PITOIS, GUICHARD
GUICHARD. —- Elle a l'air fort à son aise, cette demoiselle; elle mange dans la main.
PITOIS. — Elle a de l'esprit comme un démon, nous l'uimons beaucoup. Mais ne reste donc pas ainsi planté devant celle croisée, comme un lerme.
GUICHARD. — Si j'élais certain que ta femme ne vînt pas bientôt...
piTois. — Voyons, prends une chaise, fais comme chez loi. Donne-moi ton parapluie.
GUICHARD. — Non, vraiment, Pitois, tu n'es pas raisonnable...
PITOIS. — Pose là ton chapeau.
GUICHARD. — J'ai huit heures moins un quart.
PITOIS. — Tu avances. Elle sera si contente de
te revoir, madame PUois! si heureuse! elle va rire comme une folle.
guichàrd. — 11 paraît qu'elle est toujours fort gaie?
piTois. — Toujours, mon pauvre ami, toujours excellente. Tu nous trouveras ce que nous étions autrefois, toujours les mêmes ; la fortune ne nous a pas changés ; nous revoyons toujours avec plaisir nos anciennes connaissances.
GuicHARB. — Vous ne les voyez pas souvent?
piTois. — Pas autant que nous le voudrions, c'est vrai. Que diable! il faut bien aussi faire un peu la part des circonstances. Nous avons chacun nos aiïaires. Ce Paris est si grand ! on y est si occupé ! les journées y sont si courtes ! soyez seulement quinze jours sans vous voir, impossible de vous retrouver. C'est là ce qui nous est arrivé, mon pauvre Guicbard ; lu n'es plus venu, nous avons été des siècles sans entendre parler les uns des autres.
GUICHARD. — Décidément, je préfère revenir.
pjTois. — Tu ne t'en iras pas, ou nous nous brouillerons à jamais.
GUICHARD. — Non, vraiment, Pitois...
piTois. — Ce n'est pas un quart d'heure de plus ou de moins...
GcicHARD. — Si fait, en administration...
piTois. — Allons donc, tu ne me feras jamais croire ça. Je ne sais plus ce que je voulais te dire... m'y voilà. Tu as dû, néanmoins, être bien étonné lorsque je l'ai appris le cbemin qu'avait fait mon (ils ?
GUicHARD. — Je t'avouerai que non-seulement j'ei> suis enchanté, mais qu'encore je le trouve dans une très -jolie position.
piTois. — Dis donc superbe! tu es bon là, avec ta jolie position ; dis donc magnifique !
GDicHARD. — C'est commc tu voudras.
piTois. — A son âge surtout! mais c'est la plus belle passe dans laquelle se soit jamais trouvé un jeune homme. Vois donc un peu quel avenir va se dérouler devant lui, quelle brillante carrière il va parcourir! Avocat!
GUICHARD. — Le voilà parti.
piTois. — Fils unique ! de la fortune ÎJine éducation admirable î II faut dire aussi que sa mère et mol n'avons reculé devant aucun sacrifice : nous n'avons pas ça (il appuie Vongle du pouce sur V extrémité de la mâchoire supérieure et le retire aussitôt) à nous reprocher.
GUICHARD. — Je le sais, mon ami, je le sais ; tu m'as déjà fait l'honneur de me le dire.
piTois. — Tu as raison, Guicliard, je ne fais là que te répéter ce que tu sais déjà. Pardonne à ton vieil ami; mets-toi un instant à sa place. C'est un
besoin pour lui de faire part à quelqu'un de son bonheur; son cœur est plein, vois-tu, il déborde! Le Tait est que, depuis quatre heures que je suis levé, si je n'ai pas été dans vingt maisons, au moins, je n'en ai visité aucune.
GuicHARD. — Tu n'as pas dû rencontrer grand monde à celle heure-là ?
piTois. — Pas un chat. Tous au lit, les paresseux ! Tu me croiras si tu veux; mais, depuis hier, il m'a élé de toule impossibilité de rester cinq minutes en place. Je suis sûr que, de toute la nuit, je n'ai pas fermé l'œil. J'ai les nerfs dans une agitation horrible. Je ne pourrais pas, je suis sûr, tenir une plume sur ma tête ; c'est au point que ce matin, en faisant mes courses, j'avais ôté mon chapeau ; il pesait cent vingt livres. Et, lorsque je t'ai rencontré, je croyais l'avoir encore à la main : je venais de le perdre; pBS moyen de me rappeler où je l'ai laissé !
