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être pas moins intéressante du côté des mœurs.
Quoiqu'il en soit, ce prodige naissant ne fit que paraître sur la scène du monde : soit que Texcès de l'application et des veilles ait affaibli sa santé, soit qu'il fût né avec une complexion trop délicate , il fut moissonné dans sa fleur. Mais telle est la prérogative de l'esprit , tel est l'ascendant du mérite ; ainsi que le cœur, il ne se mesure point par les années. Les travaux de ce jeune érudit lui ont acquis une gloire immortelle; quoiqu'il n'ait point fourni une carrière de trois lustres, à beaucoup près, la renommée n'a pas dédaigné de lui assigner un rang distingué dans le temple de mémoire, parmi les beaux génies qui ont illustré leur pays par des succès littéraires, ou par d'autres travaux utiles à la chose publique.
Les connaissances variées et la réputation du jeune Candiac attiraient chez ses parens une foule de personnes qui se faisaient un plaisir de causer avec lui et de l'entendre. Son père ayant réuni un jour chez lui cinq à six académiciens distingués, la conversation tomba naturellement sur les sciences. Chacun agita une question : les uns sur la géo-
-symétrie, les autres sur l'histoire, ceux-ci sur les langues ; l'enfant , qui était timide , n'osa d'abord se mêler de la conversation, et il se renferma dans les bornes d'un silence res- Dcctueux en présence des savans consommés qu'il regardait comme ses maîtres. Invité cependant à parler à son tour, il prouva bientvot qu'il n'était pas étranger aux matières profondes dont il était question; il fit même des observations qui avaient échappé aux personnes présentes, et qu'on n'attendait guère de son âge.
Le petit Montcalm avait une mémoire étonnante, et la géographie ne lui était pas moins familière que le reste. Il surprit encore toute la compagnie à cet égard. En effet, ayant demandé aux convives le nom de leur province et du lieu de leur naissance, il prit de la craie , et se mit à tracer rapidement sur le parquet une carte de France. Quand sou plan fut achevé, il montra à chacun le lieu, la situation respective, la distance, l'exposition de son pays natal ; il cita les batailles qui s'y étaient livrées, les rivières qui l'arrosaient, et les hommes célèbres qu'on y avait vus naître. Il accompagna ensuite cette opé-
ralion de remarques sur l'histoire naturelle et sur les antiquités.
Peu éblouie de ce vaste savoir , une dame fort instruite s'imagina que le jeune Candiac était un perroquet qui répétait sa leçon , et qui ne savait que des mots. En conséquence de cette opinion , elle lui parla de la conquête du Pérou par les Espagnols : — Vous ne sauriez refuser une juste admiration, lui dit-elle, à la découverte du Nouveau-Monde par Christophe Colomb : car enfin , le sucre et les sirops de Saint-Domingue sont d'excellentes choses. Qu'en pensez-vous? — Ceci est un grand problème à résoudre, reprit Candiac d'un ton sérieux : il ne m'appartient pas de prononcer à mou âge; cependant, je ne crois pas que nous soyons devenus plus riches avec l'or du Pérou, ni plus heureux avec des besoins que nous ne connaissions pas auparavant.
Charmée de l'à-propos et du sens de sa réponse, la dame prit l'enfant entre ses bras, puis regardant le marquis deMontcalm, elle
s'écria
Quel ornement! quelle consolation
pour un père, d'avoir un lils si instruit et si i^ien élevé! Ah! que n'en ai-je un semblable au prix de la moitié de ma fortune! je me trouverais encore assez riche déposséder un tel trésor.
OvLWiiie c) GAoïiKe^iiooti^u..
Sylvine - Joliotte d'Aubencourt^ naquit à Pierre-Fort ( Auvergne ) en 1720,
Henri d'Aubencourt, capitaine de vaisseau, s'était marié de très-bonne heure avec Marie- Roher^tine de Souzac , riche héritière des environs de Saiot-Flour. L'argent avait été le principal mobile de cette alliance irréfléchie; aussi fut-elle des plus malheureuses. Il faut de la fortune, sans doute; mais quand elle se trouve seule, elle s'évanouit bientôt, et les soucis amers naissent en foule.
La jeune Roberiine avait une beauté égale à sa dot; mais elle était entièrement dépourvue des qualités qui font le charme de la société et le bonheur de la vie. Ignorante à l'excès, gâtée dès son enfance par un père idolâtre et faible, elle était d'un caractère brusque et fier; tranchante, capricieuse, emportée,
légère, étourdie, incouséquente et coquette, elle ne connaissait point ces égards réciproques, ces attentions complaisantes, ni cette affabilité qui préviennent si favorablement et qui subjuguent les cœurs.
Cette femme imprudente et présomptueuse s'imaginait que son mari lui devait tout, et qu'elle ne devait rien à son mari. Prétendant absolument gouverner, et gouverner par le caprice , fermant l'oreille aux conseils les plus sages , s'irritant de la raison , la tournant même en ridicule, prodiguant l'or pour de vains atours et mille bagatelles dispendieuses, n'ayant nulle idée d'économie et gâtant ses enfans, elle devint insupportable à son époux; bientôt on parla de divorce; il fut signifié, et la séparation s'ensuivit.
De cette union mal assortie étaient nés trois enfans , deux fils et une fille : c'est Sylvine-Joliotte d' AahencourtdiOiiX il est question. Son père fit un avantage considérable à la mère, à condition qu'il garderait sa fille avec \m \ Rohoiine y qui n'avait que le titre de mère , et qui n'aimait en tout que sa propre personne, y consentit bien volontiers; et la jeune Sylvine fut élevée à la maison pater-
uelle par le précepteur de ses deux pelits frères.
En moius de deux ans , on vit la différence qu'il y a entre un enfant sottement idolâtré, et celui dont on forme, par principes, le jugement, le cœur, l'esprit et les mœurs. L'institeur s'attacha d'abord à enseigner à son élève les langues, l'histoire, et les autres connaissances relatives à la litléralure. Secondé d'un autre côté par une gouvernante industrieuse et sage , qui formait la jeune Sylvine aux différens ouvrages de son sexe, l'habile Mentor réussit, au gré du bon père, dans une entreprise moins difficile qu'on ne pense, et cependant presque toujours manquée.
Parvenue à sa onzième année, la jeune ^!i^ A ab encourt maniait également bien et la plume et Paiguille; elle lisait de manière à prouver qu'elle sentait ce qu'elle disait; elle dictait une lettre avec aisance, et racontait avec autant de précision que d'agrément. Comme elle avait lu avec attention l'Histoire Ancienne et Modeyiie^ comme sa mémoire était ornée de morceaux choisis dans les meilleurs ouvrages, rien n'était si varié et si attachant que ses entretiens toujours semés d'à-
necdotes instructives ou curieuses. Son père, qui était fort instruit lui-même, se félicitait de plus en plus et des soins du maître et des progrès de l'élève. Il passait des soirées charmantes avec cette aimable enfant, et trouvait en elle les charmes d'une douce société.
Ce qui ajoutait un prix réel à tant de taleus, fruits heureux d'une éducation sensément dirigée , c'est que Sijlvine y joignait un grand fond de modestie. Elle seule semblait ignorer qu'elle sût tant de choses; ou, quand elle se voyait dans le cas de les faire paraître , elle y mettait une telle retenue et tant de douceur, qu'elle semblait en quelque sorte demander grâce de sa supériorité et de ses avantages sur les autres personnes de son sexe.
Sylvine se trouvait-elle avec des demoiselles et des dames peu instruites, elle se mettait à l'unisson; elle parlait de modes et de parures; elle affectait même d'en parler avec intérêt^ bien qu'elle préférât une mise très-simple et qu'elle ne fût parée que de sa jeunesse.
S'habillant seule, se coiffant seule , elle n'avait guère d'autre femme de chambre qu'ellemême. Elle brodait des vestes pour son père
ou des robes pour elle-même ; elle faisait de la dentelle , du filet ou de la tapisserie. INe dédaignant pas même de tricoter des bas pour ses frères, toujours elle était occupée à quelque chose, et cependant, elle n'avait nul besoin de ces sortes d'occupations pour masquer, ainsi que tant d'autres, le défaut de son esprit ou la disette de ses pensées.
Il y avait une excellente gouvernante dans la maison du seigneur A'' Auhencourt^ et cette gouvernante, c'était Joliotie elle-même. Elle suivait assidûment les plus légers détails du ménage; elle y maintenait un ordre admirable, une propreté charmante, et cette économie sévère au défaut de laquelle la vie n'est qu'un tissu de soucis amers et de mécomptes renaissans. Tenant tout sous clé et prévenant le gaspillage , elle dispensait ellemême aux domestiques ce qui leur était nécessaire pour leurs emplois respectifs. Se multipliant par une activité soutenue, elle veillait à tout , elle prévenait tout, et il ne se passait rien qu'elle ne le sût, et qu'elle n'en informât son père.
Survenait-il quelque étranger, y avait-il de la compagnie? cette charmante enfant recevait son monde avec autant d'empressement
que de politesse; et ce qui lui manquait du côté de la pratique et de l'usage, elle le compensait amplement par la cordialité et par une candeur ravissante. Elle faisait de son mieux les honneurs du salon ou de la table ; elle s'étudiait à placer chacun suivant le rang qui lui convenait, et servait les convives selon leur goût. Eprouvait-elle des contrariétés? comme elle avait été accoutumée de fort bonne heure à plier son humeur selon les circonstances, elle conservait un empire absolu sur elle-même; elle afï'ectait encore cet enjouement et cette gaîté qui , plus que tout le reste, font le charme de la vie, et subjuguent les cœurs les plus farouches.
Tant d'occupations et de surveillance, la culture de son cœur et de son esprit, et mille détails économiques n'empêchaient point que la jeune à!* Auhencow t ne remplît les devoirs de sœur comme elle remplissait ceux de fille respectueuse et tendre. Sa vigilance et son excellent cœur subvenaient à tout. Comme son père s'absentait fréquemment pour différentes affaires , il n'est pas de soins et d'attentions qu'elle ne prît pour ses petits frères; elle leur tenait lieu de mère dans la force du terme.
Se reposant le moios possible sur le service des domestiques, elle veillait elle-même à ce que ces jeunes enfans ne manquassent de rien. Elle les maintenait dans l'ordre et dans la plus grande propreté. Leur survenait-il quelque léger chagrin? elle les consolait ; étaient-ils au jeu? elle s'amusait avec eux et cherchait ce qui pouvait leur plaire; étudiaient-ils? elle aplanissait les difilcultés qui les embarrassaient; se sentaientils incommodés? soudain elle les soignait, elle les veillait avec la plus scrupuleuse attention : en un mot, elle avait pour eux la plus tendre sollicitude.
Les éloges prodigués d'ordinaire aux jeunes personnes ne roulent que irop souvent sur leur figure, sur la musique, la danse et la toilette : quoique Sijlvine possédât passablement les talens agréables de son sexe, quoiqu'elle fût plus que jolie, bien faite et pétrie de grâces, les qualités morales faisaient, pour ainsi dire , oublier chez elle les avantages brillans , mais peu durables. Chacun ne s'entretenait que de son caractère tout aimable; on était enchanté de son industrie, de sa vigilance , de sou esprit, de sa dextérité, de son humeur vive et pleine de franchise. On
De savait ce qu'on devait admirer le plus, ou de sa piélé filiale, ou de sa tendresse fraternelle, ou de son cœur expansif, ou de sa belle ame. Dans les cantons les plus lointains, les mères la citaient à leurs filles comme un modèle; et quelques récits que l'on fît de ce rare sujet, on les trouvait encore beaucoup audessous de la réalitéo
Hélas 1 ceux qui sont nés pour l'ornement et la joie de leur famille ne paraissent qu'un instant sur la terre cbars^ée d'ingrats , de lourds frelons et de médians! Si/lvine éprouva cette destinée attachée trop souvent, hélas I au vraimérite; mais il nedoit point se décourager pour cela. La vertu n^est-elle pas assez riche de sa propre estime , assez heureuse, assez grande par elle-même? Ce sont les adversités qui finissent par mettre le comble à la gloire dont elle peut se passer à la vérité, mais qu'il importe beaucoup de préconiser, pour porter au bien le vulgaire des hommes.
La jeune Sylvine avait coutume d'aller tous les jours se promener avec ses frères et son père dans une campagne voisine du château A^ Aabencoiirt. Là, ces sages enfans se plaisaient tantôt à s'ébattre sur l'herbe des prairies, tantôt à cueillir des fleurs et des plantes.
— 98 ~ dont le sein de la terre est si prodigue. Le livre de la nature , toujours ouvert et toujours intéressant, en fixant leurs yeux avides, alimentait tout à la fois leur curiosité et touchait leurs jeunes cœurs aimans et sensibles.
Retenu par des affaires pressées qui l'obligèrent à un petit voyage près de Rioin , le chevalier à'' Aahencoart fit une absence avec le gouverneur de ses fils. La gouvernante de iSy/f^Vié?, qui était d'une prudence consommée, les remplaça l'un et l'autre, et présida aux promenades accoutumées. Depuis quelque temps, Joliotte brûlait d'envie d'aller se promener dans de grands bois un peu éloignés, et d'y faire un goûter avec ses frères. Tout fut donc préparé en conséquence , et l'on profita d'un superbe jour pour effectuer la partie concertée.
Rendue au lieu désiré, la jeune famille s'assit en cercle sous des chênes touffus, et elle y procéda de grand cœur au repas champêtre. Tandis que ces enfans se livraient à leur gaîté naturelle et qu'ils mangeaient de grand appétit, l'horison se couvrit de nuages, des coups de tonnerre se firent entendre
— 99 ^ sourdement au loin, et troublèrent la fête, lorsqu'elle était à peine commencée.
Rien n'annonça d'abord que l'orage dût être considérable; cependant Sylvine, qui était la raison même, dit à sa gouvernante : Ma bonne amie, allons-nous-en bien vite; et elles s'en allèrent. A peine furent-elles bors de la forêt , qu'il s'éleva une tempête effroyable. Un vent impétueux déracina les arbres et renversa les cabanes lointaines des villageois ; la terreur saisit alors les petits ^ Aabencourl , et ils ne purent marcher. La bonne prit dans ses bras le plus fort, Sylvine le plus jeune , et elles forcèrent la marche pour regagner le château le plus promptement possible.
En moins d'une demi-heure, elles eurent fait trois grands quarts de lieue; déjà elles apercevaient dans le lointain les tourelles du donjon, quand il survint tout à coup une pluie semblable à un déluge ; Teau tomba en si grande quantité, que les champs devinrent tout à coup une espèce de lac immense, de quelque côté qu'on portât la vue.
Pour comble de malheur, il y avait, pour retourner à Aubencourt, un ravin par où il fallait passer absolument; le danger pressait;
il n'était guère possible d'attendre sans le rendre plus sérieux, car le ciel fondait en eau. Tandis que le passage était encore guéable, Si/lvine et sa gouvernante y entrèrent avec courage , et s'y guidèrent avec une présence d'esprit peu commune dans une conjoncture si périlleuse. Quoique l'eau montât jusqu'à leur ceinture, et qu'elles trébuchassent à tout moment, quoiqu'elles eussent à lutter et contre la tempête et contre la frayeur des enfans, qui se débattaient et jetaient les hauts cris, elles ne perdirent point la tête pour cela. Près d'être englouties vingt fois dans ce goufïre , tantôt elles se cramponnaient au premier arbre qu'elles pouvaient trouver, tantôt elles se serraient l'une contre l'autre, pour opposer plus de résistance à la masse des vagues que les vents en fureur amoncelaient autour d'elles.
Des hommes auraient eu de la peine à se tirer d'un si mauvais pas ; on peut juger des efforts qu'il fallut à des femmes embarrassées surtout comme elles l'étaient. Exténuée de fatigue, et toute trempée, Sijlviiie regagna, à la vérité, la maison avec ses frères; mais elle se trouva dans un état bien pitoyable. Dès qu'elle se fut un peu reposée, un froid
— lOJ —
mortel se glissa dans tous ses membres; à ce froid succéda bientôt une fièvre brûlante; le délire s'ensuivit enfin, et durant les accès de son transport, elle s'écriait sans cesse : —
Papa! j'ai sauvé mes petits frères Ne sois
pas en peine, je me porte bien aussi.
C'en était fait, la jeune à' ^ubencûurt était frappée du coup de la mort : quelques soins que l'on prît de ses jours, une fluxion de poitrine la fit descendre au tombeau avant sa quinzième année. Son verlueux père fut inconsolable. Toute sa raison l'abandonna à la vue d'une perte si peu réparable , et il pleura sa fille chérie tant qu'il vécut : — - Mes amis, redisait-il à ses deux fils, depuis ce fatal événement, en perdant votre sœur, vous avez perdu encore une mère, une amie, un modèle de vertus Et moi, père à jamais infortuné! et moi, j'ai perdu l'ornement et la consolation de ma vieillesse ! Sans vous, chers enfans , oui, sans vous, l'existence me deviendrait tout- à -fait insupportable, et je mourrais de douleur.
^fetekep-^eiim ^^ei/iieckef).
Chrétien-Henri Heinecken , né à Lubeck (Basse-Saxe), en 1720 , fut un vrai phénomène littéraire. Il était fils à.^ Heinecken ^ professeur d'histoire dans l'université de Leipsick. Ce savant possédait une érudition immense, et surtout le talent non moins rare que difficile de bien enseigner. Comme il n'avait que le fils dont il est question, il essaya, par manière d'amusement, de lui apprendre à parler dès l'âge de huit mois. Il lui présenta d'abord , autant qu'il le pouvait, chaque objet dont il était question; il en articulait ensuite distinctement et à haute voix le nom, l'usage, les propriétés. Peu après ces premières leçons , l'instituteur fut très-étonné d'entendre son élève prononcer non-seulement des mots, mais des phrases qui n'étaient point dépourvues de raison ni de sens.
A seize ou dix-huit mois , ce tendre enfancon savait déjà par ordre les principaux événemens de l'Histoire-Sainte, il les racontait même avec assez d'exactitude.
A deux ans et demi, il avait pareillement acquis des notions étendues sur la géographie et sur l'histoire grecque et romaine; atin de les lui inculquer plus profondément dans le cerveau, on avait eu la précaution de lui en dessiner les principaux traits sur des cartons numérotés; il les avait si bien retenus , qu'il répondait sur-le-champ aux questions qu'on ne manquait point de lui faire à cet égard.
Bientôt le jeune Hen?i connut en outre la généalogie des grandes maisons de l'Europe. Mais ce surcroît d'érudition ne dépose pas en faveur du goût de son maître ; et c'est dommage qu'on ait surchargé la mémoire de cet eofant d'une nomenclature aussi stérile que fade et rebutante. Par la simple voie de la conversation, Heinecken apprit également la langue italienne et la française , qu'il parlait aussi bien que l'allemand, sa langue naturelle. La réputation du petit Heinecken croissait de jour en jour, et il était déjà connu dans les pays étrangers. Nombre de personnes illustres , et le roi de Danemarck entre autres ,
— lO/l parut désirer de le voir; il le fit venir en conséquence à Copenhague, et ce rare enfant y parut sous la conduite de sa mère.
On aurait peine à croire ce que Ton raconte de ce petit prodige, si Martini, dans une dissertation publiée en 1730, ne l'attestait d'une manière convaincante. Heinecken parut devant le roi avec toutes les grâces de l'enfance, et la noble assurance qu'inspire le secret sentiment d'un mérite distingué. Sa taille était bien au-dessus de son âge; une physionomie des plus heureuses, de grands veux bleus où respirait une gaîté enfantine; un regard qui annonçait autant d'esprit que de bons sens, une carnation couleur de rose, de superbes cheveux blonds retombant en anneaux sur son front : tout prévint eu faveur du savant au berceau.
Mais dès qu'il eut ouvert la bouche, sa parole distincte et posée, son accent agréable, le tonde sa voix argentine et douce, lui attirèrent une attention particulière. Il prononça alors un petit discours en latin, qui dura environ dix minutes.
Ouoiqu'en présence d'une compagnie imposante et nombreuse, cet enfant ne se dé-
concerta en nulle façon, et sa mémoire fut très-fidèle.
Après ce discours, qui lui attira les plus vifs applaudissemens, le petit Heinecken récita en français un apologue ingénieux ; il était en vers et renfermait des choses infiniment flatteuses sur la reine et les princesses qui étaient présentes. Lorsque le jeune orateur eut fini, comme il était d'une figurje charmante, plusieurs dames le mirent sur leurs genoux , et le comblèrent de caresses.
Un enfant de cinq ans haranguant une tête couronnée, au milieu d'une foule d'officiers et de courtisans, c'était assurément un phénomène bien digne d'admiration; mais voici une particularité plus étonnante encore, et qui frappa beaucoup l'auguste assemblée.
Le roi de Danemarck s'étant approché de la mère à^Heinecken pour la féliciter d'avoir un fils si aimable et si savant, il lui demanda comment on avait pu parvenir à lui apprendre tant de choses en si peu de temps. —Sire, répondit-elle, je puis assurer à votre majesté que nous ne l'avons jamais tourmenté un seul instant pour cela ; c'est presque de lui-même, c'est en causant avec son père, qu'il s'est
instruit ainsi que vous le voyez. Il a une disposition naturelle pour les sciences.
— Y a-t-il long-temps que vous l'avez sevré, poursuivit le prince?^ Oh! il tète encore; c'est tout son bonheur. A ces mots, madame Heinechen demanda au roi la permission de donner à téter au petit : — car, ajouta-t-elle , il a d'autant plus soif qu'il a fait plus d'efforts pour mériter les suffrages d'un prince non moins éclairé que juste et vertueux.
La tendre mère ayant découvert son sein, le petit orateur se mit aussitôt à pomper le doux nectar avec aussi peu de façons qu'il venait de prononcer sa harangue. Chacun alors ne put se lasser d'admirer, d'une part, une belle nourrice de vingt-deux ans , retraçant l'image de la santé et du contentement; de l'autre, un jeune nourrisson qui, semblable à l'Amour sur les genoux de Vénus , montrait, tout en badinant, une science d'homme, et qui tétait encore.
Le voyage du fils et de sa jeune maman fut un triomphe pour tous les deux. Après avoir été fêté et accueilli de toutes parts avec ces distinctions flatteuses qu'on témoigne si volontiers au mérite naissant, le petit /Td?-
necken prit congé de la cour ; il partit comblé d'éloges , et surchargé de joujoux et de ricbes présens; et il eut en outre une bibliothèque remplie de livres non moins instructifs que rares et curieux.
Lorsque le jeune élève fut de retour à Lubeck, son père résolut de le livrer à des études réglées et suivies, et pour cela il lui enseigna à écrire. En etïet, quelque savoir que l'on possède, il s'efface bien vite, ou ce n'est en quelque sorte qu'un informe chaos , si l'on ne fixe soigneusement, par le moyen des caractères, les choses que l'on a entendues, celles qu'on lit ou que l'on sait. Il n'est point de solide instruction ni de véritable savoir, sans remarques, sans copies, sans notes, sans l'application constante de l'écriture à la parole rapide et fugitive.
Le petit Heirwcken fut donc sevré pour être en état de continuer, ou pour mieux dire, de commencer ses humanités suivant les règles. Ayant été séparé de sa mère l'espace de quinze à vingt jours, afin de l'accoutumer à sa nouvelle nourriture, le pauvre petit ne put absolument supporter l'ennui d'une séparation si cruelle ; il se lamenta nuit et jour; il ne voulut rien prendre, et
(lëpérit à vue d'œil. Enfin il tomba en chartre, et mourut au bout de cinq semaines, à l'âge de cinq ans.
Cet enfant merveilleux, plus étonnant cent lois que Pic de la Mirandole , ne fut montré qu'un instant au monde, étonné d'un tel prodige. Il en aurait fait sans doute l'ornement, s'il eût pu fournir une longue carrière. S'il vécut trop peu pour la satisfaction et le bonheur de ses parens , on peut dire néanmoins qu'il vécut assez pour sa réputation , puisqu'à son aurore, il a obtenu un rang distingué parmi les enfans célèbres.
S^zcciicoiàe QmDcvcielïcj.
Françoise Mariette, née à la Roclie-Beaucourt ( Angouraois ) , en 1732 , dut le jour à un receveur des tailles. Celui-ci, honnête homme, bon père et bon mari, n'avait qu'une médiocre fortune. ïl avait remarqué que la jeune Françoise était d'un caractère sensible, mais fort décidé. Piépugnant à toute remontrance, dictée d'un air sévère , ses moyens furent constamment la douceur, les caresses et le sentiment ; et il s'en vit non moins respecté que chéri. L'épouse du receveur, bizarre , capricieuse et d'une vivacité excessive, exigeante, susceptible et grondeuse, reprenait Mariette pour des vétilles. Dans les momens où elle eût dû réprimander sa fille, elle lui montrait une tendresse dont la petite ne pouvait deviner le motif; quand il était question de l'encourager , elle l'accablait de me-
naces et de rudes traitemens qui révoltaient le bon père , et qui aigrissaient l'esprit de sa fille. Ainsi contrarié dans ses affections, mais trop faible, et désirant conserver la paix dans sa maison, ce père de famille renferma en lui-même un chagrin secret. Il tomba malade, et mourut dans les bras de sa fille éplorée. Sou épouse, bien que jeune encore, ne lui survécut pas beaucoup, et elle laissa un petit garçon de dix-huit mois avec Françoise ^ âgée de onze ans.
Le père de la jeune orpheline ne laissa pour héritage à sa fille que de vieux meubles, et une petite chaumière située sur la lisière d'un bois. Françoise se retira dans cet asile sauvage avec son petit frère. Bientôt elle se vit absolument délaissée , et en proie à la plus affreuse indigence. Quelques laboureurs des environs de la Roche-Beaucourt la demandèrent cependant pour garder leurs oies et leurs moutons; mais son tendre attachement pour son petit frère l'empêcha d'accepter leurs offres ; elle résolut de tout tenter et de tout souffrir plutôt que de Tabandonner. Dans cette urgente nécessité, Mariette vendit du linge et des effets ; et de l'argent qu'elle en tira, elle acheta du lin et du coton.
I>és l'âge de sept ans , elle faisait une paire de bas d'homme en deux ou trois jours. L'habitude du travail lui fut d'un grand secours dans sa misère ; elle se mit à filer, à coudre et à tricoter tour à tour. Comme elle était aussi vigilante qu'habile, elle pourvut ainsi à sa subsistance et conserva sa liberté. Sa réputation s'accrut en peu de temps. Chacun accourait des cantons d'alentour pour la voir, et l'on s'empressait de lui apporter de l'ouvrage. Les mères surtout se faisaient un devoir et un plaisir d'y conduire leurs enfans pour contempler une jeune fille de douze ans qui se conduisait comme une femme de trente, et qui passait les nuits pour secourir son petit frère.
