SCÈNE II
LES PRÉCÉDENTS, M. BELHAMY, M. MOUIN, M. POISSY, LE COMMISSAIRE DES MORTS.
M. BELHAMY. ~ Boiijour, messicurs; cornmenlva?
LES ASSISTANTS. — ChUtl
M. BELHAMY. — Je cralgnais de ne pas arriver à rjieure.
LES ASSISTANTS. — ChUl !
M. BELHAMY. — Bonjour, luessieurs. Quelle ciialeur il rail Ici!... Savez- vous à quelle église nous allons, monsieur Dupré?
M. DUPRÉ. — Je Tignore.
M. BELHAMY. — Iirvoul encore nous garder là une élernilé. -
M. MociFT. —Si vous vouloz, monsleur Belliamy^ nous irons faire une partie de billard chez Dorel, en attendant, sans avoir l'air de rien.
M. BELHAMY.— Ça uie va, d'autant que Je déteste tout ce qui est prêtraille.
M. MouiN. — Je ne l'aime pas plus que vous :
les anciens troupiers, en général, n'aiment pas ce monde-ià.
M. BELHAMY.— Ne parloDs pas de ça ici... Nous sommes là avec un las de capucins...
M. MOUIN. — Suffit.
M. PRÉPARÉ.— Vous partez, monsieur Belharay ?
M. BELHAMY. — Je vais prendre un peu l'air.
Il fait ici une clialeur !... {Ilsort suivi deM. Mouin,)
M. poissY. — Eh bien, monsieur Préparé, vous voilà donc des nôtres?
M. PRÉPARÉ. — Bonjour, monsieur Poissy. Je l'ai fait par égard pour le défunt, car je n'ai pas reçu de lettre de faire part.
M. PoissY. — J'ai reçu la mienne hier eu rentrant chez moi.
M. PRÉPARÉ. — Je suis le seul, à ce qu'il paraît.
M. POISSY. — ■ Je n'ai pas vu ses flis.
M. PRÉPARÉ. — Ils étaient là tous deux, il n'y a qu'un instant. Ils paraissent bien affectés.
M. POISSY. — On le serait à moins.
M. PRÉPARÉ. — Ces pauvres jeunes gens me font vraiment de la peine !
M. poissY. — Oui, c'est un cruel moment à passer pour eux.
M. PRÉPARÉ. — Je ne puis me faire à l'idée que ce pauvre M. Périnet ne soit plus. Ce qu'il y a de bien singulier, monsieur Poissy, c'est que j'ai causé avec lui, il n'y a pas de cela quinze jours; il n'avait
414 GALEBIE D'ORIGINAUX.
rair de se douter de rien... Il était d'une confiance...
LE COMMISSAIRE DES MORTS.— Messleufs, quand il vous fera plaisir.
■iA RUE.
LES PRÉCÉDENTS, M. BEAUFUMÉ, M. DU- PLAN, M. TARDIVEAU, M. VIDAL, M. LOR- RAIN.
(Les invités saivent le char, la tête découverte.)
M. BEAUFDMé. — Et) ! voiià M. Duplan ! fêtais très-étonné de ne pas le voir.
M. DVPLAN, arrivant tout essoufflé. — Il n'y a donc plus d'espoir?
M. TARDIVEAU. — Il fait uu temps à ne pas mettre un chien dehors.
M. VIDAL. — Mon épouse ne voulait pas que je prisse un parapluie; j'ai tenu bon, et je n'ai pas lieu de m'on repentir.
M. LORRAIN. — Pardon, monsieur, si je prends la liberté de me mettre sous votre abri.
M. VIDAL. — Gomment donc, monsieur! c'est
avec plaisir. Vous ne seriez point, par basard, parent de M. Périnet, monsieur?
M. LORRAirr. — Non, naousieur; je n*ai même pas l'avantage de le connaître.
M. VIDAL. — Ah! vous ne le connaissiez pas?
M. LORRAIN. — Je ne Tai même jamais vu.
M. VIDAL. — Alors, monsieur, comment se faitil?... Pardon, monsieur, si je vous Tais celte question...
M. LORRAIN. — Comment donc, monsieur ! vous en avez le droit... C'est moi qui ai pris le fonds de M. Chevalier.
M. VIDAL. — Fort bien ! mais quel est ce M. Chevalier? quelle bran cbe de commerce ou d'industrie explolte-t-il, monsieur, s'il vous plaît?
H. LORRAIN. — Les denrées coloniales.
M. VIDAL. — Où prenez -vous cela?
M. LORRAIN. — Lesépices.
M. VIDAL. — Ah t je comprends, l'épicerie. Monsieur est épicier?
M. LORRAIN. — En gros et demi-gros, oui, monsieur; nous tenons aussi les liqueurs des îles.
H. VIDAL. — Il n'y a pas de mal à ça, monsieur; il n'y a, certes, pas de mal à ça.
M. LORRAIN. — El nous foumissiotts la maison... du chose... du...
M. VIDAL. — Do défunt?
i{() GALERIE D ORIGINAUX.
M. LORRAirr. — Oui, monsieur.
M. VIDAL.— Fort bien Î...Monsleur, nous avons perdu un excellent homme.
M. LORRAIN. — A ce quMl paraît, oui, monsieur.
M. VIDAL. — Nous avons été quelquefois divisés d'opinions...
M. LORRAIN. — Dame, on ne s'entend pas toujours...
M. VIDAL. — Mais toujours je me suis plu à lui rendre la justice qu'il méritait ù tpus égards.
M. LORRAIN. — A ce qu'il paraît, oui, monsieur.
M. VIDAL. — C'était ce qu'on peut appeler hautement un brave et digne homme. Faites un peu attention à vos pieds, monsieur, s'il vous plaît; vous venez de marcher en plein dans le ruisseau.