GUICHARD. — Si tu prenais un bain.
piTois. — Ah bien, oui, j'ai bien le temps.
GUICHARD. — Ça ne te ferait peut-être pas de mal : un bain calme; un bain ou des sangsues.
piTois. — Après tout , je ne fais là que ce que ferait tout autre père à ma place. Quel est celui qui, comme moi, ne se trouverait à l'apogée du bonheur s'il possédait un fils comme celui-là?
Quand je viens à passer en revue toutes ses connaissances, je ne sais en vérité, si je dors ou si je suis éveillé. Tout ce qu'il y a de mieux dans Paris, les premières malsons ! El ça, je me l'explique parfaitement. Il est si doux, si bon, si prévenant, que c'est à qui nous l'arrachera ; aussi sommes-nous des journées entières sans le voir, et cela n'est pas étonnant, un avocat!
GuicHARD. 7— Il mcsemble, cependant...
piTois. — Cela ne doit pas du tout te sembler étonnant, mon ami, et je vais t'en donner une preuve.
GUICHARD. — Je le veux bien, mais dépêche-toi.
piTois. — Hier, ma femme et moi, nous aurions désiré l'avoir à diner; il venait d'être reçu avocat à la cour royale de Paris; tu conçois, on aime, ces jours-là, à se trouver en famille; nous n'avons que lui d'enfant, ça nous aurait vraiment fait plaisir.
GUICHARD. — A-t-ll daigné accepter ?
piTois. — Nous nous sommes bien gardés de lui en faire seulement la proposition.
GUICHARD. — Vous ne pouvez pas facilement l'approcher.
piTois. — Ce n'est pas ça ; mais il lui eût été de toute impossibilité de s*y rendre; tu juges, il avait peut-être cent invitations pour une.
i56 GALERIE D'ORIGINAUX.
GuiGHARD. — Oh ! alors, je comprends que sa famille...
piTois. — Enfin , c'est à ne pas croire : nous avons rassemblé pour demain une trenlalne de personnes environ , nous voudrions organiser une espèce do petite fête à l'occasion de l'iieureux événement qui vient de lui arriver; eh bien , nous en sommes encore à savoir si nous aurons le bonheur de le posséder; sa mère l'espère, je n'y compte pas.
GcicHARD , tirant sa montre. — Neuf heures moins un quart, Pilois.
piTois. — Tu dois voir, d'après cela, que, si, dès à présent, il est déjà tant aimé, que sera-ce donc, quand une fois il sera en position d'obliger tout le monde! Aussi, mon pauvre Guichard, tu peux être bien tranquille, les amis de sou père ne seront pas oubliés.
GUICHARD. — J'en suis bien persuadé, mais je l'en remercie.
PIT018. — Toi, mon vieux camarade?
GUICHARD. — Qu'il n'use pas son crédit, je n'ai besoin de rien.
piTois. — Tu as beau dire, nous n'en ferons pas moins notre devoir. Comme je le disais, le voilà en passe d'occuper les premiers emplois; d'un moment à l'autre, n'est-il pas à la veille de faire un très-beau mariage ?
LES TROMPETTES. iS7
GUiGHÀRD. — Ah ! oui-da !
piTois. — Ce n'est encore qu'une supposition , mais- enfin cela peut arriver. 11 y a déjà longtemps, n'est-ce pas, que tu ne l'as vu ?
GUIGHARD. ■— Mais OUI, une douzaine d'années environ.
piTois. — Tu ne le reconnaîtrais pas; il est changé, c'est une chose extraordinaire! Figure-toi, d'abord, la tête de plus que moi.
61JIGHA.RD. — En vérité ?
piTois. — El gros à proportion.
GDiGHARD. — Ce doit être un hlen bel homme.
piTois. — Admirable, mon pauvre ami, admirable ! Tu as rarement vu un plus beau député.