L'aisance régna insensiblement dans la chaumière de Mariette; elle se vit même en état de prendre avec elle une bonne vieille qui veillait au ménage et à son frère , taudis qu'elle allait porter son ouvrage dans les hameaux voisins. Coulant ses jours dans l'innocence et la paix, rien n'eut manqué au bonheur de cette sage enfant, si elle eût eu son père avec elle.
Partagée entre les soins de son jeune frère et les tendres souvenirs de son père chéri,
la sage Françoise avait déjà passé trois années dans sa solitude, Non moins formée pour le corps que par rapport au jugement , elle était d'une force et d'une taille bien au-dessus de son âge, et sa beauté égalait les qualités de son cœur. De ricbes laboureurs la demandèrent instamment en mariage, et ils se seraient estimés trop beureux de l'obtenir sans dot ; mais ils étaient fort jeunes encore, et par une prudence peu commune, Manette\ç^^ remercia pour leur préférer un marchand d'un certain âge avec un bien modique, — précisément, disait-elle, parce qu'il pourra nous servir de père à mon frère et à moi, et qu'il m'aidera à acquérir l'expérience qui me manque. C'était au milieu d'un hiver long et rigoureux : la raisonnable Mariette attendait les beaux jours du printemps pour unir son sort à l'homme heureux â qui elle destinait le don de son cœur et de son aimable personne. Mais, hélas! cette vertueuse enfant fut trompée dans son attente par le plus funeste des accidens. Depuis cinq semaines, la terre était couverte de neiges glacées. Les loups erraient en troupeaux parles campagnes; ils entraient hardiment dans les bourgs, et les hommes mêmes qui n'étaient point armés devenaient leurs
victimes. Un matin que la jeune Françoise tirait le pain du four, une louve, suivie de cinq louveteaux, fondit dans sa chambre. Mariette se saisit incontinent d'un bâton noueux, et se défendit avec autant de vaillance que de sang-froid. Elle eût sauvé sans doute sa vie, si elle n'eût songé qu'à ellemême. Tandis qu'elle portait de rudes coups à la bête carnassière , elle aperçut un second ennemi qui s'avançait contre son frère. Poussant alors un cri de terreur, elle saisit l'enfant par le milieu du corps, ouvrit une huche et Ty mit à couvert de tout danger. Là, tandis que cette fille courageuse se tenait appuyée d'une main, et que de l'autre elle cherchait à repousser les animaux dévorans, la louve furieuse se jeta à sa gorge et l'étrangla sur-le-champ. La bonne vieille fut également déchirée et mise en pièces au moment qu'elle s'enfuyait pour appeler du secours. Ainsi mourut, dans sa quinzième année , cette fille si digne à tous égards d'une meilleure destinée. Ce beau trait de courage et d'amour fraternel a été imité, en 1801, par une jeuue fdle de quatorze ans, nommée Françoise Le Heu y du département de Maine-et- Loire.
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GivoMi^Dt^ou^e àe 1) bou/rici^<îC/.
Âmbroise, chevalier de Bouflers, naquit à Paris eu 1734. Quoiqu'il ail été élevé avec le plus graud soin, quoiqu'il ait beaucoup profité des leçons qu'il reçut dès ses plus tendres années , c€t enfaut est plus recommandable par ses vertus guerrières que par ses connaissances en littérature.
Chez nôs anciens Français, c'était une coutume constante de livrer au métier des armes les enfans de bonne maison, dès l'âge de huit ou neuf ans. On en a vu, dit Froissard, se trouver à de sanglantes batailles; conserver d'une main leur bannière au milieu de la mêlée la plus serrée, et se battre de l'autre à grands coups de sabre; affronter une forêt de baïonnettes, pour r'avoir un ironçon d'arme, ou pour regagner quelques toises de terrain perdu ; essuyer le feu rou-
lant d'une mousqueterie Dombreuse; aller chercher Tennemi jusque dans ses retranchemens; demeurer fermes au bruit épouvautable de trente bouches à feu, semant de toutes parts la terreur et la mort; aller ramasser des boulets pleuvant comme la grêle sur le champ de bataille , et les porter gaîment aux canonniers dépourvus; cest ce que firent plus d'une fois des jeunes gens de douze ou treize ans , tout aussi bien que d'intrépides grenadiers.
Plein d'admiration pour les hauts faits de nos anciens chevaliers et de ses ancêtres, Joseph-Marie, duc de Bouflers, gouverneur de Flandres, grand-père de notre jeunehéros, voulut que son petit-tils leur ressemblât et qu'il soutînt l'illustration de sa famille. Il lui procura en conséquence une éducation propre à enflammer son courage naissant, et à lui inspirer l'amour de la gloire. On lui fit donc lire à cet effet les batailles d'Alexandre; la Cyropédie, la vie de Duguesclin, du chevalier Bayard, de Henri lY ; les victoires de Turenne; l'histoire du grand Condé, de Louis XIV, et de Villars.
A sept ans, le jeune Ambroise connaissait non-seulement la vie des plus grands capi-
taines, mais il savait encore faire l'exercice avec autant de précision et d'aplomb qu'un vieux soldat; et ce qui est une espèce détour de force, il exécutait le port et le maniement des armes j sans laisser tomber un écu de six livres qu'on lui plaçait entre ses coudes et ses côtés. Dès sa neuvième année, il avait pareillement acquis des notions étendues sur la tactique et dans l'art de la défense et de l'attaque des places. Il commandait fort bien les ditlérentes évolutions militaires, et rangeait avec intelligence une petite armée factice en bataille, car un des principaux jeux de son enfance, était de placer et de remuer diversement des pièces d'artillerie, des cavaliers et des fantassins de cartcn.
Les parens du jeune Boaflers placèrent auprès de lui des domestiques étrangers; ce fut de cette façon qu'il apprit l'anglais, l'allemand et l'italien ; il sut parler ces langues, les traduire et les orlbograpbier en peu de temps,
A peine âgé de dix ans, le jeune cbevalier interrompit le cours de ses humanités pour faire sa première campagne. Alors !a France était en guerre avec l'Angleterre et l'Autriche coalisées; le théâtre des combats était en Al-
lemagne. J[77ibroise y suivit son père et son oncle, et ne parut guère plus ëtonnë au milieu des camps qu'à la maison paternelle. Il monta d'abord la garde comme simple fusilier; puis il parvint de grade en grade jusqu'à celui de guidon.
Le jour que le jeune officier fut installé dans son emploi, sa bravoure fut mise à une rude épreuve. Il était question d'aller «•au fourrage , et il lui fallut escorter une compagnie de cent vingt cavaliers. Chemin faisant, ils rencontrèrent une bande de Houlans, qui les attaquèrent et s'opposèrent à leur passage. Il fallut en venir aux mains; l'escarmouche fut si vive, que le petit chevalier, pour son étrenne, fut désarçonné, et tomba sous les pieds de son cheval ; il y remonta heureusement, et il eut même assez de présence d'esprit pour conserver son drapeau. Il fit le coup de pistolet ; il mit l'épée à la main, et se battit avec autant d'audace que s'il se fût trouvé depuis long-temps à de pareilles rencontres.
Revenu victorieux et légèrement blessé à la main droite , il courut saluer son oncle. Ce guerrier le prit entre ses bras , le serra avec tendresse contre sa poitrine, et laissa
échapper des larmes de joie. S'apercevaDt alors que l'enfant avait reçu trois balles dans les cornes de son chapeau, et plusieurs autres dans les basques de son habit, et qu'il n'en parlait seulement pas, le marquis ne put revenir de sa surprise et fut frappé d'admiration. Son père, qui vint l'embrasser sur ces entrefaites, lui dit: — Mais, mon ami, pour avoir vu le feu de si prés, tu as l'air bien gaillard!!! — Cher papa, reprit l'enfant, je n'ai pas songé un seul instant à moi; je n'avais qu'une crainte , c'était de perdre mon pauvre domestique , qui a risqué vingt fois sa vie pour sauver la mienne. Ah! sans lui, je n'aurais point la consolation de revoir à présent ni vous, ni mon cher oncle !
Durant sept mois que le chevalier de BoU' fiers subit les plus rudes fatigues de la guerre, jamais il ne proféra aucune plainte. Dur à lui-même, généreux et plein de bonté pour le soldat, il ne se prévalait en rien de sa naissance, et il observait avec ponctualité l'ordre et la discipline. Quoiqu'il marchât souvent de nuit au milieu des campagnes désertes et des sombres forêts, quoiqu'il passât fréquemment tout auprès des postes ennemis , il se donnait bien de garde de manifester le moin^
dre mouvement de frayeur, bien naturelle cependant dans un âge encore si tendre.
Lors de la sanglante bataille livrée prés d'Ettiogue , village situé sur le Mein, dans l'électorat de Mayence, le petit chevalier affecta plus d'assurance et plus de gaîté que de coutume. Croyant apercevoir un air d'inquiétude répandu sur la figure du marquis de Bouflers \ — Papa, lui dit-il, nous allons acquérir de la gloire aujourd'hui, et les Anglais verront beau jeu. ■ — Puisses-tu dire vrai! lui répondit M. de Bouflers , d'un ton pénétré. Je crois que l'action sera un peu chaude ; dans le cas où nous ne nous reverrions plus, embrassons-nous, mon ami , et fais bien ton devoir. Une demi-heure après , le combat s'engagea. Le chevalier de Bouflers, embusqué avec ses cavaliers le long d'un ruisseau, essuya un feu roulant qui dura trois grands quarts-d'heure. Le canon ronflait de part et d'autre de la manière la plus terrible; des tourbillons de fumée dérobaient entièrement la vue des deux armées; de longues files d'hommes tombaient morts à chaque instant, et la terre était jonchée de cadavres. Vers la fin de l'action, qui jusqu'alors s'était décidée pour les Français , les Anglais , commandés
— no —
par Georges II, firent un mouvement inattendu; le maréchal de Noailles , général de l'armée française, y fut trompé. Il donna soudain des ordres pour se mettre en mesure, malheureusement ils ne parvinrent pas à temps. L'ennemi tirait sur nous à hout portant; nos premières batteries furent démontées, la terreur et la confusion gagnèrent de frang en rang, et nous ne pûmes nous rallier. Dans cette funeste conjoncture, le chevalier de Bouflers y qui n'avait point reçu de commandement pour se tirer de Tendroit périls letix où il était, voyait tout son monde criblé de coups et tomber autour de lui. Il eut luimême la jambe gauche fracassée; il perdit connaissance, et glissa sous le ventre de sou cheval; alors un soldat se hasarda de le prendre sur ses épaules pour le sauver, et il le porta comme il put au quartier de réserve.
La réputation de sagesse et de bravoure du jeune chevalier avait pénétré jusques chez les Allemands. Le soldat qui le portait évanoui et tout sanglant entre ses bras fut arrêté à trois reprises différentes par des Autrichiens; et trois fois, à l'aspect de l'enfaut blessé, au nom seul de Bon fiers ^ il fut relâché, et il parvint au camp français. Lorsque
le jeune guerrier eut pris un peu de repos, et qu'il fut revenu à lui, on examina sa blessure ; elle fut jugée sans remède , et les chirurgiens déclarèrent qu'il fallait lui couper la jambe : on ne lui dissimula pas la nécessité et l'urgence de cette douloureuse opération. Rappelant alors son courage : — Puisqu'on ne saurait faire autrement , répondit-il avec cette gaîté ordinaire aux Français, j'aime encore mieux perdre une jambe que la tête.
Dans cette cruelle extrémité, le sage et respectueux enfant se sentit plus que jamais pénétré des plus tendres sentimens envers les auteurs de ses jours. Il demanda une demi-heure de .délai : il se fit apporter de l'encre et du papier; puis il eut assez de force et de présence d'esprit pour écrire la lettre suivante :
Chère maman.
Je viens de recevoir une blessure à la jambe ; je ne vous cacherai point qu'il faut absolument qu'on me la coupe. Je souffre plus que je ne saurais vous le dire; mais c'est moins de mon mal, que de la douleur
que vous allez ressenlir en apprenant ee malheur.
Je pense bien survivre à l'opération ; mais si mon sort en ordonne autrement, que j'aie au moins la consolation de vous embrasser dans cette lettre! Que cet écrit d'un fils qui vous chérit autant qu'il vous respecte soit pour vous, chère maman, une nouvelle preuve de mon tendre souvenir et de ma reconnaissance pour vos bienfaits.
Ne vous inquiétez pas , chère petite maman , dans peu je serai rétabli. Embrassez pour moi ma sœur et mon bon ami (c'était son ancien gouverneur).
Après avoir écrit cette lettré, le jeune héros recommanda, avec la plus tendre sollicitude , qu'elle fût envoyée sur l'heure à sa maman ; il poussa même l'attention jusqu'à faire payer largement le courrier en sa présence, puis il s'abandonna fermement à l'opération , qui fut faite avec autant de dextérité que de promptitude. Cependant cet intrépide et trop sensible enfant ne put y survivre. — Je me meurs, dit-il d'une voix étouffée!... Papa, je vais vous quitter!.. Portez à maman, je vous prie, portez ce dernier baiser que je vous donne pour elle.
Son père , fondant en larmes, s'iaclina alors pour recueillir la dernière caresse de son cher fils, qui ajouta : — Cher papa! ce n'est pas la vie que je regrette, c'est vous, c'est de ne plus revoir ma tendre mère, c'est la disgrâce de voir la bataille gagnée par les Anglais !
J^ot/iteii- u b
ecluteu.
Le jeune et intéressant Volney-Beckner t^^lquit, en 1 748, à Londonderry , d'un pauv re matelot irlandais, et ne reçut d'autre instruction que celle qui était relative à la profession de son père. Il était doué d'une singulière aptitude, soit pour l'adresse du corps, soit pour l'intelligence et la pénétration de l'esprit. Il avait surtout une trempe d'ame peu commune; et, dès ses plus tendres années, il montra un courage et des sentimens qui l'auraient porté sans doute à de grandes entreprises, s'il eût pu fournir une carrière plus longuCc
Sitôt que le petit Bechner fut sevré , son père lui apprit à se mouvoir et à se gouverner au milieu des flots , lors même qu'ils étaient le plus agités. Il le jetait dans la mer du haut de la poupe; puis plongeant soudain
dans ce perfide élément, il allait l'y chercher, le soutenait ensuite d'une main et lui enseignait à éteudre §es petits bras et à mouvoir ses pieds débiles. L'élève devint si hardi, si habile et si vigoureux, que dès sa quatrième année il suivait le vaisseau, où il avait élé élevé , Tespace d'une ou deux lieues, en nageant. Au moment où la lassitude le surmontait et qu'il commençait à disparaître , son père qui tenait sur lui un œil attentif, allait le prendre et le ramenait sur son dos. Quelquefois , quand le petit bonhomme n'était pas extrêmement fatigué , il se cramponnait avec adresse le long d'une corde qu'on lui tendait, et grimpait, ainsi qu'un rat, dans le navire. Devenu un peu plus grand, le jeune mousse savait déjà se rendre utile à l'équipage. Dans le gros temps, quand le vent soufflait avec impétuosité, quand il déchirait les voiles et que la pluie tombait en torrens, il n'était pas un des derniers à la manœuvre. L'écureuil ne court pas avec plus de vélocité sur les arbres de la Laponie , que Volney le long des cordages et des antennes. Lorsqu'il était à la cime du grand mât, même au fort de Porage, il paraissait aussi peu étonné qu'un passager étendu dans son hamac.
^ou^ri de biscuit fendu à coups de hache, à peine désaltéré d'eau trouble et fourmillant de longs vers , à moitié couvert d'un gros sarrau de toile, prenant quelques heures de sommeil sur des planches, et réveillé en sursaut au moment qu'il reposait le mieux, telle était la vie du jeune Volney, et il n'en jouissait pas moins d'une santé robuste.
Son aptitude et son industrie le firent juger digne d'obtenir, dès sa douzième année, un grade avancé et un double prêt. Le capitaire du \aisseau où il servait le citait comme un modèle, et dit un jour à l'équipage assemblé : — Si ce petit bomme continue de se conduire avec autant de bravoure et de sagesse , je ne doute pas qu'il n'obtienne une place bien au-dessus de celle que j'occupe.
Le petit Volney était fort sensible aux louanges qu'il avait méritées. Quoique privé de l'étude des lettres, il aimait la gloire par instinct, et faisait de grands efforts pour en acquérir. On lui demandait un jour ce que c'était que la gloire. — C'est , répondit-il surle-champ, de bien ser\ ir sa patrie, et de remplir avec distinction les devoirs de son état.
Parmi plusieurs traits d'audace et de courage qu'il manifesta dans des rencontres très-
périlleuses, nous en citerons an qui suffit pour honorer à jamais la mémoire de ce jeune marin.
La fille, toute petite encore, d'un riche américain passant du Port-au-Prince en France, s'était écartée de sa gouvernante, indisposée pour lors, et prenant quelaue repos. Profitant du sommeil de sa bonne , la jeune imprudente courut sur le pont du vaisseau. Là, tandis que la curiosité fixe ses regards avides sur l'immense étendue des ondes , un roulis inattendu lui fait tourner la têle, et elle tombe dans la mer. Le père de Volney l'ayant aperçue, s'élança après elle, et la rattrapa par son fourreau en cinq ou six brassées.
Pendant que le matelot nageait d'une main pour gagner le bâtiment, et que de l'autre il tenait la petite serrée contre sa poitrine , il aperçut de loin un requin ou tiburon qui s'avançait droit H lai. A moi! s'écria Bec/mer. Le péril était pressant; chacun accourt sur le pont, personne n'ose aller au-delà ; on se contente de tirer plusieurs coups de carabine; mais le monstre, battant la mer à grands coups de queue , est déjà tout près d'atteindre la proie qu'il convoite.
— 128 ^ Dans celte affreuse extrémité, ce que des hommes vigoureux n'osaient tenter, l'amour filial le fit exécuter à un enfant. A l'aspect du danger de son père, le petit Foiney s^ arme d'un sabre large et pointu; il se précipite à la mer , puis plongeant avec la vélocité d'un poisson, à la manière des nègres qui sont très-habiles à cette espèce de combat, il se glisse par derrière sous le ventre du monstre, et lui enfonce le fer jusqu'à la garde. Assailli ainsi à l'improviste et profondément blessé, le requin laisse le matelot ; mais dans sa rage, il s'acharne contre l'agresseur audacieux dont il éprouve les coups redoublés. Tout l'équipage lève les mains au ciel, en voyant le jeune Volney lutter contre un ennemi si supérieur, et affronter une mort inévitable pour la détourner de son père!
Cependant le combat était trop inégal, et il n'y avait point d'autre refuge qu'une prompte retraite. Parmi nombre de cordages que l'on s'empresse de tendre au père et à son fils, ils parviennent à en saisir chacun un de leur côté. On les relire promptement tous deux à force de bras; déjà ils sont au-dessus de la superficie des eaux à la hauteor de plus de quinze pieds ; déjà des cris d'allégresse se font
— I2'J — entendre: — les voici! les voici\ s'ëcrie-t-on à diverses reprises, ils sont sauvés!... Hélas! non, ils ne sont pas sauvés! ou du moins une \ictime doit être sacrifiée pour les autres. Furieux de voir que sa proie va lui échapper, le requin plonge pour prendre un élan vigoureux ; puis , sortant de la mer avec impétuosité , il s'élance comme la foudre , et de ses dents tranchantes, l'effroyable monstre sépare en deux l'intrépide et malheureux enfant suspendu en l'air. L'autre partie de son corps, palpitant et sans vie, arrive avec sou père et la petite américaine évanouie sur le bord du navire.
Ainsi mourut à douze ans et quelques mois ce jeune m&rin de grande espérance , et digne assurément d'un meilleur sort.
<J\Dicoiccè 3^exva c)ib Ubc^De>^.
Nicolas Ferry naquit au village de Diane, en Lorraine, le 14 novembre 1741, et eut pour père un cultivateur. Voici le signalement qu'en donnent les historiens : Individu de la hauteur de vingt-six pouces et pesant quinze livres tout habillé; petit bonhomme bien proportionné dans sa taille, plein de grâce et fait à peindre, nain dont la figure fraîche et rondelette n'avait guère plus de volume qu'une pomme d'apis , dont les mains et les pieds étaient aussi mignons que ceux d'une poupée; bijou qui, dans son genre, peut figurera côté du roitelet ou de l'oiseaumouche ; phénomène bien propre à fixer les regards des personnes curieuses d'étudier les ouvrages et les caprices delà nature. S'il faut en croire les on dit contemporains, il vint au monde pendant que sa mère était à genoux
— 131 -^ devant la crèche d'un petit Jésus de cire qu'elle n'avait cessé de contempler durant sa grossesse. D'ailleurs il en retraçait parfaitement les traits et la petitesse. La mère étant accouchée, les parens furent surpris de voir un enfant aussi petit qu'un rat; sa tête n'était pas plus grosse qu'une noix et sa voix était aussi faible que le cri d'une souris. Alors on fut dans un extrême embarras : la layette et les langes que l'on avait taillés n'étaient plus de mise , vu la proportion exiguë du nouveau-né. Pour le faire baptiser, on le porta à l'église dans l'un des sabots de sa mère, où il tint fort à l'aise. Comme il était trop faible et que sa bouche était beaucoup trop petite pour téter, il fut quarante-sept heures sans rien prendre, et force fut d'avoir recours au biberon.
La mère fut au comble de la joie quand elle vit son fils sucer à merveille des gouttes de lait. Il ne lui en fallait guère pour le sustenter. Deux ou trois coquilles de lait tiède étaient plus que suffisantes pour le petit 7V2/, c'est ainsi que l'appelait sa mère. Nonseulement il vécut contre toute espérance, mais encore il jouit d'une bonne santé. Quoiqu'il se fortifiait de jour en jour, il ne crois-
— 1 52 — sait pas, mais sa vivacité devenait de plus en plus singulière. Au bout de dix mois, il se tenait sur les pieds, et il n'avait pas encore un an qu'il marchait seul. On n'osait le laisser aller dans les chambres de peur d'accident et même de le perdre; mais il courait comme un écureuil et prenait ses ébats 1^ long d'un galet que l'on avait arrangé exprès pour son usage. Au moyen de soins soutenus et de la plus grande vigilance , le petit Nf'co las écha])])a. aux dangers auxquels la première enfance est si exposée; mais on ne s'aperçut nullement de sa croissance. Ses parens, bonnes gens de la campagne, s'imaginèrentqu'on lui avait jeté un sort. Ils firent alors dire des messes et des prières à son intention. Ils allèrent même jusqu'à faire un pèlerinage à vSaint-Gbristopbe, afin que par son intercession le jeune Ferr^^ grandît; mais la nature ne cbano^ea rien à la destinée de notre nain , qui resta tel tout le reste de sa courte existence.
Par une nouvelle bizarrerie physique, le jeune Nicolas, parvenu à sa sixième année , ne pouvait articuler aucune parole, et ses parens étaient persuadés encore que des sorciers l'avaient rendu muet. Mais en compen-
— 15.> — sation il avait reçu les dons les plus intéressans quant au moral. La docilité, la douceur, un bon caractère, la candeur, l'amabilité, le distinguaient particulièrement, et il possédait toutes les qualités qui font le charme de l'enf^ince. Il avait surtout un cœur excellent, et il le manifesta de très-bonne heure par son attachement pour les personnes, même pour les animaux. Dès sa tendre enfance, à peine était-il levé, qu'il allait prendre toutes sortes de graines dans un panier pour les partager entre les poules et les poulets de la basse-cour.
Sa petite provision étant épuisée , il retournait à la maison, et feignant d'avoir un grand appétit , il redemandait du pain qu'il divisait en petits monceaux pour le distribuer aux canards et aux pigeons. Mais il y avait là des dindons voraces qui accaparaient souvent toutes ses largesses ; ces volatiles étant des colosses auprès de lui, il en avait peur, et, pour s'en garantir, il s'armait d'une longue gaule avec laquelle il leur donnait la chasse. Ses libéralités lui avaient concilié l'attachement et la reconnaissance d'une mère-oie et d'un gros mouton qui le suivaient partout. Le mouton poussait la com-
— 15â ~ plaisance jusqu'à le laisser monter sur son dos et à le porter ainsi des heures entières.
Quand le petit Nicolas allait folâtrer dans la prairie, la mère-oie ne le quillait pas d'une seconde; gardienne assidue et vigilante de son petit bienfaiteur, elle comprenait en quelque sorte les dangers où il pouvait être exposé, et elle avait sans cesse l'œil au guet. Jamais elle ne souffrait qu'un chien étranger s'approchât de lui; dès qu'elle en apercevait un, elle courait à sa rencontre en allongeant le cou et poussant des cris aigus; si cel'ii-ci ne prenait pas la fuite, elle l'attaquait, le combattait, et avec son bec large et dentelé, elle le poursuivait à outrance.
Quoique le jeune Ferry vécût en pleine liberté au milieu des champs, quoiqu'il prît un continuel exercice^ il ne croissait que d'une manière imperceptible. Déjà parvenu à sa onzième année, il n'avait encore qu'une coudée de hauteur; mais comme il était fort bien fait dans l'exiguïté de sa taille, chacun accourait des hameaux d'alentour pour le voir, et personne ne pouvait se lasser d'admirer sa vivacité, sa gentillesse et ses grâces. La célébrité du jeune nain parvint jusqu'à la cour de Stanislas, roi de Pologne,
et duc de Lorraine. Sur les récits merveilleux qu'on lui fît du nouveau Lilliputien, ce prince fut curieux de le voir, et il le manda à sa cour. Le père Feiry le lui apporta à Lunëville, le tenant à son bras, couché dans un panier de jonc. Ne voy^'.nt qu'un panier recouvert d'un linge blanc, le duc de Lorraine demanda au villageois où était son fils... Et quelle fut sa surprise à l'aspect du jeune nain s'élançant tout à coup sur le parquet, et s'élevant à peine à la hauteur du genou du prince! Admirant la vivacité et la jolie petite figure de ce singulier enfant, Stanislas conçut dès-lors le désir de le garder chez lui, et il en fit la proposition à son père. Celui-ci eut d'abord beaucoup de peine à se décider; mais réfléchissant enfin aux suites de cette bonne fortune , il crut devoir en profiter pour le bonheur de sa famille et de l'enfant lui-même, et le petit Nicolas resta chez le prince.
Stanislas, de son côté , reconnut ce sacrifice et combla Jean Ferry de préseus assez considérables. Le cultivateur enchanté retourna à son village, où il raconta son heureuse aventure à sa femme.
