‹ Galerie d'orinauxChapitre 67 sur 72 · LES MÊMES, PITOIS · texte numérisé non relu

LES MÊMES, PITOIS

MADAME sAiNT-AiEiN. — Comnie il a cbaud, ce cher ami!

PITOIS. — Je ne sais vraiment pas, depuis hier, comment j'existe.

:202 r.ALRRIE D ORIGINAUX.

MADAME piTois. — Ça passe aussi la permission, de te remuer comme tu le fais.

MADAMK SAINT-AUBIN. — Pauvrc petit pèrc, je veux que vous preniez quelque chose.

piTois. — Je vous remis mille grâces.

MADAME SATNT-ACUIIV. — VoilS IlC m'aVCZ (loriC

pas vue ce malin?

piTois. — Je n'ai pas eu ce jjonlieur.

MADAME SAIM-ACBIN. — NoUS UOUS SOmUlCS

pourtant, vingt fois au moins, trouvés nez à nez. Je suis encore à m'expliqucr comment ma voilure ne vous a pas marciié sur le corps.

MADAME piTois. — C'est ce que je lui dis chaque fois qu'il sort; il ne prend jamais garde à rien, un hurluberlu.

MADAME SAINT-AUBIN. — Je VOUS dirai que j'ai passé la soirée d'hier chez madame Sainl-Estève.

piTois. — - Charmante petite personne.

MADAME SAîNT-ADiiiN. — Le Hcz un peu fort.

MADAME piTois. — El d'oïi la connals-lu, monsieur Pitois, celle dame-là?

piTois. — Je te l'ai dit. Aimable au possible!

MADAME SAiNT-AiBiN. — Un démon de malice et de mécliancelé. Une petite dame, bonne mère, dont le mari est toujours à la Guadeloupe.

MADAME piTois. — Cfisl possiblc, uials je ne me la remets pas.

MADAME SAiNT-AUBiiv. — Elle Feçolt bcaucoup de monde. Je suis sûre qu'il y avait bien liier chez elle deux cents personnes : des magistrats, des députés, des artistes, des liommes de lettres, une réunion délicieuse. Il était près de quatre lieures, que Ton dansait encore.

MADAME piTois. — C'cst cc quc j'appclIc faire de la nuit le jour.

piTois. — Impossible, dans un certain monde, de faire autrement.

MADAME sAiNT-AiîBiiv. — Slals saus douts, bonne amie.

MADAME PiTois. — Je sais bien que, quant à vous, monsieur Pitois, si je n'y tenais la main...

MADAME SAiîVT-AUBiN. — Ou a fait dc la musique; elle chante à ravir. Il est inouï de voir sortir d'un si petit corps un si grand volume de voix.

MADAME PITOIS. — AVCZ-VOUS lOUCllé UH mOl

de notre avocat?

PITOIS, faisant un sigjie à son épouse. — Madame Pitois!

MADAME PITOIS. — Eli blcn, quoi? depuis quand, s'il vous plait, m'est-il interdit de parler chez moi?

MADAME SAiNT-Ai'Bi?(. — Oul, bonne mère, il a été question du cher fils, beaucoup même. J'ai été assez heureuse de pouvoir annoncer au peu de per-

20i GALERIE d'ORIGINAUX.

sonnes oui l'ignoraient l'heureux résu!:at de la journée d'hier.

MADAME piTois. — Tout \i mondc ne le savait donc pas? Alors, monsieur Pilois, qu'avez-vous donc fait depuis hier?

piTOis. — Je le l'ai dit, chère amie.

MADAME SAiNT-Ai"Bi?(. — Il ii'y 3 pas de sa faute : les journaux n"ontété instruits qu'hierdans l'aprèsmidi, et fort tard encore.

MADAME PITOIS. — C'CSt dOUC Ça !

piTois. — Non, mais toujours tu es prèle à me jeler la pierre.

MADAME PITOIS. — Allez vous promener, vous m'ennuyez.

MADAME SAINT-AUBIN. — Quel était douc, petit père, ce monsieur avec lequel vous aviez l'air si fort occupé quand je vous rencontrai ce matin?

PITOIS. — C'était sans doute Guichard; ne le connaissez- vous point, belle dame?

MADAME SAiNT-Ai'BiN. — Oui, certcs, je Ic Connais, beaucoup trop pour mon malheur! Comment, c'était là Guichard? Mais vous avez donc renoué avec lui? Je vous croyais brouillés à tout jamais.

MADAME PITOIS. — PaS dU tOUt.

PITOIS. — C'esl-à-dire, chère amie, qu'il a tout à coup cessé de nous voir; nous n'avons jamais su pourquoi.

MADAMU mois. — Ce n'est pas ma faute, à moi.

piTois. — La mienne non plus, je te prie de le croire.

MADAME SAîNT-AUBiiv. — J'ai toiijours regardé son éloigiftmont de votre maison comme un trèsgrand bonheur.

MADAME piTOTS. — Il faul dire aussi, madame, que jamais vous ne l'avez vu d'un bon œil.

piTois. — Tu le fais comme ça des idées, ma pauvre femme.

