‹ Galerie des grands écrivains françaisChapitre 20 sur 29 · J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

J.-J. ROUSSEAU

Après avoir parlé de la langue pure, légère, non appuyée, tout à fait courante et facile, que le xvii* siècle finissant avait en partie léguée au xviii% je voudrais parler aujourd'hui de cette langue du XVIII' siècle, considérée dans l'écrivain qui lui a fait faire le plus grand progrès, qui lui a fait subir du moins la plus grande révolution depuis Pascal, une révolution de laquelle, nous autres du xix* siècle, nous datons. Avant Rousseau et depuis Fénelon, il y avait eu bien des essais de manières d'écrire qui n'étaient plus celles du pur xvii* siècle : Fontenelle avait sa manière, si jamais manière il y eut; Montesquieu avait la sienne, plus forte, plus ferme ^ plus frappante, mais manière aussi, Voltaire seul n'en avait pas, et sa parole vive, nette, rapide, courait comme à deux pas de la source. « Vous trouvez , écrit-il quelque part , que je m'explique assez clairement : je suis comme lés petits ruisseaux, ils sont transparents parce qu'ils sont peu profonds. » Il disait cela en riant; on se dit ainsi à soi-même bien des demi-vérités. Le siècle pourtant demandait plus ; il voulait être ému , échauffé, rajeuni par l'expression d'idées et de sentiments qu'il se définissait mal et qu'il cherchait encore. La prose de Buffon, dans les premiers volumes de V Histoire naturelle^ lui offrait quelque image de ce qu'il désirait, une image plus majestueuse que vive, un peu hors de portée, et trop enchaînée à des sujets de science. Rousseau parut : le jour où il se découvrit tout entier à lui-même, il révéla du même coup à son siècle l'écrivain le plus fait pour exprimer avec nouveauté, avec vigueur, avec une logique mêlée de flamme, les idées confuses qui s'agitaient et qui voulaient naître. En s' emparant de cette langue qu'il lui avait fallu conquérir et

maîtriser, il la força un peu, il la marqua d*uD pli qu'elle devait garder désormais; mais il lui rendit plus qu'il ne lui faisait perdre, et, à bien des égards, il la retrempa et la régénéra. Depuis Jean-Jacques, c'est dans la forme de langage établie et créée par lui que nos plus grands écrivains ont jeté leurs propres innovations et qu'ils ont tenté de renchérir. La pure forme du ivii*" siècle, telle que nous aimons à la rappeler, n'a plus guère été qu'une antiquité gracieuse et qu'un regret pour les gens de goût.

Quoique les Confessions n'aient paru qu'après la mort de Rousseau et quand déjà son influence était pleinement régnante, c'est là qu'il nous est plus commode aujourd'hui de l'étudier avec tous les mérites, les prestiges et les défauts de son talent. Nous essayerons de le faire, en nous bornant le plus que nous pourrons à la considération de l'écrivain, mais sans nous interdire les remarques sur les idées et le caractère de l'homme. Le moment présent n'est pas très -favorable à Rousseau, à qui l'on impute d'avoir été l'auteur, le promoteur de bien des maux dont nous souffrons, a II n'y a point d'écrivain, a-t-on dit judicieusement, plus propre à rendre le pauvre superbe. » Malgré tout, en le considérant ici, nous tâcherons de ne pas trop nous ressentir nousmême de cette disposition comme personnelle qui porte de bons esprits à lui en vouloir dans les circonstances pénibles que nous traversons. Des hommes qui ont une telle portée et un tel lendemain ne doivent pas être jugés selon les émotions et les réactions d'un jour.

L'idée d'écrire des Confessions semble si naturelle à Rousseau et si conforme à son humeur comme à son talent, qu'on ne croirait pas qu'il y ait eu besoin de la lui suggérer. Elle lui vint pourtant en premier lieu de son libnaire Rey d'Amsterdam, et aussi de Duclos. Après la Nouvelle Hfloise, après V Emile , Rousseau, âgé de cinquante-deux ans, commença à rédiger ses Confessions en 1764, après son départ de Montmorency, pendant son séjour de Motiers en Suisse. On vient de publier, dans le dernier numéro de la Revue suisse (octobre 1850), un début des Confessionsy tiré d'un manuscrit déposé à la Bibliothèque de Neuchâtel , début qui est le premier brouillon de Rousseau, et qu'il a supprimé depuis. Ce début primitif, beaucoup moins emphatique et moins fastueux que celui qu'on lit en tête des Confessions^ ne nous fait point entendre le coup de trompette du Jugement dernier ^ et ne finit point par la fameuse apostrophe

à Y Etre éternel. Rousseau y expose beaucoup plus longuement, mais philosophiquement, son projet de se décrire soi-même et de faire ses confessions à toute rigueur; il fait bien sentir en quoi consiste Toriginalité et la singularité de son dessein :

c Nul ne peut écrire la vie d'un homme que lui-même. Sa manière d'être intérieure, sa véritable vie n'est connue que de lui ; mais, en l'écrivant, il la déguise ; sous le nom de sa vie il fait son apologie : il se montre comme il veut être vu, mais peint du tout comme il est. Les plus sincères sont vrais tout au plus dans ce qu'ils disent, mais ils mentent par leurs réticences, et ce qu'ils taisent change tellement ce qu'ils feignent d'avouer, qu'en ne disant qu'une partie de la vérité ils ne disent rien. Je mets Montaigne à la tète de ces faux sincères qui veulent tromp'^r en disant vrai. Il se montre avec des défauts, mais il ne s'en donne que d'aimables : il n'y a point d'homme qui fCen ait d'odieux, Montaigne se peint ressemblant, mais de profil. Qui sait si quelque balafre à la joue, ou un œil crevé du côté qu'il nous a cache, n'eût pas totalement changé la physionomie?... »

Il veut donc faire ce que nul n*a projeté ni osé avant lui. Quant au style, il lui semble qu'il lui en faudrait inventer un aussi nouveau que son projet, et proportionné à la diversité et à la disparité des choses qu'il se propose de décrire :

c Si je veux faire un ouvrage écrit avec soin comme les autres, je ne me peindrai pas, je me farderai. C'est ici de mon portrait qu'il s'agit et non pas d'un livre. Je vais travailler pour ainsi dire dans la Chambre obscure; il n'y faut point d'autre art que de suivre exactement les traits que je vois marqués. Je prends donc mon parti sur le style comme sur les choses. Je ne m'attacherai point à le rendre uniforme; j'aurai toujours celui qui me viendra, j'en changerai selon mon humeur, sans scrupule; je dirai chaque chose comme je la sens, comme je la vois, sans recherche, sans gêne, sans m'embarrasser de la bigarrure. En me livrant à la fois au souvenir de l'impression reçue et au sentiment présent, je peindrai doublement l'état de mon âme, savoir au moment où l'événement m'est arrivé et au moment où je l'ai décrit; mon style inégal et naturel, tantôt rapide et tantôt diffus, tantôt sage et tantôt fou, tantôt grave et tantôt gai, fera lui-môme partie de mon histoire. Enfin, quoi qu'il en soit de la manière dont cet ouvrage peut être écrit, ce sera toujours par son objet un livre précieux pour les philosophes : c'est, je le répète, une pièce de comparaison pour l'étude du cœur humain, et c'est la seule qui existe, »

L'erreur de Rousseau n'a pas été de croire qu'en se confessant ainsi tout haut devant tous, et dans un sentiment si différent de l'humilité chrétienne, il faisait une chose unique ou même une chose des plus curieuses pour l'étude du coeur humain; son erreur a été de croire qu'il

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faisait une chose utile. II n'a pas vu qu'il faisait comme le médecin qui se mettrait à décrire d'une manière intelligible, séduisante, à l'usage des gens du monde et des ignorants, quelque infirmité, quelque maladie mentale bien caractérisée : ce médecin serait en partie responsable et coupable de tous les maniaques et de tous les fous par imitation et contagion que ferait son livre.

Les premières pages des Confessions sont trop accentuées et assez pénibles. J'y trouve tout d'abord « un vide occasionné par un défaut de mémoire » ; Rousseau y parle des auteurs de ses Jours ; il apporte en naissant le « germe d'une incommodité que les ans ont renforcée, dit-il, et qui maintenant ne lui donne quelquefois des relâches que pour, etc., etc. » Tout cela est désagréable et sent peu cette fleur d'expression que nous goûtions et respirions encore l'autre jour sous le nom d'urbanité. Mais, prenez garde, à côté de ces rudesses d'accent et de ces crudités de terroir, qu'est-ce donc? et quelle simplicité nouvelle, familière et pénétrante !

a Je sentis avant de penser; c'est le soit commun do l'humanité. Je réprouvai plus qu'un autre. J'ignore ce que je fis jusqu'à cinq ou six ans. Je ne sais comment j'appris à lire; je no me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi... Ma mère avait laisse des romans; nous nous mimes à les lire après souper, mon père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture par des livres amusants; mais bientôt l'intérêt devint si vif, que nous lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux: Allons nous coucher, je suis plus enfant que toi. »

Notez bien celte hirondelle ; c'est la première et qui annonce un nouveau printemps de la langue ; on ne commence à la voir paraître que chez Rousseau. C'est de lui que date chez nous, au xviii* siècle, le sentiment de la nature. C'est de lui aussi que date dans notre littérature le sentiment de la vie domestique, de cette vie bourgeoise, pauvre, recueillie, intime, où s'accumulent tant de trésors vertueux et doux. A travers quelques détails de mauvais ton où il parle de volerie et de mangeaille^ comme on lui pardonne en faveur de cette vieille chanson d'enfance dont il ne sait plus que l'air et à peine quelques paroles décousues, mais qu'il voudrait ressaisir toujours, et qu'il ne se rappelle jamais, tout vieux qu'il est, sans un charme attendrissant I

« C'est un caprice auquel je ne comprends rien, dit-il, mais il m'est de toute impossibilité de la chanter jusqu'à la fin sans être arrêté par mes larmes. J'ai cent fois projeté d'écrire à Paris pour faire chercher le reste des paroles, si tant est que quelqu'un les connaisse encore : mais je suis presque sûr que le plaisir que je prends à me rappeler cet air s'évanouirait en partie, si j'avais la preuve que d'autres que ma pauvre tante Suzon l'ont chanté. »

Voilà le nouveau dans l'auteur des Confessions^ voilà ce qui nous ravit, en nous ouvrant une source imprévue de sensibilité intime et domestique. Si nous lisons M"" de Caylus et ses Souvenir Sy de quels souvenirs d'enfance nous parle-t-elle? qu*a-t-elle aimé? qu*a-t-elle pleuré en quittant le foyer où elle est née, où elle a été nourrie? Songe-t-elle le moins du monde à nous le dire? Ces races aristocratiques et fines, douées d'un tel tact si exquis et d'un sentiment de raillerie si vif, ou n'aimaient pas ces choses simples, ou n'osaient pas le laisser voir. Leur esprit, nous le connaissons de reste et nous en jouissons; mais où est leur cœur? Il faut être bourgeois et de province, et homme nouveau comme Rousseau, pour se montrer ainsi sujet aux affections du dedans et à la nature.

Aussi, qu and nous remarquons avec quelque regret que Rousseau a forcé, creusé et comme labouré la langue, nous ajoutons aussitôt qu'il l'a ensemencée en même temps et fertilisée.

Un homme de la fière race aristocratique, mais élève de Rousseau, et qui n'avait pas beaucoup plus que lui le sentiment et la crainte du ridicule, M. de Chateaubriand, a repris dans René et dans ses Mémoires cette manière plus ou moins directe d'aveux et de confessions, et il en a tiré des effets magiques et surprenants. Notons pourtant les différences. Rousseau n'a pas l'élévation première; il n'est pas tout à fait, et tant s'en faut ! ce qu'on appelle un enfant bien né ; il a un penchant au vice et à des vices bas; il a des convoitises honteuses et cachées qui ne sentent pas le gentilhomme,* il a de ces longues timidités qui se retournent tout d'un coup en effronteries de polisson et de vaurien comme il s'appelle; en un mot, il n'a pas cette sauvegarde de l'honneur, que M. de Chateaubriand eut, dès l'enfance, comme une sentinelle vigilante à côté de ses défauts. Mais Rousseau, avec tous ces désavantages que nous ne craignons pas d'après lui d'indiquer par leur nom, vaut mieux que Chateaubriand en ce sens qu'il est plus humain, plus

homme, plus attendri. Il n'a pas cette incroyable dureté (une dureté toute féodale vraiment) et ces inadvertances de cœur en parlant de ses père et mère, par exemple. Quand il en est, lui, sur les torts de son père, qui, honnête homme, mais homme de plaisir, léger et remarié, l'abandonne et le livre à son sort, avec quelle délicatesse il indique ce point douloureux! comme tout cela est touché par le dedans I Ce n'est pas de la délicatesse chevaleresque que je parle, c'est de la véritable, de l'intérieure, de celle qui est morale et humaine.

Il est incroyable que ce sentiment moral intérieur dont il était pourvu, et qui le tenait si fort en rapport avec les autres hommes, n'ait pas averti Rousseau à quel point il y dérogeait en maint endroit de sa vie et en mainte locution qu'il allecte. Son style, comme sa vie même, a contracté quelque chose des vices de sa première éducation et des mauvaises compagnies qu'il a hantées d'abord. Après une enfance honnêtement passée dans le cercle du foyer domestique, il est mis en apprentissage et y subit de s duretés qui lui gâtent le ton et lui dépravent la délicatesse. Les mots de polisson^ de vaurieriy de gueux, de friporij n'ont rien qui l'arrête, et il semble même qu'ils reviennent avec une certaine complaisance sous sa plume. Sa langue garda toujours quehjue chose du mauvais ton de ses premières années. Je distingue chez lui deux sortes d'altération dans la langue : l'une qui tient seulement à ce qu'il est de province, et qu'il parle un français né hors de France. Rousseau écrira sans sourciller : Comme que je fasse, comme que ce fût, etc., au lieu de dire : De quelque manière que je fasse, de quelque manière que ce fût, etc. ; il articule fortement et avec âpreté : il a par moments un peu de goitre dans la voix. Mais c'est là un défaut qu'on lui passe, tant il est parvenu à en triompher en des pages heureuses, tant, à force de travail et d'émotion, il a assoupli son organe et a su donner à ce style savant et diflTicile la mollesse et le semblant d'un premier jet! — L'autre espèce d'altération et de corruption qu'on peut noter en lui est plus grave, en ce qu'elle tient au sens moral : il ne semble pas se douter qu'il existe certaines choses qu'il est interdit d'exprimer, qu'il est certaines expressions ignobles, dégoûtantes, cyniques, dont l'honnête homme se passe et qu'il ignore. Rousseau, quelque temps, a été laquais; on s'en aperçoit à plus d'un endroit de son style. Il ne hait ni le mot ni la chose, u Si Fénelon vivait, vous seriez catho*

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lique, » lui disait un jour Bernardin de Saînt-PieiTe, en le voyant attendri à quelque cérémonie du culte. « Ohl si Fénelon vivait, s'écria Rousseau tout en larmes, je chercherais à être son laquais pour mériter d'être son valet de chambre. » On saisit le manque de goût jusque dans l'émotion. Rousseau n'est pas seulement un ouvrier de la langue, apprenti avant d'être maître, et qui laisse voir par endroit la trace des soudures : c'est au moral un homme qui, jeune, a passé par les conditions les plus mêlées, et à qui certaines choses laides et vilaines ne font pas mal au cœur quand il les nomme. Je n'en dirai pas plus sur ce vice essentiel, sur cette souillure qu'il est si pénible d'avoir à rencontrer et à dénoncer chez un si grand écrivain et un si grand peintre, chez un tel homme.

