L'ABBÉ DE POUPONVILLE
(') L'estampe et la littérature du xviii® siècle ont eu souvent des traits cruels pour les jeunes abbés de cour, les petits collets, comme oji les appelait, qui tiennent une si g^rande place dans la société de Tépoque. De toutes ces satires écrites, la plus amusante est, certainement, celle que nous reproduisons ici et qui figure dans le célèbre pamphlet : liihliollièque des Pelits-)laitres.
« Monsieur labbé de Pouponville était poupon dans tout. Il naquit pouponncment dans une coulisse, d'une pouponne de lOpéra et du célèbre chevalier de Muscoloris, seigneur de Pomaro, Ambresée et autres lieux. C était leur coup d'essai : ce fut un petit chef-d'œuvre. Il était pétri de grâces. 11 naquit ce qu'il devait cire. A peine avait-il deux mois, qu'on remarquait déjà, dans ses gestes enfantins, un bon goût exquis : il tettoit si joliment, si mignonnement, que c'était un ravissement pour sa nourrice. Toutes les femmes qui le voyaient téter lui auraient, volontiers, donné leur sein à sucer, suçoter, caresser.
« S'il pleuroit, c'étoit avec une grâce infinie ; s il crioit, c'étoit avec une douceur, même une espèce de mélodie cadencée, dont le charme délicieux passait jusqu'au cœur. Alors un déluge de pralines et de bonbons, de toutes sortes, l'inondait de toutes parts. 11 était choyé, caressé, dorlolté, baisé, léché, presque éloulTé. Dès 1 âge de dix ans, ses qualités précieuses commencèrent à se développer. Ouelle vivacité î (Juelie bouche |jour sourire et mignarder! (Juels yeux pour languir et briller ! La mère résolut, dès lors, d'en faire un présent à r()j)éra, ou de le jeter dans rijjlise, mais une petite disgrâce qui arriva à 1 une décida du sort de l'autre. Llle fut obligée de quitter l'Opéra. Heureusement, elle avait mis son petit fonds à intérêt, et elle lavait assez agrandi pour vivre de ses revenus et fournir aux études de son lils. Il les lit avec une rapidité incroyable, .\ussi, fut-il bientôt en possession de subjuguer toutes les femmes. On ne saurait croire combien un petit collet donne d accès auprès du sexe... Lorsqu échappé d un téle-à-tête galant, il montait dans la chaire de vérité, il avait l'air d'un chérubin adonisé. In texte pris des endroits les plus voluptueux du cantique
GALANTERIES XYIII^ SIECLE 213
des cantiques annonçait un exorde délicieux, suivi d'un discours en deux petites parties, aussi lestes que divinement bien tournées. Il était couru de toutes les femmes du bon ton.
« Cest de lui que nos jeunes abbés ont hérité des belles manières qui les distinguent : la coutume de se faire coëfïer à double et triple rang de boucles; de se parfumer pour remplir l'auditoire de leur bonne odeur ; de prendre un morceau de sucre-candi ou de pâte de guimauve au bout de chaque période un peu longue ; davoir un mouchoir ambré quon laisse tomber, au moins deux fois par séance, pour voir l'empressement des femmes à le ramasser ; de promener amoureusement ses regards sur une assemblée brillante de beautés à demi voilées, pour se concilier leur attention.
« Cependant la prédication lui fut très fatale. Un horrible ventcoulis, venu dune porte inexactement fermée, lui ôta tout à coup la voix et la respiration. In pli, qu'il aperçut à son rabat, lui donna de nouvelles vapeurs. 11 s'évanouit : pour le faire revenir, on eut l'incongruité de lui présenter de Ceau de la Heine, qui ne venait pas de chez la petite marchande, la seule qui put en avoir de bonne. Ce troisième coup le bouleversa. Enfin, pour comble de malheur, un malotru de médecin, en habit noir et sans dentelles, vint lui tàter le pouls. Il ne put digérer ce trait de la dernière maussaderie. Le cœur lui souleva, et notre damoiseau rendit son âme mignonne en demandant si on avait apporté ses souliers brodés, sa ceinture à glands d'or et la nouvelle façon de mouches qu'il avait fait demander chez du Lack. On l'ouvrit; on ne lui trouva ni cervelle, ni cervelet. 11 fut regretté des femmes. Les petits-maîtres perdirent avec une joie maligne un rival si formidable. Un adepte, de ses élèves, lui fit ériger par reconnaissance un mausolée élégant. C'était une table de toilette richement garnie et très élégamment décorée de bougeoirs, de miroirs, de boites, de bijoux, de pâtes, de parfums, de rouge, de blanc, déponges, d'eaux de senteur, etc. »
{Biblidhè<iue des PctHs-}laitres, 1742.)
214 r.ALANTEHlES XYIIl® SIECLE
D'un nouveau marié qui, par erreur, coucha, le soir de ses noces, avec la sœur de sa femme.
Un jeune homme recherchait une des S(purs d'un de ses camarades. Sans l'avoir vue, le frère de cette lille lui accorda sa sœur aînée; les accords furent faits avant que les parties ne se fussent vues : on les manda, avec leur mère, de la campagne où elles étaient, pour le jour des noces.
Le jeune homme l'épousa; après le festin, durant que tout le monde dansait, le nouveau marié, étant monté à la chambre, y rencontra la jeune sœur de sa femme ; soit qu'elle ressemblât fort à sa sœur, ou que, pour être plus belle, elle donnât plus d envie au marié, il la baisa et ne la trouva aucunement revèche, il la jeta sur son lit et obtint d'elle tout ce qu'il désirait.
II fut surpris par la mère de la lille (pii,le voyant dans cet état, lui (lit : « Malheureux que tu es, ce n'est pas là ta femme. » Le galant, soit qu'il se fût trompé, soi! qu'il leùt fait à dessein, s'excusa, disant ne l'avoir pas fait par malice, mais que la ressemblance lavait trompé.
La belle-mère l'injuria si fort, criant des injures à sa lille, que
son (ils, frère de la mariée, oyant le bruit, voulut Ravoir ce que
c'était. \'oulant déguiser les allaires, de peur de scandale, elle lui
dit, en présence de toute la compagnie, montrant son gendre :
« N'oici ce malheureux qui, voulant percer une pièce de vin, a pris
l'une pour l'autre. — Le mal n est pas bien grand, répartit le frère
de la mariée : Si la pièce qu'il a percée ne lui est |)ropre, qu'il
perce lantre; peu importe. »
(Aventures joi/eusrs, 1 775.)