Galerie des enfans célèbres
Henri de Nemours naquit à Lectoure ( département du Gers ) en 1472, sous le règne de Louis XL Son père, Jacques d'Armagnac, était duc et connétable de France. Ayant trempé dans la conjuration que le duc de Guyenne trama contre le roi son frère, et plus tard, s'étant ligué avec les ducs de Bourgogne et de Bretagne, qui appelèrent les Anglais en France, le connétable fut arrêté et condamné à avoir la tête tranchée. Par un
raffinement de vengeance inouïe , Louis XI ordonna que les deux jeunes fils du duc d'Armagnac fussent revêtus d'une robe blanche, et placés sous l'ëchafaud, pour y être arrosés du sang de leur père. Immédiatement après l'exécution , le tyran , s'imaginant de faire rejaillir sur les enfans le crime du père, fit conduire à la Bastille les deux fils du connétable : Henri, âgé de huit ans, et François, qui n'en avait que sept à peine. Là, ces jeunes innocens furent en proie aux plus horribles cruautés. D'après les ordres de Louis XI, on construisit, pour les y enfermer, des cages de fer remarquables par une farouche industrie. Evasées par en haut , elles se terminaient en cône par le bas dans la forme d'un entonnoir ; de sorte que les malheureux enfans qui s'y trouvaient resserrés, ne pouvaient se tenir ni debout, ni assis , ni couchés ; et quelque situation qu'ils essayassent de prendre, ils éprouvaient une torture cruelle et renaissante à toutes les heures du jour et de la nuit. La seule consolation qu'eurent ces deux jeunes martyrs, c'est que leurs cages étaient l'une à côté de l'autre , et qu'ils pouvaient se voir, se parler et se toucher la main.
La vengeance horrible du Néron français
n'était pas encore assouvie par Tincarcération et la gêne inouïe des petits prisonniers. Afin (le les torturer à tous les instans de leur douloureuse existence, il ordonna qu'on leur arrachât une dent à chacun tous les huit jours. Lorsqu'oi/fut sur le point d'exécuter cette nouvelle barbarie , Henri , sans craindre pou r luimême, fit les plus vives instances en faveur de son frère. — Maman mourra de chagrin, s'écria-t-il en se prosternant à genoux, si elle apprend qu'on fait du mal à mon petit frère !
L'homme chargé de cette affreuse commission, représenta à Henri qu'en se rendant à ses vœux, si dignes d'un bon frère, il courrait risque lui-même de sa propre vie. — D'ailleurs, ajouta-t-il, je suis surveillé, et il faut absolument que je montre les deux dents au gouverneur de la Bastille. — Eh bien ! répliqua vivement le jeune Henri , ôtez-moi les deux dents, et laissez celle de mon frère: il est d'une santé délicate; moi! je me porte bien !
Emu d'attendrissement, et frappé d'a'dmiration à une offre pareille, le chirurgien ne put retenir ses larmes; l'idée lui vint d'abord à l'esprit de renoncer à une commission qui
révoltait son ame sensible; mais réfléchissant ensuite qu'un autre n'épargnerait peut-être pas plus le petit François ^ extrêmement faible et tout malade , que son aîné, qui supportait mieux les ennuis de sa captivité, il se rendit aux vœux du bon Henri, et lui enleva les deux dents. Celui-ci ne jeta pas un cri et parut tout joyeux de souffrir pour son frère. François, de son côté, pleurait et se lamentait de ce que Henri s'exposait ainsi pour lui. L'opération barbare fut réitérée à tous les termes prescrits , et le jeune duc de Nemours paya autant de fois, jusqu'à la dernière dent, pour lui-même et pour son petit frère.
Cependant ce sensible et courageux enfant ne put long-temps résister aux maux qui s'apesantissaient sur lui; malgré une santé forte et vigoureuse, le défaut d'air, d'exercice et des soins nécessaires au premier âge de la vie , les souvenirs déchirans de la triste fin de son père, le chagrin de se voir arraché à sa tendre mère, sa continuelle torture, tout contribua à le plonger dans une profonde mélancolie.
Une fièvre lente le gagna et le consuma peu à peu, et cette innocente victime descendit au bout de quelques mois dans la
tombe creusée si près de son berceau. La veille de son dernier jour, Henri dit à son frère: — Mon ami, je vais te quitter. Ah! que je suis chagrin de ne pas voir notre chère
maman avant de mourir! Le cœur me
dit que tu la reverras dans peu; assure-lui, mou ami, que je suis mort en l'aimant bien plus encore que cruand nous avions le bonheur d'être auprès d'elle!....
A ces mots, les deux frères se mettent à pleurer. Quelques instans après l'aîné se sentant défaillir : — Je n'en puis plus , ajoute-
t-il, d'une voix faible et entrecoupée
Donne-moi ta main et serre la mienne
A propos, François, reprit -il naïvement, aies scrand soin de ma sourette. C'est ainsi qu'il appelait une jeune souris qui courait de la cage de son frère à la sienne, et qui était si bien apprivoisée, qu'elle venait sur lui et qu'elle mangeait familièrement dans sa main dès qu'il l'appelait. Ce furent ses dernières paroles , et ce modèle des bons frères expira ainsi, sans nuls secours que celui du prêtre qui assistait aux derniers et douloureux momens des prisonniers de la Bastille, et qui consola de son mieux cette jeune victime de la tyrannie en lui présentant l'idée bien
douce d'une réunion prochaine avec'sonpère et l'image de la félicité inaltérable que l'Etre suprême promet à la vertu.
Le pressentiment du jeune Henri se réalisa. Quoique souffrant et abandonné, le petit François résista aux horreurs de sa situation. Louis XI étant mort quelques années après, le dernier rejeton des ducs de Nemours fut élargi sous Charles VIII; mais ce malheureux enfant resta toute sa vie boiteux et contrefait, à cause de la cruelle position à laquelle il avait été assujetti pendant si long-temps dans sa cage de fer.
En 1789, lors de la prise de la Bastille , on trouva une des cages de fer qui servirent de torture à ces deux jeunes princes. Elle était travaillée avec un art singulier. Le peuple justement indigné , la brisa et la mit en pièces, ainsi que celle où le cardinal de la Balue fut renfermé, et vécut pendant l'espace de onze années.
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Michel Ugolin , né à Florence en 1487, joignait à Famour de l'étude et à un esprit fin et délicat, un caractère aimable, une douceur charmante et une pureté de mœurs bien rare dans les collèges. Son père, homme de lettres , lui donna les premiers principes de la grammaire grecque, latine et italienne ; mais des affaires imprévues l'ayant détourné malgré lui de cette occupation, il conduisit son fils à Rome et le confia aux soins de Paolo Lassia di Ronciglione. Le jeune Michel fit des progrès si rapides sous cet excellent professeur , qu'à neuf ans il avait déjà fini ses humanités. Il était également versé dans les langues grecque, latine , espagnole et italienne, et possédait très-passablement l'histoire profane et sacrée. Tous les grands poètes lui étaient si familiers , qu'il suffisait
de lui lire un passage, de lui citer un vers, il indiquait aussitôt la source d'où il était tiré. Nourri de la lecture des orateurs, des philosophes et des poètes de l'antiquité , il en avait recueilli les pensées les plus délicates. Comme ce génie naissant avait une grande facilité et un talent marqué pour la poésie , il réduisit en distiques latins les maximes et les réflexions les plus judicieuses d'Homère, de Virgile, de Platon, d'Horace, de Salluste^ d'Ovide, de Cicéron, sur la politique et sur la morale. Après avoir mis la dernière main à cet excellent livre, il le fit imprimer sous le titre de Distiques moraux^ et le donna au public , lorsqu'il n'avait pas encore quatorze ans. Ce qui met le comble à la gloire du jeune poète, c'est que son livre , digne d^un homme muret d'une plume exercée, obtint, dès qu'il parut, des suffrages unanimes. Des savans le commentèrent et l'ornèrent de remarques , pour en faciliter l'intelligence à la jeunesse. On en publia plusieurs éditions en peu de temps; enfin il devint classique et fut substitué aux distiques de Caton dans les collèges d'Espagne , d'Italie et des Pays-Bas. L'esprit et l'érudition ne furent pas les seuls avantages dont fut doué ce studieux enfant. Il
était aussi d'une docilité extrême; jamais il ne déguisa la vérité, et ses mœurs lurent exemplaires. Sans affecter un air de supériorité sur ses camarades de collège, tout en conservant la gaieté ordinaire à son âge, le petit Ugolin savait leur en imposer par un air de réserve et de décence. D'un seul regard, d'une seule parole, il faisait rentrer dans l'ordre les camarades dissolus qui étaient dans le cas de lui tenir un langage déshonnête. Outre qu'il sut embellir son esprit des préceptes qu'il avait trouvés dans les illustres écrivains de Rome et d'Athènes , il les fit servir encore à cultiver son cœur, et il le prouva par ses actions. Jamais il ne se permit le plus léger mensonge , ne fut-ce que par simple badinage. Son caractère de franchise était si prononcé, que ses condisciples le surnommèrent veras^ qui veut dire vi ai on véridique. Cette glorieuse dénomination lui est restée, excepté pourtant que le mot latin veras a été altéré un peu et changé en celui de vérin ou veiino^ à l'exemple des diminutifs d'amitié usités dans la langue italienne. Nous terminerons l'histoire de ce sage enfant par le trait suivant. Il avait acquis, par son application, une supériorité marquée dans ses
classes. Tous les jours de composition^ son devoir, mieux soigné et plus élégant que celui des autres élèves , obtenait régulièrement la première place. Belvicïno, l'un de ses camarades, travaillait jour et nuit pour le surpasser, et n'y pouvait pas réussir. Un fond de chagrin s'empara de ce jeune émule qui maigrissait à vue d'oeil et dont la vie était même en danger. Vérin , lié avec Belvicino par un rapport de caractère, d'inclination et de qualités à peu près semblables, ne vit point sans inquiétude l'état dangereux de son ami. Lorsque la cause de son mal secret lui fut connue , il ne balança pas à faire le sacrifice de son amour-propre , afin que son ami recouvrât la santé. Dès la composition suivante , il fit exprès quelques fautes dans sa version grecque, et la place d'empereur fut adjugée à Belvicino. Celui-ci fut si charmé de sa victoire inespérée, que ses couleurs vermeilles lui revinrent tout à coup, et qu'il guérit de sa profonde mélancolie.
Le sage et généreux Vérin ne se vanta en aucune manière de sa vertueuse action. On ne l'apprit ensuite que par Ronciglione y son maître, qui le pressa vivement de lui déclarer comment il avait pu faire des fautes si
palpables. L'enfant, qui ne savait point mentir, avoua la chose avec ingénuité, et pria en grâce son professeur de n'en rien dire à personne.
Comme tant d'excellens enfans , ravis trop tôt à leur famille et à la société , Michel Vérin ne fournit qu'une carrière très-bornée. Ce n'est pas que les maladies Paient atteint, il était trop sobre et trop modéré dans tout ; il périt au contraire par un excès de santé. A peine âgé de seize ans, il fut étouffé par le sang qu'il avait en abondance.
