Voir MM. Auger et Taschereau
1662, et plus tard autour du Tartuffe^ il se livra des combats comme précédemment il s'en était livré autour du Cid^ comme il s'en renouvela ensuite autour de Phèdre; ce furent là d'illustres journées pour l'art dramatique. La Critique de V École des Femmes et V Impromptu de Versailles en apprennent suffisamment sur le premier démêlé, qui fut surtout une querelle de goût et d'art, quoique déjà la religion s'y glissât à propos des commandements du mariage donnés à Agnès. Les Place ts au Roi et la préface du Tartuffe marquent assez le cai-actère tout moral et philosophique de la seconde lutte, si souvent depuis et si ardemment continuée. Ce que je veux rappeler ici, c'est qu'attaqué des dévots, envié des auteurs, recherché des grands, valet de chambre du roi et son indispensable ressource pour toutes les fêtes, Molière, avec cela troublé c^e passion et de tracas domestiques, dévoré de jalousie conjugale, fréquemment malade de sa fluxion de poitrine et de sa toux, directeur de troupe et comédien infatigable bien qu'au régime et au lait, Molière, durant quinze ans, suffit à tous les emplois ; qu'à chaque nécessité survenante son génie est présent et répond, gardant de plus ses heures d'inspiration propre et d'initiative. Entre la dette précipitamment payée aux divertissements de Versailles ou de Chambord et ses cordiales avances au bon rire de la bourgeoisie, Molière trouve jour à des œuvres méditées et entre toutes immortelles. Pour Louis XIV, son bienfaiteur et son appui, on le trouve toujours prêt : V Amour médecin est fait, appris et représenté en cinq jours; la Princesse d'Élide n'a que le premier acte en vers, le reste suit en prose, et, comme le dit spirituellement un contemporain de Molière, la comédie n'a eu le temps cette fois que de chausser un brodequin; mais elle paraît à l'heure sonnante, quoique l'autre brodequin ne soit pas lacé. Mélicerte seule n'est pas finie, mais les Fâcheux le furent en quinze jours ; mais le Mariage forcé et le Sicilien^ maïs Georges Dandin^ mais Pourceaugnac^ mais le Bourgeois Gentilhommcy ces comédies de verve avec intermèdes et ballets, ne firent jamais faute. Dans les intérêts de sa troupe, il lui fallut souvent dépêcher l'ouvrage, comme quand il fournit son théâtre d'un Don Juan^ parce que les comédiens de l'hôtel de Bourgogne et ceux de Mademoiselle avaient déjà le leur, et que cette statue qui marche ne cessait de faire merveille. — Et ces diversions ne l'empêchaient pas tout aussitôt de songer à Boileau, aux juges difficiles, à lui-même et au genre humain
par le Misanthrope, par le Tartuffe et les Femmes savantes. L'année du Misanthrope est en ce sens la plus mémorable et la plus significative dans la vie de Molière. A peine hors de ce chef-d'œuvre sérieux, et qui le parut un peu trop au gros du public, il dut pourvoir en hâte à la jovialité bourgeoise par le Médecin tnalgré lui, et de là, de ce parterre de la rue Saint-Denis, raccourir vite à Saint-Germain pour Mélicerte, la Pastorale comique et cette vallée de Tempe où l'attendait sur le pré M. de Benserade : Molière faisait face à tous les appels.
Dans une épltre adressée en 1669 au peintre Mignard, sur le dôme du Val-de-Grâce, Molière a fait une description et un éloge de la fresque qui s'applique merveilleusement à sa propre manière ; il y préconise, en effet,
Cette belle peinture ioeonDue en ces lieux, La fresque, dont la grâce, à l'autre préférée, Se conserve un éclat d'éternelle durée, Mais dont la promptitude et les brusques fiertés Veulent un grand génie à toucher ses beautés! De Tautre qu'on connott la Iraitable naéthode Aux foiblesses d*un peintre aisément s*accommode : La paresse de Thuile, allant avec lenteur. Du plus tardif génie attend la pesanteur; Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne, Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne: Et sur cette peinture on peut, pour faire mieux, Revenir, quand on veut, avec de nouveaux yeux.
Mais la fresque est pressante et veut sans complaisance
Qu'un peintre s'accommode à son impatience,
La traite à sa manière, et d'un travail soudain
Saisisse le moment qu'elle donne à sa main.
La sévère rigueur de ce moment qui passe
Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grâce;
Avec elle il n'est point de retour à tenter,
Et tout au premier coup se doit exécuter, etc...
A cette belle chaleur de Molière pour la fresque, pour la grande et dramatique peinture, pour celle-là même qui agit sur les masses prosternées dans les chapelles romaines, qui n'aimerait reconnaître la sympathie naturelle au poète du drame, au poète de la multitude, à l'exécuteur soudain, véhément, de tant d'œuvres impérieuses aussi et pressantes ?
Dans les œuvres finies, au contraire, faites pour être vues de près, vingt fois remaniées et repolies, à la Miéris, à la Despréaux, à la La Bruyère, nous retrouvons la paresse de Vhuile. L'allusion est trop directe pour que Molière n'y ait pas un peu songé. Gizeron-Rival, d'ordinaire exact, a dit d'après Brossette : « Au jugement de Despréaux (et autant que je puis me connoltre en poésie, ce n'est pas son meilleur jugement), de tous les ouvrages de Molière, celui dont la versification est la plus régulière et la plus soutenue, c'est le poème qu'il a fait en faveur du fameux Mignard, son ami. Ce poème, disoit-il à Brossette, peut tenir lieu d'un traité complet de peinture, et fauteur y a fait entrer toutes les règles de cet art admirable (et Despréaux citait les mêmes vers que nous avons donnés plus haut). Remarquez, ^monsieur, ajoutoit Despréaux, que Molière a fait, sans y penser, le caractère de ses poésies, en marquant ici la différence de la peinture à fhuile et de la peinture à fresque. Dans ce poème sur la peinture, il a travaillé comme les peifltres à fhuile, qui reprennent plusieurs fois le pinceau pour retoucher et corriger leur ouvrage, au lieu que dans ses comédies, où il falloit beaucoup d'action et de mouvement, il préféroit les bnisques fiertés de la fresque «à la paresse de l'huile. » Ce jugement de Boileau a été fort contesté depuis Cizeron-Rival. M. Auger le mentionne comme singulier. Vauvenargues, qui est de f avis de Fénelon sur la poésie de Molière, trouve ce poème du Val-de-Grâce peu satisfaisant et préfère en général, comme peintre, La. Bruyère au grand comique : prédilection de critique moraliste pour le modèle du genre. Vous êtes peintre à fhuile, monsieur de Vauvenargues! Boileau, tout aussi intéressé qu'il était dans la question, se montre plus fermement judicieux. Non que j'admette que ce poème du Val-de- Grâce soit bon et satisfaisant d'un bout à f autre, ou que Molière ait modifié, ralenti sa manière en le composant. La poésie en est plus chaude que nette ; elle tombe dans le technique et s* y embarrasse souvent en le voulant animer. Mais Boileau a bien mis le doigt sur le côté précieux du morceau. Boileau, reconnaissons-le, malgré ce qu'on a pu reprocher à ses réserves un peu fortes de VArt poétique ou à son étonnement bien innocent et bien permis sur les rimes de Molière, fut souverainement équitable en tout ce qui concerne le poète son ami, celui qu'il appelait le Contemplateur. Il le comprenait et l'admirait dans les parties les plus étrangères à lui-même; il se plaisait à être son complice
dans le latin macaronique de ses plus folles comédies; il lui fournissait les malignes étymologies grecques de r Amour médecin; il mesurait dans son entier cette faculté mullipliée, immense; et le jour où Louis XIV lui demanda quel était le plus rare des grands écrivains qui auraient honoré la France durant son règne, le juge rigoureux n'hésita pas et répondit : « Sire, c'est Molière. » — u Je ne le croyais pas, répliqua Louis XIV ; mais vous vous y connaissez mieux que moi. »
On a loué Molière de tant de façons, comme peintre des mœurs et de la vie humaine, que je veux indiquer surtout un côté qu'on a trop peu mis en lumière, ou plutôt qu'on a méconnu. Molière, jusqu'à sa mort, fut en progrès continuel dans la poésie du comique. Qu'il ait été en progrès dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut comique, celui du Misanthrope^ du Tartuffe et des Femmes savantes ^XtîdXi est trop évident, et je n'y insiste pas ; mais autour, au travers de ce développement, où la raison de plus en plus ferme, l'observation de plus en plus mûre, ont leur part, il faut admirer ce surcroit toujours montant et bouillonnant de verve comique, très-folle, très-riche, trèsinépuisable, que je distingue fort, quoique la limite soit malaisée à définir, de la farce un peu bouffonne et de la lie un peu scarronesque où Molière trempa au début. Que dirai-je? c'est la distance qu'il y a entre la prose du Roman comique et tel chœur d'Aristophane ou certaines échappées sans fin de Rabelais. Le génie de l'ironique et mordante gaieté a son lyrique aussi, ses purs ébats, son rire étincelant, redoublé, presque sans cause en se prolongeant, désintéressé du réel, comme une flamme folâtre qui voltige de plus belle après que la combustion grossière a cessé, — un rire des dieux, suprême, inextinguible. C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de goût, Voltaire, Vauvegargues et autres, dans l'appréciation de ce qu'on a appelé les dernières farces de Molière. M. de Schlegel aurait dû le mieux sentir; lui qui célèbre mystiquement les poétiques fusées finales de Calderon, il aurait dû ne pas rester aveugle à ces fusées, pour le moins égales, d'éblouissante gaieté, qui font aurore à l'autre pôle du monde dramatique. 11 a bien accordé à Molière d'avoir le génie du burlesque, mais en un sens prosaïque, comme il eût fait à Scarron, et en préférant de beaucoup le génie fantastique et poétique du comédien Le Grand. M. de Schlegel gardait-il rancune à Molière pour le trait innocent du pédant Çaritidès sur les
MOLIÈRE. 15à
Allemands d'alors, grands impectaieurs dimcriptiom et enseignes? Quoi qu'on ait dit, Monsieur de PourceaugnaCy le Bourgeois Gentilhomme^ le Malade imaginaire^ attestent au plus haut point ce comique jaillissant et imprévu qui, à sa manière, rivalise en fantaisie avec le Songe d'une nuit d'été et la Tempête. Pourceaugnac, M. Jourdain, Argant, c'est le côté de Sganarelle continué, mais plus poétique, plus dégagé de la farce du Barbouillé^ plus enlevé souvent par delà le réel. Molière, forcé par les divertissements de cour de combiner ses comédies avec des ballets, en vint à déployer, à déchaîner dans ces danses de commande les chœurs bouffons et pétulants des avocats, des tailleurs, des Turcs, des apothicaires; le génie se fait de chaque nécessité une inspiration. Cette issue une fois trouvée, Thnagination inventive de Molière s'y précipita. Les comédies à ballets dont nous parlons n'étaient pas du tout (qu'on se garde de le croire) des concessions au gi'os public, des provocations directes au rire du bourgeois bien que ce rire y trquvât son compte ; elles furent imaginées plutôt à l'occasion des fêtes de la cour. Mais Molière s'y complut bien vite et s'y exalta comme éperdumént; il fit même des ballets et intermèdes au Malade imagiiuiire^de son propre mouvement, et sans qu'il y eût pour cette pièce destination de cour, ni ordre du roi. Il s'y jetait d'ironie à la fois et iie gaieté de cœur, le grand homme, au milieu de ses amertumes journalières, comme dans une acre et étourdissante ivresse. Il y mourut en pleine crise et dans le son le plus aigu de cette saillie montée au délire. Or, maintenant, entre ces deux points extrêmes du Malade imaginaire ou de Pourceaugnac et du Barbouillé^ du Cocu imaginaire^ par exemple, qu'on place successivement la charmante naïveté (expression de Boileau) de l'École des Femmes^ de r École des Maris^ l'excellent et profond caractère de TAvare^ tant de personnages vrais, réels, ressemblant à beaucoup, et non copiés pourtant, mais trouvés, le sens docte, grave et mordant du Misanthrope^ le Tartuffe qui réunit tous les mérites par la gravité du ton encore, par l'importance du vice attaqué et le pressant des situations, les Femmes savantes enfin, le plus parfait style de comédie en vers, le troisième et dernier coup porté par Molière aux critiques de T École des Femmes^ à cette race des prudes et précieuses ; qu'on marque ces divers points, et l'on aura toute l'échelle . comique imaginable. De la farce franche et un peu grosse du début, on se sera élevé, en passant par le naïf, le sérieux, le profondément observé,
jusqu'à la fantaisie du rire dans toute sa pompe et au gai sabbat le plus délirant.
Les Fourberies de Scapin^ jouées entre le Bourgeois Gentilhomme et V École des Femmes^ appartiennent-elles à cette adorable folie comique dont j'ai tâché de donner idée, ou retombent-elles par moments dans la farce un peu enfarinée et bouffonne, comme l'a. pensé Boileau en son Art poétique? i^ serais peut-être de ce dernier avis, sauf les conclusions trop générales qu'en tire le poëte régulateur :
Étudiez la cour et connoissez la ville ;
L'une et Tautre est toujours eu modèles fertile.
C'est par là que Molière, illustrant ses écrits,
Peut-être de son art eût remporté le prix,
Si, moins ami du peuple en ses doctes peintures,
II n'eût pas fait souvent grimacer ses figures,
Quitté pour le bouffon l'agréable et le fin.
Et sans honte à Térence allié Tabarin :
Dans ce sac ridicule où Scapin l'enveloppe^
Je ne reconnois plus l'auteur du Misanthrope,
Quant aux resti*ictions reprochées et reprochables à Boileau en cet endroit, son tort est d'avoir trop généralisé un jugement qui, appliqué à Scapiriy pourrait sembler vrai au pied de la lettre. Cette pièce est effectivement imitée en partie du Phormion de Térence, et en partie de la Francisquine de Tabarin. De plus, en lisant convenablement le vers
Dans ce sac ridicule où Scapin /'enveloppe ^
(car Molière en cette pièce jouait le rôle de Géronte, et par conséquent il entrait en personne dans le sac), on conçoit l'impression pénible que causait à Boileau cette vue de l'autecrr du Misanthrope^ malade, âgé de près de cinquante ans etbâtonné sur le théâtre. Si nous eussions vu notre Talma à la scène dans la même situation subalterne, nous en aurions certes souffert. Je lis dans Cizeron-Rival le trait suivant, qui éclaire et précise le passage de V Art poétique : « Deux mois avant la mort de Molière,
1. Cette ingénieuse correction, qui, une fois faite, paraît si nécessaire et si simple, est proposée par M. Daunou dans son excellent commentaire de Boileau.