Lent à penser, prompt à sentir, avec des convoitises ardentes et rentrées, avec une souffrance et une contrainte de chaque jour, Rousseau arrive à l'âge de seize ans, et il se peint à nous en ces termes :

c J'atteignis ainsi ma seizième année, inquiet, mécontent de tout et de moi, sans goût de mon état, sans plaisirs de mon âge, dévoré de désirs dont j'ignorais Tobjet, p'eurant sans sujet de larmes, soupirant sans savoir de quoi; enfin caressant tendrement mes chimères, faute de rien voir autour de moi qui les valût. Les dimanches mes camarades venaient me chercher, après le prêche, pour aller m'ébattre avec eux. Je leur aurais volontiers échappé si j'avais pu; mais, une fois en train dans leurs jeux, j'étais plus ardent et j'allais plus loin qu'un autre; dificile à ébranler et à retenir, »

Toujours dans un extrême I — Nous venons là de reconnaître la première forme des pensées et presque des phrases de René, de ces paroles devenues déjà une musique et qui chantent encore à nos oreilles :

« Mon humeur était impétueuse, mon caractère inégal. Tour à tour bruyant et joyeux, silencieux et triste, je rassemblais autour de moi mes jeunes compagnons; puis, les abandonnant tout è coup, j'allais m'asseoir à l'écart, pour contempler la nue fugitive, ou entendre la pluie tomber dans le feuillage... »

Et encore :

ff Jeune, je cultivais les Muses; il n'y a rien de plus poétique dans la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur de seize années. Le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté, d'images et d'harmonies. »

René, en effet, n'est autre que ce jeune homme de seize ans transporté, dépaysé au milieu d'une autre nature et au sein d'une autre condition sociale ; non plus un apprenti graveur, fils d'un bourgeois de Genève, d'un bourgeois du baSy mais chevalier, noble, voyageur * en grand, épris des Muses : tout, au premier aspect, revêt une couleur plus séduisante, plus poétique ; l'inattendu du paysage et du cadre rehausse le personnage et caractérise une nouvelle manière ; mais le premier type sensible est là où nous l'indiquons, et c'est Rousseau qui, en regardant en lui-même, l'a trouvé.

René est un modèle plus flatteur pour nous, parce que tous les vilains côtés humains y sont voilés ; il a une teinte de la Grèce, de la chevalerie et du christianisme, qui croisent en lui leurs divers reflets à la surface. Les mots, en ce chef-d'œuvre de Fart, ont pris une magie nouvelle ; ce sont des mots pleins de lumière et d'harmonie. L'horizon s'est agrandi dans tous les sens, et le rayon de l'Olympe s'y joue. Rousseau n'a rien de comparable au premier abord, mais il est plus vrai au fond, plus réel, plus vivant. Cet enfant de métier qui va jouer avec ses camarades après le prêche^ ou rêver seul s'il le peut, ce petit adolescent à la taille bien prise, à l'œil vif, à la physionomie fine, et qui accuse toutes choses plus qu'on ne voudrait, il a plus de réalité que l'autre et plus de vie ; il a de la bonhomie, il a de l'émotion et des entrailles. Les deux natures, celle de René et celle de Rousseau, ont un coin malade, trop d'ardeur mêlée à l'inaction et au désœuvrement, une prédominance de l'imagination et de la sensibilité qui se replient sur elles-mêmes et se dévorent ; mais, des deux, Rousseau est le plus vraiment sensible, celui qui est le plus original et le plus sincère dans ses élans chimériques, dans ses regrets, dans ses peintures d'un idéal de félicité permise et perdue. Lorsque, quittant sa patrie à la fin du premier livre des Confessions^ il se représente le tableau simple et touchant de l'obscur bonheur qu'il aurait pu y goûter ; quand il nous dit : (( J'aurais passé dans le sein de ma religion, de ma patrie, de ma famille et de mes amis, une vie paisible et douce, telle qu'il la fallait à mon caractère, dans l'uniformité d'un travail de mon goût et d'une société selon mon cœur; j'aurais été bon chrétien, bon citoyen, bon père de famille, bon ami, bon ouvrier, bon homme en toute chose ; j'aurais aimé mon état , Je T aurais honoré peut-être^ et, après avoir

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passé une vie obscure et simple, . mais égale et douce» je serais mort paisiblement dans le sein des miens ; bientôt oublié sans doute, j'aurais été regi^etté du moins aussi longtemps qu'on se serait souvenu de moi »; quand il nous parle ainsi, il nous convainc en effet de la sincérité de son vœu et de son regret : tant respire en toutes ses paroles un sentiment profond et vif du charme doux, égal et honnête de la vie privée! Aussi nous tous, en ce siècle, qui avons été plus ou moins malades du mal de rêverie, ne faisons pas comme ces anoblis qui renient leur aïeul, et sachons qu'avant d'être les fils très-indignes du noble René, nous sommes plus sûrement les petits-fils du bourgeois Rousseau.

Le premier livre des Confessions n'est pas le plus remarquable, mais Rousseau s'y trouve déjà renfermé tout entier, avec son orgueil, ses vices en germe, ses humeurs bizarres et grotesques, ses bassesses et ses saletés (on voit que je marque tout) ; avec sa fierté aussi et ce ressort d'indépendance et de fermeté qui le relève ; avec son enfance heureuse et saine^ son adolescence souffrante et martyrisée, et ce qu'elle lui inspirera plus tai*d (on le pressent) d'apostrophes à la société et de représailles vengeresses ; avec son sentiment attendri du bonheur domestique et de famille qu'il goûta si peu, et encore avec les premières bouffées de printemps et ces premières haleines, signal du réveil naturel qui éclatera dans la littérature du xix* siècle. Nous courons risque d'être aujourd'hui trop peu sensibles à ces premières pages pittoresques de Rousseau ; nous sommes si gâtés par les couleurs, que nous oublions combien ces premiers paysages parurent frais et nouveaux alors, et quel événement c'était au milieu de cette société très-spirituelle , très-fine , mais sèche , aussi dénuée d'imagination que de sensibilité vraie, dépourvue en elle-même de cette sève qui circule et qui, à chaque saison, refleurit. C'est Rousseau qui le premier ramena et infusa cette sève végétale puissante dans l'arbre délicat qui s'épuisait. Les lecteurs français, habitués à l'air factice d'une atmosphère de salon, ces lecteurs urbainsy comme il les appelle, s'étonnèrent tout ravis de sentir arriver, du côté des Alpes, ces bonnes et fraîches haleines des montagnes, qui venaient raviver une littérature aussi distinguée que desséchée.

Il était temps, et c'est en cela que Rousseau n'est pas un corrupteur de la langue, mais, somme toute, un régénérateur.

Avant lui, le seul La Fontaine, ehez nous, avait connu et senti à ce degré la nature et ce charme de la rêverie à travers champs ; mais l'exemple tirait peu à conséquence ; on laissait aller et venir le bonhomme avec sa fable, et Ton restait dans les salons. Rousseau est le premier qui ait forcé tout ce beau monde d'en sortir, et de quitter la grande allée du parc pour la vraie promenade aux champs.

Le commencement du second livre des Confessions est délicieux et plein de fraîcheur : M™® de Warens pour la première fois nous apparaît. En la peignant, le style de Rousseau s'adoucit et s'amollit avec grâce, et en même temps on découvre aussitôt un trait, une veine essentielle qui est en lui et dans toute sa manière, je veux dire la sensualité. « Rousseau avait l'esprit voluptueux», a dit un bon critique; les femmes jouent chez lui un gi-and rôle ; absentes ou présentes, elles et leurs charmes l'occupent, l'inspirent et l'attendrissent, et il se mêle quelque chose d'elles à tout ce qu'il écrit. « Comment, dit-il de M™* de Warens, en approchant pour la première fois d'une femme aimable, polie, éblouissante, d'une dame d'un état supérieur au mien, dont je n'avais jamais abordé la pareille..., comment me trouvaîs-je à l'instant aussi libre, aussi à mon aise que si j'eusse été parfaitement sûr de lui plaire? » Cette facilité, cette aisance, qui d'ordinaire sera si peu vraie de lui lorsqu'il se trouvera de sa personne auprès des femmes, sera toujours vraie de son style en les peignant. Les plus adorables pages des Confessions sont celles de cette première rencontre de M"® de Warens, celles encore où il nous peint l'accueil de M™*Rasile, la jolie marchande de Turin : a Elle était brillante et parée, et, malgré son air gracieux, cet éclat m'en avait imposé. Mais son accueil plein de bonté, son ton compatissant, ses manières douces et caressantes me mirent bientôt à mon aise ; je vis que je réussissais, et cela me fit réussir davantage. » N'avez-vous pas senti à ce brillant et à cet éclat du teint comme un rayon du soleil d'Italie? Et il raconte cette scène vive et muette que personne n'a oubliée, cette scène par gestes, arrêtée à temps, toute pleine de rougeur et de jeunes désirs. Joignez-y la promenade aux environs d'Annecy avec M"*» Galley et de Graffenried, et dont chaque détail est ravissant. De telles pages étaient en littérature française la découverte d'un monde nouveau , d'un monde de soleil et de fraîcheur qu'on avait près de soi sans l'avoir aperçu encore ; elles

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offraient un mélange de sensibilité et de naturel, et oCi la pointe de sensualité ne paraissait qu'autant qu'il était permis et nécessaire pour nous affranchir enfin de la fausse métaphysique du cœur et du spiritualisme convenu. La sensualité de pinceau, à ce degré, ne saurait déplaire; elle est sobre encore et n'est pas masquée, ce qui la rend plus innocente que celle dont bien des peintres ont usé depuis.

En tout, comme peintre, Rousseau a le sentiment de la réalité. Il l'a toutes les fois qu'il nous parle de la beauté, laquelle, même lorsqu'elle est imaginaire comme sa Julie ^ prend avec lui un corps et des formes bien visibles, et n'est pas du tout une Iris en l'air et insaisissable. Il a le sentiment de cette réalité en ce qu'il veut que chaque scène dont il se souvient ou qu'il invente, que chaque personnage qu'il introduit, s'encadre et se meuve dans un lieu bien déterminé, dont les moindres détails se puissent graver et retenir. Un des reproches qu'il faisait au grand romancier Richardson, c'était de n'avoir pas rattaché le souvenir de ses personnages à une localité dont on aurait aimé à reconnaître les tableaux. Aussi voyez comme, par sa Julie et son Saint-Preux, il a su les naturaliser dans le Pays-de-Yaud, au bord de ce lac autour duquel n'avait jamais cessé d'errer son cœur. Son esprit droit ef ferme prête partout à l'imagination son burin, pour que rien d'essentiel dans le dessin ne soit omis. Enfin, ce sentiment de la réalité se retrouve chez lui jusque dans ce soin avec lequel, au milieu de toutes ces circonstances et ses aventures heureuses ou malheureuses, et môme les plus romanesques, il n'oublie jamais la mention du repas et les détails d'une chère saine, frugale, et faite pour donner de la joie au cœur comme à l'esprit.

Ce trait est encore essentiel; il tient à cette nature de bourgeois et d'homme du peuple que j'ai notée dans Rousseau. Il a eu faim dans sa vie; il note dans ses Confessions, avec un sentiment de bénédiction pour la Providence, la dernière fois où il lui est arrivé de sentir à la lettre la misère et la faim. Aussi n' oubliera- t-il jamais, même dans le tableau idéal qu'il donnera plus tard de son bonheur, de faire entrer ces choses de la vie réelle et de la commune humanité, ces choses des entrailles. C'est par tous ces côtés vrais, combinés dans son éloquence, qu'il nous prend et nous saisit.

La nature sincèrement sentie et aimée en elle-même fait le fond de l'inspiration de Rousseau, toutes les fois que cette inspiration est saine et n'est pas maladive. Quand il revoit M™* de Warens, à son tour de Turin, il est logé quelque temps chez elle, et de la chambre qu'on lui donne il voit des jardins et découvre la campagane : « C'était depuis Bossey (lieu où il avait été mis ^n pension dans son enfance), c'était la première fois, dit-il, que j'avais du vert devant mes fenêtres. » Il avait été bien indifférent jusque-là à la littérature française d'avoir ou de n'avoir pas du vert sous les yeux; c'était à Rousseau qu'il appartenait de l'en faire apercevoir. Par cet aspect on le définirait d'un mot : il est le premier qui iat mis du vert dans notre littérature. Logé ainsi à l'âge de dix-neuf ans auprès d'une femme aimée, mais à laquelle il n'ose déclarer son ardeur, Rousseau s'abandonnait à une tristesse a qui n'avait pourtant rien de sombre et qu'un espoir flatteur tempérait ». S'étant allé promener seul hors de la ville un jour de grande fête, pendant qu'on était à vêpres :

c Le son des cloches, dit-il, qui m*a toujours singulièrement affecté, le chant des oiseaux, la beauté du jour, la douceur du paysage, les maisons éparses et champêtres dans lesquelles je plaçais en idée notre commune demeure, tout cela me frappait tellement d'une impression vive, tendre, triste et touchante, que je me vis comme en extase transporté dans cet heureux temps et dans cet heureux séjour où mon cœur, possédant toute la félicité qui pouvait lui plaire, la goûtait dans des ravissements inexprimables, sans songer môme à la volupté des sens. »

Voilà ce que ressentait à Annecy l'enfant de Genève en l'année 1731, pendant qu'on lisait à Paris le Temple de Gnide. Ce jour-là il découvrait la rêverie, ce charme nouveau qu'on avait laissé comme une singularité à La Fontaine, et (ju'il allait, lui, introduire décidément dans une littérature jusque-là galante ou positive. La rêverie^ telle est sa nouveauté, sa découverte, son Amérique à lui. Le rêve de ce jour-là, il le réalisa quelques années après dans son séjour aux Gharmettes, dans cette promenade du jour de la Saint-Louis, qu'il a décrite comme rien de pareil n'avait été peint jusque-là encore :

c Tout semblait conspirer, dit-il, au bonheur de cette journée. Il avait plu depuis peu; point de poussière, et des ruisseaux bien courants; un petit vent frais agitait les feuilles, Tair était pur, l'horizon sans nuages, la sérénité régnait au ciel comme

dans nos cœurs. Notre dîner fut fait chez un paysan et partagé avec sa famille, qui nous bénissait de bon cœur. Ces pauvres Savoyards sont si bonnes gens ! »

Et il continue, avec ce sentiment de bonhomie, d'observation et de vérité naïve, à développer un tableau où tout est parfait, où tout enchante, et où il n'y a que le nom de Maman appliqué à M"'' de Warens qui froisse moralement et qui fasse peine.

