Stanislette (les trois lilles du violon de l'Opéra, élèves de M"^ Zoé) ne sont pas plus innocentes, ne sont pas plus pures »
Nous instruisîmes ensuite Zéphire, comme à l'envi, Loiseau et moi, sur l'infamie de son état ; sur le vice inséparable d'une profession qu'elle regardait comme légitime... Elle en frémit et me deinn.nda : « Oue faut-il faire, mon ami? — Entrer en apprentissage de quelque métier de femme, lui réi)ondis-je : la nature et l'amour veulent (jue tu sois un jour la mienne... Mais, auparavant, il faut qu'une solitude de quelques années fasse oublier ta jolie figure, alin que ton mari ne soit pas humilié par le sourire insolent d'un autre honmie.
Zéphire consentit à tout, avec une promplitude et une confiance qui marquaient combien elle m'était dévouée.
Loiseau courut chez M*'^ Delaporte, pour la prévenir et Icm-
GALANTERIES XVIir SIECLE
mener dîner avec nous. On dîna; puis, suffisamment instruite, M^'® Zoé, à laquelle Loiseau donna le bras, aller parler à une marchande de modes de ses amies, à l'angle des rues de Savoie et des Grands-Augustins ; elle lui proposa Zéphire, en faisant quelques explications dont la grossesse de la jeune personne était une. On refusait; mais, sur les instances de M^^® Delaporte, on consentit à la voir. Ils revinrent aussitôt nous prendre. Zéphire avait mis une petite robe de toile qu'elle avait envoyé demander à sa mère ; sous ce costume de grisette elle était encore plus jolie... Xous conclûmes le marché à six cents francs pour trois ans, et nous voulûmes absolument les donner d'avance...
Mais il s'agissait de parler à la mère, pour avoir la malle et les bardes de Zéphire... Loiseau s'en chargea. 11 s'était préparé à lassaut le plus violent, pensant qu'une femme de cette espèce, à la seule proposition de rendre sa fille à l'honneur, allait le dévorer. Mais la mère de Zéphire s'attendrit ; elle demanda seulement qu'on lui répondît du mariage. Elle donna sur-le-champ la malle, les habits de Zéphire et, même, ce qui lui revenait d'argent.
« Je suis ben aise, ajouta la mère, que ma délicate Zéphire
échappe au malheureux étatoù je lai mise, par... faiblesse, pour ce...
Maret, qui avait six francs par vieillard... Tout mon désir est quelle
soit, un jour, honnête femme, surtout avant que de s'être usée... »
RÉTIF DE LA Bretonne. {Monsieur Nicolas, v^ époque.)
LA CONSULTATION ÉPINEUSE (Vignette de Duplesbis-Bertaux, Contes el Nouvelles en vers, 1778.
LES REMOIS
(Illustration de Romain de Hoo^he, pour les Contes de La Fontaine.
édition de 1685.)
Les Remois
Le compairnon, vous la tenant seulette, La conduisit de fleurette eu fleurette Jusqu'au touclier et puis plus loin ; Puis, tout à coup, levant la collerette, Prit un baiser dont lépoux fut témoin.
Jusque-là passe : époux, quand ils sont sages, Ne prennent irarde à ces menus sulïrages. Et den tenir registre, c'est abus...
L'époux vit donc que. tandis qu'une main Se promenait sur la gorire à son aise, L'autre prenait un tout autre chemin.
Ce fut alors, dame ! ne vous déplaise. Que, le courroux lui montant au cerveau, Il s'en allait, enfonçant son chapeau, Mettre laiarme en tout le voisinage.
Battre sa femme et dire au peintre rage, Kt témoigner qu'il n'avait les bras gourds. « Gardez-vous bien de faire une sottise. Lui dit tout bas son compagnon d'amours ; Tenez-vous coi : le bruit en nulle guise N'est bon, ici, d'autant |)lus qu'en vos lacs Vous êtes pris : ne vous montrez donc pas ; C'est le moyen détoufler cette alïaire.
(Contes de La Fontaine.)
GALANTERIES XVIIF SIECLE
Composition de Le Douteux, gravée par Masquelier, pour \es'Chansons de M. de Laborde, 1773,