‹ Galerie des grands écrivains françaisChapitre 12 sur 29 · Pensées de M. Joubert · texte numérisé non relu

Pensées de M. Joubert

près de soixante-quatorze ans, dans Thôtel de son ami M. d'Hervart, et assisté des soins pieux de Racine. Mais, laissant de côté ces choses connues, j'ai à cœur aujourd'hui de revenir sur la plus grande attaque qui ait été portée à la réputation de La Fontaine, et de discuter un moment l'opinion de M. de Lamartine.

C'est dans une page détachée de ses Mémoires que le célèbre poëte moderne, parlant des premiers livres qu'on lui donnait à lire dans son enfance, s'est exprimé ainsi : « On me faisait bien apprendre aussi par cœur quelques fables de La Fontaine; mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l'oreille ni sur la page, me rebutaient. D'ailleurs, ces histoires d'animaux qui parlent, qui se font des leçons, qui se nioquent les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs, avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants que nous, me soulevaient le cœur. Les fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie dure, froide et égoïste d'un vieillard que la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d'un enfant: c'est du fiel... n J'abrège cette page injurieuse \ et je n'y veux voir que ce qui y est en effet, l'antipathie des deux natures et le conflit des deux poésies. Réduisant l'opinion de M. de Lamartine à son véritable sens, j'y cherche moins encore une erreur de son jugement qu'une conséquence de sa manière d'être et de sentir.

Voltaire, voulant expliquer le peu de goût de Louis XIV pour La Fontaine, a dit : « Vous me demandez pourquoi Louis XIV ne fit pas tomber ses bienfaits sur La Fontaine comme sur les autres gens de lettres qui firent honneur au grand siècle. Je vous répondrai d'abord qu'il ne goûtait pas assez le genre dans lequel ce conteur charmant excella. II traitait les fables de La Fontaine comme les tableaux de Teniers, dont il ne voulait voir aucun dans ses appartements. » C'est à une antipathie de ce genre qu'il faut rapporter l'anathème lancé par H. de Lamardne contre La Fontaine. Lui aussi, il a naturellement le goût noble, celui de l'harmonie régulière et des grandes lignes en tout genre. Et de plus M. de Lamartine représente une poésie sentimentale, élevée, un peu métaphysique, qui était nouvelle en France au moment

1. On peuilalire en entier dans le 1*' numéro da Journal U CotueiUer du p^tipfe, Janvier 1850« page S7, ou dans la première Préface des Méditations (1840), de l'édition commentée par M. de Lamartine; la même opinion est reproduite dans les Confidences.

où il parut, et qui se trouvait opposée à l'esprit français en ce que celuici a toujours eu de positif, de malin, de moqueur.

Qu'on veuille bien se retracer avec netteté la différence des deux races : d'une part, nos vieux Gaulois, nos auteurs de contes et de fabliaux, Villon, Rabelais, Régnier, et tous ceux, plus ou moins connus, dont l'esprit vient se résumer et se personnifier en La Fontaine comme en un héritier qui les couronne et les rajeunit, si bien qu'on le peut définir le dernier et le plus grand des vieux poètes français, l'Homère en qui ils s'assemblent une dernière fois librement, et se confondent. D'une autre part, il y a eu en France, à divers moments, des tentatives pour introduire et naturaliser le genre élevé, romanesque, sentimental ; mais toujours ce genre, après une vogue passagère, a plus ou moins échoué et a été sacrifié en définitive : l'esprit de la race gauloise première a prévalu. On a eu, du temps de d'Urfé,un essai de roman qui rappelle à quelques égards le genre métaphysique et analytique moderne. Cet essai a continué jusque dans les grands romans si chers à l'hôtel de Rambouillet. Au temps de Jean-Jacques Rousseau, la tentative a été reprise par une plume ardente, avec un talent supérieur et une appropriation directe à l'état des âmes. A partir seulement de cette date, on peut dire que le sentimental, aidé de l'éloquence et secondé du pittoresque, a fait invasion dans notre littérature. La philosophie du xviii^ siècle, en attaquant le Christianisme, en avait, par contrecoup, ravivé le sentiment dans quelques âmes. M"* de StaSl et M. de Chateaubriand, en survenant à l'heure propice^ éveillèrent, chacun à sa manière, le goût du mystérieux ou de l'infini; il y eut une génération où plus d'un esprit ressentit de ces malaises et de ces désirs inconnus à nos pères. Le Christianisme, quand il se retire des âmes, y fait, a-t-on dit, un vide et un désert qu'elles ne connaissaient point avant lui. C'est alors que Lamartine paraissant trouva en poésie des accents nouveaux qui répondirent à ce vague état moral des imaginations et des cœurs. Toute sa première tentative poétique, la seule qui compte véritablement pour l'originalité, la tentative des Méditations^ a consisté à vouloir doter la France d'une poésie sentimentale, métaphysique et un peu mystique, lyrique et musicale, religieuse et pourtant humaine, prenant les affections au sérieux et ne souriant pas. II est tout simple que le grand représentant de cette poésie qui avait toujours manqué à la

France, s'en prenne à La Fontaine qui est THomëre de la vieille race gauloise. C'est après tout, et sous une forme assez naturelle, le combat des dieux nouveaux contre les dieux anciens.

Et notez bien que, s'il n'y avait pas de La Fontaine dans le passé, ou que si l'on cessait de le goûter et de l'aimer dans l'avenir, il n'y aurait pas ce coin d'esprit français mêlé jusque dans la poésie, qui ne se contente pas de la sensibilité pure, qui raille le vague du sentiment, et, pour tout dire, qui sourit souvent même aux beaux endroits de Lamartine. En deux mots, Lamartine vise habituellement à l'ange, et La Fontaine, s'il semble élever les bêtes jusqu'à l'homme, n'oublie jamais non plus que l'homme n'est que le premier des animaux.

On opposera peut-être à mon explication que Bernardin de Saint- Pierre, de qui Lamartine procède à bien des égards si évidemment, et qui est un des maîtres de l'école idéale et harmonieuse, goûte pourtant et chérit La Fontaine autant que personne, et qu'il ne perd aucune occasion de le citer et de le louer. Mais je ferai remarquer que Bernardin de Saint-Pierre, en adoptant ainsi la morale du Fabuliste, n'est point, autant qu'on pourrait croire, en contradiction avec lui-même; car, si Bernardin est optimiste, c'est pour les hommes tels qu'il les rêve, et nullement pour ceux qu'il a rencontrés et connus ; il juge ces derniers avec sévérité bien plus qu'avec indulgence. Je ferai remarquer encore qu'il y a sous l'idéal de Bernardin de Saint-Pierre un arrière-fond de réalité, comme il convient à un homme qui a beaucoup vécu de la vie pauvre et naturelle. On n'aurait même pas de peine à découvrir che? lui un certain goût sensuel que l'on pourrait dire innocent et primitif, contemporain des patriarches, mais qui l'empêche de se perdre dans le raflTmé des sentiments. Il avait beaucoup observé les animaux^ et il s'était accoutumé à ne voir en eux qu'une sorte d'étage très-développé de l'édifice humain, une sorte de démembrement varié de l'harmonie humaine dans ses parties simples. Il disait de La Fontaine : « Si ses fables n'étaient pas l'histoire des hommes, elles seraient encore pour moi un supplément à celle des animaux. » Lamartine, tout en tenant beaucoup de Bernardin, n'a pas également ce côté naturel ; il échappe à la matière dès qu'il le peut, il n'a point de racines en terre, et il ramène volontiers en chaque rencontre son idéal séraphique et céleste : ce qui est l'opposé de La Fontaine.