Plus étourdi que satisfait de sa nouvelle
position, le petit Nicolas ne tarda pas à regretter sa chaumière. Nourri de viandes délicates, rassasié de bonbons, caressé et fêté à l'envi parles grands seigneurs et les dames, il n'en fut pas moins inquiet et malheureux. Ne dormant plus, ne courant plus, et ne pouvant manger, il eût mieux aimé cent fois jouer avec les canards et monter sur son mouton que d'aller tristement dans des carrosses dorés. Mais une grande privation à laquelle le pauvre enfant se montra singulièrement sensible, ce fut celle de sa mère et de son frère, dont la stature et la vigueur formaient le parfait contraste qui peut exister entre un géant et un nain. Ne sentant nul appétit, fuyant la société, devenu silencieux et sauvage, le petit Nicolas n'aspirait qu'aux objets champêtres qui avaient amusé son enfance; il ne proférait qu'un seul mot, celui de maman. Malgré les attentions multipliées de ses protecteurs et tous les secours de l'art, le petit nain, alité depuis quinze jours, était snr le point de terminer sa courte carrière. Dans cette extrémité, une dame du palais ouvrit l'avis de faire venir la mère de l'enfant. Ce conseil ayant été goûté, on expédia sur l'heure un courrier, et la maman
arriva le surlendemain. Dés qu'il eut entendu îe son de la voix qui lui était si bien connue, le rouge lui monta à la figure, et la joie brilla dans ses yeux; bien qu'en proie à la fièvre et tout affaibli par le mal, il sortit de son lit, s'élança dans les bras de sa mère, et ne voulut plus la quitter.
Il reprit ses forces ordinaires en peu de jours, et sa gaîté redevint plus vive et plus folle encore que par le passé.
Pendant que le petit Nicolas vivait chez ses parens , on avait toujours différé de l'instruire, jusqu'à ce qu'il fût devenu plus grand. Comme il était fort jeune encore, on voulut enfin commencer son éducation. Jusqu'alors il n'avait pu s'exprimer, et n'avait articulé que des sons imparfaits. On fit venir des maîtres de langue, et ils l'accoutumèrent peu à peu à parler avec assez de netteté. On tenta en même temps de lui apprendre à lire, mais ce fut impossible; quelque moyen que l'on employât à cet égard, il ne fit nul progrès et jamais on ne parvint à lui enseigner seulement les premiers signes de cette science. On lui promit mille récompenses, on l'entoura de joujoux de toute espèce, afin qu'il sut au moins ses lettres; malgré tout son zèle
et de grands efforts , il ne put jamais retenir que les voyelles. Le reste de l'alphabet lui sembla un grimoire indéchiffrable. Prononçant du même son toutes les consonnes, il les nommait indistinctement comme le B. Ce nom lui sembla même si commode, qu'il s'en servait souvent pour désigner la plupart des choses qu'il demandait : de là lui est venu le surnom de Bébé, sous lequel ce nain célèbre est particulièrement connu , et le sobriquet est resté.
Stanislas, convaincu que la débilité des organes du petit INicolas se refusait aux combinaisons abstraites de l'esprit, lui fît enseigner les exercices du corps, tels que la danse, dans laquelle l'enfant fit d'étonnans progrès. On essaya ensuite de lui faire manier un petit fusil, ce qu'il fit avec une agilité surprenante; il parvint même à faire des évolutions militaires si habilement, qu'il était devenu une espèce de spectacle à Lunéville. Toutes les semaines, à jour fixe, une nombreuse société se réunissait au château royal pour y contempler le petit bonhomme sautant, voltigeant et s'escrimant, en habit de grenadier, sur une large table.
Flatté du bon accueil que chacun faisait à
^ 159 — 6011 jeune nain, le duc de Lorraine invita les o'cns de sa cour à un crand dîner.
Le jour du festin arrivé , les convives s'y rendirentponctuellement. La principalepièce du repas était un pâté magnifique , qui avait la forme d'une citadelle : on y voyait des tours, des tourelles, des bastions, et des remparts garnis d'une artillerie en sucre. Lorsque les premiers services furent finis, et que le pourtour de la table fut dégage pour faire place à d'autres mets, une musique délicieuse se fit entendi'e dans un salon voisin. Les convives attentifs observaient un profond silence, quand ils virent sauter en l'air la calotte du pâté.... Tout à coup le petit homme, armé de pied en cap, s'élance de la citadelle, tire un coup de pistolet, et court avec rapidité, levant un sabre étincelant au-dessus de sa tête. Aux premiers débuts de cette espèce d'assaut, plusieurs des seigneurs non prévenus ne parurent pas trop rassurés; le jeune chevalier de Vintimille, entre autres, manifesta une frayeur involontaire; en effet, lorsque Bébé passa devant lui et qu'il fit le simulacre de lui fendre la tête , l'officier saisit promptement son assiette d'argent, comme pour parer le coup, et se leva brusquement
de sa place. Cette scène fut la plus divertissante de la nouvelle comédie ; les dames qui avaient été averties poussèrent de grands éclats de rire, et firent mille plaisanteries sur la bravoure en défaut du chevalier. Voyant enfin de quoi il était question , et tout honteux de sa terreur panique, le jeune homme reprit son poste; et pour déconcerter les plaisans, il se rangea de leur bord et se mit à rire comme eux. Quant au petit nain, on le passa de main en main , on le loua beaucoup de l'intelligence avec laquelle il ava^t joué sou rôle; enfin, après avoir moissonné bien des caresses, le guerrier redoutable s'en retourna faire gravement sentinelle auprès de son pâté , et à l'instant du dessert, il fut assiégé à son tour d'une grêle de macarons , de dragées et de bonbons, qui s'élevaient autour de lui jusqu'à la garde de son sabre.
L'histoire du pâté mit le comble à la célébrité du fameux nain; on en fit mention dans les journaux; les poètes les plus distingués composèrent des vers à sa louange ; on le peignit de toutes les manières, et le roi Stanislas se faisait un plaisir de donner son portrait, soit en grand , soit en miniature, aux
— \li\ -personnes de la cour et aux principaux officiers de sa maison. Mais quelque fidèle qu'elle fût, on ne se contenta point de l'image de Bébé, on voulait le contempler en personne. Nombre d'étrangers firent un voyage exprès pour s'assurer par leurs propres yeux de ce que la renommée publiait au sujet du personnage SI mignon , et ils trouvèrent que la réalité surpassait encore les récits que l'on se plaisait à en faire.
Désespérant de se procurer un être de cette nature , plusieurs princes tachèrent d'avoir Bébé par la ruse; ils tentèrent mille moyens de l'enlever, et promirent de grandes sommes d'argent à diffère ns émissaires. Tantôt des domestiques gagnés saisissaient inopinément le petit homme comme pour badiner, puis le faisaient descendre dans une longue poche de leur manteau; tantôt un factionnaire, profitant du temps de pluie, le prenait, tandis qu'il s^amusait le long d'une galerie, et le fourrait sous sa capote. Souvent même des postillons le firent entrer au fond d'une de leurs bottes fortes qu'ils liaient ensemble, puis les mettant comme un bissac sur leurs épaules, ils feignaient de les porter au cordonnier; mais toutes ces tentatives ne
— 1/l2 — réussirent jamais; se prêtant un instant à ce qu'il croyait d'abord n'être qu'un badinage, le petit nain impatienté poussait des cris aigus, et déconcertait les ravisseurs. Cependant , de crainte que cet enlèvement n'eût lieu tôt ou tard , Stanislas préposa à la garde du petit homme plusieurs pages qui avaient ordre de l'accompagner partout oii il allait; mais devenu ainsi prisonnier dans le palais. Bébé ne tarda pas à sentir l'incommodité de cette surveillance. Ne pouvant plus faire un pas sans avoir une sentinelle à ses côtés, l'ennui le gagna, une mélancolie secrète le mina insensiblement, et l'on craignit une seconde fois pour sa vie.
Afin de masquer aux yeux de Bébé l'espèce de captivité où on le tenait, Stanislas eut recours à mille moyens ingénieux. Un architecte lui bâtit une jolie maison roulante. C'était un château dans toutes les régies; vestibule, salle, salon , chambre à coucher, rien n'y manquait ; il y avait même unjardin planté d'arbres, des bassins, un parterre et des fleurs.
L'ameublement répondait à merveille à l'édiiice ambulant; les chaises, les tables, les lits, les secrétaires et les pendules, tout
— 1/13 — y était à la mesure du propriétaire; on y avait consacré une pièce pour un billard très-joli , et l'on y voyait une infinité de jeux de toutes formes et de toutes couleurs.
DifFérens animaux , non moins rares dans leur espèce que Bébé dans la sienne, donnaient un air de vie et de 2;aîlé à ce gentil liermitage : des tarins, des fauvettes et des roitelets hupés , y chantaient dans des cages garnies d'ivoire et de fils d'argent; une levrette, moins grosse qu'un écureuil, y courait d'un appartement à l'autre; et ce qu'il y avait de plus curieux, c'était une paire de tourterelles envoyées par l'impératrice de Russie; elles étaient blanches comme la neige, leur bec avait à peine deux lignes, et elles étaient si mignonnes qu'elles n'excédaient point la grosseur ordinaire du moineau-franc de nos contrées. Par ces moyens, le petit bonhomme ne sentit plus l'ennui, et était fort conîent; mais on fit mieux encore : pour Je distraire^on chercha dans la ville plusieurs enfans doux, honnêtes et bien élevés. Cette nouvelle attention du roi Stanislas causa la plus vive satisfaction au gentil nain ; après avoir gazouillé dans son petit langage un compliment à son bienfaiteur, il s'occupa à faire
— MiH les honneurs de la maisonnette à ses nouveaux hôtes; il les reçut avec les démonstrations de la plus franche cordialité ; il leur donna tous les jours à dîner, et les traita en grands personnages. Une chose plaisait infiniment dans ces hanquets enfantins : c'était la gaîtéfraternelle et la politesse qui y régnaient toujours. Bien que d'une conception hornée, le petit nain avait une juste idée de Tordre et des principaux devoirs de la vie : non-seulement il se comportait avec beaucoup de retenue, mais il voulait encore que ses jeunes convives montrassent la même discrétion. Un jour que l'un d'eux fit du tapage et réveilla Stanislas sommeillant sur une chaise longue. Bébé le punit aussitôt de sa turbulance , et il le fît manger à la porte de son hermitage, tout seul, sur un tabouret. La sagesse de Bébé se manifesta principalement pendant un voyage que fit le duc de Lorraine à la cour de Versailles, pour y aller voir la reine Marie Leczinski , sa fille. Il emmena avec lui son petit homme, à condition qu'il ne s'éloignerait jamais. Ferry tint parole avec une scrupuleuse exactitude ; toujours il accompagna le prince partout ou il allait : il dîna à côté de lui, et il coucha dans la même chambre. Enchantées
— t/i5 — de l'amabilité du petit naiu, les duchesses, les marquises et les princesses le caressaient tour à tour , et les plus belles dames se le disputaient pour le tenir sur leurs genoux. Pour peu que l'on s'éloiguât avec lui , soit sous les vestibules, soit dans l'orangerie, il s'écbappait, puis accourant tout essoufflé vers Stanislas, il lui disait d'un ton sérieux : — Bon ami, la dame a voulu me mettre dans sa poclie et m'emporter!
Le voyage du petit homme à la cour de Versailles fut la dernière époque de sa vie, dont la durée fut proportionnée à la petitesse de son individu. Le temps de la première jeunesse fut chez lui l'époque de la caducité. Il mangeait très-peu ordinairement; une mauviette lui suffisait pour deux repas ; mais bientôt il ne put prendre qu'un peu de limonade et du sucre brûlé. Entièrement dégoûté, insensible à tout, le petit nain devenu sombre, inquiet, pleurant sans cesse, cherchant l'obscurité et la solitude , restait quelquefois deux jours de suite dans la même attitude, et ne voulait point sortir de sa chambrette; enfin safigure, auparavant rondelette et couleur de rose, se sillonna rapidement des rides de la
— U6 — \ ieillesse, el il termina sa carrière à son quatrième lustre.
Peu de jours avant sa dernière heure , Bébé reprenant ses forces, et revenu en parfaite connaissance, manifesta de nouveau la bonté d'ame et l'excellent cœur qui le caractérisaient. Il demanda avec instance son bon rt;/?/; mais Stanislas était à Nancy, et il ne put le voir;, répétant à chaque minute du jour et de la nuit le nom de son bienfaiteur, il mourut sur les genoux de sa mère, en disant : — Je ne pourrai donc pas baiser la main de mon bon ami
Lorsque le duc de Lorraine fut de retour , il ne fut point surpris de la mort du petit Nicolas, car depuis longtemps il le voyait dépérir ; mais il 'y fut très-sensible. Il voulut même témoigner l'amitié qu'il lui portait et l'estime qu'il en faisait , par la pompe funèbre qu'il ordonna.
Son cœur et ses entrailles furent séparés de son corps et embaumés avec soin , ainsi que les restes des grands personnages ; on les porta en cérémonie dans un cercueil de plomb, à l'église paroissiale de Lunéville.
Quant aux ossemens , on les mit sous verre et ils furent envoyés à Nancy, et placés dans
— Mil -
la bibliothèque fondée par le grand homme, dontla Lorraine et rhumanité entière couronneront à jamais le souvenir. On grava encore sur la tombe de Bébé Tépitaphe suivante :
Ci-gît, non le petit corps , mais les entrailles de Nicolas Ferry, lorrain , du village de Diane, etc*
Pour lo 5^w<?/^e( c'est-à-dire le squelette), // est conservé dans la bibliothèque de Nancy, etc., etc»
C'était un prodige hors des lois de la nature y et qui ne manquait point de grâces , etc, , etc.
Il fut aimé de Stanislas 1^^, le bienfaisant , roi de Pologne , duc de Lorraine et de Bar, etc, etc.
Le petit Bébé aimait beaucoup à porter de beaux habits, et il en avait le plus grand soin. Il serrait avec exactitude ses vêtemens et les différens objets qui servaient à l'amuser.
Ayant jeté un jour une balle en l'air, il cassa une lampe de verre, et l'huile qui en découla gâta un pan de son babil. Inquiet et fort embarrassé dans cette fâcheuse conjoncture, il tira proraptement son mouchoir de sa poche, et se mit à essuyer tant qu'il put. Mais ce fut bien pis encore : plus il essuyait, plus la tache s'étendait. Tout chagrin alors, il se mit à pleurer, et demanda des ciseaux afin de couper le morceau. Comme on les lui
— 1^8 — refusa, il se mit à pleurer de nouveau, et s'écria en bégayant : — Que dira donc mon bon ami, en me voyant si malpropre? Ab! que je suis malbeureux !
Les seigneurs de la cour et les dames envoyaient très-souAent de fort jolis bijoux au petit nain; mais à peine les avait-il reçus, qu'il se plaisait à en faire présent à son tour aux enfans de sa société. Il aimait surtout à avoir dans sa bourse des pièces de monnaie toutes petites et bien frappées. Comme on connaissait son goût à cet égard, on lui en faisait toujours une ample provision ; de façon que son coffre était quelquefois rempli de pièces de six sous neuves, et de demi-louis. Ce n'était pas pour accumuler, ce n'était pas non plus pour admirer un stérile métal que le petit Bébé avait tant d'argent. On connaît les vertus bienfaisantes du roi Stanislas; à l'exemple de ce grand homme, Nicolas Ferrij n'aimait à avoir quelque cbose que pour faire du bien et des largesses à son tour. Afin donc de s'amuser, et surtout pour se livrer aux doux sentimens de bienfaisance qui l'animaient, le petit Nicolas remplissait ses poches de pièces de six sous, enveloppées dans des carrés de papier de diverses couleurs ; et
— U9 — tous les dimanches son grand plaisir était de se mettre au grand balcon du château ; alors il s'empressait de les jeter à des pauvres qu'un suisse faisait ranger par ordre dans la cour du palais. Lorsqu'il se trouvait un enfant parmi ces pauvres , le petit aumônier défaisait vite , deux paquets pour n'en faire qu'un seul; il y glissait fort souvent un gros écu de six livres, et, faisant écarter les autres indigens, il disait en riant au petit malheureux : — Attrape la pistache , c'est pour toi. Quant aux pièces d'or, ce bon frère les réservait soigneusement ; il les mettait dans une jolie cassette fermée à clef; et quand elleétait pleine jusqu'aux bords, il l'envoyait à son grand frère, Louis Ferry, qui devint bientôt ainsi le plus riche cultivateur de son canton. Voyant que l'on attachait de l'importance à sa personne. Bébé se plaisait quelquefois à mettre en défaut la surveillance des personnes commises à sa garde, et il se fourrait dans tous les coins. Un jour il se coucha au fond de la niche d'une grande levrette qu'il aimait beaucoup; faisant ordinaire avec le chien et mangeant ses gimblettes, le petit drôle resta la journée et toute la nuit suivante avec son commensal.
Inquiet et fort en colère contre le page qui avait la garde de son nain, Stanislas lui demanda avec sévérité ce qu'il était devenu : ne sachant que répondre, le pauvre gardien fut menacé d'être renvové sur l'heure et se mit à pleurer.
Sur ces entrefaites,, et comme on s'y attendait le moins, on vit sortir tout à coup M. Bébé de sa cachette; puis marchant à quatre pattes, il alla embrasser les jambes du roi, et le supplia d'accorder la grâce au page désolé, ce qu'il obtint sans peine.
Parmi les eufans que l'on admettait dans le château pour jouer avec le petit homme , il V en avait un tout-à-fait joli et fort doux , il se nommait Zizi, et était âgé de quatre ans. Bébé s'était tellement attaché à ce petit garçon , qu'il lui donnait tous ses plus beaux joyaux, il lui fit même présent un jour de sa montre d'or, pas plus grande qu'une pièce de dix sous ; sou portrait y était entouré de pierres fines, et le cadran n'avait que cinq chiffres , pour marquer un pareil nombre d'heures, car le petit homme avait beaucoup de peine à compter jusqu'à six.
Le jeune Zizi étant mort de la petite vérole, on ne sut comment annoncer cette triste
nouvelle à Bébé, car il s'affectait aisément , puis il tombait malade aussitôt. Comme il demandait sans cesse où était son ami Zizi , on s'avisa de faire un mensonge officieux , de peur qu'il ne se désolât; on lui dit qu'il était allé cbercher son oie et son mouton blanc à Diane, et qu'il reviendrait bientôt.
Le petit nain, qui était d'une grande simplicité , sourit à cette idée qui lui rappelait les beureux passe-temps de son enfance; comme il demandait tous les jours quand Zizi reviendrait, et qu'on lui répondait : demain matin, le petit nain, tout content, mettait à part des biscuits , du fruit et des confitures pour le déjeûner de son jeune ami. On le leurra de cette espérance jusqu'à sa dernière heure; et telle fut sa bonhomie, qu'à l'aide des contes qu'on inventait pour l'amuser , il crut toujours que Zizi allait revenir avec la mére-oie et le mouton blanc.
oKoioiddiU.
INichols, surnommé le petit marchand de laine, naquit à Fermeri, canton du Gorck, en Irlande, en 1750. Il était le plus jeune des enfans d'un honnête fermier , chargé, d'une nombreuse famille, composée de trois filles en bas âge , et de trois garçons un peu plus grands.
rs'ichols était d'une taille très-petite, parlait peu, était d'une grande pénétration, d'un bon jugement et d'une rare industrie. Considéâ^ant que ses aînés auraient la ferme de son père, et qu'il serait obligé de se mettre en service chez autrui pour subsister , il conçut le projet de se former lui-même un établissement.
Des marchands s'entretenant un jour de-
. vant lui des belles laines de Connacie , le
petit INichols prêta une oreille attentive à
leur conversation. Gomme ils vantaient beaucoup le gain que l'on pouvait faire dans cette espèce de commerce, il sentit soudain naître en lui le penchant du trafic.
Agé à peine de douze ans, couvert de vêtemens rustiques, chaussé d'une grosse paire de sabots, muni d'un bâton ferré pour oc défendre, n'ayant d'ailleurs ni argent ni marchandises , cet enfant sortit un jour du mois de mai de la maison paternelle. Dans la crainte d'être contrarié dans son dessein , il n'eut garde de le communiquer à qui que ce fût; il eut soin toutefois d'embrasser la veille son père, sa mère, ses sœurs et ses frères, et il leur fit bien plus de caresâes que de coutume. Ainsi équipé, et n'ayant pour toute provision qu'un pain et du fromage, INichols dirigea sa course vers le comté de Galloway. Arrivé dans la capitale du même nom, il apprit qu'il y avait un grand de Momonie, qui était aussi chéri que respecté de tout le canton; c'était le baron de Baltimore, également recommandable par ses connaissances commerciales, sa générosité et son humeur bienfaisante. Enhardi par tout le bien qu'on racontait de ce seigneur, le petit bonhomme s'avisa d'aller se présenter directement à lui
comme uu pauvre Momonien désirant acheter un peu de laine, mais n'ayant pas le premier sou pour entreprendre ce commerce usité dans le pays. L'air spirituel et le ton de franchise du jeune villageois plurent singulièrement au baron; il fut surtout fort étonné de voir un enfant qui se faisait annoncer comme un marchand, et qui raisonnait comme s'il en avait déjà l'expérience. Prenant plaisir à entendre et à entretenir ce petit garçon , remarquant en lui de l'intelligence et une ferme résolution, le seigneur de Baltimore le prit en amitié. Jugeant bien à son extérieur honnête et par la justesse de ses réponses que ce n'était point un vagabond, déterminé d'ailleurs par Texposé naïf de ses espérances et de sa conduite à venir, il se hasarda de lui prêter une certaine somme. — C'est un pur don, dit le baron à ceux qui lui faisaient observer l'extrême jeunesse du débiteur et les risques de ses avances; j'aurai la satisfaction d'avoir payé son apprentissage. Possesseur de cent trente écus, somme bien plus considérable qu'il n'eût osé l'espérer, Nichols, tout joyeux, combla de remercîmens son bienfaiteur, et courut faire ses premiers achats. Il s'y prit avec une pru-
denceet undiscernemeut peu communs à son âge, et son coup d'essai fut un coup de maître. Après avoir fait ses emplettes , il se transporta avec sa pacotille dans les endroits où les moutons étaient rares , mais où le commerce était en vigueur, comme à Kildare, à Balaclay, et il s'y défît de ses laines avec un profit de soixante-dix pour cent.
Ce début lui inspira une nouvelle ardeur et plus de confiance dans ses forces. Etant encore à Balaclay, il apprit que le seigneur de Baltimore y était venu aussi depuis quelques jours. Brûlant de lui marquer sa reconnaissance , ayant d'ailleurs l'amour- propre de lui prouver l'ordre et l'arrangement qu'il observait dans ses affaires, il se rendit auprès du baron : — Seigneur , lui dit-il , ce que vous avez eu la bonté de me prêter a fructifié; reprenez, je vous prie, le principal, et daignez agréer mes sincères remercîmens.
Dorénavant le produit me suffira pour continuer mon commerce. Que le ciel vous bénisse d'avoir eu pitié de moi!
Le baron de Baltimore fut cliarmé d'apprendre les succès de son jeune protégé, et il n'admira pas moins son exacte probité que son entendement et son aptitude ; il voulut
même lui abandonner en pur don ce premier prêt, et fit de vives instances à cet égard. — Non, non, seigneur , reprit INichols, j'ai fait un pas en avant, et garder votre argent ce serait reculer ; permettez seulement qu'en quelque endroit que vous soyez, permettez, ô mon cher bienfaiteur! que je vienne vous présenter mes respects , et vous rendre compte de ma petite fortune. Encore plus enchanté qu'auparavant de la sagacité et des sentimens honnêtes du petit marchand de laine , le baron lui fit de nouvelles offres. — Continue, lui dit-il, mon enfant, continue de penser et de te conduire comme tu as fait jusqu'ici, je te promets de m'intéresser toujours à toi ; je t'aiderai de mes conseils , et ma bourse sera à ton service tant que tu vivras. Prenant aussitôt les mains de son généreux bienfaiteur, et les pressant avec respect contre sa bouche , le petit Nichols le remercia de tout son cœur; il lui fit les plus tendres adieux, et se retira en versant des larmes de joie. Toujours en sabots, vêtu des mêmes habits avec lesquels il était sorti de son pays, il se hâta d'aller en Connacie pour faire d'autres achats. Son prompt retour augmenta son crédit, et d'opulens te-
iianciers ne balancèrent point de lui confier des effets excédant de beaucoup ses petits fonds, et cela sur la simple promesse qu'il leur fit de les payer avec exactitude. Cette fois-ci le raarcband industrieux et fidèle emporta une grande quantité de laines; bien qu'elles fussent de la meilleure qualité, il les avait eues à très-bon compte , et il eut ainsi la facilité de les livrer de même; elles furent vendues en très-peu de temps, partie dans le royaume de Lagénie , partie à Balaclay. Après avoir fait un profit qui surpassait son attente, INicbols retourna en Gounacie ; il paya ce qu'il devait, puis il acheta tout au comptant, car sa dépense n'excédait pas d'une obole son simple nécessaire. Pour lors son crédit prit une ferme assiette ; sa réputation commença à s'étendre au loin; et chacun, sans qu'il le demandât, s'empressait de venir lui otfrir les objets relatifs à son trafic.
Cependant le pauvre petit villageois de Fermer! devenait un trafiquant d'importance; obligé bientôt d'acheter plusieurs chevaux, il fit faire une voiture forte et bien conditionnée pour transporter ses ballots; ayant chargé ses marchandises , il prit la route de Momonie. Il est à propos d'observer que cet
enfant n'avait pour lors que quinze ans, et il avait déjà acquis un avoir presque égal aux propriétés de son père, ^ros fermier très-à son aise; il marcha jour et nuit pour aller à la foire de Waterford , et sa pacotille entière fut débitée en vingt-quatre heures.
Le petit Nichols s'enrichissait à vue d'œil , mais sa fortune rapide ne Téblouissait point; il sentait que d'autres richesses lui manquaient. Il prolongea som séjour autant qu'il lui fut possible, et prit jusqu'à trois maîtres par jour, se perfectionna dans la lecture, dans les comptes, dans récriture; acheta plusieurs livres utiles sur l'arithmétique , le commerce, la géographie, et procéda à d'autres voyages.
Sur le point de s'en retourner, il apprit que son protecteur venait d'arriver dans la capitale de la Momonie. A celle bonne nouvelle , le jeune marchand tressaillit d'allégresse ; il y courut sans délai , et lui dit : — Grâces vous soient rendues, 6 seigneur baron , je prospère, j'ai argent et crédit. Je n'oublierai jamais que j'en suis redevable à vos bontés. — Mon enfant, lui recommanda le seigneur de B il timoré d'un air plein de bonté, souviens-toi de soutenir le crédit par
j?argent. Sans argent, point de crédit. — Ainsi ferai-je, répondit le protégé reconnaissant; je vous remercie de toute mon a me.
