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LA POISSARDERIE AU XVIII® SIÈCLE

Le panier de maquereaux disputé

Margot, — la Blo7ide, — deux jeunes gens.

Margot. — Eh ! la blonde, eh ! c'est à toi, au moins, cpanier de maquereaux gâtés ; en vrité d'Dieu, jen somm" fâchée pour toi.

La Blonde. — Ouappeir-tu à moi? Xten îàche pas tant, tu l'prendras pour ton compte, car j'voulons avoir le plus meilleur.

Margot. — A moi (1) ? non pas que je sache ; j laurons à nous seule, ou cent diables me barlificotent les entrailles. On voit ben que tu veux t'mettre à la mode, car tu veux faire un marché à la grecque (2).

La Blonde. — Mais je crois quelle a bu un coup de trop.

Margot. — A moi saoule, à moi, cest bon pour toi, égarée : tiens donc, pour avoir bu un dniisqué (3) d'paf, ce matin, avec ma commèr* dDieu, aile dit que jsommes saoule. Vois, ste laide, avec son visage sans viande, desséché à Ihôpital.

La Blonde. — Tas encore une belle nature pour parler d"z autres ! Est-ce pari e que jnons pas dragoùt de poitrine sur lestomac? Jons la place plus blanche que la tienne, et je nv mettons pas des chitïons comme toi.

Margot. — Chifloii toi même. Vas, jsomm" grosse et grasse, tout au naturel.

La Blonde. — Et bin ! faut-il que je m'fasse larder pour être grasse ! Est-ce parce-fas l'visagc potlé comme le cul dun petit Cupidon. Tes bien heureuse d'avoir mal aux dents pour faire deux mentons ; et toute ta grosse potraille a l'air de deux vessies sur un tas de boue. Malgré notre déliguration jons toujours été la porteuse de viande des beaux hommes.

(1) A moi pour « Moi ! •

(2) Tricherie.

(3) D'misqué, c'est-à-dire « un demi-setier ».

GALANTERIES XVIir SIECLE

Margot. — Tu tires donc sur mon mari ? Sil était là, il Irait taire ta gueule, et tu voirais beau voir.

La Blonde. — Quest-ce jvoirons ? Toujours rien, on s'chie de celui. Que j'prenions uot' pagnier, en attendant.

LjtTTKJKS DJKi LAGHENOUILUKRE. ^

Uluslralion pour les CIlLucrcs poissardes, de Vadé.)

Mah(;ot. — lu chien, t auras un diable qui te r'tourne. Prends l'mauvais, il est à toi.

La Blonde. — Quien, chienne de R'beca, si je mmets sur ta carcasse envelimée, j'te sacrifie; tu sais que j'ne suis pas trop bonne.

Mahgot. — Finissez donc, mamselle .Moutonne, et ne t échaufTe pas comme ça, la blonde, ça lait gagner mal à la rate.

GALANTERIES XVIir SIECLE

I.A Blonde. — C'est pas comme chez toi, car on y tâterait que du mou. Vas, vas, quand t'auras l'boyau vuide, j'te parlerons.

Margot. — T'as la gueule bien forte aujourd'y ; c'est parce que tes cheveux couleur de feu ont échauffé ta tête.

La Blonde. — Oui, grosse bête : tu dois bin parler d'zautres avec tes yeux pas plus grands que le trou du cul d'une mouche à miel, qui n'pleurent que d'ia cire.

Monsieur l'abbé, songez-y bien;

Vous-même attachant ce lien

A la cuisse de Climène,

Pour votre cœur vous forgez une chaîne.

(Image galante dessinée et gravée par Queverdo, 1782.)

Margot. — Ah ! Voyez-vous, s'te bell' p'tit' grand'bouche, qui voudrait manger ses oreilles, aile pourrait bin servir de réser-i-voir à médcine, les deux lèvres serviraient debourelets. Allons, allons, n'm'envoyez plus d'écume par l'né, car tu m'empoisonnes, tu sens l'moisi comme une vieille plante.

La Blonde, — Apportez donc du vinaiirro à c'te dame, elle va se trouver mal, cet éiioul de la rue du Bout-du-Moude 1 . Allons, allons, va faire tes enfants à crédit, et laisse-nous tranquille.

Margot. — Parle donc, c'est pas comme toi, j'ons jamais été empruntée par personne.

La Blonde. — Non. mais tas été sœur converse à Saint Martin, dont tuas encore conservé l'chapelet par dévotion.

Margot. — A moi ? jamais le cuisinier de Bicêtre n'a mis ma viande au roux dans son poêlon à courte queue, l'joli oignon pelé : tu n'sens pas, toi-même, Ihùpital ? eh ! non, c'est que j'tousse.