Voilà, ce me semble, le point du débat bien défini et dégagé de tout ce qui serait trop personnel et injurieux. Maintenant La Fontaine sera-t-il vaincu? Sortira-t-il de la lutte amoindri et tant soit peu diminué en définitive, et cette belle poésie première de Lamartine, qui a excité tant d'émotions, fera-t-elle baisser d*un cran la sienne, si naturelle, si précise et si paiiante? Je ne le crois pas, et l'on peut déjà s'en apercevoir : la poésie des Méditations est noble, volontiers sublime, éthérée et harmonieuse, mais vague ; quand les sentiments généraux et flottants auxquels elle s'adressait dans les générations auront fait place à un autre souffle et à d'autres courants, quand la maladie morale qu'elle exprimait à la fois et qu'elle charmait, qu'elle caressait avec complaisance, aura complètement cessé, cette poésie sera moins sentie et moins comprise, car elle n'a pas pris soin de s'encadrer et de se personnifier sous des images réelles et visibles, telles que les aime la race française, peu idéale et peu mystique de sa nature. Nous ne savons pas bien, personne, quelle est cette figure vaporeuse et à demi angélique d'Elvire. Le poète a essayé depuis de nous la montrer en prose, mais ses vers ne le disaient pas. Le Lac^ si admirable d'inspiration et de souffle, n'est pas lui-même si bien dessiné que les Deux Pigeons; et, quand j'entends réciter aujourd'hui, à quelques années de distance, quelqu'une de ces belles pièces lyriques qui sont de Lamartine ou de son école, j'ai besoin, moi-même qui ai été malade en mon temps de ce mal-là, d'y appliquer toute mon attention pour la saisir, tandis que l.a Fontaine me parle et me rit dès l'abord dans ses peintures:

Du palais d'un jeune Lapin

Dame Belette, un beau ma' in,

S'empara : c'est une ruséo.

Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée. Elle porta chez lui ses pénates, un jour Qu'il était allé faire à l'Aurore sa cour Parmi le thym et la rosée...

Et le début de Perreite au pot au lait, et celui des Deux Chèvres^ et celui de la Perdrix :

Quand la Perdrix Voit ses petits danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle...

et cent autres débuts brillants de vie et de fraîcheur, comme ils nous prennent aujourd'hui aussi vivement qu'au premier jour I comme ils ne vieillissent ni ne pâlissent pas I Ici rien ne s'évanouit. Évidemment, La Fontaine ne se met à conter et à peindre que quand il a vu. Son tableau lui échappe pour ainsi dire, et nous saute aux yeux ; et, dès les quatre premiers vers, il nous a fait tout voir. — Je laisse à chacun de poursuivre la comparaison, et de conclure, s'il y a lieu. Ma conviction bien paisible, c est que La Fontaine, comme Molière, n'a rien qu'à gagner du temps ; le bon sens, si profondément mêlé à son talent unique et naïf, lui assure de plus en plus l'avenir.

IIP

La littérature du siècle de Louis XIV repose sur la littérature française du xvi^ et de la première moitié du xvii^ siècle ; elle y a pris naissance, y a germé et en est sortie; c'est là qu'il faut se reporter si l'on veut approfondir sa nature, saisir sa continuité, et se faire une idée complète et naturelle de ses développements. Pour apprécier, en toute connaissance de cause, Racine et son système tragique, il n'est certes pas inutile d'avoir vu ce système, encore méconnaissable chez Jodelle et Garnier, recevoir grossièrement, sous la plume de Hardy, la forme qu'il ne perdra plus désormais, et n'arriver à l'auteur des Frères enne-mis qu'après les élaborations de Mairet et avec la sanction du grand Corneille. On ne porterait de Molière qu'un jugement imparfait et hasardé si on l'isolait des vieux écrivains français auxquels il reprenait son bien sans façon, depuis Rabelais et Larivey jusqu'à Tabarin et Cyrano de Bergerac. Boileau lui-même, ce strict réformateur, qui, à force d'épurer et de châtier la langue, lui laissa trop peu de sa liberté première et de ses heureuses nonchalances, Boileau ne fait autre chose que continuer et accomplir l'œuvre de Malherbe ; et, pour se rendre compte des ten-

1. Cet article, écrit dans le Globe (15 septembre 1897;, à propos des Fables de La Fontaine rapprochées de celles des autres auteurs par M. Robert, i^oute quelques détails et quelques développements aux deux morceaux qui précèdent.

tatives de Malherbe, on est forcé de remonter à Ronsard, à Desportes, à Régnier, en un mot à toute cette école que le précurseur de Despréaux eut à combattre. Mais si ces études préliminaires trouvent quelque part leur application, n'est-ce pas surtout lorsqu'il s'agit de La Fontaine et de ses ouvrages? Contemporain et ami de Boileau et de Racine, le bonhomme, au premier abord, n'a presque rien de commun avec eux que d'avoir aussi du génie; et ce serait plutôt à Molière qu'il ressemblerait, si l'on voulait qu'il ressemblât à quelqu'un parmi les grands poètes de son âge. Rien qu'à lire une de ses fables ou l'un de ses contes après XEpitre au Roi ou Vlphigénie^ on sent qu'il a son idiome propre, ses modèles à part et ses prédilections secrètes. 11 est fort facile et fort vrai de dire que La Fontaine^ se pénétra du style de Marot, de Rabelais, et le reproduisit avec originalité ; mais de Marot et de Rabelais à la Fon*^ taine il n'y a pas moins de cent ans d'intervalle; et quelque vive sympathie de talent et de goîit qu'on suppose entre eux et lui, une si parfaite et si naturelle analogie de manière, à cette longue distance, a besoin d'explication, bien loin d'en pouvoir servir. Sans doute il a dû trouver en des temps plus voisins quelque descendant de ces vieux et respectables maîtres, qui l'aura introduit dans leur familiarité : car l'idée ne lui serait jamais venue de restituer immédiatement leur faire et leur c^ir^^ ainsi que l'a tenté de nos jours le savant et ingénieux Courier. Ce n'était pas à beaucoup près un travailleur opiniâtre ni un érudit que La Fontaine, ni encore moins un investigateur de manuscrits, comme on Ta récemment avancé ^ et il employait ses nuits à tout autre chose qu'a feuilleter de poudreux auteurs, ou à pâlir sur Platon et PIutarque, que d'ailleurs il aimait fort à lire durant le jour. Aussi, en publiant ses savantes recherches sur nos anciennes fables, M. Robert a grand soin d'avertir qu'il ne prétend nullement indiquer les sources où notre immortel fabuliste a puisé : c Je suis bien persuadé, dit-il, que la plupart lui ont été totalement inconnues. » Un tel aveu dans la bouche d'un commentateur est la preuve d'un excellent esprit. Avant de parler du travail important de M. Robert, nous essayerons, en profitant largement de sa science aussi bien que de celle de M. Walckenaer, d'ex-

1. Cest sartout Victorin Fabre qui souteotit cette thèse : il ayait intérêt à voir en toates choses le laborieax.

poser avec précision quelles furent, selon nous, Téducation et les études de La Fontaine, quelles sortes de traditions littéraires lui vinrent de ses devanciers, et passèrent encore à plusieurs poètes de rage suivant.

