I. Cizeron-Rival, diaprés Brossotte, Récréations lUtérains
sur Boileau. Ce n'est pas du tout un poëte, si l'on réserve ce titre aux êtres fortement doués d'imagination et d'âme : son Lutrin toutefois nous révèle un talent capable d'invention, et surtout des beautés pittoresques de détail. Boileau, selon nous, est un esprit sensé et fin, poli et mordant, peu fécond ; d'une agréable brusquerie ; religieux observateur du vrai goût; bon écrivain en vers; d'une correction savante, d'un enjouement ingénieux ; l'oracle de la cour et des lettres d'alors ; tel qu'il fallait pour plaire à la fois à Patru et à M. de Bussy, à M. d'Aguesseau et à M"* de Sévigné, à M, Arnaud et à M"* de Maintenon, pour imposer aux jeunes courtisans, pour agréer aux vieux, pour être estimé de tout honnête homme, et d'un mérite solide. C'est le poële-auieur^ sachant converser et vivre S mais véridique, irascible à l'idée du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois par sentiment d'équité littéraire aune sorte d'attendrissement moral et de rayonnement lumineux, comme dans son Épltre à Racine ". Celui-ci représente très-bien le côté tendre et passionné de Louis XIV et de sa cour; Boileau en représente non moins parfaitement la gravité soutenue, le bon sens probe relevé de noblesse, l'ordre décent. La littérature et la poétique de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion, la philosophie, l'économie politique, la stratégie et tous les arts du temps : c'est le même mélange de sens di*oit et d'insuffisance, de vues provisoirement justes, mais peu décisives.
Il réforma les vers, mais comme Golbert les finances, comme Pussort
1. Voir Tagréable conversation entre Despréaax, Racine, M. d'Agaesseaia, l*abbé Renaudot, etc., etc., écrite par Valincour et publiée par Adry, à la fin de son édition de la Princesse de Clèves (1S07). — Le fait est que Boileau, de l>onne heure en possession du sceptre, passa la très-grande moitié de sa vie à converser et à tenir tôte à tout venant : « H est heureux comme un roi (écrivait Racine, 1098), dans sa solitude ou plutôt son hôtellerie d'Auteuil. Je rappelle ainsi, parce qu*il n*y a point de Jour où il n*y ait quelque nouvel écot, et souvent deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns les autres. U est heureux de s*accommoder ainsi de tout le monde; pour moi, J*aurois cent fois vendu la maison. » Ce qui pourtant explique qu*à la fin Boileau, devenu morose, Tait vendue.
2. « La raison, dit Vauvenargues, n*était pas en Boilean distincte du sentiment. » MH* de Meulan (depuis, M™" Guizotj, ajoute : « Cctait, en effet, Jusqu*au fond du cœur que Boileau se sentait saisi de la raison et de la vérité. La raison fut son génie; c'était en loi un organe délicat, prompt;, irritable, blessé d'un mauvais sens comme une oreille sensible Test d'un mauvais son, et se soulevant comme une partie offensée sitôt que quelque chose venait à la choquer. « Cette môme raison si sensible , qui lui inspirait, nous dit-il, dôs quinze ans, la haine d'un sot livre, lui faisait bénir son siècle après Phèdre,
le Gode, avec des idées de détail. Brossette le comparait à M. Domat qui restaura la raison dans la jurisprudence. Racine lui écrivait du camp près de Namur : ce La vérité est que notre tranchée est quelque chose de prodigieux, embrassant à la fois plusieurs montagnes et plusieurs vallées avec une infinité de tours et de retours, autant presque qu'il y a de rues à Paris. » Boileau répondait d'Auteuil, en parlant de la Satire des femmes, qui l'occupait alors : a C'est un ouvrage qui me tue par la multitude des transitions, qui sont, à mon sens, le plus difficile chefd'œuvre de la poésie. » Boileau faisait le vers à la Vauban ; les transitions valent les circonvallations ; la grande guerre n'était pas encore inventée. Son Épttre sur le passage du Rhin est tout à fait un tableau de Yan der Meulen. On a appelé Boileau le janséniste de notre poésie; jaruéniae est un peu fort, gallican serait plus vrai. En effet, la théorie poétique de Boileau ressemble souvent à la théorie religieuse des évèques de 1682; sage en application, peu conséquente aux principes. C'est surtout dans la querelle des anciens et des modernes et dans la polémique avec Perrault que se trahit cette infu-mité propre à la logique du sens commun. Perrault avait reproché à Homère une multitude de mots bas, et les mots basy selon Longin et Boileau, sont autani de marques honteuses qui fié-irissent Vexpression. Jaloux de défendre Homère, Boileau, au lieu d'accueillir bravement la critique de Perrault et d'en décorer son poète à titre d'éloge, au lieu d'oser admettre que la cour d'Agamemnon n'était pas tenue à la même étiquette de langage que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce que Longin, qui reproche des termes bas à plu* sieurs auteurs et à Hérodote en particulier, ne parle pas d'Homère : preuve évidente que les œuvres de ce poète ne renferment point un seul terme bas, et que toutes ses expressions sont nobles. Mais voilà que, dans un petit traité, Denys d'Halicamasse, pour montrer que la beauté du style consiste principalement dans l'arrangement des mots, a cité l'endroit de YOdyssie où, à l'arrivée de Télémaque, les chiens d'Eumée n'aboient pas et remuent la queue ; sur quoi le rhéteur ajoute que c'est bien ici l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrément ; car, dit-il, la plupart des mots employés sont tris-vils et tris-bas. Racine lit, un jour, cette observation de Denys d'Halicamasse, et vite il la communique à Boileau qui niait les termes prétendus vils et bas reprochés par Perrault à Homère : a J'ai fait réflexion, lui écrit Racine, qu*au
lieu de dire que le mot S âne est en grec un mot très-noble, vous pourries vous contenter de dire que c'est un mot qui n*a rien de bas, et qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce très-noble me parait un peu trop fort. » C'est là qu'en étaient ces grands hommes en fait de théorie et de critique littéraire. Un autre jour, il y eut devant Louis XIV une vive discussion à propos de l'expression rebrousser cheminy que le roi désapprouvait comme basse, et que condamnaient à l'envi tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau seul, conseillé de son bon sens, osa défendre l'expression ; mais il la défendit bien moins comme nette et franche en elle-même que comme reçue dans le style noble et poli, depuis que Yaugelas et d'Ablancourt l'avaient employée.