M. LORRAIN. — Je ne l'ai pas fait exprès.
M. VIDAL. — J'aime à le croira.
M. LORRAIN. — Monsieur est du quartier?
M. VIDAL. — Oui, monsieur, voisin et ami de ce pauvre M. Périnet.
M. LORRAIN. — Monsieur, nous serions bien heureux si parfois, dans nos articles...
M. VIDAL. — Merci, mille fois, monsieur. Vous venez encore de m'envoyer quelque chose.
M. LORRAIN. — Vous croycz?
M. VIDAL. — J'en suis convaincu. Je vous remerciais donc, mon3ieur, de vos offres toutes bienveillantes; mais j*ai mon épicier.
M. LORRAIN. — Je ne dis pas non, monsieur.
M. VIDAL. — Vous auriez tort de soutenir le contraire, monsieur.
M. LORRAIN. — Seulement, comme nous avons donné plus d'extinction à notre maison...
M. VIDAL. — D'extension, monsieur, si vous vouiez bien.
H. LORRAIN. — Oui, monsicur*, nous espérons par là...
M. VIDAL. — Je crois que le temps voudrait se lever.
M. LORRAIN. — Tiens, c'est vrai ; il rte pleut plus.
M. VIDAL. — Ou, du moins, c'est bien peu de chose.
M. LORRAIN. — En vous remerciant, monsieur.
M. VIDAL. — C'est avec grand plaisir, monsieur.
M. LORRAIN. — Voici dc uos adrcsscs.
M. VIDAL. — Je vous en ai la même obligation, monsieur; mais il m'est, pour le moment, de toulc impossibilité d'ouvrir ma capote.
M. LORRAIN. — Je vais, si vous le permettez, les mettre dans vos poches de derrière.
418 (ULERIE D ORIGINAUX.
M. VIDAL. — Va pour mes poches de derrière, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement.
M. LORRAIN. — Les y voici; bonjour, monsieur.
M. VIDAL. — Votre serviteur de tout mon cœur.
M. PRÉPARB. — Savez-vous, monsieur, si madame Périnet gardera son logement?
M. VIDAL. — Ah! pardon, monsieur, mille fois pardon ! je vous prenais pour mon épicier. Je suis persécuté, depuis une heure, par cet homme! Je ne vous remettais pas. Ne m'adressiez-vous pas une question ?
M. PRÉPARÉ. — Je vous demandais si madame Périnet gardait son logement.
M. VIDAL. — Je n'en sais rien, monsieur; peutêtre serait-il possible qu'elle-même ne sût pas encore ce qu'elle fera à ce sujet.
M. PRÉPARÉ. — Je connais quelqu'un à qui ce logement conviendrait fort.
M. VIDAL. — Je ne puis nullement vous éclairer a cet égard.
M. pré'paré. — Vous n'en savez pas le prix?
M. VIDAL. — Je l'ai toujours complètement ignoré.
M. préparé. — Celte pauvre madame Périnet doit être bien afTectée.
M. VIDAL. — C'est pour cela que je crois le
l'enterrement. 119
moment mal choisi pour lui parler de son appartement.
M. PRÉPARÉ. — Aussi n'est-ce nullement mon intention, monsieur; nullement. Je m'associe de tout mon cœur à ses regrets; quand je pense, monsieur, qu'il n'y a pas décela quinze jours, j'ai causé avec M. Périnet : il n'avait l'air de se douter de rien, le malheureux ! Ça lui a pris comme un coup de foudre.
M. VIDAL. — Cette perte est immense non-seulement pour ses proches, monsieur, mais encore pour tous ceux qui le connaissaient; car, il ne Taut pas se le dissimuler, monsieur, c'était un homme excellent, bon père, bon époux, bon ami ; il avait tout réuni; c'est fort rare!
M. PRÉPARÉ. — Il a été charmant, dans le temps, si vous vous le rappelez, pour le fils de ma femme.
M. VIDAL. — Oui, je me rappelle effectivement ravoir vu une fois chez lui, à une certaine époque. Ce jeune homme semblait annoncer de grandes dispositions; qu'cst-il devenu?
M. PRÉPARÉ. — Il est avocat ; il n'a pas pu venir; Il a un petit commencement d'affaires, il est fort actif, fort intelligent... Si vous pouviez en toucher quelques mots à madame Périnet... Il arrive que, dans les successions...
M. VIDAL. — lis ont un parent, je crois, qui suit la même carrière et qui se charge de tout.
M. PRÉPARÉ. — C'eût été dans le cas, monsieur, où madame Pérlnct...
M. VIDAL. — C'est bien aussi comme cela que je l'entends, monsieur; mais je vous répéterai qu'ils ont ce cousin, qui parait s'être chargé des affaires de la succession... Nous voici, je crois, à l'église... Je ne sais de quel côté...
M. PRÉPARÉ. — Je n'en sais pas davantage...
J'ai l'honneur de vous saluer.
M. VIDAL. — Bonjour, monsieur.
li'ÉGIilSE.
Durée de la cérémonie, trois heures trois quarts. liA SOBTIE DE I.'ÉC;iiI9E.