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Justine-Nicolette de Châteaubriant , née en 1512 à Châteaubriant, en Bretagne, possédait les plus heureux dons de la nature : un excellent cœur, une ame sensible, un caractère doux. Dans l'ào-e du badinage et des jeux, l'amour filial avait sur son cœur un empire absolu, et cette vertu sublime lui fit éprouver des commotions si profondes, qu'elle creusa son tombeau. Afin de faire mieux connaître cette enfant, il faut dire ici quelque mots de sa mère infortunée. L'histoire de l'une est liée essentiellement à celle de l'autre. Quinze mois après son mariage avec le comte de Châteaubriant, Françoise de Foix, à peine âgée de quatorze ans, mit au monde une petite fille , Jastine-Nicolette. Cette jeune mère, vive, légère, sans expérience, pleine de cette aveugle présomption qu'inspirent
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la beauté et le perfide amour des admira* leurs, commit une faute qui causa sa perte et celle de sa fille chérie.
François l^^^ monté sur le trône en 1515, fît venir à la cour les plus belles femmes du royaume dans le but d'adoucir les mœurs sauvages des courtisans. La comtesse de Chàteaubriant fut de ce nombre et devint bientôt la favorite du monarque. Son mari, qui l'adorait, ressentit un mortel chagrin de s'en voir éloigner. Au bout de quelques années, Françoise de Foix retourna auprès de son époux dont le cœur était ulcéré. Cet homme jaloux et vindicatif enferma sa femme dans une tour de son château; après avoir fait murer les fenêtres de son appartement, il le fit tendre en noir. Dans cette espèce de cercueil, l'infortunée victime de son ressentiment n'était éclairée que par la sombre lueur d'une lampe sépulcrale, et n'avait pour alimens que du pain qu'elle trempait de ses larmes. Pour tourmenter davantage son épouse désolée, le comte arracha d'auprès d'elle la petite Justine, son unique société et sa plus douce consolation. Justine ne pouvant absolument vivre loin de sa mère, déploya en cette circonstance une sensibilité et une
énergie qu'on n'eût guère attendues d'un enfant de six ans. — Tu n'es plus mon papa, ditelle à M. de Ghâteaubriant , puisque tu tourmentes maman, et que tu me l'ôtes... Moi, je ne veux plus être ta fille! Surpris et non moins irrité de cette déclaration naïve et franche , le comte la maltraita sans pitié , et peu s'en fallut qu'il ne la tuât à force de la frapper. La petite n'en fut que plus résolue et plus ferme dans sa douleur; elle souffrit les coups avec courage et dit froidement: — Si je me vois séparée de ma chère maman, j'aime mieux mourir tout à l'heure. Le comte fut désarmé par une pareille contenance ; il tenta les voies de la douceur pour ramener sa fille à lui, mais Justine ne prit point le change; elle regarda les caresses du même œil que les menaces. On lui prodigua les soins, on la pressa de prendre quelque nourriture, elle refusa pendant deux jours de boire et de manger. Vaincu par tant de résistance , l'époux cruel rendit enfin l'enfant à sa mère. Dans ses emportemens il avait blessé grièvement sa fille en plusieurs endroits de la tête ; les baisers de sa maman suffirentpour guérir ses plaies sanglantes. Mais il n'en fut point ainsi des blessures de son cœur : cette chère petite frissonnait au
seul nom de Châteaubriaut, et elle était sur le point de s'évanouir. Cependant celui-ci, dont la haine s'étendait de la mère à l'enfant, ne procura aucune douceur à cette innocente créature dans son affreuse prison. Il la sevra sans pitié des jouets qui font le passetemps de la première enfance. Elle fut strictement condamnée au pain et à l'eau. A peine lui restait-il de quoi se vêtir, et pour se reposer, elle n'avait que les genoux et les bras flétris de sa malheureuse mère. Privée de tous les agrémens et même des choses les plus nécessaires à la vie, Justine n'en sentit pas moins renaître sa gaîté naturelle dès qu'elle fut certaine de rester avec sa meilleure amie; elle était jour et nuit autour d'elle ; elle s'appliquait à ce qui pouvait lui plaire et la consolait de son mieux. Elle sautait à chaque instant à son cou, et la serrant entre ses petits bras, elle s'écriait avec l'accent de la joie : — Maman ! nous voici donc ensemble! je suis donc avec toi!
De son côté, madame de Ghâteaubriant, près de sa fille, sentait moins les horreurs de sa nouvelle situation ; et les naïves caresses de Justine répandaient au fond de son ame un baume salutaire qui la rappelait à la vie. Ré-
solue de prolonger sa pénible existence pouf sauver celle de son enfant, elle imagina ce qu'elle put afin de l'amuser et de la distraire. La comtesse pour remédier aux funestes inconvéniens du désœuvrement et de l'ennui, occupa sa fille à coudre et à lire; ce qui est une peine pour beaucoup d'enfans, devint un objet d'amusement pour la jeune de Cbàteaubriant. A l'aide d'un alpbabet que sa mère lui broda en soie blanche sur un canevas d'étoffe noire, Justine, qui jusqu'alors n'avait encore eu aucune notice de ses lettres , retint en quinze jours les grandes et les petites. Bientôt elle les assembla avec la même facilité , et lut passablement dans toutes sortes d'écritures en moins de cinq mois.
— Ma bonne amie, dit un jour la comtesse à sa fille, à présent que tu sais bien lire, je désirerais que tu apprisses à écrire ; dès que tu le sauras, tu écriras une lettre bien touchante à ton papa, peut-être le fléchironsnous ainsi, et il nous fera sortir de ce tombeau. Brûlant d'envie de délivrer sa maman de l'affreuse captivité où elle gémissait, cette sensible enfant s'appliqua de tout son cœur; elle passait même plusieurs heures de la nuit à former des caractères, et du moment qu'elle
^ 21 put tracer des mots, elle écrivit, sous la dictée , une lettre aussi simple que soumise à son papa. Le comte n'y fit aucune réponse, une seconde lettre suivit la première, puis une troisième, puis plusieurs autres avec aussi peu de succès. Cette tentative sur laquelle la comtesse se fondait particulièrement, ayant été infructueuse, elle comprit le sort'qui l'attendait. Elle se laissa abattre par la plus noire mélancolie et son abattement passa rapidement d'elle à sa fille éplorée.
Il y avait près de deux ans que Justine était enfermée dsins ce tombeau avec sa mère, la privation entière de récréation , le défaut d'air, la mauvaise nourriture, rien n'avait pu détruire sa santé. Jusqu'alors elle avait conservé cette gaîté et cette force qui font l'appanage de la jeunesse folâtre et heureuse, même dans les fers. Mais quand la pauvre petite eut aperçu l'état de langueur de sa mère, quand elle la vit fondre en pleurs et ne jouir d'aucune espèce de repos, une tristesse profonde s'empara d'elle à son tour. Il ne lui fut plus possible de prendre de nourriture; elle maigrit à vue d'œil : plus de sommeil , plus d'intérêt pour rien, si ce n'est pour cette tendre amie à qui elle devait le
~ 2-2 — jour et dont elle partageait l'horrible sort avec tant de courage.
Une nuit que Justine était plus accablée que de coutume , elle s'assoupit un peu et elle eut un songe qui ne présageait que trop la fin tragique de sa maman. Il lui sembla voir une troupe d'hommes armés entrer dans la tour ; ils étaient éclairés de flambeaux et tenaient une épée nue à la main. Le comte de Châteaubriant était à leur tête et roulant des yeux farouches, portait un poignard sur le sein de son épouse. A son aspect, Justine se
réveilla en sursaut en s'écriant : — Papa
papa..... ne fais pas mourir maman! Revenue un peu de cette vision épouvantable, Jnstine se hâta de porter les mains tour à tour sur le corps et sur la figure de sa mère ; ne la sentant pas remuer : — Maman, dit la petite avec l'accent du désespoir, maman, est-ce que tu es morte? — Ma chère enfant, répondit la comtesse, sois tranquille, je n'ai point de mal, tâche donc de reposer. — Ah ! que je suis contente, continua Justine , en racontant son rêve, que je suis donc contente, ce n'est qu'un rêve! Elle tâcha ensuite de s'endormir, mais il ne lui fut pas possible; elle était trop frappée du songe sinistre. Son petit
cœur était tout serré de terreur; à peine pouvait-elle respirer. Une fièvre ardente la dévorait. Elle se levait sur son séant, et poussant des soupirs mêlés de larmes: — Que je te dise donc, maman, dit-elle en pleurant. — Parle, chère enfant. -—Je voudrais mourir, moi. — Eh ! pourquoi, tu voudrais donc me quitter? — Maman, c'est que je ne puis te voir souffrir comme cela; bien vrai, nous serions plus heureuses d'être mortes toutes deux. — Tu as bien raison, reprit madame de Chàteaubriant fondant en pleurs.... — Maman, poursuivait Justine d'un ton faible,, donne-moi la main.... Je sens que mon cœur
s'en va Baise-moi encore, et mourons
ensemble. A ces paroles, la pauvre petite rendit en effet le dernier soupir sur le sein de sa mère évanouie, après avoir vécu sept ans et un mois. Madame de Chàteaubriant n'ayant plus rien à ménager , après une perte si grande, n'aspira plus dès-lors qu'à terminer sa douloureuse carrière. Elle serra sa chère enfant contre sa poitrine afin de la réchauffer; elle l'appela mille et mille fois avec le cri du désespoir! Hélas! la jeune compagne de ses misères était sans mouvement et sans vie! Après l'avoir baignée de ses der-
— Ti niéres larmes, après l'avoir couverte de ses derniers baisers, cette mère désespérée déchira un pan de sa robe, elle en ensevelit de son mieux le corps glacé de sa petite, puis elle écrivit la lettre suivante à son mari.
— Vous qui ne fûtes point ému des larmes de l'innocence , pourriez-vous être sensible à celles du repentir? Ma fille n'est plus. Venez mettre fin à mon supplice, et réunissez-moi à ma chère enfant.
Le comte de Châteaubriaut, qui n'attendait que la mort de sa fille pour immoler la mère , monta à la tour, le lendemain de grand matin , avec cinq domestiques armés et deux chirurgiens. Là, après avoir accablé son épouse de mille reproches et d'injures, il la fit lier sur une table, et saigner des quatre membres à la fois. L'infortunée martvre fut ainsi délivrée des angoisses de la vie, en rendant grâces à son bourreau de la faire mourir presqu'en même temps que sa chère enfant , dont le corps inanimé était à ses côtés.
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Jane Gray, petite nièce de Henri VÏII, roi d'Angleterre, naquit à Londres en 1537. De toutes les princesses célèbres dans l'histoire , il n'en est point qui excite un aussi vif intérêt que cette reine éphémère. Douée de tous les genres de mérites à la fois, elle eut les grâces de son sexe, l'érudition d'un savant, et les honneurs des têtes couronnées. Elle essuva de cruels revers: mais elle montra, au comble de l'infortune , une fermeté héroïque.
Edouard VI, prince tout jeune et valétudinaire, était gouverné par Warw^ick, duc de Northumberland. Cet ambitieux favori, non content de l'autorité et des richesses immenses dont il jouissait, aspira encore à faire passer la couronne d'Angleterre dans sa far inille. Pour y réussir, il fallait exclure du
— détrône la princesse Marie qui en était la plus proche héritière.