Et, d'abord, on a droit de regarder comme non avenus, par rapport à La Fontaine et à son époque, les anciens poèmes français antérieurs à la découverte de Timprimerie, si l'on excepte le Roman de la Rose y dont le souvenir s'était conservé, grâce à Marot, durant le xvir siècle, et qu'on lisait quelquefois ou que l'on citait du moins. L'imprimerie, en effet, fut employée dans l'origine à fixer et à répandre les textes des écrivains grecs et latins, bien plus qu'à exhumer les œuvres de nos vieux rimeurs. Personne parmi les doctes ne songeait à eux ; il arriva seulement que leurs successeurs profitèrent, depuis lors, du bénéfice général, et participèrent aux honneurs de l'impression. Marot, le premier, en disciple reconnaissant et respectueux, voulut sauver de l'oubli quelques-uns de ceux qu'il appelait ses maîtres : il restaura à grand'peine et publia Villon ; il donna une édition du Roman de la Rose. dont il rajeunit, comme il put, le style. Mais son érudition n'était pas profonde, même en pareille matière, et très-probablement il déchiffrait cette langue surannée avec moins de sagacité et de certitude que ne le font aujourd'hui nos habiles, M. Méon ou M. Robert par exemple. Ronsard et ses disciples vinrent alors, qui abjurèrent le culte des antiquités nationales et les laissèrent en partage aux érudits, aux Pasquier, aux La Croix du Maine, aux Du Verdier, aux Fauchet, dont les travaux, tout estimables qu'ils sont pour le temps, fourmillent d'erreurs et attestent une extrême inexpérience. L'école de Malherbe, par son dédain absolu pour le passé, n'était guère propre à réveiller le goût des curiosités gauloises, et on ne le retrouve un peu vif que chez Guillaume CoUetet, Ménage, du Gange, Ghapelain, La Monnoye, tous doctes de profession. Ge fut seulement au xviii* siècle que les fabliaux et les romans-manuscrits devinrent l'objet d'investigations et d'études sérieuses. Irons-nous donc, à l'exemple de certains critiques, ranger La Fontaine parmi ces deux ou trois antiquaires de son temps, et mettre le bonhomme tout juste entre Ménage et La Monnoye, lesquels, comme on sait, tournaient si galamment les vers grecs et les offraient aux dames en guise de madrigaux? Il y A dans un recueil manuscrit du xiv* siècle

une fable du Benard et du Corbeau^ et dans cette fable on lit ce vers :

Tenait en son bec un fourmage,

qui se retrouve tout entier chez La Fontaine. En faut-il conclure, avec plusieurs personnes de mérite consultées par M. Robert, que notre fabuliste a évidemment dérobé son vers à l'obscur Ysopet, et que, pour s*en donner Thonneur, il s'est bien gardé d'éventer le larcin? Ainsi, le comte de Caylus, dès qu'il eut mis le nez dans les fabliaux, saisi d'un bel enthousiasme, crut y découvrir tout La Fontaine et tout Molière, et se plaignit amèrement du silence obstiné que ces illustres plagiaires avaient gardé sur leurs victimes. Un critique éclairé du Journal des DibaUty séduit par quelques traits de vague ressemblance, et cédant aussi à cette inQuence secrète qu'exerce le paradoxe sur les meilleurs esprits, estime que La Fontaine doit beaucoup « et à nos contes, et à nos poèmes, et à nos proverbes^ depuis le Roman de Benarty dont on ne me persuadera jamais qu'il n'ait pas eu connaissance, jusqu'aux farces de ce Tabarin qu'il cite si plaisamment dans une de ses fables. » Quant aux farces de Tabarin, quant à nos contes, à nos poèmes imprimés^ je pourrais tomber d'accord avec le savant critique; mais le Roman de Renarty alors manuscrit et inconnu, où le bonhomme l' eût-il été déterrer? et quand on le lui aurait mis entre les mains, de quelle façon s'y fût-il pris pour le déchiffrer, même à grand renfort de besicles^ comme disent Rabelais et Paul-Louis? On voit dans le Menagiana que Ménage (ou peut-être La Monnoye; je ne sais trop si l'endroit ne se rapporte pas à l'éditeur) eut communication, pendant deux jours, d'un vieux roman-manuscrit in-folio, intitulé le Renart contrefait, espèce de parodie du Roman de Renart. A propos d'un passage du poème, il remarque que M. de La Fontaine aurait pu en tirer parti pour une fable, et sa manière de dire fait entendre assez clairement que M. de La Fontaine ne le connaissait pas. Nous persisterons donc à croire, jusqu'à démonstration positive du contraire, qu'en matière de poèmes et de romans d'une pareille date, l'aimable conteur était d'une ignorance précisément égale à celle de Marot, de Rabelais, de Passerat, de Régnier et de Voiture; on pourra même trouver que ces derniers le dispensaient assez naturellement des autres.

L'esprit léger, moqueur, grivois, qui de tout temps avait animé nos auteurs de fabliaux, de contes, de farces et d*épigrammes, ne s'était pas éteint vers le milieu du xvi* siècle, avec l'école de Marot,en la personne de Saint'Gelais. Malgré Du Bellay, Ronsard, Jodelle, et leurs prétentions tragiques, épiques et pindariques, cet esprit, immortel en France, avait survécu, s'était insinué jusque parmi leur auguste troupe, et tel qu'un malicieux lutin, au lieu d'une ode ampoulée, leur avait dicté bien souvent une chanson gracieuse et légère. D'Aubigné et Régnier, grands admirateurs et défenseurs de Ronsard, appartenaient par leur talent à l'ancienne poésie, et lui rendaient son accent d'énergie familière et, si j'ose ainsi dire, son effronterie naïve; Passerat et Gilles Durant lui conservaient son badinage ingénieux et ses piquantes finesses. La venue de Malherbe n'interrompit point brusquement ces habitudes nationales, et son disciple Maynard fut plus d'une fois, dans l'épigramttie, celui de Saint-Gelais. D'Urfé, Colletet, M"* de Goumay, M»* de Scudéry et beaucoup d'autres illustres de cet âge aimaient notre ancienne littérature, tout en lui préférant la leur. Il y avait quatre-vingts ans environ que le sonnet italien avait détrôné le rondeau gaulois, les ballades et les chants royaux : Voiture, Sarrasin, Benserade, y revinrent, et cherchèrent de plus à reproduire le style des maîtres du genre. Mais déjà, depuis 1621 , La Fontaine était né, vers le même temps que Molière, quinze ans avant Boileau, dix-huit ans avant Racine.

Les premiers contes pourtant ne parurent qu'en 1662 (d'autres disent 1664). Ils avaient été précédés, et non pas annoncés, en 165A, par la fûble comédie de VEunuque. La Fontaine avait donc quarante et un ans lorsqu'il commençait au grand jour sa carrière poétique. Quelle explication donner de ce début tardif? Son génie avait-il jusque-là sommeillé dans l'oubli de la gloire et l'ignorance de lui-même ? Ou bien s'était-il préparé, par une longue et laborieuse éducation, à cette facilité merveilleuse qu'il garda jusqu'aux derniers jours de sa vieillesse, et doitH)n admettre ainsi que les fables et les contes du bonhomme ne coûtèrent pas moins à enfanter que les odes de Malherbe? J'avoue qu'a priori cette dernière opinion me répugne; et, sans être de ceux qui croient à la suffisance absolue de l'instinct en poésie, je crois bien moins encore à l'efficacité de vingt années de veilles, quand il s'agit d^une fable ou d'un conte, dût la fable être celle de la Laitière et le

pot au laity et le conte celui de la Courthane amoureuse. Que La Fontaine ait travaillé et soigné ses ouvrages, ce ne peut être aujourd'hui Tobjet d'un doute. Il confessey dans la préface de Psyché^ «que la prose

