LES AMANTS HEUREUX
(Gravure à l'aquatinte d'après Fragonard.)
demeure? — Il nest pas eo une situation... où vous... puissiez le voir. — Je vous en prie ! sa demeure? — Rue Sainte-Anne. — Ah I ce n'est pas loin ? c'est vers la rue de Richelieu ? — Ce nest pas celle-là ! Adieu ! mamselle... » Et il senfuit avec précipitation, rougissant dêtre vu en conversation avec une jeune tille à peine sortie de l'enfance, dont l'arrangement indiquait l'état.
Zéphire ne connaissait pas ma rue Sainte-Anne ; mais elle avait entendu dire qu'il y avait quelquefois, à Paris, deux et trois rues du même nom. Elle remonta chez elle, s'habilla décemment, quoique en parure, demanda à sa s(Kur Manon le chemin des deux rues Sainte-Anne, et ayant deviné la mienne, elle prit tout ce qu'elle pouvait avoir d'argent et de bijoux, profita de l'absence de sa mère et s'échappa seule. Elle arriva par la cour de Lamoii^non, traversa les salles du Palais de Justice, en demandant à chaque pas, et par venue dans ma petite rue, elle me nomma. Personne ne me connais-
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sait. \'()yez les hôtels irarnis ! (lui dit quelquan). /.éphire nie demanda en trois endioits et parvint, enlin, au taudis mal garni de mon hôte, le fruitier-afliclieur-crocheteur (car il cumulait ces trois oftices). KUe demanda M. Dulis. « Je nai pas M. Dulis. Ou'est-il? — Il est mon cousin... malade. — Ah 1 j ai un malade làhaut. — Cest lui! — Eh bieni montez au cinquième. — Est il bien soigné? —Non. — Oue lui manque-t-il ?— Du bouillon. — \ oilà six francs : ayez-lui un chapon, quatre livres de bœuf et le reste, faites lui un bon pot-au feu ; et en attendant, si vous en aviez... — Oui. oui. » KUe monta vivement. Arrivée à ma porte, elle y trouva la clef : elle entrouvre, elle reconnaît sur une chaise boiteuse le seul habit qui me reste... .Sûre, alors, elle entre, sans que je tourne la tète, car les njoindres mouvements me causaient de la douleur.
Zéphire s.approche sur la pointe du pied... elle me voit sale, en sueur, mal arrangé : « Ah Dieu ! dit-elle, à demi bas, comme le voilà ! » .le la re^rardai. et ne reconnaissant pas rétolle de Zoé, qu'une migraine avait retenue chez elle pendant deux jours, je dis faiblement : « Oui est-ce? » sans me remuer, l'ne voix douce comme Iharmonie : ^^ ('.est ta Zéphire... (Juoi, tu es malade, et ta femme l'ignore ! Ah! tu ne sais donc pas quelle est toute à toi !... Non! tu ne sais pas comme elle t'aime !... Évite tout le monde... si lu veux !... mais pas Zéphire ! elle est si bonne fille ! elle t'aimera jusqu'au tombeau !... »
Je baisai ses belles mains, qui me mettaient dans la bouche des bonbons imprégnés de gouttes d'Angleterre, qui changeaient ma coille de nuit, qui m'appropriaient...
Oue les soins dune femme sont doux !... Zéphire ne fut tranquille que lorsque tout fut propre autour de moi : elle alla, vêtue en tafïetas rose garni de gaze comme elle était, jusqu'à balayer mon galetas... « Tu ne sais pas? me dit-elle enlin. — Ouest-ce, ma charmante amie ? car je venais de reprendre toute ma tendresse pour elle, et au double, peut-être. — Tu seras père. — (lommenl, père?— Oui, je serai mère... je suis grosse... Juge comme je dois t'aimer ! tt>i le seul liuuuiic (iui...(Elle secacha dans mon sein) .. Et tu m avais abandonnée!... » Je fus bien surpris! mais je fus charmé...
L hôte entra, m'apportaut un bouillon. Je le pris des mains de Zéphire; elle me rendit tous les autres services nécessaires à un
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malade. Ensuite, elle nie dit : « Mon bon ami ! il faut que je te laisse ; mais je reviendrai dans quelques heures... je reviendrai tous les jours. » Elle alla derrière une vieille tapisserie, qui me formait une sorte d'alcôve; elle y resta quelques minutes comme si elle eût arrangé ma table, revint m'embrasser plusieurs fois, et sortit.
