‹ Galerie des grands écrivains françaisChapitre 9 sur 29 · W sent bien qu*U va un peu loin et s*en cicuso · texte numérisé non relu

W sent bien qu*U va un peu loin et s*en cicuso

Noos nous aimons un peu, c'est notre faible à tous. Le prix que nous râlons, qui le sait mieui que nous?

Ceci devient malin ; on croirait que c*est du La Fontaine.

chutes, ni d'écarts, ni de méprises; peut-être même trouverait-on chez lui bien d'autres énormités que celles dont notre goût se révolte en quelques-uns de ses plus mauvais passages; mais du moins ses chutes alors eussent été uniquement selon la nature et la pente de son génie ; et quand il se serait relevé, quand il aurait entrevu le beau, le grand, le sublime, et s y serait précipité comme en sa région propre, il n'y eût pas traîné après lui le bagage des règles, mille scrupules lourds et puérils, mille petits empêchements à un plus large et vaste essor. La querelle du Cidy en Tarrêtant dès son premier pas, en le forçant de de revenir sur lui-même et de confronter son œuvre avec les règles, lui dérangea pour l'avenir cette croissance prolongée et pleine de hasards, . cette sorte de végétation sourde et puissante à laquelle la nature semblait l'avoir destiné. Il s'effaroucha, il s'indigna d'abord des chicanes de la critique ; mais il réfléchit beaucoup intérieurement aux règles et préceptes qu'on lui imposait, et il finit par s'y accommoder et par y croire. Les dégoûts qui suivirent pour lui le triomphe .du Cid le ramenèrent à Rouen dans sa famille, d'où il ne sortit de nouveau qu'en 1639, Horace et Cinna en main. Quitter l'Espagne dès l'instant qu'il y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette glorieuse victoire du Cid^ et renoncer de gaieté de cœur à tant de héros magnanimes qui lui tendaient les bras, mais tourner à côté et s'attaquer à une Rome castiUaney sur la foi de Lucain et de Sénèque, ces Espagnols, bourgeois sous Néron, c'était pour Corneille ne pas profiter de tous ses avantages et mal interpréter la voix de son génie au moment où elle venait de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait pas moins les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne. Outre les galanteries amoureuses et les beaux sentiments de rigueur qu'on prêtait à ces vieux républicains, on avait une occasion, en les produisant sur la scène, d'appliquer les maximes d'État et tout ce jargon politique et diplomatique qu'on retrouve dans Balzac, Gabriel Naudé, et auquel Richelieu avait donné cours. Corneille se laissa probablement séduire à ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son erreur même il sortit des chefs-d'œuvre. Nous ne le suivrons pas dans les divers succès qui mar<}uèrent sa cairière durant ses quinze plus belles années. Polyeucte^ Pompée^ le Menteur^ Rodogune^ Héraclim^ Don Sanche et Nicomède en sont les signes durables. 11 rentra dans l'imitation espagnole par le Menteur^ comédie dont il faut admirer bien

moins le comique (Conieille n'y entendait rien) que V imbroglio^ le mouvement et la fantaisie ; il rentra encore dans le génie castillan par Héracliusy surtout par ISicomêde et Don Sanche, ces deux admirables créations, uniques sur notre théâtre, et qui, venues en pleine Fronde, et par leur singulier mélange d'héroïsme romanesque et d'ironie familière, soulevaient mille allusions malignes ou généreuses, et arrachaient d'universels applaudissements. Ce fut pourtant peu après ces triomphes, qu'en 1663, affligé du mauvais succès de Pertharitey et touché peutêtre de sentiments et de remords chrétiens, Corneille résolut de renoncer au théâtre. 11 avait quarante-sept ans; il venait de traduire en vers les premiers chapitres de V Imitation de Jésus-Christ^ et voulait consacrer désormais son reste de verve à des sujets pieux.

Corneille s'était marié dès lO'iO; et, malgré ses fréquents voyages à Paris, il vivait habituellement à Rouen en famille. Son frère Thomas et lui avaient épousé les deux sœurs, et logeaient dans deux maisons contiguês. Tous deux soignaient leur mère veuve. Pierre avait six enfants; et comme alors les pièces de théâtre rapportaient plus aux com;»diens qu'aux auteurs, et que d'ailleurs il n'était pas sur les lieux pour surveiller ses intérêts, il gagnait à peine de quoi soutenir sa nombreuse famille. Sa nomination à l'Académie française n'est que de 1647. Il avait promis, avant d'être nommé, de s'arranger de manière à passer à Paris la plus grande partie de l'année ; mais il ne paraît pas qu'il l'ait fait. 11 ne vint s'établir dans la capitale qu'en 1662, et jusque-là il ne retira guère les avantages que procure aux académiciens l'assiduité aux séances. Les mœurs littéraires du temps ne ressemblaient pas aux nôtres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule d'implorer et de recevoir les libéralités des princes et seigneurs. Corneille, en tête d^ Horace , ditqu'iY a t honneur d*itre à Son Éminence; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Académie avait l'honneur d'être à M. le Chancelier -^ c'est ainsi qu'Attale dit à la reine Laodice, en parlant de Nicomède qu'il ne connaît pas : Cet homme est-il à vous? Les gentilshommes alors se vantaient d'être les domestiques d'un prince ou d'un seigneur. Tout ceci nous mène à expliquer et à excuser dans notre illustre poète ces singulières dédicaces à Richelieu, à Montauron, à Mazarin, à Fouquet, qui ont si mal à propos scandalisé Voltaire, et que M. Taschereau a réduites fort judicieusement à leur véritable valeur. Vers la même époque, en Angleterre,

les auteurs n'étaient pas en condition meilleure, et on trouve là-dessus de curieux détails dans les Vies des poètes par Johnson et les mémoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance de Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre où le célèbre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri plus de compliments que d'écus. Ces mœurs subsistaient encore du temps de Corneille ; et quand même elles auraient commencé à passer d'usage, sa pauvreté et ses charges de famille l'eussent empêché de s'en affranchir. Sans doute il en souffrait par moments, et il déplore lui-même quelque part ce je ne sais quoi d'abaissèment secret^ auquel un noble cœur a peine à descendre ; mais, chez lui, la nécessité était plus forte que les délicatesses. Disons-le encore : Corneille, hors de son sublime et de son pathétique, avait peu d'adresse et de tact. Il portait dans les relations de la vie quelque chose de gauche et de provincial ; son discours de réception à l'Académie, par exemple, est un chef-d'œuvre de mauvais goût, de plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut juger de la sorte sa dédicace à Montauron, la plus attaquée de toutes, et ridicule même lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua de mesure et de convenance ; il insista lourdement là où il devait glisser; lui, pareil au fond à ses héros, entier par l'âme, mais brisé par le sort, il se baissa trop cette fois pour saluer et frappa la terre de son noble front. Qu'y faire? II. y avait en lui, mêlée à l'inflexible nature du vieil Horace, quelque partie de la nature débonnaire de Pertharite et de Prusias; lui aussi, il se fût écrié en certains moments, et sans songer à la plaisanterie :

Ahl ne me brouillez pas avec lo Cardinal!

On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que de l'en blâmer.

Corneille s'était imaginé, en 1653, qu'il renonçait à la scène. Pure illusion ! Cette retraite, si elle avait été possible, aurait sans doute mieux valu pour son repos, et peut-être aussi pour sa gloire ; mais il n'avait pas un de ces tempéraments poétiques qui s'imposent à volonté une continence de quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc d'un encoui-agement et d'une libéralité de Fouquet pour le rentraîner sur la scène où il demeura vingt années encore, jusqu'en 1674, déclinant de jour en

jour au milieu de mécomptes sans nombre et de cruelles amertumes. Avant de dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous arrêterons pour résumer les principaux traits de son gégie et de son œuvre.

La forme dramatique de Corneille n'a point la liberté de fantaisie que se sont donnée Lope de Vega et Shakspeare, ni la sévérité exactement régulière à laquelle Racine s est assujetti. S'il avait osé, s'il était venu avant d'Aubignac, Mairet, Chapelain, il se serait, je pense, fort peu soucié de graduer et d'étager ses actes, de lier ses scènes, de concentrer ses effets sur un même point de l'espace et de la durée ; il aurait procédé au hasard, brouillant et débrouillant les fils de son intrigue, changeant de lieu selon sa commodité, s' attardant en chemin, et poussant devant lui ses personnages pêle-mêle jusqu'au mariage ou à la mort. Au milieu de cette confusion se seraient détachées çà et là de belles scènes, d'admirables groupes; car Conaeille entend fort bien le groupe, et, aux moments essentiels, pose fort dramatiquement ses personnages. Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement par une parole mâle et brève, les contraste par des reparties tranchées, et présente à l'œil du spectateur des masses d'une savante structure. Mais il n'avait pas le génie assez artiste pour étendre au drame entier cette configuration concentrique qu'il a réalisée par places; et, d'autre part, sa fantaisie n'était pas assez libre et alerte pour se créer une forme mouvante, difluse, ondoyante et multiple, mais non moins réelle, non moins belle que l'autre, et comme nous l'admirons dans quelques pièces de Shakspeare, comme les Schlegel l'admirent dans Calderon, Ajoutez à ces imperfections naturelles l'influence d'une poétique superficielle et méticuleuse, dont Corneille s'inquiétait outre mesure, et vous aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche, d'indécis et d'incomplètement calculé dans l'ordonnance de ses tragédies. Ses Discours et ses Examens nous donnent sur ce sujet mille détails, où se révèlent les coins les plus cachés de l'esprit du grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unité de lieu le tracasse, combieti il lui dirait de grand cœur : Ohl que vous me gênez! et avec quel soin il cherche à la réconcilier avec la bienséance. Il n'y parvient pas toujours. Pauline vient jusque dans une antichambre pour trouver Sévère dont elle devrait attendre la visite dans son cabinet. Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général d'armée, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui jusqu'au sein

108 PIERUE CORNEILLE.

d'une ville où celui-ci est le maître; mais il était impossible de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette écliappée. Quand il y avait pourtant nécessité absolue que l'action se passât en deux lieux différents, voici l'expédient qu'imaginait Corneille pour éluder la règle : « C'étoit que ces deux lieux n'eussent point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux sont compris, comme Paris, Rome, Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit à tromper l'auditeur qui, ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux, ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion malicieuse et critique, dont il y a peu qui soient capables, la plupart s' attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient représenter. » 11 se félicite presque comme un enfant de la complexité d! Héracliusy et que ce poème soit si embarrassé qu'il demande une merveilleuse attention. Ce qu'il nous fait surtout remarquer dans Othon^ c'est qu'on Wa point encore vu de pièce où, il se propos^ tant de mariages pour n'en conclure aucun.

Les personnages de Corneille sont grands, généreux, vaillants, tout en dehors, hauts de tête et nobles de cœur. Nourris la plupart dans une discipline austère, ils ont sans cesse à la. bouche des maximes auxquelles ils rangent leur vie ; et comme ils ne s'en écartent jamais, on n'a pas de peine à les saisir; un coup d'œil suffit : ce qui est presque le contraire des personnages de Shakspeare et des caractères humains en cette vie. La moralité de ses héros est sans tache : comme pères, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire et on les honore ; aux endroits pathétiques, ils ont des accents sublimes qui enlèvent et fout pleurer ; mais ses rivaux et ses maris ont quelquefois une teinte de ridicule : ainsi don Sanche dans le Cid^ ainsi Prusias et Pertharite. Ses tyrans et ses marâtres sont tout d'une pièce comme ses héros, méchants d'un bout à l'autre; et encore, à l'aspect d'une belle action, il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner subitement à la vertu : tels Griraoald et Arsinoé. Les hommes de Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux : ils se querellent sur l'étiquette; ils raisonnent longuement et ergotent à haute voix avec eux-mêmes jusque dans leur passion. Il y a du Normand. Auguste, Pompée et autres ont dû étudier la dialectique à Salamanque, et lire Aristote d'après les Arabes. Ses héroïnes, ses adorables furies^ se ressemblent presque toutes : leur

amour est subtil, combiné, alambiqué, et sort plus de la tête que du cœur. Ou sent que Corneille connaissait peu les femmes. Il a pourtant réussi à exprimer dans Chimène et dans Pauline cette vertueuse puissance de sacrifice, que lui-môme avait pratiquée en sa jeunesse. Chose singulière! depuis sa rentrée au théâtre en 1659, et dans les pièces nombreuses de sa décadence, Attila^ Bérénice^ Pulchéne^ Suréna, Corneille eut la manie de mêler l'amour à tout, comme La Fontaine, Platon. Il semblait que les succès de Quinault et de Racine Tentrahiassent sur ce terrain, et qu'il voulût en remontrer à ces doucereuxy comme il les appelait. Il avait fini par se figurer qu'il avait été en son temps bien autrement galant et amoureux que ces jeunes perruques blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la tête comme un vieux berger.

Le style de Corneille est le mérite par où il excelle à mon gré. Voltaire, dans son commentaire, a montré sur ce point comme sur

d'autres une souveraine injustice et une assez grande ignorance des vraies origines- de notre langue. Il reproche à tout moment à son auteur de n'avoir ni grâce, ni élégance, ni clarté: il mesure, plume en main, la hauteur des métaphores, et quand elles dépassent, il les trouve gigantesques. Il retourne et déguise en prose ses phrases altières et sonores qui vont si bien à l'allure des héros, et il se demande si c'est là écrire et parler français. Il appelle gi'ossièrement solécisme ce qu'il devrait qualifier dUdiolismej et qui manque si complètement à la langue étroite, symétrique, écourtée, et à la française^ du xvm* siècle. On se souvient des magnifiques vers de Ytlpitre à Ariste^ dans lesquels Corneille se glorifie lui-même après le triomphe du Cid :

Je sais ce que jo vaax, et crois ce qu'on m'en dit.