Usant de l'ascendant qu'il avait sur le jeune prince, le duc lui fit changer l'ordre de succession ; puis il maria Guilford-Dudley , l'un de ses fils, avec Jane Gray, appelée , à la vérité, à succéder à Henri VIII, mais seulement après Marie et Elisabeth, ses filles. Peu après que les lettres-patentes de cette exhédération furent secrètement expédiées, Edouard VI mourut, à l'âge de seize ans, des suites d'un poison lent qui lui fut donné par son premier ministre. Cet événement mit le comble aux désirs de Warwick. Après la mort de son frère, Marie écrivit au conseil pour faire valoir ses droits. Aussitôt le duc de Northumberland se prévalant des volontés du roi défunt , dit hautement que la véritable reine ^XmXJane Gray^ et il produisit les dispositions qu'il avait tenues cachées jusqu'à ce moment. Invitée à accepter la couronne, Jane Gray n'apprit pas sans frémir les projets insensés de son beau-père.
— Vous voulez doDC, lui dit-elle , que mon sang coule bientôt comme celui de Catherine Howard et d'Anne de Boleyn? Non , jamais je ne me chargerai d'xin scep-
tre dont je redoute le fardeau, et qui d'ailleurs ne m'appartient point.
Alarmé d'un refus auquel il était loin de s'attendre , Warwick le combattit par tous les prétextes que son ambition lui suggérait. Gailford ^ l'époux de la jeune princesse, et Suffolk, son père, se réunirent au duc et employèrent, pour la déterminer, tout ce qu'il y a de plus engageant et de plus persuasif. Jane y qui aimait tendrement son époux, se rendit à ses prières ; mais elle ne se fit point illusion , et fut loin de se réjouir de cette funeste grandeur. Quand le fatal consentement fut accordé, on conduisit, selon l'usage, les deux époux à la Tour de Londres , où on les déclara rois; la proclamation du couronnement se fit ensuite dans la ville.
Si le plus rare mérite était un titre pour s'asseoir sur le trône, Jane eût dû plutôt y monter que Marie; aux cbarmes de la beauté elle joignait les vertus qui rendent son sexe si recommandable; elle possédait des connaissances profondes qui auraient suffi à la célébrité d'un homme; son esprit naturel était cultivé par l'étude de la vraie philosophie, et, quoique dans l'âge des plaisirs, elle préférait, aux plus brillantes fêtes de la cour.
^ 28 la lecture d'Homère ou de Platon. A de si belles prérogatives, il ne manquait qu'un droit immédiat et non contesté. Marie avait ce dernier avantage; et malgré les intrigues du duc de Northumberland, le peuple et la noblesse accoururent en foule sous les drapeaux de l'héritière légi^me. Le duc, tout à coup abandonné, démentit l'audace de ses projets, et s'humilia lâchement. Marie fut reconnue à l'unanimité reine d'Angleterre, et, dès-lors, ne s'occupa plus que de projets de vengeance.
Le 3 novembre 1553, Jane GroT/ et son époux furent déclarés coupables de haute trahison , et condamnés à mort. Mais le jour de leur exécution ne fut point fixé. Marie l'ajourna, non par humanité ni par indulgence, mais pour s'en donner la réputation aux yeux du peuple. Les ménagemens avec lesquels on les traita dans leur prison, indiquaient d'ailleurs assez quel intérêt inspiraient deux coupables si jeunes, deux usurpateurs contre leur volonté , à peine âgés de dix-sept ans ! Dès que Marie se sentit affermie sur le trône, elle n'eut garde d'oublier la rivale qui avait un moment occupé sp place ; les politiques ou les fanatiques du conseil, irrités de l'ingratitude
de Suffolk , furent sans pitié ! le 8 février 1 554 la reine signa l'ordre du supplice de Giiilford Dudley et de sa femme ; car c'est ainsi que la souveraine désignales deux condamnés, dans un moment où l'oubli de ce qu'elle devait à leur rang, à sa propre dignité , était à la fois si cruel et si impardonnable. La jeunesse, de Jane Gray^ sa beauté, ses talens , les liens du sang et son innocence furent de vains titres pour la sauver; on vint lui annoncer dans sa prison, le décret barbare de l'inflexible Marie. Philosophe dans la force du terme l'intéressante princesse le reçut avec sangfroid, et s'y résigna sans murmurer. A cette affreuse nouvelle, elle fut si peu déconcertée, qu'elle écrivit en grec, à sa sœur, une lettre touchante pour l'engager à supporter avec courage le malheur dont elle était aussi menacée.
Dans la matinée du 12, Dudley fut conduit à la Tour pour y subir son arrêt. Il implora la faveur d'embrasser avant de mourir l'é- * pouse qu'il chérissait; il l'obtint. Mais Jane comprit que le courage et la force donlj'ils avaient besoin l'un et l'autre, en cet instant solennel, s'épuiseraient dans ces déchirans
adieux; elle résista aux prières de Guilford!
Elle répondit à l'officier chargé de lui faire part de cette demande : — Nous avons besoin d'objets qui soutiennent notre courage.
Mon cher époux peut -il répondre de la fermeté de son cœur dans une si triste entrevue? Le mien serait trop sensible , et je craindrais que ma tendresse ne triomphât de ma résolution. Elle le vit, de la Tour, mener àl'échafaud, et bienlôt la tête sanglante de son mari s'offrit à ses regards sur la charrette où l'on avait jeté ses restes inanimés el à demi-nus. Ce spectacle affreux la déchira de douleur, mais il ne put ébranler sa constance. — Adieu, s'écria-t-elle, adieu, mon mari; cette dépouille mortelle n'est que la moindre partie de toi-même; mais la plus noble est déjà dans le ciel : je vais l'y rejoindre ; notre union sera indissoluble ! Après avoir proféré ces paroles , cette femme héroïque se prépara à la mort avec le calme qui caractérise une ame sublime et une conscience pure.
Seckeiîham, abbé de Westminster, fit de vaiûs efforts pour convertir Jane Gray à la foi catholique. Son adresse, sa logique pressante échouèrent contre la solidité des principes, contre la ferme croyance de la jeune
victime. Lu tranquillité d'aine, l'inallérable douceur de celle-ci intéressèrent vivement Seckeuham. Peut-être eût-il voulu faire révoquer l'arrêt qui la frappait; mais il ne put ot)tenir qu'un jour de retard dans l'accomplissement de cet assassinat politique.
Jane y dans les derniers adieux qu'elle adressa par écrit à son père, ne lui fit entendre aucune parole de reproche, bien que ce fût l'ambition de celui-ci qui lui eût préparé une si fatale destinée! Tout entière à son affection , elle la lui exprima dans les termes les plus vifs. Sa lettre, modèle d'éloquence et de piété filiale, est en grec , et se termine par ces mots : — Mon sang peut crier devant le Seigneur : Merci pour l'innocence !
Durant la matinée qui précéda l'heure de sou supplice, Jane montra un courage que rien ne put ébranler.
Le chevalier Gatles, lieutenant de la prison de Londres , fut si frappé du courage, de la présence d'esprit et de la constance de cette illustre prisonnière, dans un âge encore si tendre, qu'au moment de l'exécution, il ne put lui dissimuler les sentimens d'admiration qu'elle avait excités en lui; il la supplia même de lui accorder quelque marque de bienveil-
lance qui lui rappelât le souvenir de sa personne. Jane Grmj prit aussitôt ses tablettes, et y traça les pensées suivantes, la première en grec, la seconde en latin, et la troisième en anglais.
1. — La mort que je vais subir est un témoin qui dépose contre moi devant les hommes; mais mon ame qui va jouir des félicités éternelles en est un de mon innocence devant Dieu.
2. — La justice des hommes est, hélas! sans miséricorde: mais celle du souverain iu2:e me remplit de joie et de consolation.
3. — Si ma faute méritait un châtiment, ma jeunesse et mon imprudence auraient dû me faire absoudre; mais Dieu me pardonnera sans doute, et la postérité me jugera avec plus d'indulgence.
Elle fut exécutée dans la Tour même , soit que l'on craignît d^éveiller les sympathies du peuple en sa faveur, soit qu'elle dut à son rang ce triste privilège. Elle monta sur Téchafaud avec plus de joie, dit l'historien anglais , qu'elle n'était montée sur le trône. Avant de livrer sa tète au fer du bourreau, elle protesta de son innocence dans les termes les plus énergiques ; elle déclara formelle^
ment qu'elle avait été contrainte à recevoir le diadème. Voici la substance du discours qu'elle adressa au peuple : Si j'ai porté la main à une couronne qui ne m'appartenait poiot, c'est par respect et par obéissance pour mes parens qui m'ont pressée de l'accepter. L'ambition n'a point eu part à mon crime involontaire. Je ne prétends pas, néanmoins , me justifier. La loi ordonne que je perde la vie, j'obéis sans murmurer. L'exemple de ma mort apprendra que l'on peut être condamné sans être coupable, et qu'il vaut mieux qu'une personne innocente périsse, plutôt que de compromettre le salut de l'Etat.
Après avoir prononcé ce discours, Ja?ie Gray fit une prière, et reçut le coup de la mort.
Ainsi périt à dix-sept ans, après un règne de neuf jours et une captivité de sept mois, une femme belle, douée des plus douces vertus, d'un esprit cultivé, et dont l'imagination s'était enrichie de tous les trésors d'une vaste érudition. Une autre femme, une femme sa parente, la condamna, parce qu'elle avait cédé à l'autorité paternelle , parce qu'elle avait obéi aux vœux de la nation, exprimés par
— 5a — tout ce que la noblesse et la magistrature du royaume d'Angleterre comptait d'illustre et de vénérable.
Nous ne terminerons pas cet article, sans payer ici notre tribut d'admiration au beau talent de M. Paul Delarocbe, dont le pinceau habile a si bien exprimé cette touchante catastrophe.
ÙO —
<^tcoiicoid de Vç)eccac\3cdecoii.
François de Beauchàteau, né à Paris en 1645, fut an enfant accompli, et pour l'esprit et pour le cœur. Fils unique d'un comédien, quoiqu'il n'apprît qu'avec beaucoup de lenteur, il suppléait à ce qui lui manquait par un bon emploi du temps et sa constance au travail. Ce fut ainsi qu'il devint un savant, presqu'encore au berceau. Ses parens eurent singulièrement à cœur d'en faire un sujet distingué. Pour cet effet, ils ne s'appliquèrent pas moins à cultiver son cœur qu'à orner son esprit par de belles connaissances. Le père du petit Beauc^dteau u^é\)av^na. rien pour cet enfant chéri; il employa la meilleure partie dé ses appointemens à lui procurer les plus excellens maîtres en tout genre. Son épouse, qui jouait aussi la comédie, ne balança pas non plus à faire de son côté les mêmes sacri-
flces ; elle vendit plus d'une fois ses diamans, ses bijoux, et se restreignit aux vêtemens les plus simples, afin de concourir aux vues de son mari. Le jeune Beauchâteaa répondit parfaitement à taut de soins et de sollicitude. Il fit la joie de ses maîtres et le bonheur de ses parens , soit par ses progrès dans les diverses sciences qu'on lui enseigna, soit par la douceur de son caractère et surtout par mille attentions et une grande ponctualité à se conformer à tout ce qu'exigeait Texercice de ses devoirs. Bien qu'il eût la conception un peu lente, Beauchâteau lisait et écrivait passablement à sa cinquième année ; il savait par cœur et déclamait avec justesse les plus belles fables de La Fontaine, quoiqu'il n'étudiât pas en tout trois heures par jour. Cependant, vers sa huitième année, il entendait déjà, à livre ouvert, les premiers auteurs grecs et latins qu'il traduisait fort bien de vive voix. Outre le latin et le grec, ces deux bases des bonnes études, le jeune Beauchâteau s'appliqua encore à l'espagnol et à l'italien, que les personnes bien élevées parlaient alors dans le monde. Dans sa onzième année, il était si versé dans ces deux belles langues du iMidi, qu'il n'eût certainement pas eu besoin d'in-
terprète pour faire le voyage de Madrid ou de Florence.