M. Despréaux alla le voir et le trouva fort incommodé de sa toux et faisant des efforts de poitrine qui sembloient le menacer d'une fin prochaine. Molière, assez froid naturellement, fit plus d'amitié que jamais à M. Despréaux. Cela l'engagea à lui dire : « Mon pauvre monsieur Molière, vous voilà dans un pitoyable état. La contention continuelle de votre esprit, l'agitation continuelle de vos poumons sur votre théâtre, tout enfin devroit vous déterminer à renoncer à la représentation. N'y a-t-il que vous dans la troupe qui puisse exécuter les premiers rôles? Contentez-vous de composer, et laissez l'action théâtrale à quelqu'un de vos camarades: cela vous fera plus d'honneur dans le public, qui regardera vos acteurs comme vos gagistes; vos acteurs d'ailleurs, qui ne sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre supériorité. — Ahl monsieur, répondit Molière, que me dites-vous là? il y a un honneur pour moi à ne point quitter. — Plaisant point d'honneur, disoit en soi-même le satirique, qui consiste à se noircir tous les jours le visage pour se faire une moustache de Sganarelle, et à dévouer son dos à toutes les bastonnades de la comédie I Quoi ? cet homme, le premier de notre temps pour l'esprit et pour les sentiments d'un vrai philosophe, cet ingénieux censeur de toutes les folies humaines, en a une plus extraordinaire que celles dont il se moque tous les jours I Cela montre bien le peu que sont les hommes. » Boileau en effet ne conseillait pas à Molière d'abandonner ses camarades ni d'abdiquer la direction, ce que le chef de troupe aurait pu refuser par humanité, comme on a dit, et par beaucoup d'autres raisons ; il le pressait seulement de quitter les planches : c'était le vieux comédien obstiné qui, chez Molière, ne voulait pas. Boileau dut écrire, ce me semble, le passage de VArt poétique sous l'impression qui lui resta du précédent entretien.
La postérité sent autrement; loin de les blâmer, on aime ces faiblesses et ces contradictions dans le poète de génie; elles ajoutent au portrait de Molière et donnent à sa physionomie un air plus proportionné à celui du commun des hommes. On le retrouve tel encore, et l'un de nous tous, dans ses passions de cœur, dans ses tribulations domestiques. Le comique Molière était né tendre et facilement amoureux, de même que le tendre Racme était né assez caustique et enclin à Tépigramme. Sans sortir des œuvres de Molière, on aurait des preuves de cette sensibilité dans le penchant qu'il eut toujours au genre noble
et romanesque, dans beaucoup de vers de Don Garde et de la Princesse dÉlide^ dans ces trois charmantes scènes de dépit amoureux, tant de la* pièce de ce nom, que du Tartuffe et du Bourgeois Gentilhomme^ enfin dans la scène touchante d'Elvire voilée, au quatrième acte de Don Juan. Plante et Rabelais, ces grands comiques, offrent aussi, malgré leur réputation, des traces d'une faculté sensible, délicate, qu'on surprend en eux avec bonheur, mais Molière surtout; il y a tout un Térence dans Molière. £n amitié, on n'aurait que de beaux traits à en dire ; son sonnet sur la mort de l'abbé Lamothe-le-Vayer et la lettre qu'il y a jointe honorent sa douleur ; bien mieux que le lyrique Malherbe, il s'entendait à pleurer avec un père. Je veux citer de Don Garde quelques vers de tendresse, desquels Racine eût pu être jaloux pour sa Bérénice.
Un soupir, un regard, une simple rougeur, Un silence est assez pour expliquer un cœur. Tout parle dans Tamour, et sur celte matière Le moindre jour doit être une grande lumière.
Oki que la différence est connue aisément De toutes ces faveurs qu'on fait avec élude, A celles où du cœur fait pencher l'habitude ! Dans les unes toujours on parott se forcer; Mais les autres, hélas! se font sans y penser, Semblables à ces eaux si pures et si belles Qui coulent sans effort des sources naturelles.
t dans les Fâcheux :
* L'amour aime surtout les secrètes faveurs ; Dans l'obstacle qu'on force il trouve des douceurs, Et le moindre entretien de la beauté qu'on aime, Lorsqu'il est défendu, devient grâce suprême.
Et dans la Princesse d'Élide^ premier acte, première scène, ces vers qui expriment une observation si vraie sur les amours tardives, développées longtemps seulement après la première rencontre:
Ah ! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer,
Aussitôt qu*OD le voit, prend droit de nous charmer,
Et qu'un premier coup d'œil allume en nous les flammes *
Où le Ciel en naissant a destiné nos âmes!
avec toute la tirade qui suit. — Or Molière, de complexion sensible à ce point et amoureuse, vers le temps où il peignait le plus gaiement du monde Arnolphe dictant les commandements du mariage à Agnès, Molière, âgé de quarante ans lui-même (1662), épousait la jeune Armande Béjart, âgé de dix-sept au plus et sneur cadette de Madeleine*. Malgré sa passion pour elle et malgré son génie, il n'échappa point au malheur dont il avait donné de si folâtres peintures. Don Garcie était moins jaloux que Molière. Georges Dandin et Sganarelle étaient moins trompés. A parth- de la Princesse d'Élide^ où rinfidélité de sa femme commença de lui apparaître, sa vie domestique ne fut plus qu'un long tourment. Averti des succès qu'on atti'ibuait à M. de Lauzun près d'elle, il en vint à une explication. M"* Molière, dans cette situation difficile, lui donna le change sur Lauzun en avouant une inclination pour M. de Guiche, et s'en tira, dit la chronique, par les larmes et un évanouissement. Tout meurtri de sa disgrâce, notre poëte se remit à aimer M"' de Brie ou plutôt il venait s'entretenir près d'elle des injures de l'autre amour; Alceste est ramené à Éliante par les rebuts de Célimène. Lorsqu'il donna le Misanthrope^ Molière, brouillé avec sa femme, ne la voyait plus qu'au théâtre, et il est difficile qu'entre elle, qui jouait en effet Célimène, et lui qui représentait Alceste, quelque allusion à leurs sentiments
1. On a cru longtemps qae cette Béjart, f^mme de Molière, était fiile naturelle et non sœur de Tautre Béjart ; on l'a même cru du vivant de Molière, et depuis sans interruption, Jusqu'à ce que M. Beffara découvrit do nos Jours l*acte de mariage qui dérange cette parenté. M. Fortia d'Urban a essayé d'infirmer, non pas rauthenticité, mais la valeur de cet acte, et, au milieu de beaucoup de raisons vaincs, il a avancé quelques réflexions assez plausibles. Il est bien singulier, en eiTet, que tous les biographes de Molière, à partir de Grimarest, aient écrit, sans contradiction, qu*il avait épousé la fille naturelle de la Bcjart, sa première maltresse. Montfleury adressa môme à Louis XIV une dénonciation contre Hllustre comique, l'accusant d'avoir épousé la fille après avoir vécu avec la mère, et insinuant par là qu'il avait pu épouser sa propre fille : ce qui, dans tous les cas, serait invinciblement réfutable par les dates. Louis XIV ne répondit à ce déchaînement de la haine qu'en devenant parrain du premier enfant qu'eut Molière. Certes, la plus directe Justification que Molière pûtofTrir au roi en cette circonstance fut l'acte de son mariage et la preuve que les deux Béjart n'étaient que sœurs. Mais comment tous ceux qui ont écrit sur Molière, comme Grimarest, son principal biographe, qui écrivait d'après Baron, comment les autres contemporains, Marcel, auteur présumé d'une première Vie abrégée, l'auteur inconnu de la fameuse Comédienne, Bayle, de Visé, qui contredit Grimarest sur plusieurs points, ont-ils ignoré cette façon dont Molière dut répondre? Comment une erreur aussi forte, sur une relation aussi rapprochée, a-t-elle fait autorité du temps de Molière, et même auprès des personnes qui l'avaient beaucoup vu et pratiqué?... Et cependant, malgré la difficulté de l'explication, c'est bien à l'acte qu'il faut croire.
et à leurs situations réelles ne se retrouve pas. Ajoutez, pour compliquer les ennuis de Molière, la présence de l'ancienne Béjart, femme impérieuse, peu débonnaire, à ce qui semble* Le grand homme cheminait entre ces trois femmes, aussi embarrassé parfois, comme le lui disait agréablement Chapelle, que Jupiter au siège d'Uion entre les trois déesses. Maïs laissons parler sur ce chapitre domestique un contemporain du poète, dans un récit fort peu authentique sans doute, assez vraisemblable pourtant de fond ou même de couleur, et à quoi, comme familiarité de détail, rien ne peut suppléer :
(( Cependant ce ne fut pas sans se faire une grande violence que Molière résolut de vivre avec sa femme dans cette indifférence. La raison la lui faisoit regarder comme une personne que sa conduite rendoit indigne des caresses d'un honnête homme. Sa tendresse lui faisoit envisager la peine qu'il auroit de la voir, sans se servir des privilèges que donne le mariage, et il y revoit un jour dans son jardin d'Auteuil, quand un de ses amis, nommé Chapelle, qui s'y venoit promener par hasard, l'aborda, et, le trouvant plus inquiet que de coutume, il lui en demanda plusieurs fois le sujet. Molière, qui eut quelque honte de se sentir si peu de constance pour un malheur si fort à la mode, résista autant qu'il put ; mais il étoit alors dans une de ces plénitudes de cœur si connues par les gens qui ont aimé ; il céda à l'envie de se soulager et avoua de bonne foi à son ami que la manière dont il étoit forcé d'en user avec sa femme étoit la cause de cet abattement où il se trouvoit. Chapelle, qui croyoit être au-dessus de ces sortes de choses, le railla sur ce qu'un homme comme lui, qui savoit si bien peindre le foible des autres, tomboit dans celui qu'il blâmoit tous les jours, et lui fit voir que le plus ridicule de tous étoit d'aimer une personne qui ne répond pas à la tendresse qu'on a pour elle. « Pour moi, lui dit-il, je vous avoue que si j'étois asr-ez mala heureux pour me trouver en pareil état, et que je fusse persuadé que la « même personne accordât des faveurs à d'autres, j'aurois tant de mépris « pour elle, qu'il me guériroit infailliblement dema'passion. Encore avez- « vous une satisfaction que vous n'auriez pas si c'étoit une maltresse, et la a vengeance, qui prend ordinairement la place de l'amour dans un cœur « outragé, vous peut payer tous les chagrins que vous cause votre épouse, « puisque vous n'avez qu'à l'enfermer ; ce sera un moyen assuré de vous w mettre l'esprit en repos.
« Molière, qui avoit écouté son ami avec assez de tranquillité, l'interrompit afin de lui demander s'il n'avoit jamais été amoureux. « Oui, lui a répondit Chapelle, je l'ai été comme un homme de bon sens doit l'être ; « mais je ne me serois jamais fait une si grande peine, pour une chose « que mon honneur m'auroit conseillé de faire, et je rougis pour vous de « vous trouver si incertain. — Je vois bien que vous n'avez encore rien « aimé, répondit Molière, et vous avez pris la figure de l'amouV pour ce l'amour même. Je ne vous rapporterai point une infinité d'exemples qui « vous feroient connoître la puissance de cette passion ; je vous ferai seu- « lement un récit fidèle de mon embarras, pour vous faire comprendre « combien on est peu maitre de soi-même, quand elle a une fois pris sur « nous uncertain ascendant, que le tempérament lui donne d'ordinaire. « Pour vous répondre donc sur la connoissance parfaite que vous dites que « j'ai du cœurdeThommeparlesportraitsquej'enexpose tous les jours, je a demeurerai d'accord que je me suis étudié autant que j'ai pu à connoître a leur foible ; mais si ma conscience m'a appris qu'on pouvoit fuir le « péril, mon expérience ne m'a que trop fait voir qu'il est impossible de « l'éviter ; j'en juge tous les jours par moi-même. Je suis né avec les der- « nières dispositions à la tendresse, et comme j'ai cru que mes efforts pour- « roient inspirer à ma femme, par l'habitude, des sentiments que le temps ({ pourroit détruire, je n'ai rien oublié pour y parvenir. Gomme elle étoit « encore fort jeune quand je l'épousai, je ne m'aperçus pas de ses « méchantes inclinations, et je me crus un peu moins malheureux que la « plupart de ceux qui prennent de pareils engagements. Aussi le mariage « ne ralentit point mes empressements': mais je lui trouvai tant d'indiffé- « rence que je commençai à m'apercevoir que toute ma précaution avoit « été inutile, et que ce qu'elle sentoit pour moi étoit bien éloigné de « ce que j'avois souhaité pour être heureux. Je me fis à moi-même ce « reproche sur une délicatesse qui me sembloit ridicule dans un mari, et « j'attribuai à son humeur ce qui étoit un effet de son peu de tendresse « pour moi. Mais je n'eus que trop de moyens de m'apercevoir de mon V erreur, et la folle passion qu'elle eut, peu de temps après, pour le comte « de Guiche, fit trop de bruit pour me laisser dans cette tranquillité appâte rente. Je n'épargnai rien, à la première connoissance que j'en eus, pour « me vaincre moi-même, dans l'impossibilité que je trouvai à la changer. « Je me servis pour cela de toutes les forces de mon esprit; j'appelai à
« mon secours fout ce qui pouvoit contribuer à ma consolation. Je la con- <: sidérai comme une personne de qui tout le mérite étoitdans l'innocence « et qui par cette raison n'en consenoit plus depuis son infidélité. Je pris « dès lors la résolution de vivre avec elle comme un honnête homme qui 0 a une femme coquette, et qui est bien persuadé, quoi qu'on puisse dire, (( que sa réputation ne dépend point de la mauvaise conduite de son épouse ; (( mais j'eus le chagrin de voir qu'une personne sans beauté, qui doit le « peu d'esprit qu'on lui trouve à l'éducation que je lui ai donnée, détrui- (( soit en un moment toute n^a philosophie. Sa présence me fit oublier « mes résolutions, et les premières paroles qu'elle médit pour sa défense n me laissèrent si convaincu que mes soupçons étoient mal fondés, que je « lui demandai pardon d'avoir été si crédule. Cependant mes bontés ne « l'ont point changée. Je me suis donc déterminé de vivre avec elle comme « si elle n'étoit pas ma femme ; mais, si vous saviez ce que je souflTre, vous « auriez pitié de moi. Ma passion est venue à tel point qu'elle va jusqu'à (c entrer avec compassion dans ses intérêts. Et quand je considère combien « il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en « même temps qu'elle a peut-être une même diflTiculté à détruire le pence chant qu'elle a d'être coquette, et je me trouve plus dans la disposition u de la plaindre que de la blâmer. Vous me direz sans doute qu'il faut être <( poète pour aimer de cette manière; mais, pour moi, je crois qu'il n'y a a qu'une sorte d'amour, et que les gens qui n'ont point senti de sembla- « blés délicatesses n'ont jamais aimé véritablement. Toutes les choses du « monde ont du rapport avec elle dans mon cœur. Mon idée en est si fort « occupée que je ne sais rien eir son absence qui puisse m'en divertir. « Quand je là vois, une émotion et des transports qu'on peut sentir, mais « qu'on ne sauroit dire, m'ôtent l'usage de la réflexion : je n'ai plus d'yeux c( pour ses défauts. Il m'en reste seulement pour tout ce qu'elle a d'aima- « ble*. N'est-ce pas là le dernier point de folie, et n'admirez-vous pas ce que tout ce j'ai de raison ne sert qu'à me faire connoître ma foiblesse.
