Lne espèce do Revue littéraire que publiait M. Daquin
ses hardiesses. De même que dans ses lettres les plus ordinaires, il y a toujours un joli tour, un je ne sais quoi de piquant et de leste et un air d'agi^ément, de même dans ses meilleures pages, il y a presque toujours une pointe de licence, d'impiété, qui se glisse et qui se fait sentir, ne fût-ce qu'en jouant, et au moment où l'on s'y attend le moins. Il nous suffit de dire que, dans le nouveau Recueil, ce côté n'est pas celui qui domine. On fait plus qu'entrevoir, pourtant, le fond du cœur de Voltaire et sa passion d'homme de parti, lorsque, écrivant à M. Bordes de Lyon, sur la nomination de Clément XIV, il lui dit (juillet 1769) :
tt Je ne sais pas trop ce que sera le cordelier Ganganelli; tout ce que je sais, c'est que le cardinal de Bernis Ta nommé pape, et que par conséquent ce ne sera pas un Sixte-Quint. C'est bien dommage, comme vous le dites, qu'on ne nous ait pas donné un brouillon. Il nous fallait un fou, et j'ai peur qu'on ne nous ait donné un homme sage... Les abus ne se corrigent que quand ils sont outrés. »
Ce sont là de détestables sentiments, en même temps qu'un détestable système et une fausse vue des véritables intérêts qui importent le plus aux hommes réunis en société. Bien imprudent et insensé celui qui, en quelque ordre que ce soit, appelle de ses vœux l'excès du mal sous prétexte d'un total et prochain redressement, et qui se plaint lorsqu'à la tête des pouvoirs humains (pour ne parler ici qu'humainement) se rencontrent la modération et la sagesse.
Ce même M. Bordes, à qui Voltaire écrivait ainsi, était un ancien ami de Jean-Jacques Rousseau, et qui était devenu, depuis, son réfutateur et son adversaire. En lui parlant de Rousseau, Voltaire s'abandonne à toute son antipathie contre cet émule et ce puissant collaborateur, en qui il s'obstine à ne voir qu'un fou et qu'il injurie sans pitié :
« Ah! monsieur, écrivait-il à M. Bordes (mars 4765), vous voyez bien que Jean- Jacques ressemble à un philosophe comme un singe ressemble à l'homme... On est revenu de ses sophismes, et sa personne est en horreur à tous les honnêtes gens qui ont approfondi son caractère. Quel philosophe qu'un brouillon et qu'un délateur I Comment a-t-on pu imaginer que les Corses lui avaient écrit? Je vous assure qu'il n'en est rien; il ne lui manquait que ce nouveau ridicule. Abandonnons ce malheureux à son opprobre. Les philosophes ne le comptent point parmi leurs frères. ■
Il n'a point assez d'injures dans son vocabulaire pour le flétrir :
c'est (( un misérable dont le cœur est aussi mal fait que l'esprit » ; c'est a le chien de Diogëne qui est attaqué de la rage ». Dans une lettre à M. Tbomassin de Juilly, un autre des réfutateurs de Rousseau :
c Ce malheureux singe de D.'ogène, dit-il, qui croit s'être réfugié dans quelques vieux ais de son tonneau, mais qui n'a pas sa lanterne, n'a jamais écrit ni avec bon sens ni avec bonne foi. Pourvu qu'il débitât son or\'iétan, il était satisfait. Vous l'appelez Zoïle : il l'est de tous les talents et de toutes les vertus. »
11 y a particulièrement un endroit qui donne tristement à réfléchir sur la faiblesse du cœur humain chez les plus grands esprits. Voltaire vient d'écrire à la duchesse de Saxe-Gotha au sujet de l'exécution du chevalier de La Barre ; il en est révolté, et avec raison ; il trouve horrible que, pour un indigne méfait, et qui certes méritait (ce n'est plus lui qui parle) une correction sévère, le chevalier ait été torturé, décapité, livré aux flammes, comme on l'eût fait au xii* siècle; et tout à côté (tome II, page 558), dans la lettre suivante, adressée à M. Tabareau de Lyon, voilà qu'il plaisante lui-même sur l'idée qu'on pourrait bien pendre Jean-Jacques Rousseau :
n Je fais mon compliment, Monsieur, à la ville de Lyon sur les droits qui lui sont rendus ; mais je ne lui fais point mon compliment si elle pense qu'il y ait jamais eu un projet de déclarer Jean-Jacques le Cromwell de Genève. Il est vrai qu'on a trouvé dans les papiers du sieur Niepz un mémoire de ce polisson pour bouleverser sa taupinière, et je vous réponds que si Jean-Jacques s'avisait de venir, il courrait grand risque de monter à une échelle qui ne serait pas celle de la Fortune. Mais vous ne vous souciez guère des affaires de Genève : elles sont fort ridicules... »
Quel changement de ton! l'idée de Jean-Jacques montant à la potence ne lui arrache plus qu'un éclat de rire. Il est bien vrai que ce ne sont là que des paroles : que si Jean-Jacques était venu à Genève pour y tenter une insurrection, et s'était vu obligé de se réfugier à Ferney, et que si on avait dit tout d'un coup à Voltaire à table, en train de se déchaîner contre lui : a Le voilà qui entre I il est dans la cour du château, il vous demande asile », Voltaire n'aurait plus dit : Le misérable! il se serait écrié : a Le malheureux I Mais où est-il? quil entre vltel
fermez les grilles I... » 11 aurait couiii l'embrasser*. — Ses propos sur Jean-Jacques n'en sont pas moins odieux et de toute indécence. Les hommes de lettres doivent veiller à leurs propos, à leurs pensées publiques, car ils ne peuvent donner au monde que cela.