Ce moment des Charmettes, où il fut donné à ce cœur neuf encore de s'épanouir pour la première fois, est le plus divin des Confessions^ et il ne se retrouvera plus, même quand Rousseau sera retiré à l'Ermitage. La description de ces années de l'Ermitage, et de la passion qui vient l'y chercher, a bien de la séduction encore, et peutr-être plus de relief que tout ce qui a précédé ; il aura raison de s'écrier pourtant : Ce n'est plus là les Charmettes ! La misanthropie et le soupçon dont il est déjà atteint le poursuivront dans cette période de solitude. 11 y pensera continuellement au monde de Paris, à la coterie de d'Holbach : il jouira de sa retraite en dépit d'eux, mais cette pensée empoisonnera ses plus pures jouissances. Son caractère s'aigrira et contractera durant ces années un mal désormais incurable. 11 aura sans doute de délicieux moments alors et depuis jusqu'à la fin ; il retrouvera dans l'île de Saint- Pierre, au milieu du lac de Bienne, un intervalle de calme et d'oubli qui lui inspirera quelques-unes de ses plus belles pages, cette cinquième Promenade des Rêveries^ qui, avec la troisième lettre à M. de Malesherbes, ne saurait se séparer des plus divins passages des Confessions. Pourtant rien n'égalera comme légèreté, comme fraîcheur et allégresse, la description de la vie aux Charmettes. Le vrai bonheur de Rousseau, celui que personne, pas même lui, ne sut lui ravir, ce fut de pouvoir évoquer ainsi et se retracer, avec la précision et l'éclat qu'il portait dans le souvenir, de tels tableaux de jeunesse jusqu'au sein de ses années les plus troublées et les plus envahies.

Le voyage pédestre^ avec ses impressions de chaque instant, fut encore une des inventions de Rousseau, une des nouveautés qu'il importa dans la littérature : on en a fort abusé depuis. Le premier, après en avoir joui d'abord, il ne songea que bien plus tard à raconter ce qu'il avait senti. Ce n'est qu'alors, nous assure-t-il, u quand il faisait route à pied, par un beau temps, dans un beau pays, sans être pressé »,

ayant pour terme du voyage un objet agréable qu'il ne se hâtait pas trop d'atteindre, c'est alors qu'il était tout entier lui-môme, et que les idées, froides et mortes dans le cabinet, s'animaient et prenaient leur essor en lui :

« La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées; je ne puis presque penser quand je reste en place ; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. La vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, la liberté du cabaret, réloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, de tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela dégage mon âme, me donne une plus grande audace de penser, me jette en quelque sorte dans l'immensité des êtres pour les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré, bans gêne et sans crainte. Je dispose en maître de la nature entière... »

Ne lui demandez pas d'écrire en ces momments les pensées sublimes, folles, aimables, qui lui traversent l'esprit : il aime bien mieux les goûter et les savourer que de les dire : « D'ailleurs portals-je avec moi du papier, des plumes? Si j'avais pensé à tout cela, rien ne me serait venu. Je ne prévoyais pas que j'aurais des idées ; elles viennent quand il leur plaît, non quand il me plaît. » Ainsi, dans tout ce qu'il a raconté depuis , nous n'aurions , à l'en croire , que des ressouvenii's lointains et des restes affaiblis de lui-même, tel qu'il était en ces moments. Et pourtant quoi de plus vrai, de plus précis et de plus délicieux à la fois ! Qu'on se rjippelle cette nuit qu'il passe à la belle étoile au bord du Rhône ou de la Saône, dans un chemin creux près de Lyon :

ff Je me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou de fausse porte enfoncée dans un mur de terrasse ; le ciel de mon lit était formé par les têtes des arbres; un rossignol était précisément au-dessus de moi, je m'endormis à son chant; mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. 11 était grand jour : mes yeux, en s* ouvrant, virent l'eau, la verdure, un paysage admirable. Je me levai, me secouai : la faim me prit; je m'acheminai gaiement vers la ville, résolu do mettre à un bon déjeuner deux pièces de six blancs qui me restaient encore. »

Tout le Rousseau naturel est là avec sa rêverie, son idéal, sa réalité; et cette pièce de six blancs elle-même, qui vient après le rossignol, n'est pas de trop pour nous ramener à la terre et nous faire sentir toute l'humble jouissance que la pauvreté recèle en soi quand elle est jointe

JEAN -JACQUES ROUSSEAD. 475

avec la poésie et avec la jeunesse. J'ai voulu pousser la citation jusqu'à cette pièce de six blancs pour montrer qu'avec Rousseau nous ne sommes pas uniquement dans le Bené et dans le Jocelyn.

Le pittoresque de Rousseau est sobre, ferme et net, même aux plus suaves instants; la couleur y porte toujours sur un dessin bien arrêté : ce Genevois est bien de la pure i-ace française en cela. S'il lui manque par moments une plus chaude lumière et les clartés d'Italie ou de la Grèce; si, comme autour de ce beau lac de Genève, la bise vient quelquefois refroidir l'air, et si quelque nuage jette tout à coup une teinte grisâtre aux flancs des monts, il y a des jours et des heures d'une limpide et parfaite sérénité. On a depuis renchéri sur ce style, on a cru le faire pâlir et le surpasser; on y a certainement réussi pour quelques effets de couleurs et de sons. Toutefois, le style de Rousseau reste encore le plus sûr et le plus ferme qu'on puisse offrir en exemple dans le champ de l'innovation moderne. Avec lui le centre de la langue ne s'est pas trop déplacé. Ses successeurs sont allés plus loin ; ils n'ont pas seulement transféré le siège de l'Empu'e à Byzance , ils l'ont souvent porté à Antioche et en pleme Asie. Chez eux l'imagination dans sa pompe absorbe et domine tout.

Les portraits dans les Confessions sont vifs, piquants et spirituels. L'ami Bâcle, le musicien Venture, le juge-mage Simon, sont finement saisis et observés ; ce n'est pas aussi facilement enlevé que dans Gil BlaSj c'est plutôt gravé : Rousseau ici s'est ressouvenu de son premier métier.

Je n'ai pu indiquer qu'en courant dans l'auteur des Confessions les grands côtés par lesquels il demeure un maître, que saluer cette fois le créateur de la rêverie , celui qui nous a inoculé le sentiment de la nature et le sens de la réalité, le père de la littérature intime et de la peinture d'intérieur. Quel dommage que l'orgueil misanthropique s'y mêle, et que des tons cyniques fassent tache au milieu de tant de beautés charmantes et solides ! Mais ces folies et ces vices de l'homme ne sauraient prévaloir sur les mérites originaux, et nous masquer les grandes parties par lesquelles il se trouve encore supérieur à ses descendants.

Lundi S novembre 4850.

Encore un peu de Voltaire, encore un peu de Rousseau ! Il fut un temps où cette seule annonce aurait mis en émoi le public partagé en une double rangée d'admirateurs enthousiastes. Aujourd'hui ce public est dissous, et nous sommes rassasiés. Il en est de ces mets de l'intelligence comme de ceux du corps : il vient un moment où même les plus excellents, à force de reparaître et de nous être servis sous toutes les foraies, lassent le goût; il n'était pas jusqu'à Beuchot, l'éditeur passionné de Voltaire, qui, sur la fin, lorsqu'on lui apportait des lettres nouvelles de son auteur favori, ne criât grâce et ne répondit : a Assez, j'en ai assez I » Pourtant les lettres de Voltaire ne ressemblent jamais à celles d'un autre. Ce nouveau volume\ composé de toutes sortes de glanures, en est, s'il le fallait, une dernière preuve. La partie principale consiste en une série de lettres adressées à la duchesse de Saxe-Gotha, l'une de ces princesses, amies de l'esprit, que Voltaire avait conquises dans son séjour en Allemagne et qui lui étaient restées fidèles après sa brouille avec Frédéric. C'est pour elle et par son ordre qu'il écrivit les Annales de t Empire^ le seul ouvrage peut-être de sa façon qui soit décidément ennuyeux. Il en a bien un peu conscience, et au moment de lâcher les volumes dont il s'est acquitté comme d'une tâche, il écrit à la princesse : « Tout est fini et j'ai environ dix siècles à mettre à vos pieds; j'aimerais mieux y être moi-même. Je ne vois, dans toutes

1. Correspondance de Voltaire avec la duchesse de Saxe-Gotha et autres Lettres de lui inédites, pubUées par M. Eyariste Baveux et Alphonse François, chez Didier, quai des Augustins, 35.

les sottises qu'on a faites depuis Dagobert, aucune balourdise comparable à celle que j'ai faite de m'éloigner de votre paradis Thuringien... Je joins encore une grande peur à mes regrets, et cette peur est de vous ennuyer. Neuf ou dix siècles en sont bien capables. J'ai fait ce que j'ai pu pour les rendre aussi ridicules qu'ils le sont... » 11 n'y a pas réussi cette fois à son ordinaire. Le long Abrégé chronologique n'est pas du tout saupoudré d'esprit ni de malice autant qu'il s'en flattait, et les lettres où il en parle si gaiement promettent beaucoup mieux. 11 continua de correspondre avec cette princesse depuis 1753 jusqu'en 1767, presque jusqu'à l'année ou elle mourut. C'est une Correspondance toute de compliments, de politesse, non d'étroite et entière liaison. Il lui envoie ses ouvrages; il lui raconte en courant quelques nouvelles; il se met sans cesse à ses pieds : les quinze jours qu'il a passés dans son palais, et où il a été traité avec une bien flatteuse distinction dans la Chambre des Électeurs, lui sont un thème de reconnaissance étemelle qu'il varie en mille façons. Mais que le tour de ces moindres billets est facile, rapide, agréable, d'une galanterie naturelle, d'une familiarité qui se joue aisément sous le respect! Que ce poète est de bonne compagnie! Et quand la princesse veut lui envoyer un millier de louis pour prix de ses travaux historiques, quelle manière délicate et fine de repousser les bienfaits sous cette forme déjà surannée, sous cette forme qui n'est déjà plus française à cette date ! Écoutez-le : sans morgue, sans emphase, et tout en badinant, il va insinuer Tégalité de l'esprit en face des Puissances; il va, sans dire les grands mots, avertir qu'il y a là aussi un ministère de la pensée à respecter, et, comme nous dirions, un sacerdoce : « Mais, Madame, faut-il que la fille d'Ernest le Pieux veuille par ses générosités me faire tomber dans le péché de la simonie? Madame, il n'est pas permis de vendre les choses saintes... » 11 fait comprendre que les distinctions si particulières dont il a été l'objet et qui, dans le plus gracieux des accueils, se sont adressées en lui à l'homme, à la personne, ont été et sont sa plus digne récompense, et qu'elles n'en permettent plus d'autre. Jean-Jacques, en pareil cas, se serait redressé et aurait répondu: « Madame, on ne paye pas l'esprit, on l'honore. » Voltaire a dit la môme chose, mais que c'est différemment!

Les autres lettres adressées à divers correspondants, et qui sont le restant du panier, le surplus de la collection précédemment donnée par

MM. de Cayrol et Alphonse François, nous montreraient Voltaire sous ses vingt autres aspects dès longtemps connus, mais avec une vivacité toujours nouvelle : il y a, de par le monde, des redites plus fastidieuses que celles-là. Tantôt, avec Thieriot, son correspondant littéraire à Paris, il est en veine et comme en verve de corrections sans fin pour ses vers passés et présents, pour Œdipe, pour la HenriadCy pour ses discours en vers ; il fait la guerre aux mots répétés^ il est docile comme on ne Test pas ; il ne se donne, dans TÉpitre morale, que pour le successeur modeste de Boileau : « L'objet de ces six discours en vers, dit-il, est peut-être plus grand que celui des Satires et des Épttres de Boileau. Je suis bien loin de croire les personnes qui prétendent que mes vers sont d'un ton supérieur au sien; je me contenterai d'aller immédiatement après lui. » Tantôt il est en fureur et en rage contre les étemels ennemis qu'on lui connaît, contre l'abbé Desfontaines ; il intrigue en tous sens, il remue ciel et terre pour le faire condamner, par-devant le lieutenant de police M. Hérault : « Mais agissez, écrit-il à l'abbé Moussinot, ameutezles Procope, les Audry, rue de Seine, et même l'indolent Pi ta val, rue d'Anjou, les abbés de la Tour-Céran, les Castera-Duperron ; qu'ils voienjt M. Déon, M. Hérault ; qu'ils signent une nouvelle Requête. Ne négligeons rien, poussons le scélérat par tous les bouts... Quelle personne pourrait servir auprès du curé de Nicolas-des-Champs qui est l'ami de M. Hérault? je lui ai écrit... » A d'autres endroits du volume, et avec d'autres correspondants, c'est le Voltaire de la fin, le patriarche de Femey, qui, toujours mourant, passe et repasse devant nous sur quelques-uns des dadas (très-beaux dadas en eflet, et le plus souvent très-nobles) de ses dernières années. Ce qui plaît toujours quand on rouvre Voltaire et ce qui fait qu'on s'intéresse, c'est (avec cette jolie manière de dire) qu'il met de l'action à tout; les moindres choses, ou celles même qui chez d'autres feraient l'effet de la raison et de la sagesse, prennent avec lui un air d'entrain et de diablerie. Démon du goût et de l'irritabilité littéraire; démon de l'inspiration poétique, et même de la correction; démon de la justice et de la tolérance contre les persécuteurs; démon de la civilisation, du luxe et de l'industrie (quand, par exemple, il veut vendre et placer partout ses montres du pays de Gex), il a en lui la légion démoniaque au complet; il fait tout enfin par démon, par accès et verve. Il y avait le démon de Socrate, il y a les

démons de Voltaire. Tous à la fois on les retrouve, ou du moins on retrouve quelque chose de chacun dans ce volume. Composé comme il l'est de pièces et de morceaux, et de billets appartenant aux dates les plus éloignées, il nous offre des échantillons et des mémento de toutes les sortes de Voltaire.