lui coûte autant que les vers ». Ses manuscrits, etc., etc (Voir

page 187 de ce volume les mêmes détails.) Ce soin extrême n'a pas lieu de nous surprendre dans l'ami de Boileau et de Racine, quoique probablement il y regardât de moins près pour cette foule de vers galants et badins dont il semait négligemment sa correspondance. Mais même en poussant aussi loin qu'on voudra cette exigence scrupuleuse de La Fontaine, et en estimant, d'après un précepte de rhétorique assez faux à mon gré, que chez lui la composition était d'autant moins facile que les résultats le paraissent davantage, on n'en viendra pas pour cela à comprendre par quel enchaînement d'études secrètes, et, pour ainsi dire, par quelle série d'épreuves et d'initiations, le pauvre La Fontaine prit ses grades au Parnasse et mérita, le jour précis qu'il eut quarante et un ans, de recevoir des neuf vierges le chapeau de laurier^ attribut de maître en poésie, à peu près comme on reçoit un bonnet de docteur. En vérité, autant vaudrait dire qu'amoureux de dormir, comme il était, il dormit d'un long somme jusqu'à cet âge, et se trouva poète au réveil. Mais le mot de l'énigme est plus simple. Livré, après une première éducation très-incomplète à toutes les dissipations de la jeunesse et des sens, La Fontaine entendit un jour, de la bouche d'un officier qui passait par Château-Thierry, l'ode de Malherbe : Que direz-vousy races futures, etc. Il avait alors vingt-deux ans, dit-on, et son génie prit feu aussitôt comme celui de Malebranche à la lecture du livre de F Homme. Dès lors le jeune Champenois fit des vers, d'abord lyriques et dans le genre de Malherbe, mais il s'en dégoûta vite; puis galants et dans le goût de Voiture, et il y réussit mieux. Malheureusement, rien ne nous a été transmis de ces premiers essais. Sur le conseil de son parent Pintrel et de son ami Maucroix, il se remit sérieusement à l'étude de l'antiquité : il lut et relut avec délices Térence, Horace, Virgile, dans les textes; Homère, Anacréon, Platon et Plutarque, dans les traductions. Quant aux auteurs français, il avait ceux du temps, passablement nombreux, et la littérature du dernier siècle, qui était encore fort en vogue, surtout hors de la capitale. En somme, Jean de La Fontaine, maître des eaux et forêts à Château-Thierry, devait passer pour un très-agréable

poëte de province, quand un oncle de sa femme, le conseiller Jannart, s'avisa de le présenter au surintendant Fouquet, vers 1654. Ainsi introduit à la cour et dans le grand monde littéraire, il y paya sa bienvenue en sonnets, ballades, rondeaux, madrigaux, sixains, dizains, po6mes allégoriques, et put bientôt paraître le successeur immédiat de Voiture et de Sairasin, le rival de Saint-Évremond et de Benserade; c'était le même ton, la même couleur d'adulation et de galanterie, quoique d'ordinaire avec plus de simplicité et de sentiment. A cette époque, La Fontaine fréquentait avec assiduité la maison de Guillaume Colletet, père du rimeur crotté et famélique, depuis fustigé par Boileau. Ce Guillaume Colletet, singulièrement enclin, selon l'expression de Ménage, aux amours ancillairesy avait épousé, l'une après l'autre, trois de ses servantes, et en était, pour le moment, à sa troisième et dernière, appelée Claudine, dont la beauté, jointe à la réputation d'esprit que lui faisait son mari débonnaire, attirait chez elle une foule d'adorateurs. Comme on y causait beaucoup littérature, et que Colletet avait une connaissance particulière et un amour ardent de nos vieux poètes *, La Fontaine ne dut pas moins retirer d'instruction auprès de l'époux que d'agrément auprès de la dame. Je suis sûr que plus tard il lui arriva de regretter la table du bon Colletet, où, avec bien d'autres licences, il avait celle d'admirer à son aise Crétin, Coquillart, Guillaume Alexis, Martial d'Auvergne, Saint-Gelais, d'Drfé, voire même Ronsard *, sans craindre les bourrasques de Boileau. Et Racine, le doux et tendre Racine, qui avait plus d'un faible de commun avec La Fontaine, n'était-il pas obligé aussi de se cacher de Boileau, pour oser rire des facéties de Scarron?

i. Colletet avait été ran des cinq aatean qui formaieot le conseil littéraire de Richelien; et, grâce aux largesses du cardinal, il avait pu acheter dans le faubourg Saint-Marceau, tout à côté de l'ancien logement de Bair, une maison que Ronsard avait autrefois habitée ; circonstances glorieuses qu'il ne se lassait pas de remémorer, n y eut un moment où les deux Colletet père et fils, et la belle-mère de celui-ci, la belU-matnan, comme il disait, se faisaient à qui mieux mieux en madrigaux les honneurs du Parnasse : ce qui devait prêter assez matière aux rieurs du temps {Mémoire dt Critique et de LittértUure, par d'Artigny, tome VI.)

S. n faut avouer pourtant que le nom de Ronsard, pour le peu qu'il se trouve chez La Fontaine, n'y figure guère autrement ni mieux que chez les autres contemporains; dans une lettre de lui à Racine (1686), on lit : Roneard est dur, tans ffoût, sans choix, etc.; et il lui oppose Racan, si élégant et agréable malgré son ignorance. La Fontaine, qui se laissait dire beaucoup de choses aisément, avait pour lors adopté sur Ronsard l'opinion courante, et un pea oublié ce qu'autrefois le vieux Colletet lui sTait d& en raconter

Nous n*avons pas Tintentioa de suivre plus longtemps la vie de notre poète. Qu'il nous suffise d'avoir rappelé que, durant les vingt ans écoulés depuis l'aventure de l'ode jusqu'à la publication de Joconde (1662), il ne cessa de cultiver son art; qu'il composa, dans le genre et sur le ton à la mode, un grand nombre de vers dont très-peu nous sont restés, et que s'il y porta depuis 1664, c'est-à-dire depuis les débuts de Boileau et de Racine, plus de goût, de correction, de maturité, et parut adopter comme une seconde manière, il garda toujours assez de la première pour qu'on reconnût en lui le commensal du vieux Colletet, le disciple de Voitiu*e et l'ami de Saint-Évremond. Ce n'est pas seules ment à la physionomie de son style qu'on s'en aperçoit : le choix peu scrupuleux de ses sujets, et, encore plus, le dérèglement absolu de sa vie, se ressentaient des habitudes de la bonne Régence; le favori de Fouquet avait longtemps vécu au milieu des scandales de Saint-Mandé ; il les avait célébrés, partagés, et était resté fidèle aux mœurs autant qu'à la mémoire d!Oronte. Louis XIV du moins, même avant sa réforme, voulait qu'on mit dans le désordre plus de mesure et de décorum. Ces circonstances réunies nous semblent propres à expliquer la défaveur de La Fontaine à la cour, et l'injustice dont on accuse l'auteur de VAri poétique de s'être rendu coupable envers lui.