Dans ses violences contre Rousseau, il ne faudrait point voir cependant de la jalousie. Voltaire n'était point jaloux ; il était passionné, injuste, et dans le cas présent il obéissait en aveugle à toutes ses antipathies de goût et d'humeur contre l'homme qui ne badinait jamais, qui tournait tout, non en raillerie, mais en amertume; qui écrivait avec emphase, et dont Télévalion même devait lui sembler emphase; qui déclamait en républicain contre les arts, les spectacles : « Souvenezvous que ce malheureux petit Jean-Jacques, le transfuge, m'écrivit il y a un an : Vous corrompez ma république pour prix de V asile qu'elle vous a donné. » Toute l'explication du mépris léger de Voltaire pour Rousseau est dans ces mots-là. Il ne comprit rien au sérieux ardent de
1. Je n*invento rien; ma supposition n'était qtfune réminiscence. On lit, en effet, dans la Correspondance littéraire de Grimm, k la date du 1*' janvier 17C6 :
a A propos de M. de Voltaire et de J.-J. Rousseau, il faut conserver ici une anecdote qu'un témoin oculaire nous conta Tautro jour. U s'était trouvé présent à Femey le jour que M. de Voltaire reçut les Lettres de la Montagne, et qu'il y lut l'apostrophe qui le regarde; et voilà son regard qui s'enflamme, ses yeux qui étincellent de fureur, tout son corps qui frémit, et lui qui s'écrie, avec une voix terrible : « Ah ! le scélérat I ah! le monstre! il faut que « je le fasse assommer... Oui, j'enverrai le faire assommer dans les montagnes , entre les « genoux de sa gouvernante. — Calmez-vous, lui dit notre homme, je sais que Rousseau se « propose de vous faire une visite, et qu'il viendra dans peu à Ferney. — Ah! qu'il y « vienne, répond M. de Voltaire. — Mais comment le recevrez- vous 7 — Gomment je le « recevrai?... je lui donnerai à souper, je le mettrai dans mon lit. Je lui dirai : Voilà un bon « souper ; ce lit est le meilleur de la maison; faites-moi le plaisir d'accepter run et l'autre, et « d'âtre heureux chez moi. »
« Ce trait, ajoute Grimm, m*a fait un sensible plaisir : il peint M. de Voltaire mieux qu'il ne l'a jamais été ; il fait en deux lignes l'histoire de toute sa vie. »
L'homme dont parle Grimm a tout l'air d'être le prince de Ligne, qui, de son c6té, raconte ce qui suit d'une conversation de Voltaire, à Ferney :
« Je n'aime pas, disait Voltaire, les gens de mauvaise foi et qui se contredisent. Écrire en forme pour ou contre toutes les religions est d'un fou* Qu'est-ce que c'est que cette profession de foi du vicaire savoyard de Jean-Jacques, par exemple? » — C'était le moment où il lui en voulait le plus ; et dans le moment même qu'il disait que c'était un monstre, qu'on n'exilait pas un homme comme lui, mais que le bannissement était le mot, on lui dit : « Je crois que le voilà qui entre dans votre cour. — Où est-il, le malheureux? s'écria-tri f; qu'il vienne : voilà mes bras ouverts; il est chassé peut-être de Nouchfttcl et des environs. Qu'on me le cherche! amenez-le-moi; tout ce que j'ai est à lui. »
U en résulte bien certainement que Voltaire a dû dire quelque chose d'approchant.
hbh VOLTAIRE.
ce nouvel apôtre et à sa prise sur les jeunes âmes : il n'y vit qu'un grotesque, par-ci par-là éloquent.