J'étais pénétré!... Je pensais en la regardant aller : «Cette enfant m'est attachée, malgré son état !... Son état ne lui a pas ôté l'àme aimante quelle a reçue de la nature! 0 pauvre enfant ! à quel métier on t'a condamnée ! et que je suis malheureux de me trouver assez pauvre pour être forcé de t'y laisser ! »
Mon hôte vint m'interrompre, en m'apportant, suivant les ordres de Zéphire, un second bouillon et m'apprendre que Zéphire, ma cousine, lui avait donné six francs; que j'aurais deux bons pot-aufeu ; qu'il en était payé ; qu'il ne prendrait rien pour la cuisson, à cause du bœuf que je laisserais pour lui et ses enfants, tandis que je mangerai le chapon... Je fus vivement touché de cette marque d'amitié de Zéphire, et de la décence qu'elle y avait mise en se donnant pour ma parente. « Mam'selle votre cousine est femme de chambre quelque part? continua mon hôte; on voit ça... A vous aime ben ! ho ! qu'a vous aime !... A s'en va tout en pleurant. » Le discours le plus fleuri ne m'aurait pas causé autant de plaisir que ce langage brut et grossier. Le fruitier-afficheur sortit dès que j'eus pris le bouillon. 'Loiseau arriva un instant après. « Cher ami, me dit-il, voici des gouttes d'Angleterre et du sucre que m'a donnés Bonnet. C'est un bon garçon ; il viendra te voir dès qu'il pourra sortir... J'ai été à l'hôtel garni de mes compatriotes pour ce que tu sais. Ils sont partis de ce matin. — Mon ami, lui répondis-je, je ne puis me passer de ta présence : je suis mieux, je viens de prendre deux bouillons ; cela me fortifie. » Tandis que je parlais, Loiseau était allé à ma petite table couper du pain pour son dîner. 11 allait me demander si Zoé était donc venue, quand il aperçut un gros sac. H le touche... Un son argentin se fait entendre !... Ému, il me dit : « Tu ne m'en parlais pas? — De quoi, mon ami? de quoi? répétai-je. — De l'argent! » Et il lit rouler sur la table mille deux cents livres en gros écus, contenus dans le sac. — « Ha ! tu en as donc eu, mon ami? — Nous ne nous entendons pas. — Voilà tout plein un sac déçus de six francs que
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je trouve là, et je te demande doù ils viennent ? — C'est toi ciui l'apporte. » Je me mis sur mon séant. — « Hé ! je le trouve sur ta table, sécria Loiseau. — Sur ma table? » Je détournai la tapisserie pour regarder. Je vis un monceau. — « Ho I quelle somme ! » Loiseau comptait à dix par pile. — « Ouoi, tu l'ij^norais? — Oui, mon ami... U Dieu! serait-ce*?... — (Quelqu'un est donc venu '? — Oui. Cette jeune fille chez qui nous avons été un jour ensemble. — Zéphire !... Il est vrai ! elle ma vu... elle ma parlé... O Dieu ! une lille... — N'ajoute rien, mon ami, crains de blasphémer? Nous devons la respecter. — Si je la respecte !... Ha ! n'importe où soit la vertu, je me prosterne et je l'adore. » 11 tombe à i^^enoux, et levant au ciel ses mains pures et ses yeux voilés de larmes : « Grand Dieu ! s'écria-t-il, tu es le père de toutes tes créatures, et ciiacune délies a la bonté que tu as mise dans son cœur ! mais ici j'admire le chef-d'œuvre de tes mains, au sein du désordre et de la corruption! » Et il versait des larmes, qui ruisselaient presque sur sa poitrine. 11 recompta l'argent : — « Douze cents livres !... \'oilà pour te guérir. » — Il serra le sac. — « Mais souviens-toi de ce que cet argent coûte à celle (jui le l'a donné. — Oui, oui, je le sens et le jjrix cpie j'y dois mettre... » Loiseau, ivre de joie (car il m'aimait plus que lui-même depuis qu'il me rendait service; il s'attachait à moi par les peines (|ue je lui coûtais^ Loiseau retourna au travail. Je le priai d'aller voir conuuent se trouvait Zoé et de l'amener dîner avec nous à l'heure où le pot serait fait. Zéphire reparut avant le retour de mou ami. I!lle n'était