A ne les considérer que sous le côté littéraire, il est permis de soupçonner que Boileau et La Fontaine n'avaient peut-être pas tout ce qu'il fallait pour s'apprécier complètement l'un l'autre ; ils représentaient, en quelque sorte, deux systèmes différents, sinon opposés, de langue et de poésie. Un long parallèle entre eux serait superflu. On connaît assez les principes et lés préceptes de notre législateur littéraire. Son ami, trop humble pour se croire son rival, en continuant de cheminer dans les voies tracées, se contentait d'être le dernier et le plus parfait de nos vieux poètes. C'était, il est vrai, un vieux poète unique en son genre, et par mille endroits ne ressemblant à nul autre, ni à maitre Vincenty ni à matire Clémenly ni à maiire François -^ un vieux poète, adorateur de Platon, fou de Machiavel y eniêté de BoccacCy qui chérissait Homère et i'Arioste, oubliait de dîner pour Tite-Live, goûtait Térence en profitant de Tabarin, qu'une ode de Malherbe transportait presque à l'égal de Peau d'AnCy^i dont l'admiration vive et mobile, comme celle d'un enfant, embrassait toutes les beautés, s'ouvrait à tou-

tes les impressions, en recevait iDdifféremmeDt du nord ou du midi\ et trouvait place même pour le prophète Baruch, quand Baruch il y avait ^ De tant de richesses amassées au jour le jour, sans efforts et sans dessein, déposées et fondues ensemble dans le naturel le plus heureux du monde, s'était formé avec l'âge cet inimitable style, à la fois trop complexe et trop simple pour être défini, et qu'on caractérise en l'appelant celui de La Fontaine. Que Boileau n'ait pas rougi d'avancer (comme Monchesnay et Louis Racine l'assurent) que ce style n'appartient pas en propre à La Fontaine, et n'est qu'un emprunt de Marot et de Rabelais, nous répugnons à le croire ; ou, s'il l'a dit en un instant d'humeur, il ne le pensait pas. Sa dissertation sur Joconde^ et vingt passages formels, où il rend à son confrère un éclatant hommage, l'attesteraient au besoin. Il est pourtant vraisemblable que le censeur austère qui se repentait d'avoir loué Voiture, qui sentait peu Quinault, et appelait Saint-Évremond un cfuxrlatan de ruelles^ ne coulait pas toujours avec assez d'indulgence sur la fadeur galante, la morale lubrique ^ les restes de faux goût et les négligences nombreuses du charmant poète *. Mais ce ne serait pas assez pour motiver l'omission du nom de La Fontaine dans V Art poétique j si l'on ne songeait que, par son attachement pour Fouquet, et principalement par la publication de ses contes, le bonhomme avait provoqué le mécontentement du monarque, si sévère en fait de convenance, et qu'il eut sa part de cette rancune glaciale et durable dont les Saint-Ëvremond et les Bussy, beaux esprits espiègles et libertins, furent également victimes. Boileau sans doute eut tort de sacrifier, je ne dis pas l'amitié, mais l'équité, à la peur de déplaire ; du moins

1. La Fontaine, ayant appris que le savant Huet désirait voir la traduction italienne des InstUulions de Quintilien par Toscanella, qu'il possédait, s'empressa de la lui offrir en y Joignant celte Épttre naïve en Thonneur des anciens et de Quintilien : ce qui prouvait, dit Huet, la candeur du poète, lequel, en se déclarant pour les anciens contre les modernes dont il était l'un des plus agréables auteurs, plaidait contre sa propre cause. On lit cela dans le Commentaire latin de Huet sur lui-même, qui renferme de curieux Jugements peu connus sur Boileau, Corneille et autres : on s'en tient d'ordinaire au Hu€tiana, qui n'est pas la môme chose.

2. Dans une lettre à Charles Perrault (1701), Boileau, voulant montrer qu'on n'a point envié la gloire aux poètes modernes dans ce siècle, dit : « Avec quels battements de mains n'y a-t-on point reçu les ouvrages de Voiture, de Sarrasin et de La Fontaine! etc. • On le voit, pour lui La Fontaine était de cette famille un peu antérieure au pur et grand goût de LonU XIV.

aucune pensée de jalousie n'entra dans sa faiblesse. S'il parut se glisser ensuite entre les deux grands écrivains un refroidissement qui augmenta avec les années, la faute n'en fut pas à lui tout entière. Lui-même il déplorait sincèrement, dans l'homme illustre et bon, les penchants, désormais sans excuse, qui l'arrachaient de plus en plus au commerce des honnêtes gens de son âge. Ainsi s'étaient tristement évanouies ces brillantes et douces réunions de la rue du Vieux- Colombier et de la maison d'Auteuil. Molière et Racine avaient de bonne heure cessé de se voir; Chapelle, adonné à des goûts crapuleux, était perdu pour ses amis, et La Fontaine aussi les affligeait par de longs désordres qui souillèrent à la fois son génie et sa vieillesse.

Comme poète, il fut, avons-nous dit, le dernier de son école, et n'eut, à proprement parler, ni disciples, ni imitateurs. N'oublions point, toutefois, que bien des rapports d'inclination et même de talent le liaient à Chapelle et à Cbaulieu ; que, jusqu'au temps de sa convei*sion, il venait fréquemment deviser et boire sous les marronniers du Temple, à la même table où s'assirent plus tard Jean-Baptiste Rousseau et le jeune Voltaire; et que ce dernier surtout, vif, brillant, frivole, puisa au sein de cette société joyeuse, où circulait l'esprit des deux Régences, certaines habitudes gauloises de licence, de malice et de gaieté, qui fîrent de lui, selon le mot de Chaulieu, un successeur de Villon, quoiqu'à dire vrai Voltaire n'eût peut-être jamais lu Villon, et que, pour un convive du Temple, il parlât trop lestement de La Fontaine...

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Depuis plus d'un siècle que Boileau est mort, de longues et continuelles querelles se sont élevées à son sujet. Tandis que la postérité acceptait, avec des acclamations unanimes, la gloire des Corneille, des Molière, des Racine, des La Fontaine, on discutait sans cesse, on revisait avec une singulière rigueur les titres de Boileau au génie poétique ; et il n'a guère tenu à Fontenelle, à d'Alembert, à Helvétius, à Condillac, à Marmontel, et par instants à Voltaire lui-même, que cette grande renommée classique ne fût entamée. On sait le motif de presque toutes les hostilités et les antipathies d'alors : c'est que Boileau n'était pas sensible; on invoquait là-dessus certaine anecdote, plus que suspecte, insérée à l'Année littéraire^ et reproduite par Helvétius; et comme au xv!!!"" siècle le sentiment se mêlait à tout, à une description de Saint-Lambert, à un conte de Crébillon fils, ou à l'histoire philosophique

1. Cet article fut le premier du premier numéro de la AeinM de Paris qui naissait (avril 1820) ; il parut sous la rubrique assez légère de Littérature anciennef que le spirituel directeur (M. Véron) avait pris sur lui d'ajouter. Grand scandale dans un certain camp ! Quoi ? ces modèles toujours présents, venir les ranger parmi les anciens! Quinze ans après, M. Cousin, à propos de Pascal, posait en principe, au sein de rAcadémie, qu*il était temps de traiter les auteurs du siècle de Louis XIV comme des anciens; et rAcadémie applaudissait. — II est vrai que dans ce second temps et depuis qu'on est entré méthodiquement dans cette voie, on s*est misa appliquer aux œuvres du wti* siècle tous les procédés de la critique comme Tentendaient les anciens grammairiens. On s'est attaché à fixer le texte de chaque auteur; on en a dressé des lexiques. Je ne blâme pas ces soins : bien loin de là, je les honore, et j'en profite ; le moment en était venu sans doute; mais l'opiniâtreté du labeur, chez ceux qui s'y livrent, remplace trop souvent la vivacité de l'impression littéraire, et tient lieu du goût. On creuse, on pioche à fond chaque coin et recoin du xvii* siècle. Est-on arrivé, pour cela, à le sentir, à le goûter avec plus de justesse ou de délicatesse qu'auparavant 7

