MADAME PITOIS, SOPHIE
MADAME PITOIS. — Voos dilcs donc, Sophie, que tout le inonde paraît bien étonné de voir Napoléon avocat à la cour royale de Paris?
SOPHIE. —Oh! ça, oui, madame; c*est-à-dire que beaucoup de personnes à qui je l'ai dit avaient l'air de ne pas le croire.
MADAME piTois. — Cela ne m'étonne pas. Toujours on devrait suivre sa première idée. Hier au soir, tout en me déshabillant, je me disais que je ferais peul-clre bien de vous donner son diplôme d'avocat, à mon fils ; je ne l'ai pas lait, j'ai eu tort; vous l'auriez collé dans votre cuisine : ça aurait prouvé, clair comme le jour, à certaines gens, que leur cheval n'était qu'une bête.
SOPHIE. — Est-ce qu'il ne serait plus temps?
MADAME piTois. — Si fait i ct la preuve, c'est qu'avant qu'il soit deux fois vingt-quatre heures, ce sera comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire. El qui donc, s'il vous plaît, avait l'air de douter que Napoléon fut de la cour royale?
SOPHIE. — Personne, madame.
MADAME PiTois. — Commcntî personne?
SOPHIE. — Non, madame.
MADAME PiTois. — Vollà qui est singulier, par exemple ! Et que me disiez-vous donc alors, il n'y a pas cinq minutes ?
SOPHIE. — Dame, je ne sais pas.
MADAME PÏTOIS. — Moî HOn plUS.-
SOPHIE. — On ne disait pas précisément que ça n'était pas vrai...
MADAME piTois. — Ça >' resscmble pourlani comme deux gouttes d'eau.
SOPHIE. — Mais madame doit bien savoir à peu près ce que j'eiilends dire par là... On avait un air...
MADAME PiTois. — Dc HB pas y croirc, n'est-ce pas?
SOPHIE. — Oui, madame.
MADAME piTois. — Expliqucz-vous douc : vous êtes ià deux heures à me tenir le bec dans l'eau... On ricanaitj n'est-ce pas? on chuchotait, on avait l'air de se dire tout bas à l'oreille : « Tiens, tiens, tiens, le fils de madame Pitois qui vient d'être nommé avocat! En voilà du nouveau ! Àh ben, par exemple! si ça ne fait pas pitié! » Enfln, cent mille autres platitudes de ce genre, j'en suis sûre.
SOPHIE. — Oui, madame.
MADAME PITOIS. — Je l'aurais parié. C'est une chose extraordinaire, la quantité de gens à qui le bonheur des autres Tait de la peine. Je ne suis pas comme ça, moi. Dieu merci ! Vous êtes là pour le dire.
SOPHIE. — Oh! ça, bien sûr.
MADAME PITOIS.— A moius qu'uHC personne n'ait cherché à me faire du mal, oh ! alors, Je ne dis pas, c'est différent; sans cela, toutes les fois qu'il arrive quelque chose d'agréable à quelqu'un de ma con-
naissance, vous me verrez toujours en être bien aise, c'est mon caractère. Au reste, faut croire que nous ne sommes pas tous taillés dans le même moule, et c'est fort heureux.
SOPHIE. — Comme je reviens du marché, si madame voulait écrire?
MADAME piTois. — Nous vcrrous ça plus tard... Vraiment, je m'admire! Nous voilà toutes deux bien tranquilles, les bras croisés comme de grandes paresseuses, et nous ne pensons pas plus que rien du tout à tout ce monde que nous avons demain à dîner : c'est que, plus j'y pense, moins je vois comment nous en sortirons.
SOPHIE. — Je n'en sais rien non plus, d'abord.
MADAME piTOis. — Avcc ça , M. Pitois, c'est absolument comme une cinquième roue à un carrosse! Mon Dieu ! que la pauvre femme ait du mal, qu'elle n'en ait pas, c'est tout comme. Mais, depuis hier, je ne sais pas si tu l'as remarqué comme moi, je ne le reconnais plus : il ne tient pas en place; il va, il vient, il tourne, il retourne ; c'est le mouvement perpétuel que ce pauvre homme-là : il est toujours dans mes jambes; il ne sait, en vérité, pas ou donner de la tête. De voir son fils avocat, il semble que ce soit pour lui le nec plus ullrà.
SOPHIE. — Vous dites, madame?
LES TROMPETTES. 14i
MADAME piTois. — Vous PC savez pas ce que j'entends par là ?
SOPHIE. — Non, madame.
MADAME PiTois. — Que vouIcz-vous que je vous dise ! je n'en sais trop rien moi-même ; il y a comme ça une foule de mots dont on se sert, parce que ça se trouve sous la main, on ne sait pas trop pourquoi... C'est comme si je vous disais... enfin... que mon mari s'imagine que de voir Napoléon avocat, c'est... ma foi, le nec plus ultra. Tu conçois.