Il étudia la versification , et à force de retourner des vers , il apprit lui-même à en faire de fort jolis, et s'acquit bientôt une certaine réputation dans ce bel art. Les productions du poète naissant ne se sentaient point de la faiblesse de son âge. Egalement pleines de sens, de verve et d'imagination, de la capitale elles passèrent dans les provinces, et l'on ne pouvait croire qu'elles vinssent d'un enfant. Plusieurs grands personnages, voulant s'assurer de la vérité, invitèrent le père du petit Fiançois à leur amener son fils, afin de le faire parler et de juger par eux-mêmes de ce qu'on en racontait de toutes parts. Dès la première entrevue, leur satisfaction égala leur surprise ; ils furent dans l'enchantement. Le premier essai que fit de ses talens poétiques le jeune élève des Muses, fut consacré à remercier la duchesse de Montmorency de quelques bienfaits dont elle avait honoré son père qui jouait à son gré les comédies de Molière. Il lui adressa plusieurs madrigaux qui furent insérés dans le Mercure galant^ et parmi lesquels on distingue celui-ci :
—Vous, l'image des dieux, princesse tout aimable f Que n'ai-je le talent de nos fameux auteurs î Oh! je célébrerais vos attraits enchanteurs. Et la bonté surtout qui vous rend adorable. Mais ma voix faible encor redit en quatre mots. Que de vos heureux dons, le moins considérable, C'est d'être fille, femme et mère de héros: —
La mère de Louis XIV, Anne d'Autriche, fut aussi curieuse de voir l'enfant célèbre. Elle le fit venir au Louvre, et le questionna sur difFérens objets auxquels il répondit avec aisance et précision. — Mais, lui demanda la princesse , comment se peut-il que vous ayez tant d'esprit et de savoir à votre âge? — Oh! reprit le jeune poète, quand on approche des dieux de la terre, et surtout de la beauté, il serait difficile de n'en avoir point! Enchantée de l'aimable impromptu, Anne d'Autriche embrassa l'enfanta plusieurs reprises; il mangea à sa table, puis elle le renvoya comblé de riches présens, parmi lesquels était une bonbonnière ornée de pierres précieuses et du portrait de la princesse. Les premières personnes de la cour se faisaient un plaisir de converser avec le petit Beaiichateau , et ils mettaient à l'envi son esprit naissant en exercice. Le cardinal Mazarin
voulut à son tour questionner cet ingénieux enfant. Bien qu'absorbé dans le cbaos de la politique, et distrait sans cesse par les affaires de la France, ce fameux ministre se livrait cependant, autant qu'il le pouvait , au doux commerce des Muses etne se piquait pas moins de composer une pièce de vers que de faire untrailé. La célébrité du jeune auteur excita sa curiosité. A l'exemple d'Anne d'Autriche, qui lui en avait parlé avec admiration, il envoya chercher Beauchâteau dans sa voiture, et ne dédaigna pas de converser assez longtemps avec lui. Cetle fois-ci, le petit François ne soutint pas d'abord l'opinion avantageuse qu'en avait Anne de lui. La haute taille du ministre, sa longue robe rouge, la splendeur de son train, la gravité de son extérieur, l'imposante sévérité de son regard, tout déconcerta Beauchâteau ; il demeura interdit, et ne put articuler que quelques mots décousus et insignifians.
Le cardinal , cherchant alors à rassurer l'enfant, lui fit toul l'accueil possible. C'était l'heure du dîner; il l'invita familièrement à se mettre à table , et le fit asseoir entre lui et l'une de ses nièces , la belle Hortense de Mancini. Il lui parla tour à tour latin, italien,
— /iO — espagnol, mais le petit François^ intiaiidë, ne répoudit que par monosyllabes, tant il craignait de faire quelque faute devant un si grand personnage. Cependant le jeune Beauchâteau ne tarda guère à sortir d'une position si pénible pour son amour-propre, et il en sortit triomphant. Le prélat, l'ayant fait passer dans son cabinet un peu après le dessert, lui donna un sujet à traiter en vers. Alors le poète naissant retrouva sa gaité et sentit renaître son génie. Outre le sujet qui lui fut proposé, il composa sur-le-champ, à la louange du ministre, des quatrains en vers alexandrins, bien faits, et qui finissaient par celui-ci :
— Ainsi que Cicéron, qui fit l'orgueil de Rome, Les grands destins des rois, tu les tiens dans tes mains; En guerre comme en paix, ton pas est d'un grand homme. Et je vois loin de toi l'orateur des Romains 1 —
L*éloge plut beaucoup au ministre, qui déslors eut la plus haute idée du jeune auteur, et lui fit une pension de 500 livres. Il lui donna peu après une montre d'or, derrière laquelle on voyait les Mases et Apollon couronnant son buste. Il ajouta à ce présent une superbe collection de poètes nationaux et
étran^rers, reliée en maroquio vert et décorée de ses armes. Ce jour fut réellement un jour de triomphe pour l'illustre enfant. Le prélat, enchanté, le reconduisit lui-même dans sa voiture, chez son père , qui versa des larmes de joie en voyant les honneurs dont son fils, si jeune encore, était si glorieusement comblé par les grands de la terre.
En procurant une bonne éducation à son fils, le comédien BeaiicUàteaii avait surtout à cœur qu'il ne s'en prévalût en aucune manière. En eiièt, bien que le petit Fj^ançois possédait un savoir d'académicien, il avait, outre la plus ^rrande modestie, toute l'ingénuité des autres enfans; il fouettait son sabot avec eux; il folâtrait de même, et ne pensait guère à afficher ni son esprit , ni sa science. Un jour, son père le mena dîner chez un riche particulier , où se trouvèrent plusieurs enfans de son âge. Pendant une grande partie du repas, la conversation roula tour à tour sur la poésie , sur la musique , et sur la langue espagnole , qui, comme nous lavons dit, était alors fort à la mode. Des dames, fort instruites, citèrent difFérens passages qui élevèrent des contestations sur la source d'où ils étaient tirés. Quoique le petit
— H2 — Beauchdteau les connût parfaitement, il ne fit semblant de rien, et cauia paisiblement avec les autres convives de son âge. Le dîner achevé, on parla de musique, et Ton invita de jeunes demoiselles à toucher du clavecin. Elles se placèrent à l'instrument , non sans s'être long-temps fait prier auparavant. Après avoir exécuté médiocrement des pièces faciles , elles furent très-applaudies, et passèrent enorgueillies de leur petit succès, ^eauchâteau, qui touchait fort bien , demeura cependant tranquille à côté de son père , de sorte que la compagnie était loin de se douter qu'il fut en état d'obtenir les mêmes app^udissemens. Sur ces entrefaites, arrive Pazzarini, fameux violon de Toscane. Il connaissait le petit François qu'il avait entendu plusieurs fois dans des concerts, et avecquiil se plaisait à parler italien.— Cappita ! lui dit ce musicien, Cappita! vous ne jouez point, vous, mon ame ! Ah ! vous êtes un petit fripon de dérober ainsi à la société le plaisir de vous entendre! Alors chacun tourna soudain les yeux vers l'enfant interdit et tout honteux du compliment. On le pria de se mettre à son tour au clavecin , ce qu'il fit de la meilleure grâce du monde, et il s'y accompagna en
— /i3 — chantant plusieurs chansons espagnoles avec autant de goût que d'intelligence. Lorsque ^eauchâteau eut fini de jouer,, les dames, étonnées, l'emhrassèrent et le comblèrent de caresses. Elles lui adressèrent ensuite la parole en italien et en espagnol. Il leur répondit dans les mêmes langues; il parla même de& moeurs^ des coutumes, des gouvernemens et des arts de ces belles contrées, de façon qu'on ne pouvait se lasser de l'entendre.
Chacun fut dans l'enchantement, et l'on ne savait lequel admirer davantage, ou d'un talent si rare ou de tant de discrétion dans un âge si tendre encore.
Comme F rançois de Beaachâieau commença ses humanités de très-bonne heure , il n'eut presque pi us rien à appren dre à douze ou treize ans. Ce fut vers cet âge qu'il fit la révision de ses poésies et qu'il les fit imprimer sous le titre de Mase du petit Beauchâteaa, Il les orna du portrait des seigneurs et des dames distinguées dont il avait fait l'éloge; et cette première édition eut un cours très -rapide. En effet, il n'y eut guères de père ou de mère qui ne se fît un plaisir d'acheter le livre du poète naissant et de le donner à ses enfans, afin de les encourager à l'amour
des arts et de la gloire. L'imagination la plus riante préside à ces jolis poèmes, remplis de badinages et de gaîté. Voici les titres de quelques-uns : La Mouche et [''Araignée ; la Souris grise ; le Rondeau à maman ;\'E pi tîe â papa; la Binette ; le Jeu de quilles; le Cerfvolant; les Bulles de savon. On voit dans un Mercure galant de l'époque des vers qui tiren juger de l'esprit enjoué de notre jeune auteur. C'est un quatrain adressé à la fille d'un cjonfîseur qui demeurait en face du collège du cardinal le Moine, ç,\, Beauchâteau^Q^xç,vait ses études. La jeune personne, nommée Juliette Désormeaux, était très-bien élevée , et presque aussi célèbre par ses talens que ce jeune poète.
— Vous avez, Désormeaux, plus d'un attrait vainqueur; Vous chantez, voua dansez, vous parlez comme un ange; Que je serais heureux de toucher votre cœur, Et surtout vos bonbons et votre fleur d'orange. —
Les sciences et l'instruction étaient devenues un besoin pour l'illustre enfant. Quoique la langue anglaise ne fût nullement en vogue de ce temps, il s'y appliqua néanmoins avec ardeur , etse mit bientôt en étatde l'entendre et de la parler. Afin de s'y perfectionner, il
demanda en grâce à son papa la permission d'aller passer quelques mois en Angleterre , et il partit avec l'ambassadeur de France , à qui il avait été recommandé.