GUIGHARD. — Est-ce quc déjà...? Pardon, mon ami, si je me permets...
piTOis. — On ne sait pas ce qui peut arriver; pourtant, je t'avouerai... ceci doit rester entre nous, Guichard...
GUIGHARD. — J'entends bien. Ahî il est question...? Je t'en Tais mon compliment; et dans quel département?
piTois.— Tu n'y penses pas ! comment voudraistu qu'à son âge...?
GUiGHARD. —Je ne sais pas, moi! avec toi, les événements se succèdent d'une manière si rapide, que déjà je le voyais à la Chambre.
piTois. — Tu n'y es pas du loul ; je voulais seulement te dire, mon pauvre ami, au sujet de la députation, que souvent j'y avais pensé.
GUTCHARD. — PoUF lOi?
piTois. — Pour Napoléon.
GuiGHARD. — J'y suis à présent : continue. Eli bien?
piTois. — Cela ne peut lui manquer : vois après cela tous nos gens en place ; tous n'ont-ils pas commencé par être de petits avocats, puis députés? et, une rois à la Clianxbre, à i'aide de quelques petites concessions , de certaines complaisances , il n'y a plus que la main, tu le sais, pour devenir préret, receveur général, pair de France, ministre, tout ce que vous voulez, et je te prie de croire que mon garçon n'est pas plus bête que tout ce monde-là.
GUIGHARD. — Je ne dis pas le contraire; mais pardon, mon ami, si je t'interromps encore...
piTois. — Tu ne m'as pas compris?
GUicHARn. — Si fait, parfaitement : mais il commence à se Taire tard... et je craindrais...
PIT0T9. — Dis-moi , Guichard , tu m'y fais penser, tu pourrais me rendre un service.
GUICHARD. — Moi! et lequel? Ah çà! tu plaisantes, n'est-ce pas?
piTois. — Du tout; un très-grand service, parole d'honneur.
GriGHÀRD. — Songe donc un peu , mon cher, que de ma vie je n'ai eu l'ombre de crédit.
piTois. — Ce n'est point une raison.
GuicHARD. — Si encore lu me disais de quelle nature serait ce service, ce qu'il faut faire, ce dont il s'agit; tu es là à rouler de gros yeux...
piTois. — Es-tu bien vu dans ton bureau?
GDicHARD. — Je le crois.
piTois. — Je te demande si tu es bien avec tout le monde?
GCTCHARD. — Je 06 croîs être mal avec personne.
piTois. —Dans vos administrations, vous devez nécessairement avoir affaire à beaucoup de monde?
GUICHARD. — Oui, sansMoute; mais où veux-tu en venir?
piTois.— Tu vas le savoir. Si, de temps en temps, sans pour cela avoir l'air d'y mettre la moindre intention, tu glissais adroitement, et comme par basard, un petit mot au sujet de mon fils, je crois que cela ne ferait pas mal ; qu'en dis-tu?
GUICHARD. — Je n'y suis pas du tout.
piTois. — C'est que lu y mets de la mauvaise volonté.
GUICHARD. — Pas le moins du monde , je t'assure.
piTois. — Rien de plus simple. Prêle-moi, je t'en prie, toute ton attention. Tu amènerais, par
exemple, la conversalioii sur la supériorité bien et dûment établie du barreau français , — je te dis ça en gros, — ce qui t'amène tout naturellement à faire l'éloge d'un jeune bomme dont tu as entendu dire ie plus grand bien, de M. Napoléon Pitois, sans pour cela ie nommer, un jeune avocat, ardent, impétueux, i'espoir et l'avenir de la cour royale de Paris! une organisation à part, un de ces êtres privilégiés, de ces météores qui apparaissent de loin en loin pour éclairer leur siècle! je ne sais pas, moi; tout ce que tu voudras; voilà seulement le canevas, c'est à toi maintenante brodor là-dessus. Tu n'es pas maladroit, vois à m'arranger tout ça pour ie mieux ; ce n'est pas à moi, son père, qu'il convient de faire son éloge.