Voltaire a osé dire de cette belle épître : « Elle parait écrite entièrement dans le style de Régnier, sans grâce, sans finesse, sans élégance, sans imagination ; mais on y voit de la facilité et de la naïveté. » Prusias, en parlant de son fils Nicomède que les victoires ont exalté,

s'écrie :

Il ne veut plus dépendre, et croit que ses conquêtes Au-dessus de &on bras ne laissent point de tèles.

Voltaire met en note; « Des têtes au-dessus des bras 'y il n'était plus

permis d'écrire ainsi en 1657. » Il serait certes piquant de lire quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentées Voltaire. Pour nous, le style de Corneille nous semble avec ses négligences une des plus grandes manières du siècle qui eut Molière et Bossuet. La touche du poète est rude, sévère et vigoureuse. Je le comparerais volontiers à un statuaire qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'héroïques portraits, n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui, pétrissant ainsi son œuvre, lui donne un suprême caractère de vie avec mille accidents heurtés qui l'accompagnent et l'achèvent; mais cela est incorrect, cela n'est pas lisse ni propre^ comme on dit. Il y a peu de peinture et de couleur dans le style de Corneille; il est chaud plutôt qu'éclatant; il tourne volontiers à l'abstrait, et l'imagination y cède à la pensée et au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes d'État, aux géomètres, aux militaires, à ceux qui goûtent les styles de Démosthène, de Pascal et de César.'

En somme, Corneille, génie pur, incomplet, avec ses hautes parties et ses défauts, me fait l'effet de ces grands arbres, nus, rugueux, tristes et monotones par le tronc, et garnis de rameaux et de sombre verdure seulement à leur sommet. Ils sont forts, puissants, gigantesques, peu touffus; une sève abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni ombrage, ni fleurs. Ils feuillent tard, se dépouillent tôt, et vivent longtemps à demi dépouillés. Môme après que leur front chauve a livré ses feuilles au vent d'automne, leur nature vivace jette encore par endroits des rameaux perdus et de vertes poussées. Quand ils vont mourir, ils ressemblent par leurs craquements et leurs gémissements à ce tronc chargé d'armures, auquel Lucain a comparé le grand Pompée.

Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses ruineuses, sillonnées et chenues, qui tombent pièce à pièce et dont le cœur est long à mourir. Il avait mis toute sa vie et toute son âme au théâtre. Hors de là il valait peu : brusque, lourd, taciturne et mélancolique, son grand front ridé ne s'illuminait, son œil terne et voilé n'étincelait, sa voix sèche et sans grâce ne prenait de l'accent, que lorsqu'il parlait du théâtre, et surtout du sien. Il ne savait pas causer, tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guère MM. de La Rochefoucauld et de Retz, et madame de Se vigne, que pour leur lire ses pièces. 11 devint de plus en plus chagrin et morose avec les ans. Les succès de

ses jeunes rivaux T importunaient : il s'en montrait affligé et noblement jaloux, comme un taureau Vaincu ou un vieil athlète, Quand Racine eut parodié par la bouche de l'Intimé ce vers du Cid:

Ses rides sur son front ont gravé ses exploits,

Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'écria naïvement : a Ne tient-il donc qu'à un jeune homme de venir ainsi tourner en ridicule les vers des gens ? » Une fois il s'adresse à Louis XIV qui a fait représenter à Versailles SertoriuSy Œdipe et Rodogune; il implore la même faveur pour Othon, Pulchérie. Suréna^ et croit qu'un seul regard du maître les tirerait du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accusé de démence et lisant Œdipe pour réponse; puis il ajoute;

Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres

Font cncor quelque peine aux modernes illustres,

S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,

Je n'aurui pas io )gtemps à les importuner.

Quoi qu;; je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre :

C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre :

Sur le point d'expirer, il tâche d'éblouir.

Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.

Une autre fois, il disait à Chevreau : « J'ai pris congé du théâtre, et ma poésie s'en est allée avec mes dents. » Corneille avait perdu deux de ses enfants, deux fils, et sa pauvreté avait peine à produire les autres. Un retard dans le payement de sa pension le laissa presque en détresse à son lit de mort : on sait la noble conduite de Boilean. Le grand vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1" octobre 1684, rue d'Argenteuil, où il logeait. Charlotte Corday était arrière-petite-fille d'une des filles de Pierre Corneille ^

1. D'autres font d'elle seulement une arrièrc-pelitc-nièce du grand tragique; il y a des doutes et même il y a eu des procès sur cette généalogie. J'ai suivi M. Taschereau. — Voir, comme développement particulier sur Corneille et sur Poîyeucte, mon Port-Royal, tome J, llv. I, chap. VI.

Pascal était un grand esprit et un grand cœur, ce que ne sont pas toujours les grands esprits; et tout ce qu'il a fait dans Tordre de l'esprit et dans Tordre du cœur, porte un cachet d'invention et d'originalité qui atteste la force, la profondeur, une poursuite ardente et comme acharnée de la vérité. Né en 1623 d'une famille pleine d'intelligence et de vertu, élevé librement par un père qui était lui-même un homme supérieur, il avait reçu des dons admirables, un génie spécial pour les calculs et pour les concepts mathématiques, et une sensibilité morale exquise qui le rendait passionné pour le bien et contre le mal, avide de bonheur, mais d'un bonheur noble et infini. Ses découvertes dès Tenfance sont célèbres ; partout où il portait son regard, il cherchait et il trouvait quelque chose de nouveau; il lui était plus facile de trouver pour son compte que d'étudier d'après les autres. Sa jeunesse échapp.i aux légèretés et aux dérèglements qui sont l'ordinaire écueil : sa nature, à lui, était très-capable d'orages ; ces orages, il les eut, il les épuisa dans la sphère de la science, et surtout dans Tordre des sentiments religieux. Son excès de travail intellectuel l'avait de bonne heure rendu sujet à une maladie nerveuse singulière qui développa encore sa sensibilité naturelle si vive. La rencontre qu'il fit de Messieurs de Port- Royal fournit un aliment à son activité morale, et leur doctrine, qui était quelque chose de neuf et de hardi, devînt pour lui un point de départ d'où il s'élança avec son originalité propre pour toute une reconstruction du monde moral et religieux. Chrétien sincère et passionné, il conçut une apologie, une défense de la religion par une méthode et par des raisons que nul n'avait encore trouvées, et qui devait porter la défaite

Bi.aisp: Pascal

au cœur même de l'incrédule. Agé de trente-cinq ans, il se tourna à cette œuvre avec le feu et la précision qu'il mettait à toute chose ; de nouveaux désordres plus graves, qui survinrent dans sa santé, l'empêchèrent de l'exécuter avec suite, mais il y revenait à chaque instant dans l'intervalle de ses douleurs; il jetait sur le papier ses idées, ses aperçus, ses éclairs. Mort à trente-neuf ans (1662), il ne put en ordonner l'ensemble, et ses Pensées sur la Religion ne parurent que sept ou huit ans après (1670), par les soins de sa famille et de ses amis.

Qu'était cette première édition des Pe/wtV^, et que pouvait-elle être? On le conçoit sans peine, même lorsqu'on n'en aurait pas la preuve d'après les originaux. Cette première édition ne contint pas tout ce qu'il avait laissé ; on n'y donna que les principaux morceaux, et dans ce qu'on donna, des scrupules de diverse nature, soit de doctrine, soit même de grammaire, firent corriger, adoucir, expliquer certains endroits où la vivacité et l'impatience de Fauteur s'étaient marquées en traits trop brusques ou trop concis, et d'une façon décisive qui, en telle manière, pouvait être compromettante.

Au xviii* siècle. Voltaire et Gondorcet .s'emparèî'ent de quelquesunes de ces Pensées de Pascal comme, à la guerre, on tâche de profiter de quelques mouvements trop avancés d'un général ennemi audacieux et téméraire. Pascal n'était qu'audacieux et non téméraire ; mais, puisque je l'ai comparé à un général, j'ajouterai que c'était un général qui avait été tué dans le moment même de son opération : elle était restée inachevée et en partie à découvert.

De nos jours, en restituant le vrai texte de Pascal, en donnant ses phrases dans toute leur simplicité, dans leur beauté ferme et précise, et aussi dans leur hardiesse de défi et leur familiarité parfois singulière, on est revenu à un point de vue plus juste et nullement hostile. M. Cousin le premier a provoqué ce travail de restitution complète de Pascal en 1843; M. Faugère a le mérite de l'avoir exécuté en 1844. Grâce à lui, on a maintenant les Pensées de Pascal conformément aux manuscrits mêmes. C'est ce texte qu'un jeune professeur très-distingué, M. Havet, vient de publier à son tour en l'environnant de tous les secours nécessaires, explications, rapprochements, commentaires ; il a donné une édition savante, et vraiment classique, dans le meilleur sens du mot.

Ne pouvant entrer à fond dans l'examen de la méthode de Pascal,

je voudrais ici insister, d'après M. Havet, sur un seul point, et montrer comment, malgré tous les changements survenus dans le monde et dans les idées, malgré la répugnance que causent de plus en plus certaines vues particulières à l'auteur des Pensées^ nous sommes aujourd'hui dans une meilleure position pour sympathiser avec Pascal qu'on ne l'était du temps de Voltaire; commentée qui scandalisait Voltaire dans Pascal nous scandalise moins que les belles et cordiales parties, qui sant tout à ciité, ne nous touchent et nous ravissent.

C'est que Pascal n'est pas seulement un raisonneur, un homme qui presse dans tous les sens son adversaire, qui lui porte mille défis sur tous les points qui sont d'ordinaire l'orgueil et la gloire de l'entendement; Pascal est à la fois une âme qui souffre, qui a ressenti et qui exprime en lui la lutte et l'agonie.

11 y avait des incrédules du temps de Pascal; le xvi« siècle en avait engendré un assez grand nombre, surtout parmi les classes lettrées; c'étaient des païens, plus ou moins sceptiques, dont Montaigne est pour nous le type le plus gracieux, et dont nous voyons se continuer la race dans Charron, La Motte-le-Yayer, Gabriel Naudé. Mais ces hommes de doute et d'érudition, ou bien les libertins simplement gens d'esprit et du monde, comme Théophile ou Des Barreaux, prenaient les choses peu à cœur; soit qu'ils persévérassent dans leur incrédulité ou qu'ils se convertissent à l'heure de la mort, on ne sent en aucun d'eux cette inquiétude profonde qui atteste une nature morale d'un ordre élevé et une nature intellectuelle marquée du sceau de l'Archange; ce ne sont pas, en un mot, des natures royales, pour parler comme Platon. Pascal, lui, est de cette race première et glorieuse; il en a au cœur et au front plus d'un signe : c'est un des plus nobles mortels, mais malade, il veut guérir. Le premier il a introduit dans la défense de la religion cette ardeur, cette angoisse et cette haute mélancolie que d'autres ont portées plus tard dans le scepticisme.

-. « Je blâme également, dit-il, ceux qui prennent parti de louer l'homme et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de se divertir ; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant* »

La méthode qu'il emploie dans ses Pensées pour combattre l'incrédule, et surtout pour exciter l'indifférent, pour lui mettre au cœur le

désir, est pleine d'originalité et d'imprévu. On sait comment il débute. 11 prend Thomme au milieu de la nature, au sein de l'infini; le considérant tour à tour par rapport à l'immensité du ciel et par rapport à l'atome, il le montre alternativement grand et petit, suspendu entre deux infinis, entre deux abîmes. La langue française n'a pas de plus belles pages que les lignes simples et sévères de cet incomparable tableau. Poursuivant l'homme au dedans comme il l'a fait au dehors, Pascal s'attache à démontrer dans l'esprit même deux autres abîmes, d'une part une élévation vers Dieu, vers le beau moral, un mouvement de retour vers une illustre origine, et d'autre part un abaissement vers le mal et une sorte d'attraction criminelle du côté du vice. C'est là, sans doute, l'idée chrétienne de la corruption originelle e^ de la chute; mais, à la manière dont Pascal s'en empare, il la fait sienne en quelque sorte, tant il la pousse à bout et la mène loin: il fait de l'homme tout d'abord un monstre, une chimère, quelque chose d'incompréhensible. Il fait le nœud et le noue d'une manière insoluble, afin que plus tard il n'y ait qu'un Dieu tombant comme un glaive, qui puisse le trancher.

Je me suis donné, pour varier cette lecture de Pascal, la satisfaction de relire tout à côté quelques pages de Bossuet et de Fénelon. J'ai pris Fénelon dans le traité de l'Existence de Dieuy et Bossuet dans le traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même; et, sans chercher à approfondir la différence (s'il en est) de la doctrine, j'ai senti avant tout celle des caractères et des génies.