Avec Rousseau il reste beaucoup plus à faire, et le dernier mot de ses confidences déjà si longues n'a pas été dit, les dernières pages de ses œuvres n'ont pas été données. En voici quelques-unes que l'arrièrepetit-fils du pasteur Moultou, l'un de ses plus fidèles amis, a rassemblées* ; et ce n'est pas tout encore. J'ai un regret; c'est que depuis des années (et il y a trente ans que cela devrait être fait) le fonds de papiers et de manuscrits que possède la Bibliothèque de Neuchâtel, joint aux autres fonds particuliers, tels que celui de la famille Moultou qui se produit aujourd'hui, n'ait pas été l'objet d'un dépouillement régulier et méthodique, de manière & fournir une couple de tomes, complément indispensable de toutes les éditions de Jean-Jacques. M. Ravenel, qui s'était occupé, le premier et avant tout autre, de la copie et de la collation exacte des papiers de Neuchâtel, s'est borné à préparer un travail qui n'attendait qu'un éditeur et que cet éditeur (le goût pour Jean-Jacques s'étant refroidi) n'est jamais venu lui arracher : car M. Ravenel, ce patient et ingénieux érudit, a besoin d'être un peu forcé, et, plus qu'aucun érudit peut-être, il trouve moyen d'unir au zèle de chercher et d'amasser la crainte de produire. Depuis lors, des parties de ce trésor de Neuchâtel ont été publiées et disséminées çà et là. L'aimable et savant bibliothécaire de Neuchâtel même, M. Félix Bovet, placé à la source, avait, lui aussi, préparé un travail; il en a donné au public quelques extraits, et en a surtout communiqué les précieux éléments à tous les curieux qui le visitaient. Les Revues suisses n'ont cessé depuis des années d'insérer, de temps en temps, des fragments inédits de Rousseau ; cet inédit fuyait, en quelque sorte, de toutes parts et ne se rassemblait pas. M. le pasteur Gaberel, il est vrai, a conçu l'idée, si naturelle en effet, de rechercher tout ce que la Suisse et la Savoie possédaient de documents encore inconnus sur Jean-Jacques. Un article de

1. OEuvres et correspondances inédites de J.-J. iSous^eau, publiées par M. G. Streckeisea- Moultou, cbei Hicbel Lévy, rue Vivienne, 2 bis.

M. Gaberel, inséré en 1858, dans la Bibliothèque universelle de Génère, une communication faite par lui vers le même temps à F Académie des sciences morales et physiques, et dont M. Prévost-Paradol a enti-etenu avec intérêt les lecteurs du Journal des Débats (13 août 1858), annonçaient que le patient investigateur était dès lors arrivé à des résultats neufs qui ajoutaient à la connaissance intime de la vie et de Tâme du grand écrivain. Mais les œuvres mêmes de Jean-Jacques, la totalité des pièces qui restent en manuscrit et qui sont dignes de l'impression, c'est ce recueil que j'espère toujours, et en voici quelque chose que nous devons à M. Streckeisen-Moultou. Remercions-le et profitons du cadeau, même incomplet, en attendant mieux.

Qu'y voyons-nous d'abord? un projet de Constitution pour la Corse, et des lettres relatives à cette consultation politique. Je passe, La Corse a fait, depuis, assez parler d'elle — cette petite lie, par ce qu'elle a enfanté, a, depuis, assez étonné le monde — pour nous rendre bien indifférents sur cette question de savoir si elle faisait bien ou mal de s'adresser alors à Jean-Jacques comme à un Solon moderne ou à un Lycurgue. La Nature, dans ses secrets, a de ces jets imprévus qui déjouent singulièrement les combinaisons des prétendus sages. La philosophie en demeure tout d'abord atterrée ; elle en a le nez cassé au beau milieu de son raisonnement, comme Sganarelle. Mais vient la 'philosophie de l'histoire qui arrange et raccommode tout cela après coup... e sempre bene l

Suivent quatre Lettres (que l'on connaissait déjà) sur la Vertu et le Bonheur adressées par Jean-Jacques à Sophie^ c'est-à-dire à madame d'Houdetot; il fait de la philosophie avec celle qu'il aime, et dont la vertUj dit-il, l'a ramené à la raison ; il s'en console et même il s'en félicite avec elle : « Si nous avions été, moi plus aimable ou vous plus faible, le souvenir de nos plaisirs ne pourrait jamais être, ainsi que celui de votre innocence, si doux à mon cœur... Non, Sophie, il n'y a pas un de mes jours où vos discours ne viennent encore émouvoir mon cœur et m* arracher des larmes délicieuses. Tous mes sentiments pour vous s'embellissent de celui qui lésa surmontés.» Ces quatres Lettres pourraient, à peu de chose près, se trouver aussi bien dans la dernière partie de la Nouvelle Uéloise. Rousseau, interrogé par son amie, commence par rechercher de quelle vertu et de quel bonheur il peut être question

VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAU. Ml

pour l'hamme social ou civil. Ici, il n'y a plua trace avec lui de ses prédilections pour rhomme sauvage ou de ta nature \ il rend beniBMge à la société et lui sait gré, au milieu de ses abus, de tout ce que nous lui devons de bienfaits. Il considère cette société antérieure et postérieure à rindividu; il la voit subsistantOi nécessaire^ harmonieuse, agissant en mille façons et par toutes sortes d'influences inai^réciables, plus mère encore que marâtre, ne retirant & Thomme primitif du c6té des forces physiques que pour rendre davantage par le moral à l'homme actuel, et imposant dès lors à quiconque naît dans son sein des devoirs, des obligations qui ne sont point proprement de particulier à particulier, mais qui prennent un caractère commun et général :

« Car les individus, dit-il, à qui je dois la vie , et ceux qui m'ont fourni le nécessaire, et ceux qui ont cultivé mon âme, et ceux qui m'ont communiqué leurs talents, peuvent n^ôtre plus ; mais les lois qui protégèrent mon enftince ne meuren t point; les bonnes mœurs dont j*iii reçu Theurense liabkude, les secours qoe j'ti trouvés pr6ts au besoin, la liberté civile dont j'ai joui, tous les biens que j'ai aequis, tous les plaisirs que j'ai goûtés, je lee dois à cette police universelle qui dirige les soins publics à l'avantage de tous les hommes, qui prévoyait mes besoins avant ma naissance, et qui fera respecter mes cendres après ma mort. Ainsi mes bienfaiteurs peuvent mourir; mais, tant qu'il y a des hommes, je suis forcé de rendre à Kluiniiiaité les bienfaits que j'ai reçus d'elle. »

N'est-ce pas là du Jean-Jacques raisonnable et excellent? et l'homme

qu'il se propose en exemple n*est-il pas Thomme réel et véritable, et non celui d'un système ou d'un rêve?

Mais quel moyen d'être heureux? la question n'en subsiste pas moins, et chacun cherche diversement la réponse. Dans la seconde lettre, Rousseau se plaît à étaler nos incertitudes et nos faiblesses, même au cœur de la civilisation la plus avancée. Son siècle y prêtait, et il ne manque pas de le prendre à témoin pour toutes les contradictions qu'il rassemble :

« Regardez cet univers, mon aimable amie, jetez les yeux sur ce théâtre d'erreurs et de misères qui nous fait, en le contemplant, déplorer le triste destin de l'homme ! Nous vivons dans le climat et dans le siècle dc^la philosophie et de la raison; les lumières de toutes les sciences semblent se réunira la fois pour éclairer nos yeux et nous guider dans cet obscur labyrinthe de la vie humaine ; les plus beaux génies de tous les Ages réunissent leurs leçons pour nous Instruire; d'immenses bibliothèques sont ouvertes au public: des multitudes de collèges et d'aniversitéft nous offrent dès

Teofance l'expérience et la méditation de quatre mille ans; Timmortalité, la gloire, la richesse et souvent les honneurs sont le prix des plus dignes dans l'art d'instruire et d'éclairer les honmies : tout concourt à perfectionner notre entendement et à prodiguer à chacun de nous tout- ce qui peut former et cultiver la raison : en sommesnous devenus meilleurs ou plus sages? en savons- nous mieux quelle est la route et quel sera le terme de not^ courte carrière? nous en accordons-nous mieux sur les premiers devoirs et les vrais biens de la vie humaine? Qu'avons-nous acquis à tout ce vain savoir, sinon des querelles, des haines, de l'incertitude et des doutes? Chaque secte est la seule (à l'entendre) qui ait trouvé la vérité; chaque livre contient exclusivement les préceptes de la sagesse; chaque auteur est le seul qui nous enseigne ce qui est bien. L'un nous prouve qu'il n'y a point de corps, un autre qu'il n'y a point d'âme, un autre que l'âme n'a nul rapport au corps, un autre que l'homme est une bête, un autre que Dieu est un miroir. Il n'y a point de maxime si absurde que quelque auteur de réputation n'ait avancée, ni d'axiome si évident qui n'ait été combattu par quelqu'un d'eux. »

Oix veut-il en venir, cependant, en étalant ainsi nos variations et nos faiblesses? est-ce donc un sceptique qui parle? est-ce un disciple de Montaigne, et a-t-il pour objet de ravaler Thomme, après nous l'avoir montré d'abord dans son plus beau cadi*e? La troisième lettre insiste et poursuit dans la même voie : u Nous ne savons rien, ma chère Sophie, nous ne voyons rien; nous sommes une troupe d'aveugles jetés à l'aventure dans ce vaste univers. » Nos sens nous trompent. Le toucher, qui semble nous être donné pour corriger notre vue, nous trompe luimême en mainte occasion. Capables de raisonner très-loin et très-haut, par malheur nous manquons de base : u Ce n'est pas tant le raisonnement qui nous manque que la prise du raisonnement. » L'instinct de certains animaux est à faire envie à la raison de l'homme. Toute cette troisième lettre ne serait guère qu'un résumé sérieux et lumineux des objections de Montaigne, si de doute 'en doute, de conjecture en conjecture, elle ne se terminait tout d'un coup par la supposition toute spiritualiste d'ime infinité d'intelligences de mille ordres différents répandues à tous les étages de l'univers, espèces d'anges que Cicéron et le plus sage des Scipions ne désavoueraient pas, « éternels admirateurs du jeu de la nature et spectateurs invisibles des actions des hommes ». Non, Rousseau a beau user de la méthode des sceptiques, il n'est pas sceptique lui-même, et la méthode se rompt brusquement entre ses mains, au moment où il la poussait à bout : il en jaillit au contraire Tillumination la plus imprévue, et faite à souhait pour ravir un idéaliste.

VOLTAIRE ET J,-J. ROUSSEAU. ft83

La quatrième Lettre nous remet pleinement dans la voie : « C'est assez déprimer l'homme, s'écrie-t-il : enorgueilli des dons qu'il n'a pas, il lui en reste assez pour nourrir une fierté plus digne et plus légitime. Si la raison l'écrase et l'avilit, le sentiment intérieur le relève et l'honore... Quoi qu'il en soit, nous sentons au moins en nous-mêmes une voix qui nous défend de nous mépriser; la raison rampe, mais l'âme est élevée. » Sans discuter ici cette distinction si absolue entre la raison et Tâme, distinction qu'il ne maintiendra pas toujours à ce degré, il est clair que Rousseau, au lendemain de ses peines et de ses sacrifices dans la tendre passion qu'il ressentait, ne veut chercher de bonheur ou de consolation que dans la paix du cœur et dans la voix de sa conscience. En décrivant cet état moral à la fois ému et apaisé, ce sentiment de délicieuse convalescence, et en osant ainsi proposer son âme pour exemple en réponse aux questions de son amie, il ne fait, dit-il, que lui rendre le fruit de ses soins et lui montrer son propre ouvrage.

Je ne serre pas de trop près, je ne veux pas démêler ce qu'il peut y avoir de vague et d*indécis sous ces phrases si nettes et si fermes de ton; j'applique & Rousseau le précepte qu'il nous a donné pour le bien lire : « Mes écrits ne peuvent plaire qu'à ceux qui les lisent avec le même cœur qui les a dictés » ; et je dis que Rousseau, dans ses pages où il invoque si vivement le sentiment moral tel que tout honnête homme le trouve en lui-même dans une société civilisée, est moral lui-même et religieux. D'autres pages, qui vont suivre, nous le montreront tel encore.

Et ceci me rappelle un contraste ; car, pour être juste envers Rousseau, il ne faut jamais le séparer de son siècle ni de ceux qu'il est venu contredire et en face desquels il a osé relever son noble drapeau. M*"' d'Houdetot, cette Sophie avec laquelle il aimait à renouer des entretiens d'un ordre si élevé, avait une belle-fille du même nom. La vicomtesse d'Houdetot, femme aimable, spirituelle, morte de très-bonne heure, laissa quelques vers que ses amis se plurent à recueillir après elle et & faire imprimer en un tout petit volume {Poésies de la vicomtesse d'Houdetot^ 1782). Or, on y lit en tête une Notice qu'on sait être de la plume du cardinal Loménie de Brienne. Le prélat, le croirait-on 7 y loue cette jeune dame de son incrédulité : « Jamais on n'a vu, dit-il, dans une si jeune personne autant de philosophie; et cette philosophie influait également sur ses opinions et sur sa conduite. Elle n'admettait que ce qui lui

&8t VOLTAIRE ET i.-J. ROUSSEAU.

paraissait é^demmeot pitmré, aimait à disputer, parce qu'elle avait proaqtie toojofirs «m opinion à elle, «t m cédait qu^à k ewnetbn o« enfin k la convenance. » Bt l(x^qii*il en Tient à raoeiiler la demitoe ma* iadîe de cette jeune feaune : «r Elle craignait la meit parce qu'elle devait la séparer de tout ce qui lui étût cher. Ma ^pnÊi iêrt rumptiêù peintiy disait-elle, mais il e$i affirux éh n*êir$ rim; /r er^is la «#»/• fronce préférable mi néant... » Le carénai n'ajoute rien qui conrige cette opinion du néant après la mort, ni qui avertisse qu*il ne la parta* geait pas ; c*est quMl la partageait en effet. El cela reesemblenift à une mauvaise plaisanterie que de poser seulement la questira ; Lequel était le plus religieux de Rousseau ou de lui ?