La Blondi:. — Finis donc, t'es tout" boursouflée, tu n'en peux plus, t'as la vue égarée quand tes comme ça ; quien (-2) on voit la potence dans tes yeux, il n'te manque plus qu'un signe de croix et te vlà pendue.

Margot. — Apprends que j'sommes honnêt' femm' ; que jnons fait tort d'un iard à personne, tu n'en peux pas dire autant.

La Blonde. — A moi, capable, j'te le prouverons quand tu voudras, ça n'pèse pas une once, ('.omme tes toute essoufflée à force de pialler; mais si j'n'avons pas de gueule, en guise d'ça j'ons des poings avec quoi j'te boucherons une fenêtre du visage.

Margot. — Et moi, j'te casserai la vite de l'œil, et j'te battrai comme plâtre, larron nesse, qui voudrait mesbignonner mon Maqrau.

Elles se hailent et continuent à se dire toujours des pouillcs. Arrivent en cet instant deux jeunes gens, qui s'amusent à aller la ntiit, quel(juefois, à la Halle, pour se disputer de paroles avec ces femmes, à qui^ ni^anmoins, ih payent de l'eau-devie.

^L\RGOT. — En as-tu assez ? Et tu n'auras pas encore Ipagnier.

La Blonde. — .Iinoii c... ; j'ons acheté des cornettes et je r'commencerons à nous r'iicher des plus belles.

Le .lEiNE HOMME. — Eh ! mes amies, quel diable avez-vous pour vous battre de la sorte ?

Margot. — Qu'est-ce que t'en veux dire ; est-ce que t'es son croc ?

La Blonde. — Casse l'y la gueule à c'chîen-là, quoi qui smêle

(1) Bue du Bnnl-du-Monde. Dans toulrs les anciennes villes céfail une rue à peine tracée, vi-rilahle réceptacle à immondices; le boul, l'exlréniité du monde iiabitc. On comprend donc le sens de linsulte.

(i) Quien pour « liens ».

GALANTERIES XYIIF SIÈCLE 197

L'autre jeune homme. — Nous venons pour vous tenir compagnie, une partie de la nuit, et vous vous fâchez aussitôt. Mais quelle est votre dispute?

Margot. — Quin, mon enfan, alT veut dire que ce pagnier d'Maq'reaux-là, qu'est bon, est à elle, est-ce que j'ons tort !

La Blonde. — En vrité dDieu, il est aussi à moi, ou j'abîme !(t)

La Riole. — Vous lavez peut-être acheté ensemble.

La Blonde. — Apparat, mais elle veut lavoir à elle seule.

Margot. — Ah ! T'en as menti, la Blonde, c'est toi qui veux in'donner le mauvais en guise du bon.

L'Enflé. — Eh bien ! vendez les deux paniers, et partagez ensemble le profit et la perte.

Margot. — Vlà qu'est parlé, ça, li Blonde.

La Blonde. — Jnons jamais mieux d'mandé., Allons vlà qu'est fini, je Ivoulons ben : sans rancune,. Margot.

Margot. — Eh ! que nous l'disais-tu ? Tout cela m'a altéré comme un chien d'chasse... J'aurions bon besoin, avant que d'nous mettre à écosser des pois, de boire chacun un petit article de foi cheux lépicier, mais vlà ces lurons d'ià ganre qui vont nous régaler de coco, pas vrai ?

La Blonde. — N'est-ce pas vous, qu'êtes venus, l'autre jou^, passer la nuit avec nous?

Margot. — Eh ! apparat, quin, c'est monsieur l'Enflé et monsieur La Riole, que jons batisés comme ça.

La Blonde. — Ça nous met du baume dans le sang quand je vous voyons, et je msouviens que CEnflé était mon personnier; ainsi j'voulons qu'il le soit encore aujourd'hui.

Margot. — Ça m'donne d'ia joie au cœur, et je r'prenons La Riole pour le mien : t'es bien genti, mais tas l'air triste, cependant.

La Riole. — Tiens, ne m'agonis pas de complimens, car je suis dans mon humeur massacrante.

Margot. — J'voulons rire, nous, et vas-t'en au fichar si tu n'veux pas nous aider à écosser queuques pois.

La Riole. — Nous le voulons bien, mais comment payeras-tu ?

La Blonde. — Eh I mais vraiment, monsieur Lustucru, c'est

(1) Ou j'abîme, c'est-à-dire « où je cogne ».

GAL.\NTERIES XVI ir SIECLE

avec Tpaf que ta nous pairas toi-niénie, tu sais trop bien la mode. je nvoulons pas changer.

LEnflé. — J y consens, à condition que tu nous chanteras quelque chose. Tiens, va t'en cherrhfT un poisson (1) d'eau-de-vie.

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