SCÈNE X
MADAME PÎTOIS, SOPHIE.
MADAME PITOIS. — OÙ éHéz-vous doiic passéc? Je vous cherche partout!
SOPHIE. — j'étais en bas.
MADAME PiTOis. — Où ça , Cil bas? chcz le portier?
SOPHIE. — Oui, madame.
MADAME PITOIS. — Jc 116 VOUS COllÇOiS paS. VoUS
savez combien je déleste que vous alliez dans cette loge; tout comme si je ne disais rien, vous y êtes toujours fourrée.
SOPHIE. — C'est vous qui m'y a envoyée.
MADAME FITOIS. — Moi?
SOPHIE. — Oui, madame.
MADAME PITOIS. — Yoiià qui est fort, par exemple! Et quand donc?
SOPHIE. — Vous m'avez dit vous-même d'aller voir si c'est que M. Napoléon élaii levé.
MADAME PITOIS. — Eh bien, est-ce qu'il couciie chez le portier, à présent?
l.VS TROMPETTES. 183
sopim;. — Non, madiiiiic; iiuiis, puisque vous défeiuloz aux honnes d'aller dans sa cham- Lro...
MADAME PiTois. — Jc HO ci'ois pas èlfC jamais blâmée pour ça.
SOPHIE. —Je ne dis pas; mais il a bien fallu que j'y aille, dans la loge, pour le demander.
HADAMF5 piTois. — Jc sals bien que je n'aurai jamais le dernier mot avec vous; aussi en ai-je pris mon parti. Enfin, tout cela ne me dit pas si mon Jils est levé.
SOPHIE. — Pas encore.
MADAME piTois. — Et quc dil-ou, ciiez le portier, de sa nomination d'avocat à la cour royale de Paris?
SOPHIE. — On est joliment content, allczj madame !
MADAME piTois. — Flattcuse!
SOPHIE. — Oh! oui, madame, bien vrai.
MADAME piTois. — On l'en a donc parlé? Voyons, conte-moi ça ! .le veux tout savoir.
SOPHIE. — Quaiid je suis entrée ciiez eux, il y avait beaucoup de monde: à peine si l'on pouvait s'y retourner.
MADAME piTois. — Je Ic crois, c'est si petit; je ferai changer tout ça. Eli bien?
SOPHIE. — J'ai VII tout de suite de quoi il était
question; car, du plus loin qu'elle m'a vue, la porlicre , elle m'a dit : « Arrivez donc, Sophie! »
MADAME piTois. — C'cst cliarmaut !
SOPHIE. — « Arrivez donc, il est question ici de quelqu'un de chez vous. «
MADAME piTOis. — C'étiiit dcNapolcon?
soriiiE.— «De quelqu'un de chez vous, du jeune homme à madame Pilois... »
MADAME piTois. — Dc mon fils. Bonnes gens!
SOPHIE. — « Du jeune homme à madame, qui vient d'être nommé avocat du roi de la cour de Paris. »
MADAME PiTois. — A la cour royale, c'est bien cela.
SOPHIE. — Elle en avait les larmes aux yeux.
MADAME piTois. — Pauvre fcmmc! Donue-moi mon mouchoir.
SOPHIE. — Là; madame, sur la table, à côté de vous.
MADAME piTOis. — Wcrcl. {Essiiynnttmelarmc.) Ce sont de bonnes gens, ces portiers; ils peuvent être bien sûrs qu'ils mourront avec nous.
SOPHIE. — Monsieur a fait bien des courses ce matin, pas vrai, madame?
MADAME piTois. — Jc crois bicu , depuis quatre heures qu'il est levé.
SOPHIE. — Eli bien, le portier en a peiil-èlre encore plus fait que lui, de courses.
MADAME piTois. — Pauvrc clicr homme! Faismoi penser, ma fille, quand nous descendrons à la cave, à leur monter quelques bouteilles de bon vin. Qu'est-ce que j'ai fait de ma bourse? (Elle retourne ses poches.) Tu n'as pas vu ma bourse?