SOPHIE. — Oui, madame, à présent.
MADAME PiTois. — Voîlà cc quc nous entendons par ie nec plus ullrà. Pour moi, qui, en cela, ne suis pas tout à' fait de son avis, je crois que, pour mon fils, c'est tout bonnement avoir ce qu'on appelle le pied dans l'élrier, et pas autre chose : la suite nous prouvera lequel de nous deux a raison. A entendre M. Pitois, son garçon n'a plus qu'à ouvrir la bouche, les alouettes vont lui tomber toutes rôties. Non, mais c'est que tu ne le connais pas encore comme moi. Quand une fois son amourpropre est stimulé, il va, 11 va... plus moyen de l'arrêter : une corneille qui abat des noix ! Il a toujours été comme ça ; et rappelle -toi, au surplus, ce que je vas te dire.
SOPHIE. — Oui, madame.
MADAME piTois. — Si NapoIéoH afrivc jamais
à être décoré, député, commissaire de police, pair de France ou autrement, la moindre chose, enûu, tu verras si je te mens, à dater de ce jour-là, il faudra faire enfermer mon mari : le pauvre cher homme en deviendra fou, mais fou à lier! rien n'est plus certain ; j'en mettrais ma main au feu.
SOPHIE. — Vraiment?
MADAME piTois. — D'autaul que c'est dans les avocats que tout se prend aujourd'hui; sans ça, est-ce que nous aurions jamais pensé, son père et mot, à cette partie-ià? Fi donc! avec leurs grandes vilaines robes toutes noires ! De la vie, nous n'aurions eu cette idée-là ; nous l'avons fait, parce que ça s'est trouvé comme ça ; car, si aussi bien Tempereur avait vécu, notre intention était de le mettre à l'École polytechnique, dans les hôpitaux, ou bien encore dans les vivres. Dans ce temps-là, les parents pouvaient choisir, ce n'était pas comme à au jour d'aujourd'hui. £n admettant même que nous n'eussions pas réussi à l'École polytechnique, ce qui a toujours été assez difficile, nous nous serions vite retournés d'un autre côté, et, certes, ce ne sont pas les protections qui nous auraient jamais ilianqué.
SOPHIE. — Ça, je le crois bien.
MADAME PiTois. — D'abord, mon frère à mol, mon frère aîné, Célestin, l'oncle de mon fils, par
conséquent, qui était dans les vivres, n'aurait pas regardé à deux fois de le prendre avec lui. Il était dans les vivres-viandes, à l'armée d'Espagne, mon frère aîné; il y a même Tait sa pelote. Nous avions encore Antoine, mon cadet, Cadichon que nous l'appelions; ce pauvre Cadlciion! il est mort d'un coup de sang en mettant sa culotte. Il était dans les vivreS'bois,Csii\ichon.Je l'ai bien pleuré. Et le mari de ma sœur, dont je ne te parle pas, M. Collignon, mon beau-frère à moi, le bras droit de l'empereur, sirugien aux armées, qui vient de mourir, il y a trois mois, à Châtean-Gontier ; tous gens, j'espère, qui se seraient mis en quatre pour leur neveu. Tu vols donc bien, d'après cela, que nous n'étions pas encore par trop embarrassés.
SOPHIE. — Ohî ça, non, par exemple, que vous ne l'auriez pas été !
MADAME piTois, Cherchant à voir ce que ren~ ferme un papier sur lequel se promènent ses deux mains depuis un bon quart d'heure. — Qu'ya-t-II donc là dedans?
SOPHIE. — Dans ce papier-lù?
MADAME PITOIS. — Ouî.
SOPHIE. — Ça, c'est mon foie de veau.
MADAME PITOIS. — Est-il bien frais?
SOPHIE. — Dame, il l'était ce matin, en revenant de la boucherie.
iU GALERIE d'originaux.
MADAME PIT0I8. — Avcz-vous élé pouF Ics ananas?
SOPHIE. — Oui, madame.
MADAME PIT0I8. — Eh bien?
SOPHIE. — J'ai fait les quatre coins du marché, il n'y en avait point.
MADAME piTois. — Nous uc trouvcrons guère ça que chez les comestibles. Madame Saint-Aubin a dû s'en charger, autant qu'il m'en souvient.
SOPHIE. — Vous savez bien, la cuisinière à la dame que nous avons été hier ensemble?
MADAME piTois. — QuI ça? Frauçolse?
SOPHIE. — Oui, madame, la Bourguignote.
MADAME piTois.— EsL-ce qu'on Ta mise à la porte?
SOPHIE. — Non, madame; je voulais vous dire que je l'ai rencontrée au marché.
MADAME piTois. — Lc savait-clle?
SOPHIE. — J'y ai appris.
MADAME PiTOTs. ^ Ça a-t-il eu l'air de lui faire plaisir?
SOPHIE. — Oh ! ça, oui, par exemple.
