LE JOLI PIED
OU l'homme amoureux des petits souliers
« Je vous adore, je vous aime, comme on n'aima jamais : un mot de votre belle bouche va décider de mon sort : prononcez-le devant cette mère qui vous chérit. — Je suis sensible à votre tendresse, monsieur, dit Victoire en rougissant... Croyez, maman, que j'y suis sensible. — Ah ! Dieu !... (// l'enveloppa dans ses bras et l'obligea, par ce mouvement, à s'asseoir sur le sofa)... Voyez à vos pieds l'homme que vous rendez heureux !... » Et ayant aperçu un pied charmant, que la position de Victoire découvrait, il osa y appliquer ses lèvres, en ajoutant : « Un amour sans bornes adore tout ! — Dans un mois, monsieur de Saintepallaie. dit M™»^ de la Grange, ou dans quinze jours, je vous donne ma parole : venez recevoir celle de M. de la Grange... » Elle voulait donnera Victoire, trop émue par la liberté que venait de prendre son amant, le temps de se remettre.
('e mariage se tlt au bout de la quinzaine. On ne peut rien imaginer de si galant ni de si riche que la chaussure de la mariée : c'était un soulier de nacre-de-perle, avec une fleur en diamans : les bordures étaient garnies de4)rillans, ainsi que le talon, qui. malgré cet ornement était fort délié : cette chaussure coûta deux mille écus, sans compter les diamans de la fleur, qui valaient trois ou quatre fois cette somme: c'était un présent de Saintepallaie. Le soir, lorsqu'il fut dans la chambre nuptiale, avec sa charmante épouse, il se mit à ses genoux, et ce fut sa main amoureuse qui ôta ce beau soulier du pied mignon qu'il chaussait : une mule, non moins galante, mais moins riche, lui succéda : les souliers furent déi)()sés dans un petit temple transparent, dont la pièce du milieu formait une rotonde environnée de colonnes de cristal à chapiteaux dorés, d'ordre ioni(]ue : c'est là qu'ils sont conservés, comme les types et les gages d'un amour qui ne doit jamais s'éteindre. 11 y a dix ans que ce mariage est fait, et ils ont été mis dix fois; c'est-à-dire, cha(|ue année, au jour anniversaire du mariage.
Soi! que ce culte que Saintepallaie rend à son épouse maintienne
son amour ; soit que Victoire, aidée des conseils de son excellente belle-mère, sache employer des moyens efficaces, inconnus au reste des femmes; soit, enfin, que les hommes du goût de Saintepallaie soient en effet plus tendres, ou qu'il soit plus facile d'entretenir le charme avec eux, l'amour de ce jeune époux est toujours le même. ]yj[me ^g la Grange, à qui j'en ai parlé, m'a dit que les quatre causes dont je viens de parler y contribuaient. Le mari de la belle Victoire, quoique très occupé et ne négligeant aucun de ses devoirs, se fait une alïaire de la parure de sa femme ; c'est lui qui choisit, et toujours Victoire trouve qu'il choisit bien. La première année, le cordonnier a eu ordre d'apporter tous les jours une paire de souliers, dont la couleur et la broderie étaient ordonnés par Saintepallaie : c'était à lui qu'on les remettait; son épouse les portait un jour ; il les reprenait ensuite et les serrait dans des rayons vitrés. La seconde année, il ne fit faire que des chaussures blanches : son épouse remettait, par ordre, les souliers qu'elle n'avait porté qu'une fois, et quelques-uns de ceux que son mari s'était appropriés, lorsqu'elle était fille. Cette attention tenait Saintepallaie toujours occupé de sa femme et de ses grâces : elle était son idole, sa déesse, et les soins qu'il prenait pour elle étaient le culte extérieur. Dix années viennent de s'écouler ainsi. Trois enfants aimables, en prenant toute la beauté de leur mère, ne lui en ont cependant presque rien ôté : le contentement d'esprit, le bonheur parfait dont elle jouit, conservent dans toute leur fraîcheur les roses de sa jeunesse.