1. Les mêmes sentiments se retrouvent exprimés par des termes presque semblables dans la bouche d*Âlceste :
Mais ayec tout cela, quoi que je puisse faire, Je confesse mon fuible, elle a l'art de me plaire ; J'ai beau voir ses défauts et j'ai beuxt l'en blâmer, Bn dépit qu'on en ait, elle se fait aimer.
u triompher *? — Je vous avoue à mon tour, lui dit son ami, que vous êtes « plus à plaindre que je ne pensois, mais il faut tout espérer du temps. <( Continuez cependant à faire vos efforts ; ils feront leur effet lorsque vous (( y penserez le moins ; pour moi, je vais faire des vœux afin que vous soyez tt bientôt content. » Il se retira et laissa Molière, qui rêva encore fort longtemps aux moyens d'amuser sa douleur. »
Cette touchante scène se passait à Auteuil, dans ce jardin plus célèbre par une autre aventure que l'imagination classique a brodée à l'infmi, qu'Andrieux a fixée avec goût, et dont la gaieté convient mieux à l'idée commune qu'éveille le nom de Molière. Je veux parler du fameux souper ' où, pendant que l'amphitryon malade gardait la chambre. Chapelle fit si bien les honneurs de la cave et du festin, que tous les convives. Despréaux en tête, couraient se noyer à la Seine de gaieté de cœur, si Molière, amené par le bruit, ne les avait persuadés de remettre l'entreprise au lendemain, à la clarté des cieux. Notez que cette joyeuse histoire n'a eu tant de vogue que parce que le nom populaire de notre grand comique s'y mêle et l'anime. Le nom littéraire de Boileau n'aurait pas suffi pour la vulgariser à ce point ; on ne va pas remuer de la sorte des anecdotes sur Racine. Ces espèces de légendes n'ont cours qu'à l'occasion de poètes vraiment populaires. C'est aussi à un retour par eau de la maison d' Auteuil qu'eut lieu entre Molière et Chapelle l'/zven/i/re du minime. Chapelle, resté pur gassendiste par souvenir de collège, comme quelque ancien barbiste de nos jours qui, buveur et paresseux, est resté fidèle aux vers latins. Chapelle disputait à tue-tête dans le bateau sur la philosophie des atomes, et Molière lui niait vivement cette philosophie : Passe pour la morale! Or un religieux se trouvait là, qui paraissait attentif au différend et qui, interpellé tour à tour par l'un et par l'autre, lâchait de temps en temps un hum! du ton d'un homme qui en dit moins qu'il ne pense; les deux amis attendaient sa décision. Mais, en arrivant devant les Bons-Hommes^ le religieux demanda à être mis à terre et prit sa besace au fond du bateau ; ce n'était qu'un moine men-
1. Ainsi encore, au cinquième acte, Âlceste dit à Éliante et à Pliilinte :
Vous Tuyez ce qae peut une indigne tendresse,
Bt je TOUS fais tous deux témoins de ma foiblesse, etc.
et tout ce qui suit.
diant. Son hwnl discret et lâché à propos l'avait lait juger capable. « Voyez, petit garçon, dit alors Molière à Baron enfant qui était là, voyez ce que fait le silence quand il est observé avec conduite. »
Quant à la scène sérieuse, mélancolique, du jardin, entre Chapelle et Molière, que nous avons donnée, Grimarest la raconte à peu près dans les mêmes termes, mais il y fait figurer le physicien Robault au lieu de Chapelle. 11 est très-possible que Molière ait parlé à Robault de ses chagrins dans le même sens qu'à son autre ami ; mais on est tenté plus volontiers d'accueillii' la version précédente, bien qu'elle fasse partie d'un libelle scandaleux (la Fameuse Comédienne) publié contre la veuve de Molière, la Guérin, qui, comme tant de veuves de grands hommes, s'était remariée peu dignement. On trouve dans ce même écrit, qui ne semble pas, du reste, dirigé contre Molière lui-même, d'étranges détails racontés en passant sur sa liaison première avec le jeune Baron, — Baron qui jouait alors Myrtil dans Mélicerte, La pensée se reporte involontairement à certains sonnets de Shakspeare. Mais ignorons, repoussons pour Molière ce que dément tout d'abord son génie ^i franc du collier^ comme la duchesse palatine d'Orléans le disait de Louis XIV, et ce que dans Shakspeare au moins on peut tenter d'expliquer honorablement et d'idéaliser*.
Si Molière n'a pas laissé de sonnets, à la façon de quelques grands poètes, sur ses sentiments personnels, ses amours, ses douleurs, en a-t-il transporté indirectement quelque chose dans ses comédies? et en quelle mesure l'a-t-il fait? On trouve dans sa vie par M. Taschereau plusieurs rapprochements ingénieux des principales circonstances domestiques avec les endroits des pièces qui peuvent y correspondre, u Molière, disait La Grange, son camarade et le premier éditeur de ses œuvres complètes, Molière faisoit d'admirables applications dans ses comédies, où l'on peut dire qu'il a joué tout le monde, puisqu'il s'y est joué le premier, en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille, et qui regardoient ce qui se passoit dans son domestique; c'est ce que ses plus particuliers amis ont remarqué bien des fois. » Ainsi, au troisième
i. Le mot love employé par Shakspeare, à Tégard du jeune seigneur dont il est l'ami, n*est Bans doute qu'une forme de la politesse de cour, telle qu'elle se pratiquait au xvT siècle. Ainsi, l'on disait chez nous au xv* : Je suis avec pcution, etc.
acte du Bourgeois Gentilhomme^ Molière a donné un portrait ressemblant de sa femme ; ainsi, dans la scène première de V Impromptu de VersailleSy il place un trait piquant sur la date de son mariage; ainsi, dans la cinquième scène du second acte de r Avare ^ il se raille lui-même sur sa fluxion et sa toux ; ainsi encore, dans VAvare^ il accommode au rôle de La Flèche la marche boiteuse de Béjart aîné, comme il avait attribué au Jodelet des Précieuses la pâleur de visage du comédien Brécourt. Il est infiniment probable qu'il a songé dans Arnolphe, dans Alceste, à son âge, à sa situation, à sa jalousie, et que sous le travestissement d'Argan il donne cours à son antipathie personnelle contre la Faculté. Mais une distinction essentielle est à faire, et l'on ne saurait trop la méditer parce qu'elle touche au fond même du génie dramatique. Les traits précédents ne portent que sur des conformités assez vagues et générales ou sur de très-simples détails, et en réalité aucun des personnages de Molière n'est lui. La plupart même de ces traits tout à l'heure indiqués ne doivent être pris que pour des artifices et de menus à-propos de l'acteur excellent, ou pour quelqu'une de ces confusions passagères entre l'acteur et le personnage, familières aux comiques de tous les temps et qui aident au rire. Il n'en faut pas dire moins de ces prétendues copies que Molière aurait faites de certains originaux. Alceste serait le portrait de M. de Montausier, le Bourgeois Gentilhomme celui de Rohault, r Avare celui du président de Bercy; que sais-je? ici c'est le comte de Grammont, là le duc de la Feuillade, qui fait les frais de la pièce. Les Dangeau, les Tallemant, les Guy Patin, les Cizeron-Rival, ces amateurs d'/zn/z, donnent là dedans avec un zèle ingénu et nous tiennent au courant de leurs découvertes anecdotiques sans nombre ; tout cela est futile. Non, Alceste n'est pas plus M. de Montausier qu'il n'est Molière, qu'il n'est Despréaux dont il reproduit également quelque trait. Non, le chasseur même des Fâcheux n'est pas tout uniment M. de Soyecourt, et Trissotin n'est l'abbé Cotin qu'un moment. Les personnages de Molière, en un mot, ne sont pas des copies, mais des créations. Je crois à ce que dit Molière des prétendus portraits dans son Impromptu de Versailles j mais par des raisons plus radicales que celles qu'il donne, il y a des traits à l'infini chez Molière, mais pas ou peu de portraits. La Bruyère et les peintres critiques font des portraits, patiemment, ingénieusement, ils collationnent les observations, et, en face d'un ou de
i&h MOLIÈRE.
plusieurs modèles, ils reportent sans cesse sur leur toile un détail à côté d'un autre. C'est la différence d'Onuphre à Tartuffe; La Bruyère qui critique Molière ne la sentait pas. Molière, lui, invente, engendre ses personnages qui ont bien çà et là des airs de ressembler à tels ou tels, mais qui, au total, ne sont qu'eux-mêmes. L'entendre autrement, c'est ignorer ce quil y a de multiple et de complexe dans cette mystérieuse physiologie dramatique dont l'auteur seul a le secret. Il peut se rencontrer quelques traits d'emprunts dans un vrai personnage comique ; mais entre cette réalité copiée un moment, puis abandonnée, et l'invention, la création qui la continue, qui la porte^ qui la transfigure, la limite est insaisissable. Le grand nombre superficiel salue au passage un trait de sa connaissance et s'écrie : « C'est le portrait de tel homme. » On attache pour plus de commodité une étiquette connue à un personnage nouveau. Mais véritablement l'auteur seul sait jusqu'où va la copie et où l'invention commence; seul il distingue la ligne sinueuse, la jointure plus savante et plus divinement accomplie que celle de l'épaule de Pélops.
Dans cette famille d'esprits qui compte, en divers temps et à divers rangs, Cervantes, Rabelais, Le Sage, Fielding, Beaumarchais et Walter Scott, Molière est, avec Shakspeare, l'exemple le plus complet de la faculté di*amatique, et, à proprement parler, créatrice, que je voudrais exactement déterminer. Shakspeare a de plus que Molière les touches pathétiques et les éclats du terrible : Macbeth, le roi Lear, Ophélie ; mais Molière rachète à certains égards cette perte par le nombre, la perfection, la con texture profonde et continue de ses principaux caractères. Chez tous ces grands hommes évidemment, chez Molière plus évidemment encore, le génie dramatique n'est pas une extension, un épanouissement au dehors d'une faculté lyrique et personnelle qui, partant de ses propres sentiments intérieurs, travaillerait à les transporter et à les faire revivre le plus possible sous d'autres masques (Byron, dans ses tragédies], pas plus que ce n'est l'application pure et simple d'une faculté d'observation critique, analytique, qui relèverait avec soin dans des personnages de sa composition les traits épars qu'elle aurait rassemblés (Gresset dans le Méchant). Il y a toute une classe de dramatiques véritables qui ont quelque chose de lyrique en un sens, ou de presque aveugle dans leur inspiration, un échauffement qui naît d'un
vif sentiment actuel et qu'ils communiquent directement à leurs personnages. Molière disait du grand Corneille : « Il a un lutin qui vient de temps en temps lui souffler d'excellents vers, et qui ensuite le laisse là en disant : Voyons comme il s'en tirera quand il sera seul ; et il ne fait rien qui vaille, et le lutin s'en amuse. » N'est-ce pas dans ce même sens, et non dans celui qu'a supposé Voltaire, que Richelieu reprochait à Corneille de n'avoir pas Vesprit de suite! Corneille, en effet, Crébillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont ainsi sujets à des lutins, à des émotions directes et soudaines, dans les accès de leur veine dramatique. Ils ne gouvernent pas leur génie selon la plénitude et la suite de la liberté humaine. Souvent sublimes et superbes, ils obéissent à je ne sais quel cri de l'instinct et à une noble chaleur du sang, comme les animaux généreux, lions ou taureaux; ils ne savent pas bien ce qu'ils font. Molière, comme Shakspeare, le sait; comme ce grand devancier, il se meut, on peut le dire, dans une sphère plus librement étendue, et par cela supérieure, se gouvernant lui-même, dominant son feu, ardent à l'œuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidité néanmoins, sa froideur habituelle de caractère au centre de l'œuvre si mouvante, n'aspirait en rien à l'impartialité calculée et glacée, comme on l'a vu de Gœthe, le Talleyrand de l'art : ces raffinements critiques au sein de la poésie n'étaient pas alors inventés. Molière et Shakspeare sont de la race primitive, deux frères, avec cette différence, je me le figure, que dans la vie commune Shakspeare, le poète des pleurs et de l'effroi, développait volontiers une nature plus riante et plus heureuse, et que Molière, le comique réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie et de silence. Le génie lyrique, élégiaque, intime, personnel (je voudrais lui donner tous les noms plutôt que celui desubjecU'fy qui sent trop l'école), ce génie qui est l' antagonisme-né du dramatique, se chante, se plaint, se raconte et se décrit sans cesse. S'il s'applique ail dehors, il est tenté à chaque pas de se mirer dans les choses, de se sentir dans les personnes, d'intervenir et de se substituer partout en se df^guisant à peine; il est le contraire de la diversité. Molière, en son Épltre à Mignard, a dit du dessin des physionomies et des visages :
Et c'est là qu'un grand peintre, avec pleine largesse, D'une féconde idée étale la richesse,
166 MOLIEHE.
Faisant briller partout de la diversité
Et ne tombant jamais dans un air répété;
Mais un peintre commun trouve une peine exirôme
A sortir dans ses airs de l'amour de soi-même.
De redites sans nombre il faligue les yeux,
Et, plein de son image, il se peint en tous lieux.
Notre poète caractérisait, sans y songer, le génie lyrique qui, du reste, n'était pas développé et isolé de son temps comme depuis. La Fontaine, qui en avait de naïves effusions, y associait une remarquable faculté dramatique qu'il mit si bien en jeu dans ses fables. Racine, génie admirablement heureux et proportionné, capable de tout dans une belle mesure, aurait excellé à se chanter, à se soupirer et à se décrire, si c'avait été la mode alors, de même qu'en se tournant à la réalité du dehors, il aurait excellé au portrait, à Tépigramme fine et à la raillerie, comme cela se voit par la lettre à l'auteur des Imaginaires. Les Plaideurs trahissent en lui la vocation la plus opposée à celle d!Esther. Son principal talent naturel était pourtant, je le crois, vers Tépanchement de l'élégie ; mais on ne peut trop le décider, tant il a su convenablement s'identifier avec ses nobles personnages, dans la région mixte, idéale et modérément dramatique, où il se déploie à ravir.
Une marque souveraine du génie dramatique fortement caractérisé, c'est, selon moi, la fécondité de production, c'est le maniement de tout un monde qu'on évoque autour de soi et qu'on peuple sans relâche. J'ai cherché à soutenir ailleurs que chaque esprit sensible, délicat et attentif, peut faire avec soi-même, et moyennant le souvenir choisi et réfléchi de ses propres situations, un bon roman, mais un seul; j'en dirai presque autant du drame. On peut faire jusqu'à un certain point une bonne comédie, un bon drame, en sa vie; témoin Gresset et Piron. C'est dans la récidive, dans la production facile et infatigable, que se déclare le don dramatique. Tous les grands dramatiques, quelques-uns même fabuleux en cela, ont montré cette fertilité primitive de génie, une fécondité digne des patriarches. Voilà bien la preuve du don, de ce qui n'est pas explicable par la seule observation salace, par le seul talent de peindre : faculté magique de certains hommes, qui, enfants, leur fait jouer des scènes, imiter, reproduire et inventer des caractères avant presque d'en avoir observé; qui plus tard, quand la connaissance du
monde leur est venue, réalise à leur gré des originaux en foule, qu'on reconnaît pour vrais sans les pouvoir confondre avec aucun des êtres déjà existants, l'inventeur s'effaçant et se perdant lui-même dans cette foule bruyante, comme un spectateur obscur. L'ingénieux critique allemand Tieck a essayé de discerner la personne de Shakspeare dans quelques profils secondaires de ses drames, dans les Horatio, les Antonio, aimables et heureuses figures. On a cru voir ainsi la physionomie bienveillante de Scott dans les Mordaunt Morton et autres personnages analogues de ses romans *. On ne peut même en conjecturer autant pour Molière.