GuicHARD. — Tu t'en acquittes pourtant assez joliment. Écoute, Pitois.
PITOIS. — Mon ami?
GUICHARD. — Permets-moi une observation, une seule.
PITOIS. — Il parait que je ne me suis pas encore bien expliqué.
GUICHARD. — Si fait, parfaitement; mon observation n'en subsiste pas moins. Comment veux-tu que les gi^ns auxquels je ferai l'éloge de ton fils puissent jamais deviner de qui je veux parler si je ne ie leur nomme pas?
piTOis. — Coramenl?
GcicHÀRD. — Oui; ne ni'as*tu pas dil de ne pas le leur nommer?
piTois. ~ Cela ne me regarde plus, c'est maintenant ton affaire...
6€icHARD. — Décidément, mon cher ami, ta n'y es plus, tu bats la campagne; tu viens là me charger d'une commission...
piTois. — Craindrais-lu, Guichard, que le servicç que je réclame de ton amitié ne.rût de nature à lecomprometlre?
GUICHARD. — Je ne dis pas, quoique souvent en administration on ait vu des choses si singulières...
piTois.— Ehî que diable! mon cher, cela se rencontre tous les jours ! ne voyons-nous pas à chaque instant, afDchés à chaque coin de rue, de carrefour, dans les carés, dans tous les journaux cnûn , des individus qui viennent de je ne sais où , et dont les noms finissent, à la longue, par nous devenir aussi familiers que s'ils étaient nos amis ou nos parents? C'est l'histoire du Paraguay-Roux, des coIs-Oudinot, et de je ne sais quelles inventions merveilleuses encore, qui ont valu à leurs auteurs des cent cinquante ù trois cent mille livres de rente.
GUICHARD. — Je ne dis pas non; mais peut-être aussi MM. Paraguay et Oudinol...
piTois. — De deux choses l'une : le veux-tu ou ne le veux-tu pas?
GvicHARD. — Je me trouve bien embarrassé.
piTois. — C'est oui ou non.
GLicHARD. — Tu voudrais doRC quc jc fisse...?
piTOis. — Ce que nous appelons l'article.
GuicHARD. — Je crois que J'y suis; n'est-ce pas aussi ce que Ton appelle sonner la trompette?
piTois. — Si tu l'aimes mieux ; eh bien?
GVICHARD. — Je t'avouerai franchement que jc suis un peu neuf dans celle partie-là, et je craindrais forl de Taire quelque sottise, quelque lourde gaucherie; écoute, Pitois, jc me connais.
piTois. — Ainsi, tu me refuses ?
GUICHARD. — Non, mon ami, je ne te refuse pas, bien loin de là ! tu es à me pousser l'épée dans les reins ; donne-moi le temps de respirer...
PITOIS. — Il me semble pourtant entendre ce que' parler veut dire.
GUICHARD. — Je ne te refuse pas. Je ne désire rien tant, au contraire, que de pouvoir t'être agréable; mais c'est qu'en vérité , avec la meilleure volonté du monde, ce que tu proposes ne me parait pas praticable.
piTois. — N'en parlons plus.
GUICHARD. — Tu ne veux pas m'entendre.
piTois. — Qu'il n'en soit plus question. Vrai-
ment, mon pauvre Guicbard, je suis forcé d'en convenir, tu as été et tu seras toujours...
Gi'iGHARD. — Un pauvre homme, n'est-ce pas?
piTois. — Ai-je tort? De la vie tu n'as voulu faire comme tout le monde ; j'ai eu beau le corner aux oreilles : « Mais remue-loi donc, sors doue une fois de ta coquille, prends donc un parti! » tout comme si je n'eusse rien fait. Non, tu as mieux aimé rester dans ton coin comme un loup. Qu'en est-il résulté? que tous tes camarades t'ont passé sur le corps; et c'est bien fait, tu n'as eu là que le prix de tes œuvres.