Après cette entrevue si satisfaisante, si douce pour un cœur sensible et bien né, le vigilant INichols, dés le lendemain , dirigea sa roule vers le comté de Galloway. Là, fidèle au précepte qui venait de lui être recommandé, et qui devint sa maxime constante , il paya tous ses achats au comptant , sans plus emprunter. Il obtint parce moyen une légère diminution de prix qui, sur la quantité des objets, lui procura de nouveaux profits. De là, il parcourut les campagnes circonvoisines; il visita les bourgs et les fermes du canton, et il acheta les laines de première qualité. Sa voiture rompait sous le poids des ballots; il dirigea sa course vers TUltonie et Belfast, où il se défit en peu de jours de tous ses achats. Ce fut dans cette dernière ville que le petit marchand de laines retrouva le baron; il vola à son hôtel pour lui présenter ses respects. Comme il avait toujours son même habit de paysan, et de gros sabots, les domestiques, lorsqu'il entra, lui dirent en riant : — O pauvre Nichols ! il paraît que ttt
ne fais guère fortune. — Je suis content, répiiqua-t-il, je suis content.
Introduit dans l'appartement de son protecteur, celui-ci fit la même remarque que ses gens , et dit : — Mais, mon ami , pourquoi ne t'habilles-tu donc pas mieux que cela? — Monseigneur, reprit le jeune homme, je suis couvert, voilà le principal. Voulez-vous que par de beaux habits je tente l'avidité des voleurs qui fourmillent dans les bois et le long des grands chemins? Si j'étais bien mis , j'inviterais encore par-là les aubergistes à me rançonner; un voyageur bien couvert doit manger , boire et dormir en conséquence , alors adieu le profit du marchand. Avec ma souquenille , je me contente d'un morceau de lard et d'une petite mesure de bière; je couche ensuite dans l'écurie à côté de mes hêtes de somme, et je me mets ainsi à même de veiller à ce qui pourrait leur manquer pendant la nuit.
— Bon, bon, Nichols, répondit le baron, tu as ma foi plus d'esprit que ceux qui te critiquent. Oh! tu prospéreras, mon enfant; mais en cas de malheur, compte toujours sur moi.
Emu de la plus vive reconnaissance, ]Ni-
chois remercia le baron, qu'il regardait comme un père. S'étant rappelé ses dernières paroles : — Tu feras une brillante fortune, si tu doubles tes profits par des retours; il s'informa de ce que Ton recherchait davantage à Galloway, et courut s'en munir à Belfast.
Etant retourné bientôt après dans la première de ces deux villes, il y mit en vente ses marchandises , et ce fut avec un gain dix fois plus grand encore qu'auparavant. — Ah! que le baron me fait du bien, s'écria-t-il! Je viens de doubler mes fonds, et me voici plus connu que jamais. Tout le monde des environs m'apporte des laines, et je ne serai pas la moitié du temps à faire mes emplettes.
En effet il ne resta qu'une huitaine à Galloway, d'oii il partit pour se rendre à Malaclay. La bonté de ses laines, qu'on avait éprouvées , en fit hausser le prix , et le débit n'en fut encore que plus rapide. Ce fut en cette occasion que le jeune marchand, bien qu'au sein de la prospérité, ressentit une contrariété cruelle et fut tout chagrin. Son généreux protecteur, qu'il avait pour ainsi dire trouvé jusqu'alors sous sa main, était dans une autre province. INicliols fut privé de la douce satisfaction d'aller le visiter dans
ce voyage, et de lui faire part de ses entreprises.
Cependant le petit marchand devenait un négociant du premier ordre. La sagesse de sa conduite, son activité, sa prévoyance, son économie, sa probité, sa hardiesse, et la prospérité qui s'attache immanquablement sur les pas de ceux qui ont de l'ordre, rendaient son nom célèbre de plus en plus. On ne parlait dans toute l'Irlande que du petit marchand de laines. Nichols le père en parlait souvent lui-même, mais il ne soupçonnait guère que ce fût son enfant, qu'il croyait mort de faim ou de maladie.
Depuis long-temps ce jeune homme désirait singulièrement de revoir son père et sa mère, mais voulant profiter des faveurs de la fortune, il eut à cœur de fixer sans retour cette déesse volage et trompeuse , afin d'être plus en état de faire du bien à ses frères et d'établir ses jeunes sœurs. Tandis qu'il avait le vent en poupe, il vogua à pleines voiles , il résolut d'augmenter son commerce par des efïorts plus hardis. Eu effet, il fit de nouveaux achats et en grande quantité. Il traversa Tipperary, le Kilkenny, et parvint à Wexfort. Son bagage était considérable et de
grande valeur; là, il s'embarqua avec se* laines, et parti de la pointe de Karusoc, il débarqua le soir même à Cbester.
La première question qu'il lit à l'auberge tïit sur le baron de Baltimore, Niebols ayant appris qu'il élait au ebàteau, il s'y rendit avec toute sa fortune réalisée en bonnes espèces d'or; il se fit un vrai plaisir de la montrer à son protecteur, et de lui en offrir Fbommage.
— Mon ami, lui dit le baron, après avoir prêté une oreille atterftive à son entretien sur ses acbats, sur ses vues profondes et sur ses espérances , je te pronostique que tu seras un jour un grand négociant; c'est un homme que j'aurai donné à l'Evinlande. Je suis de ton avis pour les retours d'ici; néanmoins, il est des objets très-rares en Eviulande et communs à Cbester. Prends d'excellens draps et de fines laines de Batavie; crois-moi, mon ami, tu t'en trouveras à merveille.
Le petit Niebols goûta les conseils du baron, dont il prit conseil les larmes aux yeux. De retour dans l'Evinlande, il vendit ses draps communs au peuple. Quand à ses toiles ^ (înes, il les porta à Ralaclay, à Waterford, à Dungball et à Tvam. Après les avoir veudues
pour les clames et les grands du pays, il fut étonné lui-même de ses succès et de son gain. Pour lors, au comble de ses vœux, il résolut d'aller à Fermeri, d'y surprendre sa fi\ mille , et se réjouit d'avance , daus le doux espoir de s'y livrer aux douces étreintes de la tendresse fraternelle et de la piété filiale.
A son retour, il avait mis exprès le gros habit de bure avec lequel il était sorti de la maison paternelle; car, naturellement petit, il n'avait presque point grandi, et cet ancien vêtement lui allait encore.
Ayant donc laissé à l'auberge ses chevaux , sa voiture, et un domestique qu'il avait pris depuis quelque temps, il entra un soir pendant le souper. Comme il avait son ancien costume , un de ses frères le reconnut tout d'abord en ouvrant la porte de la basse-cour... — Ah! c'est mon frère, répéta-t-il en se jetant à son cou. Ah ! c'est Nichols ! ... A cette exclamation , la mère et les sœurs quittèrent promptement la table et coururent à l'envi pour le voir. Vivement émue , et sentant fléchir SCS genoux sous elle, la mère attendrie s'écria d'une voix entrecoupée : — Oh! c'est mon pauvre enfant, c'est lui-même!... Puis elle s'évanouit de surprise et de joie en le
serrant contre sa poitrine. S'étant un peu remise et revenue à elle, la bonne fermière amena son fils par la main et le présenta à son mari, en disant : — Ah ça! mon ami, il y a trop long-temps que nous ne l'avons vu pour le gronder, et par réflexion, elle ajouta d'un air tout pénétré : — Le pauvre enfant! il a encore la même veste !
— C'est donc vous, bon sujet, dit à son tour le fermier, d'un ton sévère. Comme le voilà fait ! — Mon père, reprit respectueusement son fils, daignez m'entendre, mais auparavant, permettez que je fasse quelques petits présens à mes sœurs et à mes frères.
Au seul mot de présens, le père rougit et pâlit successivement ; mais il fut bien plus surpris encore quand il vit son fils lui offrir à lui-même une longue bourse de cent oribansd'or, et une cinquantaine à sa mère, puis une autre de vingt-cinq à chacun de ses frères et sœurs. Stupéfait à la vue d'une somme si considérable, s'imaginant qu'elle provenait de quelque source impure, ce père désolé s'écria : — Ou'ai-ie donc fait au ciel? Ah! mon fils, mon malheureux fils est un voleur! — O mon père! reprit Nichols avec respect, loin de vous des idées affreuses et
~ 166 — si contraires à ma façon de penser! croyez que j'ai été et que je suis toujours digne de vous appartenir. Ecoutez mon histoire, et vous allez juger si vous avez à rougir de ma conduite. S'étant alors mis à table entre sa mère et ses sœurs^ qui fondaient en larmes, le petit marchand leur raconta comment il était allé à Gallovs^ay; comment il avait trouvé le baron de Baltimore; comment ce seigneur l'avait pris en affection; comment il lui avait prêté une somme d'argent pour entreprendre le lainage, et comment il avait prospéré à l'aide d'une grande activité et d'une sagesse non démentie.
— Quoi donc! interrompit le père de Ni.> chois, attendri jusqu'aux larmes, quoi! tu serais le petit marchand de laines dont nous avons si souvent entendu parler-^... — Oui, mon père, répondit son fils en l'embrassant, je vais vous en donner pour preuve mon bagage de marchand et ma correspondance avec les plus riches particuliers des cantons que j'ai parcourus. L'honnête familleétaitdansl'admiration; ce qu'elle entendait lui paraissait un songe ; elle avait peine à croire tant de prospérités. Enfui, on alla cherchera l'auberge tout ce que le petit Nichols annonçait. Ce ne
fut qu'un cri d'allégresse en voyant arriver son domestique, sa voiture et ses marchandises. Ce ne fut que fêtes et réjouissances durant plusieurs jours; mais au bout d'une quinzaine, le bon fils s'arracha aux tendres embrassemens de sa famille enchantée , et se remit en route.
Dans les autres voyages qu'il entreprit, il déploya un tel génie dans ce qui concerne le négoce, qu'au bout de peu d'années, il acquit une fortune de plus de six cent mille francs, avec la réputation de grand négociant et d'honnête homme. Possesseur d'une richesse bien acquise, le petit marchand de laines mit des borues à son ambition. Quoique tout jeune encore, il résolut de vivre paisiblement au milieu des siens du fruit de ses travaux, et il acheta une belle terre dans cette intention.
Il y avait déjà près de dix ans que NichoLs n'avait eu le plaisir de voir son bienfaiteur ; il eût été mal avec lui-même , il eût passé des jours pleins d'inquiétude et d'amertume, si, avant de mourir, il ne l'avait pas embrassé encore une fois. Il serait allé jusqu'au bout du monde pour trouver ce génie tutélaire ,
— 1G8 — et déposer à ses pieds l'hommage de sa reconnaissance.
S'étant informé du lieu de la nouvelle résidence du baron ^ notre jeune négociant apprit qu'il s'était retiré à Londres; il se hâta de faire ce voyage. Arrivé dans cette ville marchande , il se présenta un matin à Miôtel du seigneur de Baltimore, tenant une petite boîte sous son bras. Monseigneur, dit INichols, voici un présent que je viens vous offrir. Il ouvrit aussitôt la boîte, et il en tira une toile peinte et un cadre de bois de senteur, sans dorure. Ayant déroulé le tableau, on vit, peint d'après nature, le petit Nichols; il avait sa grosse veste, un bâton ferré à la main, des sabots aux pieds ; il était tel enfin qu'il avait paru autrefois devant le baron , lorsqu'il lui fit son premier emprunt.
— O généreux bienfaiteur, lui dit le modeste et sage négociant ! c'est à vous que je suis redevable de tout ce que je possède. Sans vous je n'aurais rien. En voyant chez vous le portrait d'un pauvre petit paysan, on vous demandera sans doute ce que signifie cette peinture; dites, je vous prie, que c'est Nichols vous empruntant ses premiers fonds, qu'il a tellement fait valoir qu'il roule carosse
aujourd'hui; car voilà le mien dans votre cour. Nichols et sa petite fortune sont votre ouvrage; Nichols doit son bonheur à vos
bienfaits
Le baron dont l'ame était non moins sensible que délicate et grande, fut singulièrement flatté de ce simple hommage; il plaça le portrait de Nichols dans son cabinet, en disant : — Mon ami, il en fera Tornementle plus beau, et le plus précieux héritage de mes
neveux. Ah! puissent-ils te ressembler!
De toutes les vertus qui honorent l'humanité, la modestie et la reconnaissance tiennent, sans contredit, un des premiers rangs.
rJyDi)eicoxde ^e cJiId ou hcetui.
Adélaïde de Montreuil naquit k Rouen cl fut baptisée à Notre-Dame de la ronde , en 1760. Sa mère eut à cœur de mériter le titre de son institutrice. En femme instruite et sensée, loin d'entretenir sa fille de mille niaiseries que l'on prodigue à l'enfance, elle lui parla toujours raison et commença ainsi son éducation dès le berceau. Ses sages tentatives répondirent parfaitement à son espoir. Dès l'âge de neuf mois, la petite Adélaïde allait seule et articulait distinctement quantité de mots. Elle entendait tout ce qu'on voulait lui dire et y répondait avec intelligence. A dix mois elle montrait la vertu de la propreté et mangeait à table comme une grande personne. Dès qu'elle voyait à sa robe la moindre tache , ou qu'elle sentait ses petits doigts mouillés, elle avait un air cha-
grin , et elle se fût abstenue de manger, si on lui eût refusé une assiette blanche.
La petite Adélaïde s'impatientait quelquefois, mais jamais elle ne boudait; soit qu'un objet lui déplût, soit qu'elle eût quelque indisposition, elle ne criait ni ne pleurait jamais. Elle était d'un caractère ferme et décidé. Un jour, sa maman lui faisait prier le bon Dieu; elle n'avait guère que onze ou douze mois. — Ma fille , lui dit la maman, donne ton cœur à Dieu. La petite obéit volontiers. — Donne à présent ton corps , continua la maman. — Non , non, je ne veux pas, répliqua Adélaïde. On voulut insister , ce fut en vain; l'enfant enveloppa son petit corps avec les pans de sa robe, et s'écria avec fermeté : — Mon corps est à moi !
Gomme la maman d'Adélaïde voyait un grand nombre de personnes distinguées, et qu'elle craignait que les visites à recevoir ou à rendre ne lui causassent de trop fréquentes distractions dans l'honorable tâche qu'elle s'était imposée, elle forma la résolution de rester seule chez elle. Elle déclara avec franchise à ses connaissances qu'elle était décidée à renoncer désormais au plaisir de les voir, — à moins, ajouta-t-elle, qu'on nemeper-
mette d'avoir toujours ma fille avec moi, soit à la maison, soit dehors. La conversation de madame de Montreuil était trop instructive et trop agréable à tous égards, pour que ses amis n'accédassent pas volontiers à sa demande; chacun s'empressa donc de l'accueillir avec son élève qui, de cette façon, se familiarisa de bonne heure avec le monde , et se forma bien plus tôt que les autres enfans. Cette bonne mère, jeune , remplie de talens, belle , et dans la saison des plaisirs, sacrifia tout à l'éducation de sa fille. Elle eut la consolation d'avoir son enfant sous ses yeux , de l'instruire et de la caresser tout à la fois. Dans un âge où presque tous les enfans sont criards , importuns et maussades , la petite Adélaïde se montrait discrète, tranquille, riante et tout aimable. L'habitude de se trouver avec des personnes sensées, prévenantes et polies , lui donna naturellement ces bonnes qualités.
Se trouvant à table le plus souvent avec douze ou quinze convives, cette charmante enfant en faisait la joie et l'admiration. S'entretenait-on d'objets particuliers? elle observait un silence modeste , et se gardait bien d'interrompre qui que ce tut. Lui adressait-on
la parole, lui faisait-on une question? elle charmait par le sens et l'à-propos de ses réponses. Servait-on quelques mets? elle n'eu demandait jamais la première, et la sobriété s'annonçait dans ses regards seuls. De façon qu'à dix-huit mois, Adélaïde réunissait, en quelque sorte, l'usage du monde avec la gentillesse et la naïveté de son âge. Sachant mettre à profit sa curiosité naturelle , sa maman, attentive, lui apprit ses lettres avec des cartes où étaient gravés les différens caractères de Talphabet, et peu à peu le plus doux passe-temps d'Adélaïde fut celui de lire et de regarder des estampes de différentes gravures.
Tout en cousant de petites chemises, tout en taillant des robes et de petits spencers, en habillant et déshabillant tour à tour leurs poupées, les jeunes personnes préludent par cette sorte de jeu aux fonctions réelles qu'elles auront à remplir un jour étant mères de famille , et même bien avant ce temps , si elles ont des frères ou des sœurs au-dessous de leur âge. Cependant, contre l'usage des jeunes personnes de son sexe, mademoiselle de Montreuil ne pouvait souffrir les poupées. Ce qui l'intéressait particulièrement, c'était
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l'enlretien des personnes mûres et instruites; sa petite figure s'épanouissait, elle éprouvait une joie sensible sitôt qu'on lui racontait quelque chose de vrai et d'utile. Madame de Montreuil donna à sa fille un pigeon blanc et un joli petit chien. Il ne fut pas nécessaire de lai recommander de la douceur et des attentions pour ces animaux: elle s'y intéressa de tout son cœur et les soigna de façon qu'ils ne manquaient de rien. Toujours elle leur réservait ce qu'elle avait de meilleur pour les régaler. Aussi le petit chien suivait-il partout sa jeune maîtresse : et le pigeon , de son côté, ne cessait de voltiger autour d'elle et de la caresser.
La jeune Adélaïde grandissait eu vertus, en science et en beauté, et elle croissait à vue d'œil. La musique, la danse, le dessin, lui étaient familiers; dès Fâge de dix ans , elle savait écrire presqu'aussi délicatement que sa maman pensait. Non moins formée au physique qu'au moral, elle paraissait avoir alors quatorze ou quinze ans. Les connaissances de madame de Montreuil l'exhortèrent toutes à mettre sa fille au couvent. Mais celle-ci eut à cœur de conduire elle-même sa fille jusqu'au moment destiné à lui donner un époux. Loin
donc de se rendre à des sollicitations dont elle connaissait le danger, la tendre mère se renferma plus que jamais avec sa chère enfant. C'était l'instant le plus précieux pour travailler à la double culture de son cœur et de ses talens, et elle y employa tous ses moyens. Désirant qu'Adélaïde trouvât son bonheur en elle-même, elle crut de sa prudence de lui cacher l'étal brillant de sa fortune. Elle lui persuada, au contraire, qu'elle ne pourrait lui laisser que fort peu de chose. — O mon amie! lui répétait-elle, afin de te suffire un jour à toi-même, applique-toi sérieusement à l'étude, car tout dépend de la pensée, rends-toi habile dans tous les ouvrages de ton sexe, et forme-toi avec moi aux occupations convenables à une mère de famille. Par cet exercice alternaîif du corps et de l'esprit, la jeune Adélaïde acquérait tous les jours de nouvelles connaissances et de nouveaux talens. Alliant parfaitement l'agréable et l'utile, elle savait coudre et danser, recevait la compagnie et pinçait de la harpe, veillait aux affaires de la maison, en calculait la dépense, et chantait à ravir. Devenue forte et même robuste par le travail et l'exercice, elle disait avec ingénuité, en montrant
ses bras potelés et arrondis par les grâces : — Tiens, vois-tu, maman!.... nous serons toujours riches avec ces bras-là.
Tout répondait aux vives sollicitudes du Mentor intelligent qui dirigeait si sensément les jeunes années d'Adélaïde. Son amabilité, ses talens, sa raison , son aptitude, son charmant caractère rendaient madame de Montreuil la plus heureuse des mères; elle eût été pareillement la plus heureuse des épouses, sans la perte irréparable qu'elle fit tout à coup du mari qui l'adorait , et sans la faute que commit, plusieurs années après cet accident, cette sensible mère en se remariant.
Au lieu de seconder les vues de madame de Mon treuil, par rapport à l'éducation de sa fille, son second époux sembla au contraire prendre à tâche de la croiser sans cesse. Loin de donner de salutaires avis à la jeune personne, il exagérait en sa présence ses bonnes qualités; il l'entretenait d'objets frivoles, et la corrompait par le poison des louanges.
Adélaïde prêta une oreille complaisante à l'ami faux qui cherchait, non à la rendre meilleure , mais à capter sa bienveillance ; et, par une imprudence malheureuse, elle sou Ifritavec
peine les remontrances amicales de sa mère. La jeune Adélaïde avait eu une fièvre rouge vers sa treizième année. Moyennant de prompts remèdes, et les soins nécessaires en pareil cas, elle en guérit assez promptemeut; mais les suites de ces sortes de maladies sont quelquefois plus à craindre que la maladie elle-même. Par une précaution très-bien entendue, madame de Montreuil voulut que sa fdle fût purgée à une certaine époque. La jeune personne, autrefois si docile, témoigna en cette occasion une sorte de répugnance. Bien éloigné de la combattre, le beau-père tourna en ridicule et l'art, de la médecine, et les remèdes qu'elle prescrivait en ce cas. Il donna même le mot aux médecins; ceux-ci se rangèrent d'une commune voix de son côté, et soutinrent que les purgations étaient inutiles. Justement alarmée de cette conduite, la mère d'Adélaïde n'osa heurter de front des gens instruits; mais, suivant un pressentiment secret qui la faisait craindre pour les jours de ce qu'elle avait de plus cher au monde, elle prit à part le célèbre Bordenave, et lui demanda sérieusement s'il répondait de tout. — J'en réponds , répliqua-t-il.
Cependant, malgré celte assurance, des symptômes alarmans ne tardèrent point à se manifester : une fièvre lente s'empara de l'enfant; sa gaîté naturelle se ralentit et il n'y avait que la force de la jeunesse qui Tempêcliât de garder le lit.
Madame de Montreail voyait clairement son désastre prochain, lorsque personne ne s'en doutait encore. Mais tout paralysait les moyens que l'urgence du danger lui indiquait pour le prévenir. Arrêtée par l'assertion positive d'un médecin distingué, et craignant de contrarier son enfant chéri, elle eut la faiblesse de substituer les prières à l'autorité maternelle. Cent fois elle la conjura, les larmes aux yeux, d'user des remèdes que sa situation commandait...., et cent fois la jeune personne , aveuglée par de funestes conseils, se refusa aux tendres exhortations de sa mère éplorée. Onelles que fussent les raisons et les supplications de sa tendre amie, l'imprudente Adélaïde refusa constamment de s'y rendre. — N'appréhende rien , disaitelle , je ne suis point malade; je vivrai toujours pour t'aimer.
L'infortunée se dissimulait à elle-même le mal qui la détruisait intérieurement; elle le
— 1y9 — bravait. Elle affectait même une vigueur et des forces qui dépérissaient de jour en jour, et demandait à sortir et à se promener ainsi qu'en pleine santé. Au reste , la beauté de cette jeune personne se soutenait toujours.
Marie-Antoinette d'Autricbe, arrivée récemment à Paris, faisait son entrée au château des Tuileries. Adélaïde demanda à voir la cérémonie ; sa maman l'y conduisit avec empressement. Quelle que fût la curiosité du peuple pour connaître la princesse, mademoiselle de Montreuil n'échappa cependant point à ses regards : ce fut elle qui les fixa ; ce fut elle qu'on distingua au poilieu d'un prodigieux concours de monde. La noblesse de son maintien, l'élégance de sa taille, la délicatesse et la beauté de ses traits , sa figure angélique respirant une candeur si douce, firent que chacun s'écriait : — La superbe personne ! Ah ! la belle vierge !
Entièrement occupées à chercher Marie- Antoinette, la mère et la fille ne se doutaient guère que cette exclamation s'adressât de leur côté. Enfin , la foule réunie en cercle autour de la jeune Adélaïde , et mille propos flatteurs s'adressant directement à elle , lui prouvèrent qu'elle excitait l'admiration du
public enchanté. La rougeur couvrit soudain son front modeste; elle baissa les yeux, saisit le bras de sa mère et lui dit : — Allons-nousen bien vite, maman! de ma vie je ne veux reparaître en public.
En effet , cette jeune et belle enfant n'y reparut plus désormais. Son mal , depuis cette époque, s'annonça par des signes plus graves qu'auparavant. Les médecins, consultés de nouveau, ne purent dissimuler le danger ; ils l'annoncèrent positivement, et il n'était plus possible d'y remédier. La tendre mère, qui l'avait prévu dès long-temps, se mit à fondre en larmes, et s'abandonna au désespoir. S'efforçant de lui donner le change et de la consoler , Adélaïde ne cessait de lui dire : — O maman ! c'est à tort que tu crois mes jours en danger; qui peut le savoir mieux que moi-même? Je ne suis qu'incommodée, je te l'assure. Tiens, préparons nos malles ; allons à Rouen ; l'air de mon pays natal remettra tout. C'était ainsi que cette enfant affectait une sécurité qu'elle était fort éloignée d'avoir alors. Elle ressentait de cruelles douleurs, et elle retenait ses plaintes. Son ame était navrée de tristesse, et elle montrait un visage calme et serein. Dans
l'appréhension d'alarmer davantage sa maman, passant les jours et les nuits pour la garder, cette chère moitié d'elle-même l'entretenait de sa convalescence prochaine , et elle avait déjà un pied dans la tombe! Cependant Adélaïde touchait de plus en plus au fatal instant; il ne lui était plus possible de se contraindre davantage. Le mal, parvenu à son comble, avait décomposé ce chef-d'œuvre de la nature. La jeune de Montreuil ne vivait plus que par le cœur, et son cœur vivait encore tout entier pour l'auteur de ses jours. Se représentant alors ses refus trop constans et ses torts , elle dit avec franchise : ■ — Ah ! maman !... ô mon amie, que j'ai de reproches à me faire!... il est bien juste que je paie mon entêtement. La faiblesse devenait de plus en plus sensible; la voix de cette beauté naissante s'éteignait ; une mortelle pâleur avait succédé aux roses de son teint; enfin après de longues et douloureuses souffrances, elle s'éteignit dans les bras de sa malheureuse mère! fleur à peine éclose, au matin de sa vie, parée de toutes les vertus, belle et adorée, elle passa comme la rose des Florides^que le mêmejour voit naître et mourir.
^^oDi-dllbeDi \::^ccwbiiwi^ej.
Hal-Méhi Gantimire , née àMendéli , dans le Kurdistan, s'est illustrée par sa piété filiale^ et pour avoir entrepris à cet égard un projet des plus périlleux. Son père, Méliabeth, général persan, avait servi avec une fidélité à toute épreuve le sophi de Perse, Mirza-Abbas, prédécesseur du fameux Koulican. Recornmandable par ses talens militaires et par ses vertus domestiques, ce guerrier essuya le sort ordinaire des hommes illustres. L'envie s'acharna à le poursuivre ; on inventa mille calomnies sur son compte. Le prince, qui l'avait comblé de faveurs, tant qu'il lui fut nécessaire , le paya d'ingratitude quand il n'eut plus besoin de ses services. Au moment où le nouveau Bélisaire allait jouir du fruit de ses travaux , et se reposer à l'ombre de ses lauriers, il fut accusé de péculat et de con-
eussion. Sans rien examiner, sans daigner même Ini accorder une seule audience, le sopbi le fit enfermer dans une tour sur les bords duTigre. Vêtu d'une mauvaise casaque , n'ayant qu'une cruche d'eau et du pain noir pour toute nourriture , reposant ses membres endoloris sur des lambeaux de nattes humides, ignoré de la nature entière, l'infortuné Méliabeth déplorait jour et nuit les rigueurs de sa destinée. Ce qui l'affligeait davantage, c'était de se voir éloigné de sa fille unique. Veuf depuis treize années , il n'avait eu, avant sa détention , d'ami et de société que dans la personne de la jeune Cantimire.