des Deux-Indes, les belles dames, les philosophes et les géomètres avaient pris Boileau en grande aversion ^ Pourtant, malgré leurs épigrammes et leurs demi-sourires, sa renommée littéraire résista et se consolida de jour en jour. Le Poêle du bon sens^ le législateur de notre Parnasse garda son rang suprême. Le mot de Voltaire : Ne disons pas de mal de Nicolas^ cela porte malheur ^ fit fortune et passa en proverbe ; les idées positives du xviii* siècle et la philosophie condillacienne, en triomphant, semblèrent marquer d'un sceau plus durable la renommée du plus sensé, du plus logique et du plus correct des poètes. Mais ce fut surtout lorsqu'une école nouvelle s'éleva en littérature, lorsque certains esprits, bien peu nombreux d'abord, commencèrent de mettre en avant des théories inusitées et les appliquèrent dans des œuvres, ce fut alors qu'en haine des innovations on revint de toutes parts à Boileau comme à un ancêtre illustre, et qu'on se rallia à son nom dans chaque mêlée. Les académies proposèrent à l'envi son éloge: les éditions de ses œuvres se multiplièrent ; des commentateurs distingués, MM. Viollet-le- Duc, Amar, de Saint-Surin, l'environnèrent des assortiments de leur goût et de leur érudition ; M. Daunou en particulier, ce vénérable représentant de la littérature et de la philosophie du xvin* siècle, rangea autour de Boileau, avec une sorte de piété, tous les faits, tous les jugements, toutes les apologies qui se rattachent à cette grande cause littéraire et philosophique. Mais, cette fois, le concert de si dignes efforts n'a pas suffisamment protégé Boileau contre ces idées nouvelles, d'abord obscures et décriées, mais croissant et grandissant sous les clameurs. Ce ne sont plus en effet, comme au xvni*' siècle, dépiquantes épigrammes et des personnalités moqueuses ; c'est une forte et sérieuse attaque contre les principes et le fond même de la poétique de Boileau ; c'est

1. Rien ne saurait mieux donner une idée du degré de défaveur que la réputation de Boileau encourait à un certain moment, que de voir dans l'excellent recueil intitulé V Esprit dês Journaux (mars 1785, page 243) le passage suivant d*un article sur VÊpUre en vers, adressé de Montpellier aux rédacteurs du Journal ; ce passage, à mon sens, par son incidence même et son hasard tout naturel, exprime mieux Tétat de l'opinion courante que ne le ferait un Jugement formel : « Boileau, est-il dit, qui vint ensuite (après Régnier), mit dans ce qu'il écrivit en ce genre la raison en vers harmonieux et pleins limages: c'est du plus célèbre poète de ce siècle que nous avons emprunté ce Jugement sur les Épltres de Boileau, parce qu'une infinité de personnes dont l'autorité n'est point à mépriser affectant aujourd'hui d'en Juger plus défavorablement , nous avons craint , en nous élevant contre leur opinion, de mettre nos erreurs à la place des leurs. » Que de précautions pour oser louer !

un examen tout littéraire de ses inventions et de son style, un interrogatoire sévère sur les qualités de poète qui étaient ou n'étaient pas en lui. Les épigrammes même ne sont plus ici de saison ; on en a tant fait contre lui en ces derniers temps, qu'il devient presque de mauvais goût de les répéter. Nous n'aurons pas de peine à nous les interdire dans le petit nombre de pages que nous allons lui consacrer. Nous ne chercherons pas non plus à instruire un procès régulier et à prononcer des conclusions définitives. Ce sera assez pour nous de causer librement de Boileau avec nos lecteurs, de l'étudier dans son intimité, de l'envisager en détail selon notre point de vue et les idées de notre siècle, passant tour à tour de l'homme à l'auteur, du bourgeois d'Auteuil au poète de Louis le Grand, n'éludant pas à la rencontre les graves questions d'art et de style, les éclaircissant peut^tre quelquefois sans prétendre jamais les lésoudre. Il est bon, à chaque époque littéraire nouvelle, de repasser en son esprit et de révivifier les idées qui sont représentées par certains noms devenus sacramentels, dût-on n'y rien changer, à peu près comme à chaque nouveau règne on refrappe monnaie et on rajeunit reifîgie sans altérer le poids.

De nos jours, une haute et philosophique méthode s'est introduite dans toutes les branches de l'histoire; quand il s'agit de juger la vie, les actions, les écrits d'un homme célèbre, on commence par bien examiner et décrire l'époque qui précéda sa venue, la société qui le reçut dans son sein, le mouvement général imprimé aux esprits ; on reconnaît et Ton dispose, par avance, la grande scène où le personnage doit jouer son rôle; du moment qu'il intervient, tous les développements de sa force, tous les obstacles, tous les contre-coups sont prévus, expliqués, justifiés; et de ce spectacle harmonieux, il résulte par degrés, dans l'âme du lecteur, un satisfaction pacifique où se repose l'intelligence. Cette méthode ne tinomphe jamais avec une évidence plus entière et plus éclatante que lorsqu'elle ressuscite les hommes d'État, les conquérants, les théologiens, les philosophes ; mais quand elle s'applique aux poètes et aux artistes, qui sont souvent des gens de retraite et de solitude, les exceptions deviennent plus fréquentes et il est besoin de prendre garde. Tandis que dans les ordres d'idées différents, en politique, en religion, en philosophie, chaque homme, chaque œuvre tient son rang, et que tout fait bruit et nombi-e, le médiocre à côté du passable,

et le passable à côté de l'excellent, dans Tart il n*y a que l'excellent qui compte ; et notez que l'excellent ici peut toujours être une exception, un jeu de la nature, un caprice du ciel, un don de Dieu. Vous aurez lait de beaux et légitimes raisonnements sur les races ou les époques prosaïques ; mais il plaira à Dieu que Pindare sorte un jour de Béotie, ou qu'un autre jour André Ghénier naisse et meure au xviii* siècle. Sans doute ces aptitudes singulières, ces facultés merveilleuses reçues en naissant se coordonnent toujours tôt ou tard avec le siècle dans lequel elles sont jetées et en subissent des infles^ions durables. Mais pourtant ici l'initiative humaine est en première ligne et moins sujette aux causes générales ; l'énergie individuelle modifie, et, pour ainsi dire, s'assimile les choses ; et d'ailleurs, ne suffit-il pas à l'artiste, pour accomplir sa destinée, de se créer un asile obscur dans ce grand mouvement d'alentour, de trouver quelque part un coin oublié, où il puisse en paix tisser sa toile ou faire son miel? 11 me semble donc que lorsqu'on parle d'un artiste et d'un poëte, surtout d'un poëte qui ne représente pas toute une époque, il est mieux de ne pas compliquer dès l'abord son histoire d'un trop vaste appareil philosophique, de s'en tenir, en commençant, au caractère privé, aux liaisons domestiques, et de suivre l'individu de près dans sa destinée intérieure, sauf ensuite, quand on le connaîtra bien, à le traduire au grand jour, et à le confronter avec son siècle. C'est ce que nous ferons simplement pour Boileau.

Fils d'un père greffier ^ ni d'aïeux avocats (1636), comme il le dit lui-même dans sa dixième épître, Boileau passa son enfance et sa première jeunesse rue de Harlay (ou peut-être rue de Jérusalem), dans une maison du temps d'Henri IV, et eut à loisir sous les yeux le spectacle de la vie bourgeoise et de la vie de palais. Il perdit sa mère en bas âge ; la famille était nombreuse et son père très-occupé ; le jeune enfant se trouva livré à lui-même, logé dans une guérite au grenier. Sa santé en soufirît, son talent d'observation dut y gagner ; il remarquait tout, maladif et taciturne; et comme il n'avait pas la tournure d'esprit rêveuse et que son jeune âge n'était pas environné de tendresse, il s'accoutuma de bonne heure à voir les choses avec sens, sévérité et brusquerie mordante. On le mit bientôt au collège, où il achevait sa quatrième, lorsqu'il fui attaqué de la pieiTe; il fallut le tailler, et l'opération, faite en apparence avec succès, lui laissa cependant pour le reste