GtiGHiRD. — Que ne prends-tu un bâton pour me prouver que j'ai eu tort?
piTois. — Non, mais c'est la vérité. Tu te figures, mon pauvre garçon, que l'on va venir te trouver! Je t'en moque! Crois-tu donc bonnement que, si ma femme et moi ne nous étions pas donné autant de mal, que si nous n'avions pas remué ciel et terre, nous serions où nous en sommes? Car, enfin, nous ne faisons pas les fiers, nous avons commencé comme toi, comme tant d'autres; nous n'avions pas le premier sou, et nous voilà, grâce au ciel, à l'heure qu'il est, fort au-dessus de nos alTaires; ce qui ne nous a pas empêchés de donner à notre fils une éducation royale, qui aujourd'hui
164 GALERIE D'OHIGINAUX.
le mcl ù même de s'élever aux premières dignilés de TÉlal.
6uiGHi.RD.~Je le lui soubaile de tout mon cœur.
piTois. — Je ne dis pas que cela lui arrive... demain, par exemple.
GcicHARD. — Je le crois aussi.
piTois. — l^lais plus lard, dans trois ou quatre ans, toul au plus peut-être : ce n'est pas la peine d'en parler. Je te vois venir : tu diras à cela ce que disent de nous bien des gens...
GuicHARD. -— Je ne dirai rien.
piTois. — « Ces Pitois ont bien du bonbeur ! » Nous en avons eu, c'est vrai, je n'en disconviens pas ; mais toujours est-ii qu'il ne nous est pas tombé du ciel, ce bonbeur, qu'il nous a Tullu l'aller cherclier; et, pour le trouver, nous nous sommes donné terriblement de mal, ma pauvre femme cl mol, terriblement est le mot!
GcicHARD. — Tu es là à suer sang et eau, cl pourquoi, je te le demande, dans quel but?
piTors, se montant par degrés. — La belle chose que vos administrations ! l'admirable perspective! Si vous avez le malheur de déplaire à celui-ci, supprimé ! Votre place convient-elle à celui-là, le frère, le beau-frère, le cousin de je ne sais qui, supprimé! Mais ce doit être un supplice, un tourment de tous les jours, de tous les instauts, de
toutes les minutes, un purgatoire, un enfer t Tiens, \ois-tu bien, Guichard, si aujourd'hui pour demain, ceci n'est encore qu'une supposition...
GUICHARD. —Gomme le mariage de tantôt?
piTois. — Mon fils serait à la veille d'être nommé... secrétaire général d'un ministère, que je n'en voudrais pas.
GciGHARD. — Tu aurais peut-être tort.
piTois , appuyant sur les premières syllabes, — Je... n'en... voudrais pas, je te le jure sur l'honneur, sur ce que j'ai de plus cher au monde. Qu'estce, au bout du compte , qu'un secrétaire général ? qu'est-ce que cela signifie? où cela mène-t-il? {Saisissant avec force le bras de son ami,) Tu me connais, Guichard?
GUICHARD, faisant la grimace, — Très -bien; mais, prends garde, tu vas me briser le bras.
piTois. — Tu sais si j'aime Napoléon? (// le pousse loin de lui en lui lâchant le bras,)
GUICHARD, avec humeur, — Oui, oui, cent fois oui... Est-ce une raison pour m'estropier ?
piTois, d^un ton solennel,— Eh bien, aussi vrai que je m'appelle Pitois, de mon nom, vois-tu...
GUICHARD, se frottant le bras, — Je suis sûr que j'en porte la marque.
piTois. — Aussi vrai que je m'appelle Pitois de mon nom...
GuiGHARD. — J'entends bien, Pitois de ton nom.
piTOis. — Si de sa vie mon fils acceptait jamais une place, une dignité, n'importe quoi, qui ne fût pas en harmonie avec mes principes, ce serait bientôt fait.
GUicBARD. — Et que ferais-tu ?
PITOIS.— Ce que je ferais? (/^es deiix yeux braqués sur Guichard,) Ce que je ferais? Tu me le demandes !
GuiciARD. — Il me semble qu'il n'y a pas là d'indiscrétion.
PITOIS. — Tu ne sais donc pas ce dont je suis capable?
GUIGHARD, effrayé.-— }!in[s tu me fais trembler, Dieu me pardonne; tu es atroce! (Il se lève et se place derrière sa chaise.)