M"'' Poisson, femme du comédien de ce nom, a donné de Molière le portrait suivant *, que ceux qu'a laissés Mignard ne démentent pas pour les traits physiques, et qui satisfait l'esprit par l'image franche qu'il suggère : « Molière, dit-elle, n'étoit ni trop gras, ni trop maigre; ilavoit la taille plus grande que petite; le port noble, la jambe belle; il marchoit gravement, avoit l'air très-sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur dounoit lui rendoient la physionomie extrême-
i. Le jugement qui suit, sur Walter Scott, revient assez naturellement ici : « C'était, dans le roman, un de ces génies qu'on est convenu d'appeler impartiaux et desintéressés, parce qu'ils savent réfléchir la vie comme elle est en clle-môme, peindre Thomme dans toutes les variétés de la passion ou des circonstances, et quMls ne mêlent en apparence k ces peintures et à ces représentations fidèles rien de leur propre impression ni de leur propre personnalité. Ces sortes de génies, qui ont le don de s'oublier eux-mêmes et de se transformer en une infinité de personnages qu'ils font vivre, parler et agir en mille manières pathétiques ou divertissantes, sont souvent capables de passions fort ardentes pour leur propre compte, quoiqu'ils ne les expriment Jamais directement. 11 est difficile de croire, par exemple, que Shakspeare et Molière, les deux plus hauts types de cette classe d*esprits, n'aient pas senti avec une passion profonde et parfois aroère les choses de la vie. H n'en a pas été ainsi de Scott, qui, pour être de la même famille, ne possédait d'ailleurs ni leur vigueur de combinaison, ni leur portée philosophique, ni leur génie de style. D'un naturel bienveillant, facile, agréablement enjoué; d'un esprit avide de culture et de connaissances diverses; s'accommodant aux mœurs dominantes et aux opinions accréditées; d'une àme assez tempérée, autant qu'il semble ; habituellement heureux et favorisé par les conjonctures, il s'est développé sur une surface brillante et animée, atteignant sans effort à celles de ses créations qui doivent rester les plus immortelles, y assistant pour ainsi dire avec complaisance, en même temps qu'elles lui échappaient, et pe gravant nulle part sur aucune d'elles ce Je ne sais quoi de trop acre et de trop intime qui trahit toujours les mystères de l'auteur. S'il s'est peint dans quelque personnage de ses romans, c'a été dans des caractères comme celui de Morton des Puritains, c'està-dire dans un type pftle, indécis, honnête et bon. a 2. Mercure de France, mai 1740.
168 MOLIÈUE.
ment comique. A l'égard de son cai-actëre, il étoit doux, complaisant, généreux ; il aimoit fort à haranguer, et quand il lisoit ses pièces aux comédiens, il voulolt qu'ils y amenassent leurs enfants, pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels. » Ce qui apparaît en ce peu de lignes de la mâle beauté du visage de Molière m'a rappelé ce que Tieck raconte de la face tout humaine de Shakspeare. Shakspeare, jeune, inconnu encore, attendait dans la chambre d'une auberge l'arrivée de lord Southampton, qui allait devenir son protecteur et son ami. 11 écoutait en silence le poète Marlowe, qui s'abandonnait à sa verve bruyante sans prendre garde au jeune inconnu. Lord Southampton, étant arrivé dans la ville, dépêcha son page à l'hôtellerie : « Tu vas aller, lui dit-il en renvoyant, dans la chambre commune; là, regarde attentivement tous les visages : les uns, remarque-le bien, te paraîtront ressembler à des figures d'animaux moins nobles, 'les autres à des figures d'animaux plus nobles; cherche toujours jusqu'à ce que tu aies rencontré un visage qui ne te paraisse ressembler à rien autre qu'à un visage humain. C'est là l'homme que je cherche; salue-le de ma part et amène-le-moi. » Et le jeune page s'empressa d'aller, et, en entrant dans la chambre commune, il se mit à examiner les visages; et après un lent examen, trouvant le visage du poète Marlowe le plus beau de tous, il crut que c'était l'homme, et il l'amena à son maître. La physionomie de Marlowe, en effet, ne manquait pas de ressemblance avec le front d'un noble taureau, et le page, comme un enfant qu'il était encore, en avait été frappé plus que de tout autre. Mais lord Southampton lui fit ensuite remarquer son erreur, et lui expliqua comment le visage humain et proportionné de Shakspeare, qui frappait peut-être moins au premier abord, était pourtant le plus beau. Ce que Tieck a dit là si ingénieusement des visages, il le veut dire surtout, on le sent, de l'intérieur des génies * .
1. On peut tirer de cette théorie uae conclusion immédiatement applicable à un éminent poète de nos jours. Les grands génies dramatiques créent toujours leurs personnages avec les éléments intérieurs dout ils disposent; ils les créent A leur inmgê, non pas en se peignant individuellement en eux, mais en les peignant de la même nature humaine qu*ils sont euxmêmes, sauf les différences de proportions quUls combinent à dessein. C'est pour cela que les grands génies dramatiques doivent unir tous les éléments de Tàme humaine à un plus haut degré, mais dans les mêmes proportions que le commun des hommes; qu'ils doivent posséder un équilibre moyen entre des doses plus fortes d'imagination, de sensibilité, de raison. Or,
Molière ne séparait pas les œuvres dramatiques de la représentation qu'on en faisait, et il n'était pas moins directeur et acteur excellent qu'admirable poète. Il aimait, avons-nous dit, le théâtre, les planches, le public; il tenait à ses prérogatives de directeur, à haranguer en certains cas solennels, à intervenir devant le parterre parfois orageux. On raconte qu'un jour il apaisa par sa harangue MM. les mousquetaires furieux de ce qu'on leur avait supprimé leurs entrées. Comme acteur, ses contemporains s'accordent à lui reconnaître une grande perfection dans le jeu comique, mais une perfection acquise à force d'étude et de volonté. « La nature, dit encore M"' Poisson, lui avoit refusé ces dons extérieurs si nécessaires au théâtre, surtout pour les rôles tragiques. Une voix sourde, des inflexions dures, une volubilité de langue qui précipitoit trop sa déclamation, le rendoient de ce côté fort inférieur aux acteurs de l'hôtel de Bourgogne. 11 se rendit justice et se renferma dans un genre où ses défauts étoient plus supportables. Il eut même bien des difficultés pour y réussir et ne se corrigea de cette volubilité, si contraire à la belle articulation, que par des efforts continuels qui lui causèrent un hoquet qu'il a conservé jusqu'à la mort et dont il savoit tirer parti en certaines occasions. Pour varier ces inflexions, il mit le premier en usage certains tons inusités, qui le firent d'abord accuser d'un peu d'affectation^ mais auxquels on s'accoutuma. Non- seulement il plaisoit dans les rôles de Mascarille, de Sganarelle, d'Hali, etc., etc.^ il excelloit encore dans les rôles de haut comique, tels que ceux d'Arnolphe,
supposez une nature très-lyrique, c'est-à-dire un peu singulière, exceptionnelle, chez laquelle les éléments de T&me humaine fortement combinés ne sont pas dans les mêmes proportions que chez le commun des hommes ; chez laquelle, par ezemple, Timagi nation est double ou triple, la raison moindre, inégale, la logique opiniâtre et subtile, la sensibilité violente, ne se produisant jamais qu*à rétat héroïque de passion sans remplir doucement les intervalles. Qu*une telle nature de poète lyrique veuille créer des personnages vivants, un monde d'ambitieux, d'amants, do pères, etc.; il arrivera que, n'ayant pas en soi la mesure Juste, la moyenne, en quelque sorte, de l'âme humaine, le poète se méprendra sur toutes les proportions des caractères, et ne parviendra pas à les poser dans un rapport naturel de terreur et de pitié avec les impressions de tous. C'est ce qui est arrivé à notre célèbre contemporain en ses drames. La base humaine, sur laquelle les passions de ses personnages se relèvent et sont en Jeu, ne semble pas la même entre le poète et les spectateurs. Tant qu'il se tient dans le genre lyrique au contraire, et qu'il ne parle qu'en son nom, ces singularités fortes peuvent n'être que des traits de caractère qu'on admet, ou que même on admire. — 11 s'agit, dans ce qui précède, des drames de Victor Hugo, desquels, au lendemain des Burgraves, quelqu'un disait : « Ce sont les marionnettes de llle des Cyclopes. »
d'Orgon, d'Harpagon. C'est alors que par la vérité des sentiments, par l'intelligence des expressions et par toutes les finesses de l'art, il séduisoit les spectateurs au point qu'ils ne distinguoient plus le personnage représenté d'avec le comédien qui le représentoit. Aussi se chargeoit-il toujours des rôles les plus longs et les plus difficiles. » Tous les contemporains, De Visé, Segrais, sont unanimes sur ce succès prodigieux obtenu par Molière dès qu'il consentait à déposer la couronne tragique de laurier pour laquelle il avait un faible ^ Dans ce qu'on appelle les rôles à manteau où il jouait, le seul Grandmesnil peut-être l'a égalé depuis. Mais dans le tragique aussi, sa direction, si ce n'est son exécution, était parfaite. La lutte qu'il soutint avec l'hôtel de Bourgogne, et dont V Impromptu de Versailles constate plus d'un détail piquant, n'est autre que celle du débit vrai contre l'emphase déclamatoire, de la nature contre l'école. Mascarille, dans les Précieuses^ se moque des comédiens ignorants qui récitent comme Ton parle ; Molière et sa troupe étaient de ceux-ci. On croirait dans V Impromptu entendre les conseils de notre Talma sur Nicomède. Comme Talma encore, Molière était grand et somptueux en manière de vivre, riche à trente mille livres de revenu, qu'il dépensait amplement en libéralités, en réceptions, en bienfaits. Son domestique ne se bornait pas à cette bonne Laforest, confidente célèbre de ses vers, et les gens de qualité, à qui il rendait volontiers leurs régals, ne trouvaient nullement chez lui un ménage bourgeois et à la Corneille. Il habitait, dans la dernière partie de sa vie, une maison de la rue de Richelieu, à la hauteur et en face de la rue Traversière, vers le n« 34 d'aujourd'hui.
Molière, arrivé à l'âge de quarante ans, au comble de son art, et, ce semble, de la gloire, affectionné du roi, protégé et recherché des plus grands, mandé fréquemment par M, le Prince, allant chez M. de La Rochefoucauld lire les Femmes savantes^ et chez le vieux cardinal de
1. Dans le tome !•* des Hovmms illustres de Perrault, l'article Molière se termine par cet éloge : « n a ramassé en lui seul tous les talents nécessaires à un comédien. l\ a été si eicellent acteur pour le comique, quoique très-médiôcre pour le sérieux, qu*il n'a pu être imité que très-imparfaitement par ceux qui ont Joué son r61e après sa mort l\ a aussi entendu admirablement les habits des acteurs en leur donnant leur véritable caractère, et il a eu encore le don de leur distribuer si bien les personnages et de les instruire ensuite si parfaitement qu'ils semblaient moins des acteurs de comédie que les vraies personnes qu'ils représentaient. »
Relz lire le Bourgeois Gentilhommey Molière, indépendamment de ses désaccords domestiques, était-il, je ne dis pas heureux dans la vie, mais satisfait de sa position selon le monde? on peut affirmer que non. Éteignez, atténuez, déguisez le fait sous toutes les réserves imaginables; malgré Téclat du talent et de la faveur, il restait dans la condition de Molière quelque chose dont il souffrait. Il souffrait de manquer parfois d'une certaine considération sérieuse, élevée ; le comédien en lui nuisait au poëte. Tout le monde riait de ses pièces, mais tous ne les estimaient pas assez; trop de gens ne le prenaient, il le sentait bien, que comme le meilleur sujet de divertissement :
Molière avec Tartuffe y doit jouer son rôle.
On le faisait venir pour égayer ce bon vieux cardinal^ pour l'émoustiller un peu; M"* de Sévigné en parle sur ce ton. Chapelle l'appelait grand homme; mais ses amis considérables, et Boileau le premier, regrettaient en lui le mélange du bouffon. On voit, après sa mort, De Visé, dans une lettre à Grimarest, contester le monsieur à Molière ; et à son convoi, une femme du peuple à qui Ton demandait quel était ce mort qu'on enterrait : a Eh I répondit-elle, c'est ce Molière. » Une autre femme qui était à sa fenêtre et qui entendit ce propos, s'écria : c Comment, malheureuse I il est bien monsieur pour toi. » — Molière, observateur clairvoyant et inexorable comme il l'était, devait ne riec perdre de mille chétives circonstances qu'il dévorait avec mépris. Certains honneurs même le dédommageaient médiocrement, et parfois le flattaient assez amèrement, je pense, comme, par exemple, l'honneur de faire, en qualité de domestique, le lit de Louis XIV. Lorsque Louis XIV encore, pour fermer la bouche aux calomnies, était parrain avec la duchesse d'Orléans du premier enfant de Molière, et couvrait ainsi le mariage du comédien de son manteau fleurdelisé ; lorsqu'en une autre circonstance il le faisait asseoir à sa table, et disait tout haut, en lui servant une aile de son en-^as-de-nuit : « Me voilà occupé de faire manger Molière, que mes oifiders ne trouvent pas assez bonne compagnie pour eux », le fier offensé était-il et demeurait-il aussi touché de la réparation que de l'injure? Vauvenargues,*dans son dialogue de Molière et d'un jeune homme, a fait exprimer au poete-comédien, d'une manière
touchante et grave, ce sentiment d'une position incomplète. II aura pris ridée de ce dialogue dans un entretien réel, rapporté par Grimarest, et où le poète dissuada un jeune homme qui le venait consulter sur sa vocation pour le théâtre.
Dix mois avant sa mort, Molière, par la médiation d'amis communs, s'était rapproché de sa femme qu'il aimait encore, et il était même devenu père d'un enfant qui ne vécut pas. Le changement de régime, causé par cette reprise de vie conjugale, avait accru son irritation de poitrine. Deux mois avant sa mort, il reçut cette visite de Boileau dont nous avons parlé. Le jour de la quatrième représentation du Malade imaginaire^ Molière se sentit plus indisposé que de coutume ; mais je laisse parler Grimarest, qui a dû tenir de Baron les détails de la scène, et dont la naïveté plate me semble préférable sur ce point à la correction plus concise de ceux qui l'ont reproduit. Ce jour-là donc, « Molière, se trouvant tourmenté de sa fluxion beaucoup plus qu'à l'ordinaire, fit appeler sa femme, à qui il dit, en présence de Baron : «Tant que ma vie « a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux ; « mais aujourd'hui que je suis accablé de peines sans pouvoir compter « sur aucuns moments de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me 0 faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et les (( déplaisirs, qui ne me donnent pas un instant de relâche. Mais, ajoutaa t-il en réfléchissant, qu'un homme souflre avant que de mourir! Cepen- « dant je sens bien que jefmis.» La Molière et Baron furent vivement touchés du discours de M. de Molière, auquel ils ne s'attendoient pas, quelque incommodé qu'il fût. Us le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-là et de prendre du repos pour se remettre. « Gomment (c voulez-vous que je fasse? leur dit-il; il y a cinquante pauvres ouvriers « qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils si l'on ne joue ce pas? Je me reprocherois d'avoir négligé de leur donner du pain un seul « jour, le pouvant faire absolument.» Mais il envoya chercher les comédiens, à qui il dit que, se sentant plus incommodé que de coutume, il ne joueroit point ce jour-là s'ils n'étoient prêts à quatre heures précises pour jouer la comédie. «Sans cela, leur dit-il, je ne puis m'y trouver, et « vous pourrez rendre l'argent. » Les comédiens tinrent les lustres allumés et la toile levée, précisément à quatre heures. Molière représenta avec beaucoup de difficulté, et la moitié des spectateurs s'aperçurent qu'en
prononçant Juro^ dans la cérémonie du Malade imaginaire^ il lui prit une convulsion. Ayant remarqué lui-même que Ton s'en étoit aperçu, il se fit un effort et cacha par un ris forcé ce qui venoit de lui arriver.