MADAME piTois. •— J'ai biCH vu tout de suite que je disais une sottise en vous demandant si c'était qu'on l'eût mise à la porte.
SOPHIE. — C'est ce que je me suis dit aussi.
MADAME piTois. — Ccttc fillo cst un excellent sujet.
80PHIB. — Elle m'a dit que sa dame en serait bien aise.
MADAME piTois. — Ça, je le crois. Es-lu passée chez madame Saint-Aubin ?
SOPHIE. — Oui, madame.
MADAME P1T018. — Que tVl-elle répondu?
SOPHIE. — Elle n'était pas levée.
MADAME PIT0I8. •— Et cbez madame Bibochet?
SOPHIE. — La cuisinière m'a dit qu'elle était partie d'hier au soir pour la campagne, chez sa maman, avec sa petite demoiselle.
MADAME piTois. — Commc ça, nous ne l'aurons pas demain?
SOPHIE. — C'est à croire, elle y reste un mois.
MADAME piTois. — Gommc c'est agréable! Moi qui comptais sur elle. Il faut toujours qu'elle soit en l'air, celle-là ; elle serait bien avec mon mari. Et les Fenouillot, tu ne les as pas vus?
SOPHIE. — Pardon, madame; j'ai vu madame Fenouillot, la mère ; la bonne était sortie, c'est elle qui m'a ouvert, fille m'a dit de vous dire que peut-être bien qu'elle viendrait déjeuner avec vous; mais que, pour sûr, la journée ne se passerait pas sans qu'elle vienne vous voir.
MADAME PiTois. — Cette bonne mame Fenouillot ! Elle a toujours bien aimé Napoléon ; il est
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vrai qu'elle l'a vu si petit! c'est elle qui l'a reçu. Pauvre enfant! A propos, sais-tu s'il est levé?
SOPHIE. — Je ne vous dirai pas, vu qu'il était sept heures quand j'ai parti.
MADAME piTois. — Il scrait bien possible qu'il fût encore au lit. Tous ces dîners de camarades, je ne tes aime pas, je n'ai jamais pu les souffrir : ça n'en finit pas, ça vous mène à des je ne sais quelle heure. Je ne dis trop rien, pour ne pas paraître ridicule, mais je n'en pense pas moins. D'ailleurs, ce régime de parties ne lui convient guère, à mon fils; il n'est pas fort.
SOPHIE. — Comment voulez-vous donc qu'il soye? Un colosse ! Il ren forcit tous les jours.
MADAME piTois. — Cc n'csl pas une raison, chère amie, ce n'en est pas une ; on a vu fiier des colosses au moment où l'on s'y attendait le moins. C'est comme mon mari; certainement, en voyant passer M. Pitois dans la rue, tout le monde se dira : « En voilà un payeur d'arrérages! » C'est que pas du tout, moins que rien. Mais, pour en revenir à mon avocat, il n'a qu'à faire après tout comme son i^ère, se coucher de meilleure heure et se lever plus matin, il ne s'en portera que mieux.
SOPHIE. — Ça ne ferait peut-être pas son compte, à lui.
MADAME piTois. — Après ça, moi, ce que je l'en
dis el rien, c'est approclianl la même chose, il n'en fera jamais qu'à sa tête; c'est bien aussi pour cela que, si j'avais eu à choisir, j'aurais préféré avoir une demoiselle, parce que, vois-lu, Sophie, quand je ne le sais pas rentré, je ne suis pas tranquille; c'est plus fort que moi, je crois toujours qu'on va me le ramener sur un brancard. Je ne suis pas comme M. Pitois, qui sans cesse me rabâche la même chose : « Mon Dieu, Adélaïde (c'est mon nom de jeune personne), que diable (c'est son mot) ! que diable ! après tout, ton lils est un garçon, laisse-le aller son petit bonliomme de chemin. Qu'est-ce que ça peut nous faire qu'il fasse ce qu'il voudra, pourvu qu'il nous revienne avec ses deux oreilles. » Malheureusement, ce n'est jamais aux oreilles qu'on s'en prend, et il y a tant de choses à craindre dans Paris pour un jeune homme ! Après tout, la confiance ne se commande pas, on n'est pas mère pour rien.
SOPHIE. — Faul-il débarrasser la table?
MADAME PITOIS. — Je crols bien, el tout de suite encore; enlève-moi tout ça; s'il m'arrivait quelqu'un , je serais désespérée que l'on me surprît dans un fouillis pareil... Je m'en vas passer une robe. Ne tarde pas à revenir, n'est-ce pas?
SOPHIE. — Non, madame.
MADAME piTois, sc regardant dans une glace.
148 GALERIE D'OAIGINAUX.
— Comme Je sois faite! ma robe n'est seulement pas agrafée ; Jusqu'à mon bonnet qui ne me tient pas sur la tête ! Je sois toute nue. {Elle sort.)