Depuis cinq années , cette fille chérie , dont la beauté était le moindre mérite, s'informait de son père de tous côtés, et désespérait de le trouver. Témoin du chagrin et de la mélancolie d'Hal-Méhi, un courtisan, lié autrefois d'une intime amitié avec Méliabeth , découvrit, au péril de sa tête , le secret à sa fille. Il lui apprit que son père était relégué dans une antique prison, bâtie à la pointe d'un rocher, baignée par les flots du Tigre, et tout près du détroit de Bassora. Enchantée d'avoir eu des nouvelles certaines de ce qu'elle avait de plus cher au monde, Cantimire serra entre
— 18^1 — ses bras le généreux moniteur; elle le remercia de la manière la plus touchante, et lui jura qu'elle souffrirait la mort plutôt que de le compromettre en quoi que ce pût être. Mais quoique au comble de la joie, la jeune Persane fut pénétrée d'un chagrin cuisant. Depuis long-temps elle vivait chez une vieille tante qui l'avait accueillie au sein de son infortune. Comment quitter sa bienfaitrice?
comment obtenir d'elle une permission , répugnant à la bienséance , et à la prudence tout à la fois? Cantimire se livra à la douleur la plus amère, et versa un torrent de larmes ; enfin la piété filiale l'emporta sur toutes les considérations , et elle traça les lignes suivantes :
— Chère tante, faut-il que je paie d'ingratitude et vos soins et vos bontés pour moi? Que dis-je ingratitude! Non, ce vice horrible ne fut jamais dans mon cœur. Je vous chéris, je vous respecte, je sens à votre égard la plus vive reconnaissance. Si je vous quitte pour un instant, c'est afin d'aller chercher mon père. Je ne pense qu'à lui, je ne rêve que de Ini, il m'est impossible de vivre sans lui. Adieu ^ chère tante; je n'oublierai ni vos bienfaits , ni les tendres sentimens qu'ils m'ont inspirés.
Après avoir écrit cette lettre, après l'avoir Laignée de ses larmes, Cantimire la mit sur la cheminée , et partit de grand matin, sans autre provision qu'un pain et quelque monnaie. Elle avait trente-deux lieues à faire de la maison de sa tante à la ville de Bassora ; il lui fallait traverser des chemins peu fréquentes et très-pénihles : elle surmonta courageusement toutes ces difficultés en quelques jours. Arrivée aux environs de la ville, elle se mit au service chez un marchand de toiles peintes, à qui elle plut beaucoup par son intelligence et son activité. Elle fît part à son maître du hardi projet qu'elle méditait; et celui-ci, plein d'admiration, s'y prêta volontiers, et lui fournit tous les secours qui étaient en son pouvoir.
Pour atteindre au bas du rocher où était la tour de Méliabeth, il y avait bien des obstacles à vaincre, et bien des dangers à courir; l'homme le plus déterminé eût tremblé à leur aspect. Il fallait traverser une partie du fleuve très-rapide ; il fallait tromper la vigilance des sentinelles armées d'arcs, et prêtes à décocher des traits mortels contre le téméraire assez osé pour s'avancer à la distance de soixante toises. Rien ne parut impossible
— 18G — à cette jeune fille pour délivrer son père. Elle apprit à nager pendant quatre mois, et elle prenait le temps même de son sommeil pour se livrer plus à loisir à ce périlleux exercice. Après de fréquens essais, et lorsqu'elle fut bien aguerrie contre l'impétuosité des eaux, elle hasarda enfin de pénétrer plus loin; et, d'efforts en efforts, elle parvint à un jet de pierre du lieu tant désiré.
En fixant de si près la tour qui renfermait ce qu'elle avait de plus cher, la courageuse Hal-Méhi n'en pouvait croire ses yeux; mais elle fut bien plus contente encore lorsqu'elle aperçut très -distinctement Méliabeth luimême. Il était appuyé sur une petite fenêtre grillée, et contemplait le magnifique spectacle du soleil, dont les premiers rayons doraient les forêts et les campagnes. Cédant à l'impulsion irrésistible de la nature , Cantimire s'oublia, et poussa un cri vers son père. Elle le réitéra plusieurs fois, dans l'espoir qu'il porterait ses regards vers elle; mais plongé dans de sombres réflexions, le vénérable vieillard n'entendit rien, et resta dans la même attitude. Le jour commençait à devenir grand; les barques des pêcheurs descendaient déjà le long des rives, et Cantimire se retira pru-
demment, mais dans la ferme résolution de revenir bientôt. En effet, elle renouvela les mêmes tentatives dès le lendemain, et plusieurs jours de suite , et toujours avec aussi peu de succès : car elle ne paraissait qu'un point sur l'immensité des ondes, et sa faible voix ne pouvait surmonter le bruit des flots brisés avec fracas contre les rochers sur lesquels la tour était bâtie. Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, sans que la jeune Persane pût venir à bout de son projet. — Faut-il, disait-elle , que j'aie été si près de mon père, et qu'il ne m'ait point aperçue ! Faut-il que ma voix n'ait point pénétré jusqu'à ses oreilles! Et, toute désolée, elle fondait en larmes. Mais elle ne se rebuta point : l'amour filial lui suggéra un expédient plus simple et moins dangereux que le premier. Ce fut de tracer en gros caractères le nom de Hal-JVléhi sur une toile blanche ; de placer ensuite cette inscription sur une angle du rocher vis-à-vis de la tour, de façon qu'elle pût frapper les yeux de Méliabetli , sitôt qu'il regarderait le long, du fleuve. Ce nouveau moyen réussit au gré de Cantimire. Etant revenue le surlendemain , elle vit son père à la fenêtre de la prison. Il tenait ses yeux fixés sur le nom qui
— 18S — lui était si cher, quand il l'aperçut elle-même nageant de tontes ses forces, et gagnant le rocher, où elle monta. A cet aspect inattendu, Méliabeth , partagé entre la surprise et la joie, leva soudain ses deux bras vers le ciel; puis les tendant devant lui à travers les barreaux de sa fenêtre, il les croisa l'un vers l'autre, comme pour y recevoir et pour y serrer délicieusement sa chère enfant. N'osant articuler aucun son , dans la crainte d'attirer les regards des sentinelles surveillantes, le bon père, tout tremblant, s'entretint par signes avec 6(1 fille. Hal-Méhi lui montra une lettre, et lui fit entendre de laisser couler une ficelle afin qu'elle pût l'y attacher. Méliabeth comprit aisément sa pensée, et défila à l'instant un mouchoir afin de l'exécuter. La jeune fille s'étant aussitôt avancée sur le talus de la tour, y saisit le fil que son père lui tendait; elle forma un nœud coulant , et attacha le papier, fidèle interprète de sa tendresse et de ses vives sollicitudes.
L'infortuné Méliabeth correspondit ainsi a\ec son enfant sans être surpris par ses gardes, et prit avec elle des mesures pour son évasion. Cantimire s'étant procuré des Jimes , les fit tenir à son père par le même
moyen que sa première lettre ^ et celui-ci parvint adroitement à scier deux barreaux de sa fenêtre ; ensuite , avec plusieurs ficelles réunies, il forma une échelle de corde remplie de nœuds, afin de s'en servir au besoin. Tout ayant été soigneusement préparé, et le jour de l'évasion arrêté , Hal-iMéhi vint au milieu de la nuit chercher son père. Celui" ci profita sans délai du moment propice, et descendit à un signal convenu. Lorsque ce pauvre vieillard fut au bas de la tour , il éprouva un grand frissonnement en se voyant si près de sa chère fille qu'il n'avait point embrassée depuis si long-temps. D'une autre part, les risques évidens où cette chère moitié de lui-même s'exposait, se présentèrent fortement à son esprit. Il la pressa tendrement contre sa poitrine, et la conjura de le laisser remonter dans sa tour. Un combat mutuel de tendresse et d'amour eut lieu alors entre le père et la fille.
— Mon père, dit-elle, non, vous ne languirez pas plus long-temps dans les fers. Eh ! n'en doutez point, les dieux ne m'ont rendue à vous, et vous à moi, que pour en sortir. Ils protègent l'innocence, ne craignez rien : le plus fort du danger est passé. Voyez quelle
superbe njiit, et la clarté de ce bel astre qui protège notre évasion? Avant un quart- (l'heure^ nous aurons trompe la vigilance des gardes^ et nous serons sauvés. — O! ma cbère Hal-Méhi, reprit Méliabetb en soupirant, puisse le souverain protecteur de la justice t'entendre et nous conduire sous d'beureux auspices! Embrasse-moi; ô ma fille, ma chère enfant!.... A ces mots, ils se jetèrent tous deux dans le fleuve , et nagèrent de toutes leurs forces. Après avoir fait un certain trajet, le pauvre vieillard, saisi par la froideur de Teau, enfonça et disparut tout à coup sous les ondes... — Mon père! s'écria Cantimire éperdue.... O mon père! Les échos trop fidèles répètent alors vingt fois ces cris douloureux, et ils parviennent jusqu'aux gardes de la prison. A l'instant une chaloupe légère est à flot, et l'on court à la poursuite des deux fugitifs. Cependant Méliabetb était revenu à la surface de l'onde, alors tranquille et limpide. Nageant d'une main, la courageuse Hal-Mébi soulevait de l'autre par les cheveux son malheureux père qui avait repris haleine, et nageait du mieux qu'il pouvait. Efforts infructueux! he pauvre vieillard et sa courageuse enfant avaient déjà atteint
la rive opposée; ils gagnaient même tous deux une forêt de roseaux afin de s'y cacher, quand un trait atteignit Gantimire au bras gauche, et la blessa grièvement. Arrêtée par la douleur, et perdant tout son sang, elle ne larda pas à être prise et ramenée à ja tour avec Méliabeth évanoui.
Dès le grand matin, le malheureux prisonnier et sa fille furent mis dans une barque couverte, et conduits sous bonne escorte à Bassora devant le gouverneur. C'était un vieil officier sans pitié, et incapable de sentir le prix d'une action vertueuse. Le despotisme oriental ne souffre pas un long délai dans Pexamen et l'instruction des causes. Interrogés à dix heures du matin, les accusés furent jugés, condamnés et étranglés à midi.
Lorsque l'on apprit à îspahan les douloureux détails de cette histoire, on ne put s'empêcher d'admirer le courage, l'industrie et la tendresse ingénieuse d'Hal-Méhi pour Méliabeth. Chacun s'attendrit sur son sort. Les dames et les filles persanes la pleurèrent, les unes comme leur propre enfant, les autres comme une sœur. Le sophi lui-même en fut ému, et blâma la précipitation du gouverneur. — Très-certainement, s'écria-t-il, j'au-
rais pardonné à Méliabetli en faveur de Cantimire.
On érigea, par ordre du prince, une statue de marbre blanc à la jeune iiéroïne, représentée recevant son père dans ses bras au pied de ia tour. Une fête magnifique fut instituée en son bonneur; et tous les ans, les dames et les jeunes filles viennent en pèlerinage auprès de ce monument , y jettent des fleurs, le baisent avec un ^aiut respect, et s'en relournent pénétrées d'admiration.
Èpitaphe de la Jeune Caiitimire,
Hal-Méhi ne parut qu'un instant sur la terre ;
Mais, ô jeunes Persans, ne pleurez point son sort !
Sauvant Méliabeth, elle afiPronta la mort :
On est au rang des Dieux quand on meurt pour son père.
^iDitoje^ict be ïûo (MDcciiwet^.
Angéla de Irt Morinière naquit, en 1788, au château de Beîlevue , près de Paris : elle eut pour père un habile mécanicien, attaché au servicedela cour pour la partie hydraulique. Cette belle enfant, douée d'un excellent naturel, portait en elle le germe des plus belles qualités. De son côté, madame de la Morinière n'oublia rien pour assurer à sa fille la protection de mesdames Victoire et Adélaïde, tantes de Louis XVI. Elle pria en conséquence madame Victoire de tenir Angéla sur les fonts de baptême, et cette grâce, accordée aussitôt que demandée, mit le comble à la joie des parens. Quoique madame de la Morinière fût d'une faible complexion , et qu'elle eût de nombreuses occupations ; quoique les fonctions de nourrice imposent des privations de toute espèce , la bonue mère se fit une
fête d'entreprendre ce pénible ouvrage , et elle eut lieu de s'en féliciter. Sa fille se développa de la manière la plus satisfaisante et n'eut aucune des maladies ordinaires à la plupart des nourrissons qui sucent un lait étranger. Toujours conduite par la raison , traitée avec douceur, Angéla, dès ses tendres années, manifesta de la raison et de la douceur dans toutes ses actions. Jamais de ces cris, de ces pleurs, à l'aide desquels les enfans gâtés se font obéir et détester. Un gracieux sourire animait sa charmante figure , une douce gaîté brillait dans ses yeux; un air ouvert, riant et spirituel annonçait la franchise de son caractère.
Les dames de France ne pouvaient se lasser d'admirer leur jeune fdleule , qui , à mesure qu'elle grandissait, croissait également en grâces et en mérite; pour caractériser l'élégance de sa taille et la beauté de sa figure, madame Adélaïde lui donna le surnom de beauté rare.
Mais si la figure de cette enfant était belle, son ame était bien plus belle encore. Toute jeune qu'elle était, elle tâchait de se rendre agréable par ses prévenances, intéressante par ses caresses, utile par de petits services.
chère à ses parens par une réciprocité d'amour et de soins , et recommandable par son caractère liant, et par une singulière docilité aux avis qu'on lui donnait : en un mot , eUe s'étudiait déjà à acquérir l'art de plaire.
Avec de telles dispositions, la petite personne plut généralement : une de ses maîtresses, charmée de son amahilité^ de ses grâces, de sa douceur et de son enjouement, ne l'appelait que Belle et Bonne. Des qualités siheureuses, firent aimer Angéla de Mesdames deFrance;ellesavaient même captivé madame Victoire au point que cette illustre hienfaitrice se faisait un plaisir d'avoir sa filleule auprès d'elle, de la questionner et de la faire causer : provoquant ses saillies enfantines , quelquefois la princesse était non moins étonnée de la justesse de ses demandes que de la précision de ses réponses. Non contente de donner à la petite des joujoux , des poupées, et mille jouets qui sont l'apanage de l'enfance , la généreuse marraine la comblait encore de riches bijoux , et lui fit des présens considérables.
Belle et Bonne aimait avec passion les fleurs et les plantes; celles qu'elle pouvait trouver dans ses promenades champêtres,
autour de Bellevue et de Meudon , elle les recueillait avec empressement, puis elle les transplantait dans des pots et des caisses. Un jour qu'elle avait fait une copieuse collection d'arbustes, de fleurs et de noyaux germes, elle s'é'criaen soupirant : — Ah, que je serais heureuse si je possédais un petit jardin ! je le remplirais d'oeillets, de jasmins, de roses, et j'en ferais des bouquets pour maman et pour ma bonne marraine. Ces paroles, dictées par le sentiment, furent rapportées à madame Victoire; et quelques mois après, cette princesse fit acheter, près de Bellevue, une maison et un très-beau jardiu, dont elle envoya le contrat à la mère . d'Angéla , en faveur de sa charmante enfant. Pénétrée de la plus vive reconnaissance d'un bienfait si analogue à son goût , la jeune personne alla sur-le-champ baiser la main de la princesse , et comme elle avait toujours tout prêt un aimable impromptu pour la moindre chose qu'on lui donnait : — Auguste princesse , s'écrîa-t-elle , que n'ai-je les moyens d'un roi: je ferais bâtir un temple à la bienfaisance, et je vous y adorerais tous les jours de ma vie ! Bien qu'elle abondât en jouets de toute espèce, elle ne les gaspillait en nulle façou ; elle
en usait sans en être avare ; elle donnait les plus anciens à desenfans qu'elle afïectionnait. Au comble de la joie, elle se disait alors : — Voilà encore un heureux que j'ai fait au jourd'hui!
Quant aux choses qu'Angéla réservait pour son amusement, elle les tenait dans le plus bel ordre. Elle avait eu de plusieurs dames de la cour un magasin de poupées; il y en avait de toutes les tailles, de toutes les couleurs. Pour ces derniers jouets , elle les soignait encore mieux que les auties, et ils avaient sa prédilection. Une chambre particulière était consacrée pour toutes ces poupées; elle les y rangeait selon leur âge et leur état , et les tenait dans la plus grande propreté; elle leur avait formé une garde-robe complète , rien n'y manquait, soit pour les jours ouvrables , soit pour les fêtes ; et elle les habillait de pied en cap , avec l'élégance et tout le goût possibles. Elle leur taillait des robes, des spincers et des schalls ; elle leur tricottait des petits bas ; et ces toilettes enfantines lui avaient donné l'habitude de couper les étoffes sans perte, et de coudre aussi adroitement qu'une ouvrière.
La jeune personne grandissait à vue d'œil;
elle se développait de la manière la plus avantageuse, au physique ainsi qu'au moral. Elle lisait passablement , et ne manquait point d'habileté, quant aux petits ouvrages relatifs à ïa couture , mais l'on n'avait pas encore songé à commencer son éducation dans les règles. Cependant les bouleversemens politiques renversèrent bientôt les princesses, protectrices de la jeune Angéla; et, par contrecoup, ruinèrent ses parens, qui perdirent ainsi jusqu'à la maison que mesdames leur avaient donnée en propriété. Rentrée dans Paris avec sa jeune famille, madame de la Morinière se hâta de chercher une bonne institution, et y plaça son enfant. Curieuse de procurer à sa fille une éducation complète, cette mère intelligente lit les plus grands sacrifices pour qu'elle y fût instruite dans les sciences qui forment le jugement, le cœur et la pensée, sans négliger les arts de pur agrément qu'elle considéra comme de brillans accessoires. En conséquence, Angéla apprit d'abord les principes de la grammaire, ensuite les élémens de la géographie et de l'histoire; et, pour la délasser, on lui apprit à solfier et à toucher du forté-piano.
La jeune élève ne tarda pas à faire des pro-
grès dans tout ce qu'elle apprit. Dès la seconde année de ses études, elle eut la plupart des prix qui se distribuent d'ordinaire pour diverses compositions en chaque genre. Elle s'en rejouit surtout par rapport à la joie qu'en ressentit sa bonne mère; mais ce succès brillant n'altéra en rien sa modestie. Ses compagnes, dans l'admiration, lui ayant demandé quel était son secret pour remporter tant de couronnes , Angéla leur répondit, avec autant de candeur que de simplicité : — Mes bonnes amies, je vous assure que je n'ai pas à m'en glorifier : peut-être que j'ai un peu plus de facilité; mais j'ai bien moins de mérite que vous, parce que je ne travaille pas autant.
Parmi les arts utiles que cultivait Angéla , il y en avait un pour lequel elle montrait une disposition toute particulière : c'était le dessin. Avant d'en avoir reçu aucune leçon, elle traçait d'idée toutes sortes de figures , et elle imitait parfaitement tout ce qu'elle voyait. Lorsque Angéla entra dans sa pension, on ne put d'abord se former une idée de ses qualités morales; mais après un certain laps de temps , son institutrice et ses maîtres furent à même de les apprécier : ils eurent à se féliciter sur. tout de sa douceur, de sa docilité, de son ac-
tivitë et de son exactitude à remplir ses devoirs; et ses compagnes, h leur tour, n'étaient pas moins satisfaites de son bon cœur, de sa complaisance, de son humeur douce et liante; elles étaient étonnées qu'elle n'eût jamais la moindre altercation avec certaines compagnes, difficiles et querelleuses : son secret pour cela était de les éviter, et de ne jamais relever leurs propos indiscrets ou malins.
La prudente Angéla s'était fait , à cet égard, une réputation bien flatteuse : lorsqu'il s'élevait quelque différend entre les pensionnaires, c'était à elle que l'on recourait d'abord pour juger la chose ; et dès que l'on avait son avis , on s'y rapportait , et toute contestation se trouvait terminée» Dans l'absence momentanée d'une maîtresse de classe , elle la remplaçait, afin d'y maintenir le bon ordre ; elle faisait observer le silence , et corrigeait même l'orthographe des plus petites : elle-même n'avait pas encore alors treize années accomplies. Mais ses compagnes n'étaient nullement jalouses de la petite régente; et elles n'étaient jamais plus joyeuses que quand elle entrait en fonction. Loin de se prévaloir de sa charge, elle en adoucissait l'autorité
avec précaution; elle employait toute l'adresse possible pour comprimer la turbulence des élèves. Fallait-il user de fermeté? d'un regard fixe , d'une seule parole elle savait en imposer : soudain le babil cessait, tout rentrait dans l'ordre, et les petites étourdies, tout en riant, ne laissaient pas que d'obéir, mais de bon gré : car elles voyaient toujours leur égale dans la jeune maîtresse. Ce fut ainsi qu'Angéla sut gagner la confiance de son institutrice et l'amitié de ses compagnes : el!e avait même captivé ces dernières au point que la fonction sérieuse qu'elle remplissait par intérim, devint ensuite un objet d'amusement. Pendant les récréations , où les élèves étaient obligées de rester sédentaires par rapport à la pluie, au froid, ou à des chaleurs excessives, on jouait à la niaîlresse de pension ; et l'on pense bien que c'était Angéla que l'on choisissait le plus souvent. Celle-ci flattée des suffrages de ses compagnes, imagina un divertissement dont les poupées étaient les acteurs principaux : cela s'appelait la séance des Marionnettes, Elle supposa que des poupées étaient des pensionnaires confiées à ses soins; elle s'établit en conséquence leur institutrice ; elle leur donna des noms; et les
ayant mises en classe, elle leur prescrivit à chacune des devoirs ou une tache à remplir; elle leur attribua un caractère, des inclinations et des goûls particuliers. Modifiant ses instructions suivant l'âge, la portée et les dispositions des sujets, la nouvelle institutrice appliqua, selon les circonstances, les encouragemens ou les réprimandes, les récompenses ou les punitions que les élèves prétendues étaient censées pouvoir mériter. Elle les faisait entrer à l'étude, et les en faisait sortir alternativement; elle les mettait en récréation ou en pénitence. Prenant à ses leçons un maintien réservé et un ton mêlé de gravité et de douceur, elle moralisait d'un air sérieux; elle improvisait des discours, des fables et diverses historiettes relatives au jeune âge ; elle interrogeait ensuite tantôt Hortense, tantôt Ninette ou Caroline; puis, variant tout à coup les inflexions de sa voix, jusqu'à faire illusion, elle faisait des réponses plaisantes, pleines de naïveté, et qui réjouissaient jusqu'aux grandes personnes qui assistaient à ces séances enfantines.
Outre la classe des Marionnettes , il v avait un autre amusement appelé les Mercuriales. Ces mercuriales ou remontrances étaient des-
— 203 ^ tinées à l'examcD de la conduite des Manonnettes i et à leur faire des discours relatifs à ce qu'elles avaient fait de bien ou de mal pendant la quinzaine. En conséquence , chaque pensionnaire apportait sa poupée costumée, selon la nature des mercuriales dont il devait être question. On les asseyait sur des chaises, le long d'une grande table; on nommait les gouvernantes et les bonnes chargées de conduire les élèves, à mesure qu'elles étaient citées pour comparaître devant le tribunal de madame la présidente, gravement assise dans un beau fauteuil.
Alors madame, prenant un ton aimable ou sévère, suivant le cas, réprimandait les unes de leur négligence ou de leur indiscrétion; elle louait les autres de leur activité, de leur bonne tenue et de leur modestie; celles-ci étaient censurées par rapport à leur babil et à leur peu d'attention aux leçons de leurs maîtres; celles-là, couvertes d'une méchante mandille, pour des fautes graves ou de continuelles récidives , portaient sur leur poitrine, en gros caractère, l'annonce de leurs fautes ou de leur défaut habituel, et l'on y lisait : Petite Menteuse, — Gourmande. — Mé- <:hante, - Querelleuse. — Mauvais cœur, etc.
— 20li — Tous ces inéchans sujets se teoaient dans la poslure la plus humiliante, pour y recevoir les reproches qu'ils méritaient. La mercuriale finie, une gouvernante prenait la parole: elle promettait que les délinquantes se conduiraient mieux à l'avenir; et elle demandait pour elles un pardon que la présidente accordait sur-le-champ , en terminant la séance par des exhortations et des discours qui ne manquaient ni de sens ni d'esprit. Une bonne amena un jour devant la présidente une grande poupée d'une mine très-mesquine et d'une figure des plus communes, et ce mannequin avait pour inscription : Grande ignorante, — Ah ! ma bonne , s'écria aussitôt la présidente, d'un air pénétré, que je plains votre sort! vous n'avez point de fortune, vous n'êtes pas jolie; et je vois par dessus tout cela que vous ne savez rien. Apprenez , ma pauvre enfant, qu'au défaut de bien, il faut apporter au moins des talens dans la société, sans quoi vous n'y paraîtrez jamais qu'avec la honte et le mépris. De cet ingénieux badinage résultaient des instructions réelles que le mentor aimable donnait, en riant, à ses compagnes; et celles-ci les recevaient de même, tout en folâtrant, parce
qo^elles prenaient le change, et qu'on ne blessait point leur amour-propre. C'était ainsi que cette ingénieuse et sage enfant préludait à la profession d'institutrice, qu'elle peneait devoir exercer plus tard^ afin de soulager ses parens. Outre la peinture des caractères et l'orthographe des lettres. An gela savait également le calcul. Cette science aride lui était très-familière» La plupart du temps elle n'employait ni plume, ni crayons, même pour les opérations compliquées.
Un jour, son maître d'arithmétique lui demanda, en riant, de dire de vive voix combien font 57^ francs, multipliés par 387. Elle répondit sur-le-champ : — Monsieur, cela fait 224,073 francs.
Le maître, qui crut que le hasard ou sa mémoire lui avait fait rencontrer juste , voulut néanmoins s'assurer du compte ; il prit un crayon et vérifia la justesse du calcul sur le tableau. — Voilà qui est fort bien , ajoutat-il ; mais la preuve, pourriez-vous la faire de même? — Oui, monsieur, répliqua-t-elle. '— Voyons donc comment vous allez vous v prendre. — Par la division : je place d'abord le multiplicateur 387 à côté du dividende 224,073; j'interroge successivement par les
premiers chiffres du dividende 579, qui devient mon quotient; puis, à l'aide de trois multiplications successives de 5, 7 et 9, par o, 8 et 7, pris de droite à gauche, et par trois soustraclioDS successives de chiff'res qui sont sous le dividende , je trouve pour nombre restant 3473 à soustraire d'un nombre égal : il ne me reste rien. Donc la règle est bonne; donc la division est juste , puisque j'ai 579 pour quotient. — Cela est vrai, reprit le maître étonné ; je ne pourrais faire cette opération que le crayon à la main.