Pauvre Rousseau ! de tous les points de vue auxquels en peut se placer pour le regarder, il en est un qui me paratt le plus Juste et qui est aussi le plus simple : voyons-le à son moment dans le siècle; vojeBS* le en lui-même et dans ses écrits, dans ses pensées eonfidentielles, dass tout oe qui lui échappe de contradictoire et de ^ncère. 1^ nous nous mettons, pour le juger, à vouloir absolument le considérer à travers les conséquences plus ou moins accumulées de ses doctrines et les innombrables disputes qu'elles ont engendrées, nous ne le reIrouvereDS jamais tel qu^il fut Sa figure, comme celle de tous les pmssants morteb qui wti excité enâiousiasme et colère, ainsi aperçue de knn à travers \m nuage de lumière et de poussière, se transformerait à nos yeux : nous le ibriens trop grand, trop beau ou trop laid, trop génie ou tn>p monstre. P^ertons la l^ende dont Thistoire elle-même n*est pas exempte; repliaçon»*nous de Fautre côté du nuage ; voyons-le de près, comme quelqn^un qui Tauraît rencontré à Métiers ou qui l'aurait visité rue PMLtrîère ; c'est encore le moyen de nous faire de lui la plus juste idée.

LuDdi45juil1et4S64.

Le plus carienx moi^ceau du volume , et dont le passage principal était déjà connu par un écrit de M. GabereU est un songe allégorique sur la Révélation, qui nous montre Rousseau dans toute la ferveur de son enthousiasme religieux. Quelle est au juste la portée de cet essai? N'est-ce qu'une répétition nouvelle , une reprise , sous forme poétique , des idées exposées dans la Profession de foi du Vicaire savoyard? Est-ce, au contraire, une preuve que l'auteur a varié dans ses idées, et qu'il a fait un past au delà de la Profession du Vicaire, vers un christianisme plus positif? Je ne crois pas que la lecture du morceau dans toute son étendue autorise celte dernière conclusion; il est cependant certain qu'on a droit, après l'avoir lu, de se prononcer plus fortement que ja* mais en faveur des tendances religieuses du philosophe, et qu'on peut le compter sans exagération parmi ceux qui, toute orthodoxie mise à part, ont été chrétiens d'instinct, de sentiment et de désir. Ce n'est pas jouer sur les mots que de dire qu'au milieu de son siècle et entre les philosophes contemporains» Rousseau a été relativement chrétien.

Le caractère le plus remarquable de œ mcNTceau tout sentimeiàtal et poétique et nullem^it dogmatique, c'est peut-^tre qu'il ne conclut pes, et qu'il laisse conjecturer tout ce qu'on voudra sur la pensée finale de l'auteur ; il laisse chacun rêver à sou gré sur l'état d'âme défmitif que cela suppose. Le rêver est bien, en effets ce que BMSBeau piéfère à tmA et ce que le plus volontiers il suggère.

BuSoDt dam un adniraUe rédt pUloaopliiqiie» a supposé le premier honme s'éveiltant à la .vie et rendaat ccMnpte de ses preoûefs mouvements, de ses iveenères seesationey de ses prends jngeoMnls. iouffr«iy^ dans ua rédt mardi otièbie, a faii parler le phîlooopiie durant c^le veille pleme d'angoisan» dans Mite prenièie neît de dôme et de troiMe» où te voile du sanctuaire 8e déelure to«t d'un eoup devant ses yeux et eè fl cessa d'Mra «a croyant. Aoesseani » dans La récit qui oous

occupe» s'est attaché à nous montrer, durant une belle nuit d'été, le premier homme qui s'avisa de philosopher et de réQéchir, et il a prêté à cette philosophie naissante tout le charme, au contraire , de l'admiration et de la foi, toute l'ivresse d'un premier ravissement :

« Ce fut durant une belle ouit d'été que le premier homme qui (enta de philosopher, livré à une profonde et délicieuse rêverie et guidé par cet enthousiasme involontaire qui tran sporte quelquefois Fàme hors de sa demeure et lui fait, pour ainsi dire, embrasser tout Tunivers, osa élever ses réflexions jusqu'au sanctuaire de la nature et pénétrer, par la pensée, aussi loin qu'il est permis à la sagesse humaine d'atteindre.

c La chaleur était à peine tombée avec le soleil; les oiseaux, déjà retirés et non encore endormis, annonçaient, par un ramage languissant et voluptueux, le plaisir qu'ils goûtaient à respirer un air plus frais; une rosée abondante et salutaire ranimait déjà la verdure... »

Ici une de ces descriptions naturelles dont il a le premier dans notre littérature donné le parfait exemple , mais où il a été depuis surpassé par ses grands disciples, par Bernardin de Saint-Pierre, par Chateaubriand, par George Sand, tous bien autrement particuliers, nuancés et neufs, et qui ne se contentent pas de peindre la nature en traits généraux devenus trop aisément communs ; — et il continue :

ff A ce concours d'objets agréables, le philosophe, touché comme l'est toujours en pareil cas une âme sensible où règne la tranquille innocence, livre son coeur et ses sens à leurs douces impressions : pour les goûter plus à loisir, il se couche sur l'herbe, et appuyant sa tète sur sa main, il promène délicieusement ses regards sur tout ce qui les flatte. Après quelques instants de contemplation, il tourne par hasard les yeux vers le ciel, et à cet aspect qui lui est si familier et qui pour l'ordinaire le frappait si peu, il reste sa'si d'admiration, il croit voir pour la première fois cette voûte immense et sa superbe parure... »

Ici toute une description encore : spectacle des cieux, le couchant enflammé, la lune qui se lève à l'orient , les astres innombrables qui roulent en silence sur nos têtes, l'étoile polaire qui semble le pivot fixe de toute la révolution céleste I D'où vient cet ordre? d'où viennent ces mouvements? qui donc les a établis? Et sur la terre même» d'où vient la succession, la régularité des saisons; et dans les végétaux» dans les corps oi^nisés, cet ensemble de lois mystérieuses et manifestes qui y

VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAU. ft87

président et qui constituent la vie; et ces mouvements d'un ordre supérieur et singulier, cette activité spontanée des animaux, et nos propres sensations à nous, et ce pouvoir de penser, de vouloir et d'agir que je sens en moi? Telle est la série de questions que s'adresse le premier philosophe. Il essaye, pour y répondi-e, d'hypothèses diverses : l'arrangement fortuit, la nécessité du mouvement de la matière, l'infinité de combinaisons possibles dont une a réussi... Il hésitait, il commençait à se ti'oubler : placé entre des explications incomplètes et des objections sans réplique, il allait, s'il n'y prenait garde, trop accorder à la raison, au raisonnement; il sentait poindre l'orgueil en même temps que s'accroître les obscurités, quand tout à coup... mais laissons-le parler luimême sa plus belle langue :

« ... quand tout à coup un rayon de lumière vint frapper son esprit et lui dévoiler ces sublimes vérités qu*il n'appartient pas à l'homme de connaître par lui-môme et que la raison humaine sert à confirmer sans servir à les découvrir. Un nouvel univers s'offrit, pour ainsi dire, à sa contemplation : il aperçut la chaîne invisible qui lie entre eux tous les ôtres: il vit une main puissante étendue sur tout ce qui existe; le sanctuaire de la nature fut ouvert à son entendement, comme il l'est aux intelligences célestes, et toutes les plus sublimes idées que nous attachons à ce mot Dieu S3 présentèrent à son esprit. Cette gràcs fut le prix de son sincère amour pour la vérité et de la bonne foi avec laquelle, sans songer à se parer de ses vaines recherches, il consentait à perdre la peine qu'il avait prise et à convenir de son ignorance plutôt que de consacrer ses erreurs aux yeux des autres sous le beau nom de philosophie. À l'instant, toutes les énigmes qui l'avaient si fort inquiété s'éclairèrent à son esprit : le cours des cieux, la magnificence des astres, la parure de la terre, la succession des ôtres, les rapports de convenance et d^utilité qu'il remarquait entre eux, le mystère de l'organisation, celui de la pensée, en un mot le jeu de la machine entière, tout devint pour lui possible à concevoir comme l'ouvrage d'un Être puissant directeur de toutes choses; et s'il lui restait quelques difficultés qu'il ne pût résoudre, leur solution lui paraissant plutôt au-dessus de son entendement que contraire à sa raison, il s'en fiait au sentiment intérieur qui lui parlait avec tant d'énergie en faveur de sa découverte, préférablement à quelques sophismes embarrassants qui ne tiraient leur force que de la faiblesse de son esprit. »

Dans son ravissement, dans Tadmiration qui le pénètre jusqu'au fond de l'âme et qui déborde, le philosophe, à ce moment, se prosterne la face contre terre et adresse à l'Être divin un hommage , un hymne ardent et pur, qui ne diffère en rien d'une prière. Il se relève le cœur plus embrasé que jamais, et cette joie épurée qu'il éprouve, cette clarté

488 VOLTAIRE ET i.-J. ROUSSEAU.

qui l'inonde, il teut la oonununtquer à ses semUabi^s ; il s soif de les y faire participer et de leur porter^ avec TexplscatioQ da mystère de la nature, la loi du maître qui la goareme, loi de justice, de solidarité, de firatemtté, soumission dans les traverses de cette courte vie, eqpoir et foi dans une vie meilie«re. La nuit parait bien longue à aoù impatience; il n'attend que le retour du soleil. Cependant, fatigué à ia fln de tant d'émotions et de pensées , il s'est endormi , et durant son sommeil il a un songe. C'est dans ce songe qu'il va voir figurer les religions diverses, depuis les plus grossières jusqu'à la plus pure, depuis les formes les plus brutales du naturalisme et de la sensualité îusqu'à la révélation de la parole la plus simple , la plus divine , la plus humaine , celle du Sermon sur la montagne. Qu'a prétendu signifier Rousseau par cette distinction de ce que son philosophe voit en songe et de ce qu'il avait conçu durant sa veille? A-t-il voulu faii*e entendre qu'entre la première manière de comprendre l'Être divin et toutes les autres il y a précisément toute la distance de la vérité à la fiction , et qu*un seul et même voile d'illusion, sauf la juste difierence du plus au moins, s'étendra indistinctement sur tout ce qui sera vu dans le songe? A*t-il voulu simplement marquer que la nature humaine et l'esprit humain ne comportent la première manière de voir que chez un petit nombre d'individus, et que l'histoire n'admet point le triomphe de la philosophie pure? Ce qu'on a droit de faire observer, c'est qu'en supposant que le morceau soit terminé (et j'aime à croire qu'il l'est), rien ne vient à l'appui d'une interprétation défavorable le moins du monde à la révélation dernière, et que la fin du songe, au contraire, s'élève et atteint un tel degré de sérénité morale et de beauté , qu'il ne tient qu'à nous d'y voir le couronnement et le perfectionnement sublime, la divine transfiguration de la philosophie simple et nue. En un mot, Rousseau ne fait dans ce morceau que mettre en action et commenter sous forme dramatique cette parole de la Profession de foi du Vicaire: « Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu« » Et s'il conclut encore moins dans le songe que dans les pages de Y Emile, s'il n'éveille pas son philosophe pour tirer de lui un dernier mot, c'est qu'il n*a pas voulu le lui faire dire, c'est qu'il n'a pas osé conclure, et qu'il a reculé devant toute parole qui ne serait pas un hommage au Christ. Il a cru ce jour^là par le cœur, et il n'a rien

voulu ajouter qui démentit ou affirmât cet acte de foi et d'effusion.

— Telle est du moins mon impression, qui s'accorde assez bien, ce me semble, avec l'interprétation de M. Gaberel.

Après cela, je ne veux pas exagérer le mérite littéraire du morceau. Le songe du philosophe, dans lequel il se croit transporté au milieu d'un édifice immense surmonté d'un dôme éblouissant que soutiennent sept statues colossales au lieu de colonnes, les sept statues représentant chacune la divinisation monstrueuse de l'un des sept péchés capitaux,

— ce songe, dans tout son détail emphatique et concerté, me rappelle certaines allégories des Paroles dun Croyant. Il n'y a rien là qui doive étonner; le maître, comme par anticipation, s'est mis cette fois à ressembler au disciple : cela arrive parfois aux maîtres. Rien ne ressemble à du mauvais ou à du médiocre Rousseau comme du bon La Mennais. Il y a tel passage du songe, celui-ci, par exemple : « L'autel qui s'élevait au milieu du temple se distinguait à peine au travers des vapeurs d'un encens épais qui portait à la tête et troublait la raison... L'appareil d'un continuel carnage environnait cet autel terrible... Tantôt on précipitait de tendres enfants dans des flammes de bois de cèdre, tantôt, etc., etc.; » il y a, dis-je, tel de ces passages qui me fait m' écrier : 0 Rousseau, ô La Mennais, lequel des deux a imité l'autre? L'entrée d'un petit vieillard d'assez chétive mine dans le temple, l'adresse qu'il met à se faire admettre, à se faufiler, les airs d'aveugle qu'il se donne, puis, tout d'un coup, dès qu'il se voit à portée de l'autel, son brusque élan, son attaque à la statue de la Superstition ou du Fanatisme dont il déchire le voile, tout cela est ingénieux et symbolise bien Socrate ; mais ce Socrate lui-même, en mourant victime de son zèle pour la vérité, n*adresse-t-il pas à cette statue odieuse qu'il n'a pu que dévoiler sans la renverser, une espèce d'hommage, un vœu de sacrifice : est-ce ironie? n'est-ce pas un reste de faiblesse? — C'est alors que le vrai miracle commence : une voix se fait entendre dans les airs annonçant distinctement le Fils de Vhomme. Il apparaît, il est sur l'autel sans qu'on l'y ait vu monter :