(( Quand la pièce fut finie, il prit sa robe de chambre et fut dans la loge de Baron, et lui demanda ce que l'on disoit de sa pièce. M. Baron lui répondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que, plus on les représentoit, plus on les goûtoit. «Mais, ajouta-t-il, vous me paroissez plus mal que tantôt. — « Cela est vrai, lui répondit Molière, j'ai un froid qui me tue. » Baron, après lui avoir touché les mains qu'il trouva glacées, les lui mit dans son manchon pour les lui réchauffer : il envoya chercher ses porteurs pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident du Palais-Royal dans la rue Richelieu, où il logeoit. Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avoit toujours provision pour elle, car on ne pouvoit avoir plus de soin de sa personne qu'elle en avoit : « Eh! non, dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie eauce forte pour moi; vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre. « Donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan. » Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. 11 n'y eut pas été un moment qu'il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit promis pour dormir, (c Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve volon- « tiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur; il ne faut rien u pour me faire perdi*e ce qui me reste de vie. » Un instant après il lui prit une toux extrêmement forte, et après avoir craché il demanda de la lumière. « Voici, dit-il, du changement. » Baron, ayant vu le sang' qu'il venoit de rendre, s'écria avec frayeur. « Ne vous épouvantez point, lui u dit Molière, vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant, « ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu'elle monte. » Il resta assisté de deux sœurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême, et auxquelles il donnoit l'hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l'on pouvoit attendre de leur charité, et il leur fit paroltre tous les sentiments d'un bon chrétien et toute la résignation qu'il devoit à la volont3 du Seigneur. Enfin il rendit l'esprit entre les bras de ces deux
bonnes sœurs; le sang qui sortoît par sa bouche en abondance l'étouDa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort. »
C'était le vendredi 17 février 1673, à dix heures du soir, une heure au plus après avoir quitté le théâtre, que Molière rendit le dernier soupir, âgé de cinquante et un ans, un mois et deux ou trois jours. Le cure de Saint-Eustache, sa paroisse, lui refusa la sépulture ecclésiastique, comme n'ayant pas été reconcilié avec l'Église. La veuve de Molière adressa, le 20 février, une requête à Tarchevôque de Paris, Harlay de Champvalon. Accompagnée du curé d'Auteuil, elle courut à Versailles se jeter aux pieds du roi; mais le bon curé saisit l'occasion pour se justifier lui-même du soupçon de jansénisme, et le roi le fit taire. Et puis, il faut tout dire, Molière était mort, il ne pouvait plus désormais amuser Louis XIY; et l'égoîsme immense du monarque, cet égoïsme hideux, incurable, qui nous est mis à nu par Saint-Simon, reprenait le dessus. Louis XIV congédia brusquement le curé et la veuve: en même temps il écrivit à l'archevêque d'aviser à quelque moyen terme. Il fut décidé qu'on accorderait un peu de terre, mais que le corps s'en irait directement et sans être présenté à l'église. Le 21 février, au soir, le corps, accompagné de deux ecclésiastiques, fut porté au cimetière de Saint- Joseph, rue Montmartre. Deux cents personnes environ suivaient, tenant chacune un flambeau; il ne se chanta aucun chant funèbre. Dans la journée même des obsèques, la foule, toujours fanatique, s'était assemblée autour de la maison mortuaire avec des apparences hostiles; on la dissipa en lui jetant de l'argent. Il fut moins aisé de la dissiper au convoi de Louis XIV.
A peine mort, de toutes parts on apprécia MolièrCf On sait les magnifiques vers de Boileau, qui s'y éleva à l'éloquence ^ et qui eut un accent de Bossuet sur une mort où Bossuet eut la violence d'un Le Teliier. La réputation de Molière a brillé croissante et incontestée depuis. Le xviii* siècle a fait plus que la confirmer, il l'a proclamée avec une sorte d'orgueil philosophique. Il ne se fit entendre contre que les réclamations
1. Avant qu*un peu de terre, etc., dans l*Épltre à Racine. Je ferai remarquer qae, malgré la broaiUerie ancienne de Molière et de Racine, c*était par l'dclatant exemple de Molière que- Boileau songeait à consoler Fauteur de Phèdre des critiques injustes qu'il essuyait. U n'entrait pas dans la pensée de Boileau que cet éloge de Molière pût déplaire à Racine : il y avait équité et décence jusque dans les brouillaries des grands hommes de ce tempe-là.
morales de Jean-Jacques et quelques réserves du bon Thomas, Tami de M""** Necker, en faveur des femmes savantes. Ginguené a publié une brochure pour montrer Rabelais précurseur et instrument de la Révolution française; c'était inutile à prouver sur Molière. Tous les préjugés et tous les abus flagrants avaient évidemment passé par ses mains, et, comme instrument de circonstance, Beaumarchais lui-même n'était pas plus présent que lui ; le Tartuffe^ à la veille de 89, parlait aussi net que Figaro. Après 94, et jusqu'en 1800 et au delà, il y eut un incomparable moment de triomphe pour Molière, et par les transports d'un public ramené au rire de la scène, et par l'esprit philosophique régnant alors et vivement satisfait, et par l'ensemble, la perfection des comédiens français chargés des rôles comiques, et l'excellence de Grandmesnil en particulier^ La Révolution close. Napoléon, qui restaurait nombre de vieilleries sociales qu'avait ébréchées autrefois Molière, lui rendit un singulier et tacite hommage; en rétablissant les Princes, Ducs, Comtes et Barons, il désespéra des Marquis, et sa volonté impériale s'arrêta devant Mascarille. Notre jeune siècle, en recevant cette gloire qu'il n'a jamais révoquée en doute, s'en est surtout servi quelque temps comme d'un auxiliaire, comme d'une arme de défense ou de renversement. Mais bientôt, en l'embrassant d'une plus équitable manière, en la comparant, selon la philosophie etl'art, avec d'autres renommées des nations voisines, il l'a mieux comprise encore et respectée. Sans cesse agrandie de la sorte, la réputation deMolière (merveilleux privilège!) n'est parvenue qu'à s'égaler au vrai et n'a pu être surfaite. Le génie de Molière est désormais un des ornements et des titres du génie même de l'humanité. La Rochefoucauld, en son style ingénieux, a dit que l'absence éteint les petites passions et accroît les grandes, comme un vent violent qui soufile les chandelles et allume les incendies : on en peut dire autant de l'absence, de l'éloignement, et de la violence des siècles, par rapport aux gloires. Les petites s'y abîment, les grandes s'y achèvent et s'en augmentent. Mais parmi
1. Cet ensemble n'eut lieu qu'après la réunion du thé&tre de TOdéon avec celui du Palais- Royal ou de la République; car les opinions politiques avaient aussi séparé la Comédie en deux camps. Revenue à son complet par une réconciliation, la Comédie-Française présentait alors, pour les pièces de Molière, Grandmesnil, MoIé, Fleury, Dazincourt, Dugazon, Baptiste aîné, M*^*^ Contât, Devienne, U*** Mars déjà; le vieux Préville reparut même deux ou trois fois dans le Malade imaginaire. Un pareil moment ne se reproduira plus Jamais pour le Jeu de ces pières immortelios.
les grandes gloires elles-mêmes, qui durent et survivent, il en est beaucoup qui ne se maintiennent que de loin, pour ainsi dire, et dont le nom reste mieux que les œuvres dans la mémoire des hommes. Molière, lui, est du petit nombre toujours présent, au profit de qui se font et se feront toutes les conquêtes possibles de la civilisation nouvelle. Plus cette mer d'oubli du passé s étend derrière et se grossit de tant de débris, et plus aussi elle porte ces mortels fortunés et les exhausse ; un flot éternel les ramène tout d abord au rivage des générations qui recommencent. Les réputations, les génies futurs, les livres, peuvent se multiplier, les civilisations peuvent se transformer dans Tavenir, pourvu qu'elles se continuent : il y a cinq ou six grandes œuvres qui sont entrées dans le fonds inaliénable de la pensée humaine. Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour Molière.
Janvier 4835.
,A l'O.NTAINi;
l !► » 'î If
I M» ;ll ]»
Dans ces rapides essais, par lesquels nous tâchons de ramener l'attention de nos lecteurs et la nôtre à des souvenirs pacifiques de littérature et de poésie, nous ne nous sommes nullement imposé la loi, comme certaines gens peu charitables ou mal instruits voudraient le faire croire, de mettre en avant à toute force des idées soi-disant nouvelles, de contrarier sans relâche les opinions reçues, de réformer, de casser les jugements consacrés, d'exhumer coup sur coup des réputations et d'en démolir. En supposant qu'un tel rôle convint jamais à quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre 7 Le nôtre est plus simple : nous avons quelques principes d'art et de critique littéraire, que nous essayons d'appliquer, sans violence toutefois et à l'amiable, aux auteurs illustres des deux siècles précédents. D'ailleurs, l'impression qu'une dernière et plus fraîche lecture a laissée en nous, impression pure, franche, aussi prompte et naïve que possible, voilà surtout ce qui décide du ton et de la couleur de notre causerie ; voilà ce qui nous a poussé à la sévérité contre Jean-Baptiste, à l'estime poru- Boileau, à l'admiration pour madame de Sévigné, Mathurin Régnier et d'autres encore ; aujourd'hui, c'est le tour de La Fontaine. En revenant sur lui après tant de panégyristes et de biographes, après les travaux de M. Walckenaer en particulier, nous nous condamnons à n'en rien dire de bien nouveau pour le fond, et à ne faire au plus que retraduire à notre guise et motiver un peu diiféremment parfois les mêmes conclusions de louanges, les mêmes hommages d'une critique désarmée et
pleine d'amour. Mais ces redites pourtant, dût la forme seule les rajeunir, ne nous ont pas semblé inutiles, ne serait-ce que pour montrer que nous aussi, le dernier venu et le plus obscur, nous savons au besoin et par conviction nous ranger à la suite de nos devanciers dans la carrière.
Et puis, si La Harpe et GhamPort ont loué La Fontaine avec une ingénieuse sagacité, ils l'ont beaucoup trop détaché de son siècle, qui était bien moins connu d'eux que de nous. Le xviii* siècle, en effet) n*a su naturellement de l'époque de Louis XIV que la partie qui s'est continuée et qui a prévalu sous Louis XV. Il en a ignoré ou dédaigné tout un autre côté, par lequel le dernier règne regardait les précédents, côté qui certes n'est pas le moins original, et que Saint-Simon nous dévoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Mémoires, qui jusqu'ici ont été envisagés surtout comme ruinant le prestige glorieux et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent- ils bien restituer à cette mémorable époque un caractère de grandeur et de puissance qu'on ne soupçonnait pas, et devoir la réhabiliter hautement dans l'opinion, par les endroits mêmes qui détruisent les préjugés d'une admiration superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos jugements sur le siècle de Louis XIV comme il en a été de nos diverses façons de voir touchant les choses de la Grèce et du moyen âge. D'abord, par exemple, on étudiait peu ou du moins on entendait mal le théâtre grec ; on l'admirait pour des qualités qu'il n'avait pas; puis, quand, y jetant un coup d'œil rapide, on s'est aperçu que ces qualités qu'on estimait indispensables manquaient souvent, on l'a traité assez à la légère : témoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'étudiant mieux, comme a fait M. Villemain, on est revenu à l'admirer précisément pour n'avoir pas ces qualités de fausse noblesse et de continuelle dignité qu'on avait cru y voir d'abord, et que plus tard on avait été désappointé de n'y pas trouver. G'est aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le moyen âge, la chevalerie et le gothique. A l'âge d'or de fantaisie et Sopèra rêvé par La Gume de Sainte-Palaye et Tressan * ont succédé des études plus sévères, qui ont jeté quelque trouble dans le premier arrangement romanesque; puis
i. n ne faudrait pourtant pas mettre sur la même ligne, pour l'ensemble des traTaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait d'immenses, et Tressan, qui n'en a fait que de fart légers.
ces études, de plus en plus fortes et intelligentes, ont rencontré au fond un âge non plus d'or, mais de fer, et pourtant merveilleux encore : de simples prêtres et des moines plus hauts et plus puissants que les rois, des barons gigantesques dont les gros ossements et les armures énormes nous effrayent ; un art de granit et de pierre, savant, délicat, aérien, majestueux et mystique. Ainsi la monarchie de Louis XIV, d'abord admirée pour l'apparente et fastueuse régularité qu'y afficha le monarque et que célébra Voltaire, puis trahie dans son infirmité réelle par les Mémoires de Dangeau, de la princesse Palatine, et rapetissée à dessein par Lemontey, nous reparaît chez Saint-Simon vaste, encombrée et flottante, dans une confusion qui n'est pas sans grandeur et sans beauté, avec tous les rouages de plus en plus inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude conserve de formes et de mouvements, même après que l'esprit et le sens des choses ont disparu ; déjà sujette au bon plaisir despotique, mais mal disciplinée encore à l'étiquette suprême qui finira par triompher. Or, ceci bien posé, il est aisé de rétablir en leur vraie place et de voir en leur vrai jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite ou dans leurs œuvres, ont fait autre chose que remplir le programme du maître. Sans cette connaissance générale, on court risque de les considérer trop à part, et comme des êtres étranges et accidentels. C'est ce que les critiques du dernier siècle n'ont pas évité en parlant de La Fontaine : ils l'ont trop isolé et chargé dans leurs portraits ; ils lui ont supposé une personnalité beaucoup plus entière qu'il n'était besoin, eu égard à ses œuvres, et l'ont imaginé bonhomme et fablier outre mesure. Il leur était bien plus facile de s'expliquer Racine et Boileau, qui appartiennent à la partie régulière et apparente de l'époque, et en sont la plus pure expression littéraire.
11 y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement général de leur siècle, n'en conservent pas moins une individualité profonde et indélébile : Molière en est le plus éclatant exemple. Il en est d'autres qui, sans aller dans le sens de ce mouvement général, et en montrant par conséquent une certaine originalité propre, en ont moins pourtant qu'ils ne paraissent, bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre dans la manière qui les distingue de leurs contemporains une grande part d'imitation de l'âge précédent; et, dans ce frappant con-
traste qu'ils nous offrent avec ce qui les entoure, il faut savoir reconnaître et rabattre ce qui revient de droit à leurs devanciers. C'est parmi les hommes de cet ordre que nous rangeons La Fontaine : nous l'avons déjà dit ailleurs % il a été, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des poètes du xvii* siècle.