plus en robe, mais en petit déshabillé indienne. Sa sœur Manon l'accompagnait. J'étais assis sur mon lit. Zéphire vint dans mes bras : « Ha. me dit-elle, j'aime maman et ma sanir de toute mon âme ! elles m'approuvent ; elles disent (pic je te dois mes soins et ma mère me permet d'èlre ta garde. » Je baisai les mains de Zéphire et de MaiKui. — C'est Isifeninie, me dit celte dernière; s'il lui arrivait malheur cl (lu'cllc fût à rhopildl, ne serais-tu pas obligé de la soulager? Elle commence et puisses-tu ne jauiais èlre dans le cas de le lui rendre !... Mais il y a laut de peines dans la vie, qu'il faut bien sentr'aider les uns les aulres... Zéphire est à toi ; elle te doi^ tout ; elle se sacrifiera pour loi, tu n'auras (ju'à parler. Je Juge d'elle |)ar mon ca'ur. Si j'avais un (uni bon enfant et qui m'attachât
à lui par de bons procédés, j'en ferais tout autant... Maman, qui a vu comme tu agissais avec ma sœur, en a été contente, et elle est charmée qu'elle t'ait de préférence à un autre qui lui donnerait de mauvais conseils, car Zéphire est bonne et s'attache aisément. Nous l'avons vu par la manière dont elle nous aime, qui est au dessus de toutes les filles de son âge, dans notre état, où elles sont presque toutes dénaturées. »
« Mon bon ami, me dit Zéphire, puisque je puis rester avec toi pour te soigner, tu verras comme je le ferai avec plaisir!... »
Lorsque Loiseau parut, il fut surpris de me voir entouré par deux jolies filles !... Enfin, il reconnut Zéphire et se tut, parce qu'elle n'était pas seule... Zéphire lui fît un accueil digne de lui ; ses discours, ses actions marquaient l'âme la plus reconnaissante et la plus honnête. Elle répéta ce qu'elle venait de dire, qu'elle suffisait seule ; et Loiseau ayant assuré à Manon que la crise était passée, celle-ci consentit à s'en retourner dès qu'elle aurait soupe avec sa sœur et Loiseau. Mou hôte, auquel les deux sœurs avaient donné leurs ordres, parut avec un lit de sangle pour ma jeune cousine, et tout ce qu'il fallait pour la coucher. Il nous annonça, en même temps, que notre souper allait monter. Loiseau étaya et disposa la table. Ou apporta le vin. Le traiteur suivait. « Et Zoé? m'écriai-je ! — Qu'est-ce que Zoé? demanda Zéphire. — L'amie de mon ami, repondis-fe. — Ha ! je laimerai ! repritelle. » Loiseau nous dit que M^^^ Delaporte avait été fort incommodée, mais quelle allait mieux ce soir. « Elle est au désespoir de ce contre-temps pendant ta crise, ajouta-t-il, mais elle viendra demain... » Loiseau et Manon s'assirent sur le lit de sangle; Zéphire et moi sur le mien. Je sentis, en voyant les mets, une pointe d'appétit. Je le dis à Zéphire qui en pleura de joie. Je mangeais peu néanmoins, mais je reçus chaque morceau de la main de Zéphire, qui n'avait qu'une assiette avec moi. 11 est vrai que Manon avec Loiseau était dans le même cas. La joie rentra dans mon cœur ; elle étincelait dans les yeux de ma jeune amie, et Loiseau la partageait.
« Après tant de tristes jours, lui dis-je, voilà donc un jour heureux. — Oui ! et nous n'oublierons jamais celle qui nous le donne. — Ha! s'écria Manon, les deux amis sont aussi bons l'un
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que l'autre. — Il est le meilleur, dis-je eo montrant Loiseau. Si vous saviez tout ce qu'il a fait pour moi ?... » Et je le racontai.
IL A PEFtDU SA MÉMOIRI-... LLLE ACHKVE SA Gl'ÉRISON
(Dessin de Bincl, jîravc par L.-S. Bcrlhet. pour /e.< Conlemporaines • le lîélif (le la Bretonne.)
Zépbire saisit la main de Loiseau et la baisa. Ce bon et bonnête ami ne put résister à ce trait touchant. Nous le vîmes fondre en
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larmes. « Mademoiselle, dit-il à ma jeune amie, songez que vous avez l'homme autrefois destiné à être le plus heureux des hommes;