« Alors levant les yeux, il (le songeur) aperçut sur l'autel un personnage dont l'aspect imposant et doux le frappa d'étonnement et de respect : son vêtement était populaire et semblable à celui d*un artisan, mais son regard était céleste ; son maintien modeste, grave et moins apprêté que celui même de son prédécesseur (Socrate], avait je ne sais quoi de subUme, où la simplicité s'alliait à la grandeur, et l'on oe pouvait

l'envisager sans se sentir pénétré d*une émotion vive et délicieuse qui n'avait sa source dans aucun sentiment connu des hommes. « 0 mes enfants, dit-il d*nn ton de « tendresse qui pénétrait l'âme, je vien§ expier et guérir vos erreurs; aimiz Celui « qui vous aime et connaissez Celai q'ù est! » \ Tinslait, saisis^nt la statue, il la renversa sans effort, et montant sur le piédestal avec aussi peu d'agitation, il semblait prendre sa place plutôt qu'usurper celle d'autrui. Son air, son ton, son geste, causaient dans l'assemblée une extraordinaire fermeniation; le peuple en fut saisi jusqu'à l'enthousiasme, les ministres en furent irrités jusqu'à la fureur; mais à peine étaientils écoutés. — L'homme populaire et ferme, en prêchant une morale divine, entraînait tout : tout annonçait une révolution; il n'avait qu'à dire un mot, et ses ennemis n'étaient plus. — Mais celui qui venait détruire la sanguinaire intdlérance n'avait garde de l'imiter, il n'employa quo les voies qui convenaient aux choses qu'il avait à dire et aux fonctions dont il était chargé; et le peuple, dont toutes les passions sont des fureurs, en devint moins zélé et négligea de le défendre en voyant qu'il oe voulait point attaquer. Après le témoignage de force et d'intrépidité qu'il venait de donner, il reprit son discours avec la môme douceur qu'auparavant; il peignit Tamour des hommes et toutes les vertus avec des traits si touchants et des couleurs si aimables que, hors les officiers du temple, ennemis par état de toute humanité, nul ne l'écoutait sans être attendri et sans aimer mieux ses devoirs et le bonheur d'autrui. Son parler était simple et doux, et pourtant profond et sublime; sans étonner l'oreille, il nourrissait Tàme : c'était du lait pour les enfants et du pain pour les hommes. Lui ployait le fort et consolait le faible, et les génies les moins proportionnés entre eux le trouvaient tous également à leur portée; il ne haranguait point d'un ton po.npeux, mais ses discours familiers brillaient de la plus ravissante éloquence, et ses instructioDS étaient des apologues, des enb^tiens pleins de justesse et de profondeur. Rien ne l'embarrassait ; les questions les plus captieuses avaient à l'instant des solutions dictées par la sagesse ; il ne fallait que l'entendre une fois pour être persuadé : oo sentait que le langage de la vérité ne lui coûtait rien, parce qu'il en avait la source en laimême. »

Ainsi finit cet étrange et très-éloquent morceau. Chacun reste juge. Une question s* est élevée, à laquelle on ne s'attendait pas. Un homme d'esprit, l'auteur de la Littérature française à Fétranger, M. Sayous, a cru voir dans cette dernière page une confirmation de la manie de Rousseau, qui consistai à se représenter comme la victime de persécutions sans nombre: « Dans ce fragment, dit M. Sayous, Rousseau trace de sa plume éloquente un tableau de la venue du Christ od la figu re du Christ est peinte avec amour : pour ce portrait du Juste persécu té, c'est Rousseau lui-même qui a posé devant le peintre; on ne peut s'y tromper. » Mille pardons : Rousseau a pu être troublé dans sa raison et se montrer maniaque assez d'autres fois, mais il ne l'a pas été ce jour-là, et j'ai beau prendre tous mes veiTes de lunettes, il m'est impos-

sible de voir dans la belle page de Rousseau autre chose que le plus sincère hommage rendu à ce qu'il a appelé ailleurs c la sainteté de l'Évangile ».

Ce volume nous offre ailleurs bien assez d'autres preuves de la disposition ombrageuse et du mal croissant de Rousseau. Ce mal était tout dans sa tête, non dans son cœur. A peine, dans sa vie errante, commençait-il à être installé quelque part, qu'il se croyait en butte à des poursuites, à des curiosités intéressées et malignes, à un espionnage continuel : la misérable compagne qu'il s'était donnée avait l'art, selon qu'elle se déplaisait plus ou moins vite dans' un lieu, d'entretenir et d'exciter ces inquiétudes qui avaient parfois des redoublements où toute la raison menaçait de périr. Mais aussi que de bons intervalles lucides I Il revenait alors, il rétractait ses préventions et ses injustices, il demandait pardon à ceux qu'il avait soupçonnés. Plusieurs lettres font foi de ce scrupule délicat: « M. d'Alembert m'a fait saluer plusieurs fois, écrivaitil à Watelet (176A); j'ai été sensible à cette bonté de sa part. Tai des torts avec lui, je me les reproche; je crains de lui avoir fait injustice, et je n'ai sûrement pas le cœur injuste ; msds j'avoue que des malheurs sans exemple et sans nombre, et des noirceurs d'où j'en craignais le moins, m'ont rendu défiant et crédule sur le mal. En revanche, je ne crains ni d'avouer mes erreurs, ni de réparer mes fautes... » Le sentiment qu'inspire la lecture suivie des lettres et pensées qu'on trouve ici rassemblées telles quelles, est celui d'une pitié profonde. Après sa fuite de Métiers, après sa tentative manquée d'établissement en Angleterre, revenu en France, réfugié pendant quelque temps à Trie sous la protection du prince de Conti, il s'alarme, il se figure que la main du maître est insuffisante à le soutenir contre le mauvais vouloir des subalternes; déjà il lit dans la contenance des habitants que la conjuration tramée contre lui opère : ce ne sont qu'allées et venues souterraines ; que va-t-il sortir des conseils caverneux de ces taupes? Pour lui, il ne demande au petit nombre d'amis qu'il conserve encore que de l'éclairer sur son état, de lui dire ce qu'il lui est permis ou prescrit de

faire.

• Pui8-je me choisir une demeure au loin dans le royaume? FeraiH« »'««»« d'en sortir? On m'a laissé entrer paisiblement; je puis du moins espérer qu'on me

laissera sortir de même. Mais comment? par où? Je ne demande qu'à obéir; qu'on me dise seulement ce que je dois faire, car, durant ma malheureuse existence, je ne puis pas m'empôcher d'être quelque part, mais rester ici ne m'est pas possible, et je suis bien déterminé, quoiqu'il arrive, à ne plas essayer de la maison d'autnii. Une circonstance cruelle est l'entrée de l'hiver pour aller au loin, dans mon état, chercher un gîte. Mon jeune ami ( il écrit à son compatriote Coindet, employé à Paris chez M. Necker), mon jeune ami, plaignez-moi; plaignez cette pauvre tête grisonnante qui, ne sachant où se poser, va nageant dans les espaces, et sent pour son malheur que les bruits qu'on a répandus d'elle ne sont encore vrais qu'à demi. »

On le voit, lui-même il n'est pas sans avoir conscience d'une partie de sa folie. Il cherche par moments à mesurer le progrès de ce mal bizarre, qui entamait si avant sa raison sans altérer sensiblement son talent. Il voudrait bien pouvoir ne le reléguer que dans les dehors de la place, dans ce qu'on appelle humeur : a Mes malheurs, mon cher Coindet, n'ont point altéré mon caractère, mais ils ont altéré mon humeur et y ont mis une inégalité dont mes amis ont encore moins à souffrir que moi-même. » Avant d'en venir à se croire l'objet de cette conspiration générale qui parait avoir été son idée fixe depuis 176i-1766, il avait passé par bien des degrés. Il y avait loin encore de l'âme tendre, jalouse, exigeante, susceptible, dévorée d'un immense besoin de retour, de celui qui disait : « J'étais fait pour être le meilleur ami qui fût jamais, mais celui qui devait me répondre est encore à venir » ; il y avait loin de cette ftme seulement refoulée et douloureuse à celle qui devait tourner toute chose en poison, à ce Jean-Jacques, par exemple, qui, en apprenant la mort de Louis XV, s'écriait : u Ah I mon Dieu ! que j'en suis fâché! » Et comme on lui demandait pourquoi, et ce que cela lui faisait : — « Ah ! répliqua-t-il, il partageait la haine que la nation m'a jurée, et maintenant me voilà seul à la supporter! »

Et cependant Rousseau eut jusqu'à la fin des moments de bonheur et d'intime jouissance; il aimait, il sentait trop vivement la nature pour haïr la vie; et s'il était besoin d'un témoignage pour prouver que la vie, somme toute, est bonne ; si, après le bûcheron de La Fontaine, après l'heureux Micinoi^ après l'ombre d'Achille qu'Homère nous a montrée dans la prairie d'asphodèles redésirant à tout prix la lumière du jour, il fallait quelqu'un qui renouvelât ce même aveu, ce n'est pas à un autre qu'à Rousseau, à cet aîné de Werther, à cet oncle de René,

que nous Tirions demander. Écoutez-le, l'éloge dans sa bouche a tout son prix :

« Consumé d*un mal incurable qui m'entraîne à pas lents au tombeau, je tourne souvent un œil d'intérêt vers la carrière que je quitte; et, sans gémir de la terminer, je la recommencerai volontiers. Cependant, qu'ai-je éprouvé durant cet espace qui méritât mon attachement? — Dépendance, erreurs, vains désirs, indigence, infirmités de toute espèce, de courts plaisirs et de longues douleurs, beaucoup de maux réels et quelques biens en fumée. Ah ! sans doute, vivre est une belle chose, puisqu'une vie aussi peu fortunée me laisse pourtant des regrets. »

S'il ne haïssait point la vie à laquelle cependant il imputait tant de maux, il ne baissait pas non plus la France, sa vraie patrie, celle qui était la plus faite pour le goûter et le comprendre ; il écrivait :

f Les Français ne me haïssent point, mon cœur me dit que cela ne peut pas être. Je n'impute pas à la France les outrages de quelques écrivains que son équité condamne et que son urbanité désavoue. Les vrais Français n'écrivent point de ce ton-là, surtout contre des infortunés; ils m'ont maltraité sans doute, mais ils l'ont fait à regret. L'affront même qu'ils m'ont fait m'a moins avili que les soins qui l'ont réparé ne m'honorent.

Aussi est-ce la France, est-ce Paris, le lieu du monde où il est le plus aisé de se passer de bonheur, qu'il avait choisi pour y achever de vieillir et de souffrir. Il y était l'objet des respects de tous et en particulier l'idole de la jeunesse.

J'aime, en tout sujet que je traite, à augmenter quand je le puis, . ne fût-ce que d'un, grain, le trésor de la tradition. Voici à ce propos une jolie histoire sur Jean-Jacques à Paris, sur celui des toutes dernières années ; on me l'a contée, et je la raconte à mon tour dans les mêmes termes.

Un jeune homme faisait la cour à une jeune fille aussi distinguée par l'esprit que par le caractère. Il se destinait à la carrière des Eaux et Forêts ; il devait acheter une charge. Elle lui dit un jour : « Connaissez-vous M. Rousseau? — Non. — Comment peut-on être homme, avoir vingt-cinq ans et ne pas connaître Rousseau? »

11 résolut alors de tout faire pour connaître celui dont la vue était un gage d'estime auprès de celle qu'il aimait : il s'informe, il court

rue Plâtriëre, monte au quatrième et frappe. Un vasistas s'ouvre et une figure désagréable parait. « M. Rousseau? — II n'y est pas. » Et le vasistas de se fermer.

Il raconte sa mésaventure. « Mais, lui dit-on, M. Rousseau copie de la musique. » Vite, il s'empresse de retourner rue Plâtrière, avec de la musique à copier. Même manège ; le guichet s'ouvre, la laide figure parait. « C'est de la musique à copier. » On la lui prend : « Bien, vous repasserez dans huit jours. »

Ainsi pendant des semaines e«t des mois.

Il s'impatientait fort. Un jour il se présente : ô bonheur! on lui dit : a C'est vous; attendez, M. Rousseau a à vous parler. » La porte s'ouvre; on l'introduit dans une petite chambre; il y a deux chaises; Rousseau le fait asseoir : a Monsieur, j'ai voulu vous parler; il est arrivé un accident, je ne puis vous livrer la musique comme je vous l'avais promis. Voyez ce chat, il a renversé Técritoire sur le cahier copié. — Ah! monsieur, cela n'y fait rien; je prendrai tout de même... — Non, monsieur, je n'ai pas l'habitude de livrer de la musique en cet état; j'ai voulu vous donner cette explication, car je ne manque jamais à ma parole. — Mais, monsieur... — Non, monsieur; je vous demande seulement quelques jours pour refaire la copie. »

Le jeune homme avait peine à sortir : Rousseau lui-même s'oublie; la conversation se renoue et s'engage. « Jeune homme, à quoi vous destinez-vous? — Aux Eaux et Forêts. — Ah! c'est un bel état, bien intéressant et qui exige bien des connaissances. » Et Rousseau énumère avec intérêt tout ce qu'il faut savoir. « Mais, vous devez savoir la botanique? — Certainement. — Eh bien! nous poiurrons herboriser ensemble. »

Le jeune homme est aux anges ; on prend jour, il herborise avec Rousseau, une première, une seconde fois et d'autres fois encore ; il devient son ami et gagne sa confiance au point que, lorsqu'il fallut quitter la rue Plâtrière pour Ermenonville, c'est lui que le philosophe chargea de vendre ses livres. Il y avait des notes en marge à plusieurs; il hésitait à s'en défaire ; mais la nécessité l'y obligeait. Il désira qu'on les vendit en masse à un libraire et qu'on lui remit l'argent, la somme nette. M-. Desjobert (c'était le nom du jeune homme) parle de cette masse de livres à un libraire, et, trouvant quelques difficultés, il pense

qu'il est plus simple de les supposer vendus et d'envoyer une somme ronde. Mais Rousseau se méfie, il s'informe, il veut savoir à qui l'on a vendu ; il découvre la supercherie, et depuis ce jour il ne voulut plus avoir de relations avec le jeune homme, qui, disait-il, l'avait trompé ^

C'est bien le même qui écrivait à son ami Coindet, de qui il appréhendait quelque supercherie pareille : » J'aime à profiter des soins de votre amitié, mais je n'aime pas qu'ils soient onéreux ni à vous ni à vos amis... Je vous crois^trop mon ami pour prendi-e le bon marché dans votre poche ni dans celle d'autrui. »

J'allais oublier de parler des lettres de Rousseau qu'on a recueillies dans ce volume. Elles ne sont curieuses qu'au point de vue biographique. Les lettres de Rousseau ne ressemblent en rien à celles de Voltaire. II a besoin de temps et d'espace pour être éloquent. Ne cherchez avec lui ni la légèreté du ton ni l'élégance naturelle. Il parle à tout propos de ses ennuis, de ses tracas, de ses hardes, des ports de lettres, et il se formalise si l'on affranchit. Tout devient affaire avec lui; avec Voltaire tout était plaisanterie et jeu. Rousseau ne rit pas, ou il n'a qu'une grâce compassée quand il se risque à badiner ; il est sérieux, consciencieux à l'excès. C^mme la plupart de ces lettres qu'on donne aujourd'hui sont adressées à son compatriote Coindet, il se passe les locutions genevoises et il en gardera dans son parler, même là où il y songera le moins. Enfin Rousseau, dans ses lettres, est aussi peu gentilhomme que possible. Mais prenez garde 1 j'ai dit les défauts; voyons les avantages. Si vous-même vous étés né pauvre et assujetti ; si, aux prises avec la vie commune, vous ne rougissez pas d'en nommer les moindres détails, et si vous ne vous rebutez pas aux misères mêmes de la réalité; si, en revanche, vous ne faites pas fi des joies bourgeoises ou populaires; si les souvenirs de l'enfance n'ont pas cessé de vous émouvoir ; si l'aspect de la vallée ou de la montagne natale, le seuil de la ferme où vous alliez, enfant, vous régaler de laitage et de fruits les jours de promenade, rit en songe à votre cœur, alors vous trouverez votre compte avec Rousseau, même dans ces quelques lettres qu'on nous donne ici; vous lui passerez bien des préoccupations vulgaires en faveur des élans de sensibilité et d'âme

1. Je tiens cette anecdote de mon ami M. Charles Duveyrier, qui lui-même la tenait de son père.

par lesquels il les rachète ; vous l'aimerez pour ces accents de cordialité sincère que toute son humeur ne parvient pas à étouffer. Voltaire aime rhumanité, et il affecte en toute occasion de mépriser le pauvre : Rousseau s'étonne de cette inconséquence, et la lui reproche doucement. On n'a jamais à craindre avec lui, même dans ses écarts, de ces contradictions qui tiennent aux sources de l'âme et qui choquent dans le lecteur ami des hommes quelque chose de plus sensible encore que le goût \

Lundi 22 juillet 4861.