Arrivé à Londres, Beauchdteaa y fut reçu par une foule de lords et par le protecteur lui-même, avec (es mêmes distinctions qu'à la cour de Louis XIV. Il était d'une taille mignonne et fort petite; bien que d'une bonne complexion , à treize ans il avait l'air de n'en avoir que neuf ou dix , ce qui ajoutait encore à la réputation de ses talens. Ce rare sujet était aussi d'une figure cbarmante et la douceur de sou caractère répondait à cet avantage de la nature. Les dames les plus distinguées par leurs titres et leur beauté se disputèrent à l'envi le plaisir de fêter cet aimable et précieux enfant. Elles le placèrent plusieurs fois sur leurs genoux; et plus d'une fois il y fit des vers pleins de feu et d'enjouement. Etant un jour assis sur les genoux de Henriette de Windsor, amie de railordChestburg qui lui demandait des vers, Beauckâteau fit sur-le-cliamp cet impromptu en anglais et en français.
— Sur vos genoux , je sens que plus d'un dieu m'inspire.
J'y ferais mille vers, pour chaDter vos attraits ; Mais tandis qu'Apollon vient y monter ma lyre , Eh ! le fripon d'amour m'y blesse de ses traits.
Le petit Beauchâteaa n'avait pas encore quatorze ans accomplis, lors de son voyage en Angleterre, et il était au comble de sa gloire. Ce fut alors que toujours dévoré de la soif d'apprendre , il s'embarqua au port de Plimouth, pour aller en Perse avec deux savans géomètres d'Oxford. Son dessein était d'étudier les langues orientales pour lesquelles il avait manifesté du goût. Dès son enfance, il prenait un plaisir singulier à entendre converser des Turcs et des Persans. Beauchâteau s'étant mis en mer en 1660, le vaisseau qui le portait fut accueilli d'une horrible tempête le deuxième jour du départ; l'équipage trèsmaltraité eut de la peine à se sauver. Quantité de personnes furent noyées en se précipitant dans une barque qui coula à fond , et l'on présume que ce malheureux enfant fut du nombre des submergés ; car depuis cette époque, on n'en a plus eu de nouvelles.
La Muse da petit Beauchâteaa , un volume in-4o avec le portrait du jeune poète, gravé par Nanteuil, se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal.
Il7 —
vcoiice^co
(MDiSeîi.
Francesco Micheli , né à Tempi ( en Sardaigne ) en 1654, fils d'un riche charpentier, avait atteint sa dixième année, lorsque le feu prit chez ses parens et consuma tout son héritage en peu d'heures. L'incendie ayant gagné rapidement toutes les parties de la maison, le père de Micheli périt au milieu des flammes. La mère se sauva avec son fils et ses deux petites filles ; mais en traversant une file de solives embrasées, elle eut la figure, la main et les pieds brûlés. Ruinée par cet affreux accident , cette malheureuse famille fut réduite à implorer le secours des étrangers , afin de subvenir à ses besoins urgens. Chaque jour le petit Francesco se rendait chez différentes connaissances de son père et y sollicitait quelques soulagemens à la misère commune; mais impotente et sans
moyen, la veuve délaissée par ses amis et par ses paréos, était loin de pouvoir subsister avec les faibles aumônes que lui apportait MichelL Cet enfaot d'ailleurs , qui avait une certaine fierté dans l'arae , éprouvait une répugnance invincible dès qu'il s'agissait de demander quelque cliose. La moindre question, un air froid et réservé, le plus léger refus le déconcertaient soudain , et il se retirait aussitôt. On le voyait la plupart du temps revenir les mains vides à la maison ; il accourait en larmes vers sa mère qui le consolait de son mieux et mêlait ses larmes aux siennes. Rebuté du triste métier qu'il faisait, et désespéré de voir souffrir une tendre mère à qui il devait deux fois la vie, Francesco devint industrieux par tendresse filiale. Il fabriqua une grande volière avec des lattes , et la meubla de tout ce qui est nécessaire. Au retour du printemps , il alla dans les bois et se mit à tendre des pièges aux oiseaux. Comme il était adroit, et d'une extrême agilité, il grimpait aux arbres , et dénichait tour à tour des pinsons, des fauvettes, des roitelets, des tarins, des linots, des merles, des mésanges, des geais, des pies et des tourterelles. Francesco y dans son petit commerce, fut on ne
— /19 — peut mieux secondé par ses deux petites sœurs. Tandis qu'il passait dans la campagne une grand partie du jour, les jeunes MicJœli allaient de leur côté dans les oseraies cueillir du jonc et des baguettes flexibles dont elles faisaient de jolies cages; elles donnaient la becquée aux jeunes moineaux; elles les élevaient avec soin , et leur apprenaient ce dont ils étaient susceptibles d'être instruits. Les jours de dimanche, notre jeune oiseleur se transportait avec ses sœurs au marché de Sassseri , et il y vendait ceux de ses élèves qui étaientle plus avancés. Quoique les pauvres enfans ne tirassent pas grand argent de leur marchandise, leur ftiible recette les sustentait avec leur pauvre mère. Francesco était au comble de ses vœux de pouvoir la soulager au fort de sa peine, mais il se voyait encore loin de lui procurer l'aisance dont elle avait besoin dans sa cruelle position. Animé par l'espoir d'y réussir, il imagina un moyen singulier : ce fut d'accoutumer une jeune chatte angora, à vivre au milieu de ses fauvettes et de ses sansonnets. Par suite de sa persévérance, il vit son élève, ce mortel ennemi des volatiles, demeurer, boire, manger et sauter parmi eux, sans leur faire le moindre mal.
~ 50 - Cette chatte qu'il appelait Blanquette , endurait toutes sortes d'agaceries de la part des oiseaux; contente d'allonger par fois la patte et de menacer, jamais elle ne faisait sentir ses griffes aux petits imprudens. Non-seulement Blanquette était accoutumée à vivre et à s'ébattre avec des camarades tout mignons et d'une espèce si différente de la sienne , son gouverneur était même parvenu à en faire une espèce d'acteur qui jouait ou qui se prêtait à différens rôles. Tantôt roulée en cercle et la tête cachée sous ses pattes, elle paraissait plongée dans un sommeil profond ; alors Mi- 67^^/^* ouvrait la volière, et les pierrots lutins s'élançaient sur elle ; ils la réveillaient à grands coups de bec , finissaient par se chamailler entre eux, et se livraient assaut à sa barbe, sans que celle-ci parût seulement y songer. Tantôt la chatte docile et douce entrait tout uniment dans la volière ; elle s'asseyait au beau milieu; elle s'y débarbouillait, elle s'y léchait , elle s'y grattait avec une tranquillité parfaite; loin d'avoir la plus légère frayeur, les mésanges, les serins, les fauvettes même volaient et revolaient autour de leur paisible hôtesse j ils sautaient sur son dos, ou se posaient sur sa tête en forme d'ai-
grette ; enfin ils se mettaient quelquefois à y gazouiller avec autant de sécurité qu'au fond d'un bocage silencieux. Une grosse chatte, élevée avec une troupe de petits oiseaux et demeurant des journées entières avec eux était un spectacle assez rare et digne d'attention ; aussi le jeune Francesco produisait-il les jours de fête sa petite troupe ailée au public , afin que chacun j montrât son savoir faire. Appelés par leur nom, obéissant au premier signe, ces gentils oiseaux venaient se percher tour à tour sur son épaule, sur son doigt, et mangeaient familièrement dans sa main. Charmés de l'instinct des élèves mignons et dociles, nombre de spectateurs s'en procuraient à l'envi , à dessein d'en faire des présens. D'autres s'empressaient de témoigner la satisfaction qu'ils ressentaient en voyant tant d'obéissance dans des animaux si vifs et si volages de leur nature, et ils récompensaient le patient précepteur en lui donnant force battalas, des pai'païoles et d'autres monnaies du pays. Mi- <:>^,d/?, tout joyeux, s'empressait alors de revenir vers sa mère , et supputant son gain tout le long de la route, il lui rapportait, dans la joie de son cœur , de quoi la secourir
etl'eutrelenir pendant un bon laps de temps. Le jeune Francesco réussissait parfaitement dans ce qu'il avait une fois entrepris d'enseigner à ses oiseaux. Il s'avisa un jour d'accoutumer des perdreaux à diflPëreutes évolutions militaires. Il en prit un de quinze, dont dix seulement survécurent à la couvée entière. Après les avoir bien apprivoisés, après les avoir plies entièrement à. sa volonté , il les attela à de légers canons et les habitua à les traîner assez régulièrement le long d'une table. Armés d'un petit sabre, jl et rangés sur deux files, les nouveaux artilleurs se tenaient immobiles auprès de leurs pièces. Au premier commandement, les perdrix de la droite allumaient un brin de bouleau à un fourneau de braise , puis elles mettaient hardiment le feu. A un second commandement , celles de la gauche mettaient pareillement le feu au canon, dont l'explosion et le bruit ne les épouvantaient en aucune manière. A un autre signal, ces petits guerriers se laissaient tomber sur le côté, et contrefaisaient les morts ; d'autres s'enfuvaient en boitant, et criaient comme s'ils eussent été blessés. Le commandant faisait ensuite un roulement de tambour ; les per-
drix se relevaient soudain, et tant de tués que de blessés, il ne se trouvait personne de mort. Si l'on n'avait point vu maintes et maintes fois à Paris, les serins savans faire absolument les mêmes exercices que ceux dont nous venons de parler, on aurait peine à y croire. Parmi les perdrix guerrières du ']eune 31 ic/i eh , il y en avait une qui était d'une sas^acité toute particulière ; il la nommait JRosolelta; elle suivait partout son maître ainsi qu'un petit chien. Voltigeant de maison en maison , quand c'était à la ville , et d'arbre en arbre, quand c'était à la campagne, rarement elle le perdait de vue. wS'égarait-elle un instant»^ d'un coup de ^\^^ç.\ ^France se o la faisait revenir, puis elle se perchait sur son bras, elle le becquetait en battant de l'aile, et se mettait soudain à gazouiller de plaisir. D'une docilité peu commune dans un oiseau, Rosolelta obéissait non-seulement à ses instituteurs, mais elle se pénétrait en quelque sorte des peines infinies qu'il prenait pour former ses autres disciples; elle l'aidait même à gouvernerles plus volages. Un pinson, étourdi ou mutin, dérangeait-il ses camarades? une linotte légère s'écartait-elle du lieu des exercices? la perdrix courait après eux; elle îes
— 5Z( — tançait du revers de ses ailes, et les tenait en respect. Notre jeune oiseleur avait apprivoisé et instruit avec des soins particuliers un joli chardonneret; il alla se poser furtivement sur une fenêtre ouverte, et s'étant envolé dans un jardin voisin, il disparut tout à coup. Francesco était désolé de la perte de son disciple, et avec d'autant plus de raison qu'il l'avait promis à une dame , et qu'il en espérait un bon prix. Depuis cinq jours le petit vagabond était absent , et l'on ne comptait plus sur son retour. Cependant, le sixième, de grand matin, on vit Rosoletta^ chassant devant elle, sous des tilleuls, un oiseau criant à plein gosier, et cherchant à s'évader par toutes sortes de moyens. Quelle fut la surprise de Micheli? Il reconnut son chardonneret lui-même , harcelé et guidé par la perdrix; il cheminait devant elle, et vint se mettre tout honteux sur un coin de la volière.