Angéla montrait la mê'ue facilité dans les sciences qui exigent plus d'esjîrit , de profondeur et d'intelligence. Telles sont, entreautres, rhisloire, la littérature et la morale.
Elle y réussit par le moyen de différentes compositions dont on lui donnait le sujet et qu'elle traitait à sa manière : elle n'avait alors que quatorze ans.
Elle s'exerçait avec non moins d'émulation dans plusieurs arts d'agrément, tels que le dessin, la danse, la musique vocale et instrumentale, la broderie, Teuluminure des estampes et la découpure. Elle trouvait assez de temps pour suffire à toutes ces occupa-
lions, tant elle savait bien en ménager Temploi î
Aussi Angéla faisait-elle la joie, l'orne^ ment, et même la prospérité de son institution.
La réputation seule de plusieurs de ses exerciees, soutenus devant les parens, avait attiré quantité d'élèves en peu de mois, et soit au dedans, soit au dehors, le nom d'Angéla se répétait avec complaisance : toujours on la proposait pour exemple aux enfaos de son âge. Quoi qu'il en soit, le moment de la séparation redoutée arriva. La tendre mère d'Angéla faisait un vrai sacrifice en vivant loin de sa lUle. Notre jeune élève sortit donc de sa pension , mais non sans peine et sans donner des larmes de reconnaissance à ses maîtres qu'elle quittait à regret, et qui répandirent aussi des pleurs à son départ.
Ce fut en ce moment cruel que son institutrice prononça ces paroles flatteuses :
— A présent, ma maison me semble un désert; heureux le galant homme qui possédera cette jeune personne ! il pourra se vanter d'avoir rencontré un riche parti, dût-elle n'avoir pour dot que son instruction, son bon caractère et son esprit!
Complétant ses succès dans l'éducation de sa fille, et l'entrenant dans une activité non interrompue, madame de la Morinière fit venir chez elle des instituteurs distingués. Et pénétrée de tant d'eil'orts et de sacrifices , Angéla n'oublia rien pour la reconnaître.
Quel bonheur pour la jeunesse, si elle eût pu exercer la profession d'institutrice, à laquelle ses talens et son goût la portaient également. Elle y préluda, du moins, en se chargeant d'instruire son second frère. Tous les jours elle lui donnait leçon de lecture et de dessin, et elle avait l'art de lui enseigner la première science par la seconde.,
Le petit disciple d'Angéla entrait alors dans sa sixième année. Se donnant bien de garde de se présenter aux yeux de son écolier avec un air grave et magistral , elle Tatlira d'abord par le badinage , elle lui sourit par la gaîlé ; et cet enjouement faisait le fonds de son caractère , qui cependant penchait parfois vers la mélancolie. L'enfant devenait-il inattentif et volage, était-il peu soumis, l'habile mentor , alliant tour à tour la fermeté avec la douceur, l'assiduité avec une patience soutenue, parvenait non-seulement à le fixer, mais encore à s'en faire obéir presque saiis
contrainte , par Tattrait de quelques promesses engageantes, toujours tenues avec exactitude. Ce fut ainsi qu'elle lui enseigna la lecture en peu de mois.
Un jour le jeune écolier manqua de se trouver à la leçon. Emporté par l'attrait du jeu, il resta dans un jardin voisin avec d'autres enfans : vainement on agita la clochette, il n'entendit rien, ou feignit de ne rien entendre. L'heure du repas ayant sonné, le petit drôle y prêta bien l'oreille, et vint de suite se mettre à table. Sa sœur l'accueillit avec son enjouement accoutumé. Point de reproches, ])oint de remontrances; elle le laissa dîner à son aise. Croyant être quitte de son escapade, le lendemain notre monsieur essaya de faire comme la veille; mais il éprouva du mécompte dans son petit calcul. La maîtresse prudente arrêta le mal dans son principe; elle courut vite au bosquet où son élève malin se tenait caché et immobile; elle le prit silencieusement par la main, et le ramena dans la salle d'étude. Alors, sans proférer un mot, elle le fit asseoir dans un fauteuil, et l'y enferma par le moyen d'un grand ruban qu'elle noua à l'un et l'autre bras; ensuite elle lai dit d'un ton froid : —
— Monsieur, vous serez ainsi aux arrêts toutes les fois que vous manquerez votre leçon par votre faute.
Sentant ses torts , le jeune disciple fut interdit, et des larmes coulèrent de ses yeux, sans qu'il fît le moindre geste d'impatience.
Il y avait environ une demi-heure qu'il était aux arrêts et retenu par un grand ruban, dans son fauteuil où il ne souflait mot , lorsque la maman, inquiète de ce silence extraordinaire, entra dans la salle : — Ah! mon enfant, s'écria-t-elle,pauvre petit malheureux! comme te voilà enchaîné! Et vite, elle se met à dénouer le ruhan, et donne carrière au jeune prisonnier. Témoin d'une telle infraction à la discipline , et vraiment alarmée des conséquences qui pouvaient en résulter, Angéla dit avec douleur:~Bonne mère, tu ne sais pas ce que tu fais! Ah! tu gâtes tout mon ouvrage!
Tandis qu'Angéla cultivaitplusieurssciences à la fois et se perfectionnait dans plus d'un talent, elle instruisait son petit frère, et lui donnait leçon deux fois par jour. Elle savait trouver desheures, non-seulement poil^r faire des broderies fort belles , mais encorfe pour tenir ses vètemens dans la plus grande propreté. Elle vaquait, en outre, aux soins du
inëuage telle veillait à ce ijue le linge de corps et de table fût bien entretenu. Tous les samedis, elle faisait une revue générale, elle mettait à part les pièces qui demandaient même une simple reprise; puis elle enjoignait strictement è la bonne d'y faire les réparations nécessaires : — De cette façon , disait la jeune ménagère , !e linge n'a ni trous, ni pièces, et l'on en double l'usage. Sans l'avoir appris, Angéla fut en état de raccommoder la dentelle, ouvrage vétilleux qui occupait madame de la Morinière, pour subvenir aux dépenses de l'éducatien de ses en fans. Un jour que sa maman disposait de magnifiques garnitures de riche point, destinées pour une princesse de Hollande, il s'y fit, par mégarde un accroc considérable; l'adroite Angéla ne tarda point à tirer sa mère de l'embarras où cet accident imprévu la jetait. S'étant mise aussitôt à travailler, elle répara en peu d'heures le dommage avec autant d'art que la plus habile ouvrière , et chacun fut surpris delà délicatesse avec laquelle les reprises furent faites.
Quel charme de voir une jeune personne de quinze ans écrireetparler avec correctio; manier également bien l'aiguille etle crayon;
cliaii ter avec goùf et s'accompagner sur le piano, de manière à satisfaire les plus habiles virtuoses; penser et réfléchir mûrement; agir avec prudence; converser sensément et placer à propos l'instruction qu'elle avait reçue. Aussi les parens de cet ange s'admiraient-ils dans leur chère enfant; ils se complaisaient en elle, ils bénissaient le ciel d'en avoir reçu un si beau présent. De leur côté, ses deux frères se sentaient animés d'un noble orgueil de tenir de si près à un sujet si recommandable, et de l'avoir tout à la fois pour sœur, pour amie et pour modèle. D'une autre part, Angéla était un objet d'admiration pour les étrangers et les connaissances de son père; ils la citaient pour exemple à leur jeune famille. Ils étaient surpris particulièrement de son instruction dans l'histoire et dans la mvthologie. A un signe , à un simple symbole, elle connaissait un sujet, et elle en faisait l'explication. Un jour, sa maman, accompagnée de plusieurs personnes , alla voir le Muséum de peinture, au Louvre; leurs yeux se fixèrent sur un tableau représentant trois vieilles femmes, que chacun prit pour les Parques. — ÎNon , dit Angéla, il n'y a ici ni quenouille , ni peloton , ni fuseau ; vous voyez
les Grées : c'étaient trois sœurs qui devinrent tout à coup vieilles dès leur naissance ; elles n'avaient et n'ont ici qu'un œil qu'elles se prêtaient tour à tour. Cet emblème ingénieux désigne trois princesses qui étaient sœurs, et douées d'une prudence prématurée. L'œil et la dent qu'elles se prêtaient désignent l'accord parfait qui régnait dans tout ce qu'elles entreprenaient et qu'elles exécutaient toujours avec autant de succès que de gloire.
Sortie du Louvre, la compagnie s'arrêta sur les quais devant une longue suite de tableaux, posés sur le pavé , et appuyés contre le parapet. L'un d'eux, bien que le cadre en fût brisé, la toile tout éraillée et couverte de poussière, fixa les regards d'Angéla ; elle s'approcha du marchand, et lui dit d'un ton modeste : — ^Peut-être , M. , que vous ne connaissez point le sujel de ce tableau?— Oh! répondit le brocanteur, c'est une maîtresse d'école. — Non M. , c'est madame de Maintenon conversant avec de jeunes pensionnaires dans l'abbaye de Saint-Gyr, dont elle est fondatrice. Elle tient à la main un livre où le mot Esther, tragédie de Racine, est encore très-lisible. Cette dame est illustre el très-
— 2\li — célèbre : peut-être que vous pourriez tirer un meilleur parti de la peinture qui la retrace ici d'une manière très-frappante.
C'était véritablement madame de Maintenon, en grand costume d'abbesse. Cbacun fut enchanté et de l'iostructiou , et de la sagacité de la jeune personne, dont un rouge modeste colorait la figure, et qui semblait fort embarrassée des éloges qu'on lui donna dans cette circonstance.
Considérée sous le rapport des qualités morale}, Angéla était encore plus recommandable que par son esprit et ses talens. Les attentions et l'amour qu'elle portait à sa tendre mère n'étaient point suggérés par un froid respect; ils émanaient du fond de son cœur, tout pétri de sensibililé et de reconnaissance. Aussi cette caressante enfant ne l'appelait-elle jamais que bonne mère; et ces tendres mots, prononcés du ton le plus affectueux acquéraient dans sa bouche plus d'expression encore que l'usage et la lettre ne leur en donnent dans le discours. On peut dire la même chose de son amitié pour ses frères, de sorte qu'elle offrait, tout ensemble, un modèle de piété filiale et un bel exemple de concorde et d'union fraternelles. Son frère
aîné, jeune étudiant, étant intimement lié avec uu élève de sa pension, avait projeté de faire avec lui une grande promenade dans la campagne, et de bien s'amuser pour la fin des vacances •, il attendait impatiemment, dés le matin du jour désiré, l'arrivée prochaine du camarade qui devait venir le prendre à la maison. Après une longue attente, le jeune homme parut enfin, monté sur un cheval très-vif; du plus loin que le frère d'Angéla aperçut son compagnon d'étude, il courut vite à sa rencontre, et s'élança vers lui. Au moment qu'il lui tendait la main, le cheval, qui était ombrageux, eut peur de ce mouvement; il se cabra d'une manière terrible; puis ayant renversé le jeune homme, il le fit rouler sous ses pieds , sans que son cavalier pût le retenir.
Angéla descendue à la porte, afin d'être témoin du joyeux rendez-vous, voit son frère terrassé , et le croit écrasé par l'animal fougueux ; elle jette un cri de terreur, et tombe évanouie. On tente en vain de la faire revenir, on la porte sans connaissance dans sa chambre; et ce ne fut que long-temps après que l'on parvint à lui faire reprendre l'usage de ses sens. Cette jeune fille ne jouit d'au-
cune santé depuis cet accident ; elle tomba dans une langueur qui absorba peu à peu toutes ses facultés.. Sans être absolument obligée de garder le lit , elle ne pouvait ni reprendre ses forces , ni vaquer à ses occupations accoutumées : la musique , le dessin et la lecture ne la fixèrent plus comme auparavant; et tous ces arts cbarmans qu'elle avait cultivés jusqu'alors avec tant de succès, augmentèrent ses souffrances, parce qu'ils y ajoutaient la douleur de ne pouvoir plus s'y livrer. Sa tendre mère , voyant sa fille cbérie dépérir à vue d'œil, se trouva dans un état aussi alarmant; c'était la moitié d'elle-même qui se pencbait vers la tombe.
Tout ce que l'art de la médecine peut fournir de ressources, tout ce que l'on peut imaginer pour opérer une prompte guérison, fut mis en usage par cette mère désespérée, et inalbeureusement, toutes ces tentatives, toutes ces précautions afléctaient davantage la trop sensible Angéla. Bonne mère , redisaitelle , que d'inquiétudes je te cause! que de peines je te donne! Puis les larmes coulaient de ses yeux, et elle les essuyait furtivement, de crainte que l'on ne s'aperçût qu'elle pieujait. Un jour cette clière enfant lut saisie
tout à coup d'uu violent frisson, et se trouvait glacée sous ses couvertures. Au défaut du feu qui s'allumait trop lentement, labonue mèrese mit aussitôt à réchauffer lelit avec ses deux mains , puis avec sa poitrine , afin d'obtenir une chaleur naturelle et plus douce. Sa fille, lui dit : — Bonne mère! si j'étais capable d'abuser de tes bontés, tu ferais un petit monstre de moi. Résignée à tout , excepté de voir souffrir sa malheursemère, endurant son mal avec patience , cette jeune fille oubliait ses propres douleurs pour s'occuper de celles de l'amie dont elle allait être séparée dans peu; elle mettait en usage ce que la piété fdiale a de plus tendre, afin de la ras^ surer, ou du moins de faire quelque trêve à la désolation où elle la voyait plongée. Au milieu de ces cruelles alternatives , madame de la Morinière fît une dernière consultation , pour savoir décidément ce qu'elle avait à espérer ou à craindre. Comme cette jeune fille conservait encore une partie des vives couleurs qui animaient sa charmante figure , les médecins répondirent que rien n'était encore désespéré , que la nature et la jeunesse étaient plus puissantes que les remèdes, et que si l'appétit revenait un peu , il y avait
tout à espérer. La famille éplorée respira un peu à cet augure inattendu. L'ingénieuse et tendre Angéla de son côté, saisit bien vite cette consolante annonce pour confirmer sa maman dans son attente; s'étant donc concertée avec sa garde, elle demanda le jour suivant , dès le matin , un léger potage au riz, et feignant d'en achever le reste en é::^ présence de sa mère levée à la hâte, et promptement accourue pour la voir manger : — Eh bien! lui dit-elle, bonne mère, tu le vois, l'appétit commence à revenir : mais je me retiens; ce reste est pour Sultane : cette pauvre petite chienne qui, depuis huit jours, ne quitte pas le pied de mon lit.
Cette douce illusion fut un baume pour les ansToisses de sa mère, au comble de la douleur, mais l'heure fatale approchait : Angola , qui ne souffrait que pour l'inconsolable amie dont elle allait être arrachée à jamais, devait succomber dès les premiers jours de son printemps. Elle le sentait bien depuis plusieurs mois, mais elle avait toujours affecté une ferme contenance. Enfin ne pouvant plus dissimuler sa situation, et craignant de priver sa malheureuse mère de son dernier adieu , cette jeune vierge la fit ap-
peler au milieu de la nuit; empruntant alors la force de sa belle ame, elle approcha doucement sa main de celle de sa maman , pour lui faire sentir les derniers battemens de son cœur et la fixa ainsi quelque temps sans pouvoir parler. Puis rompant ce silence déchirant, elle lui dit d'une voix animée : — Un peu de courage, bonne mère! Dieu m'appelle à lui , je vais le prier qu'il te conserve pour papa et mes frères... Elle parut s'assoupir à ces mots , et après un quart-d'heure elle reprit : — A propos, bonne mère, conserve mes petites écritures ; peut-être qu'elles seront utiles aux enfaos ! Cet ange faisait alors un léger mouvement pour appuyer ses lèvres déjà glacées sur la main de sa mère évanouie; ses yeux se fermèrent à la lumière terrestre pour jouir de celle qui brille de tant d'éclat au séjour des élus. Madame de la Morinière voyant la moitié d'elle-même précipitée de ses bras dans l'horreur de la tombe, acheta un terrain dans la sépulture de Montmartre , y fit déposer le corps de sa fille et l'ombragea de cyprès et d'autres arbustes , symboles de tristesse et de deuil. Là, pendant long-temps, cette mère désolée fit son occupation la plus sacrée d'aller cultiver diverses fleurs , et
plus d'une fois la nuit vint l'y surprendre courbée vers la terre, et plongée dans ses tristes méditations.
Voici l'inscription faite par son maître d'histoire, et gravée depuis sur la tombe de son élève :
ÉPITAPHE D'ANCÉLA.
Ci-gît une fille accomplie; Plaignez ses bons parcns , plaignez son triste sort. Tm jeunesse en sa fleur , la beauté , le génie , Ne sauraient donc fléchir l'inexorable mort ! Mais sous sa faux cruelle, hélasi si tout succombe. De la sage Angéla, les souvenirs heureux, Son bon cœur , sa belle ame^ et ses traits veriuen.r. Brilleront à jamais au-delà de la tombe.
yϕeiibiiie^^ Qezou^i^i^.
Valentine d'Hërouville naquit d'un riche particulier des environs de Chartres, en 1749. La nature l'avait douée, au physique comme au moral , des plus rares dispositions, mais malheureusement pour elle ses parens ne s'occupèrent que de lui faire acquérir des talens hrillans et négligèrent toutes les connaissances utiles. Avant que de lui apprendre k lire , la mère de Valentine voulut que sa fille sût danser; les maîtres de danse les plus renommés furent donc mandés de toutes parts. La petite répondit parfaitement aux desirs de sa maman ; dès l'âge de cinq ans, elle exécutait avec précision les pas les plus difficiles ; et par le moyen d'un fréquent exercice, les attitudes les plus pénibles ne furent bientôt plus qu'un jeu pour ses membres flexibles. Il faut convenir que Valentine, par suite de
la faiblesse de sesparens, était devenue désobéissante, entêtée, orgueilleuse et emportée ; mais on excusait aisément ce qu'on appelait ses gentillesses! elle avait un petit air si mutin! elle pirouettait avec tant d'agilité, tantôt sur les deux pieds, tantôt sur les talons 1 on la citait comme une merveille. Les plus jolies femmes de Paris se la disputaient à l'envi , pour l'accabler de caresses et de bonbons. Avec l'art de sauter, on se bâta, comme de raison, d'enseigner le solfège à la jeune danseuse. Ensuite des artistes expérimentés lui placèrent avec toutes les précautions possibles les mains sur le clavecin. Aussi devint-elle dans peu une des plus habiles clavecinistes de la capitale. On lit dans un Mercure de France, qu'ayant paru à Versailles, elle n'avait alors que neuf ans, on lui entendit exécuter, à livre ouvert, les œuvres les plus difficiles. Le jeu de la petite musicienne n'était rien moins qu'ordinaire, et ses préludes étaient uniques : sans s'astreindre précisément à la note, elle rendait parfaitement le sens des phrases: elle le variait avec goût, et savait embellir jusqu'au moindre passage.
Les courtisans qui entendirent cette élève
d'Euterpe ne se lassèrent point d'admirer et d'applaudir. Mais quel fut leur étonnement , lorsque Valentioe, fermant tout à coup ses cahiers, se mit à jouer de tête, et rendit ses propres idées! Passant tour à tour du genre grave au gracieux, du plaisant au sublime, du terrible au plus tendre, elle improvisa durant près d'une heure, et elle étonna les maîtres de la chapelle du roi.
Des talens si marqués ne demeurèrent point sans célébrité: la reine accueillit avec bonté la jeune musicienne , et lui fit, sur sa cassette, une pension de cinq cents livres. Elle lui donna un trousseau complet et des robes superbes; elle lui fit présent aussi d'un clavecin orné de belles peintures, et qui était aussi un chef-d'œuvre de mécanique; elle voulut aussi que Valentine voyageât en Italie, afin qu'elle se perfectionnât près des virtuoses romains.
Mais cette Valentine , qui ravissait tout le monde dès qu'elle jouait ou qu'elle chantait, était dépourvue de toutes sciences, une fois éloignée de son instrument. Aussi inhabile à s'exprimer de vive voix que par écrit, elle n'avait nulle teinture d'histoire, de géographie, de morale, ni même de sa langue.
On la maria à quinze ans ; avant sa seizième année , elle avait déjà abandonné la musique pour se livrer à ses fantaisies : le bal , l'opéra, les dîners , la parure , et mille colifichets dispendieux eurent bientôt dissipé sa dot, qui était pourtant très -considérable. ÎN'ayant nulle idée de ce qu'elle devait, soit à son mari, soit au monde, soit à elle-même; inconséquente, vaine , exigeante et fiére, elle devint insupportable à chacun. Son mari , charmé un instant de sa beauté, et bientôt dégoûté de son humeur, finit par se séparer d'elle. Ainsi cette jeune merveille, si prônée à dix i ans, fut oubliée à dix-sept. Devenue sa raaî- I tresse, elle commit les plus grosses sottises, devint un objet de mépris, et tomba dans la misère , suite inévitable d'une éducation j mal dirigée et d'une tète dépourvue d'idées j saines^ !
X^e Site ^e Voou/oacaiiej.
Louis, duc de Bourgogne, pelit-fils de Louis XV et frère aîné de Louis XVI, naquit à Versailles, en 1751. Excellent naturel, docilité, amour de l'étude, générosité, discrétioD , piété filiale, patience héroïque dans la douleur, sens exquis, élévation d'ame, ce rare enfant avait le germe de toutes ces belles qualités qui furent en outre perfectionnées par une excellente éducation.
Le duc de Bourgogne , dit Villermet , à son tour, était heureusement né ; la nature l'avait partagé si libéralement, que, dans la plus médiocre condition, il aurait percé la foule obscure de ses égaux, et se serait bientôt élevé aux places éminectes. Mais ce qu'il y a de consolant pour ceux qui sont moins favorisés de la nature, c'est que les soins avaient plus fait encore que la nature elle-même chez
ce jeune prince. Au défaut des riches dons de cette bonne mère, il est certain qu'à force de culture, il ne serait point resté confondu parmi les sujets vulgaires.
Le petit duc était né avec le désir d'être instruit de tout. Apercevait-il un objet? son premier mouvement était d'y porter la main pour le toucher; son premier mot était : — Qu'est-ce cela? pourquoi? comment? Dès sa quatrième année, on s'aperçut qu'outre les amusemens de son âge , il lui fallait des occupations et des études propres à fixer l'inconcevable activité de son esprit. Comme le jeu finissait quelquefois par lui causer de l'ennui, et qu'il prenait plaisir à écouter les conversations tenues sur différens objets , on prit le parti de l'instruire tout en l'amusant. On lui fit d'abord des lectures auxquelles il prêtait une oreille attentive ; ensuite on lui mit sous les yeux des gravures choisies et des images dont on lui expliquait avec clarté jusqu'aux moindres détails. Par ce moyen , il acquit bientôt une foule d'idées et de notions sur mille objets intéressans. Il écoutait les remarques et les explications avec plaisir, puis il ne manquait guère de faire des questions sur ce qu'il ne connaissait point. On le satis-
-^ 227 — faisait aussitôt, et les réponses qu'on lui fai^ sait étaient rarement inintelligibles pour lui.
Après deux ou trois mois de pareilles conférences, on essaya de montrer au duc de Bourgogne des figures de géométrie. Ce fut en cette occasion que l'on connut plus particulièrement son étonnante aptitude. Les principaux termes de cette science lui devinrent en peu de temps très-familiers ; il les employait de lui-même fort à propos, et sans jamais confondre l'un avec l'autre.
Impatient d'exécuter ce que ses maîtres lui démontraient, le jeune élève pria avec instance qu'on lui permît de tracer des cercles et des lignes à son tour. Il commença donc à se servir du compas, mais avec une dextérité, avec une aisance et une précision surprenantes.
Ayant décrit un cercle, il voulut en tirer le diamètre ; mais comme la ligne qu'il avait décrite ne passait point par le centre , il dit aussitôt: — Ah! je voulais tirer un diamètre, et j'ai tiré une corde : car ma ligne ne passe point par le centre.
Cet enfant était encore entre les mains des femmes , et depuis deux mois seulement on avait commencé de travailler, ou plutôt, sui-
Aant son expression ordinaire, de jouer avec lui.
il ne fut pas nécessaire de montrer au géomètre naissant comme il faut s'y prendre pour trouver un point également distant de deux autres points. Il l'imagina bien de luimême. Il décrivait un cercle , et la pointe du compas, qui était au centre , ayant glissé sur le papier sans y laisser la trace de son impression, il la mit successivement sur deux points de l'arc déjà tracé ; puis, de ces points pris pour centre, il décrivit deux arcs, dont le point d'intersection était au centre du cercle commencé : — Attendu, disait-il , que je n'ai point changé la pointe de inon compas, et que les points où les arcs se coupent sont également éloignés des points de la circonférence.
Les progrès de cet enfant égalaient le goût décidé qu'il manifestait pour les sciences. Des lignes et des cercles, il passa aux perpendiculaires et aux angles. On lui montrait des lignes inclinées Tune sur l'autre, et pour l'éprouver, on lui disait qu'elles étaient perpendiculaires; d'abord l'inspection seule de la ligure lui faisait voir qu'on avançait une erreur *^si on lui, en demandait la preuve, il
la doimait soudain avec le rapporteur ou l^équerre.
Un jour qu'on lui proposait d'élever une perpendiculaire sur une ligne tracée au bas du papier, on paraissait douter qu'il pût exécuter ce problème : — Gomment ferez-vous, lui objectait-on? Vous voyez bien qu'il n'y a point de place au-dessous de la ligne , pour décrire les arcs nécessaires à cette opération. La difficulté l'arrêla quelques instans; il se mit à réfléchir, et ne proféra pas un seul mot. Après avoir examiné mûrement la chose, il trouva justement que c'était la même chose de décrire les arcs au dessus ou au dessous de la ligne donnée. Charmé de sa découverte, il acheva la solution de son problème sans le secours de personne.