PITOIS.— Tu vas le savoir. J'ai de l'énergie, mol, une grande force de volonté, vois-tu. — Eh bien, si mon fils se roidissalt jamais contre mes volon7 tés, je le mettrais sous mes pieds. ( Guichard recule toujours et ^ à la fin de la phrase, il se trouve à Vextrémité de la salle,) Je ne le reverrais de ma vie; je planterais là femme, enfant, maison, tout le bataclan; je m'expatrierais s'il le fallait; voilà ce que je ferais!
GUIGHARD , à partf dans le coin de Vappartement, — Décidément, il est fou.
piTois. — JMrais au bout du monde, en Amérique, aux Élals-Unls, n'importe où... {En prononçant les derniers mots y ses forces épuisées ^abandonnent : il tombe la tête à la renverse sur le dossier de sa chaise; une sueur froide inonde son front et se répand sur son Disage; ses paupières se ferment à la clarté du jour,)
guighàrd, éperdu, courant d'un bout à l'autre de la salle. •— Oli ! mon Dieu ! que faire? que devenir ? Et pas une maUieureuse goutte d'eau ! Si j'appelle à mon secours, sa pauvre femme va être aux abois... Pilois t... Et l'heure de mon bureau!... Pitois!... Je ne me suis jamais trouvé à pareille fêle... {En furetant de tous côtés, il parvient à découvrir une carafe.) Dieu soit loué! Attends, attends, mon ami. (// tance Veau de la carafe à la figure de Pitois.) Ma foi, j'en suis bien fâché; advienne que pourra. {S'approchant de son ami.) Eh bien ?
PITOIS, enlf ouvrant la paupière et d'une voix éteinte. — Merci, Guichard, bien obligé.
GcicHÀRD. — Comment te trouves-tu?
PITOIS. — Merci, pauvre ami, beaucoup mieux.
GUICHARD.— Ton col uc scrait-il pas trop serré?
PITOIS. — Non, mon ami.
GuicBARD. — Pourquoi aussi t'aller mettre dans des états pareils?
piTois, revenant peu à peu de sa faiblesse. — Je ne t'en veux pas, pauvre ami.
GuicHARD. — Je le crois.
piTois. — C'est bien un peu la faute.
GcicHARD. — Par exemple !
piTOis. — Tu es cause de la sottise que je viens de Taire.
GUICHARD. — Allons doHC î
piTois. — Tu es là depuis deux heures à me tenir tête.
GUICHARD. — Mol?... Mais dis donc plutôt, au contraire, que, si j'ai un tort à me reprocher, c'est de ne pas l'avoir fait. M'as-tu seulement donné le temps de placer un mot, un seul?
piTois. — Ne vas-tu pas t'emporter à ton tour?
GUICHARD. — Non , mais c'est que tu n'as pas non plus le sens commun, passe-moi l'expression.
piTois. — Calme-loi, Guichard , je t'en prie; ta m'entres dans les oreilles.
GUICHARD. — Il me semblait pourtant l'avoir donné d'assez grandes preuves de patience!
piTois. — Je l'en remercie. Voyons..., donnemoi la main... Je me sens beaucoup mieux.
GUICHARD. — Je n'ai besoin de rien, je n'ai de ma vie rien demandé à personne, Dieu merci !
piTois. — Il ne s'agit pas de cela ; te voilà à cent lieues de la question... Je t'ai demandé la main.
GuiGHARD, lui dounant la main. — Qu'à cela ne tienne.
piTois. — A la bonne heure.
GuicHARD. ^ Si j'étais en étal de rendre service, personne au monde...
piTOis. — Encore?
GUICHARD. — Comme tu n'es pas plus que moi en état de déjeuner...
piTois. — Que veux-tu faire?
GUICHARD, gagnant la porte, — Te demander la permission...
piTois. — Un moment, Guicbard, que diable!
GUICHARD, même jeu. — Impossible, cher ami; et l'heure de mon bureau ! Bien le bonjour.
piTois. — Où vas-tu?
GUICHARD. — Tu voudras bien être mon interprète auprès de madame Pitois. (// saisit le bouton de la porte, qui s* ouvre précipitamment.)