Rosolelta, volant alternativement autour du fugitif, et venant se reposer sur la tête de son maître, ne pouvait se contenir de joie, et semblait dire : — Voici le libertin ; mais ce n'est pas sans peine.
Le petit Francesco vivait heureux et content: à l'aide de son industrie et de sa peine.
il était parvenu à adoucir le sort de sa mère , doDt il faisait l'honneur et la consolation. Mais ce bon fds malheureusement fut ravi à sa famille par un funeste accident. Il s'avisa un soi'' de cueillir des oranges^ espèce de champignon délicieux fort connu dans nos contrées méridionales; il distingua mal les bons d'avec les nuisibles. En ayant mangé avec excès, il mourut en peu de jours avec sa sœur cadette, malgré les prompts secours qui leur furent apportés. Pendant trois jours que dura Pagonie de cet industrieux et bon enfant, la plupart de ses oiseaux voltigèrent autour de son lit; les uns se tenaient tristement blottis à son chevet; les autres allaient et venaient autour de sa tête; quelques-uns le becquetaient en poussant des cris aigus; plusieurs, en un mot, ne prirent presque aucune nourriture tant qu'il fut malade. Tout mourant qu'il était, Francesco s'aperçut de l'attristement des petits animaux qu'il avait instruits avec tant de soins. Ce sensible enfant ne témoignait nulle inquiétude sur son sort; aiais ce qui le tourmentait cruellement , c'était la position de sa mère, c'était de laisser ses oiseaux.— Mon Dieu, répétait-il de temps en temps, qui va nourrir désormais maman et
nies oiseaux ! A la mort de Francesco , Ro^ soletla montra beaucoup de tristesse ; lorsqu'on mit l'enfant au cercueil, elle voltigeai en criant tout à Tentour , et finit par s'y poser. Vainement on l'en écarta à diverses reprises, la perdrix reconnaissante y revint instamment, et elle suivit le convoi funèbre. Lorsque le corlëge fut parvenu au lieu de la sépulture , Rosoletta alla se percber sur un peuplier éloigné. Ayant remarqué l'endroit oui l'on déposait le corps de son ami, elle ne lei auitta plus depuis ce moment, excepté pour aller boire et manger. Tant que cet oiseau vécut, il vint toujours se percher et dormir sur la gouttière d'une chapelle donnant sur h cimetière, appelé encore aujourd'hui le cimetière da petit oiselem\
ci\<X'i^iii cci^eï. et ubabel. 6cc èoeuv.
Ces deux célèbres en Pans sont nés à Troyes, en Champagne, en 1658, de Jean-Baptiste Raisin, fameux organiste de cette ville. Quoi* que leur père eût beaucoup de conduite et de talens , il était mal à son aise, étant surchargé de famille et ayant épousé une femme coquette et peu économe. Parmi quatre enfans qu'il forma à l'étude de son art, il en avait un surtout très-alerte et d'une singulière aptitude. C'était le plus jeune. Il lui enseigna , dés l'âge de trois ans , à toucher du clavecin, et l'enfant, en quelques mois, lit de rapides progrès. Etonné de l'application et des succès du petit Raisin cadet , son père conçut dès-lors le projet de fléchir la fortune; il fonda ses principaux moyens sur l'enfant, et il ne fut pas trompé dans ses espérances. Notre organiste imagina d'abord uue épinelte
d'une structure nouvelle. Elle avait trois claviers apparens; sa longueur était d'environ trois pieds, et sa largeur de cinquante-deux pouces. Sa capacité intérieure était le double des autres; on en verra plus loin la raison. Lorsque l'artiste eut mis la dernière main à son invention , il quitta son pays et vint à Paris avec sa femme, ses en fans, et n'oublia point son épinelte. S'étant présenté à la police, il y déclara le dessein qu'il avait de donner un spectacle des plus curieux , et ne tarda pas a obtenir la permission de paraître à la foire Saint-Germain. ./^«;z-J5^7^^/^^^ fit imprimer une affiche par laquelle il promettait que son instrument , moyennant certaines paroles, jouerait toutes sortes d'airs à volonté. La première représentation attira assez de monde pour surpasser l'attente du musicien. La seconde fut bien plus encourageante encore ) cette épinette merveilleuse passait pour un prodige de mécanique. Bientôt le bruit s'en répandit de toutes parts, et chacun d'accourir et d'admirer à l'envi ce curieux spectacle. D'abord Raisin l'aîné, âgé de cinq ans et demi , et sa petite sœur V>abet^ se mettaient chacun à leur clavier, ainsi que le père; puis ils exécutaient un concerto
en présence du public. Quand la pièce était finie , ils levaient tous les trois les bras en l'air; alors le troisième clavier, dont les touches allaient sans mains, répétait la même symphonie d'un bout à l'autre, mais avec une justesse et une mélodie qui ravissaient tous les spectateurs.
Pour mieux en imposer aux assistans , l'orgauiste ingénieux et rusé affectait de remonter la fameuse épinette parle moyen d'une roue dentelée qui faisait un vacarme épouvantable. Il paraissait alors suer sang et eau pour mouvoir sa mécanique. Ce petit tour de gibecière donnait le change aux plus rusés et déconcertait les mécaniciens eux-mêmes. — Voyez donc ce grand sorcier , s'écriaient de bonne foi plusieurs personnes! ceci n'est jamais qu'une grosse serinette qui sonne des airs par le moyen d'un cylindre arrangé à cet effet. C'était là justement que notre organiste triomphait; il faisait retirer soudain Raisin et Babet, puis adressant la parole, d'un ton méprisant, à l'instrument merveilleux : — Epinette, lui disait-il, jouez cette gavotte ? Et l'épinette docile jouait à l'instant ce qu'on lui demandait. — Epinette , taisez-vous ? Et l'épinette se taisait. — Epi-
nette, improvisez un air de gaîté? Et l'épinelte faisait entendre des sons folâtres qui enchantaient tous les cœurs épanouis. Frappés d'une juste surprise , et non moins satisfaits, tous les assistans se regardaient et ne cessaient de répéter : — C'est incroyable! il faut que cet homme soit sorcier ! Le prétendu sorcier recueillit , en moins de cinq semaines, une moisson de vingt mille écus, qui lui procurèrent plus d'aisance qu'il n'avait eu de misère auparavant. On va bientôt connaître la source de cette bonne fortune. La renommée de l'instrument et de son inventeur allant toujours croissant, le roi lui-même voulut les voir et en procurer le divertissement à la reine, ainsi qu'à la cour. Raisin père transporta en conséquence son spectacle à Versailles, et se disposa de son mieux à soutenir sa réputation. Des marches militaires, des ariettes tendres et des concerto des meilleurs maîtres furent bien exécutés par Raisin l'aîné et par Babet; mais ils le furent beaucoup mieux encore par le clavier (\m jouait tout seul. Un peu trop ponctuel à son stratagème accoutumé, et ne réfléchissant pas que, changeant de pays, il fallait prudemment aussi changer de batterie, Ter*
ganiste troyeii fit tourner sa grandissime roue ; le bruit horrible qu'elle répandit dans les appartemens offensa tellement les oreilles des princesses et des dames de leur suite, qu'elles en frissonnèrent. La reine, plus épouvantée que les autres, ordonna d'ouvrir aussitôt l'instrument, afin d'en examiner l'intérieur. Le musicien, tout déconcerté, refusa sous prétexte qu'il en avait égaré la clé. — Eh bien! dit le roi, il n'y a qu'à l'enfoncer. Raisin, tout effrayé, balbutia quelques mots, et fut forcé d'obéir.
Quel fut l'étonnement d'Anue d'Autriche en apercevant, à l'ouverture de l'épinette, un enfant tout petit et qui, beau comme l'amour, se tenait assis au milieu, devant un
clavier adapté intérieurement! C'était là
le mot de l'énigme qui avait mis tant de connaisseurs à la torture.... C'était notre petit acteur de quatre ans, c'était Raisin cadet. On se hâta de faire sortir le pauvre petit; il n'en pouvait plus, parce qu'il était resté renfermé bien plus long-temps que de coutume dans cette espèce de boîte, où l'air ne circulait que par de légères ouvertures pratiquées en dessous, et que d'ailleurs il était tout effrayé de l'aventure. Etant sur le point
de s'ëvanoulr, on le ranima peu à peu en lui faisant respirer des eaux spiritueuses. Dès que le petit musicien fut bien revenu de son émotion, il finit par donner à lui seul le spectacle au roi et aux princesses. Ayant touché sur les claviers du dehors, tandis que Bahet battait la mesure, il joua à la satisfaction de tout le monde. Il fut comblé de justes éloges, et on jeta autour de lui tant de bonbons et de louis d'or qu'il ne pouvait suffire à les ramasser avec son père. Celui-ci voyant que la découverte de son secret n'avait pas produit un effet aussi contraire à sa fortune qu'il Pavait appréhendé, conçut de nouveau l'espoir de gagner encore quelques milliers d'écus par le moyen de l'épinette et de son petit bonhomme. Il revint donc l'année suivante à la foire de Saint-Germain. Il imprima une seconde affiche, dans laquelle il détaillait les brillans succès qu'il avait eus à la cour, et promettait, à la fin, de découvrir son secret au public. Il tint parole, en effet, aux applaudissemens des spectateurs qui ne savaient ce qu'ils devaient le plus admirer, de l'industrie du père ou du talent des enfans. Ils ne pouvaient se lasser de contempler %\\\\o\\\. Raisin cadet qui, haut comme une
pinte , et gros comme un rat, exécutait à pavir des pièces aussi belles que remplies de difficultés. Les dames se le passaient de mains en mains, le comblaient de caresses, et faisaient des vœux pour avoir un petit garçon aussi gentil , aussi bonnête que le petit Raisin, qui dans un âge si tendre, montrait tant de talent et d'habileté.
Raisin père, pouvant alors élever bonnêtement sa famille, se procurer un sort agréable, et couler des jours pleins d'aisance avec cent mille livres et plus que lui avait fait gagner son fils cadet, en moins de quinze mois, ne sut point se borner. Découvrant de jour en jour une pins grande aptitude dans ses enfans, il en fît une troupe de comédiens. Les petits Raisin et Babet se formèrent bientôt dans cette perfection nouvelle. Raisin cadet surtout s'y distingua non moins que dans lajmnsique. Mais il y creusa son tombeau, et son père ambitieux y trouva une misère égale à celle où l'avaient déjà précipité les prodigalités de sa femme.