Ce n'était pas un démocrate que Voltaire, et il n'est pas mauvais de le rappeler à ceux qui de loin, el pour le besoin de leurs systèmes, veulent nous donner un Voltaire accommodé à la Jean-Jacques ; quand on aime à étudier les hommes et à les voir tels qu'ils sont, on ne saurait s'accoutumer à ces statues symbolisées dont on menace de faire les idoles de l'avenir. Voltaire est contre les majorités et les méprise; en fait de raison, les masses lui paraissent naturellement bêtes; il ne croit au bon sens que chez un petit nombre, et c'est assez pour lui si l'on parvient à grossir peu à peu le petit troupeau :
« Il parait par la dernière émeute, écrivait-il à M. Bordes (novembre 1768), que votre peuple de Lyon n'est pas philosophe; mais pourvu que les honnêtes gens le soient, je suis fort contemt. » — « La France, écrit-il à un aulre de ses correspondanls do Lyon, M. Tabareau, serait un bien joli pays sans les impôts et les pédants. A l'égard du peuple, il sera toujours sot et barbare : témoin ce qui est arrivé à Lyon. Ce sont des bœufs auxquels il faut un joug, un aiguillon el du foin. »
Malheureuse parole! Voltaire se moque quelque part du bruit qui avait couru qu'on allait ériger sa terre de Ferney en marquisat : « Le marquis Crébillon^ le marquis Slarmontel, le marquis Voltaire y ne seraient bons qu'à être montrés à la foire avec les singes de Nicolet. » C'est avec son goût qu'il se moque du titre; mais son esprit, sa nature était aristocratique au fond, et cette fois sa première impression l'a emporté plus loin, il a été brutalement féodal. On a dit que la Révolution, s'il avait assez vécu pour en être témoin, l'aurait désolé; ce qui est bien certain, c'est que les excès et les horreurs qui se mêlèrent dèsl'abord aux utiles réformes ne l'auraient en rien surpris. En 93 même, s'il y avait assisté, il aurait dit : « Les y voilà, je les reconnais, mes Welches; c'est bien cela. » Nul n'a aussi vivement et aussi fréquemment exprimé le contraste qui se fait remarquer dans le caractère des Français et des Parisiens aux diverses époques de notre histoire. Voici un passage entre dix autres :
ff J'ai toujours peine à concevoir, écrit-il au père de Benjamin Constant (janvier 4776), comment une nation si agréable peut être en même temps si féroce,
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comment elle peut passer si aisément de l'Opéra à la Saint-Barthélémy ; être tantôt composée de singes qui dansent, et tantôt d'ours qui hurlent; être à la fois si ingénieuse et si imbécile, tantôt si courageuse et tantôt si poltronne. »
Et encore, et plus gaiement (septembre 1770) :
a Je crois que rien ne pourra empêcher le Factum de La Chalotais de paraître ; le public s'amusera, disputera, s'échauffera; dans un mois tout fînira; dans cinq semaines, tout s'oubliera. »
11 faut que ce soit un Français aussi Français que Voltaire qui dise (le ces choses à sa nation d'alors et d'autrefois pour qu'on se permette de les répéter. Ajoutons, pour être juste, que dans toutes ses appréciations piquantes et sagaces, mais qui sentent la boutade, Voltaire oubliait ou ne prévoyait pas un adoucissement graduel de mœurs, un progrès insensible et continu auquel lui-même contribuera. Le peuple de Paris a montré de nos jours, et même dans les périodes d'excès, qu'il n'était plus le même que ce peuple informe, tout nouvellement sorti de la société d'avant 89.
D'intéressantes lettres du nouveau Recueil adressées à Tronchin de Lyon pour être lues du cardinal de Tencin, et dont je me suis servi dans mon Étude sur la Margrave de Bayreulb, ont fait dire que Voltaire, si habile à ménager et à nouer une négociation, aurait pu faire un ministre. 11 faut bien s'entendre. Voltaire avait certainement tout l'esprit nécessaire pour être ministre; mais il ne s'agît pas tant, en politique, d'avoir quantité d'idées que d'avoir la bonne idée de chaque moment et de s'y tenir. Le tempérament voltairien, tel que nous le connaissons, cette sensibilité si prompte, si vive, si irritable et si irrésistible, est le contraire du tempérament politique. Si Voltaire avait été ministre, il y a des jours où M"* Denis aurait été obligée de l'enfermer sous clef et de le cacher, pour qu'il ne parût pas un enfant.