Si de la théorie poétique de Boileau nous passons à l'application qu'il en fait en écrivant, il ne nous faudra, pour le juger, que pousser sur ce point l'idée générale tant de fois énoncée dans cet article. Le style de Boileau, en effet, est sensé, soutenu, élégant et grave ; mais cette gravité va quelquefois jusqu'à la pesanteur, cette élégance jusqu'à la fatigue, ce bon sens jusqu'à la vulgarité. Boileau, l'un des premiers et plus instanmient que tout autre, introduisit dans les vers la manie des périphrases, dont nous avons vu sous Delille le grotesque triomphe ; car, quel misérable progrès de versification, comme dit H. Emile Deschamps, qu'un logogriphe en huit alexandrins, dont le mot est chiendent ou carotte 7 « Je me souviens, écrit Boileau à M. de Maucroix, que M. de La Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il estimait davantage, c'étoient ceux où je loue le roi d'avoir établi la manufacture des points de France à la place des points de Venise. Les voici : c'est dans la première épitre à Sa Majesté :
Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles Que payoit à leur art le luie de nos villes. »
Assurément, La Fontaine était bien humble de préférer ces vers laborieusement élégants de Boileau à tous les autres ; à ce prix les siens propres, si francs et si naïfs d'expression, n'eussent guère rien valu. « Groiriez-vous, dit encore Boileau dans la même lettre en parlant de sa dixième épître, croiriez-vous qu'un des endroits où tous ceux à qui je l'ai récitée se récrient le plus, c'est un endroit qui ne dit autre chose
sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante -sept ans, je ne dois plus prétendre à l'approbation publique ? Cela est dit en quatre vers, que je veux bien vous écrire ici, afin que vous me mandiez si vous les approuvez :
Mais aujourd'hui qu'enfia la vieillesse venue, Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue, A jeté sur ma tête avec ses doigts pesants Onze lustres complets surchargés de deux ans.
Il me semble que la perruque est assez heureusement frondée dans ces vers. )> Cela rappelle cette autre hardiesse avec laquelle, dans l'Ode à Namur, Boileau parle de la plume blanche que le roi a sur son chapeau ^ En général, Boileau, en écrivant, attachait trop de prix aux petites choses : sa théorie du style, celle de Racine lui-même, n'était guère supérieure aux idées que professait le bon Rollin. o On ne m'a pas fort accablé d'éloges sur le sonnet de ma parente, écrit Boileau à Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que c'est une des choses de ma façon dont je m'applaudis le plus, et que je ne crois pas avoir rien dit de plus gracieux que :
A ses jeux innocents enfant associé,
et
Rompit de ses beaux jours le 61 trop délié, et
Fut le premier démon qui m'inspira des vers.
C'est à vous à en juger. » Nous estimons ces vers fort bons sans doute, mais non pas si merveilleux que Boileau semble le croire. Dans une lettre à Brossette, on lit encore ce curieux passage : « L'autre objection que vous me faites est sur ce vers de ma Poétique :
De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents.
1. « n ne B*e8t Jamais vanté, comme il est dit dans le Bolœana, d*avoir le premier parlé en vers do notre artillerie, et son dernier commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs vers d'anciens poètes pour prouver le contraire. La gloire d*avoir parlé le premier du fusil et du canon n'est pas grande. H se vantoit d'en avoir le premier parlé poétiquement, et par de nobles périphrases. » ( lUcnat flls, Mémoires sur la vie de son pèro.)