Né, en 1621, à Château-Thierrj^ en Champagne, il reçut une éducation fort négligée, et donna de bonne heure des preuves de son extrême facilité à se laisser aller dans la vie et à obéir aux impressions du moment. Un chanoine de Soissons lui ayant prêté un jour quelques livres de piété, le jeune La Fontaine se crut du penchant pour l'état ecclésiastique, et entra au séminaire. 11 ne tarda pas à en sortir ; et son père, en le mariant, lui transmit sa charge de maître des eaux et forêts. Mais La Fontaine, avec son caractère naturel d'onbliance et de paresse, s'accoutuma insensiblement à vivre comme s'il n'avait eu ni charge ni femme. Il n'était pourtant pas encore poète, ou du moins il ignorait qu'il le fût. Le hasard le mit sur la voie. Un officier qui se trouvait en quartier d'hiver à Château-Thierry lut un jour devant lui l'ode de Malherbe dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV:
Que direz-vous, races futures, etc...
et La Fontaine, dès ce moment, se crut appelé à composer des odes : il en fit, dit-on, plusieurs et de mauvaises; mais un de ses parents, nommé Pintrel, et son camarade de collège, Maucroix, le détournèrent de ce genre et l'engagèrent à étudier les anciens. C'est aussi vers ce temps qu'il dut se mettre à la lecture de Rabelais, de Marot, et des poètes du xvi* siècle, véritable fonds d'une bibliothèque de province à cette époque. 11 publia, en 165i, une traduction en vers de V Eunuque de Térence ; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et substitut de Fouquet, emmena le poète à Paris pour le présenter au surintendant.
Ce voyage et cette présentation décidèrent le sort de La Fontaine. Fouquet le prit en amitié, se l'attacha, et lui fit une pension de mille francs, à condition qu'il en acquitterait chaque quartier par une pièce
1. J'en ai parlé en ce sens dans le TabUau de la poésie française au ivi* siècU,
de vers, ballade ou madrigal, dizain ou sixain. Ces petites pièces, avec le Songe de Vaux, sont les premières productions originales que nous ayons de La Fontaine : elles se rapportent tout à fait au goût d'alors, à celui de Saint-Évremond et de Benserade, au marotisme de Sarrasin et de Voiture, et le Je ne sais quoi de mollesse et de rêverie voluptueuse qui n'appartient qu'à notre délicieux auteur y perce bien déjà, mais y est encore trop chargé de fadeurs et de bel esprit. Le poète de Fouquet fut accueilli, dès son début, comme un des ornements Içs plus délicats de cette société polie et galante de Saint-Mandé et de Vaux. 11 était fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et particulièrement dans un monde privé ; sa conversation, abandonnée et naïve, s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse, et ses distractions savaient fort bien s'arrêter à temps pour n'être qu'un charme de plus : il était certainement moins bonhomme en société que le grand Corneille. Les femmes, le rien-faire et le sommeil se partageaient tour à tour ses hommages et ses vœux. 11 en convenait agréablement ; il s'en vantait même parfois, et causait volontiers de lui-même et de ses goûts avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant seulement sourire. L'intimité surtout avait mille grâces avec lui : il y portait un tour affectueux et de bon ton familier ; il s'y livrait en homme qui oublie tout le reste, et en prenait au sérieux et en déroulait avec badinage les moindres caprices. Son goût déclaré pour le beau sexe ne rendait son commerce dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient bien. La Fontaine, en effet, comme Régnier son prédécesseur, aimait avant tout les amours faciles et de peu de défense. Tandis qu'il adressait à genoux, aux IriSy aux Climines et aux déesses, de respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il avait cru lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des plaisirs moins mystiques qui l'aidaient à prendre son martyre en patience. Parmi ses bonnes fortunes à son arrivée dans la capitale, on cite la célèbre Claudine, troisième fenmse de Guillaume Colletet, et d'abord sa servante ; Colletet épousait toujours ses servantes. Notre poète visitait souvent le bon vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et courtisait Claudine tout en devisant, à souper, des auteurs du xvi' siècle avec le mari, qui put lui donner là-dessus d'utiles conseils et lui révéler des richesses dont il profita. Pendant les six premières années de son séjour à Paris, et jusqu'à la chute de Fouquet, La
Fontaine produisit peu ; il s'abandonna tout entier au bonheur de cette vie d'enchantement et de fête, aux délices d'une société choisie qui goûtait son commerce ingénieux et appréciait ses galantes bagatelles ; mais ce songe s'évanouit par la captivité de l'enchanteur. Sur ces entrefaites, la duchesse de Bouillon, nièce de Mazarin, ayant demandé au poète des contes en vers, il s'empressa de la satisfaire, et le premier recueil des Contes parut en lG6i : La Fontaine avait quarante- trois ans. On a cher* ché à expliquer un début si tardif dans un génie si facile, et certains critiques sont allés jusqu'à attribuer ce long silence à des études secrètes^ à une éducation laborieuse et prolongée. En vérité, bien que La Fontaine n'ait pas cessé d'essayer et de cultiver à ses moments de loisir son talent, depuis le jour où l'ode de Malherbe le lui révéla, j'aime beaucoup mieux croire à sa paresse, à son sommeil, à ses distractions, à tout ce qu'on voudra de naïf et d'oublieux en lui, qu'admettre cet ennuyeux noviciat auquel il se serait condamné. Génie instinctif, insouciant, volage et toujours livré au courant des circonstances, on n'a qu'à rapprocher quelques traits de sa vie pour le connaître et le comprendre. Au sortir du collège, un chanoine de Soissons lui prête des livres pieux, et le voilà au séminaire ; un oflicier lui dit une ode de Malherbe, et le voilà poëte ; Pintrel et Maucroix lui conseillent l'antiquité, et le voilà qui rêve Quintilien et raffole de Platon en attendant Baruch. Fouquet lui commande dizains et ballades, il en fait; madame de Bouillon, des contes, et il est conteur; un autre jour ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un poëme du Quinquina pom* madame de Bouillon encore» un opéra de Daphné pour Lulli, la Captivité de saint Malc à la requête de MM. de Port-Royal ; ou bien ce seront des lettres, de longues lettres négligées et fleuries, mêlées de vers et de prose, à sa femme, à M. de Maucroix, à Saint-Évremond, aux Conti, aux Vendôme^ à tous ceux enfm qui lui en demanderont. La Fontaine dépensait son génie, comme son temps, comme sa fortume, sans savoir comment et au service de tous. Si jusqu'à l'âge de quarante ans il en parut moins prodigue que plus tard, c'est que les occasions lui manquaient en province, et que sa paresse avait besoin d'être surmontée par une douce violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut rencontré le genre qui lui convenait le mieux, celui du conte et de la fable^ il était tout simple qu'il s'y adonnât avec une sorte d'effusion, et qu'il y revint de lui-même à plusieurs reprises, par
penchant comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se méprenait un peu sur lui-même ; il se piquait de beaucoup de correction et de labeur, et sa poétique qu'il tenait en gros de Maucroix, et que Boileau et Racine lui achevèrent, s'accordait assez mal avec la tournure de ses œuvres. Mais cette légère inconséquence, qui lui est commune avec d'autres grands esprits naïfs de son temps, n'a pas lieu d'étonner chez lui, et elle con-firme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur la nature facile et accommodante de son génie. Un célèbre poète de nos jours, qu'on a souvent comparé à La Fontaine pour sa bonhomie aiguisée de malice, et qui a, comme lui, la gloire d'être créateur inimitable dans un genre qu'on croyait usé, le même poète populaire qui, dans ce moment d'émotion politique, est rendu, après une trop longue captivité, à ses amis et à la France, Béranger, n'a commencé aussi que vers quarante ans à concevoir et à composer ses immortelles chansons. Mais, pour lui, les causes du retard nous semblent différentes, et les jours du silence ont été tout autrement employés. Jeté jeune et sans éducation régulière au milieu d'une littérature compassée et d'une poésie sans âme, il a dft hésiter longtemps, s'essayer en secret, se décourager maintes fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies, et, en un mot, brûler bien des vers avant d'enti*er en plein dans le genre unique que les circonstances ouvrirent à son cœur de citoyen. Béranger, comme tous les grands poètes de ce temps, même les plus instinctifs, a su parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait; un art délicat et savant se cache sous ses rêveries les plus épicuriennes, sous ses inspirations les plus ferventes; honneur en soit à luil mais cela n'était ni du temps ni du génie de La Fontaine.
Ce qu'est La Fontaine dans le conte, tout le monde le sait ; ce qu'il est dans la fabley on le sait aussi, on le sent; mais il est moins aisé de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y sont trompés; ils ont mis en action, selon le précepte, des animaux, des arbres, des hommes, ont caché un sens fin, une morale saine sous ces petits drames, et se sont étonnés ensuite d'être jugés si inférieurs à leur illustre devancier : c'est que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte les premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidité, se tient davantage à son petit récit, et n'est pas encore tout à fait à l'aise dans cette forme qui s'adaptait moins immédiatement à son esprit que l'élégie ou le conte.
Lorsque le second recueil parut, contenant cinq livres, depuis le sixième jusqu'au onzième inclusivement, les contemporains se récrièrent comme ils font toujoiu-s, et le mirent fort au-dessous du premier. C'est pourtant dans ce. recueil que se trouve au complet la fable, telle que l'a inventée La Fontaine. Il avait fini évidemment par y voir surtout un cadre conmiode à pensées, à sentiments, à causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y est plus toujours l'essentiel comme auparavant; la moralité de quatrain y vient au bout par un reste d'habitude ; mais la fable, plus libre en son cours, tourne et dérive, tantôt à Télexe et à l'idylle, tantôt à l'épltre et au conte : c'est une anecdote, une conversation, une lecture, élevées à la poésie, un mélange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte rêveuse. La Fontaine est notre seul grand poète personnel et rêveur avant André Ghénier. 11 se met volontiers dans ses vers, et nous entretient de lui, de son âme, de ses caprices et de ses faiblesses. Son accent respire d'ordinaire la malice, la gaieté, et le conteur grivois nous rit du coin de l'œil, en branlant la tête. Mais souvent aussi il a des tons qui viennent du cœur et une tendresse mélancolique qui le rapproche des poètes de notre âge. Ceux du XVI* siècle avaient bien eu déjà quelque avant-goût de rêverie ; mais elle manquait chez eux d'inspiration individuelle, et ressemblait trop à un lieu commun uniforme, d'après Pétrarque et Bembe. La Fontaine lui rendit un caractère primitif d'expression vive et discrète ; il la débarrassa de tout ce qu'elle pouvait avoir contracté de banal ou de sensuel ; Platon, par ce côté, lui fut bon à quelque chose comme il l'avait été à Pétrarque ; et quand le poète s'écrie dans une de ses fables délicieuses :
Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête? Ai-jQ passé le temps d'aimer?
ce mot charme j ainsi employé en un sens indéfini et tout métaphysique, marque en poésie française un progrès nouveau qu'ont relevé et poursuivi plus tard André Chénier et ses successeurs. Ami de la retraite, de la solitude, et peintre des champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers du XVI* siècle l'avantage d'avoir donné à ses tableaux des couleurs fidèles qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces plaines immenses de blés où se promène de grand matin le maître, et où
l'alouette cache son nid ; ces bruyères et ces buissons où fourmille tout un petit monde ; ces jolies garennes, dont les hôtes étourdis font la cour à l'aurore dans la rosée et parfument de thym leur banquet, c'est la Beauce, la Sologne, la Champagne, la Picardie; j'en reconnais les fermes avec leurs mares, avec les basses-cours et les colombiers. La Fontaine avait bien observé ces pays, sinon en maître des eaux et forêts, du moins en poète; il y était né, il y avait vécu longtemps, et, même après qu'il se fut fixé dans la capitale, il retournait chaque année vers l'automne à Château-Thierry, pour y visiter son bien et le vendre en détail; car Jean^ comme on sait^ mangeait le fonds avec le revenu.
Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissipé et que la mort soudaine de Madame l'eut privé de la charge de gentilhomme qu'il remplissait auprès d'elle, madame de La Sablière le recueillit dans sa maison et l'y soigna pendant plus de vingt ans. Abandonné dans ses mœurs, perdu de fortune, n'ayant plus ni feu ni lieu, ce fut pour lui et pour son talent une inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les auspices d'une femme aimable, au sein d'une société sphrituelle et de bon goût, avec toutes les douceurs de l'aisance. Il sentit vivement le prix de ce bienfait; et cette inviolable amitié, familière à la fois et respectueuse, que la mort seule put rompre, est un des sentiments naturels qu'il réussit le mieux à exprimer. Aux pieds de madame de La Sablière et des autres femmes distinguées qu'il célébrait en les respectant, sa muse, parfois souillée, reprenait une sorte de pureté et de fraîcheur, que ses goûts un peu vulgaires, et de moins en moins scrupuleux avec l'âge, ne tendaient que trop à affaiblir. Sa vie, ainsi ordonnée dans son désordre, devint double, et il en fit deux parts : l'une, élégante, animée, spirituelle, au grand jour, bercée entre les jeux de la poésie et les illusions du cœur; l'autre, obscure et honteuse, il faut le dire, et livrée à ces égarements prolongés des sens que la jeunesse embellit du nom de volupté, mais qui sont comme un vice au front du vieillard. Madame de La Sablière elle-même, qui reprenait La Fontaine, n'avait pas été toujours exempte de passions humaines et de faiblesses selon le monde ; mais lorsque l'infidélité du marquis de La Fare lui eut laissé le cœur libre et vide, elle sentit que nul autre que Dieu ne pouvait désormais le remplir, et elle consacra ses dernières années aux pratiques les plus actives de la charité chrétienne. Cette conversion, aussi sincère qu'éclatante,
eut lieu en 1683. La Fontaine en fut touché comme d'un exemple à suivre ; sa fragilité et d'autres liaisons qu'il contracta vers cette époque le détournèrent, et ce ne fut que dix ans après, quand la mort de madame de La Sablière lui eut donné un second et solennel avertissement, que cette bonne pensée germa en lui pour n'en plus sortir. Mais, dès 168A, nous avons de lui un admirable Discours en vers^ qu'il lut le jour de $a réception à l'Académie française, et dans lequel, s'adressant à sa bienfaitrice, il lui expose avec candeur l'état de son âme :
Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre, J*ai toujours abusé du plus cher de nos biens : Les pensers amusants, les vagues entretiens, Vains enfants du loisir, délices chimériques, Les romans et le jeu, peste des républiques. Par qui sont dé\ oyés les esprits les plus droits, Ridicule fureur qui se moque des lois.
Cent autres passions des sages condamnées. Ont pris comme à Tenvi la fleur de mes années. L'usage des vrais biens réparerait ces maux; Je le sais, et je cours encore à des biens faux.
Si faui-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent; Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent : Je recule, et peut-^tre attendrai-je trop tard ; Car qui sait les moments prescrits à son départ? Quels qu'ils soient, ils sont courts...
C'est, on le voit, une confession grave, ingénue, où l'onction religieuse et une haute moralité n'empêchent pas un reste de coup d'œil amoureux vers ces chimériques délires dont on est mal détaché. Et puis une simplicité d'exagération s'y mêle : les romans et le jeu qui ont égai*é le pécheur sont la peste des républiques^ une fureur qui se moque des lois. Et plus loin :
Que me servent ces vers avec soin composés 7 N'en attenc!s-je autre fruit que de les voir prisés? C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre, Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre; Car je n'ai pas vécu, j'ai servi deux tyrans : Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans.
Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre; Votre réponse est prête, il me semble l'entendre : C'est jouir des vrais biens avec tranquillité. Faire usage du temps et de l'oisiveté, S'acquitter des honneurs dus à l'Être suprême, Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-même/ Bannir le fol amour et les vœux impuissants, Comme Hydres dans nos cœurs sans cesse renaissants.
Sincère, éloquente, sublime poésie, d'un tour singulier, où la vertu trouve moyen de s'accommoder avec l'oisiveté, où les Phyllis se placent à côté de l'Être suprême, et qui fait naître un sourire dans une larme ! Que La Fontaine n*a-t-il connu le Dieu des bonnes gens! il lui en aurait moins coûté pour se convertir.
Au premier abord, et à ne juger que par les œuvres, l'art et le travail paraissent tenir peu de place chez La Fontaine, et si l'attention de la critique n'avait été éveillée sur ce point par quelques mots de ses préfaces et par quelques témoignages contemporains, on n'eût jamais songé probablement à en faire l'objet d'une question. Mais le poète confessey en tête de Psyché^ que la prose lui coûte autant que les vers. Dans une de ses dernières fables au duc de Bourgogne, il se plaint de fabriquer à force de temps des vers moins sensés que la prose du jeune prince. Ses manuscrits présentent beaucoup de ratures et de changements; les mêmes morceaux y sont recopiés plusieurs fois, et souvent avec des corrections heureuses. Par exemple, on a retrouvé, tout entière de sa main, une première ébauche de la fable intitulée le Renard^ les Mouches et le Hérisson^ et, en la comparant à celle qu'il a fait imprimer, on voit que les deux versions n'ont de commun que deux vers. Il est même plaisant de voir quel soin religieux il apporte aux errata : « Il s'est glissé, dit-il en tête de son second recueil, quelques fautes dans l'impression. J'en ai fait faire un errata; mais ce sont de légers remèdes pour un défaut considérable. Si on veut avoir quelque plaisir de la lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger ces fautes à la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles sont marquées par chaque errata, aussi bien pour les deux premières parties que pour les dernières. » Que conclure de toutes ces preuves? Que La Fontaine était de l'école de Boileau et de Racine en poésie ; qu'il suivait les
mêmes procédés de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement ses vers faciles? pas le moins du monde : La Fontaine me l'affirmerait en face, que je le renverrais à Baruch, et que je ne le croirais pas. Mais il avait, comme tout poète, ses secrets, ses finesses, sa correction relative; il s'en souciait peu ou point dans ses lettres en vers; peu encore, mais davantage, dans ses contes ; il y visait tout à fait dans ses fables. Sa paresse lui grossissait la peine, et il aimait à s'en plaindre par manie. La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les modernes Italiens et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en traduction : il s'en glorifie à tout propos :
Térence est dans mes maios, je m'instruis dans Horace ;
Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse ;
Je le dis aux rochers, etc...
Je chéris TÂrioste et j'estime le Tasse;
Plein de Machiavel, entêté de Boccace,
J'en parle si souvent qu'on en est étourdi;
Ten lis qui sont du nord et qui sont du midi.
Fera-t-on de lui un savant? Son érudition a pour cela de trop singulières méprises, et se permet des confusions trop charmantes. Il a écrit dans sa Vie d'Ésope : « Gonmie Planudes vivoit dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à Ésope ne devoit pas être encore éteinte, j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laissé. » En écrivant ceci, il oubliait que dix-neuf siècles s'étaient écoulés entre le Phrygien et celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec ne vivait guère plus de deux siècles avant le règne de Louis le Grand. Dans une épttre à Huet en faveur des anciens contre les modernes, et à l'honneur de Quintilien en particulier, il en revient à Platon, son thème favori, et déclare qu'on ne pourrait trouver entre les sages modernes un seul approchant de ce grand philosophe, tandis que
La Grèce en fourmillait dans son moindre canton.
Il attribue la décadence de l'ode en France à une cause qu'on n'imaginerait jamais :
l'ode, qui baisse un peu,
Veut de la patience, et nos gens ont du feu.
D'ailleui-s, en cette remarquable épttre il proteste contre rimitaiion servlle des anciens, et cherche à exposer de quelle nature est la sienne. Nous conseillons aux curieux de comparer ce passage avec la fin de la deuxième épttre d'André Chénîer; l'idée au fond est la même, mais on verra, en comparant Tune et l'autre expression, toute la différence profonde qui sépare un poète artiste comme Ghénier d'avec un poëte d'instinct comme La Fontaine.
Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous les poètes, excepté Molière et peut-être Corneille, ce qui est vrai de Marot, de Ronsard, de Régnier, de Malherbe, de Boileau, de Racine et d'André Chénier, l'est aussi de La Fontaine : lorsqu'on a parcouru ses divers mérites, il faut ajouter que c'est encore par le style qu'il vaut le mieux. Chez Molière, au contraire, chez Dante, Shakspeare et Milton, le style égale l'invention sans doute, mais ne la dépasse pas; la manière de dire y réfléchit le fond, sans l'éclipser. Quant à la façon de La Fontaine, elle est trop connue et trop bien analysée ailleurs pour que j'essaye d'y revenir. Qu'il me suffise de faire remarqu3r qu'il y entre une proportion assez grande de fadeurs galantes et de faux goût pastoral que nous blâmerions dans Saint-Évremond et Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en effet ces fadeurs et ce faux goit n'en sont plus, du moment qu'ils ont passé sous cette plume enchanteresse et qu'ils se sont rajeunis de tout le charme d'alentour. La Fontaine manque un peu de souffle et de suite dans ses compositions; il a, chemin faisant, des distractions fréquentes qui font fuir son style et dévier sa pensée ; ses vers délicieux, en découlant comme un ruisseau, sommeillent parfois, ou s'égarent et ne se tiennent plus; mais cela même constitue une manière, et il en est de cette manière comme de toutes celles des hommes de génie : ce qui auti'e part serait indifférent ou mauvais, y devient un trait de caractère ou une grâce piquante.
La conversion de madame de La Sablière, que La Fontaine n'eut pas le courage d'imiter, avait laissé notre poëte assez désœuvré et solitaire. Il continuait de loger chez cette dame ; mais elle ne réunissait plus la même compagnie qu'autrefois, et elle s'absentait fréquemment pour visiter des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se livra, pour se désennuyer, à la société du prince de Conti et de MM. de Yendôme dont on sait les mœurs, et que, sans rien perdre au fond du côté
de Tesprit, il exposa aux regards de tous une vieillesse cynique et dissolue, mal déguisée sous les roses d'Anacréon. Maucroix, Racine et ses vrais amis s'aflligeaient de ces dérèglements sans excuse; Taustëre Boileau avait cessé de le voir. Saint-Évremond, qui cherchait à l'attirer en Angleterre auprès de la duchesse de Mazarin, reçut de la courtisane Ninon une lettre où elle lui disait : « J'ai su que vous souhaitiez La Fontaine en Angleterre; on n'en jouit guère à Paris; sa tête est bien affoiblie. C'est le destin des poètes : le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait du philtre amoureux pour La Fontaine, il n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la dépense. » La tête de La Fontaine ne baissait pas comme le croyait Ninon ; mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et des sales amours n'est que trop vrai : il touchait souvent de l'abbé de Chaulieu des gratifications dont il faisait un singulier et triste usage. Par bonheur, une jeune femme riche et belle. M"* d'Hervart, s'attacha au poète, lui offrit l'attrait de sa maison, et devint pour lui, à force de soins et de prévenances, une autre La Sablière. A la mort de cette dame, elle recueillit le vieillard, et l'environna d'amitié jusqu'au dernier moment. C'est chez elle que l'auteur de Joconde^ touché enfin de repentir, revêtit le cilice qui ne le quitta plus. Les détails de cette pénitence sont touchants ; La Fontaine la consacra publiquement par une traduction du Dies irœ qu'il lut à l'Académie, et il avait formé le dessein de paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais, à part le refroidissement de la maladie et de l'âge, on peut douter que cette tâche, tant de fois essayée par des poètes repentants, eût été possible à La Fontaine ou même à tout autre d'alors. A cette époque de croyances régnantes et traditionnelles, c'étaient les sens d'ordinaire, et non la raison, qui égaraient; on avait été libertin, on se faisait dévot; on n'avait point passé par l'orgueil philosophique ni par l'impiété sèche; on ne s'était pas attardé longuement dans les régions du doute; on ne s'était pas senti maintes fois défaillir à la poursuite de la vérité. Les sens charmaient l'âme pour eux-mêmes et non comme une distraction étourdissante et fougueuse, non par ennui et désespoir. Puis, quand on avait épuisé les désordres, les erreurs, et qu'on revenait à la vérité suprême, on trouvait un asile tout préparé, un confessionnal, un oratoire, un cilice qui matait la chair ; et l'on n'était pas, comme de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au sein d'une foi vaguement renaissante, par des doutes effrayants.
d'éteraelles obscurités et un abime sans cesse ouvert : — je me trompe ; il y eut un homme qui éprouva tout cela, et il manqua en devenir fou : cet homme, c'était Pascal.
Septembre 4^29.
Parler de La Fontaine n'est jamais un ennui, même quand on serait bien sûr de n'y rien apporter de nouveau ; c'est parler de l'expérience même, du résultat moral de la vie, du bon sens pratique, fin et profond, universel et divers, égayé de raillerie, animé de charme et d'imagination, corrigé encore et embelli par les meilleurs sentiments, consolé surtout par l'amitié; c'est parler enfin de toutes ces choses qu'on ne sent jamais mieux que lorsqu'on a mûri soi-même. Ce La Fontaine qu'on donne à lire aux enfants ne se goûte jamais si bien qu'après la quarantaine ; c'est ce vin vieux dont parle Voltaire et auquel il compare la poésie d'Horace : il gagne à vieillir, et, de même que chacun en prenant de l'âge sent mieux La Fontaine, de même la littérature française, à mesure qu*elle avance et qu'elle se prolonge, semble lui accorder une plus belle place et le reconnaître plus grand. Longtemps on n'a osé le mettre tout à fait au même rang que les autres grands hommes, que les autres grands poètes qui ont illustré son siècle : « Le Savetier et le Fi^ nanciery disait Voltaire, les Animaux nuilades de la peste^ le Meunier y son Fils et VAne^ etc., etc., tout excellents qu'ils sont dans leur genre, ne seront jamais mis par moi au même rang que la scène d'Horace et de Curiace, ou que les pièces inimitables de Racine, ou que le parfait Art poétique de Boileau, ou que le Misanthrope ou le Tartufe de Molière. » Voltaire peut-être a raison, et pourtant la postérité, qui n'a pas à opter entre ces chefs-d'œuvre divers ni à décider pour l'un au détriment des autres, la postérité, qui n'est pas homme de lettres, ne se pose point la question de la sorte ; elle ne recherche pas ce qui est plus ou moins difficile ou élevé comme art, comme composition ; elle oublie les genres,
elle ne voit plus que le trésor moral de sagesse, de vérité humaine, d'observation étemelle qui lui est transmis sous une forme si parlante et si vive. Elle jouît de ces charmants tableaux encore plus qu'elle ne songe à les mesurer ou à les classer; elle en aime l'auteur, elle le reconnaît pour celui qui a le plus reproduit en lui et dans sa poésie toute réelle les traits de la race et du génie de nos pères ; et, si un critique plus hardi que Voltaii'e vient à dire : « Notre vénérable Homère, l'Homère des Français, qui le croirait? c'est La Fontaine », cette postérité y réfléchit un moment, et elle finit par répondre : Ce$i vrai.
La vie de La Fontaine a été écrite avec détail par M. Valckenaer, dont c'est le meilleur ouvrage littéraire; on n'a plus qu'à lui emprunter les principaux faits qui donnent à connaître le caractère de l'homme. Né le 8 juillet 1621, à Château-Thierry, en Champagne, d'un père maître des eaux et forêts, Jean de La Fontaine parait n'avoir reçu d'abord qu'une éducation assez négligée ; jeune, il étudiait selon les rencontres et lisait à l'aventure ce qui lui tombait sous la main. Quelques livres de piété que lui prêta un chanoine de Soissons lui firent croire d'abord qu'il avait du goût pour l'état ecclésiastique et pour la retraite : il fut reçu à l'institution de l'Oratoire le 27 avril 1(541 et envoyé à Paris au séminaire de Saint-Magloire. Il avait un frère cadet qu'il y attira également ; ils n'y restèrent ni l'un ni l'autre. (Ces détails complètent ceux que donne le morceau précédent, p. 180.) 11 paraît que le même chanoine qui avait prêté à notre La Fontaine des livres de piété, le voyant peu propre à cette profession, l'aida à en sortir et lui fit épouser une de ses parentes. Autre erreur. La Fontaine est célèbre comme mari par ses oublis et ses inadvertances; son père, à l'époque de ce mariage, lui avait transmis sa charge de maître des eaux et forêts, et La Fontaine n'y porta pas moins de négligence qu'à ses autres devoirs. 11 était l'homme de l'instinct, du génie naturel, des penchants divers et abandonnés; on le pourrait définir le plus naturel des hommes, et qui n'avait toute sa réflexion que quand il rêvait. Grand, bien fait et d'une belle taille s'il s'était mieux tenu, avec une figure à longs traits expressifs et fortement marqués, laquelle exprimait la bonhomie, et qui aux clairvoyants eût permis, par éclah*s, de deviner de la force ou de la grandeur, il se laissa aller, durant cette première partie de sa vie en province, au hasard des compagnies et des camaraderies qu'il rencontrait. Une ode de Malherbe qu'il entendit réciter
lui révéla, dit-on, son talent poétique ; il lut nos vieux auteurs, il exprima le suc de Rabelais, il emprunta de Marot son tour, il aima dans Racan un maître ou plutôt un frère en rêverie, et y apprit les élévations de pensée mêlées aux nonchalances. Le premier ouvrage qu'il publia fut la traduction en vers de F Eunuque de Térence en 165 A ; il avait trente-trois ans; cette traduction est contemporaine des premières pièces de Molière. Un parent de M""* de La Fontaine, Jannart, qui était substitut de Fouquet dans la charge de procureur général au Parlement de Paris, eut occasion de recommander le poète à ce surintendant spirituel et ami généreux des Lettres. La Fontame vint à Paris, plut à Fouquet, bon juge de l'esprit, et le voilà transporté tout d'un coup au milieu de la société la plus brillante, devenu le poète ordinaire des merveilles et des magnificences de Vaux. On a paru s'étonner de ce succès si prompt de La Fontaine dans ce monde de cour. Ceux qui^ sur la foi de quelques anecdotes exagérées, se font de lui une sorte de rêveur toujours absent, ont raison de n'y rien comprendre : mais c'est que l'aimable poète n'était point ce qu'ils se figurent. Il avait, certes, ses distractions, ses ravissements intérieurs, son doux enthousiasme qui l'enlevait souvent loin des humains; le jour où il faisait parler dame Belette et où il suivait Jeannot Lapin dans la rosée, ils lui semblaient plus intéressants tous deux à écouter qu'un cercle de beau monde ou de brillants esprits. Mais quand La Fontaine n'était pas dans sa veine de composition, quand il était arrêté sous le charme auprès de quelqu'une de ces femmes spirituelles et belles qu'il a célébrées et qui savaient l's^acer avec grâce, quand il voulait plaire enfin, tenez pour assuré qu'il avait tout ce qu'il faut pour y réussir au moins en causant. Et qui donc a mieux défini que lui la conversation parfaite, et tout ce qu'elle demande de sérieux ou de léger?