de sa vie une très-grande incommodité. Au collège, Boileau lisait, outre les auteurs classiques, beaucoup de poèmes modernes, de romans, et, bien qu'il composât lui-même selon l'usage des rhétoriciens, d'assez mauvaises tragédies, son goût et son talent pour les vers étaient déjà reconnus de ses maîtres. En sortant de philosophie, il fut mis au droit; son père mort, il continua de demeurer chez son frère Jérôme qt.i avait hérité de la charge de greffier, se fit recevoir avocat, et bientôt, las de la chicane, il s'essaya à la théologie sans plus de goût ni de succès. Il n'y obtint qu'un bénéfice de 800 livres qu'il résigna après quelques années de jouissance, au profit, dit-on, de la demoiselle Marie Pencher de Bretouville qu'il avait aimée et qui se faisait religieuse. A part cet attachement, qu'on a même révoqué en doute, il ne semble pas que la jeunesse de Despréaux ait été fort passionnée, et lui-même convient qu'il est irès-peu voluptueux. Ce petit nombre de faits connus sur les vingt-quatre premières années de sa vie nous mènent jusqu'en 1600, époque où il débute dans le monde littéraire par la publication de ses premières satires. Les circonstances extérieures étant données, l'état politique et social étant connu, on conçoit quelle dut être sur une nature comme celle de Boileau l'influence de cette première éducation, de ces habitudes domestiques et de tout cet intérieur. Rien de tendre, rien de maternel autour de cette enfance infirme et stérile ; rien pour elle de bien inspirant ni de bien sympathique dans toutes ces conversations de chicane auprès du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui enlève et fasse qu'on s'écrie avec Ducis : « Oh ! que toutes ces pauvres maisons bourgeoises (( rient à mon cœur I » Sans doute à une époque d'analyse et de retour sur soi-même, une âme d'enfant rêveur eût tiré parti de cette gêne et de ce refoulement ; mais il n'y fallait pas songer alors, et d'ailleurs l'âme de Boileau n'y eût jamais été propre. 11 y avait bien, il est vrai^ la ressource de la moquerie et du grotesque ; déjà Villon et Régnier avaient fait jaillir une abondante poésie de ces mœurs bourgeoises, de cette vie de cité et de basoche; mais Boileau avait une retenue dans sa moquerie, une sobriété dans son sourire, qui lui interdisait les débauches d'esprit de ses devanciers. Et puis les mœurs avaient perdu en saillie depuis que la régularité d'Henri IV avait passé dessus : Louis XIV allait imposer le décorum. Quant à l'effet hautement poétique et religieux des monuments d'alentour sur une jeune vie commencée entre Notre-Dame

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et la Sainte-Chapelle, comment y penser en ce temps-là? Le sens du moyen âge était complètement perdu ; l'âme seule d'un Hilton pouvait en retrouver quelque chose, et Boileau ne voyait guère dans une cathédrale que de gras chanoines et un lutrin. Aussi que sort-il tout à coup, et pour premier essai, de cette verve de vingtnquatre ans, de cette existence de poète si longtemps misérable et comprimée? Ce n'est ni la pieuse et sublime mélancolie du Penseroso s'égarant de nuit, tout en larmes, sous les cloîtres gothiques et les arceaux solitaires; ni une charge vigoureuse dans le ton de Régnier sur les orgies nocturnes, les allées obscures et les escaliers en limaçon de la Cité ; ni une douce et onctueuse poésie de famille et de coin du feu, comme en ont su faire La Fontaine et Ducis ; c'est Damoriy ce grand auteur ^ qui fait ses adieux à la ville, d'après Juvénal; c'est une autre satire sur les embarras des rues de Paris; c'est encore une raillerie fine et saine des mauvais rimeurs qui fourmillaient alors et avaient usurpé une grande réputation à la ville et à la cour. Le frère de Gilles Boileau débutait, comme son caustique atné, par prendre à partie les Cotin et les Ménage. Pour verve unique, il avait la haine des sots livres.

Nous venons de dire que le sens du moyen âge était déjà perdu depuis longtemps ; il n'avait pas survécu en France au xvi' siècle; l'invasion grecque et romaine de la Renaissance l'avait étouffé. Toutefois, en attendant que cette grande et longue décadence du moyen âge fût menée à terme, ce qui n'arriva qu'à la fm du xvui* siècle, en attendant que l'ère véritablement moderne commençât pour la société et pour l'art en particulier, la France, à peine reposée des agitations de la Ligue et de la Fronde, se créait lentement une littérature, une poésie, tardive sans doute et quelque peu artificielle, mais d'un mélange habilement fondu, originale dans son imitation, et belle encore au déclin de la société dont elle décorait la ruine. Le drame mis à part, on peut considérer Malherbe et Boileau comme les auteurs officiels et en titre du mouvement poétique qui se produisit durant les deux derniers siècles, aux sonunités et à la surface de la société française. Us se distinguent tous les deux par une forte dose d'esprit critique et par une opposition sans pitié contre leurs devanciers immédiats. Malherbe est inexorable pom* Ronsard, Desportes et leurs disciples, comme Boileau lefutpour Colletet, Ménage, Chapelain, Benserade, Scudéry. Cette rigueur, surtout celle de Boileau,

peut souvent s'appeler du nom d'équité ; pourtant, même quand ils ont raison, Malherbe et Boileau ne l'ont jamais qu'à la manière un peu vulgaire du bon sens, c'est-à-dire sans portée, sans principes, avec des vues incomplètes, insuffisantes. Ce sont des médecins empiriques ; ils s'attaquent à des vices réels, mais extérieurs, à des symptômes d'une poésie déjà corrompue au fond; et, pour la régénérer, ils ne remontent pas au cœur du mal. Parce que Ronsard et Desportes, Scudéry et Chapelain leur paraissent détestables, ils en concluent qu'il n'y a de vrai goût, de poésie véritable que chez les anciens ; ils négligent, ils ignorent, ils suppriment tout net les grands rénovateurs de l'art au moyen âge ; ils en jugent à l'aveugle par quelques pointes de Pétrarque, par quelques concetti du Tasse auxquels s'étaient attaqués les beaux esprits du temps d'Henri III et de Louis XIII. Et lorsque, dans leurs idées de réforme, ils ont décidé de revenir à l'antiquité grecque et romaine, toujours fidèles à cette logique incomplète du bon sens qui n'ose pousser au bout des choses, ils se tiennent aux Romains de préférence aux Grecs; et le siècle d'Auguste leur présente au premier aspect le type absolu du beau. Au reste^ ces incertitudes et ces conséquences étaient inévitables en un siècle épisodique^ sous un règne en quelque sorte accidentel, et qui ne plongeait profondément ni dans le passé ni dans l'avenir. Alors les artS; au lieu de vivre et de cohabiter au sein de la même sphère et d'être ramenés sans cesse au centre commun de leurs rayons^ se tenaient isolés chacun à son extrémité et n'agissaient qu'à la surface. Perrault, Mansarr^ Lulli, Le Brun, Boileau, Yauban, bien qu'ils eussent entre eux, dans la manière et le procédé, des traits généraux de ressemblance, ne s'entendaient nullement et ne sympathisaient pas, emprisonnés qu'ils étaient dans le technique et le métier. Aux époques vraiment palingénésiques, c'est tout le contraire : Phidias qu'Homère inspire suppléerait Sophocle avec son ciseau ; Orcagna commente Pétrarque ou Dante avec son crayon; Chateaubriand comprend Bonaparte. Revenons à Boileau. Il eût été trop dur d'appliquer à lui seul des observations qui tombent sur tout son siècle, mais auxquelles il a nécessairement grande part en qualité de poète critique et de législateur littéraire.