Parmi les pièces que la petite troupe de Raisin représentait, il y en avait une qui divertissait beaucoup le public; c'était une espèce de farce intitulée : lAndouille de
Troyes, Le petit Raisin qui y remplissait le principal rôle, jouait avec tant de gaîté, qu'on ne pouvait se lasser de Je voir et de l'entendre. Ce petit homme était fluet et mince comme un fuseau. Le père industrieux imagina de l'envelopper, des pieds à la téte^ d'un léger tafetas brun, et de lui donner la forme d'une longue andouille. Il faisait servir ce mets vivant sur la table du festin qui avait lieu vers la fin du troisième acte. Les acteurs assis en cercle , paraissaient avoir grand appétit, et faisaient honneur au banquet. Après avoir bien mangé des différens mets, l'un des convives se mettait en devoir d'attaquer la fameuse andouille; il en coupait réellement plusieurs tranches à l'une des extrémités, et les servait à mesure. Pendant ces préliminaires, un glouton de la bande joyeuse ouvrait l'avis de séparer l'andouille en deux; et, aussitôt dit, il appuyait au beau milieu le tranchant d'un grand couteau. Alors l'andouille poussait un cri aigu , et à ce prodige, chacun de trembler comme la feuille, de pâlir et de s'interroger des yeux. L'andouille se roulait à travers les assiettes et les bouteilles; puis, déchirant tout à coup le faible tissu qui l'entourait, elle paraissait sous la
^ G5 — forme d'un cochon de lait, gaJoppant en furet de tous côtés, et mordant les mollets de tous ceux qu'il rencontrait. — iMa foi, messieurs, nous sommes bien bêtes et bien poltrons, s'écriait en frissonnant lui-même l'un des fuyards. Ce n'est après tout qu'un petit cochon de lait; il n'y a qu'à l'attraper et le mettre à la broche. Rien n'est si croquant... C'est délicieux ! nous le mangerons tout rôti! A ces mots , le brave s'avançait d'un pas, puis il en reculait deux, il s'avançait encore, et au moment où il se baissait, et qu'il allait empoigner l'animal par la queue, on voyait une seconde métamorphose. C'était un diablotin; sa figure était hideuse et noire, son front était ombragé de deux longues cornes, et il portait à son côté une dague pointue; la tirant soudain du fourreau, il courait çà et là pour en larder les fesses des mangeurs d'andouilles, qui, saisis d'épouvante, tombaient les uns sur les autres en demandant pardon. ^
Un jour, un des petits comédiens passant les bornes de son rôle, s'avisa de cacher sous son habit une brochette fort pointue; et à l'instant qu'il fut poursuivi par le diablotin, il se mit en défense, et lui porta de rudes
bottes. Le jeu devint tragique : en effet, dans la chaleur de l'action , il enfonça sa broche à deux reprises différentes dans le bas-ventre de son adversaire et le blessa mortellement. — Mon Dieu! s'écria le pauvre petit, je n'en puis plus! On l'emporta de suite pour lui administrer tous les secours possibles ; mais ils furent inutiles; il rendit le dernier soupir le lendemain matin. — Je n'en veux pas à Lefévre, répéta-t-il avant d'expirer, ce n'est pas sa faute... Que va donc devenir ma sœur
Babet? Cet industrieux enfant n'en put
dire davantage. Il mourut, dans sa sixième année, justement admiré et chéri de tout le monde. Lorsque Babet "^'li son frère atteint d'une blessure mortelle, elle fut saisie et s'évanouit sur-le-champ. La pauvre petite ne revint à elle que pour s'abandonner aux pleurs et à la tristesse. Rien ne put la consoler; elle ne cessait de redemander son frère. Son esprit se frappa tellement, qu'elle en tomb^ malade; ce ne fut qu'après bien du temps que cette sœur si sensible, si aimante, se consola d'une perte si cruelle. Mais elle en perdit , par intervalles , l'usage de la raison. Devenue plus grande, elle éprouvait parfois des accès de démence; cou-
raut alors de tout côté, elle arrêtait chacun et redisait sérieusement : — Avez-vous vu
Raisin ^ Pourquoi donc ne revient-il
pas ?
Les deux autres frères du petit /?«^-m vécurent âge d'homme : l'un exerça avec de grands succès la profession de comédien ; le second Jacques Raisin, jouait également dans le comique et dans le tragique ; il a composé les trois comédies ci-après, dont la dernière est excellente : Merlin Garçon, le Niais de Sologne et les Deux Jumeaux,
J^eà Seiioc Heieà J^cuHtxiiii.
Ou compte, dans la ville de Naples, trente à quarante mille mendians, vivant demi-nus et au jour le jour, dans une entière indépendance. Cette espèce de gueux s'appelle lazaroni.
C'est de l'un de ces malheureux que naquirent, en 1659, les deux Lazarini, jumeaux tout-à-fait gentils et d'une petitesse extrême. Leur père gagnait sa vie à jouer du flageolet; il avait l'industrie unique d'en réunir deux à la fois, et d'imiter le chant d'une infinité d'oiseaux. Remarquant beaucoup de dispositions dans ses enfans, cet homme leur enseigna son art, lorsqu'ils n'avaient encore que dix-huit ou vingt mois. Il plaça avec une patience soutenue leurs doigts flexibles sur l'instrument mignon; il les accoutuma à l'emboucher et à y soufler avec légèreté ; de sorte
qu'en fort peu de temps, les deux élèves parvinrent à former de petits concerts avec leur maître lui-même. Charmé du succès de ses soins, le lazaron conçut le projet de voyager avec ses deux enfans. Il se fit faire pour cela un bon manteau auquel il adapta, de chaque côlé, une poche de cuir; il y plaça les jumeaux qui s'y blottissaient comme deux lapins, et les porta ainsi de bourg en bourg et de ville en ville. Lorsque le nouveau musicien arrivait dans un endroit, il se rendait sur la principale place publique, et il débutait par jouer du flageolet. Comme il imitait parfaitement, tantôt le chant du pinson et le gazouillement de l'hirondelle , tantôt le sifflement du merle ou du sansonnet, et que des tons simples il passait aux roulemens mélodieux de la fauvette et du rossignol, il ne tardait pas à rassembler autour de lui un grand nombre de curieux et d'amateurs. Après avoir préludé d'une manière si piquante, le lazaron tirait tout d'un coup ses enfans de leur niche , les faisait grimper sur ses épaules, puis, ou grand étonnement des spectateurs , les deux jumeaux se mettaient à concerter à leur tour, et exécutaient, le plus joliment du monde, dilïérens airs qui retraçaient la gaîté et la
folie de leur âge. La nouveauté de l'orchestre ambulant, l'habileté des musiciens, leur petite mine, et leur taille lilliputienne, tout contribuait à grossir l'afûuence des spectateurs, et dénouait les cordons des bourses les plus serrées. Les pièces de monnaie pleuvaient comme grêle autour du lazaron^ et l'on ne saurait dire lesquels étaient les plus enchantés, ou des assistans qui prêtaient une oreille avide aux sons flûtes des flageolets, ou du INapolitaiu qui entendait le bruit argentin des pièces de monnaie roulant de toutes parts sous ses yeux ravis.
Après avoir parcouru les plus riches cités de l'Italie et de la France, nos jpetits musiciens passèrent en Angleterre. Leur réputation les y avait devancés par la voie des journaux, retentissant de leurs éloges. La plupart des spectacles leur furent ouverts, et ils y allèrent jouer du flageolet avec des succès peu communs. Ils firent à Londres une moisson plus copieuse encore que dans les autres villes de l'Europe. Inopinément enrichi par son industrie, et par les talens de ses jumeaux , le lazaron parut avec des habits superbes et prit un train; il couvrit d'or et d'argent ses petits coadjuteurs, et ils furent
promptement introduits dans les meilleures maisons de Londres. Les lords , les grands et les dames leur firent l'accueil le plus favorable, non-seulement par rapporta leur habileté en niusique, mais encore parce qu'ils étaient d'une humeur trés-caressante.
Ajoutons à cela qu'ils parlaient la langue italienne avec des grâces infinies. Partout on les proposait pour modèles aux autres enfans; partout on admirait leur amabilité, leur politesse y et l'on accourait de toutes parts pour entendre les sons harmonieux qu'ils tiraient si habilement du Ziifolinetio, Bien qu'issus d'un misérable mendiant, nos petits musiciens n'en étaient pas moins demandés, à chaque instant, chez les plus opulens particuliers de la ville et des campagnes d'alentour. On ne donnait guère de festin, on célébrait peu de fêtes, qu'ils n'y fussent appelés pour les égayer. Il vint un jour une singulière idée à un négociant écossais : il mariait sa fille unique, et il résolut de donner, dans cette occasion, un repas qui fut unique tant par sa somptuosité que par les recherches d'un goût piquant.
Après les premiers services, qui furent exquis et abondans, on mit sur la table un
magnifique dessert. Parmi une infinité de vases curieux, au milieu d'une triple rangée de belles assiettes remplies de fruits, de confitures et de pâtes artistement mélangées, on distinguait un plateau superbe, et au centre du plateau, un bosquet imitant parfaitement la nature. Lorsque le maître eut présenté aux gens de la noce les différens mets qui pouvaient flatter leur appétit, ils entendirent tout à coup un concert qui les divertit beaucoup par sa singularité; c'était le cbant alternatif de la fauvette, du pinson , de la mésange, du serin et du rossignol. On vit effectivement ensuite ces oiseaux s'écbapper pour se percber tantôt sur un convive > tantôt sur un autre , et manger familièrement à leur bouche ou dans le creux de leur main. Jusqu'à ce moment, on ne doutait point que ce fussent là les petits musiciens dont on venait d'entendre !e délicieux ramage; mais bientôt chacun sortit de son erreur en voyant les arbustes s'agiter, et les deux petits jumeaux paraître debout avec leur flageolet à la main. Alors ils recommencèrent le même concert, et firent une telle illusion , ils imitèrent si naturellement le chant des oiseaux qui voltigeaient çà et là, que les spectateurs avaient
peine à en croire leurs propres yeux. Encourages par les applaudissemens de leur père lui-même, qui se leva soudain, et s'écriant avec enthousiasme : Bravo , hravissimo ^ nu ci pargolettt! ,., ces deux habiles eu tans se surpassèrent encore dans cette occasion. Après les pièces à ramage, ils exécutèrent divers autres morceaux avec non moins de succès, et ils portèrent tour à tour l'ëtonnement et la joie dans l'ame de tous ceux qui étaient présens à ce spectacle.
Par quelle fatalité faut-il que les sujets aimables et bien nés ne lestent qu'un instant sur la terre, dont ils devraient toujours faire l'ornement et le bonheur? Nos deux charmans enfans eurent une carrière proportionnée à la petitesse de leur taille. Bien que fluets et délicats, ils n'en jouissaient pas moins d'une bonne santé; ils seraient probablement venu âge d'homme, sans un accident imprévu qui les moissonna tout à coup cinq à six mois après être rentrés dans leur patrie. Une belle soirée d'été, pendant que les petits Lazarini s'amusaient paisiblement dans une prairie voisine de la ville, l'atmosphère parut tout en feu; s'étant couverte ensuite de nuages épais et noirs, les éclairs
brillèrent, et Tair retentit des coups redoublés d'un tonnerre épouvantable. Quoique seuls, les deux jeunes frères ne perdirent point la tramontane; ils se prirent par-dessous lé bras, et s'acheminèrent à grands pas vers le logis de leur père. Les efforts qu'ils firent pour échapper au péril qu'ils craignaient , l'attirèrent précisément sur leur tète. Tandis que les pauvres petits couraient à perte d'haleine, le long des peupliers qui bordent le grand chemin du Pausilippe, la foudre tomba à dix pas d'eux. Un religieux, qui tenait la même route, leur cria : Fermatevi, fanciullini, fermalevi dunqae! Les malheureux enfans, qui ignoraient que plus on agite l'air, quand le tonnerre gronde, plus on l'attire après soi , fermèrent l'oreille à l'avis prudent du bon moine, et n'en coururent que plus fortement encore. Déjà ils étaient sur le point d'atteindre au terme désiré, quand le feu du ciel , tombant pour la seconde fois, les étouffa tous les deux. Le lendemain de cet accident funeste, ces petits in- Bocens furent trouvés renversés l'un à côté de l'autre, sans nulle blessure, ni la plus légère marque qui indiquât la cause qui avait pu les arracher si inopinément à la vie.