Fénelon, on le sait, commence par demander ses preuves de l'existence de Dieu à l'aspect général de l'univers, au spectacle des merveilles qui éclatent dans tous les ordres ; les astres, les éléments divers, la structure du corps humain, tout lui est un cbemm pour s'élever de la contemplation de l'œuvre et de l'admiration de l'art à la connaissance de l'ouvrier. 11 y a un plan et des lois, donc il y a un architecte et un législateur. Il y a des fins marquées, donc il y a une intention suprême. Après avoir accepté avec confiance ce mode d'interprétation par les choses extérieures et la démonstration de Dieu par la nature, Fénelon, dans la seconde partie de son traité, aborde un autre ordre de preuves ; il admet le doute philosophique sur les choses du dehors et s'enferme en soi, pour arriver au même but par un autre chemin et pour démontrer Dieu par la seule nature de nos idées. Mais en admettant ce doute

universel des philosophes, il ne s'effraye pas de cet état; il le décrit avec lenteur, presque avec complaisance; il n'est ni pressé, ni impatient, ni souffrant comme Pascal ; il n'est pas ce que Pascal dans sa recherche nous parait tout d'abord, ce voyageur égaré qui aspire au gtte, qui, perdu sans guide dans une forêt obscure, fait maintes fois fausse route, va, revient sur ses pas, se décourage, s'assied au carrefour de la forêt, pousse des cris sans que nul lui n^ponde, se remet en marche avec frénésie et douleur, s'égare encore, se jette à terre 'et veut mourir, et n'arrive qu'après avoir passé par toutes les transes et avoir poussé sa sueur de sang.

Fénelon, dans sa marche facile, graduelle et mesurée, n'a rien de tel. Il est bien vrai qu'au moment où il se demande si la nature entière n'est pas un fantôme, une illusion des sens, et où, pour être logique, il se place dans cette supposition d'un doute absolu, il est bien vrai qu'il se dît : « Cet état de suspension m'étonne et m'effraye ; il me jette au dedans de moi dans une solitude profonde et pleine d'horreur; il me gêne, il me tient comme en Vair : il ne saurait durer, j'en conviens; mais il est le seul état raisonnable. » Au moment où il dit cela, on sent trèsbien, à la manière même dont il parle et à la légèreté de l'expression, qu'il n'est pas sérieusement effrayé. Dn peu plus loin, s' adressant à la raison et l'apostrophant, il lui demande : « Jusques à quand serai- je dans ce doute, qui est une espèce de tourment^ et qui est pourtant le seul usage que je puisse faire de la raison? » Ce doute, qui est une espèce de tourment pour Fénelon, n'est jamais admis en supposition gratuite par Pascal, et dans la réalité il lui paraît la plus cruelle torture, et qui est la plus antipathique, la plus révoltante à la nature même. Fénelon, en se plaçant dans cet état de doute à l'instar de Descartes, s'assure d'abord de sa propre existence et de la certitude de quelques idées premières. Il continue dans cette voie de déduction large, agréable et facile, mêlée çà et là de petits élans d'affection, mais sans orage. On croit sentir, en le lisant, une nature angélique et légère, qui n'a qu'à se laisser aller pour remonter d'elle-même à son principe céleste. Le tout se couronne par une prière adressée surtout au Dieu infini et bon, auquel il s'abandonne avec confiance si quelquefois la parole l'a trahi. « Pardonnez ces erreurs, ô Bonté qui n'êtes pas moins infinie que toutes les autres perfections de mon Dieu ; pardonnez les bégayements d'une langue qui ne peut s'abstenir

PASCAL. il7

de vous louer, et les défaillances d'un esprit que vous n'avez fait que pour admirer votre perfection. »

Rien ne ressemble moins à la méthode de Pascal que cette voie aplanie et aisée. On n'entend nulle part le cri de détresse, et Fénelon, en adorant la Croix, ne s'y attache pas comme Pascal à un mât dans le naufrage.

Pascal, tout d'abord, commence par rejeter les preuves de l'existence de Dieu tirées de la nature : « f admire ^ dit-il ironiquement, avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu, en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la Divinité par les ouvrages de la nature. » Et continuant de développer sa pensée, il prétend que ces discours, qui tendent à montrer Dieu dans ses œuvres naturelles, n'ont véritablement leur effet que sur les fidèles et ceux qui adorent déjà. Quant aux autres, aux indifférents, à ceux qui sont destitués de foi vive et de grâce, « dire à ceux-là qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu'il veiTont Dieu à découvert, et leur donner, pour toute preuve de ce grand et important sujet, le cours de la lyne ou des planètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles; et je vois, par raison et par expérience, que rien n'est plus propre à leur en faire naître le mépris. »

On peut juger nettement par ce passage à quel point Pascal négligeait et même rejetait avec dédain les demi-preuves; et pourtant il se montrait ici plus difficile que l'Écriture elle-même, qui dit dans un psaume célèbre : Cœli enarrant gloriam Dei :

Les cieux instruisent la terre A révérer leur Auteur, etc.

Il est curieux de remarquer que la phrase un peu méprisante de Pascal : « J'admire avec quelle hardiesse y etc., * avait d'abord été imprimée dans la première édition de ses Pensées, et la Bibliothèque nationale possède depuis peu un exemplaire unique, daté de 1669, où on lit textuellement cette phrase (page 150). Mais bientôt les amis, ou les examinateurs et^ approbateurs du livre, s'alarmèrent de voir cette façon exclusive de

procéder, et qui se trouvait ici en contradiction avec les Livres saints; ils firent faire un carton avant la mise en vente ; ils adoucirent la phrase, et présentèrent Fidée de Pascal d'un air de précaution que le vigoureux écrivain ne prend jamais, même à Tégard de ses amis et de ses auxiliaires. La seule remarque sur laquelle je veuille insister ici, c'est l'opposition ouverte de Pascal avec ce qui sera bientôt la méthode de Fénelon. Fénelon serein, confiant et sans tourment, voit l'admirable ordonnance d'une nuit étoilée, et se dit avec le Mage ou le Prophète, avec le pasteur de Chaldée : « Combien doit être puissant et sage celui qui fait des mondes aussi innombrables que les grains de sable qui couvrent le rivage des mers, et qui conduit sans peine, pendant tant de siècles, tous ces mondes errants, comme un berger conduit un troupeau! » Pascal considère cette même nuit brillante, et il sent par delà un vide que le géomètre en lui ne saurait combler ; il s'écrie : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye. » Comme un aigle sublime et blessé, il vole par delà le soleil visible, et, à travers ses rayons pâlis, il va chercher, sans l'atteindre, une nouvelle et éternelle aurore. Sa plainte et son effroi, c'est de ne rencontrer qye silence et nuit.

Avec Bossuet, le contraste de la méthode ne serait pas moins frappant. Quand même, dans son traité de la Connaissance de Dieu, le grand prélat ne s'adresserait pas au jeune Dauphin son élève, et quand il parlerait à un lecteur quelconque, il ne ferait pas autrement. Bossuet prend la plume, et il expose avec une haute tranquillité les points de doctrine, la double nature de l'homme, la noble origine, l'excellence et l'immortalité du principe spirituel qui est en lui, et son lien direct avec Dieu. Bossuet professe comme le plus grand des évêques ; il est assis dans sa chaire, il y est appuyé. Ce n'est pas un inquiet ni un douleureux qui cherche, c'est un maître qui indique et confirme la voie. Il démontre et développe toute la suite de son discours et de sa conception sans lutte et sans effort : il ne souffre point pour prouver. Il ne fait^ en quelque sorte, que promulguer et reconnaître les choses de l'esprit en homme sûr qui n'a pas combattu depuis longtemps les combats intérieurs; c'est l'homme de toutes les autorités et de toutes les stabilités qui parle, et qui se plaît à considérer partout l'ordre ou à le rétablir aussitôt par sa parole. Pascal insiste sur le désaccord et sur le désordre inhérent, selon lui, à toute nature. Là où l'un étend et déploie l'auguste démarche

de son enseignement, lui, il étale ses plaies et son sang, et, dans ce qu'il a de plus outré, il est plus semblable à nous, il nous touche encore.

Ce n'est pas que Pascal se mette complètement de pair avec celui qu'il ramène et qu'il dirige. Sans être évêque ni prêtre, il est lui-même sûr de son fait, il sait à l'avance son but, et laisse assez voir sa certitude, ses dédains, son impatience; il gourmande, il raille, il malmène celui qui résiste et qui n'entend pas : mais tout d'un coup la charité ou le franc naturel l'emportent ; ses airs despotiques ont cessé ; il parle en son nom et au nom de tous, et il s'associe à l'âme en peine qui n'est plus que sa vive image et la nôtre aussi.

Bossuet ne repousse point les lueurs ni les secours de Tantiqu^i philosophie, il n'y insulte point; selon lui, tout ce qui achemine à l'idée de la vie intellectuelle et spirituelle, tout ce qui aide à l'exercice et au développement de cette partie élevée de nous-mêmes, par laquelle nous sommes conformes au premier Être, tout cela est bon, et toutes les fois qu'une vérité illustre nous apparaît, nous avons un avant-goùt de- cette existence supérieure à laquelle la créature raisonnable est primitivement destinée. Dans son magnifique langage, Bossuet aime à associer, à unir les plus grands noms, et à tisser en quelque sorte la chaîne d'or par laquelle l'entendement humain atteint au plus haut sommet. Il faut citer ce passage d'une souveraine beauté :

« Qui voit Pythagore ravi d'avoir trouvé les carrés des côtés d'un certain triangle, avec le carré de sa base, sacrifier une hécatombe en actions de grâces; qui voit Archimède attentif à quelque nouvelle découverte, en oublier le boire et le manger; qui voit Platon célébrer la félicité de ceux qui contemplent le beau et le bon, premièrement dans les arts, secondement dans la nature, et enfin dans leur source et dans leur principe, qui est Dieu ; qui voit Aristote louer ces heureux moments ou rame n'est possédée que de Tintelligence de la vérité, et juger une telle vie seule digne d'être éternelle, et d'être la vie de Dieu; mais (surtout) qui voit les saints tellement ravis de ce divin exercice de connaître, d'aimer et de louer Dieu, qu'ils ne le quittent jamais, et qu'ils éteignent, pour le continuer durant tout le cours de leur vie, tous les désirs sensuels : qui voit, dis-je, toutes ces choses, reconnaît dans les opérations intellectuelles un principe et un exercice de vie éternellement heureuse. »

Ce qui porte Bossuet à Dieu, c'est plutôt le principe de la grandeur humaine que le sentiment de la misère. 11 a une contemplation qui s'élève

graduellement de vérité en vérité, et qui n*a pas à se pencher sans cesse d'abîme en abtme. Il vient de nous peindre cette jouissance spirituelle du premier ordre, qui commence par Pythagore et par Archimède, qui passe par Aristote, et qui arrive et monte jusqu'aux saints : il semble lui-même, en l'avisageant dans ce suprême exemple, n'avoir fait que monter un degré de plus à l'autel.

Pascal ne procède point aiusi : il tient à marquer davantage et d'une manière infranchissable la différence des sphères. Il méconnaît ce qu'il pouvait y avoir de graduel et d'acheminant au christianisme dans la philosophie ancienne. Le savant et modéré d'Aguesseau, dans un plan qu'il propose d'un ouvrage à faire d'après les Pensées, a pu dire : « Si l'on entreprenait de mettre en œuvre les Pensées de M. Pascal, il faudrait y rectifier en beaucoup d'endroits les idées imparfaites qu'il y donne de la philosophie du paganisme; la véritable religion n'a pas besoin de supposer, dans ses adversaires ou dans ses émules, des défauts qui n'y sont pas. » Mis en regard de Bossuet, Pascal peut offrir au premier moment des duretés et des étroitesses de doctrine qui nous choquent. Non content de croire avecBossuetet Fénelon, et avec tous les chrétiens, à un Dieu caché, il aime à insister sur les caractères mystérieux de cette obscurité ; il se plait à déclarer expressément que Dieu « a voulu aveugler les uns et éclairer les autres ». Il va se heurter par moments, saheurter (c'est son mot) aux écueils qu'il est plus sage à la raison, et même à la foi, de tourner que de découvrir et de dénoncer à nu ; il dira, par exemple, des prophéties citées dans l'Évangile : « Vous croyez qu'elles sont rapportées pour vous faire^croire. Non, c'est pour vous éloigner de croire. » Il dira des miracles : « Les miracles ne servent pas à convertir, mais à condamner. » Comme un guide trop intrépide dans une course de montagnes, il côtoie exprès les escarpements et les précipices; on croirait qu'il veut braver le vertige. Pascal, contrairement à Bossuet, se prend aussi d'affection pour les petites églises, pour les petits troupeaux réservés d'élus, ce qui mène à la secte : « J'aime, dit-il, les adorateurs inconnus au monde et aux prophètes mêmes. » Mais, à côte et au travers de ces duretés, de ces aspérités du chemin, que de paroles perçantes! que de cris qui nous touchent! que de vérités sensibles à tous ceux qui ont souffert, qui ont désiré, perdu, puis retrouvé la voie, et qui n'ont jamais voulu désespérer 1 « Il est

bon, s'écrie-t-il, d'être lassé et fatigué par Tinutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au Libérateur. » On n'a jamais mieux fait sentir que lui ce que c'est que la foi ; la foi parfaite, c'est « Dieu sensible au cœur, non à la raison. — Qu'il y a loin, dit-il, de la connaissance de Dieu à l'aimer ! »

Ce côté affectueux de Pascal, se faisant jour à travers tout ce que sa doctrine et son procédé ont d'âpre et de sévère, a d'autant plus de charme et d'empire. La manière émue dont ce grand esprit souffrant et en prière nous parle de ce qu'il y a de plus particulier dans la religion, de Jésus-Christ en personne, est faite pour gagner tous les cœurs, pour leur inspirer je ne sais quoi de profond et leur imprimer à jamais un respect attendri. On peut rester incrédule après avoir lu Pascal, mais il n'est plus permis de railler ni de blasphémer ; et, en ce sens, il reste vrai qu'il a vaincu par un côté l'esprit du xviii® siècle et de Voltaire.