Ce fut à peu près ainsi qu'il trouva le moyen d'élever une perpendiculaire à l'extrémité d'une ligue qui se termine au bord du papier. Il construisit un triangle équilatéral sur la partie de la ligne susdite, et, sans qu'il fût besoin de lui faire observer quelle était la perpendiculaire dont il devait se servir, eu égard à la circonstance proposée , le disciple intelligent résolut le problème, et il l'acheva aussi promptement que si la ligne eût été tra-
cëe au milieu. C'était ainsi qu'on mûrissait et qu'on fortifiait son jugement. C'était ainsi qu'un enfant en lisières était parvenu à mettre de l'ordre , de la justesse et de la précision dans ses idées. Le duc de Bourgogne apprenait une science abstraite et peu récréative par elle-même , cependant il s'y portait avec une singulière ardeur; il manifestait, soit dans ses yeux, soit dans son geste, une vive satisfaction dès qu'il avait vaincu quelque difficulté. Cet enfant docile était en outre doué d'une grande intelligence. Il s'agissait seulement de le bien mettre au fait de la cbose : alors il suffisait de lui rappeler les propositions qu'il savait, et de liii dire qu'elles tendaient à lui en démontrer de nouvelles. Bientôt il découvrait de lui-même ce merveilleux encbaînement de vérités qui est l'apanage des sciences exactes, puisqu'il s'écriait avec ingénuité : — Ah! que la géométrie est une science intéressante, et combien elle me plaît!
De toutes les récréations de ce sage et illustre enfant, aucune ne lui présentait des charmes plus piquans que les mathématiques; on ne saurait peindre avec quelle impatience il attendait que l'heure de cette le-
çoa arrivât ; et quand elle était venue , il comptait n'avoir plus qu'à s'amuser. — Oh! répétait-il dans sa joie, pour cette leçon-là il ne faut pas la regarder comme un travail, mais comme un exercice amusant.
L'émulation du jeune prince s'accroissait surtout par la difficulté vaincue : il était ravi de pouvoir faire des choses qu'on ne lui avait pas montrées. Il n'avait pas encore cinq ans révolus, lorsqu'il osa avancer qu'il ferait un carré parfait sans l'usage du compas. On affecta des doutes qui le piquèrent : soudain il prit une règle et tira une ligne de toute sa longueur; il posa ensuite successivement aux deux extrémités de cette ligne le petit côté , de façon qu'elle lui servait d'équerre. Ce fut ainsi qu'il acheva sa figure, alléguant avec raison : — Ceci est assurément un carré; car les côtés sont égaux, et les angles sont droits.
Après les problèmes concernant les cercles, les perpendiculaires , les cingles , les parallèles, les tangentes , il fut question des polyr gones. Après les polygones, dont le petit géomètre variait les constructions avec beaucoup de discernement, il passa à la géométrie pratique : il en possédait les difFérens pro-
— ^S2 — bièaies avec une telle supériorité, qu'il les exécuta presque tous à Meudon , sur le terrain, dans le printemps de 1 759. Ce fut alors qu'on lui vit manier le cordeau , la règle et le compas, avec non moins de dextérité qu'un arpenteur consommé. Il n'avait alors que cinq ans.
Les amusemens géométriques du petit duc de Bourgogne continuèrent ainsi jusqu'en 1758, et toujours avec les mêmes attraits. Il avait alors des notions assez étendues sur les solides, el il les définissait avec beaucoup de justesse. Mais son esprit, avide de connaître et de s'étendre, n'était ni moins pénétrant, ni moins fécond pour les autreè objets qui entraient dans ses études.
La sphère, la géographie et l'histoire furent bientôt mises en usage pour alimenter sa curiosité naturelle. Il apprit d'abord les dilFérens cercles que l'on considère sur la sphère armilliaire et sur le globe terrestre. Ces instrumens devinrent pour lui des jouets d'une nouvelle espèce. En efïet, on était fort éloigné de lui imposer la moindre tâche; et si l'on cherchait à l'instruire, c'était eu paraissant occupé de son amusement. Pour procéder à la géographie, on démontait la sphère,
puis on la remontait devant lui, en observant de remettre chaque cercle à sa place convenable : c'est ce qu'il ne manquait pas d'imiter et de faire à son tour.
On suivait le système de Ptolëmée dans l'explication de la sphère; le jeune disciple ayant entendu dire qu'il y en avait un autre, selon lequel la terre tournait autour du so^ leil, il voulut absolument en avoir une idée*
On s'en défendit long-temps, sous prétexte qu'il aurait de la peine à le comprendre. — Vous êtes trop petit encore, lui disait-on; remettons la partie pour d'autres temps. Stimulé par les difficultés que l'on suscitait à dessein , il réitéra ses prières. Ses maîtres finirent par s'y rendre, et le système fut expliqué. L'enfant parut satisfait de ces explications.
Quelques semaines après, le soleil donnait dans son cabinet d*étude, tandis qu'il prenait sa leçon; il demanda son globe, sans dire ce qu'il en voulait faire : il le plaça à terre , et l'exposa au soleil. Alors, le faisant tourner sur son axe, il fit observer la manière dont les différentes parties de la terre en étaient successivement éclairées , celles pour lesquelles le soleil se levait, et celles pour les-
- 2U — quelles cet astre se couchait. Toutes ces remarques se firent, dit M. de Pompignan, avec uue sagacité fort au-dessus de l'enfance; et l'on ne put douter qu'il eût parfaitement saisi ce qu'on lui avait enseigné à ce sujet.
Quant à la géographie, le duc de Bourgogne apprenait à connaître, sur des cartes enluminées et amplement détaillées, la définition des termes et la situation des différens lieux. Après avoir conçu ce qu'on entend par degré de longitude et de latitude, il en faisait immédiatement Tapplication. Il désignait la position respective des royaumes, des empires , des républiques , selon les quatre points cardinaux; et il expliquait de même les continens, les îles , les presqu'îles, les côtes, les dunes, isthmes et les promontoires.
En deux ou trois mois de leçons, ce jeune prince connut non -seulement les grandes divisions et les subdivisions du globe, mais il y trouvait aisément les capitales , les fleuves , et jusqu'aux moindres villes. Il les savait aussi par cœur, et la moindre question qu'on lui proposait, il répondait sans hésiter.
Quelquefois on lui tendait des pièges*, par
exemple 5 on supposait, dans une partie du monde, ce qui était dans une autre. Alors il se mettait à rire , et répondait sur le même ton : — Ah! je ne me rappelais pas non plus que la Tamise coulât dans le Louvre, et l'Uinber à Marseille.
On avait soin aussi de mettre sous les yeux du duc de Bourgogne des estampes représentant, soit le portrait des hommes illustres, soit des événemens mémorables. D'autres gravures retraçaient le plan des villes , des monumens curieux, le costume des nations, les productions et les animaux qui se trouvent dans diflérentes contrées.
Tout en conversant, et sans nulle affectation, les maîtres intelligens du jeune élève lui faisaient un précis des révolutions arrivées dans les empires : on lui expliquait les causes de leur naissance , celles de leur grandeur et de leur décadence. On insistait sur le commerce, les mœurs et le génie de chaque peuple eu particulier. On ne manquait pas non plus de lui faire remarquer l'influence des arts et des grands hommes sur la prospérité et la splendeur des nations. On s'attachait surtout à fortifier dans son cœur, par l'exemple des faits, l'amour de l'humanité etla douce
bienfaisance; on lui démontrait les dangers de la flatterie , et on lui inspirait une juste horreur des méchaus. Ces grandes instructions ne manquaient point de le frapper, et l'on voyait se former à vue d'oeil son jugement, qui semblait déjà celui d'un homme fait et plein de raison.
Les instituteurs du jeune prince firent de» recherches pour trouver des livres d'histoire et de sciences, ornés de planches et de gravures ; puis les mirent entre les mains de leur sage élève, qui, de celte manière, s'instruisit en s'amusanl. Cette précaution lui facilita singulièrement la connaissance des machines de guerre et celle des armes i\nciennes et modernes; elle lui donna une idée juste des plantes, des animaux, et d'une infinité d'objets curieux, soit dans la mécanique, soit dans les arts, soit dans l'histoire naturelle.
Les difîérens ordres de combats , représentés en dessin, lui avaient donné des notions générales sur les évolutions militaires, sur la formation des corps de bataille, et sur l'arrangement des armées. Il examinait avec les gens du métier si les ailes étaient appuyées ou couvertes, si les troupes se soutenaient suffisamment entre elles, si la disposition des
— 237 ^ camps était bien combinée, relativement aux lieux où ils se trouvaient assis.
La Milice française, V Art de la guerre du maréchal de Puysegur, les Travaux de Mars, les Mémoires d^artillerieàe Saint-Remy, t Attaque des Places^ par le maréchal de Vauban, tous ces ouvrages et beaucoup d'autres moins célèbres lui étaient devenus familiers. Plus d'une fois des officiers distingués furent dans l'admiration de voir un petit bonhomme de six ans prêter une oreille attentive à leur conversation ; plus d'une fois ils éprouvèrent un plaisir égal à leur surprise, en lui entendant faire des citations et des remarques, telles qu'en auraient pu faire des militaires expérimentés. Ce qui n'est pas moins digne d'éloge, c'est la retenue et le ton modeste avec lesquels cet aimable et spirituel enfant énonçait son opinion ou ses doutes.
L'esprit observateur et réfléchi du pelil d uc de Bourgogne était particulièrement frappé par l'inspection des grands édifices anciens et nouveaux; il ne pouvait se lasser d'admirer la construction hardie des ponts , et les difficultés vaincues à ce sujet. Il donna même un jour une preuve non équivoque de son goût naturel pour l'artillerie.
On lui faisait voiries dessins du Louvre > insérés dans le quatrième volume de l'Architecture française. Après qu'il les eut examinés, on lui demanda quels étaient ceux qui lui plaisaient davantage. L'enfant indiqua sans balancer ceux de Perrault, dont il n'avait cependant pas encore entendu parler. Il fut charmé de la magnifique galerie du Vitruve moderne, et la contempla avec un certain respect. Mais quand on lui eut appris que les plus célèbres artistes du siècle présent avaient pensé comme lui, la joie rayonna dans ses yeux. Sensible à l'honneur de sa patrie, il ne s'applaudit pas moins quand onJui eut dit que les plans de Bernini lui-même, mandé d'Italie à grands frais par Louis XIV, avaient été jugés inférieurs à ceux de l'architecte français.
Le petit duc de Bourgogne avait l'esprit plus cultivé qu'on ne l'a communément dans un âge si tendre ; c'était cependant son moindre mérite ; il joignait à l'instruction le rare avantage d'avoir une juste idée des beaux sentimens qui honorent l'humanité. Ce qu'il y a de mieux, c'est que la vertu ne se bornait pas chez lui à une admiration stérile ; elle s'y manifestait déjà par des actions recommanda-
blés. On en va juger par les traits suivans : L'instituteur du jeune duc avait aceoulumé son élève à tracer un petit journal de ses études, de ses devoirs et de ses actions; et tous les mois , en sa présence , on lisait ainsi ce qu'il avait fait de bien et de mal. Le duc de Berri, d'un caractère emporté et peu complaisant, le contrariait à chaque instant. Fatigué de souffrir de l'humeur de son frère et désirant lui faire sentir ses torts, sans être obligé de se plaindre, il lui dit un jour avec le plus grand sang-froid : — Venez, mon frère, apprendre comment on s'y prend avec moi pour réformer mes défauts, cela vous fera du bien. Ayant en effet demandé le portefeuille de ses journaux exactement datés , il pria son gouverneur de les lire à haute voix. Lorsqu'il fut à un certain article au désavantage de l'élève, le lecteur, baissant la voix, discontinua de lire. — Monsieur, lui dit le duc de Bourgogne , allez, allez jusqu'au bout ; pour ce défaut-là , je crois m'en être corrigé. On lisait un jour, en sa présence , la vie des hommes illustres de la France ; on lui faisait remarquer que les actions des princes ne pouvaient demeurer cachées; on lui faisait observer qu'il leur importait plus qu'à tout au-
tre de bien régler leur conduite : car la renommée ne manque jamais de publier le bien et le mal qu^iis ont fait. — Qu'est-ce donc que la renommée, demanda l'enfant? Oubliant de se mettre à la portée du jeune élève, le lecteur lui fit une description poétique de cette déesse; mais voulant en même temps prémunir son esprit sur les fictions et les idées fabuleuses, il lui fit remarquer que la plupart des histoires de la mythologie étaient imaginaires ou fortement déguisées : — Oh ! bien, répliqua le prince, laissez-la les poètes avec la fable, et dites-moi la vérité.
Ce sage enfant ne mentait jamais , pas même pour badiner; il avait une aversion décidée contre ceux qui lui déguisaient la vérité. ÎN'accordant son amitié qu'aux personnes qui la lui disaient avec franchise, quelquefois il faisait semblant de dormir, dans l'espérance qu'on parlerait plus librement sur son compte, et qu'il connaîtrait ainsi ses défauts.
Dans le nombre des domestiques qui l'entouraient, il se trouvait de bas flagorneurs qui ne l'entretenaient que de sa noblesse, de sa puissance, de ses aïeux, et de ses qualités; rarement il prétait l'oreille à leurs éloges, et il ne leur faisait point d'accueil. Mais au-
— 2ai — tant ilméprisait ces flatteurs intéressés, autant il afïectionuait un valet de chambre nommé Tourol. — Il est bien heureux Tourol ! lui dit-on un jour : vous êtes toujours avec lui, et vous lui souriez particulièrement. — C'est vrai, répondit-il ; je Tairae, parce qu'il ne m'épargne point, et qu'il m'avertit franchement quand je fais quelque chose de mal.
Non moins ennemi du mensonge que de la flatterie, il avouait loyalement ses fautes, et ne souffrait pas qu'on les palliât par des détours complaisans. Une fois qu'il avait pris leçon avec répi:gnaiice et mal rempli la tâche qu'on lui avait imposée, une dame de la reine survint, et demanda au maître s'il était content de son disciple. — Toujours, répondit le mentor complaisant. La dame étant sortie peu d'instans après, et l'enfant, se voyant seul, dit à son précepteur : — Quoi! monsieur, vous qui m'exhortez à ne point mentir, vous mentez pour moi, et devant moi !
Jamais on n'eut besoin d'employer la moindre menace pour le ramener à ses devoirs. Si sa grande vivacité l'égarait et le jetait dans quelque faute, un seul mot, un coup d'oeil lui tenait lieu de correction, et il rentrait soudain en lui-même. Tel était surtout son
respect et son amour pour la Dauphine , qu'un ton réservé, des paroles moins affectueuses que de coutume touchaient ce fils sensible jusqu'aux larmes. — Chère maman, s'écriait-il en joignant ses petites mains ^ de grâce! ne vous fâchez point; je ferai tout ce qui vous plaira.
Quoique dans un âge encore bien tendre, le duc de Bourgogne était déjà sensible à l'estime publique. Un jour il trouva dans ses tablettes un billet contenant le juste éloge de ce qu'il avait fait de bien dans la semaine. Après avoir lu le papier, il le jeta à terre dans une galerie très-fréquentée. Son gouverneur lui en demanda la raison : — C'est que, ditil, le public saura que je suis sage , et les Français m'aimeront bien.
Il lui arriva, pendant une leçon, de mériter des réprimandes. — La renommée, lui représenta-t-on alors, va publier partout ce que vous venez de faire, et vous passerez pour un méchant. — Ah! répliqua-t-il tout ému et avec ingénuité, que ma gouvernante î^ini et que Boisbois n'en disent rien à personne, et la renommée n'en saura rien.
Ayant appris qu'un honnête fermier des environs de Rambouillet venait d'être ruiné
par un incendie, et qu'il était chargé d^enfans en bas âge , il parut Port sensible à son désastre, mais il ne s'expliqua point à l'instant. Dès le lendemain matin , sans être conseillé ui guidé par personne, ce jeune prince fît une quête dans sa famille. Des courtisans et nombre d'officiers du château s'empressèrent de contribuer pareillement à cet acte de bienfaisance , et la collecte surpassa de beaucoup ce que le laboureur avait perdu.»
Voulant mettre le comble à cette action vertueuse, et désirant jouir du plaisir si naturel de son bienfait, ce généreux enfant pria qu'on lui permît de porter l'argent à ceux pour qui il venait de le recueillir. Il est aisé de penser que la permission lui fut accordée. Il partit donc tout joyeux pour Rambouillet : il se présenta â l'improviste chez les malheureux incendiés, et leur donna son offrande^.
Les bonnes gens, qui ne s'attendaient point à une visite si heureuse, se mirent à pleurer de joie. Le jeune bienfaiteur pleura de même avec eux , et leur dit avec cordialité : — Ah ! que je suis content de pouvoir vous secourir dans votre détresse! Je sais que vous êtes les
^ Oa avait habitué le jeune duc à qe faire des aumônes qu'à ses dépens.
— 2Hli hommes les plus utiles et en même temps les plus malheureux de Tétat.
Depuis long-temps il désirait beaucoup une petite artillerie; on lui en avait trouvé une très-jolie, du prix de cent louis. L'argent était tout prêt; l'enfant était sur le point de faire Feraplète , lorsqu'on vint à parler devant lui d'un brave officier ruiné par une réforme inopinée. Ayant appris que ce militaire, plein de probité, était réduit à coucher dans un grenier sur une paillasse, et cîu'il n'avait d'autre vêtement que l'habit qu'il portait: — Allons! plus d'artillerie, s'écria le jeune prince; et il fit porter sur-lechamp les deux mille quatre cents livres au pauvre capitaine, et y joignit deux malles remplies de linge.
Le petit duc de Bourgogne savait garder un secret, et il le gardait avec un air libre, avec cette facilité capable d'éloigner les moindres soupçons. En public , comme en particulier^ il ne proférait pas un mot de ce qu'il devait taire : il n'afïectait point cette taciturnité ni cet embarras qui décèlent les personnes faibles, et qui aunoncent toujours du mystère.
Déjà il avait pour maxime qu'il est dan-
gereux de se fier à quiconque porte un secret avec une attention timide et fatigante, et qu'il n'y a d'hommes propres aux grandes aifaires que ceux qui parlent avec tant de candeur^ qu'on ne se doute pas même qu'ils aient rien de caché.
Le Dauphin, son père, écrivait et parlait très-bien l'anglais; il avait soin de mettre en cette langue difï'érens mémoires concernant l'état et sa propre maison. Curieuse de connaître les papiers de son mari , la Dauphine fit venir à A^ersailles une maîtresse d'anglais sous le nom de femme de chambre. Durant près d'un an , cette princesse s'enferma avec son fils et l'Anglaise , à une certaine heure du jour, et se livra fortement à l'étude de la langue en question.
Le petit duc de Bourgogne parvint même ainsi à parler la langue anglaise avec sa maman. Cepeadaut il ne révéla rien au Dauphin du secret de la Dauphine; et lorsque son père s'entretenait en anglais avec différentes personnes, jamais le discret enfant ne fit aucun signe capable d'indiquer qu'il comprenait le sujet de la conversation.
Il est vrai de dire que le duc de Bourgogne était d'une vivacité qui allait jusqu'à l'em-
portement; et, plus d'une fois, cette extrême \ivacité le jeta dans des écarts répréhensibles. Mais comme il était doué de beaucoup de raison et plein d'ingénuité, il n'était pas nécessaire de lui faire de longues remontrances dans ces occasions. Il réparait de lui-même, et sans délai, le mal qu'il avait fait; il savait même tourner à sa gloire jusqu'à ses fautes, par la manière noble et franche dont il en faisait l'aveu.
Un jour il s'oublia, et dit une parole piquante à sa gouvernante; puis il manifesta de l'humeur par rapport à un reproche mérité qu'elle lui faisait. Un instant après il reprit sa gaîté accoutumée , et, baisant les mains de la princese de Marsan, il lui dit d'un air aimable : — Non, ma bonne amie , je ne suis pas digne de vos soins, et je mérite d'être puni.
Souvent, en faisant sa partie chez sa maman, il perdait au jeu. Quoiqu'il fût désintéressé , son amour-propre souffrait de ces pertes, et il paraissait tout contrarié; alors la Dauphine, ou son gouverneur, le plaisantaient sur sa mauvaise chance. Il avait beaucoup de peine à dissimuler son dépit, et les larmes lui roulaient dans les veux. Eufin,
— 2/17 — après avoir rougi et pâli tour à tour, il paraissait moins ému et plus maître de luimême. Mais ce qui prouve le grand combat qu'il livrait à son orgueil, c'est qu'alors on voyait les gouttes de sueur découler de son front.
Le petit duc de Bourgogne apprenait Tliistoire de France dans des entretiens familiers. Il n'avait guère que cinq ans alors. Comme on lui disait qu'il y avait une longue suite de soixante-six rois depuis Pharamond jusqu'à Louis XV, son aïeul, il en parut tout glorieux. Il s'imaginait que toutes ces têtes couronnées n'étaient qu'une seule et même filiation. On le tira d'erreur. Le duc de la Vauguyon, son gouverneur, lui observa qu'il, n'y avait aucune preuve que la troisième race descendît de la première , ni même de la seconde. Piqué de l'observation , l'élève répondit vivement : — Au moins, monsieur , je descends de Saint-Louis et de Henri IV.
Comme des ingénieurs expliquaient au jeune prince des opérations relatives à l'attaque et à la défense des places, il faisait presque toujours des remarques qui prouvaient sa pénétration et son jugement. Dans un plan d'un front de fortification en relief, il avait
— 2/|8 — observé que le chemin sur le glacis pour entrer dans le fort était dirigé en ligne courbe, et il en demanda la raison : — Vous la trouverez vous-même, lui répondit-on; pensez-y un peu ; rien de si naturel. Il se mit donc à réfléchir un moment, et bientôt il résolut ainsi le problème : — Ne seraitce pas que, comme le canon va en ligne droite , si le chemin était droit, on y serait exposé partout quand l'ennemi attaque la place.
Tel était le goût naturel et le tact de cet enfant pour les arts, qu'il saisissait les finesses et les beautés d'un ouvrage dés le premier coup d'oeil. Il en découvrait aussi les défauts les plus légers et les moins sensibles.
Un jour il s'arrêta dans le jardin de Versailles devant cet affranchi de Sevinus, qui, aiguisant un glaive de sacrifice , écoute une troupe de conspirateurs, et révèle ensuite à Néron leur criminel complot.
Le jeune duc de Bourgogne parut frappé : il regarda le groupe avec une attention mêlée de surprise; puis se tournant vers des seigneurs qui raccompagnaient, il dit : — Voici un moroeau admirable ; je ne le crois pourtant pas sans défaut : cet affranchi a la tête
trop tournée vers les conjurés, et les yeux trop fixés sur eux; une telle attention doit être suspecte à des hommes que leurs mauvais desseins rendent encore plus défians.
On parlait un jour, devant ce prince, des stratagèmes et des victoires d'Annibal, général carthaginois. Une personne lui dit que ce grand capitaine joignait souvent la peau du renard à celle du lion.
Ne comprenant rien d'abord à ce langage figuré , l'enfant demanda ce que cette expression signifiait. Faites attention , lui répondit son précepteur, au caractère de ces animaux, et vous comprendrez la chose. — Ah! c'est vrai, répliqua-t-il sur-le-champ, j'entends : c'est qu'Annibal joignait la ruse au courage et à la force.
Rien n'échappait à cet ingénieux enfant; il réfléchissait sur tout; et tout ce qui lui frappait les yeux, il le soumettait au raisonnement. Dans une de ses promenades de l'après-midi, il avait observé que son ombre était bien plus prolongée vers la fin qu'au commencement. Revenu le soir au château, il en demanda la raison; pour toute réponse on alluma une bougie, et l'on posa verticalement une règle sur une table. On prit en-
suite la lumière qui, étant alternativement haussée et baissée, accourcissaitou allongeait l'ombre de la règle. — Jugez maintenant, lui dit-on, voilà la réponse à votre question. — Fort bien, répondit-il, c'est que quand mon ombre est plus courte, le soleil est plus élevé; et quand elle est plus longue, c'est que le soleil est plus bas.
Le duc de Bourgogne était d'une vivacité et d'une promptitude extrêmes; il courait et il jouait d'aussi bon cœur qu'il étudiait. En descendant un jour avec trop d'impétuosité le long d'un escalier, il fit une chute trèsgrave sur le genou droit, et il éprouva des douleurs aiguës ; mais , dans la crainte d'alarmer sa tendre mère et d'attirer des reproches aux domestiques commis à la garde de sa personne , il dévora intérieurement ses souffrances et ne se plaignit point. Le mal ignoré fit des progrès rapides et dégénéra en abcès. Les médecins furent mandés; après une longue consultation, ils déclarèrent qu'il n'y avait point d'autre remède que d'opérer quand la tumeur serait à point de maturité. Cette décision fut communiquée secrètement à la Dauplîine, en arrière de son fils, qu'on avait fait retirer exprès dans une pièce voi-
sine ; mais s'étant approché de la porte entre* baillée , le petit prêta l'oreille , et entendit le résultat de la consultation.
Deux mois s'étant écoulés, les chirurgiens furent appelés. On voulut alors préparer l'esprit du prince pour l'opération prochaine. Le duc de la Vanguyon vint en conséquence le trouver au lit, de bon matin ; il lui fit part de la chose avec de grandes précautions, et finit par l'exhorter à montrer du courage. — Mon bon ami, répondit le sage élève en souriant, je sais tout depuis deux mois; j'ai écouté l'avis des médecins ; mais je n'ai point parlé de peur qu'on ne crût que je serais inquiet.
Le jour et l'heure ayant été fixés, le gouverneur revint auprès du jeune prince, afin de lui tenir compagnie pendant qu'on allait opérer. — Le moment fatal est donc arrivé,
dit l'enfant Mon bon ami, je demande un
quart-d'heure pour me décider. Il le fut bientôt. Comme on procédait à l'appareil , il pria qu'on lui laissât voir auparavant les instrumens. On les lui mit entre les mains, et il les examina d'un œil curieux. — Allons, dit-il d'un ton ferme, allons, il n'y a rien
que je ne sois disposé à souffrir, afin de guérir et de consoler raaman.
L'opération fut cruelle et déchirante ; il fallut ouvrir la cuisse de ce cher enfant à la profondeur de trois doigts, et elle eût fait pâlir un homme même : il ne jeta que deux cris. Quand tout fut achevé, le jeune héros se mit sur son séant, et demanda avec attendrissement sa maman et son papa. Ils accoururent en fondant en larmes , et couvrirent de baisers ce cher fils, qui, les serrant dans ses petits bras, et pleurant avec eux, dit au Dauphin : — C'est de joie au moins que je pleure, cher papa!
Moyennant les soins et les prompts secoure de l'art , le jeune duc de Bourgogne recouvra quelque santé. On n'imaginerait point ce qui l'inquiétait le plus durant sa maladie : c'étaient ses études. Il demandait sans cesse des livres; il faisait mille et mille instances pour que son maître de géographie et d'histoire vînt lui donner leçon.
La plaie commençait à peine à se fermer, que ce studieux enfant pria en grâce qu'on lui permît de reprendre ses occupations accoutumées. Comme on éloignait de lui l'encre et les plumes , il prit un crayon , et traça
îe billet suivant, pour qu'il fût remis au Dauphin.
