GALATÉE DE CERVANTES
Galatée fut le premier ouvrage de Cervantes. Dans le temps qu'il l'écrivit, l'Espagne étoit la nation du monde la plus galante : l'araour faisoit l'unique occupation des Espagnols et le sujet de tous leurs livres. Montemayor, célèbre poëte, venoit de donner un Roman de Diane, que l'on a traduit en François, Cet ouvrage eut un grand succès, et le méritoit à quelques égards : un style pur, beaucoup d'esprit, de la douceur, du sentiment, une poésie souvent en^ chanteresse, et sur-tout la naïveté touchante qui règne dans la Nouvelle du îvlaure Abindarraes, rachètent aux yeux
( ii ) des connoisseurs le fonds d'invraisemblance, les liistoires de magie et le manque d\i(5tion que l'on reproche à la Diane de ]\Ionlemayor.
Cervantes, qui connoissoit tous ces défauts, comme on peut le voir dans l'Examen de la Bibliothèque de Don Quichotte, en évita quelques-uns dans Galatée, mais ne les évita pas tous.
Ses aventures sont plus naturelles, ses personnages plus intéressans ; mais son style, et sur-tout ses vers, le mettent audessous de Monterriayor. Gâté par le malheureux goût de scholasiique qui régnoit alors, Cervantes fait disserter ses bergers comme s'ils étoient sur les bnncs. Ils prononcent de longs traités pour ou contre l'amour; ils y citent Minos, Ixion, Marc-Antoine, Rodrigue, tous les héros de la fable et de l'histoire : si Tircis veut consoler son ami de ce qu'il ne peut rien obtenir de sa bergère,
( iii ) il lui parle ainsi ( 1 ) : "On dit par-tout ** que Galatée est encore plu» belle *' qu'elle n'est cruelle ; mais on ajoute ** que sur toutes choses elle est spiri- *' tuelle. Or, si c'est la vérité, comme " cela doit être, il s'ensuit de son es- *' prit, qu'elle doit se connoîire elle-^ *' même; de cette connoissance, qu'elle " doit s'estimer j de cette estime, qu'elle ** ne veut pas se perdre ; et de cette " volonté, qu'elle ne veut pas céder à ** tes désirs."
Dans un autre endroit, un amant éloigné de sa maîtresse, dit en vers (2) :
(l; Mas fama tiene Galatca de hermosa que de cruel; pero sobre todosedice que es discreta: y si esto es la verdad, como lo deve ser, de su discrecion nace el conocerse, y de coiiocerse cstimarse, y de estimarse no querer perdersc, y de no querer perderse viene el ne querer conteatarte. Gaiatea. lib. II, pag. 08.
(2) Y aunque maestro que veo, oigo, siento. Fantasma soi por el amor formada, ûue con sola espcranza me sustente.
( iv )
" Quoique je paroisse voir, entendre *' et sentir, je ne suis qu'un fantôme *' formé par l'amour, et soutenu par la ** seule espérance."
Dans tout l'ouvrage, le soleil n'cclaire le monde qu'avec la lumière qu'il reçoit des yeux de Galatée (l).
En voilà bien assez pour donner une idée du mauvais goût qui régnoit alors, et auquel Cervantes lui-même n'a pas échappé. Mais au milieu de toutes ces folies, on trouve des idées charmantes, du sentiment vrai, bien exprimé, des situations attachantes, les mouvemens et les combats du coeur. Voilà ce qui m'a fait choisir la Galalée de Cervantes, pour en donner une imitation. Jusqu'à présent, personne ne l'a traduite ; et ce Roman est absolument inconnu aux François.
(i) Ante la luz de unos screnos ojos.
duc al sol clan luz cou que da lu^: al suelo.
Comme il est très- possible que mon travail ne réussisse poinl, je dois, pour la gloire de Cervantes, convenir ici de tous les changemens que j'ai faits à son ouvrage. Galatée, dans l'original, a six livres, et n'est point achevée.: j'ai réduit ces six livres à trois , et je l'ai finie dans un quatrième. Presque nulle part je n'ai traduit -, les vers sur-tout ne ressemblent à l'Espagnol que dans les endroits cités. Je n'ai pris que le fond des aventures, j'y ai même changé des circonstances quand je l'ai cru nécessaire j j*ai ajouté des scènes entières, comme le troc des houlettes dans le premier livre 3 la fête champêtre et l'histoire des tourterelles dans le second ; ^les adieux au chien d'Elicio dans le troisième : le quatrième en entier est de mon invention.
On me reprochera sans doute le trop grand nombre dépisodes, et le peu (i'évùnemcns qui ^ arrivent à Galatce,
( vi ) Dans Cervantes, il y a deux fois plus d'épisodes, et Galatée paroît beaucoup moins. IMontemayor a fait la même faute dans sa Diane, qui n'est proprement qu'un recueil d'histoires différentes. Tel étoit le goût du siècle, tels ont été nos grands Romans François, si long-temps à la mode, et dont les auteur* avoient pris les Espagnols pour modèles. Quant aux batailles, aux duels, qu'on sera peut-être étonné de trouver dans un ouvrage pastoral, c'est un tribut que Cervantes payoit à sa nation. Je ne connois point de Roman, point de comédie Espagnole sans combats. Cepeuple, un des plus vaillans de l'Europe, et sans contredit le plus passionné, a besoin, pour qu'un livre l'amuse, d'y trouver des récits de guerre et d'amour. D'ailleurs, on doit pardonner à Cervantes, qui avoit eu lui-même des aventurcs extraordinaires, d'avoir imaginé qu'elles seroient vraisemblables dans un Roman.