C'est là en effet le rôle et la position que prend Boileau par ses premiers essais. Dès 166i, c'est-à-dire à l'âge de vingt^huit ans, nous le voyons intimement lié avec tout ce que la littérature du temps a déplus

illustre, avec La Fontaine et Molière déjà célèbres, avec Racine, dont il devient le guide et le conseiller. Les dîners de la rue du Vieux-Colombier s'arrangent pour chaque semaine, et Boileau y tient le dé de la critique. Il fréquente les meilleures compagnies, celles de M. de La Rochefoucauld, de M'"*"* de La Fayette et de Sévigné, connaît les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne, et partout ses décisions en matière de goût font loi. Présenté à la cour en 1669, il est nommé historiographe en 1677; à cette époque, par la publication de presque toutes ses satires et ses épiti*es, de son Art poétique et des quatre premiers chants du Lutrin^ il avait atteint le plus haut degré de sa réputation .

Boileau avait quarante et un ans lorsqu'il fut nommé historigraphe ; on peut dire que sa carrière littéraire se termine à cet âge. En effet, durant les quinzeannéesqui suivent, jusqu'en 1693, il ne publia que les deux derniers chants du Lutrin; et jusqu'à la fin de sa vie (1711), c'està-dire pendant dix- huit autres années, il ne fit plus que la satire ^r les Femmesy YOdeàNamur, les épîtres à ses Vers^ à Antoine^ et sur C Amour de Dieu^ les satires sur V Homme et sur t Équivoque. Cherchons dans la vie privée de Boileau l'explication de ces irrégularités, et tirons-en quelques conséquences sur la qualité de son talent.

Pendant le temps de sa renommée croissante, Boileau avait continué de loger chez son frère le greffier Jérôme. Cet intérieur devait être assez peu agréable au poète, car la femme de Jérôme était, à ce qu'il paraît, grondeuse et revèche. Mais les distractions du monde ne permettaient guère à Boileau de se ressentir des chicanes domestiques qui troublaient le ménage de son frère. En 1679, à la mort de Jérôme, il logea quelques années chez son neveu Dongois^ aussi greffier; mais bientôt, après avoir faiten carrosse les campagnes de Flandre et d'Alsace^ il put acheter, avec les libéralités du roi, une petite maison à Âuteuil, et on l'y trouve installé dès 1687. Sa santé d'ailleurs^ toujours si délicate, s'était dérangée de nouveau ; il éprouvait une extinction de voix et une surdité qui lui interdisaient le monde et la cour. C'est en suivant Boileau dans sa solitude d' Auteuil qu'on apprend à le mieux connaître ; c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas alors, durant près de trente ans, livré à luimême, faible de corps, mais sain d'esprit,au milieu d'une campagne riante, qu'on peut juger avec plus de vérité et de certitude ses productions antérieures et assigner les limites de ses facultés. Eh bien , le

le dirons-nous? chose étrange, inouïe ! pendant ce long séjour aux champs, en proie aux infirmités du corps qui, laissant Tâme entière^ la disposent à la tristesse et à la rêverie, pas un mot de conversation, pas une ligne de correspondance, pas un vers qui trahisse chez Boileau une émotion tendre, un sentimentnaîf et vraide la nature et de la campagne ^ Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette vive et profonde intelligence des choses naturelles^ de s'en aller bien loin, au delà des mers, parcourant les contrées aimées du soleil et la patrie des citronniers, se balançant tout le soir dans une gondole, à Venise ou à Baîa, aux pieds d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit : voyez Horace , comme il s'accommode, pour rêver, d'un petit champ, d'une petite source d'eau vive et d'un peu de bois au dessus, et paulàm sylvce super kis foret} voyez La Fontaine, comme il fdme s'asseoir et s'oublier de longues heures sous un chêne; comme il entend à merveille les bois, les eaux, les prés, les garennes et les lapins broutant le thym et la rosée, les fermes avec leurs fumées, leurs colombiers et leurs basses-coui*s ! Et le bon Ducis, qui demeura lui-même à Auteuil, comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants et les revers de coteaux I « J'ai fait une lieue ce matin, écrit-il à l'un de ses amis, dans les plaines de bruyères, et quelquefois entre des buissons qui sont couverts de fleurs et qui chantent. » Rien de tout cela chez Boileau. Que fait-il donc à Auteuil ? Il y soigne sa santé, il y traite ses amis Rapin, Bourdaloue, Bouhours; il y joue aux quilles; il y cause, après boire, nouvelles de cour. Académie, abbéCotin, Ghaipentier ou Perrault,

1. Afin d*étre Juste, il ne faut pourtant pas oublier que quelques années auparavant (1677) , dans TÉpitre à M. de Lamoignon, le poëte avait fait une description charmante de la campagne d'Hautile près La Roche-Guyon, où il était allé passer Tété chez son neveu Dongois. U y peignait, en homme qui en sait Jouir, les fraîches délices des champs, les divers détails du paysage ; c*est là quil est question de saules non plantés,

Bt de noyers souTont du passant insultés.

Mais ces accidents champêtres, et toujours et avant tout ingénieux, sont rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec Tàge. — Puisque nous en sommes à ce détail, ne laissons pas de remarquer encore que la fontaine Polycrènê, dont il est question dans la môme épltre et qui arrose la vallée de Saint-Chéron, près de Bàville, fontaine chantée en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du temps, Rapin, Huet, etc., est restée connue dans le pays sous le nom de fontaine de Boileau. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le bassin a été abattu il y a peu d'années. Était-ce un présage? (Voir ci-après Tépltro en vers sur ce sujet.)

comme Nicole causait théologie sous les admirables ombrages de Port* Royal ; il écrit à Racine de vouloir bien le rappeler au souvenir du roi et de madame de Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode, qu'il y liasarde des choses fort neuves^ jusqu\ï parler de la plume blanche que le roi a sur son chapeau; les jours de verve, il rêve et récite aux échos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namur. Ce qu'il fait de mieux, c'est assurément une ingénieuse épître à Antoine: encore ce bon jardinier y est-il transformé en gouverneur du jardin ; il ne plante pas, mais dirige l'if et le chèvre- feuil^ et exerce sur les espaliers Vart de la Quintinie; il y avait même à Auteuil du Versailles. Cependant Roileau vieillit, ses infirmités augmentent, ses amis meurent : La Fontaine et Racine lui sont enlevés. Disons à la louange de l'homme bon, dont en ce moment nous jugeons le talent avec une attention sévère, disons qu'il fut sensible à l'amitié plus qu'à toute autre affection. Dans une lettre, datée de 1695 et adressée à M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce pa^^sage, le seul touchant peut-être que présente la correspondance de Roileau : « Il me semble, monsieur, que voilà une longue lettre. Mais quoi ? le loisir que je me suis trouvé aujourd'hui à Auteuil m'a comme transporté à Reims, où je me suis imaginé que je vous entre tenois dans votre jardin, et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu velut somnium surgeniis. » Aux infirmités de l'âge se joignirent encore un procès désagréable à soutenir, et le sentiment des malheurs publics. Boileau, depuis la mort de Racine, ne remit pas les pieds à Versailles; il jugeait tristement les choses et les hommes ; et méme^ en matière de goût, la décadence lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'à regretterle temps des Bonnecorse etdesPradon. Ce qu'on àpeine à concevoir, c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison d' Auteuil et qu'il vint mourir, en 1711, au cloître Notre-Dame, chez le chanoine Lenoir, son confesseur. Le principal motif fut la piété sans doute, comme le dit le Nécrologe de Port-Royal; mais l'économie y entra aussi pour quelque chose, car il ne haïssait pas l'argent '. La vieillesse du poëte bistoriogi'aphe ne fut pas moins triste et morose que celle du monarque. On doit maintenant, ce nous semble, comprendre noire opinion

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