MADAME piTors. — l\Ièlc-toi douc un peu de tes alfaires, mon pauvre homme.

MADAME SAiiVT-AfBO. — Jo crois VOUS avoir dit dans le temps que ce Guichard était moins que rien, un malotru, un drôle qui m'a fait cenllmperlinences.

MADAME piTois. — Cela m'étonne.

piTois. — Non, mais lu as toujours voulu en faire un héros, cli<^re amie.

MADAME piTOis. — Ah çà ! monsleur Pilois, je vous l'ai déjà dit, combien est-ce qu'il faut encore vous le répéter? vous m'ennuyez, à la lin, avec vos chèrefimie,a$sn de chère amie commeça, je vous prie. Je vous en demande bien pardon, mais c'est avec lui comme avec les enfants; quand il y a du monde à la maison, monsieur se croit tout permis.

MADAME SAINT-AUBIN. — Vous aKaclicz à cc!a beaucoup trop d'importance, loule bonne.

MADAME piTois. — Chaque fois que j'ai l'air de porter de l"alîc'clion à quelqu'un, il semble que ce soit une raison pour que monsieur le prenne en grippe.

MADAME sAT>T-ACEi>'. — Voyous, boune mère, écoutez-moi! de grâce, ccoulez-moi!

MADAME piTois. — Ce u'csl pas d'aujourd'hui que j'en ai fait la remarque.

MADAME SAINT-ALBIN. — Je ne doulc pas que vous n'ayez, toute bonne, dexceilentes raisons pour adorer ce monsieur...

MADAME piTOis. — C'esl quc je ne l'adore pas du tout; seulement, je me plais à lui rendre justice.

MADAME SAINT-AIBIN. — Si UOUS nOUS mcltons

à discuter sur les mots, nous nous éloignons entièrement de la question. Vous pouvez avoir beaucoup à vous louer de ce monsieur, je ne vais pas à l'enconlre; peut-être même lui avez-vous de grandes obligations, c'esl ce que je ne sais pas; je dois néanmoins vous prévenir, malgré tout l'attachement, toute l'amitié que je vous porte, que vous méritez à tous égards, que je me verrais dans l'obligation de ne plus vous voir, si je venais jamais à vous rencontrer avec cet homme~là...

MADAME PiTOis. — Vous pouvez être tranquille, il se gardera bien de jamais remetlre les pieds ici.

MADAME SATNT-Ai'Biiv. — Aprt'S Cela, cc que je vous en dis, mes bons, mes excellents amis, c'est uniquement dans voire intérêt ; libre à vous de faire ce que bon vous semble ; vous devez tous deux me rendre assez de justice pour être persuadés que jamais je ne clierciicrai à exercer sur vous la moindre influence.

MADAME PITOIS. — Çii, c'est Vrai.

piTois. — Ce serait bien mal reconnaître...

MADAME SAiNT-AcBi^'. — Surlout dans un moment comme celui-ci, oiî tous les yeux sont portés sur ce cher enfant, l'espoir du barreau de Paris, l'avenir de la cour royale...

PITOIS — L'appui de nos vieux jours...

MADAME SAOT-ALBix. — La gloire et la consolation de vos vieilles années... qu'il est du devoir d'une amie de signaler à votre sollicitude, à voire prudence, tout ce qui pourrait porter préjudice ù son état, à son avancement, à son avenir...

PITOIS. — Qu'en dis-lu?

MADAME PITOIS. — QuB vouIcz-vous dire, avec votre air triomphant? Tout ça ne me prouve pas en quoi Guichard peut être si dangereux?

MADAME sAiAT-Ai'BiN. — Si VOUS voulcz absolument vous refuser à l'évidence...

208 GALERIE I) OHICIXAUX.

MADAME piTois. — 11 116 s'agil pas de t;.i, madame Saint-Aubin.

MADAME SATNT-AUBiN. — Wais si fait, toute bonne, vous devez m'en croire; el, si je ne vous fournis pas à l'instant cent preuves irréeusables de ses atroces menées, si je ne soulève pas le masque dont se couvre l'imposteur, c'est qu'il me répugne de le faire.

MADAME PiTois. — Ah ! madame Saint- Aubin, vous me .permettrez...

MADAME SAiM-Aiiii.\. — Lors (le Hion procès, quand nous plaidâmes en séparation avec mon mari, ce fut lui qui m'aliéna l'affection de M. Saint- Aubin, qui prit fait el cause contre moi, faible femme, el qui, depuis lors, se montra mon p'us implacable ennemi.

MADAME riTois. — Eu êles-vous bien siîre?

MADAME SAi?iT-ALiîiiv. — Toules ses infamics sont jointes au dossier. Il en est, au surplus, de ce Guieliard comme de bien d'autres dont je vous vois faire tant de cas : de ces Brochet par exemple, de ces Barbot, de ces Fenouillol, tous gens qui vivent à vos dépens, soit dit en passant, s'çngraissenl de vos dépouilles, el qui jamais ne me pardonneront de les avoir appréciés à leur juste valeur.

piTois. — C'est ce que je me tue de dire.