Dans un morceau jusqu'alors inédit, et dont la publication est due à M. Faugère, Pascal médite sur l'agonfe de Jésus-Christ, sur les tourments que cette âme parfaitement héroïque, et si ferme quand elle veut l'être, s'est infligés à elle-même au nom et à l'intention de tous les hommes ; et ici, dans quelques versets de méditation tour à tour et d'oraison, Pascal pénètre dans le mystère de cette douleur avec une passion, une tendresse, une piété, auxquelles nulle âme humaine ne peut demeurer insensible. Il suppose tout d'un coup un dialogue où le divin Agonisant prend la parole et s'adresse à son disciple, en lui disant :

« Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé. — Tu ne me chercherais pas, siHu ne me possédais; ne t'inquiète donc pas.

c Je pensais à toi dans mon agonie ; J'ai versé telles gouttes de sang pour toi.

« Veux-tu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité, sans que tu donnes des larmes?... »

Il faut lire en entier et à sa place ce morceau. Jean-Jacques Rousseau n'aurait pu l'entendre, j*ose le croire, sans éclater en sanglots, et peut-être tomber à genoux. C'est par de telles pages, bridantes, passionnées, et où respire dans l'amour divin la charité humaine, que Pascal a prise sur nous aujourd'hui plus qu'aucun apologiste de son temps. Il y a dans ce trouble, dans cette passion, dans cette ardeur, de quoi faire plus que racheter ses duretés et ses outrances de doctrine. Pascal est à

la fois plus violent que Bossuet et plus sympathique pour nous ; il est plus notre contemporain par le sentiment. Le même jour où l'on a lu Childe-Haroldy Hamlet^ René ou Werther ^ on lira Pascal, et il leur tiendra tête en nous, ou plutôt il nous fera comprendre et sentir un idéal moral et une beauté de cœur qui leur manque à tous, et qui, une fois entrevue, est un désespoir aussi. C'est déjà un honneur pour l'homme que d'avoir de tels désespoirs placés en de si hauts objets.

Quelques curieux et quelques érudits continueront d'étudier à fond tout Pascal; mais le résultat qui parait aujourd'hui bon et utile pour les esprits simplement sérieux et pour les cœurs droits, le conseil que je viens leur donner d'après une lecture faite dans cette dernière édition des Pensées, c'est de ne pas prétendre trop pénétrer dans le Pascal particulier et janséniste, de se contenter de le deviner par ce côté et de l'entendre en quelques articles essentiels, mais de se tenir avec lui au spectacle de la lutte morale, de l'orage et de cette passion qu'il ressent pour le bien et pour un digne lonheur. En le prenant de la sorte, on résistera sufQsamment à sa logique quelque peu étroite, opiniâtre et absolue ; on s'ouvrira cependant à cette flamme, à cet essor, à tout ce qu'il y a de tendre et de généreux en lui ; on s'associera sans peine à cet idéal de perfection morale qu'il personnifie si ardemment en Jésus - Christ, et l'on sentira qu'on s'est élevé et purifié dans les heures qu'on aura passées en tête-à-tête avec cet athlète, ce martyr et ce héros du monde moral invisible : Pascal pour nous est tout cela.

Le monde marche ; il se développe de plus en plus dans les voies qui semblent le plus opposées à celles de Pascal, dans le sens des intérêts positifs, de la nature physique travaillée et soumise, et du triomphe humain par l'industrie. Il est bon qu'il y ait quelque part contre-poids ; que, dans quelques cabinets solitaires, sans prétendre protester contre le mouvement du siècle, des esprits fermes, généreux et non aigris, se disent ce qui lui manque et par où il se pourrait compléter et couronner. De tels réservoirs de hautes pensées sont nécessaires pour que l'habitude ne s'en perde point absolument, et que la pratique n'use pas tout l'homme. La société humaine, et pour prendre un exemple plus net, la société française m' apparaît quelquefois comme un voyageur infatigable, qui fait son chemin et poursuit sa voie sous plus d'un costume, et en changeant de nom et d'habit bien souvent. Depuis 89, nous sommes

debout et nous marchons : où allons-nous? qui le dira? mais nous mar* chons sans cesse. Cette révolution, au moment où on la croyait arrêtée sous une forme, elle se relevait et se poursuivait sous une autre : tantôt sous l'uniforme militaire, tantôt sous l'habit noir de député; hier en prolétaire, avant-hier en bourgeois. Aujourd'hui, elle est industrielle avant tout; et c'est l'ingénieur qui a le pas et qui triomphe. Ne nous en plaignons point, mais rappelons-nous l'autre partie de nous-mêmes, et qui a fait si longtemps l'honneur le plus cher de l'humanité. Allons voir à Londres, allons visiter et admirer le Palais de Cristal et ses merveilles, allons l'enrichir et l'enorgueillir de nos produits : oui, mais en chemin, mais au retour, que quelques-uns se redisent avec Pascal ces paroles qui devraient être gravées au frontispice :

a Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît tout cela, et soi; et les corps, rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité; cela est d'un ordre infiniment plus élevé.

« De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée; cela est impossible et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité; cela est impossible; et d'un autre ordre, surnaturel. »

Car c'est ainsi que s'exprime Pascal dans ses Pensées courtes et brèves, écrites pour lui seul, un peu saccadées, et sorties, comme par jet, de la source même.

Le présent éditeur, M. Havet, m'a traité avec tant d'indulgence en une page de son Introduction, que j'ai quelque embarras, en finissant, à venir le louer à mon tour; il me parait, toutefois, s'être proposé et avoir atteint le but principal que j'indique, et son édition savante est un service rendu à tous. Le caractère philosophique et indépendant qu'il a tenu à y laisser n'en saurait altérer le prix, et il y ajoute plutôt à mes yeux. Le livre de Pascal, dans l'état où il nous est venu, et dans la hardiesse ou le décousu des restitutions récentes, ne saurait être pour personne un livre d'apologétique exact et complet : ce ne peut être qu'une lecture ennoblissante, et qui reporte l'âme dans la sphère morale et religieuse d'où trop d'intérêts vulgaires la font déchoir aisément. M. Havet a constamment visé à maintenir cette impression élevée, et à la débarrasser des questions de secte où la doctrine particulière de Pascal

pouvait engager. Sa conclusion résume bien Tesprit même de tout son travail : a En général, dit M. Havet, nous autres, hommes d'aujourd'hui, nous sommes, dans notre façon d'entendre la vie, plus raisonnables que Pascal; mais, si nous voulons pouvoir nous en vanter, il faut être en même temps, comme lui, purs, désintéressés, charital)les. »

Lundi 29 mars 4851

.MoI.lKlil'-,

Il • •

Il y a en poésie, en littérature, une classe d'hommes hors de ligne, même entre les premiers, très-peu nombreuse, cinq ou six en tout peutêtre, depuis le commencement, et dont le caractère est l'universalité, l'humanité éternelle intimement mêlée à la peinture des mœurs ou des passions d'une époque. Génies faciles, forts et féconds, leurs principaux traits sont dans ce mélange de fertilité, de fermeté et de franchise; c'est la science et la richesse du fonds, une vraie indifférence sur l'emploi des moyens et des genres convenus, tout cadre, tout point de départ leur

étant bon pour entrer en matière; c'est une production active, multi-

pliée à travers les obstacles, et la plénitude de l'art fréquemment obtenue sans les appareils trop lents et les artifices. Dans le passé grec, après la grande figure d'Homère, qui ouvre glorieusement cette famille et qui nous donne le génie primitif de la plus belle portion de l'humanité, on est embarrassé de savoir qui y rattacher encore. Sophocle, tout fécond qu'il semble avoir été, tout humain qu'il se montra dans l'expression harmonieuse des sentiments et des douleurs, Sophocle demeure si parfait de contours, si sacré, pour ainsi dire, de forme et d'attitude qu'on ne peut guère le déplacer, en idée, de son piédestal purement grec Les fameux comiques nous manquent, et Ton n'a que le nom de Ménandre qui fut peut-être le plus parfait dans la famille des génies dont nous parlons ; car chez Aristophane la fantaisie merveilleuse, si athénienne, si charmante, nuit pourtant à l'universalité. A Rome, je ne vois à y ranger que Plaute, Plaute mal apprécié encore*, peintre profond et divers

1. M. NAudct, dans ses travaux sur Plaute, et M. Patin, dans un excellent cours, aussi attique de pensée que de diction, remettent à sa place ce grand comique latin.

directeur de troupe, acteur et auteur, comme Shakspeare et comme Molière, dont il faut le compter pour un des plus légitimes ancêtres. Mais la littérature latine fut trop directement importée, trop artificielle dès l'abord et apprise des Grecs, pour admettre beaucoup de ces libres génies. Les plus féconds des grands écrivains de cette littérature en sont aussi les plus littérateurs et rimeurs dans Tâme, Ovide et Cicéron. Au reste, à elle l'honneur d'avoir produit les deux plus admirables poètes des littératures d'imitation, d'étude et de goût, ces types châtiés et achevés, Virgile, Horace! C'est aux temps modernes et à la renaissance qu'il faut demander les autres hommes que nous cherchons : Shakspeare, Cervantes, Rabelais, Molière, et deux ou trois depuis, à des rangs inégaux, les voilà tous; on les peut caractériser par les ressemblances. Ces hommes ont des destinées diverses, traversées; ils souffrent, ils combattent, ils aiment. Soldats, médecins, comédiens, captifs, ils ont peine à vivre; ils subissent la misère, les passions, les tracas, la gêne des entreprises. Mais leur génie surmonte les liens, et sans se ressentir des étroitesses de la lutte, il garde le collier franc, les coudées franches. Vous avez vu de ces beautés vraies et naturelles qui éclatent et se font jour du milieu de la misère, de l'air malsain, de la vie chétive; vous avez, bien que rarement, rencontré de ces admirables filles du peuple, qui vous apparaissent formées et éclairées on ne sait d'où, avec une haute perfection de l'ensemble, et dont l'ongle même est élégant : elles

empêchent de périr l'idée de celte noble race humaine, image des dieux. Ainsi ces génies rares, de grande et facile beauté, de beauté native et génuiney triomphent, d'un air d'aisance, des conditions les plus contraires; ils se déploient, ils s'établissent invinciblement. Us ne se déploient pas simplement au hasard et tout droit à la merci de la circonstance, parce qu'ils ne sont pas seulement féconds et faciles comme CCS génies secondaires, les Ovide, les Dryden, les abbé Prévost. Non; leurs œuvres, aussi promptes, aussi multipliées que celles des esprits prmcipalement faciles, sont encore combinées, fortes, nouées quand il le faut, achevées maintes fois et sublimes. Mais aussi cet achèvement n'est jamais pour eux le souci quelquefois excessif, la prudence constamment châtiée des poètes de l'école studieuse et polie, des Gray, des Pope, des Despréaux, de ces poètes que j'admire et que je goûte autant que personne, chez qui la correctioû scrupuleuse est, je le sais, une

qualité indispensable» un charme, et qui paraissent avoir pour devise le mot exquis de Yauvenargues : La netlelé est le vernis des maitres. Il y a dans la perfection même des autres poètes supérieurs quelque chose de plus libre et hardi, de plus irrégulièrement trouvé, d'incomparablement plus fertile et plus dégagé des entraves ingénieuses, quelque chose qui va de soi seul et qui se joue, qui étonne et déconcerte par sa ressource inventive les poètes distingués d'entre les contemporains, jusque sur les moindres détails du métier. C'est ainsi que, parmi tant de naturels motifs d'étonnement, Boileau ne peut s'empêcher de demander à Molière où il trouve la rime, A les bien prendre, les excellents génies dont il est question tiennent le milieu entre la poésie des époques primitives et celle de siècles cultivés, civilisés, entre les époques homériques et les époques alexandrines ; ils sont les représentants glorieux, immenses encore, les continuateurs distincts et individuels des premières époques au sein des secondes. Il est en toutes choses une première fleur, une première et large moisson; ces heureux mortels y portent la main et couchent à terre en une fois des milliers de gerbes; après eux, autour d'eux, les autres s'évertuent, épient et glanent. Ces génies abondants, qui ne sont pourtant plus les divins vieillards et les aveugles fabuleux, lisent, comparent, imitent, comme tous ceux de leur âge; cela ne les empêche pas de créer, comme aux âges naissants. Ils font se succéder, en chaque joumée.de leur vie, des productions inégales sans doute, mais dont quelques-unes sont le chef-d'œuvre de la combinaison humaine et de l'art; ils savent l'art déjà, ils l'embrassent dans sa maturité et son étendue, et cela sans en raisonner, comme on le fait autour d'eux ; ils le pratiquent nuit et jour avec une admirable absence de toute préoccupation et fatuité littéraire. Souvent ils meurent, un peu comme aux époques primitives, avant que leurs œuvres soient toutes imprimées ou du moins recueillies et fixées, à la différence de leurs contemporains les poètes et littérateurs de cabinet, qui vaquent à ce soin de bonne heure; mais telle est, à eux, leur négligence et leur prodigalité d'eux-mêmes. Ils ont un entier abandon surtout au bon sens général, aux décisions de la multitude, dont ils savent d'ailleurs les hasards autant que quiconque parmi les poètes dédaigneux du vulgaire. En un mot, ces grands individus me paraissent tenir au génie même de la poétique humanité, et en être la tradition vivante perpétuée, la personnification irrécusable.