Ce que Voltaire aimait mieux qu6 d'être ministre, c'était d'être bien avec les rois, de se voir compté et caressé par eux, de les flatter à son tour et de les égratigner doucement :
« Vous serez peut-être surpris, écrivait-il à d'Àrgental (janvier 4765;, que Luc (Frédéric] m'écrive toujours. J'ai trois ou quatre rois que je mitonne. Comme je suis fort jeune, il est bon d'avoir des amis solides pour le reste de sa vie. »
En s'ÎDStalIant à Ferney, Voltaire s'était donc emporté tout entier lui-même, avec son imagination et ses caprices, avec tous ses principes d'agitation et d'inquiétude. On l'y retrouve surtout dans les premières années, engendrant encore les tracasseries jusque dans son bonheur, se montant la tète pour son éternelle Pucelle; car s'il avait eu tort de la faire, elle l'en a bien puni ; il se créait des dangers en idée, se voyait déjà décrété par un Parlement et tenait parfois ses paquets tout prêts, même en plein hiver et pendant les mois de neige, pour pouvoir d'un saut, s'il le fallait, fn^nchir la frontière. Mais il dut bientôt à la protection du duc de Chbiseul de vivre plus rassuré, et alors il se livra avec une incroyable ardeur au plaisir de bâtir, de planter, de peupler ses environs, d'y établir des industries et des fabriques de montres, d'y introduire la joie, la santé et l'aisance. II obtint notamment pour ses fabriques de Ferney etde Versoix des exemptions qui favorisèrent la naissance de ces petites colonies. Quand M. de Choiseul tomba, il sut, tout en restant honnêtement fidèle au ministre disgracié, à l'illustre Barmécide^ comme il l'appelait, se ménager la protection du chancelier Maupeou. Voltaire n'avait point d'aversion pour ce ministère Maupeon, de près si impopulaire; l'éloignement l'avait bien servi et lui avait fait voir juste sur un point. Il avait les Parlements en haine, et il estimait que c'était beaucoup de s'être débarrassé de ces corps arriérés et désormais gênants, qui feraient un perpétuel obstacle à toute amélioration et réforme émanant du pouvoir royal. Il n'eût jamais été d'avis qu'on les ressuscitât. Cependant ce ne fut qu'avec le ministère de M. Turgot et les espérances auxquelles Tavénement de Louis XVI ouvrit carrière que Voltaire, philosophe et berger, manufacturier et laboureur, parut reprendre une vie toute nouvelle. Le nouveau recueil de lettres dessine trèsbien ce vieillard de quatre-vingts ans qui tout d'un coup rajeunit, qui se multiplie pour écrire au ministre réformateur et à ceux qui le servent, aux Trudaine, aux de Vaisnes, aux Dupont de Nemours, et s'écrie gaiement : « Nous sommes dans l'âge d'or jusqu'au cou. »
Il était arrivé à Voltaire ce qui arrive naturellement à toute grande renommée littéraire qui est jointe à une existence sociale considérable, mais ce qui devait lui arriver à lui plus qu'à un autre, à cause de son activité prodigieuse et des preuves éclatantes qu'il en avait données. Chacun, de près ou de loin, réclamait ses bons offices; on le consultait.