SOPHIE. — Non , madame.
MADAMK piTois. — La Yoilù... Ticus , lu remettras ceci, de ma part, à leur petit bonhomme pour avoir des gâteaux.
SOPHIE. — Merci bien pour lui, madame.
MADAME piTois. — A propos , tu Hcm'as pas enencore dit quel est ce monsieur qui est venu tantôt?
SOPHIE. — Je ne me rappelle pas son nom ; je l'ai pourtant entendu dire à monsieur; je ne m'en souviens plus.
MADAME piTois. — Qui Ça pcul-il être?
SOPHIE. — Monsieur m'a dit, comme ça, de vous dire que c'était un de vos anciens adorateurs.
MADAME piTois. — Qu'cst-co cncore que cette bêtise-là ! Est-ce que j'ai jamais été adorée ? Il n'en fait jamais d'autres! Avait-il l'air de connaître mon fils, ce monsieur?
SOPHIE. — Oui, madame; ils en ont parlé avec monsieur.
186 GALERIE d'ORIGINAUX.
MADAME piTois. — A-l-il pni'u bien aise de le snvoir avocal à la cour royale de Paris?
SOPHIE. — Oh! oui, madame, bien content!
MADAME piTOis. — Comment était-il? avait-il l'air gêné avec M. Pitois?
SOPHIE. — Pas du tout; monsieur le tutoyait.
MADAME PITOIS. — Et qucllc mine avait-il ?
SOPHIE. — Ma foi, madame, je ne me souviens pas bien; tout ce que je sais, c'est qu'il n'avait pas l'air heureux.
MADAME PITOIS. — Quolquc pnuvre diable, encore, qu'il aura connu autrefois, qui sera vl'Uu pour des secours.
SOPHIE. — Je ne crois pas, madame, car il a une place.
MADAME PITOIS. — OÙ Ça? ''
SOPHIE. — Il ne l'a pas dit, mais c'est un homme de bureau ; monsieur lui a mémo dit : « Qu'est-ce que tu giignes là-bas, mon pauvre...? » Je ne sais plus son nom... « Pas grand'chose, n'est-ce pas?» Il a dit : « Oui. »
MADAME PITOIS. — D'abord, je ne vois pas pourquoi M. Pitois a été lui faire celte question devantvous; il faut toujours qu'il parle à tortelà travers, ce diable d'homme-là; il appelle cela de la franchise : moi, je l'appelle autrement. Comment! vous ne vous souvenez pas de son iiom. à ce monsieur?
SOPHIE. — Si, madame, allendez donc... c'clail un nom comme en nier.
MADAME piTois. — Tavcmier?
SOPHIE. — Non, madame.
MADAME piTois. — Nc scraït-cc pas Pousseur, par hasard?
SOPHIE. — Non, madame... Ali! pardon, je dis que c'était en nier, c'est moi qui se trompe : je voulais dire en arcl.
MADAME piTois. — En arcl ?
SOPHIE. — Oui, madame.
MADA-iE PiTo;s. — Est-ce que ce s^'rait? OJi! non! ça iiVst pas possihle; il se garderait iiicn de jamais remettre les pieds ici, celui-là ; on Ta si bien reçu!
SOPHIE. — jïadame ne trouve pas?
MADAME piTOis. — N'csl-ce pas quelqu'un de Irès-sec?
SOPHIE. — Oui, madame, Irès-maigre.
MADAME piTOîs. — J'y suis, c'cst ça. E.^l-ce que ce serait Guicliard?
SOPHIE. — Oui, madame, c'est ça.
MADAME piTois. — OÙ diable M. Pilois Taurat-il été déterrer?
SOPHIE. — Madame le connaît donc, ce monsieur?
MADAME PiTois. — Si je counais Guicliard? Je ne
connais que ça ; pauvre brave homme ! Que je suis donc fâchée de ne pas l'avoir vu !