Molière est un de ces illustres témoins: bien qu'il n'ait pleinement embrassé que le côté comique, les discordances de l'homme, vices, laideurs ou travers, et que le côté pathétique n ait été qu'à peine entamé par lui et comme un rapide accessoire, il ne le cède à personne parmi les plus complets, tant il a excellé dans son genre et y est allé en tous sens depuis la plus libre fantaisie jusqu'à l'observation la plus grave, tant il a occupé en roi toutes les régions du monde qu'il s'est choisi, et qui est la moitié de l'homme, la moitié la plus fréquente et la plus activement en jeu dans la société.

Molière est du siècle où il a vécu, par la peinture de certains travers particuliers et dans l'emploi des costumes, mais il est plutôt encore de tous les temps, il est l'homme de la nature humaine. Rien ne vaut mieux, pour se donner dès l'abord la mesure de son génie, que de voir avec quelle facilité il se rattache à son siècle, et comment il s'en détache aussi; combien il s'y adapte exactement, et combien il en ressort avec grandeur. Les hommes illiistres ses contemporains. Despréaux, Racine, Bossuet, Pascal, sont bien plus spécialement les hommes de leur temps, du siècle de Louis XIV, que Molière. Leur génie (je parle même des plus vastes) est marqué à un coin particulier qui tient du moment où ils sont venus et qui eût été probablement bien autre en d'autres temps. Que serait Bossuet aujourd'hui? qu'écrirait Pascal? Racine et Despréaux accompagnent à meiTeille le règne de Louis XIV dans toute sa partie jeune, brillante, galante, victorieuse ou sensée. Bossuet domine ce règne à l'apogée, avant la bigoterie extrême, et dans la période déjà hautement religieuse. Molière, qu'aurait opprimé, je le crois, cette autorité religieuse de plus en plus dominante, et qui mourut à propos pour y échapper, Molière, qui appartient, comme Boileau et Racine (bien que plus âgé qu'eux), à la première époque, en est pourtant beaucoup plus indépendant en même temps qu'il l'a peinte au naturel plus que personne. Il ajoute à l'éclat de cette forme majestueuse du grand siècle ; il n'en est ni marqué, ni particularisé, ni rétréci; il s'y proportionne, il ne s'y enferme pas.

Le xvi« siècle avait été dans son ensemble une vaste décomposition de l'ancienne société religieuse, catholique, féodale, l'avènement de la philosophie dans les esprits et de la bourgeoisie dans la société. Mais cet avènement s'était fait à travers tous les désordres, à travers l'orgie

des iDtelligences et ranarchie matérielle la plus sanglante, principalement en France, moyennant Rabelais et la Ligue. Le xvii' siècle eut pour mission de réparer ce désordre, de réorganiser la société, la religion, la résistance; à partir d'Henri IV, il s'annonce ainsi, et dans sa plus haute expression monarchique, dans Louis XIY, il couronne son but avec pompe. Nous n'essayerons pas ici d'énumérer tout ce qui se fit, dès le commencement du xvir siècle, de tentatives sévères au sein de la religion, par des communautés, des congrégations fondées, des réformes d* abbayes, et au sein de l'Université, de la Sorbonne, pour rallier la milice de Jésus-Christ, pour reconstituer la doctrine. En littérature cela se voit et se traduit évidemment. A la littérature gauloise, grivoîse et irrévérente des Marot, des Bonaventure Des Periers, Rabelais, Régnier, etc.; à la littérature païenne, grecque, épicurienne, de Ronsard, Baïf, Jodelle, etc. ; philosophique et sceptique de Montaigne^ de Charron, en succède une qui oiTre des caractères bien différents et opposés. Malherbe, homme de forme, de style, esprit caustique, cynique même, comme M. de Buflbn l'était dans l'intervalle de ses nobles phrases, Malherbe, esprit fort au fond, n'a de chrétien dans ses odes que les dehors; mais le génie de Corneille, du père de Polyeucte et de Pauline, est déjà profondément chrétien. D'Urfé l'est aussi. Balzac, bel esprit vain et fastueux, savant rhéteur occupé des mots, a les formes et les idées toutes rattachées à l'orthodoxie. L'école de Port-Royal se fonde; l'antagoniste du doute et de Montaigne, Pascal apparaît. La détestable école poétique de Louis XIII, Boisroberi, Ménage, Costar, Conrart, d'Assoucy, Saint- Amant, etc., ne rentre pas sans doute dans cette voie de réforme; elle est peu grave, peu morale, à l'italienne, et comme une répétition affadie de la littérature des Valois. Mais tout ce qui l'étouffé et lui succède sous Louis XiV se range par degrés à la foi, à la régularité : Despréaux, Racine, Bossuet. La Fontaine lui-même, au milieu de sa bonhomie et de ses fragilités, et tout du XvV siècle qu'il est, a des accès de religion lorsqu'il écrit la Captivité de saint Malc^ l'Épître à madame de La Sablière, et qu'il finit par la pénitence. En un mot, plus on avance dans le siècle dit de Louis XIV^ et plus la littérature, la poésie, la chaire, le théâtre, toutes les facultés mémorables de la pensée, revêtent un caractère religieux, chrétien, plus elles accusent, même dans les sentiments généraux qu'elles expriment, ce retour de croyance à la révélation,

à Thumanité vue dans et par Jésus-Christ; c'est là un des traits les plus caractéristiques et profonds de cette littérature immortelle. Le xvii* siècle fait digue entre le xvi« et le xviii* qu'il sépare.

Mais Molière, nous le disons sans en porter ici éloge ni blâme moral, et comme simple preuve de la liberté de son génie, Molière ne rentre pas dans ce point xïe vue. Bien que sa figure et son œuvre apparaissent et ressortent plus qu'aucune dans ce cadre admirable du siècle de Louis le Grand, il s'étend et se prolonge au dehors, en arrière, au delà ; il appartient à nne pensée plus calme, plus vaste, plus indifférente, plus universelle. L'élève de Gassendi, l'ami de Bernier, de Chapelle et de Hesnault se rattache assez directement au xvi* siècle philosophique, littéraire ; il n'avait aucune antipathie contre ce siècle et ce qui en restait; il n'entrait dans aucune réaction religieuse ou littéraire, ainsi que firent Pascal et Bossuet, Racine et Boileau à leur manière, et les trois quarts du siècle de Louis XIV; il est, lui, de la postérité continue de Rabelais, de Montaigne, Larivey, Régnier, des auteurs de la Satire Ménippée; il n'a ou n'aurait nul effort à faire pour s'entendre avec Lamothe-le-Vayer, Naudé ou Guy Patin même, tout docteur en médecine qu'est ce mordant personnage. Molière est naturellement du monde de Ninon, de madame de La Sablière avant sa conversion ; il reçoit à Auteuil Des Barreaux et nombre de jeunes seigneurs un peu libertins. Je ne veux pas dire du tout que Molière, dans son œuvre ou dans sa pensée, fût un esprit fort décidé, qu'il eût un système là-dessus, que, malgré sa traduction de Lucrèce, son gassendisme originel et ses libres liaisons, il n'eût pas un fonds de religion modérée, sensée, d'accord avec la coutume du temps, qui reparait à sa dernière heure, qui éclate avec tant de solidkàdans le morceau de Cléante du Tartuffe. Non; Molière, le sage, l'Ariste pour les bienséances, l'ennemi de tous les excès de l'esprii et des ridicules, le père de ce Philinle qu'eussent reconnu Lélius, Érasme et Atticus, ne devait rien avoir de cette forfanterie libertine et cynique des Saint- Amant, Boisrobert et Des Barreaux. Il était de bonne foi quand il s'indignait des insinuations malignes qu'à partir de Y École des femmes ses ennemis allaient répandant sur sa religion. Mais ce que je veux établir, et ce qui le caractérise entre ses contemporains de génie, c'est qu'habituellement il a vu la nature humaine en elle-même, dans sa généralité de tous les temps, comme Boileau, comme La Bruyère l'ont vue et

peinte souvent, je le sais, mais sans mélange, lui, d'épîlre sur Vamour de Dieuy comme Boileau, ou de discussion sur le quiétisme comme La Bruyère*. Il peint l'humanité comme s'il n'y avait pas eu de venue, et cela lui était plus possible, il faut le dire, la peignant surtout dans ses vices et ses laideurs; dans le tragique on élude moins aisément le christianisme. Il sépare l'humanité d'avec Jésus-Christ, ou plutôt il nous montre à fond l'une sans trop songer à rien autre ; et il se détache par là de son siècle. C'est lui qui, dans la scène du Pauvre, a pu faire dire à don Juan, sans penser à mal, ce mot qu'il lui fallut retirer, tant il souleva d'orages : a Tu passes ta vie à prier Dieu, et tu meurs de faim ; prends cet argent, je te le donne pour l'amour de l'humanité. » La bienfaisance et la philanthropie du xvm® siècle, celle de d'Alembert, de J)iderot, de d'Holbach, se retrouve tout entière dans ce mot-là. C'est lui qui a pu dire du pauvre qui lui rapportait le louis d'or, cet autre mot si souvent cité, mais si peu compris, ce me semble, dans son acception la plus grave, ce mot échappé à une habitude d'esprit invinciblement philosophique : « Où la vertu va-t-elle se nicher? » Jamais homme de Port-Royal ou du voisinage (qu'on le remarque bien) n'aurait eu pareille pensée, et c'eût été plutôt le contraire qui eût paru naturel, le pauvre étant aux yeux du chrétien l'objet de grâces et de vertus singulières. C'est lui aussi qui, causant avec Chapelle de la philosophie de Gassendi^ leur maître commun, disait, tout en combattant la partie théorique et la chimère des atomes : « Passe encore pour la morale. » Molière était donc simplement, selon moi, de la religion, je ne veux pas dire de don Juan ou d'Épicure, mais de Chrêmes, dans Térence : Homo sum. On lui a appliqué en un sens sérieux ce mot du Tartuffe : Un homme... un homme enfin l Cet homme savait les faiblesses et ne s'en étonnait pas; il pratiquait le bien plus qu'il n'y croyait; il comptait sur les vices, et sa plus ardente indignation tournait au rire. Il considérait volontiers cette triste humanité comme une vieille enfant et une incu-

1. La Bruyère a dit : « Un homme né chrôtiea et François se trouve contraint dans la satire : les grands sujets lui sont défendus, il les entame quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses qail relève par la beauté de son gpénie et de son style. » — Molière n'a pas du tout tàii ainsi, il ne s*est beaucoup contraint ni devant TÉglise ni à l'égard de Versailles, et ne s'est pas épargné les grands sujets. Dix ou quinze ans plus tard seulement, au temps où paraissent Ut Caractères, cela lui eût été moins facile.

rable, qu'il s'agit de redresser un peu, de soulager surtout en l'amusant.

Aujourd'hui que nous jugeons les choses à distance et par les résultats dégagés, Molière nous semble beaucoup plus radicalement agressif contre la société de son temps qu'il ne crut l'être ; c'est un écueil dont nous devons nous garder en le jugeant. Parmi ces illustres contemporains que je citais tout à l'heure, il en est un, un seul, celui qu'on serait le moins tenté de rapprocher de notre poète, et qui pourtant, comme lui, plus que lui, mit en question les principaux fondements de la société d'alors, et qui envisagea sans préjugé aucun la naissance, la qualité, la propriété; mais Pascal (car ce fut l'audacieux) ne se servit de ce peu de fondement, ou plutôt de cette ruine qu'il faisait de toutes les choses d'alentour, que pour s'attacher avec plus d'effroi à la colonne du temple, pour embrasser convulsivement la Croix. Tous les deux, Pascal et Molière, nous apparaissent aujourd'hui comme les plus formidables témoins de la société de leur temps : Molière, dans un espace immense et jusqu'au pied de l'enceinte religieuse, battant, fourrageant de toutes parts avec sa troupe le champ de la vieille société, livrant pêle-mêle au rire la fatuité titrée, l'inégalité conjugale, l'hypocrisie captieuse, et allant souvent effrayer du même coup la grave subordination, la vraie piété et le mariage; Pascal, lui, à l'intérieur et au cœur de l'orthodoxie, faisant trembler aussi à sa manière la voûte de l'édifice par les cris d'angoisse qu'il pousse et par la fdrce de Samson avec laquelle il en embrasse le sacré pilier. Maïs en accueillant ce rapprochement, qui a sa nouveauté et sa justesse*, il ne faudrait pas prêter à Molière, je le crois, plus de préméditation de renversement qu'à Pascal ; il faut même lui accorder peut-être un moindre calcul de l'ensemble de la question. Plante avaitil une arrière-pensée systématique quand il se jouait de l'usure, de la prostitution, de l'esclavage, ces vices et ces ressorts de l'ancienne société?