Vous croyez que
Du Styx, de rAchéron peindre les noirs torrents,
seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez eu cela Toreille \m peu prosaïque, et qu'un homme vraiment poète ne me fera jamais cette difficulté, parce que de Styx et d*A( héron est beaucoup plus soutenu que du Styx^ de VAchéron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire seroit bien plus noble dans un vers que sur les bords fameux de la Seine et de la Loire. Mais ces agréments sont des mystères qu'Apollon n'enseigne qu'à ceux qui sont véritablement initiés dans son art. » La remarque est juste, mais l'expression est bien forte. Où en serions-nous, bon Dieu I si en ces sortes de choses gisait la poésie avec tous ses mys-tères? Chez Boileau, cette timidité du bon sens, déjà signalée, fait que la métaphore est bien souvent douteuse, incohérente, trop tôt arrêtée et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue et comme à pleins
bords.
Le François, né malin, forma le vaudeville, Agréable indiscret, qui, conduit par le chant, Passe de bouche en bouche et s'accroît en marchant.
Qu'est-ce, je le demande, qu'un indiscret qui passe de bouche en bouche et s' accrois en marchant? Ailleurs Boileau dira:
Inventez des ressorts qui puissent m*attacher,
comme si l'on attachait avec des ressorts; des ressorts poussent, met^ tent en jeu^ mais n'attachent pas. Il appellera Alexandre ce fougueux VAngeliy comme si l'Angeli, fou de roi, était réellement un fou privé de raison ; il fera monter la trop courte beauté sur des patins^ comme si une beauté pouvait être longue ou courte. Encore un coup, chez Boileau la métaphore évidemment ne surgit presque jamais une, entière, indivisible et tout armée: il la compose, il l'achève à plusieurs reprises; il la fabrique avec labeur, et l'on aperçoit la trace de> soudures <• A
1. Plus d'une fois, dans la salle de ces études, on trouvera des modiflcations apportées à cette théorie trop absolue que Je donnais ici de la métaphore. La métaphore, Je suis venu à le reconnaître, n*a pas besain, pour être légitime et belle, d*étre si complètement armée de pied en
cela près, et nos réserves une fois posées» personne plus que nous ne rend hommage à cette multitude de traits fins et solides, de descriptions artistement faites, à cette moquerie tempérée, à ce mordant sans fiel, à cette causerie mêlée d'agrément et de sérieux, qu'on trouve dans les bonnes pages de Boileau ^ Il nous est impossible pourtant de ne pas préférer le style de Régnier ou de Molière.
Que si maintenant on nous oppose qu'il n'était pas besoin de tant de détours pour énoncer sur Boileau une opinion si peu neuve et que bien des gens partagent au fond, nous rappellerons qu'en tout ceci nous n'avons prétendu rien inventer ; que nous avons seulement voulu rafraîchir en notre esprit les idées que le nom de Boileau réveille, remettre ce célèbre personnage en place, dans son siècle, avec ses mérites et ses imperfections, et revoir sans préjugés, de près à la fois et à distance, le correct, l'élégant, l'ingénieux rédacteiu* d'un code poétique abrogé.
Avril 4829.
Gomme correctif à cet article critique, on demande la permission d'insérer ici la pièce de vers suivante, qui est postérieure de près de quinze ans. A ceux qui Taccuseraient encore d'avoir jeté la pierre aux
cap; elle n*a pas besoin d*uoe rigaeur matérielle si soutenae Jusque dans le moindre détail. S*adres8ant à Pesprit et faite atant tout poar lui figurer l'idée, die peut sur quelques points laisser lldée eUe-m6me apparaître dans les intervaUes de Timage. Ce défaut de cuirasse, en fait de métaphore, n'est pas d'un grand inconvénient; il suffit qull n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit la beauté de limage employée, resprit sait bien que ce n'est qu'une image, et que c'est à l'idée surtout qu'il a aflSidre. Il en est de la perfection métaphorique un peu comme de l'illusion scénique à laquelle il ne faut pas trop sacrifier dans le sens matériel, puisque l'esprit n'en est Jamais dupe. H y a même de l'élégance Tnie et du gallicisme dans l'incomplet de certaines métaphores.
1. Dans son éloge de Despréaux (Hist. d$ PÀcad, dsi iiueript), M. de Boie a dit très- Jndidensement : « Nous croyons qu'il est inutile de vouloir donner au public une idée plus particulière des Satires de M. Despréaux. Qu'ajouterions-nous à l'idée qu'il en a déjà? Devenues l'appui on la ressource de la plupart des conversations, combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait naître dans notre langue! et de la nôtre, combien en ontpoUes fait passer dans celle des étraugers! 11 y a peu de livres qui aient plus agréablement exercé la mémoire des hommes, et il n^ en a certainement point qu*U (Ùt aujourd'hui plus aisé de restituer, si tontes les copies et tontes les éditions en étoient perdues. >
BOILEAO. 231
statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute réponse, a droit maintenant de fûre remarquer qu'en écrivant les Larmes de Racine et la Foniaine de Boileau^ il a témoigné, très-incomplétement sans doute, de son admiration sincère pour ces deux pofites, mais qu'en cela même il a donné bien autant de gages peut-être que ne l'ont fait certains de ses accusateurs.