« Eh bien ! bonne aimée fille, lui disait, un de ces jours, M'"^ de la Grange, ne te l'avais-je pas prédit, que les maris adorateurs savent aimer beaucoup plus longtemps que les autres, quand on les seconde par les moyens que tu as employés? — Oui, maman, tu avais raison : mais te doutes-tu à quel point je suis heureuse? — Voyons, ma belle fille, dis-moi cela? après, je te répondrai vrai, si je m'en, doutais ou non. — Ma belle maman, il n'est pas, je crois, de situation comme la mienne : sûre que tout ce que j'ai plait à mon mari, puisqu'il choisit tout ; sûre que les dons que je tiens de la nature Kenchantent; que toutes mes actions, tous mes pas déploient à ses yeux une grâce nouvelle, je n'ai pas éprouvé depuis dix années un sentiment relatif à lui qui ne fût agréable, ('/est là.
GALVNTERIES XVIÎI* SIECLE
\Mt»ii;' im:hmi-:ts ce i.muin:
V Composition do Rinol. ;;ravéf par Htrliiet. pour /«• Joli Pied, nouvelle de RtMif de la Brclonno. /«•< C."nlempnrninrs,^
GALANTERIES XVIir SIECLE
La TTiere entend , doute, examine, Puis leur donne Un auti^e concert .
(Composition de Le Bouleux, gravée par Mas(iuelier, pour les Chansons, de M. de Laborde, 1773.)
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belle maman, une charmante situation! Il me semble que ce qui lui plaît en moi me soit aussi cher qu'à lui; vous ne sauriez croire combien j'ai de plaisir à ma toilette ; combien tous les soins que j'y prens pour m'cmbeilir ont de charmes ! Comme j'attends sou premier reijrard. lorsqu'il m'aborde! Son œil me parcourt de la tête aux pieds; mais c'est d'un air d'extase qui m'enchante! 11 loue ensuite tous les détails, il admire toutes mes grâces ; rien nest perdu, pas la moindre petite attention que j'ai prise. (Quelquefois il me prie de marcher; il me regarde avec transport et court à moi : il me prend dans ses bras ; il me donne niflle noms charmants et autant de baisers, que je lui rends, belle maman, tous, je t'en assure... Kt puis il regarde cet attrait favori... .Mon Dieu ! maman, qu'il est flatteur d'entendre si fort louer une chose à laquelle tant d'autres hommes ne font presque aucune attention ! Comme cela marque dans mon mari une passion vive et adoratrice, ainsi que vous le dites quelquefois...
« Si je voulais, il me rendrait les services les plus bas : mais je n'ai garde ! Je me souviens de ce que vous me dites un jour. Je ne me repose pas sur l'excès de son amour, et je me comporte avec le plus empressé, le plus tendre des maris, comme s'il en était le plus dédaigneux. J'ai suivi à la lettre votre conseil. .Mon mari ne sait pas encore, par le témoignage de ses sens, si je suis une mortelle sujette à mille petites choses désagréables : je les lui cache avec autant d'attention (pie des crimes; à peine ai-je voulu qu'il fui auprès de moi dans mes couches, et encore pas toujours ; je me contraignais en sa présence : un sourire accompagnait mes plus vives douleurs. 11 fondait en larmes, vous le savez; il \\\c baisait les mains; je t'éloignais, alors, pour ne plus le revoir que dans It^ moment de la joie. .Maman, je l'éprouve, en s'attachanl à trouver tout ce qui peut conserver l'amour d'un mari, on conserve le sien à soi-mèn>e ; et comme l'amour est le plus grand des biens, on conserve le bonheur ! Kh bien, maman, imaginais-tu ma félicité telle qu'elle est! — Oui, cIitc (ille... Bonne enfant, je puis te le dire, aujourdhui, nous avons eu le même sort. .\dorée de ton père, j ai mis mon bonheur à faire le sien... — Kt le nôtre, belle maman, à tous... Tu es la raison même; car je sens elTectivement qu'avec les maris qui ont des goûts vifs et d'un genre... comme celui de mon
bon ami, on a bien plus de ressources!... Avec quelques attentions, on conserve ce charme jusque dans la vieillesse, et il remue encore leur cœur, lorsque tous les autres se sont éclipsés. — 11 est vrai, ma belle fille, que je suis encore aussi jeune par là qu'à quinze ans. — Je le vois, belle maman : vous êtes chaussée comme moi, et je n'y trouve pas la moindre différence. Ce talon élevé a une grâce particulière ; sa hauteur contribue à rendre la jambe fine et tout le pied moins matériel, moins lourd; je ne comprends pas pourquoi les femmes viennent d'adopter les talons bas, d'après deux sottes invitations du Journal de Puris? Cela leur rend le pied pataud, la jambe fournie et mal faite, sans que leur marche y ait gagné de la légèreté ; au contraire, elle est devenue plus gauche.