Le moment où vint Molière servit toirt à fait cette liberté qu'il eut et qu'il se donna. Louis XIV, jeune encore, le soutint dans ses tentatives hardies ou familières, et le protégea contre tous. En retraçant le Tartuffe^ et dans la tirade de don Juan sur l'hypocrisie qui s'avance,

i. M. Villemaia, dans son morceaa sur Pascal, avait déjà rapproché celui-ci de Molière, mais Bculemeat comme auteur des Provinciales, et pour le talent de la raillerie.

MOLlÈ'tE. 133

Molière présageait déjà de son coup d'œil divinateur la triste fin d'un si beau règne, il se hâtait, quand c'était possible à grand'peine, et que ce pouvait être utile, d'en dénoncer du doigt le vice croissant. S'il avait vécu assez pour arriver vers 1685, au règne déclaré de madame de Maintenon ou même s'il avait seulement vécu de 1673 à 1685, durant cette période glorieuse où domine l'ascendant de Bossuet, il eût été sans doute moins efficacement protégé; il eût été persécuté à la fin. Quoi qu'il en soit, on doit comprendre à merveille, d'après cet esprit général, libre, naturel, philosophique, indifférent au moins à ce qu'ils essayaient de restaurer, la colère des oracles religieux d'alors contre Molière, la sévérité cruelle d'expression avec laquelle Bossuet se raille et triomphe du comédien mort en riant, et cette indignation même du sage Bourdaloue en chaire après le Tartuffe^ de Bourdaloue, tout ami de Boileau qu'il était. On conçoit jusqu'à cet effroi naïf du janséniste Baillet qui, dans ses Jugements des Savants^ commence en ces termes l'article sur Molière : « Monsieur de Molière est un des plus dangereux ennemis que le siècle ou le monde ait suscités à l'Église de Jésus-Christ, etc. w 11 est vrai que des religieux plus aimables, plus mondains, se montraient pour lui moins sévères. Le père Rapin louait au long Molière dans ses Réflexions sur la PoMque, et ne le chicanait que sur la négligence de ses dénouements; Bouhours lui fit une épitaphe en vers français agréables et judicieux.

Molière, au reste, est tellement homme dans le libre sens, qu'il obtint plus tard les anathèmes de U philosophie altière et prétendue réformatrice, autant qu'il avait mérité ceux de l'épiscopat dominateur. Sur quatre chefs différents, à propos de l'Avare^ du Misanthrope^ de Georges Dandin et du Bourgeois gentilhommey Jean -Jacques n'entend pas raillerie et ne l'épargne guère plus que n'avait fait Bossuet.

Tout ceci est pour dire que, comme Shakespeare et Cervantes, comme trois ou quatre génies supérieurs dans la suite des âges, Molière est peintre de la nature humaine au fond, sans acception ni préoccupation de culte, de dogme fixe, d'interprétation formelle; qu'en s'attaquant à la société de son temps, il a représenté la vie qui est partout celle du grand nombre, et qu'au sein de mœurs déterminées qu'il châtiait au vif, il s'est trouvé avoir écrit pour tous les hommes.

Jean-Baptiste Poquelin naquit à Paris le 15 janvier 1622, non pas,

comme on Ta cru longtemps, sous les piliers des balles, mais, d'après la découverte qu'en a faite M. Beffara, dans une maison de la rue Saint- Honoré, au coin de la rue des Vieilles-Étuves. Il était par sa mère et par son père d'une famille de tapissiers. Son père, qui, outre son état, avait la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi, destinait son fils à lui succéder, et le jeune Poquelin, mis de bonne heure en apprentissage dans . la boutique, ne savait guère à quatorze ans que lire, écrire, compter, enfin les éléments utiles à sa profession. Son grand-père maternel pourtant, qui aimait fort la comédie, le menait quelquefois à rhôtel de Bourgogne, où jouaient Bellerose dans le haut comique, Gaulier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin dans la farce. Chaque fois qu'il revenait de la comédie, le jeune Poquelin était plus triste, plus distrait du travail de la boutique, plus dégoûté de la perspective de sa profession. Qu'on se figure ces matinées rêveuses d'un lendemain de comédie pour le génie adolescent devant qui, dans la nouveauté de l'apparition, la vie humaine se déroulait déjà comme une scène perpétuelle. 11 s'en ouvrit enfin à son père, et, appuyé de son aïeul qui le gâtaity il obtint de faire des études. On le mit dans une pension, à ce qu'il paraît, d'où il suivit comme externe, le collège de Clermont, depuis de Louis- le-Grand, dirigé par les jésuites.

Cinq ans lui suffirent pour achever tout le cours de ses études, y compris la philosophie; il fit de plus au collège d'utiles connaissances, et qui influèrent sur sa destinée. Le prince de Conti, frère du grand Condé, fut un de ses condisciples et s'en ressouvint toujours dans la suite. Ce prince, bien qu'ecclésiastique d'abord^ et tant qu'il resta sous la conduite des jésuites, aimait les spectacles et les défrayait magnifiquement; en se convertissant plus tard du cAté des jansénistes, et, en rétractant ses premiers goûts au point d'écrire contre la comédie, il sembla transmettre du moins à son illustre aîné le soin de protéger jusqu'au bout Molière. Chapelle devint aussi Tami d'études de Poquelin et lui procura la connaissance et les leçons de Gassendi, son précepteur. Ces leçons privées de Gassendi étaient en outre entendues de Bernier, le futur voyageur, et de Hei»iault, connu par son invocation à Vénus; elles durent influer sur la façon de voir de Molière, moins par les détails de l'enseignement que par l'esprit qui en émanait, et auquel participèrent tous les jeunes auditeurs. Il est à. remarquer en eflet combien furent

libres d'humeur et indépendants tous ceux qui sortirent de cette école : et Chapelle le franc parleur, Tépicurien pratique et relâché ; et ce poëte Hesnault qui attaquait Colbert puissant, et traduisait à plaisir ce qu'il y a de plus hardi dans les chœurs des tragédies de Sénèque; et Bernier qui courait le monde» et revenait sachant combien sous les costumes divers l'homme est partout le même, répondant à Loms XIV, qui l'interrogeait sur le pays où la vie lui semblerait meilleure, que c'était la Suisse^ et déduisant sur tout point ses conclusions philosophiques, en petit comité, entre mademoiselle de Lenclos et madame de La Sablière. Il est à remarquer aussi combien ces quatre ou cinq esprits étaient de pure bourgeoisie et du peuple: Chapelle, fils d'un riche magistrat, mais fils bâtard; Bernier, enfant pauvre, associé par charité à l'éducation de Chapelle; Hesnault, fils d'un boulanger de Paris; Poquelin, fils d'un tapissier; et Gassendi leur mattre, non pas un gentilhomme, comme on l'a dit de Descartes, mais fils de simples villageois. Molière prit dans ces conférences de Gassendi l'idée de traduire Lucrèce ; il le fit partie en vers et partie en prose, selon la nature des endroits; mais le m«')nuscrit s'en est perdu. Un autre compagnon qui s*immisça à ces leçons philosophiques fut Cyrano de Bergerac, devenu suspect à son tour d'impiété, par quelques vers di Agrippine, mais surtout convaincu de mauvais goût. Molière prit plus tard au Pédant joué de Cyrano deux scènes qui ne déparent certainement pas les Fourberies de Scapin : c'était son habitude, disait-il à ce propos, de reprendre son bien partout où il le trouvait; et puis, comme l'a remarqué spirituellement M. Auger, en agissant de la sorte avec son ancien camarade, il ne semblait guère que prolonger cette coutume de collège par laquelle les écoliers sont faisants pt mettent leurs gains du jeu en commun. Mais Molière, qui n'y allait jamais petitement, ne s'avisa pas de cette fine excuse.

Au sortir de ses classes, Poquelin dut remplacer son père trop âgé dans la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi, qu'on lui assura en survivance. Il suivit, pour son noviciat, Louis XIII dans le voyage de Narbonne en 1641, et fut témoin, au retour, de l'exécution de Cinq- Mars et de De Thou : amère et sanglante dérision de la justice humaine. Il parait que, dans les années qui suivirent, au lieu de continuer l'exercice delà charge paternelle, il alla étudier le droit à Orléans et s'y fit recevoir avocat. Mais son goût du théâtre l'emporta décidément, et.

revenu à Paris, après avoir hanté, dit-on, les tréteaux du Pont-Neuf, suivi de près les Italiens et Scaramouche, il se mita la tète d'une troupe de comédiens de société, qui devint bientôt une troupe régulière et de profession. Les deux frères Béjart, leur sœur Madeleine, Duparc dit Gros-Benéy faisaient partie de cette bande ambulante qui s'intitulait ^Illustre Théâtre. Notre poète rompit dès lors avec sa famille et les Poquelin ; il prit nom Molière. Molière courut avec sa troupe les divers quartiers de Paris, puis la province. On dit qu il fit jouer à Bordeaux une Thébalde^ tentative du genre sérieux, qui échoua. Mais il n'épargnait pas les farces, les canevas à ritalienne, les impromptu, tels que le Médecin volant et la Jalousie du Barbouillé^ premiers crayons du Médecin malgré lui et de Georges Dandin^ et qui ont été conservés, les Docteurs rivaux^ le Maître d'école, dont on n'a que les titres, le Docteur amoureuXy que Boileau daignait regretter. Il allait ainsi à l'aventure, bien reçu du duc d'fipernonà Bordeaux, du prince de Conii en chaque rencontre, loué de d'Assoucy qu'il recevait et hébergeait en prince à son tour, hospitalier, libéral, bon camarade, amoureux souvent, essayant toutes les passions, parcourant tous les étages, menant à honi ce train de jeunesse, comme une Fronde joyeuse à travers la campagne, avec force provi^jion, dans son esprit, d'originaux et de caractères. C'est dans Iç cours de cette vie errante qu'en 1653, à Lyon, il fit représenter f Étourdi, sa première pièce régulière ; il avait trente et un ans.

Molière, on le voit, débuta par la pratique de la vie et des passions avant de les peindre. Mais il ne faudrait pas ciwe qu'il y eût dans son existence intérieure deux parts successives comme dans celle de beaucoup de moralistes et satiriques émiuents : une première part active et plus ou moins fervente; puis, celte chaleur faiblissant par l'excès ou par l'âge, une observation acre, mordante, désabusée enfin, qui revient sur les motifs, les scrute et les raille. Ce n'est pas la du tout le cas de Molière, ni celui des grands hommes doués, à cette mesure, du génie qui crée. Les hommes distingués, qui passent par cette double phase et arrivent promptement à la seconde, n'y acquièrent, en avançant, qu'un talent de critique fin et sagace, comme M. de La Rochefoucauld, par exemple, mais pas de mouvement animateur ni de force de création. Le génie dramatique, et celui de Molière en parâcu-

lier, a cela de merveilleux que le procédé en est tout différent et plus complexe. Au milieu des passions de sa jeunesse, des entraînements emportés et crédules comme ceux du commun des hommes, Molière avait déjà à un haut degré le don d'observer et de reproduire, la faculté de sonder et de saisir des ressorts qu'il faisait jouer ensuite au grand amusement de tous; et plus tard, au milieu de son entière et triste connaissance du cœur humain et des mobiles divers, du haut de sa mélancolie de contemplateur philosophe, il avait conservé dans son propre cœur, on le verra, la jeunesse des impressions actives, la faculté des passions, de l'amour et de ses jalousies, le foyer véritablement sacré. Contradiction sublime et qu'on aime dans la vie du grand poète ! assemblage indéfmisable qui répond à ce qu'il y a de plus mystérieux aus%i dans le talent dramatique et comique, c'est-à-dire la peinture des réalités amères moyennant des personnages animés, faciles, réjouissants, qui ont tous les caractères de la nature; la dissection du cœur la plus profonde se transformant en des êtres actifs et originaux qui la traduisent aux yeux, .en étant simplement eux-mêmes 1

On rapporte que, pendant son séjour à Lyon, Molière, qui s'était déjà lié assez tendrement avec Madeleine Béjart, s'éprit de M"' Duparc (ou de celle qui devint M"* Duparc en épousant le comédien de ce nom) et de M"* de Brie, qui toutes deux faisaient partie d'une autre troupe que la sienne ; il parvint malgré la Béjart, dit-on, à engager dans sa troupe les deux comédiennes, et l'on ajoute que, rebuté de la superbe Duparc, il trouva dans M"* de Brie des consolations auxquelles il devait revenir encore durant les tribulations de son mariage. On est allé jusqu'à indiquer dans la scène de ClitandrCy Armande et Henriette^ au premier acte des Femmes savantesy une réminiscence de cette situation antérieure de vingt années à la comédie. Nul doute qu'entre Molière, fort enclin à l'amour, et les jeunes comédiennes qu'il dirigeait, il ne se soit formé des nœuds mobiles, croisés, parfois interrompus et repris ; mais il serait téméraire, je le crois, d'en vouloir retrouver aucune trace précise dans ses œuvres, et ce qui a été mis en avant sur cette allusion, pour laquelle on oublie les vingt années d'intervalle, ne me semble pas justiGé.