« Cher papa,
« Je commence à mieux me porter ; je vous demande une grâce, vous m'aimez trop pour me la refuser; permettez-moi de continuer mes études. J'ai grand'peur d'oublier le peu que je sais ; et il y a beaucoup de choses que je désire d'apprendre. »
Le petit duc de Bourgogne aimait toujours a lire ; Finstruction était un besoin pour lui ; et au fort de sa maladie, il demandait encore à apprendre quelque chose. Afin de le distraire de toute contention d'esprit, et de lui faciliter tous les moyens possibles de reprendre ses forces , les médecins avaient supprimé ses exercices classiques. Affligés de cette ordonnance, et désirant l'éluder, sans manquer néanmoins à Tobéissance qu'il devait, voici comment se studieux enfant s'y prit : — Je demande , dit-il , qu'on fasse venir mes maîtres; ce n'est point pour prendre leçan : c'est pour les entendre parler des différentes choses qu'ils m'ont enseignées, et pour causer seulement avec eux.
On tâcha de concilier aiosi ce qui flattait la noble inclination de ce rejeton précieuii , et de la faire accorder avec le régime que demandait son pénible état. Mais quelque tempérament que l'on prît, quelque précaution qu'on employât, jamais il ne put se rétablir des suites de sa chute.
Après avoir végété plusieurs mois dans une triste langueur, la lièvre le reprit avec plus d'opiniâtreté qu'auparavant. Pour lors il fallut , à son grand regret, lenir la bibliotbèque fermée, et renoncer â la moindre application. Cette privation absolue de travail fut une espèce de mort pour un esprit si actif. — Ce qui m'afflige le plus, redisait-il, ce n'est pas encore ce que je souff're , c'est de rester sans lire , sans entendre aucune espèce de lecture, et absolument à ne rien faire.
- Ce jeune prince éprouvait des douleurs déchirantes dans sa cuisse et dans son genou malades , mais il combattait constamment contre le mal dont il était obsédé. Proféraitil quelque plainte , ce n'était qu'après avoir lutté et résisté long-temps. Malgré une situation si accablante, sa raison était toujours la même ; son caractère aimant et doux ne perdit rien de sa bonté naturelle. Loin de mon-
trer de l'humeur durant les plus violentes crises , il disait aux domestiques qui le soignaient : — Je souffre extrêmement ; je sais bien que ce n'est pas votre faute ; il est impossible de me servir avec plus de zèle et d'affection.
Cependant cet enfant courageux était en proie à une fièvre dévorante qui le consumait rapidement, et tout son petit corps était endolori. Durant les longues heures de la journée, durant les heures bien plus longues encore des sombres nuits, ce jeune martyr n'avait pas un instant de relâche. Tel était néanmoins son courage, qu'il étouffait ses cris, de peur d'interrompre le repos des personnes qui se relayaient pour le veiller.
Avait-il quelque besoin à satisfaire, il appelait à voix basse ceux de ses domestiques qui étaient de garde : — Mon pauvre Tourol, redisait-il de temps en temps à son premier valet de chambre, vous vous tuez pour moi! Allez prendre l'air; je tâcherai de me passer de vous deux ou trois heures.
Le jeune duc mourut en héros. Le coup était porté, il n'y avait plus d'espoir de le sauver; un évêque fut chargé d'annoncer au prince sa fin prochaine. Depuis long-temps il
~ 256 — la sentait bien lui-même , il y était tout préparé ; mais il n'en parlait point , dans la crainte d'attrister davantage la Dauphine.
Lorsque le prélat eut rempli sa mission , le sage élève appela son gouverneur, à qui il serra affectueusement la main. Après lui avoir fait diverses questions, qu'il pensait devoir l'intéresser, il lui dit d'un air calme et résigné : — Adieu pour toujours! Adieu,
mon bon ami! Embrassons-nous! Je vous
remercie bien tendrement de vos soins
Pour grâce dernière, consolez mon papa et ma chère maman....
Vers ses derniers instans, sa voix, qui auparavant était extrêmement affaiblie et presque éteinte, se ranima tout à coup. Il chercha des yeux la Dauphine, qu'on avait arrachée à un spectacle si douloureux pour une mère. Il répéla à diverses fois ce nom si doux pour un fils : — Maman! ma chère maman ! et ce prince, de si grande espérance, expira dans sa neuvième année.
CUp f..-^.
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Le 17 décembre 1785, entre midi et une heure, Joseph Chrétien, apprenti cordonnier, âgé de 17 ans, jouait à la boule, avec plusieurs jeunes gens de son âge, aux environs de la pièce d'eau située en face de l'Orangerie de Versailles. Le temps était froid, et il gelait fortement. Il entend dire que trois enfans viennent de s'enfoncer sous la glace, et presqu'au milieu du bassin appelé \^ pièce des Suisses, Il accourt, suivi de ses camarades, vers la rive , où il voit beaucoup de monde rassemblé ; il traverse la foule; et, surpris de ce que personne n'allait secourir les trois malheureux, il s'informe de leur âge. On lui dit que le plus grand n'avait pas encore seize ans. — Puisque je suis leur aine, dit-il, je vais tenter de les sauver. A ces mots , le jeune Joseph s'élance sur la glace , et s'avance vers
le trou où les trois enfans avaient disparu, en glissant à la file. Son premier mouvement fut de sauter tout habille dans le trou ; mais s'avisant tout à coup , il ôle son habit, fait un signe de croix , se plonge hardiment au milieu du gouffre, et nage long-temps sous la glace. Près de saisir l'un des trois malheureux, il se sent arrêté par le pied droit, et mordu vivement au pied gauche ; il s'agite et se débat de toutes ses forces. Parvenu enfin à dégager le pied droit , il profite de la liberté de ce pied pour dégager l'autre. Délivré, non sans peine, de C3 danger imminent , mais ne pouvant plus respirer, Joseph regagne l'ouverture, s'appuie sur la glace pour reprendre ses esprits, et reste dans cette attitude pénible presque sans connaissance. Dans une telle situation, on croirait que ce jeune homme aurait renoncé à son dessein; mais, loin de se rebuter , voici une circonstance qui donnera une idée de son sang-froid et de sou intrépidité : Résolu de sauver au moins une des victimes , mais jugeant bien que la glace, encore peu épaisse, ne pourrait porter deux personnes à la fois, il se mit à la rompre depuis le trou jusqu'à la rive. Cette opération lui coupa les mains à
plusieurs endroits et le mit tout en sang; mais les douleurs les plus aiguës ne l'empêchèrent poiot de se plonger dans l'eau, et en moins d'une minute, il atteint un des noyés qu'il amène à terre sain et sauf, par la route qu'il s'était frayée entre deux glaces. Ce premier, âgé de quatorze ans, était précisément celui qui, ne pouvant se servir de ses mains engourdies par le froid , avait saisi son libérateur avec les dents, et lui avait mordu les doigts du pied. Après ce premier succès, Chrétien , s'animant d'un nouveau courage, replonge et retire le plus jeune , âgé de onze ans. Alors, aux cris d'applaudissemens unanimes dont des milliers de spectateurs ravis et étonnés font retentir le jardin et le château , l'intrépide Joseph replonge pour la quatrième fois dans l'ahîme ; il y cherche long-temps et trouve enfin au fond de l'ean le troisième, âgé de seize ans, beaucoup plus gros et plus lourd que lui. Il le saisit par les cheveux, de la main gauche ; il l'entraîne et nage de la main droite. Mais un obstacle imprévu mit le jeune héros dans un péril plus grand que ceux auxquels il venait d'échapper. Il ne retrouva plus le chemin qu'il s'était fait en cassant la glace ; celle
de l'endroit où il nageait était pins épaisse et plus forte. Alors il donne de grands coups de tête contre le plancher glacé qui lui ferme le passage; mais ses eîForts sont infructueux. Un long temps s'écoule dans cette lutte extraordinaire; un morne silence règne autour du canal, et l'on désespère de revoir le valeureux Joseph; lui-même se croyait perdu. Enfin il aperçoit le passage qu'il s'était frayé avec tant de force et de courage; il ramène le troisième, et le sauve aussi heureusement que les deux premiers. Cette action héroïque fut ''ouvrage de trois quarts-d'heure. Après cette opération, Joseph, tout frissonnant et couvert de glaçons , court chez un épicier , et comme ce pauvre jeune homme n'avait point d'argent, il demande à crédit un petit verre d'eau-de-vie. Il retourne ensuite chez son bourgeois, qui lui fit le sacrifice d'un fagot pour fondre la glace qui pendait à ses cheveux et le long de ses habits. Prenant à peine le tempsde se réchauffer, ne changeant pas même de chemise, il sort à l'instant pour se faire dédommager de la perte de son chapeau et de ses habits restés dans le bassin ; il court chez le père de l'un des enfans qu'il venait d'arracher à la mort, et il en retire
douze sous. Le premier usage qu'il fait de cet argent, c'est d'aller payer le sou qu'il doit à l'épicier pourla goutte d'eau-de-vie qui l'avait un peu ranimé. De là il se rend chez son maître, et se met au lit avec une fièvre violente et le transport. Il avait les mains toutes coupées ; le derrière de sa tête n'était qu'une large plaie ; heureusement qu'un chirurgien hahile îc guérit en dix jours à l'aide d'une eau de son invention ; mais la peau de sa tête était emportée, et ce jeune héros, dit Sabatier, en conserva toute sa vie les honorables cicatrices.
Cependant, rétabli en moins d'une quinzaine , ainsi que les trois enfans qu'il venait de sauver, et travaillant avec assiduité chez son maître, Joseph Chrétien ne se doutait point qu'il fut devenu l'objet des entretiens de toute la ville et de la cour elle-mêoie. Le duc de Noailles , curieux devoir cet enfant admirable, le fit venir à son hôtel et lui fit diverses questions auxquelles le jeune homme répondit avec autant de modestie que de bon sens, ce qui accrut l'intérêt qu'il lui portait. La mère du duc, voyant ce pauvre garçon mal vêtu, le fit habiller entièrement, et parla de lui à Louis XVI. Ce prince, pénétré
au récit de l'action sublime du jeune Joseph, le fit venir en sa présence , lui parla a\ec satisfaction, et l'honora d'une récompense digne du véritable héroïsme. On frappa, par les ordres du monarque, une médaille de douze cents francs , et le ministre de l'intérieur l'attacha avec une chaîne d'or à la boutonnière de son habit. D'un côté de la médaille était l'effigie du prince rémunérateur, et de l'autre la représentation de l'action héroïque du jeune homme, et on y lisait ces mots : Joseph Chiétien^ natif de Versailles^ s'est précipité coarageusemenl sous la glace ^ en 1785, et il en a retiré trois enfans près de périr,
L^académie française lui décerna le prix de la plus belle action , aux acclamations réitérées de toute l'assemblée.
Oeccii \^idVichhoij.
Jean Crichton naquit, en 1651 , à Perth, en Ecosse. Bien que ses parens ne fassent rien moins que fortunés, ils firent de grands sacrifices pour seconder ses dispositions naturelles et l'envoyèrent de bonne heure faire ses humanités à l'Université de Gambrigde. Le jeune Ecossais fit des progrès qui surprirent ses professeurs. Dès l'âge de dix ans, il s'entretenait avec eux^ soit en latin, soit en grec, sur divers sujets. A dix-huit ans , il écrivait et parlait dix langues différentes. Ce phénomène littéraire excellait aussi dans les exercices du corps , et possédait plusieurs talens agréables. Déjà devenu fameux dans sa patrie par son érudition précoce, Crichton voulut se perfectionner dans les sciences, en voyageant dans les pays étrangers. Il dirigea d'abord ses pas vers la France et vint
— 26/1 — à Paris, en 1569. Le jeune Ecossais fit l'admiration et recueillit les suffrages unanimes de la capitale. Il arriva, dit Turini, médecin de François V^ au collège de Navarre, et quoiqu'il ne fût que dans sa dix-neuvième année, il avait déjà atteint la perfection dans toutes les sciences , de l'aveu même des plus habiles professeurs de l'Université. On sait le temps considérable que demande l'étude seule des langues mortes. Cependant Crichton avait su en trouver assez pour apprendre les arts de pur agrément, l^ersonnenele surpassait dans la musique vocale et instrumentale; il dessinait et peignait également bien. Il faisait si adroitement des armes, de la niain droite et de la main gauche , que les prévôts de salle ne pouvaient parvenir à le toucher. Quant à lui , il était si nerveux , si agile et si adroit , qu'il s'élançait de vingt pieds de distance, et frappait son antagoniste.
— Il disputa avec nous, poursuit l'auteur contemporain, dans les écoles du collège, pur la médecine, sur les lois civiles et canoniques et sur la théologie. Quoique nous fussions cinquante pour l'interroger, et qu'il y eût trois mille auditeurs , il répondit avec tant de justesse et d'érudition aux questions
que nous lui fîmes ^ soit en grec ,soit en latin, que ceux-là seuls qui avaient été présens voulurent ajouter foi à un tel prodige. Outre le latin et le grec, le jeune Ecossais parlait encore l'hébreu , le syriaque, l'arabe, l'espagnol ^ l'italien , le français, le flamand et l'esclavoD. Avec tout cela , il était habile écuyer; et véritablement un homme qui fournirait une carrière de cent années ne pourrait réunir tant de connaissances opposées. Il nous frappa d'une terreur panique, car il savait à lui seul, ce que nous savions à peiue à nous tous, et l'on crut que c'était l'Antéchrist.
Quinze jours après cet examen prélimi^ naire , il soutint une thèse générale devant une assemblée plus nombreuse que la précédente. Comme la salle du collège n'était pas assez vaste pour contenir l'affluence des personnes qui accoururent de toutes parts, soit de la capitale, soit des environs; on ten^ dit une grande toile dans la cour, on y construisit un amphithéâtre garui de gradins , et il n'y eut pas encore assez de places pour le nombre prodigieux de spectateurs. Immédiatement après le dîner qu'on devança d'une heure ce jour là, c'est-à-dire à neuf heure»
du matin, la séance commença et elle ne fut terminée qu'à six heures du soir. Ce savant universel fut couvert d'applaudissemens; le président lui donna un diamant de grand prix et une bourse pleine d'or.
Le lendemain de ce grand exercice, qui devait avoir épuisé les forces du jeune savant, il parut dans un tournoi qu'on donnait dans le Louvre; il y emporta la bague quinze fois, et il y gagna la palme sur les chevaliers et tous les seigneurs qui joutèrent contre lui. Après ces triomphes glorieux et bien dignes de mémoire, Crichton sortit de la capitale pour aller moissonner d'autres suffrages à Venise, à Padoue et à Rome. De là il se rendit à Mantoue oii il se fixa, et oii il termina sa brillante carrière de la manière la plus malheureuse. Ayant été sollicité pour être gouverneur du duc de Gonzagues , ce prince, jaloux de ses rares talens , le lit assassiner. Ce célèbre érudit n'avait alors que vingt ans. Il a laissé plusieurs pièces de poésies que l'on trouve dans un recueil intitulé : Deliciœ prcetarum scotorum.
Voici un trait qui honore ce jeune savant plus encore que sa science. Nous avons vu qu'après avoir soutenu d'une manière si bril-
laiite une thèse générale au collège de Navarre, le président lui donna une bourse pleine de pièces d'or; elle en contenait deux cents. Quoique Grichton ne fiït rien moins que riche, il fit présent de cent pièces d'or aux plus pauvres étudians du collège , en distribua cinquante autres aux hospices de Paris, et se contenta du reste pour faire à pied son voyage d'Italie.
C'est dans de telles actions que consistent la grandeur et la gloire; voilà les vrais grands hommes.
^DOiuciô (MDcukAi.
Thomas- Guillaume Malkin naquit dans les environs de Londres, en 1792. Son père, qui n'avait que ce fils, eut à cœur d'entreprendre son éducation et de lui enseigner les ëlémens des langues anciennes. Le jeune élève répondit parfaitement aux soins d'un instituteur si cher; en moins d'une année il apprit à lire; à cinq ans, il copiait déjà avec exactitude diverseshistoriettes qu'on avait recueillies pour lui apprendre l'orthographe. Parvenu à sa sixième année , le jeune Anglais parlait purement sa langue, il écrivait correctement, et dessinait avec goût. A celte époque, il expliquait déjà Phèdre , Ovide et il entendait les harangues de Cicéron. Outre cela, il savait si bien la géographie moderne, qu'il traçait, de mémoire et à la main des cartes, non-seulement de son pays, mais des
autres contrées de l'Europe-, et ces cartes étaient remarquables , autant par leur netteté que par leur exactitude.
Né avec de Timagination et doué de jugement, il lit, dans sa septième année, un petit roman , non pas dans le genre des contes de fées ou d'autres sornettes de cette espèce , mais sur la politique. Le jeune auteur y fait la description d'une contrée imaginaire; il lui donne un prince sage et un gouvernement particulier où la justice est rendue au plus pauvre comme au plus riche, où le peuple est heureux par le moyen du travail et jouit d'une aisance telle, que Ton ne voit dans ce royaume fortuné ni mendians, ni malfaiteurs. Le jeune Malkin est mort malheureusement à Hackney, à l'âge de huit ans, d'une maladie épidémique.
D'habiles chirurgiens, curieux de voir la conformation de sa tète, en tirent l'ouverture et trouvèrent que sa cervelle avait le double de volume de celle des enfans de son âge.
cjcccciaeé 5*e^oiiiuei).
Jacques Féronnier, fils d'un pauvre vigneron des environs de Vitry, en Champagne, avait onze ans, et n'en paraissait pas avoir sept, tant il était petit; mais il montrait déjà un sang-froid et un courage étonnans. Les histoires de bêtes sauvages et de loups , dont on s'entretient surtout aux champs, frappaient beaucoup son imagination. Sitôt qu'on en parlait, ses yeux s'animaient, et il n'eût rien désiré davantage que de se trouver aux prises avec quelques-uns de ces animaux. — Mon père, dit un jour le petit Féronnier, quel est donc le plus sûr moyen de tuer les loups? Je courrais sur eux, et je les assommerais. — Mon ami Jacquot, dit le villageois, qui était d'une humeur fort gaie, il te faudrait des bottes de sept lieues , ainsi que le petit Poucet , pour attraper un loup ; mais comme cela
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n'arrive que trop souvent, s'il en venait un contre toi, sais-tu ce que tu aurais à faire? Tu n'ignores pas qu'ils ouvrent toujours une gueule large d'une aune, comme s'ils voulaient vous avaler. Eh bien! alors il n'en faut faire ni une ni deux, on vous lui fourre le bras dans le gosier, on l'enfonce tout du long, on lui empoigne ensuite la queue, puis on vous le retourne comme un gant, de façon que la queue vient à la tête, et la tête à la queue. — Mais moi qui n'ai point le bras assez long, reprit naïvemen» le jeune Féronnier, je ne pourrais donc pas retourner un loup? — Non, mon ami Jacquot, continua le vigneron ; mais tu pourrais au moins lui tortiller bien fort les boyaux, et l'ëtouffer en lui enfonçant ton bras jusque dans le ventre.
Peu de mois après, il arriva que le petit bonhomme fit l'essai de ce que son père lui avait dit par plaisanterie.
C'était pendant l'hiver de 1709, hiver si violent que le vin gelait dans les caves, et l'eau au fond des puits. La terre était couverte de deux pieds de neige. Les bêtes fauves et le gibier tombaient de faim et de froid le long des routes, et les perdreaux s'attrapaient à la main. Le père de Féronnier était
sorti vers les sept heures du matin, avec sa femme, pour aller couper du bois; Jacquot se trouva seul à côté d'une petite sœur au maillot, qu'il berçait; durant cette absence, un louveteau entre dans la cabane, et va droit au berceau de Féronnette. ( C'est ainsi qu'on nommait la petite.) Tout à coup transporté d'un courage héroïque à la vue de la bête hideuse à laquelle il avait voué une haine mortelle, l'audacieux enfant réalise l'attaque qu'il avait si souvent méditée en lui-même. Loin de sentir aucune frayeur et de reculer, il s'avance hardiment sur l'animal carnassier, et, fermant la main , il enfonce son poingt de toutes ses forces au fond de sfi gueule béante. Vainement le loup furieux se débat, vainement il recule afin de reprendre haleine; le jeune Féronnier ne lâche point prise , il le pousse contre une huche, et tient ainsi le loup immobile jusqu'à ce qu'il tombe sans respiration et sans vie. Un combat si nouveau, la crainte de laisser échapper sa proie, et l'attitude gênante dans laquelle il se tint pendant plus d'une heure , épuisèrent enfin ce valeureux enfant; il tomba lui-même sans connaissance auprès de son ennemi terrassé. Lorsque le vigneron fut de retour, il jeta
des cris de terreur à la vue d^un tel spectacle; mais ils firent bientôt place à des cris d'allégresse et d'admiration. Convaincu que son enfant n'était qu'évanoui, et l'ayant fait revenir petit à petit, il apprit les détails intéressans et naïfs de cette étonnante aventure^ de façon qu'il en riait et qu'il en pleurait tout ensemble. Ce qu'il y a d'admirable, c'est que la première parole que proféra l'enfant fut au sujet de sa petite sœur; ne sachant presque pas encore où il était, il demanda , interdit et tout ému : — î^éronnette vit-elle encore? Depuis ce moment on ne parla plus dans tout le pays que du courage insigne du petit Féronnier, et les gens du canton le surnommèrent Jacquot-les-Loups. Ce trait d'héroïsme et d'amour fraternel fut inséré dans les papiers publics, et les peintres et les graveurs s'empressèrent de l'immortaliser sur la toile et sur le cuivre.
c^dcii<x£b VI.
Edouard VI, fils de Henri VIII et de Jeanne de Seymour, naquit à Londres, en 1535. Il vint au monde avec une complexion délicate et débile. Cependant, à peine fut-il sorti des mains des femmes, qu'on le mit entre celles de deux instituteurs : c'étaient les docteurs Fox et Gheex. Le premier , réputé à bon titre pour un homme rempli de probité , prit soin de cultiver les mœurs du petit prince, âgé seulement alors de cinq ans. Le second, très -versé dans les sciences exactes, fut chargé de lui enseigner les mathématiques et les langues.
Ces deux maîtres ne furent pas long-temps sans avoir lieu de s'applaudir de leur emploi. Outre une docilité exemplaire aux avis de ses maîtres , outre une douceur bien rare dans les çnfaus des riches , toujours adulés
à l'excès par de bas flatteurs, le jeune élève manifesta encore un goût marqué pour l'étude. Dès sa huitième année, il avait déjà fait assez de progrès dans la langue latine, pour écrire dans cet idiome à son père. On ne l'aidait en aucune façon pour cette correspondance ; en effet , comme l'observe un historien, ce prince cruel, et roi bel-esprit, n'aurait pas plus épargné son fils que ses femmes, à qui il faisait couper la tête sur les plus légers soupçons.
Afin d'encourager son petit fdleul à la culture des sciences, l'archevêque de Cantorbérj lui écrivait toutes les semaines. Le prélat lui demandait un récit exact de ce qu'il avait appris pendant cet espace de temps. Le soigneux disciple dressait en conséquence un journal détaillé de ses études; il rendait compte à son parrain, sur une feuille divisée en cinq colonnes , de ses connaissances relatives à l'histoire, à la mj^thologie, nu calcul, à la géographie, et enfin à la morale.
Jérôme Cardan, Italien, et l'un des savans les plus illustres de son siècle , fut si enchanté de l'érudition précoce d'Edouard, qu'il lui dédia son livre : De la vérité des choses. Il est à observer que celte dédicace
n^etait semblable en rien k la plupart de« autres qui, dictées par la bassesse, ou par ul vil intérêt, n'ont pour but que la protection et les récompenses ; c'était le juste tribu d'une admiration sentie. Quoique Cardan fût licencieux dans ses mœurs , et fort dissipateur, il fut pourtant désintéressé au point de refuser une somme d'argent que le monarque anglais lui fit offrir en cette occasion.
Parvenu à sa quatorzième année , et toujours souffrant , le jeune Edouard VI n'en possédait pas moins des connaissances trèsvariées. Outre l'anglais, il parlait assez correctement le latin et le français ; il savait écrire en grec tout aussi bien que l'infortunée Jane Gray, sa cousine, qui, comme nous l'avons vu, mourut innocente sur l'échafaud à l'âge de dix-sept ans. L'espagnol et l'italien lui étaient également familiers, et il composait même de fort jolis vers dans ces deux langues. Ce n'est pas tout : ce prince studieux avait acquis des notions dans les mathématiques, dans la logique, dans la politique, et il réunissait à un savoir si solide beaucoup de talens agréables.
Ainsi que sa physionomie, les discours de cet aimable enfant respiraient une douceur ra-
vissante. Il n'ouvrait la bouche que pourpro* férer des choses agréables. Non moins libéral qu'il était spirituel et instruit , souvent il demandait de l'argent à son père, et c'était pour le donner à de pauvres officiers ruinés, ou bien il l'employait à acheter de bons livres, qu'il faisait magnifiquement relier, non pour les garder , mais pour en faire des présens. Ce jeune savant couronné eut malheureusement des ministres aussi corrompus qu'il était vertueux; c'est à eux et non pas à lui qu'il faut impuler le mal et le trouble qui arrivèrent durant le court espace de son règne. Il mourut à l'âge de seize ans, non d'un travail forcé, comme l'ont prétendu quelques historiens, mais des suites d'un poison lent qui lui fut donné par son premier ministre. C'est ici le cas de s'écrier avec le poète :
O trône 1 ô triste siège' environné d'abîmes,
Qu conque te remplit, craint ou commet des crimes.
Le jeune Edouard fut dès le berceau, ainsi que tous les enfans de riches, environné d'amusemens et de jouets de tonte espèce. Son parrain lui envoya, vers l'âge de cinq ans, un petit buffet garni d'un ménage com-
plet : les plats, les assiettes , les tasses, les fourchettes, les cuillers, le sucrier, la théière, les soucoupes et la cafetière, rien n'y manquait, et le tout était d'argent poli et supérieurement travaillé.
Le valet de chamhre du petit prince lui dit en lui portant ce joli présent : — Monseigneur, voici qui est pour vous; mais prenez bien garde que d'autres ni touchent , car toute cette belle vaisselle serait bientôt gâtée. — Quoi donci y penses-tu? mon cher Sprindbrok, répliqua sur-le-champ l'enfant, si personne que moi ne touche à mes joujoux, qu'on ne m'en donne jamais.
A peine le ménage eut-il été abandonné au jeune prince, qu'il appela plusieurs des enfans qu'il affectionnait le plus; il leur fit servir un bon goûter dans sa nouvelle vaisselle; et, après ce repas d'amitié , il les invita de la meilleure grâce du monde à prendre , chacun, celles des pièces qui leur plaisaient le plus ; puis il les embrassa cordialement en leur disant : — Mes bons amis, ne faites point tant de façons, j'en aurai d'autres bientôt.