1. M. StreckeisoD-Moaltoa, qui nous promet de tirer de ses papiers de famille d'autres pièces intéressantes encore concernant Rousseaa, a droit à nos remerciments ; qu'il me permette cependant une critique que je ne puis passer sous silence, et qui peut être utile pour l'avenir. Quand on se fait l'éditeur d'un grand écrivain dont chaque mot compte, on est tenu deux fois d'être exact. Je regrette de trouver dans ce volume, notamment dans Mon Portrait (page 285), des fautes de transcription et, par suite, d'impression, qui m'en font craindre d'autres moins faciles à apercevoir en d'autres endroits. Rousseau n'a jamais écrit, en parlant des amours-propres empressés à se mettre en avant : « Il est vrai qu'on a grand soin de couvrir le motif de cet empressement du fond des belles paroles » (page 287); mais il a sans doute écrit : du fard des belles paroles. — \\ n'a pas écrit (môme page) : « lies travaux passés me semblent tellement étrangers à moi que, quand j'en retire la pris$j il me semble que je jouis du travail d'un autre. » C'est le prix qu'il faut lire. Cela saute aux yeux ; mais de telles fautes ne sont pas faites pour rassurer sur l'ensemble d'un texte. Rousseau, si sensible aux fautes d'impression, avertissait pourtant qu'on y prit garde, quand il dit quelque part dans ce volume : « Depuis que j'ai eu le malheur de me faire imprimer, je me sois toujours vu sortir de la presse beaucoup plus sot que je ne m'y étais mis; sottise sur sottise, et les commentaires des sots lecteurs brochant sur le tout, me voilà joli garçon. «

Andiîk Chi'nii-:k

ANDRÉ GHÉNIER

Voilà tout à l'heure vingt ans que la première édition d'André Chénier a paru ; depuis ce temps^ il semble que tout a été dit sur lui ; sa réputation est faite ; ses œuvres, lues et relues, n'ont pas seulement charmé, elles ont servi de base à des théories plus ou moins ingénieuses ou subtiles, qui elles-mêmes ont déjà subi leur épreuve, qui ont triomphé par un côté vrai et ont été rabattues aux endroits contestables. En fait de raisonnement et d'esthétique^ nous ne recommencerions donc pas à parler de lui^ à ajouter à ce que nous avons dit ailleurs, à ce que d'an* très ont dit mieux que nous. Mais il se trouve qu'une circonstance favorable nous met à même d'introduire sur son compte la seule nouveauté possible, c'est-à-dire quelque chose de positif.

L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, M. Gabriel de Chénier, nous ont permis de rechercher et de transcrire ce qui nous a paru convenable dans le précieux résidu de manuscrits qu'il possède ; c'est à lui donc que nous devons d'avoir pénétré à fond dans le cabinet de travail d'André, d'être entré dans cet atelier du fondeur dont il nous parle, d'avoir exploré les ébauches du peintre, et d'en pouvoir sauver quelques pages de plus, moins inachevées qu'il n'avait semblé jusqu'ici ; heureux d'apporter à notre tour aujourd'hui un nouveau petit affluent à cette pure gloire!

Et d'abord rendons, réservons au premier éditeur l'honneur et la reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, dans son édition de 1819^ a fait des manuscrits tout l'usage qui était possible et désirable

m ANDRÉ CHÉNIER.

alors; en choisissant, en élaguant avec goût, en étant sobre surtout de fragments et d'ébauches, il a agi dans l'intérêt du poète et comme dans son intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'édition de 1833, il a été jugé possible d'introduire de nouvelles petites pièces, de simples restes qui avaient été négligés d'abord : c'est ce genre de travail que nous venons poursuivre, sans croire encore l'épuiser. Il en est un peu avec les manuscrits d'André Chénier comme avec le panier de cerises de M*"* de Sévigné : on prend d'abord les plus belles, puis les meilleures restantes, puis les meilleures encore, puis toutes.

La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits porte sur les poèmes inachevés : Suzanne^ Hermès^ F Amérique. On a publié dans l'édition de 1833 les morceaux en vers et les canevas en prose du poëme de Suzanne. Je m'attacherai ici particulièrement au poème d!UermêSy le plus philosophique de ceux que méditait André, et celui par lequel il se rattache le plus directonent à l'idée de son siècle.

André, par l'ensemble de ses poésies connues, nous apparaît, avant 89, comme le poète surtout de l'art pur et des plaisirs, comme l'homme de la Grèce antique et de l'élégie. 11 semblerait qu'avant ce moment d'explosion publique et de danger od il se jeta si généreusement à la lutte, il vécût un peu en dehors des idées, des prédications favorites de son temps, et que, tout en les partageant peut-être pour les résultats et les habitudes, il ne s'en occupât point avec ardeur et préméditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un artiste si désintéressé ; et Y Hermès nous le montre aussi pleinement et aussi chaudement de son siècle, à sa manière, que pourraient l'être Raynal ou Diderot.

La doctrine du xviu^ siècle était, au fond, le matérialisme, ou le panthéisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra l'appeler; elle ^ eu ses philosophes, et même ses poètes en prose, Boulanger, Buffon ; eUe devcdt provoquer son Lucrèce. Cela est si vrai, et c'était tellement le mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel poète, que, vers 1780 et dans les années qui suivent, nous trouvons trois talents occupés du même sujet et visant chacun à la gloire dif&cile d'un poème sur la nature <des choses. Le Brun tentait l'œuvre d'après Buffon; Fontanes, dans sa .première jeunesse, s'y essayait sérieusement, comme l'attestent deux fragments, dont l'un surtout (tome I de ses OEuvres, p. 381) est d'une

ANDRÉ CUÉNIER. k99

réelle beauté. André Ghénier s'y poussa plus avant qu'aucun, et, par la vigueur des idées comme par celle du pinceau, il était bien digne de produire un vrai poëme didactique dans le grand sens.

Mais la Révolution vint ; dix années, fin de Tépoque, s'écoulèrent brusquement avec ce qu'elles promettaient, et ablmërent les projets ou les hommes; les trois Hermès manquèrent : la poésie du xvur siècle n*eut pas son Buflbn. Delille ne fit que rimer gentiment les trois Règnes.

Toutes les notes et tous les papiers d'André Ghénier, relatifs à son Hermèffy sont marqués en marge d'un delta; un chiffre, ou l'une des trois premières lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le pofime devait avoir trois chants, à ce qu'il semble : le premier sur l'origine de la terre, la formation des animaux, de l'homme ; le second sur l'homme en particulier, le mécanisme de ses sens et de son intelligence, ses erreurs depuis l'état sauvage jusqu'à la naissance des sociétés, l'origine des religions; le troisième sur la société politique, la constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait se clore par un exposé du système du monde selon la science la plus avancée.

Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le caractérisent :

« Il faut magnifiquement représenter la terre sous l'emblème métaphorique d'un grand animal qui vit, se meut et est sujet à des changements, des révolutions, des fièvres, des dérangements dans la circulation de son sang. »

a II Taut finir le chant I'** par une magnifique description de toutes les espèces animales et végétales naissant; et, au printemps, la terre prœgnans; et, dans les chaleurs de Tété, toutes les espèces animales et végétales se livrant aux feux de l'amour et transmettant à leur postérité les semences de vie confiées à leurs entrailles. »

Ce magnifique et fécond printemps, alors, dit-il.

Que la terre est nubile et brûle d*ôtre mère,

devait être imité de celui de Virgile au livre II des Géorgiques : Tum Pater omnipotenSy etc., quand Jupiter,

De sa puissaDte épouse emplit les vastes flancs.

Ces notes d'André sont toutes semées ainsi de beaux vers tout faits, qui altœdent leur place.

C'est là, sans doute, qu'il se proposait de peindre <c toutes les espèces à qui la nature ou les plaisirs {per Veneris res) ont ouvert les portes de la vie » .

« Traduire quelque part, se dit-il, le magnum crescendi immissis certamen habenis. »

11 revient, en plus d'un endroit, sur ce système naturel des atomes,

ou, comme il les appelle, des organes secrets vivants^ dont l'infinité con-

SFtilue

UOcéan éternel où bouillonne la vie.

« Ces atomes dévie, ces semences premières, sont toujours en égale quantité sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps en corps, s'alambiquent, s'élaborent, se travaillent, fermentent, se subtilisent dans leur rapport avec le vase où ils sont actuellement contenus. Ils entrent dans un végétal : ils en sont la sève, la force, les sucs nourriciers. Ce végétal est mangé par quelque animal; alors ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre animal et qui fait vivre les espèces... Ou, dans un chêne, ce qu'il y a de plus subtil se rassemble dans le gland.

« Quand la terre forma les espèces animales, plusieurs périrent par plusieurs causes à développer. Alors d'autres corps organisés (car les organes vivants secrets meuvent les végétaux, minéraux * et tout) héritèrent de la quantité d'atomes de vie qui étsdent entrés dans la composition de celles qui s'étaient détruites, et se formèrent de leurs débris. »

Qu'une élégie à Camille ou l'ode à la Jeune Captive soient plus ffatteuses que ces plans de poésie physique, je le crois bien ; mais il ne faut pas moins en reconnaître et en constater la profondeur, la portée poétique aussi. En retournant à Empédocle, André est de plus ici le contemporain et conmie le disciple de Lamarck et de Cabanis '.

i. Ce8t|peut-étre animaux qu*il a vonla dire; mais Je copie.

2. Qu'on ne s'étonne pas trop de foir le nom d'André ainsi mêlé à des idées physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est an qui, par le brillant de son génie et la rapidité de son destin, fat comme l'André Chéuier de la science ; et, dans la liste des Jeunes illaatres difersement ravis avant l'âge, Je dis volontiers : Vauvenargnes, Bamave, André, Hoche et fiichat.

Il ne Test pas moins de Boulanger et de tout son siècle par l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second chant. Il n'en distingue pas même le nom de celui de la superstition pure, et ce qui se rapporte à cette partie du poème, dans ses papiers, est volontiers marqué en marge du mot flétrissant ( ÂsiGi$ai|jLovia). Ici Ton a peu à regi'etter qu'André n'ait pas mené plus loin ses projets; il n'aurait en rien échappé, malgré toute sa nouveauté de style, au lieu commun d'alentour, et il aurait reproduit, sans trop de variante, le fond de d'Holbach ou de Y Essai sur les préjugés:

(( Tout accident naturel dont la cause était inconnue , un ouragan, une inondation, une éruption de volcan, étaient regardés comme une vengeance céleste.,.

« L'homme égaré de la voie, effrayé de quelques phénomènes terribles, se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les démons... Ainsi le voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des peuples, c'est-à-dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais l'imitation et l'autorité changent le caractère. De là souvent un peuple qui aime à rire ne voit que diable et qu'enfer. »

Il se réservait pourtant de grands et sombres tableaux à retracer : « Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce que partout on a appelé les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau bouillante, les combats particuliers. Que d^hommes dans tous les pays ont été immolés pour un éclat de tonnerre ou telle autre cause I...

Partout sur des autels j*entends mugir Apis, Bêler le dieu d^Ammon, aboyer Anubis. »

Mais voici le génie d'expression qui se retrouve : « Des opinions puissantes, un vaste échaufaudage politique et religieux , ont souvent été produits par une idée sans fondement, une rêverie, un vain fantôme.

Gomme on feint qu^au printemps, d'amoureux aiguillons La cavale agitée erre dans les vallons, Et, n'ayant d'autre époux que l'air qu'elle respire, Devient épouse et mère au souffle du Zéphire. »

J*abrége les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait aimé à étendre plus qu'il ne convient à nos directions d'idées et à nos désirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut, à ne pas vouloir pénétrer familièrement dans sa secrète pensée :

« La plupart des fables furent sans doute des emblèmes et des apologues des sages ( expliquer cela comme Lucrèce au livre III). C'est ainsi que l'on fit tels et tels dogmes, tels et tels dieux... mystères... initiations. Le peuple prit au propre ce qui était dit au figuré. C'est ici qu'il faut tiaduire une belle comparaison du poète Lucile, conservée par Lactance [Insl. div.j liv. I, chap. xxii) :

Ul pueri infaoteâ creduol signa omnia aheoa

Vivere et esse homines, sic islic [pour isti) omnia ficta

Vera putaot (1)...

Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son procès à luimême, ajoute avec beaucoup de sens, que les enfants sont plus excusables que les hommes faits : llli enim simulacra hommes putant esse , hi Deos *. »

Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un Pline l'Ancien, le tableau des premières misères, des égarements et des

1. Comme les enfants prennent les statues d^airain au sérieux et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux prennent pour vérités toutes les chimères.

2. Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les autres les prennent pour des Dieux. — L*opposition entre ces pensées d'André et celles que nous ont laissées Vauvonargues ou Pascal, s'offre naturellement à Tesprit; lui-même il n*est pas sans y avoir songé* et sans s*ôtre posé Tobjection. Je trouve cette note encore ; « Biais quoi? tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreur bien ordinaire : beaucoup d'hommes, invinciblement attachés aux préjugés de leur enfance, mettent leur gloire, leur piété, à prouver aux autres un système avant de se le prouver à eux-mêmes. Ils disent : Ce système. Je ne veux point Texaminer pour moi. Il est vrai, il est incontestable, et, de manière ou d'autre, il faut que Je le démontre. — Alors, plus ils ont d'esprit, de pénétration, de savoir, plus ils sont habiles à se faire illusion, à inventer, à unir, à colorer les sophismes, à tordre et à défigurer tous les faits pour en étayer leur échafiiudage... Et pour ne citer qu'un exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui regarde U métaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi une autre méthode. » Cela est beaucoup moins clair pour nous ai^ourd'hui que pour André, qui ne voyait Pascal que dans Tatmosphère d'alors, et, pour ainsi dire, à travers Gondorcet. — Dans les fragments de mémoires manuscrits de Ghênedollé, qui avait beaucoup vécu avec des amis de notre poète, Je trouve cette note isolée et sans autre explication : « André Chénier était athée avec délices. »

anarchies de rhumanité commençante. Les déluges, qu'il s'était d'abord proposé de mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouvé leur cadre dans celui-ci :

c( Peindre les différents déluges qui détruisirent tout... La mer Caspienne, lac Aral et mer Noire réunis... l'éruption par l'Hellespont. . . Les hommes se sauvèrent au sommet des montagnes :

Et velus inventa est in montibus anchora summis.

(Ovide, MéL, liv. XV.)

La ville ^Ancyre fut fondée sur une montagne où Ton trouva une ancre. » Il voulait peindre les autels de pierre, alors posés au bord de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus de son niveau, les membres des grands animaux primitifs errant au gré des ondes, et leurs os, déposés en amas immenses sur les côtes des continents. Il ne voyait dans les pagodes souterraines, d'après îe voyageur Sonnerat, que les habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et fuyaient, sous terre, les fureurs du soleil. Il e&t expliqué, par quelque chose d'analogue peut-être, la base impie de la religion des Éthiopiens ^t le vœu présumé de son fondateur :

Il croit (aveugle erreur I) que de Tingratitude Un peuple tout entier peut se faire une étude, L'établir pour son culle> el de Dieux bienfaisants Blasphémer de concert les augustes présents.

A ces époques de tâtonnements et de délires, avant la vraie civilisation trouvée, que de vies humaines en pure perte dépensées I « Que de générations, l'une sur l'autre entassées, dont l'amas

Sur les temps écoulés invisible et flottant

A tracé dans cette onde un sillon d'un instant! »

Mais le poète veut sortir de ces ténèbres , il en veut tirer l'humanité. Et ici se serait placé probablement son étude de l'homme, l'analyse des sens et des passions, la connaissance approfondie de notre être, tout le parti enfin qu'en pourront tker bientôt les habiles et les sa^es. Dans

Texplication du mécanisme de l'esprit humain, glt l'esprit des 1 jf.

André , pour l'analyse des sens , rivalisant avec le livre IV de Lucrèce, eût été le disciple exact de Locke, de Gondillac et de Bonnet : ses notes, à cet égard, ne laissent aucun doute. Il eût insisté sur les langues, sur les mots : « rapides Protées, dit-il, ils revêtent la teinture de tous nos sentiments. Ils dissèquent et étalent toutes les moindres de nos pensées, comme un prisme fait les couleurs. »

Mais les beautés d'idées ici se multiplient; le moraliste profond se déclare et se termine souvent en poëte :

(( Les mêmes passions générales forment la constitution générale des hommes. Mais les passions, modifiées par la constitution particulière des individus, et prenant le cours que leur indique une éducation vicieuse ou autre, produisent le crime ou la vertu, la lumière ou la nuit. Ce sont mêmes plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipère; dans Tune elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu aigrit la plus douce liqueur.

« L'étude du cœur de l'homme est notre plus digne étude :

Assis au ceotre obscur de cette forêt sombre Qui fuit et se partage en des roules sans nombre, Cbacuoe autour de nous s'ouvre ; et de toute part Nous y pouvons au loin plonger un long regard. »

Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre , au carrefour du labyrinthe, comprenant tout, immobile. Mais le poète n'est pas immobile longtemps :

(( En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j'y ai assignées, souvent je perds le fil, mais je le retrouve :

Ainsi dans les sentiers d'une forêt naissante A grands cris élancée, une meute pressante, Aux vestiges connus dans les zépbyrs errants, D'un agile chevreuil suit les pas odorants. L'animal, pour tromper leur course suspendue, Bondit, s'écarte, fuit, et la trace est perdue. Furieux, de ses pas cachés dans ces déserts Leur narine inquiète interroge les airs, Par qui bientôt frappés de sa trace nouvelle, Ils volent à grands cris sur sa route fidèle. »

La pensée suivante, pour le ton, fait songer à Pascal ; la brusquerie du début nous représente assez bien André en personne, causant :

« L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles ont avec lui. C'est bête. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a usé la vie est inquiet et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse l'usât à son tour. Il crie : Tout est vanité! — Oui, tout est vain sans doute, et cette manie, cette inquiétude, cette fausse philosophie, venue malgré toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le reste. »

c( La terre est éternellement en mouvement. Chaque chose naît, meurt et se dissout. Cette particule de terre a été du fumier, elle devient un trône, et, qui plus est, un roi.' Le monde est une branloire perpétuelle, dit Montaigne (à cette occasion, les conquérants, les bouleversements successifs des invasions, des conquêtes, d'ici, de là...). Les hommes ne font attention à ce roulis perpétuel que quand ils en sont les victimes : il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses que dans le rapport qu'elles ont avec lui. Affecté d'une telle manière, il appelle un accident un bien ; affecté de telle autre manière, il l'appellera un mal. La chose est pourtant la même, et rien n'a changé que lui.

El si le bien existe, il doit seal exister I »

Je livre ces pensées hardies à la méditation et à la sentence de chacun, sans commentaire. André Chénier rentrerait ici dans le système de l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir Dieu; mais comme il s'en abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutôt à l'éthique de Spinosa, de même que sa physiologie corpusculaire allait à la philosophie zoologique de Lamarck.

Le poète se proposait de clore le morceau des sens par le développement de cette idée : « Si quelques individus, quelques générations, quelques peuples, donnent dans un vice ou dans une erreur, cela n'empêche que l'âme et le jugement du genre humain tout entier ne soient portés à la vertu et à la vérité, comme le bois d'un arc, quoique courbé et plié un moment, n'en a pas moins un désir invincible d'être droit et ne s'en redresse pas moins dès qu'il le peut. Pourtant^ quand une

longue habitude l'a tenu courbé, il ne se redresse plus ; cela fournit un autre emblème :

.... Trabitar pars longa catens (Perse) ^

Et traîne

Kocore après ses pas la moitié de sa chatoe. »

Le troisième chant devait embrasser la politique et la religion utile qui en dépend, la constitution des sociétés, la civilisation enfin, sous l'inDuence des illustres sages, des Orphée, des Nuroa, auxquels le poète assimilait Moïse. Les fragments, déjà imprimés, de YUermèSy se rapportent plus particulièrement à ce chant final : aussi je n'ai que peu à en dire.

(( Chaque individu dans l'état sauvage, écrit Ghénier, est un tout indépendant; dans l'état de société, il est partie du tout; il vit de la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poètes chaque germe, chaque élément est seul et n'obéit qu'à son poids ; mais quand tout cela est arrangé, chacun est un tout à part, et en même temps une partie du grand tout* Chaque monde roule sur lui-même et roule aussi autour du centre. Tous ont leurs lois à part, et toutes ces lois diverses tendent à une loi commune et forment l'univers :

Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant, Et chacun roi d*un monde autour de lui roulant, Ne gardent point eux-méme une immobile place : Chacun avec son monde emporté dans l'espace, Ils cheminent eux-méme : un invincible poids Les courbe sous le joug d'infatigables lois. Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inQexible, Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible. »

C'était une bien grande idée à André que de consacrer ainsi ce troisième chant à la description de l'ordre dans la société d'abord, puis à l'exposé de l'ordre dans le système du monde, qui devenait l'idéal réfléchissant ^t suprême.

1. Satire V : l'image, dans Perse, est celle da chien qui, après de violeots efforts, arrache sa chaîne, mais en tire on long bout après lui.

II établit volontiers ses comparaisons d'un ordre à l'autre : « On peut comparer, se dit-il, les âges instruits et savants, qui éclairent ceux qui viennent après, à la queue étincelante des comètes. »

Il se promettait encore de « comparer les premiers hommes civilisés, qui vont civiliser leurs frères sauvages, aux éléphants privés qu'on envoie apprivoiser les farouches ; et par quels moyens ces derniers. » — Hasard charmant I l'auteur du Génie du Christianismey celui même à qui l'on a dû de connaître d'abord l'étoile poétique d'André et la Jeune Captive\ a rempli comme à plaisir la comparaison désirée, lorsqu'il nous a montré les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves en pirogues, avec les nouveaux catéchumènes qui chantaient de saints cantiques : « Les néophytes répétaient les airs, dit-il, comme des oiseaux privés chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux sauvages. »

Le poète, pour compléter ses tableaux, aurait parlé prophétiquement de la découverte du Nouveau-Monde : « 0 Destins, hâtez-vous d'amener ce grand jour qui... qui...; mais non, Destins, éloignez ce jour funeste, et, s'il se peut, qu'il n'arrive jamais 1 » Et il aurait flétri les horreurs qui suivirent la conquête. Il n'aurait pas moins présagé Gama et triomphé avec lui des périls amoncelés que lui opposa en vain

Des derniers Africains le cap noir des Tempêtes!

On a l'épilogue de V Hermès presque achevé : toute la pensée philosophique d'André s'y résume et s'y exhale avec ferveur :

0 mon fils, mon Hermès, ma plus belle espérance ; 0 fruit des longs travaux de ma persévérance. Toi l'objet le plus cher des veilles de dii ans, Qui m'as coûté des soins et si doux et si lents ; Confident de ma joie et remôde à mes peines; Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines,

1. M. de Chateaubriand tenait cette pièce de M"** de Beaumont, scBur de M. de La Luzerne, sous qui André avait été attaché à l'ambassade d'Angleterre : elle-même avait directement connu le poète. — La pièce de la J«unê Captive avait été déjà publiée dans la Décade, le 20 nivôse an III, moins de six mois après la mort du poète ; mais elle y était restée comme enfouie.

Compagnon bien-aimé de mes pas incertains,

0 mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins?

Une mère longtemps se cache ses alarmes;

Elle-même à son fils veut attacher ses armes:

Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras

Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats.

Dans la France, pour toi, que faut- il que j'espère?

Jadis, enfant chéri, dans la maison d'un père

Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux.

Tu pouvais sans péril, disciple curieux.

Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive

Donner un libre essor à ta langue naïve.

Plus de père aujourd'hui I Le mensonge est puissant,

Il règne : dans ses mains luit un fer menaçant.

De la vérité sainte il déteste l'approche :

Il craint que son regard ne lui fiasse un reproche,

Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir,

Tout menscnge qu'il est, ne le fasse pâlir.

Mais la vérité seule est une, est éternelle;

Le mensonge varie, et l'homme trop fidèle

Change avec lui : pour lui les humains sont constants,

Et roulent de mensonge en mensonge flottants...

Ici, il y a une lacune; le canevas en prose y supplée ; « Mais quand le temps aura précipité dans Tablroe ce qui est aujourd'hui sur le faite, et que plusieurs siècles se seront écoulés l'un sur l'autre dans l'oubli, avec tout Tattirail des préjugés qui appartiennent à chacun d'eux, pour faire place à des siècles nouveaux et à des erreurs nouvelles...

Le français ne sera dans ce monde nouveau Qu'une écriture antique et non plus un langage ; 0ht si tu vis encore, alors peut-^tre un sage, Près d'une lampe assis, dans l'étude plongé. Te retrouvant poudreux, obscur, demi-rongé, Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes : Il verra si du moins tes feuilles innocentes Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris Qui vont sur toi, sans doute, éclater dans Paris;...

alors, peut-être... on verra si..., et si en écrivant, j'ai connu d'autre passion.

Que l'amour des hooiaiDS et de la vérité I »

Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la philosophie du xvni* siècle, exprime aussi Tentiëre inspiration de Y Hermès. En somme, on y découvre André sous un jour assez nouveau, ce me semble, et à un degré de passion philosophique et de prosélytisme sérieux auquel rien n'avait dû faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais j'ai hâte d'en revenir à de plus riantes ébauches, et de m'ébattre avec lui, avec le lecteur, comme par le passé, dans sa renommée gracieuse.

Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et des esquisses d'idylles ou d'élégies, pourraient fournir matière à un triage complet; j'y ai glané rapidement, mais non sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout, c'est de ne conserver aucun doute sur la manière de travailler d'André; c'est d'assister à la suite de ses projets, de ses lectures, et de saisir les moindres fils de la riche trame qu'en tout sens il préparait. Il voulait introduire le génie antique, le génie grec, dans la poésie française, sur des idées ou des sentiments modernes : tel fut son vœu constant, son but réfléchi ; tout l'atteste. Je veux qu^on imite lès ancienSy a-t-il écrit en tête d'un petit fragment du poëme d'Oppîen sur la chasse*; il ne fait pas autre chose ; il se reprend aux anciens de plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau ; il y revient comme un jet d'eau à sa source, et par delà le Louis XIV : sans trop s'en douter, et avec plus de goût, il tente de nouveau l'œuvre de Ronsard '. Les Analecta de Brunck, qui avaient paru en 1776, et qui contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis, de simple, même de mignard ou de sauvage, devinrent la lecture la plus habituelle d'André; c'était son livre de chevet et son bréviaire. C'est de là qu'il a tiré sa jolie épigramme traduite d'Évenus de Paros :

Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, etc. ';

et cette autre épigramme d'Anyté :

0 Sauterelle, à toi rossignol des fougères, etc. *,

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