SCÈNE VI
PITOIS, SOPHIE, toujours sur sa Chaise, les bras croisés, les jambes allongées.
PITOIS. — Il faut convenir, Sophie, que vous êtes encore bien de votre village.
SOPHIE. — Comment ça ?
PITOIS. — Aller faire une semblable sottise!
SOPHIE. — Est-ce que je savais, moi?
PITOIS. — Heureusement encore que c'est tombé sur celui-là, un ancien camarade à moi, un pauvre diable! ça ne tire pas à conséquence; mais jugez
un peu, si pareille chose Tût arrivée à quelqu'un pour mon fils.
SOPHIE. — Eh bien?
piTois. — Eh bien, quoi?
SOPHIE. — Je ne l'aurais pas fait; est-ce que je ne connais pas mon monde !
piTois. — A la bonne heure; mais ce n'est malheureusement pas la première fois que cela vous arrive, chérie amie.
SOPHIE, les yeux en Pair, — Ah! mon Dieu!
mon Dieu !
piTois. — Quoi? que signifie celle exclamation? Ce que je dis n'est peut-être pas vrai? Que veulent dire ces mouvements d'épaules-là ?
SOPHIE. — Rien.
piTois. — Mais si fait ; ne vas-tu pas bouder, à présent, parce que je me suis permis une petite observation ; si l'on ne peut plus rien dire, alors c'est différent, je ne dirai plus rien.
SOPHIE. —Je crois bien, vous êtes toujours à me brusquer; vous ne pensez jamais qu'à me gronder.
piTois. — Je ne t'ai grondée ni brusquée; il ne faut pas dire ça. Nous avons une bien mauvaise tête, ma chère amie; il faut en convenir.
SOPHIE. — C'est pas ma faute; on ne se refait pas. La vôtre est peut-être bonne aussi?
PIT0I8. •— Voyons , je n'aime pas les bouderies; voyons, faisons la paix; il n'y a pas dans tout cela de quoi Touetler un chai. Eti bien , m'en veut-on toujours?
SOPHIE.— Non ; mais c'est que c'est vrai, comme si vous n'en faisiez pas vous-même, des bêtises t
piTors. — En voilà assez , n'en parions pas davantage; qu'il n'en soit plus question, mauvais sujet.
SOPHIE. — Qu'est-ce que vous avez donc encore fait, que vous voilà tout mouillé?
PIT0I8. —Tu trouvés?
SOPHIE. — On vous a donc jeté un seau à la flgure?
piTois. *— Ce n'est rien : j'ai voulu boire un verre d'eau rougie, je me le suis versé sur mon gilet.
SOPHIE.— Vous ne pouvez pas rester comme ça.
piTOis. — Tu crois?
SOPHIE. — Parbleu î il faut vous changer. Je vas vous donner une cravate et un gilet. {Elle sort,)
piTOTs. — Là, dans ma chambre, à côté, tu trouveras tout cela. {Otant son habit.) Tu m'apporteras en même temps mon petit miroir.
SOPHIE , dans la pièce voisine, — Le petit miroir de votre nécessaire ?
piTois. — Oui, clière amie. Je n'y pensais plus, moi; ce bêta de Guichard m'a vraiment inondé. {Visitant les effets qu'il vient de quitter,) Ali !... ah t... abî... dans quel état il m'a mis! Tout trempé î c'est à tordre.
SOPHIE , rentrant, — Tenez , tout ce que vous m'avez demandé. Grognerez- vous encore après moi?
piTois. — Pose tout cela sur la cbaise. Bien obligé. Dis-moi, Sopbie?
SOPHIE. — Qu'est-ce qu'il y a encore?
piTois. — Est-il levé, Napoléon ?
SOPHIE. — J'en sais rien ; madame a défendu aux bonnes d'aller dans sa chambre.
piTois. — Elle n'a peut-être pas tort.
SOPHIE. •— Vous croyez que tout le monde est comme vous?
piTois. — Bon ! une pierre dans mon jardin.
SOPHIE. — C'est vrai, ça : vous dites toujours des choses qui n'ont ni queue ni tête.
piTois. — Il y a cent à parier que le coquin n'est pas rentré.
SOPHIE. — Ça lui arrive plus souvent qu'à son tour.
piTois. — N'en dis rien toujours à sa mère.
SOPHIE. — N'y a pas de danger.
piTois. -— Dame, après tout, faut bien que jeu-
nesse se passe ; et tant qu'il nous reviendra avec ses deux oreilies...
SOPHIE. — El votre cravate, est-ce que vous n'allez pas la mettre aujourd'hui ?
piTois. — Tu as raison, je n'y pensais plus. Saistu que tu me donnes des distractions?
SOPHIE. — C'est bon, c'est bon ; dépêchez-vous, que madame va arriver, pas de bêtises.
piTois. — Comment t ce drôle de Napoléon se permettrait...?
SOPHIE.— Qu'est-ce que vous voulez! bon chien chasse de race.
piTois. — C'est une personnalité, ça, friponne! (// lui prend la taille,)
SOPHIE, se débattant. ■— Laissez-moi , voyons , pas de bêtises! laissez-moi, ou je jette vot' faux toupet par terre.
piTois. — Tu as toujours de bonnes grosses joues, ma commère.
SOPHIE. — Voulez-vous vous taire, gros polisson! voulez-vous bien vous taire! Non, vraiment... Tenez , voyez-vous , j'en étais sûre... Madame qui vient, je l'entends... Vous voilà bien avancé, n'est-ce pas? Hum ! vieux scélérat, va !