Ainsi moururent, avant leur septième année, ces deux gentilles miniatures. Ils furent regrettés de tout le monde; et leurs talens, leur concorde , leur sagesse exemplaire, furent honorés par des témoignages d'estime qu'on n'accorde guère qu'à des artistes consommés. On leur fit des obsèques où se trouva la jeunesse napolitaine, et un petit monument de porphyre leur fut érigé dans l'église de Sainte-Cécile. Les poètes du temps se piquèrent à l'envi de composer des romances pleines de sensibilité sur leur fin tragique, et l'on chante même encore, dans plusieurs cantons de l'Italie, une prose rimée qui commence ainsi :
Piangeie , fanciulliai , Y piccoli Lazatini ! Pleurez, eofans mignons, Les gentils lazarons!
Pleurez, pleurez sans cesse Les petits lazarons.
Modèles de sagesse.
v^ba^ic.5 . ôac c^e Ci loce<>leu.
Charles , duc de Glocester, fils de la reine Anne d'Angleterre et du prince Georges de Dannemark, naquit à Londres le 24 juillet 1G89.
Il était doué d'un rare mérite, et l'éducation, autant que la nature , en avait fait un enfant rempli d'amabilité et de sagesse.
Il était le dernier de onze enfans que la reine Anne avait eus, et quoiqu'il fût d'une complexion fort délicate, elle ne le laissa point langjuir dans une vie molle et oisive, ni grandir dans ses volontés.
Comme on avait plié de bonne heure le caractère de ce précieux rejeton à l'obéissance, et son esprit à l'application, il avait contracté l'heureuse habitude du travail. Il fallait qu'il se sentît bien malade pour passer un jour sans apprendre quelque leçon. Tou-
on le voyait occupé, soit à lire, soit à écrire quelque chose. Uu jour qu'il était incommodé et tout souffrant, son maître de géographie plia les cartes, et l'engagea à se promener sur une terrasse contiguë à son cabinet d'étude : — Mon bon ami , répondit le jeune duc , alors âgé de neuf ans, si je m'écoute toujours ainsi, quand je serai grand, je ne saurai rien du tout.
Vers la fin de sa dixième année, la santé de ce jeune prince se fortifia d'une manière sensible; pour lors ses études et ses progrès furent en raison de ses forces. En sept ou huit mois, il apprit la géométrie et une bonne partie des mathématiques; ensuite il acquit des connaissances dans l'histoire ; et, par le moyen de la conversation, il parvint à parler assez bien l'italien, l'espagnol et le français.
Les Anglais, sans contredit, sont les premiers marins de l'Europe : aussi la navigation est-elle une science singulièrement encouragée chez eux, et l'on a grand soin de l'enseigner aux enfans destinés au gouvernement. Le jeune héritier de la reine Anne connaissait très-bien les agrès et les moindres parties d'un vaisseau ; il avait une idée nette
de sa coupe , de sa construction , de sa mature, de sa manœuvre , et de son équipement, soit en paix , soit en guerre. Il n'avait guères que douze ans lorsqu'il prouva ses connaissances dans cette partie, et cela d'une manière qui étonna les ingénieurs et les pilotes consommés.
On parlait beaucoup d'une frégate neuve destinée à faire le voyage de Boston ; le duc de Glocester témoigna une vive curiosité de la voir : on se fit un plaisir de satisfaire à sa denande, et on l'y mena. Après avoir examiné avec attention le nouveau bâtiment, il dit à un officier : — Remarquez, je vous prie, le bordage de tribord; je ne sais si je me trompe, mais je crois que, quel que soit le lest, il penchera trop à bâbord, et qu'il sera en outre un mauvais voilier.
— Nous ne pouvons rien dire encore, répondit l'officier; attendons que cette frégate ait été éprouvée. Elle le fut; et la conjecture du jeune Charles se vérifia. En effet,, après avoir été lancée à flot , il fallut la remettre en chantier; et quelque chose qu'on pût imaginer, le vaisseau cingla toujours fort mal, et ne put servir à sa destination.
L'illustre héritier de la couronne d'Augleterre croissait également en science et en sagesse. Aux qualités recommandables de l'esprit, il joignait celles bien plus précieuses encore du jugemeut et d'un bon cœur. Appréciateurs éclairés du mérite personnel , les Anglais contemplaient ce jeune prince avec une satisfaction secrète, et fondaient sur lui de grandes espérances. Ils furent amèrement trompés dans leur attente : cet aimable enfant leur fut ravi à l'improviste , et les roses de son aurore furent tout à coup changées en cyprès.
Comme il était extrêmement délicat, les médecins lui prescrivaient un régime sévère» mais, par un excès opposé, on ne lui donnait pas la moitié de ce qui lui était nécessaire pour subsister. Toujours il était pressé par une faim dévorante, et il mangeait furtivement tout ce qu'il pouvait se procurer pour apaiser son appétit.
Un jour, un domestique imprudent lui ayant mis secrètement dans son lit un morceau de pâté, l'enfant affamé le mangea avidement; cette nourriture trop pesante lui occasiona une indigestion dont il cacha la
cause dans la crainte de faire renvoyer son valet de chambre, et il mourut en peu de jours des suites de son imprudence.
Afin d'amuser le jeune due de Glocester durant les intervalles de ses fréquentes indispositions , on faisait venir auprès de lui des enfans de son âge. Un d'eux , nommé Warburtv, d'un caractère aimable et fort o^ai, avait su gagner l'affection du jeune prince par sa complaisance et sa politesse; comme il était turbulent et très-vif, il lui arrivait quelquefois de renverser ou de briser quelque chose, soit dans les jardins, soit dans les appartemens.
Un jour qu'il courait précipitamment avec le petit duc, il tomba sur lui, et fut cause qu'il se fendit la tête sur le bras d'un fauteuil. Le sang coulait en abondance : — Mon Dieu! s'écria le petit étourdi tout en pleurs, que vais-je devenir, si l'on sait que je vous ai fait tomber? — Ne sois pas en peine, lui dit le jeune prince en l'embrassant , je dirai que le pied m'a glissé, et je ne parlerai pas de toi.
Se tournant ensuite vers un vieux valet de chambre, témoin de Taccident : — Donnez-
— 8i — vous biea de garde, lui recommanda-t-il, de dire à maman que Warburty m'a fait tomber. Vous le feriez gronder par son papa, et j'en serais bien plus fâché que du mal qu'il vient de me faire à moi-même.
Le petit imprudent qui avait fait blesser le jeune duc de Glocester renversa une autre lois une table chargée de porcelaines, et elles furent brisées pour la plupart. Les vases, très-rares et superbes par le travail, avaient un double prix : ils avaient été donnés par le duc de Saxe, et ils représentaient des devises ingénieuses à la louange de la reine Anne.
Le fils de la reine sentit aussitôt les suites de ce malheur pour son ami Warburty, et il sut le délivrer encore avec adresse d'un si mauvais pas. Il courut sans tarder vers sa maman , et lui dit d'un air tout pénétré : — Ah î je suis le plus maladroit et le plus malheureux des enfans! — Qu'est-ce donc, lui demanda vivement la princesse? — Ah ! je suis au désespoir! Me le pardonnerez-vous, chère
maman ? — Ne craignez rien; parlez, mon
fils, parlez franchement — J'ai renversé
la table d'ébëne en courant, et vos belles tasses — Elles sont cassées , sans doute? —
Hélas! oui ! — Eh bien ! mon ami, puisque ce n'est pas votre faute , ajouta la reine , à quoi bon vous désoler ainsi? Pourquoi m'affliger moi-même? Est-ce que je ne vous aime pas mieux que des porcelaines ?
(cl>tXiu)ictc ^e dlboitl^ca/l/iit.
Le jeune Candiac de Montcalm e&t né à Candiac, près Nîmes, en 1719.
Le marquis de Montcalm avait reçu de son père une éducation solide et distinguée ^ aussi eut-il à cœur d'en procurer une semblable à son fils. Il savait, par l'expérience de tous les temps , que les titres de noblesse , la fortune et les honneurs ne sont que passagers ; mais que les talens, l'instruction et la sagesse n'ont rien à craindre des caprices du sort^ ni des révolutions. Fondé sur cette vérité, ce père aussi éclairé que tendre, entoura son jeune héritier des maîtres les plus habiles.
Les instituteurs du petit Candiac lui simplifièrent avec clarté les premiers élémens des sciences.
On imagina de tracer sur des cartes et
d'autres pièces mobiles, les dilTérens caractères de l'alphabet. A force de les palper, de les remuer et de les comparer, le petit Candiac parvint à les distinguer dès l'âge de quinze mois; il suffisait de lui demander un B ^ un X , UD Z , etc. , il courait vite chercher la lettre, et l'apportait tout joyeux à la personne qui la lui avait demandée.
Ce premier pas franchi, on employa d'au- il très moyens non moins ingénieux pour ini- | tier tout-à-fait le jeune disciple dans la ' lecture. Bien que la langue française soit \ remplie de règles contradictoires et de difficultés renaissantes, il y avança cependant à grands pas. A l'âge de trois ou quatre ans, il lisait et prononçait très-bien le français, et même les caractères grecs lui étaient également familiers, soit dans les imprimés, soit dans les manuscrits char^-és de liiiatures.
singulièrement sensible à la louange, une parole engageante, une douce caresse stimulaient puissamment son amour-propre, et il exécutait bien au-delà de ce qu'on pouvait lui prescrire. Telle était même son ardeur pour apprendre, qu'on était obligé de lui cacher les livres qu'il dévorait. Lorsqu'il eut quatre ans accomplis, on lui enseigna
— «;j — les principes abstraits du latin ; en moins dé dix mois il fut en état d'expliquer Cornélius Nepos, et Justin.
Outre les langues anciennes, ce studieux enfant apprit encore l'arithmétique , la géographie, l'histoire, la géométrie, les antiquités. Toutes les sciences, pour lesquelles il semblait né, lui devinrent familières en peu de temps; ses maîtres pouvaient à peine le suivre, et ils demeuraient non moins étounés de la rapidité de ses progrès, que de la justesse de son raisonnement.
Lorsque les autres en fans bégayaient à peine la Croix de Jésus, le fils du marquis de Montcabn avait lu et même extrait une foule d'historiens , d'orateurs, d'épistolaires , de philosophes, de grammairiens, et sa réputation, croissant de jour en jour, s'étendait bien au-delà du foyer paternel. Montpellier, INînies, Usez, Lyon, Grenoble, Paris même, payaient un juste tribut d'admiration à tant de savoir réuni dans une tête si jeune encore. Les papiers publics ' étaient remplis de récits flatteurs sur ce phénomène littéraire, et l'on rapportait à son égard une foule de particularités intéressantes.
La vie de cet illustre enfant n'est peut-