Jusque-là qu*en voire entretien La bagatelle a part : le monde n'en croit rien.
Laissons le monde et sa croyance.
La bagatelle, la science, Les chimères, le rien, tout est bon; je soutiens
Qu'il faut de tout aux entretiens :
C'est un parterre où Flore épand ses biens ; Sur différentes fleurs Tabeille s'y repose.
Et fait du miel de toute chose.
Ce qu'il disait là à madame de La Sablière, il dut le pratiquer souvent, mais avec ceux qui lui plaisaient, et à ses heures. Voltaire, dans une lettre à Vauvenargues, rapportant le talent de La Fontaine à Tinstinct, à condition que ce mot instinct fût synonyme de génie y ajoutait : « Le caractère de ce bonhomme était si simple, que dans la conversation il n'était guère au-dessus des animaux qu'il faisait parler... L'abeille est admirable, mais c'est dans sa ruche; hors de là l'abeille n'est qu'une mouche. » On vient de voir, au contraire, que La Fontaine voulaitqu'on fût abeille, même dans l'entretien.
Dans ce monde de Fouquet, La Fontaine composa le Songe de Vaux et des Épttres, Ballades, Sizains et Dixains ; le surintendant lui avait donné une pension, sous cette clause gracieuse qu'il en acquitterait chaque quartier par une pièce de vers. Ces premières poésies légères de La Fontaine sont dans le goût de Voiture et de Sarrasin et ne s'élèvent guère au-dessus des agréables productions de ces deux beaux esprits ; on sent seulement que chez lui le flot est plus abondant et plus naturel. 11 fut bon pour La Fontaine que la faveur de Fouquet l'initiât à la vie du monde, et lui donnât toute sa politesse ; mais il lui fut bon aussi que ce cercle trop libre ne le retint pas trop longtemps, et qu'après la chute de Fouquet il fût averti que l'époque devenait plus sérieuse et qu'il avait à s'observer davantage. Le danger, du côté de La Fontaine, ne sera jamais dans le trop de régularité et de décorum. Si le règne de Fouquet avait duré, il eût été à craindre que le poète ne s'y relâchât et ne se laissât aller en tous sens aux pentes, aux fuites trop faciles de sa veine. Les Contes lui seraient aisément venus dans ce lieu-là, non pas les Fables ; les fables de La Fontaine, très-probablement, ne seraient jamais écloses dans les jardins de Vaux et au milieu de ces molles délices : il fallut, pour qu'elles pussent naître avec toute leur morale agréable et forte, que le bonhomme eut senti élever son génie dans la compagnie de Boileau, de Racine, de Molière, et que, sans se laisser éblouir par Louis XIV, il eût pourtant subi insensiblement l'ascendant glorieux de cette grandeur. Un des caractères propres, en effet, du talent de La Fontaine, c'est de receler d'instinct toutes les variétés et tous les tons, mais de ne les produire que si quelque chose au dehors l'excite et l'avertit. Autrement et de lui seul, que fera-t-il donc? 11 y aura toujours deux choses qu'il
aimera mieux encore que de rimer, et, par ces deux choses, j'entends rêver et dormir.
Si vous voulez exprimer sous forme toute littéraire cette distinction que je fais entre le ton du poète à ses débuts et sa manière ensuite perfectionnée, je dirai qu'il y a deux La Fontaine, Tun avant et l'autre après Boileau.
La chute de Fouquet fit toutefois éclater le génie et le cœur de La Fontaine. On sait sa touchante Élégie :
Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes, Pleurez, Nymphes de Vaux, faites croître vos ondes!
Les Destins sont contents : Oronte est malheureux !
Dans cette pièce, comme dans le discours en vers à madame de La Sablière sur l'idée finale de conversion, comme dans le début de Philémon et BauciSy comme dans le Songe d'un habitant du Mogol^ La Fontaine a trouvé pour Texpression de ses vœux, de ses regrets et de ses goûts, un alexandrin plein et facile qui sait rendre coulamment le naturel, la tendresse, la hauteur de l'âme et l'indulgence, et qui se loge de lui-même dans la mémoire. C'est là un alexandrin qui est fort bien à lui autant que ceux de Corneille et de Racine leur appartiennent. Tout ce qu'ont dit certains critiques contre les vers inégaux et boiteux du Fabuliste ne saurait s'appliquer à cette partie large de son courant et de sa veine.
Je me détourne de ses Contes qu'il entreprit d'abord (1665) pour plaire à la duchesse de Bouillon, une des nièces de Mazarin, et qu'il continua de tout temps pour se complaire à lui-même, et j'en viens aux Fables qui lui avaient été demandées pour Monseigneur le Dauphin. Les Fables de La Fontame, dans leur ensemble, parurent successivement en trois recueils. Le premier recueil, contenant les six premiers livres, fut publié en 1668; le second recueil, contenant les cinq livres suivants jusqu'au onzième inclusivement, fut publié en 1678; le douzième et dernier livre, qu'on a appelé le chant du cygne, et où tout n'est pas d'égale force, fut composé presque en entier à l'intention du jeune duc de Bourgogne et ne fut recueilli qu'en 160A. C'est dans le second recueil, dans celui de 1678, que La Fontaine me pai*alt avoir atteint à toute la pléni-
tude et la variété de son génie sous la forme à a fois la plus animée, la plus légère et la plus sévère.
Le fond de ses Fables est emprunté de toutes parts ; la vieille littérature française en fournissait en abondance et plus même que La Fontaine de son temps n'en connaissait. Un des poèmes les plus curieux du moyen âge, et qui constitue une véritable épopée satirique, est le Roman de Rtnart avec ses diverses branches ; les animaux divers y figurent comme des personnages distincts, ayant un caractère soutenu, et engageant entre eux une série d'aventures, de conflits et de revanches qui, jusqu'à un certain point, s'enchaînent. Quand on a lu le Roman de Renart et les fabliaux du moyen âge, on comprend déjà que Lr Fontaine est là tout entier, et en quel sens on peut dire qu'il est notre Homère. Le piquant, c'est que La Fontaine ne connaissait pas ces poèmes gaulois à leur source, qu'il n'était pas remonté à tous ces petits Ésopes restés en manuscrits, à ses YsopeU^ comme on les appelait, et que, s'il les reproduisait et les rassemblait en lui, c'était à son insu: il n'en est que plus naturel et n'en obéit que mieux à la même sève. Il avait lu çà et là tous ces apologues et toutes ces fables dans les livres de seconde main où les sujets avaient passé, dans les auteurs du xvi* siècle, chez les Italiens ou ailleurs ; car il en lisait de tous bords. Son originalité est toute dans la manière y et non dans la matière. Comme Montaigne, comme madame de Sévigné, et mieux encore, La Fontaine a au plus haut degré l'invention du détail. Eux, ils ne l'ont que dans le style, et lui, il l'a dans le style à la fois et dans le jeu des petites scènes. En France, où les grandes conceptions poétiques fatiguent aisément, et où elles dépassent la mesure de notre attention, si vite déjouée ou moqueuse, on demande surtout aux poètes ce genre d'imagination et de fertilité qui n'occupe que peu d'instants; et il y excelle.
La Fontaine, en s'appliquant à mettre en vers des sujets de fables qui lui étaient fournis par la tradition, ne sort pas d'abord des limites du genre. Son premier livre est un essai ; on y voit la fable pure et simple, dans ce qu'elle a de nu, la Cigale et la Fourmi^ le Corbeau et le Renard^ etc. ; il cherche à metti*e sa moralité bien en rapport avec le sujet. Ainsi conçue, le dirai-je? la fable me parait un petit genre, et assez insipide. Chez les Orientaux, à l'origine, quand la sagesse primitive s'y déguisait sous d'heureuses paraboles pour parler aux rois, elle pouvait
avoir son élévation et sa grandeur ; mais, transplantée dans notre Occident et réduite à n'être qu'un récit tout court qui amène après lui son distique ou son quatrain moral, je n'y vois qu'une forme d'instruction véritablement à l'usage des enfants. Ésope ^ Babrius ou Phèdre ont pu y exceller ; ce n'est pas moi qui, les ayant lus, irai les relire. Ce Phèdre que d'habiles gens ne veulent nullement reconnaître pour être du siècle d'Auguste, mais qui est classique du moins par son exacte pratique du genre conçu dans toute sa simplicité et son élégance, est un auteur qu'il est permis de ne pas rouvrir quand on a une fois fini sa quatrième. Pourquoi donc La Fontaine a-t-il su être un grand poète dans ce même genre de la fable? C'est qu'il en est sorti, c'est qu'il se l'est approprié et n'y a vu, à partir d'un certain moment, qu'un prétexte à son génie inventif et à son talent d'observation universelle ^
Dans sa première manière pourtant, à la fin du premier livre, dans le Chêne et le Roseau y il a atteint la perfection de la fable proprement dite ; il a trouvé moyen d'y introduire de la grandeur, de la haute poésie, sans excéder d'un seul point le cadre; il est maître déjà. Dans le Meuniery son Fils et FAne^ il se joue, il cause, il fait causer les maîtres, Malherbe et Racan, et l'apologue n'est plus qu'un ornement de l'entretien. Mais sa seconde manière commence plus distinctement et se déclare, ce me semble, avec son second Recueil, au vu* livre qui s'ouvre par la fable des Animaux malades de la peste. Le pocte, dans sa préface, reconnaît lui-même qu'il est un peu sorti ici du pur genre d'Ésope, « qu'il a cherché d'autres enrichissements, et étendu davantage les circonstances de ses récils ». Quand on prend le volume des Fables à ce vu* livre et qu'on se met à le relire de suite, on est ravi ; c'est proprement un charme^ comme le dit le poêle dans la Dédicace; ce ne sont presque que petits chefs-d'œuvre qui se succèdent, le Coche et la Mouche^ la Laitière et le pot au lait y le Curé et le Mort y et toutes celles qui suivent; à peine s'il s'en glisse, parmi, quelqu'une de médiocre, telle que la Tête et la Queue du Serpent. La fable qui clôt le livre vu', un Animal dans la LunCy nous révèle chez La Fontaine une faculté philosophique que son ingénuité première ne laisserait pas soupçonner : cet homme
i. a La fable n*était, chez La Fontaine, que la forme préférée d*un génie bien plus vaste que ce genre de poésie », a dit M. Vinet.
simple qu'on croirait crédule quand on raisonne avec lui, parce qu'il a l'air d'écouter vos raisons plutôt que de songer à vous donner les siennes, e!>t un émule de Lucrèce et de cette élite des grands poètes qui ont pensé. Il traite des choses de la nature avec élévation et fermeté. Dans le monde physique pas plus que dans le monde moral, l'apparence ne le déçoit. A-t-il à parler du soleil, il dira en un langage que Copernic et Galilée ne désavoueraient pas :
J*aperçois le soleil : quelle en est la 6gure? Ici-bas ce grand corps n'a que (rois pieds de tour; Mais, si je le voyais là-haut dans son séjour, Que serait-ce à mes yeux que l'œil de la nature ? Sa distance me fait juger de sa grandeur : Sur l'angle et les côtés ma main la détermine. L'ignorant le croit plat; j'épaissis sa rondeur. Je le rends immobile, et la terre chemine.
En voilà plus que Pascal lui-même n'osait dire sur le mouvement de la terre, tout géomètre qu'il était. Ainsi, dans sa fable de Démocrite et les AbdéritainSy il placera sa pensée plus haut que les préjugés du vulgaire. Nul en son temps n'a plus spirituellement que lui réfuté Descartes et les Cartésiens sur l'àme des bétes, et sur ces prétendues machines que ce philosophe altier ne connaissait pas mieux que l'homme qu'il se flattait d'expliquer aussi. Dans la fable les Deux liais, le Renard et tOEuf, adressée à madame de La Sablière, La Fontaine discute, il raisonne sur ces matières subtiles, il propose même son explication, et, en sage qu'il est, il se garde d'oser conclure. Dans les Souris et le Chat-Huant^ il revient sur ce sujet philosophique ; dans lesLapinSy adressés à M. de La Rochefoucauld, il y revient et en raisonne encore; mais il égayé vite son raisonnement, selon son usage, et fait passer au travers comme un parfum de bruyère et de thym.
A la fin de cette fable d'tia Animal dans la Lune, La Fontaine célèbre le bonheur de l'Angleterrre qui échappait alors aux chances de la guerre, et, dans cette première et pleine gloire de Louis XIY, il fait entendre des paroles de paix; il le fait avec délicatesse et en saluant les exploits du monarque, en reconnaissant que cette paix si désirée n'est point nécessaire :
La paix fail nos souhaits, et non point nos soupirs.
Toutes les fois qu'il a eu à parler des maîtres de la terre et du Lion qui les représente en ses fables, La Fontaine a marqué qu'il n'était point séduit ni ébloui, et l'on a raconté à ce sujet une anecdote que je veux mettre ici parce qu'elle est moins connue que d'autres; elle est, d'ailleurs, très-authentique et vient de Brossette, qui la tenait de la bouche de Boileau :
« M. Racine, racontait celui-ci, s'entretenait un jour avec La Fontaine sur la puissance absolue des rois. La Fontaine, qui aimait l'indépendance et la liberté, ne pouvait s'accommoder de l'idée que M. Racine lui voulait donner de cette puissance absolue et indéfinie. M. Racine s'appuyait sur l'Écriture qui parle du choix que le peuple juif voulut faire d'un roi en la personne de Saiil, et de l'autorité que ce roi avait sur son peuple. — Mais, répliqua La Fontaine, si les rois sont maîtres de nos biens, de nos vies et de tout, il faut qu'ils aient droit de nous regarder comme des fourmis à leur égard, et je me rends si vous me faites voir que cela soit autorisé par l'Écriture. — Hé quoi! dit M. Racine, vous ne savez donc pas ce passage de l'Écriture: Tanquam formicœ deambulabitîs coram rege vestro? — Ce passage était de son invention, car il n'est point dans l'Écriture; mais il le fit pour se moquer de La Fontaine, qui le crut bonnement ^ »
Cette anecdote nous peint assez bien, d'une part, les sentiments
naturels de La Fontaine, et de l'autre, sa facilité dans la discussion ;
quand il avait exprimé en poésie ce qu'il pensait, ce qu'il avait de plus cher, il se souciait assez peu de le maintenir en prose devant les gens qui voulaient le contredire. De tout ce qu'il a mis dans ses vers contre les monarques et les lions, on aurait bien tort d'ailleurs de conclure que La Fontaine eût un parti pris et qu'il fût hostile à rien. Cette manière de l'entendre est étroite et bien peu poétique ; et si, parlant auprès des grands et des puissants, il ne retenait pas la leçon qui lui échappait sur eux, il songeait certes encore moins à flatter le peuple, ce peuple d'Athènes qu'il appelle quelque part V animal aux têtes frivoles.
Je n'ai pas ici la prétention de classer les fables de La Fontaine ; ce serait en méconnaître l'esprit et attenter à leur diversité. Mais au premier rang dans l'ordre de la beauté, il faut placer ces grandes fables