MADAME piTois, — Voiis (litcs dcs solUses à la journée; est-ce que jamnis je vous écoule!

MADAME SAINÏ-ArEIIV. — Il 116 fjiUt CCpeiUl'int

pas se (lissimukT, ma toute Ijonne, que vous voi!à aujourd'hui dans une position à ne plus voir tous ces gens-là.

piTois. — Le fait est que, pour peu que nous tenions à établir Napoléon d'une manière convenable...

MADAME PiTois. — Je n'ai jamais prétendu, après ça, que vous n'ayez eu à vous plaindre de ce pauvre Guicbard; il était lié avec votre mari : peut-être bien qu'il a pu dans le temps faire cause commune avec lui, cela ne me regarde pas; mais, quant aux Fenouillot, aux Brochet et aux Barbol que vous mêlez là dedans, quel mal ont-ils fait? qu'avez-vous à leur reprocher? Ce ne sont pas des imposteurs, ceux-là !

MADAME sAiivr-Ai'BiN. — Nou, mais communs, ma chère, arcLicommuns.

MADAME piTois. — Cc qul uc Ics cuipêche pas d'être de très-bonnes gens.

MADAME SAixT-AVBiiv. — Parco quc VOUS êtes vous-même excellente, vous voulez en conclure que tout le monde l'est aussi : cela fait l'éloge de votre cœur, bonne mère, mais cela n'en est pas moins la plus triste de toutes les conséquences.

piTois. — C'est évident.

MADAME PiTois. — Ne VOUS oi-je pas entendu dire à vous-même, Il n'y a pas de ça deux jours, monsieur Pitois : « Ce Fcnouillol est vraiment bon enfant. »

MADAME sAiisT-Ai'BiN. — Cela n'est pus une raison.

piTOîs. — Si tu le prends par iù, Cadet Roussel aussi est bon enfant.

MADAME SAiivT-AiBi^. — Petit père, nous allons trop loin.

MADAME PITOIS. — Il va s! loin , que je vais abandonner la place; quand monsieur entre une fois dans ses grosses gaietés, c'est à ne plus y tenir.

MADAME SAINT-AUBIN. — Voyous, toute bonne, ceci n'est qu'une plaisanterie.

MADAME piTOis. — Que vouIcz-vous faire d'un homme qui n'a pas pour deux minutes de raison?

MADAME sAiNT-ACBiN. — Petit père a eu tort.

MADAME PITOIS. — C'cst toujours, daus tout, la même chose.

MADAME SAINT-AUBIN. — Ccs mèmcs gcns doHl nous parlions il n'y a qu'un instant encore, que vous regardez aujourd'hui comme vos amis les plus chers, les plus dévoués, qui, dites-vous, ont su vous donner tant de preuves de vive affection,

de sincère atlacliemenl, où sont-ils? Pourquoi ne les voisje pas se presser autour de vous ?

MADAME l'iTois. — Je VOUS dirai à ça que cliacun a ses occupations.

MADAME SAINT-AUBIN. — PourquoI, lors niêuie que des indifférents semjjlent prendre part à votre félicité, la partager en quelque sorte, pourquoi eux seuls se tiennent-ils à l'écart? C'est dans de pareils moments, croyez-le bien, c'est au milieu des joies et des désolations du foyer domestique, que l'on sent plus que jamais le besoin d'épanchements, qu'il est doux alors de presser des mains amies dans les siennes. Loin de moi l'idée de vouloir me faire un mérite des quelques preuves de profond attachement que j'ai pu vous donner en cette circonstance ; mais toujours est-il que nulle puissance au monde n'aurait pu s'opposer à l'accomplissement de ce devoir sacré. Malade et souffrante que j'étais hier, n'ai-je pas affronté la chaleur, les éclats d'une soirée bruyante pour porter la nouvelle de la victoire remportée par notre fils chéri, de notre Napoléon? Ce matin encore, je le proclamais, ce triomphe; qu'ont-ils fait, ces Guichard, ces Brochet, ces Fenouillot et ces Barbot? que sont-ils devenus? je vous le demande ! Leur silence ne vient-il pas, à l'appui de ce que j'avance, les accuser d'égoïsme et d'indifférence !

piTois. — Ah! bravo, bravo! {A sa femme.) Avoue que c'est charmanl.

MADAME piTois. — Vous faites de nous ce que vous voulez.

MADAME SAINT-AIEIN. '— Séchez VOS lariiiGS,

bonne mère ! Venez dans mes bras, sur mon cœur, tout excellente ; c'est là votre place.

MADAME piTOis. — Ail! madame, ayez pitié de mol ! {Madame Pitois se jette à corps perdu dans les bras de son amie.)

PITOIS, hors de lui. — Divine, adorable! oui, j'en prends ici l'engagement solennel, oui, je vous le jure, plus de Guicliard, plus de Fenouillol, de Barbot, plus jamais de Brochet.

MADAME piTois. — Mais quc vous ont-ils fait?

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