— Je suis de ton avis, ma belle fille... « Cet entretien fut interrompu par de Saintepallaie, qui rentrait. Il vint pour embrasser sa femme. « Maman, cachons-nous, dit-elle : je veux faire un essai ! » Elles s'enveloppèrent toutes deux dans un rideau de croisée, qui tombait jusqu'à terre : mais chacune montrait un pied, Victoire le droit, \|me (Je ig^ Grange le gauche, de façon qu'ils paraissaient appartenir à la même personne. « Mon ami, dit Victoire, devine ta femme ?
— Oui, je la devinerai au charme séduisant que j'aperçois. — Eh bien ! devine donc? — J'y suis embarrassé !... le cœur me guidera mieux que les yeux ; c'est lui que je veux écouter... {touchant le droit) voici M"*^ de Saintepallaie; {touchant le gauche) et voici M™® de la Grange. — Il m'a reconnue ! s'écria Victoire. — Oui, par le cœur; mais les yeuxs 'y tromperaient, mon amie. » Elles sortirent toutes deux, et Saintepallaie leur dit : « A quelle occasion ce jeu enfantin ? Peut-on le savoir ? — Non, lui dit sa femilie, il ne doit pas être divulgué. — Je le respecterai donc. — Mon ami, reprit Victoire, je puis cependant t'avouer que, dans tous les entretiens que j'ai avec ma belle maman, nous ne traitons que des moyens de te plaire davantage et de te rendre plus heureux. Par exemple, tout à l'heure, nous avions une de ces conversations favorites. Je rendais compte à maman des moyens que j'employais ; elle m'a félicitée, moins du mérite de mes soins, que du prix que ton charmant caractère sait y donner. Elle m'a ensuite avoué qu'elle avait suivi la même route, et que le caractère heureux de son mari avait produit ce que fait le lien avec moi. Là-dessus, nous nous
sommes trouvé des ressemblances. Nous avons voulu voir si l'âge apportait des dilTérences à certains charmes que tu aimes : tu tes fait entendre et j'ai proposé mon essai. — Je remercie maman de ses bons oftices, dit Sainlepallaie, en baisant la main de M'"^ de la (irange, et je crois pouvoir l'assurer qu elle est encore aussi jeune que ma femme par ce charme séduisant, grâce à son bon goût et à la forme à laquelle elle se tient, malgré une mode éphémère. Pour lui marquer ma reconnaissance, je prétends rendre célèbres son mérite, ses grâces et ses vertus ; je vais envoyer son histoire et la ncMre à l'auteur des Contemporaines; la première sera intitulée la Bonne Belle-Mère, et la seconde, le Joli Pied. Tout le royaume saura qu'il y a au monde une Hortense et une Victoire, toutes deux adorables et toutes deux adorées de leurs maris. »
Rétu 1)1. L.v Brltonne. {Les Contemporaines.)