On conserve à Pézénas un fauteuil dans lequel, dit-on, Molière venait s'installer tous les samedis, chez un barbier fort achalandé, pour

y faire la recette et y étudier à ce propos les discours et physionomie d'un chacun. On se rappelle que Machiavel, grand poëte comique aussi, ne dédaignait pas la conversation des bouchers, boulangers et autres. Mais Molière avait probablement, dans ses longues séances chez le barbier-chirurgien, une intention plus directement applicable à son art que l'ancien secrétaire florentin, lequel cherchait surtout, il le dit, à narguer la fortune et à tromper Tennui de la disgrâce. Cette disposition de Molière à observer durant des heures et à se tenir en silence s'accrut avec l'âge, avec l'expérience et les chagrins de la vie ; elle frappait singulièrement Boileau qui appelait son ami le Contemplateur, c Vous connoissez l'homme, dit Élise dans la Critique de l'École des Femmes^ et sa paresse naturelle à soutenir la conversation. Célimène l'avoit invité à souper comme bel esprit, et jamais il ne parut si sot parmi une demidouzaine de gens à qui elle avoit fait fête de lui... Il les trompa fort par son silence. * L'un des ennemis de Molière, de Villiers, en sa comédie de ZélindCy représente un marchand de dentelles de la rue Saint-Denis, Argimont, qui entretient dans la chambre haute de son magasin une dame de qualité, Oriane. On vient dire qxi'Élomire (anagramme de Molière) est dans la chambre d'en bas. Oriane désirait qu'il montât, afm de le voir; et le marchand descend, comptant bien ramener en haut le nouveau chaland sous prétexte de quelque dentelle; mais il revient bientôt seul. « Madame, dit-il à Oriane, je suis au désespoir de n'avoir pu vous satisfaire; depuis que je suis descendu, Élomire n'a pas dit une seule parole ; je l'ai trouvé appuyé sur ma boutique dans la posture d'un homme qui rêve. Il avoit les yeux collés sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandoient des dentelles; il paroissoit attentif à leurs discours, et il sembloit, par le mouvement de ses yeux, qu'il regardoit jusqu'au fond de leurs âmes pour y voir ce qu'elles ne disoient pas. Je crois même qu'il avoit des tablettes, et qu'à la faveur de son manteau il a écrit, sans être aperçu, ce qu'elles ont dit de plus remarquable. » Et sur ce que répond Oriane qu'ÉIomire avait peut-être même un crayon et dessinait leurs grimaces pour les faire représenter au naturel dans le jeu du théâtre, le marchand reprend : « S'il ne les a pas dessinées sur ses tablettes, je ne doute point qu'il ne les ait imprimées dans son imagination. C'est un dangereux personnage. Il y en a qui ne vont point sans leurs mains, mais on peut dire de lui qu'il ne va point sans ses yeux ni

sans ses oreilles. » Il est aisé, à travers l'exagération du portrait, d'apercevoir la ressemblance. Molière fut une fois vu, durant plusieurs heures, à bord du coche d'Auxerre, à attendre le départ. Il observait ce qui se passait autour de lui; mais son observation était si sérieuse en face des . objets, qu elle ressemblait à l'abstraction du géomètre, à la rêverie du fabuliste.

Le prince de Conti, qui n'était pas janséniste encore, avait fait jouer plusieurs fois Molière et la troupe de V Illustre Théâtre^ en son hôtel, à Paris. Étant en Languedoc à tenir les États, il ihanda son ancien condisciple, qui vint de Pézénas et de Narbonne à Béziers ou à Montpellier S près du prince. Le poète fit œuvre de son répertoire le plus varié, de ses canevas à l'italienne, de lÉtourdiy sa dernière pièce, et il y ajouta la charmante comédie du Dépit amoureux. Le prince, enchanté, voulut se l'attacher comme secrétaire et le faire succéder au poète Sarazin qui venait de mourir ; Molière refusa par attachement pour sa troupe, par amour de son métier et de la vie indépendante. Après quelques années encore de courses dans le Midi, où on le voit se lier d'amitié avec le peintre Mignard à Avignon, Molière se rapprocha de la capitale et séjourna à Rouen, d'où il obtint, non pas, comme on l'a conjecturé, par la protection du prince de Conti, devenu pénitent sous l'évêque d'Alet dès 1665, mais par celle de Monsieur, duc d'Orléans, de venir jouer à Paris sous les yeux du roi. Ce fut le 24 octobre 1658, dans la salle des gardes au vieux Louvre, en présence de la cour et aussi des comédiens de l'hôtel de Bourgogne, périlleux auditoire, que Molière et sa troupe se hasardèrent à représenter Nicomède. Cette tragi-comédie achevée avec applaudissement, Molière, qui aimait à parler comme orateur de la troupe [grex)^ et qui en cette occasion décisive ne pouvait céder ce rôle à nul autre, s'avança vers la rampe, et, après avoir « remercié Sa Majesté en des termes très-modestes de la bonté qu'elle avoit eue d'excuser ses défauts et ceux de sa troupe, qui n'avoit paru qu'en tremblant devant une assemblée si auguste, il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du

1. ToQS les biographes, depuis Grimarest, avaient dit Béziêrs; M. Taschereau donne de bonnes raisons pour que ce soit Montpellier. Ce détail a peu d'importance ; mais en général toutes les anecdotes sur Molière sont mêlées d'incertitude, faute d*un premier biographe scrupuleux et bien informé.

monde leur avoit fait oublier que Sa Majesté avoit à son service d'excellents originaux, dont ils n'étoient que de très-foibles copies ; mais que, puisqu'elle avoit bien voulu souffrir leurs manières de campagne, il la supplioit très-humblement d'avoir agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avoient acquis quelque réputation et dont il régaloit les provinces. » Ce fut le Docteur amoureux qu'il choisit. Le roi, satisfait du spectacle, permit à la troupe de Molière de s'établir à Paris sous le titre de Troupe de Monsieur^ et de jouer alternativement avec les comédiens italiens sur le théâtre du Petit-Bourbon. Lorsqu'on commença de bâtir, en 1660, la colonnade du Louvre à l'emplacement même du Petit-Bourbon, la troupe de Monsieur passa au théâtre du Palais-Royal. Elle devint troupe du Roi en 1665; et plus tard, à la mort de Molière, réunie à la troupe du Marais d'abord, et sept ans après (1680; à celle de l'hôtel de Bourgogne, elle forma le Théâtre- Français.

Dès l'installation de Molière et de sa troupe, l'Étourdi et le Dépit amoureux se donnèrent pour la première fois à Paris et n'y réussirent pas moins qu'en province. Bien que la première de ces pièces ne soit encore qu'une comédie d'intrigue tout bnitée des imbroglios italiens, quelle verve déjà ! quelle chaude pétulance ! quelle activité folle et saisissante d'imaginative dans ce Mascarille que le théâtre n'avait pas jusqu'ici entendu nommer ! Sans doute Mascarille, tel qu'il apparaît d'abord, n'est guère qu'un fils naturel direct des valets de la farce italienne et de l'antique comédie, de l'esclave de VÉpidique^ du Chrysale des Bacchidesy de ces valets d^or, comme ils se nomment, du valet de Marot; c'est un fils de Villon, nourri aussi aux repues franches, im des mille de cette lignée antérieure à Figaro : mais dans les^ Précieuses, il va bientôt se particulariser, il va devenir le Mascarille marquis, un valet tout moderne et qui n'est qu'à la livrée de Molière. Le Dépit amoureux^ à travers l'invraisemblance et le convenu banal des déguisements et des reconnaissances, offre dans la scène de Lucile et d'Éraste une situation de cœur éternellement renouvelée, éternellement jeune depuis le dialogue d'Horace et de Lydie, situation que Molière a reprise lui-même dans le Tartuffe et dans le Bourgeois Gentilhomme, avec bonheur toujours, mais sans surpasser Texcellence de cette première peinture : celui qui savait le plus fustiger et railler se montrait en même temps celui qui sait

MOLIÈRE. Ul

comment on aime. Leê Précieuses ridicules^ jouées en 1659, attaquèrent les mœurs modernes au vif. Molière y laissait les canevas italiens et les traditions de théâtre pour y voir les choses avec ses yeux, pour y parler haut et ferme selon sa nature contre le plus irritant ennemi de tout grand poëte dramatique au début, le bégueulisme bel-esprit, et ce petit goût d'alcôve qui n'est que dégoût. Lui, Thomme au masque ouvert et à l'allure naturelle, il avait à déblayer avant tout la ^cène de ces mesquins embarras pour s'y déployer à l'aise et y établir son droit de francparler. On raconte qu'à la première représentation des PrécieuseSy un vieillard du parterre, transporté de cette franchise nouvelle, un vieillard qui sans doute avait applaudi dix-sept ans auparavant au Menteur de Corneille, ne put s'empêcher de s'écrier, en apostrophant Molière qui jouait Mascarille : « Courage, courage, Molière! voilà de la bonne comédie ! « A (5e cri, qu'il devinait bien être celui du vrai public et de la gloire, à cet universel et sonore applaudissement, Molière sentit, comme le dit Segrais, s'enfler son courage, et il laissa échapper ce mot de noble orgueil, qui marque chez lui l'entrée de la grande carrière : « Je n'ai plus que faire d'étudier Plante et Térence et d'éplucher les fragments de Ménandre; je n'ai qu'à étudier le monde. » — Oui, Molière; le monde s'ouvre à vous, vous l'avez découvert et il est vôtre ; vous n'avez désormais qu'à y choisir vos peintures. Si vous imitez encore, ce sera que vous le voudrez bien ; parce que vous prélèverez votre part là où vous la trouverez bonne à prendre ; ce sera en rival qui ne craint pas les rencontres, en roi puissant pour agrandir votre empire. Tout ce qui sera emprunté par vous restera embelli et honoré ^

Après le sel un peu gros, mais franc, du Cocu imaginaire ^ et l'essai pâle et noble de Don Garcie^ r École des Maris revient à cette large voie d'observation et de vérité dans la gaieté. Sganarelle, que le . Cocu imaginaire nous avait montré pour la première fois, reparaît et se développe par rÉcole des Maris; Sganarelle va succéder à Mascarille dans la faveur de Molière. Mascarille était encore assez jeune et garçon,

1. On peut appliquer sans ironie, quand il 8*agit de poésie dramatique surtout, à de certains plagiats faits de main souveraine, le mot de la Fable :

Vous leur fltei, seigneur,

Bo les croquant, beaucoup d'honneur.

Sganarelle est essentiellement marié. Né probablement du théâtre italien, employé de bonne heure par Molière dans la farce du Médecin volant^ introduit sur le théâtre régulier en un rôle qui sent un peu son Scarron, il se naturalise comme a fait Mascarille; il se perfectionne vite et grandit sous la prédilection du maître. Le Sganarelle de Molière, dans toutes ses variétés de valet, de mari, de père de Lucinde, de frère d'Ariste, de tuteur, de fagotier, de médecin, est un personnage qui appartient en propre au poète, comme Panurge à Rabelais, Falstaff à Shakespeare, Sancho à Cervantes; c'est le côté du laid humain personnifié, le côté vieux, rechigné, morose, intéressé, bas, peureux, tour à tour piètre ou charlatan, bourru et saugrenu, le vilain côté, et qui fait rire. A certains moments joyeux, comme quand Sganarelle touche le sein de la nourrice, il se rapproche du rond Gorgibus, lequel ramène au bonhomme Chrysale, cet autre comique cordial et à plefti ventre. Sganarelle, chétif comme son grand-père Panurge, a pourtant laissé quelque postérité digne de tous deux, dans laquelle il convient de rappeler Pangloss et de ne pas oublier Gringoire (1). Chez Molière, en face de Sgaranelle, au plus haut bout de la scène, Alceste apparaît; Alceste, c'està-dire ce qu'il y a de plus sérieux, de plus noble, de plus élevé dans le comique, le point où le ridicule confine au courage, à la vertu. Une ligne plus haut et le comique cesse, et on a un personnage purement généreux, presque héroïque et tragique. Même tel qu'il est, avec un peu de mauvaise humeur, on a pu s'y méprendre; Jean-Jacques et Fabre d'Églantine, gens à contradiction, en ont fait leur homme. Sganarelle embrasse les trois quarts de l'échelle comique, le bas tout entier, et le milieu qu'il partage avec Gorgibus et Chrysale; Alceste tient l'autre quart, le plus élevé. Sganarelle et Alceste, voilà tout Molière.

Voltaire a dit que quand Molière n'aurait fait que l'Ecole des MariSt il serait encore un excellent comique ; Boileau ne put entendre r École des Femmes sans adresser à Molière, attaqué de beaucoup de côtés et qu'il ne connaissait pas encore, des stances faciles, où il célèbre la charmante naïveté de cette comédie qu'il égale à celles de Térence, supposées écrites par Scipion. Ces deux amusants chefs-d'œuvre ne furent séparés que par la légère mais ingénieuse comédie-impromptu

l.'Dans la Notre-Dame de Paris de M. Hugo.

des FâcheuXy faite, apprise et représentée en quinze jours pour les fêtes de Vaux. La Fontaine en a dit, dans un éloge de ces fêtes, les dernières du malheureux Oronte :

C'est une pièce de Molière :

Cet écrivain par sa manière Charme à présent toute la cour.

Nous avons changé de méthode; Jodelet n'est plus à la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas.

Jamais le libre et prompt talent de Molière pour les vers n'éclata plus évidemment que dans cette comédie satirique, dans les scènes du piquet ou de la chasse. La scène de la chasse ne se trouvait pas dans la pièce à la première représentation; mais Louis XIV, montrant du doigt à Molière M. de Soyecourt, grand veneur, lui dit : « Voilà un original que vous n'avez pas encore copié'. » Le lendemain, la scène du chasseur était faite et exécutée. Boileau, dont cette pièce des Fâcheux devançait la manière en la surpassant, y songeait sans doute quand il demanda trois ans plus tard à Molière où il trouvait la rime. C'est que Molière ne la cherchait pas; c'est qu'il ne faisait pas d'habitude son second vers avant le premier et n'attendait pas un demi-jour et plus pour trouver ensuite au coin d'un bois le mot qui l'avait fui. Il était de la veine rapide, prime-sautiêre de Régnier, de d'Aubigné ; ne marchandant jamais la phrase ni le mot, au risque même d'un pli dans le vers, d'un tour un peu violent ou de l'hiatus au pire; un duc de Saint-Simon en poésie; une façon d'expression toujours en avant, toujours certaine, que chaque flot de pensée emplit et colore. M. Auger s'est attaché à relever comme fautes tous les manques de repos à l'hémistiche chez Molière; c'est peine puérile, puisque notre poëte ne suit pas là-dessus la loi de Boileau et des autres réguliers. Molière faisait si naturellement les vers que ses pièces en prose sont remplies de vers blancs ; on l'a remarqué pour le Festin de Pierrey et l'on a été jusqu'à conjecturer que la petite pièce du Sicilien avait été primitivement ébauchée en vers et que Molière avait ensuite brouillé le tout dans une prose qui en avait gardé trace. Fénelon,

m MOLIERE.

lorsqu'à propos de l'Avare il déclare préférer (comme aussi le pensait Ménage) les pièces en prose de Molière à celles qui sont en vers, lorsqu'il parle de cette multitude de métaphores qui, suivant lui, approchent du galimatias, Fénélon, poëte élégant en prose, n'entend rien, il faut le dire, à cette riche manière de poésie, qui n'est pas plus celle de Virgile et de Térence qu'en peinture la manière de Rubens n'est celle de Raphaël. Boileau, tout artiste sobre qu'il était et dans un autre procédé que Molière, lui rendait haute justice là-dessus; il le reprenait sans doute quelquefois et aurait voulu épurer maint détail, comme on le voit par exemple en cette correction qui a été conservée de deux vers des Femmes savantes. Molière avait mis d'abord :

Quand sur une personne on prétend s'ajuster, C'est par les beaux côtés qu'il la faut imiter.

« M. Despréaux, dit Cizeron-Rival d'après Brossette, trouva du jargon dans ces deux vers et les rétablit de cette façon :

Quand sur une personne on prétend se régler,

C'est par ses beaux endroits qu'il lui faut ressembler. »

Mais, jargon ou non, il était le premier à proclamer Molière maître dans l'art de frapper les bons vers, et il n'aurait pas admis le jugement par trop dégoûté de Fénelon. Rien d'étonnant, au reste, que cette fine et mystique nature de Fénelon, dans sa blanche robe de lin, dans sa simple tunique, un peu longue, un peu traînante (en fait de style), n'ait pas entendu ces admirables plis mouvants, étoffés, du manteau du grand comique. Ce qui est ubéreux, surtout la gaieté, répugne singulièrement aux natures délicates et rêveuses. En dépit de ces juges difficiles, comme satire dîaloguée en vers, les Fâcheux sont un chef-d'œuvre.

Durant les quatorze années qui suivirent son installation à Paris, et jusqu'à l'heure de sa mort, en 1673, Molière ne cessa de produire. Pour le roi, pour la cour et les fêtes de commande, pour le plaisir du gros public et les intérêts de sa troupe, pour sa propre gloire et la sérieuse postérité, Molière se multiplie et suffit à tout. Rien de méticuleux en lui et qui sente l'auteur de cabinet. Vrai poëte de drame, ses

ouvrages sont en scène, en action; il ne les écrit pas^ pour ainsi dire, il les joue. Sa vie de comédien de province avait été un peu celle des poètes primitifs populaires, des rapsodes, jongleurs ou pèlerins de la Passion ; ils allaient, comme on sait, se répétant les uns les autres, se prenant leurs canevas et leurs thèmes, y ajoutant à l'occasion, s'oubliant eux et leur œuvre individuelle, et ne gardant guère copie de leurs représentations. C'est ainsi que les ébauches et improvisades à l'italienne, que Molière avait multipliées (on a les titres d'une dizaine) durant ses courses en province, furent perdues, hors deux, le Médecin volant et la Jalousie du Barbouillé. Et encore, telles qu'on a celles-ci, il est douteux que la version en soit de Molière. Suivant le procédé des poètes primitifs, qui font volontiers entrer un de leurs ouvrages dans un autre, ces ébauches furent plus tard introduites et employées dans des actes de pièces plus régulières. Les poètes dont nous parlons transposent, w/ili$entj si l'on peut se servir de ce mot, certains morceaux une fois faits; ainsi Don Garde de Navarre n'ayant pas eu de succès, des tirades entières ont passé de ce prince jaloux au Misanthrope et ailleurs. VÉtourdi et le Dépit amoureux^ premières pièces régulières de notçe poète, ne furent imprimées que dix ans après leur apparition à la scène 1653-1663); les Précieuses le furent dans les environs du succès, mais malgré l'auteur, comme l'indique la préface; et ce n'est pas ici une simagrée de douce violence comme tant d'autres l'ont jouée depuis : l'embarras de Molière qui se fait imprimer pour la première fois, à son corps défendant, est visible dans cette préface. Le Cocu imaginaire^ ayant eu près de cinquante représentations, ne devait pas être imprimé, quand un amateur de comédie, nommé Neufvillenaine, s'aperçut qu'il avait retenu par cœur la pièce tout entière; il en fit une copie et la publia en dédiant l'ouvrage à Molière. Ce M. de Neufvillenaine se connaissait en procédés. L'insouciance de Molière fut telle qu'il ne donna jamais d'autre édition du Cocu imaginaire^ bien que M. ^de Neufvillenaine avoue (ce qui serait assez vraisemblable quand il ne l'avouerait pas) qu'il peut s'être glissé dans sa copie, faite de mémoire, quantité de mots les uns pour les autres. 0 Racine I ô Boileau I qu'eussiez-vous dit si un tiers eût ainsi manié devant le public vos prudentes œuvres où chaque mot a son prix? On doit maintenant saisir toute la différence native qu'il y a de Molière à cette famille sobre, économe, méticuleuse

1Zi6 MOLIÈRE.

€t avec raison, des Despréaux et des La Bruyère. Dans l'édition de Neufvillenaine, qu'il faut bien considérer, par suite du silence de Molière, comme l'édition originale, la pièce est d'un seul acte, quoique plus tard les éditeurs de 1734 l'aient donnée en trois; mais il y a lieu de croire que, pour Molière comme pour les anciens tragiques et comiques, cette division d'actes est imaginée ici après coup et artificielle. Molière, dans ses premières pièces, ne s'astreint guère plus que Plaute à cette division régulière ; il laisse fréquemment la scène vide, sans qu'on puisse supposer l'acte terminé en ces endroits. Il se rangea bien vite, il est vrai, à la régularité dès lors professée ; mais on voit (et c'est sur quoi j'insiste) combien il avait naturellement les habitudes de l'époque antérieure. Pour obvier à des larcins pareils à celui de Neufvillenaine, Molière dut songer à publier dorénavant lui-même ses pièces au fur et à mesure des succès. V École des Maris^ dédiée au duc d'Orléans, son protecteur, est le premier ouvrage qu'il ait publié de son plein gré; à partir de ce moment (1661), il entra en communication suivie avec les lecteurs. On le retrouve pourtant en défiance continuelle de ce côté; il craint les boutiques de la galerie du Palais; il préfère être jugé aiix chandelles^ au point de vue de la scène, sur la décision de la multitude. On a cru, d'après un passage de la préface des Fâcheux, qu'il aurait eu dessein de faire imprimer ses remarques et presque sa poétique, à l'occasion de ses pièces ; mais, à mieux entendre le passage, il en ressort que cette promesse, mal d'accord avec sa tournure de génie, n'est pas sérieuse en effet; ce serait plutôt de sa part une raillerie contre les grands raisonneurs selon Horace et Aristote. Sa poétique, du reste, comme acteur et comme auteur, se trouve tout entière dans la Critique de l École des Femmes et dans r Impromptu de Versailles^ et elle y est en action, en comédie encore. A la scène vu de la Critique^ n'est-ce pas Molière qui nous dit par la bouche de Dorante : € Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles dont vous embaiTassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours 1 II semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde, et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon sens, qui a fait autrefois ces observations, les fait aisément tous les jours sans le secours d'Horace et d' Aristote. •• Laissons-nous aller de bonne foi aux

choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir. » Pour en finir avec cette négligence de littérateur que nous démontrons chez Molière, et qui contraste si fort avec son ardente prodigalité comme poète et son zèle minutieux comme acteur et directeur, ajoutons qu'aucune édition complète de ses œuvres ne parut de son vivant; ce fut La Grange, son camarade de troupe, qui recueillit et publia le tout en 1682, neuf ans après sa mort.

Molière, le plu3 créateur et le plus inventif des génies, est celui peut-être qui a le plus imité, et de partout ; c'est encore là un trait qu'ont en commun les poètes primitifs populaires et les illustres dramatiques qui les continuent. Boileaii, Racine, André Chénier, les grands poètes d'étude et de goût, imitent sans doute aussi ; mais leur procédé d'imitation est beaucoup plus ingénieux, circonspect et déguisé, et porte principalement sur les détails. La façon de Molière en ses imitations est bien plus familière, plus à pleine main et à la merci de la mémoire. Ses ennemis lui reprochaient de voler la moitié de ses œuvres aux vieux bouquins. Il vécut d'abord, dans sa première manière, sur la farce traditionnelle italienne et gauloise ; à partir des Précieuses et de F École des Maris, il devint lui-même; il gouverna et domina dès lors ses imitations, et, sans les modérer pour cela beaucoup, il les mêla constamment à un ■fonds d'observation originale. Le fleuve continua de charrier du bois de tous bords, mais dans un courant de plus en plus étendu et puissant. Riccoboni a donné une liste assez complète, et parfois même gonflée, des imitations que Molière a faites des Italiens, des Espagnols et des Latins ; Cailhava et d'autres y ont ajouté. Riccoboni a eu le bon esprit de sentir que le génie de Molière ne souffrait pas de ces nombreux butins. Au contraire, l'admiration du commentateur pour son poète va presque en raison du nombre des imitations qu'il découvre en lui, et elle n'a plus de bornes lorsqu'il le voit dans C Avare mener, à ce qu'il dit, jusqu'à cinq imitations de front, et être, là-dessous et à travers cette mêlée de souvenirs, plus original que jamais. Tous les Italiens n'ont pas eu si bonne grâce, et le sieur Angelo, docteur de la comédie italienne, allait jusqu'à revendiquer le sujet du Misanthrope^ qu'il avait, aflîrmait^il, raconté tout entier à Molière, d'après une certaine pièce de Naples, un jour qu'ils se promenaient ensemble au Palais-Royal. C'est quinze Jours après

cette conversation mémorable que la comédie du Misanthrope aurait été achevée et sur ralBche. A de pareilles prétentions, appuyées de pareils dires, on n'a à opposer que le judicieux dédain de Jean-Baptiste Rousseau qui, dans sa correspondance avec d'Olivet et Brossette, a d'ailleurs le mérite d'avoir fort bien apprécié Molière ; la lettre du poète à M. Chauvelin sur le sujet qui nous occupe vaut mieux, comme pensée, que les trois quarts de ses odes. Ce qu'il faut reconnaître, c'est que les imitations chez Molière sont de toute source et infînies; elles ont un caractère de loyauté en même temps que de sans-façon, quelque chose de cette première vie où tout était en commun, bien qu'aussi d'ordinaire elles soient parfaitement combinées et descendant quelquefois à de purs détails. Plante et Térence pour des fables entières, Straparole et Boccace pour des fonds de sujets, Rabelais et Régnier pour des caractères, Boisrobert et Rotrou et Cyrano pour des scènes, Horace et Montaigne et Balzac pour de simples phrases, tout y figure ; mais tout s'y transforme, rien n'y est le même. Là où il imite le plus, qui donc pourrait.se plaindre? à côté de Sosie qu'il copie, ne voilà-t-il pas Gléanthis qu'il invente? De telles imitations, loin de nous refroidir envers notre poète, nous sont chères ; nous aimons à les rechercher, à les poursuivre jusqu'au bout, dans une idée de parenté. Ces masques fameux de la bonne comédie, depuis Plante jusqu'à Patelin, ces malicieux conteurs de tous pays, ces philosophes satiriques et ingénieux, nous les convoquons un moment autour de notre auteur dans un groupe qui les unit et où il préside ; les moins considérables, les Boisrobert, les Sorel, les Cyrano, y sont même introduits à la faveur de ce qu'ils lui ont prêté, de ce qui surtout les recommande et les honore. Ces imitations, en un mot, ne sont le plus souvent pour nous que le résumé heureux de toute une famille d'esprits €t de tout un passé comique dans un nouveau type original et supérieur, comme un enfant aimé du ciel qui, sous un air de jeunesse, exprime à la fois tous ses aïeux.

Chacune des pièces de Molière, à les suivre dans l'ordre de leur apparition, fournirait matière à un historique étendu et intéressant ; ce travail a déjà été fait, et trop bien, par d'autres, pour le reprendre; ce serait presque toujours le copier *. Autour de t École desFemmeSy en

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