on lui racontait les injustices dont on était victime, et on sollicitait le secours de sa plume, de son crédit. Ce ne sont à Ferney que requêtes sur requêtes, de toute forme et de toute espèce : tantôt Lalli-Tollendal plaidant pour réhabiliter la mémoire de son père, tantôt une directrice de théâtre à Lyon à laquelle on retire son privilège; aujourd'hui d'Étallonde songeant à f^ire reviser son procès, demain les mainmortables de Saint-Claude à aiïranchir de la glèbe monacale et à rendre sujets du roi. C'est une noble idée, et qui ne saurait être tout à fait une illusion, que plus un homme est cultivé, et plus il doit être bon ; que dans une position élevée, et avec une renommée toute faite, on est plus aisément impartial et qu'on se doit à tous. Voltaire* disons-le, dans les dernières années de sa vie, nous apparaît, par cette suite même de lettres, comme s'étant occupé activement du bien public dans sa petite contrée de Gex, et de tous les intérêts particuliers qui, de loin, faisaient appel à son patronage; il plaide sans cesse auprès des ministres et des sous-ministres pour ses colons et pour tout ce qui peut assurer leur existence ou améliorer leur bien-être, et aussi pour les autres clients plus éloignés qui se donnaient à lui. Il est l'avocat bénévole et zélé de plus d'une belle cause. Ce qui avait pu ne paraître qu'inquiétude fébrile devint à la fin une sollicitude noble pour des intérêts généraux. Cela honore sa vieillesse ; cela explique qu'on ait fini par rattacher à son nom une renommée plus sérieuse et plus grandiose que ne semblaient l'autoriser tant d'incartades de conduite et d'inconséquences, et cela aussi fait regretter qu'il ne se soit pas toujours souvenu de ce qu'il écrivit une fois à un libraire de Hollande, Marc-Michel Rey, qui lui attribuait dans son catalogue des ouvrages indignes de lui :
« Mon nom ne rendra pas ces ouvrages meilleurs, et n'en facilitera pas la vente. J'aurais trop de reproches à me faire, si je m'étais amusé à composer un seul de oes ouvrages pernicieux. Non-seulement je n'en ai fait aucun, mais je les réprouve tous, et je regarde comme une injure cruelle l'artifice des auteurs qui mettent sous mon nom ces scandaleux écrits. Ce que je dois à ma religion, à ma patrie, à l'Académie française, à l'honneur que j'ai d'être un ancien officier de la maison du roi, et surtout à la vérité, me force de vous écrire ainsi... »
Voltaire, absent de Paris depuis des années, et qui depuis sa première jeunesse n'y avait jamais, à l'en croire, demeuré deux ans de suite,
avait contre ce monde parisien dont il était l'idole une prévention invétérée : « L'Europe me suffit, disait-il un peu impertinemment; je ne me soucie guère du tripot de Paris, attendu que ce tripot est souvent conduit par l'envie, par la cabale, par le mauvais goût et par mille petits intérêts qui s'opposent toujours à l'intérêt commun. » 11 croyait sincèrement à la décadence des lettres, et il le dit en vingt endroits avec une amère énergie : « La littérature n'est à présent (mars 1760) qu'une espèce de brigandage. S'il y a encore quelques hommes de génie à Paris, ils sont persécutés. Les autres sont des corbeaux qui se disputent quelques plumes de cygne du siècle passé qu'ils ont volées, et qu'ils ajustent comme ils peuvent à leurs queues noires. » A Le Kain il écrivait en 1765 : « Je vous souhaite un autre siècle, d'autres auteurs, d'autres acteurs et d'autres spectateurs. » Ce fut bien autre chose quant il crut voir qu'on abandonnait Racine pour Shakspeare, il poussa des cris d'aigle : « La canaille se mêle de vouloir avoir de l'esprit, écrivait-il en janvier 1778 au censeur Marin; elle fait taire les honnêtes gens et les gens de goût. Vous buvez la lie du détestable vin produit dans le siècle qui a suivi le siècle de Louis XIV. Si j'avais quelques bouteilles de l'ancien temps, je voudrais les boire avec vous. » Enfin il était nettement d'avis qu'on n'avait jamais autant écrit qu'alors et que jamais on n'avait écrit plus mal. Voltaire, homme de goût, était impitoyable pour le siècle de Voltaire. Mais patience ! moins d'un mois après cette lettre à Marin, il
arrive à Paris, dans ce dernier et imprudent voyage qu'il se décida à y faire. 11 y est reçu comme on sait, et au sortir de cette représensation où son buste est couronné, il écrit à la présidente de Meynières : a Après trente ans d'absence et soixante ans de persécution, j'ai trouvé un public et même un parterre devenu philosophe, et surtout compatissant pour la vieillesse mourante... » Il est séduit, il pardonne; toute sa colère est tombée. C'est la fable de Borée et du Soleil : le Soleil n'a eu qu'à montrer son rayon, et le voyageur a quitté son manteau.
Voltaire, retiré en Suisse depuis plus de vingt ans, n'avait pas créé seulement Ferney et Versoix; il avait fait Paris à son image, et il l'avait fait de loin. Ce n'est pas le résultat le moins singulier de cette merveilleuse existence.
Les éditeurs de ces deux volumes de Lettres inédites méritent des remerctments. 11 y a bien quelques défauts à relever dans la distribution
des lettres, et quelques légères inexactitudes dans les notes. 11 n'est pas commode pour le lecteur que ces volumes, qui^sont un supplément à la Correspondance générale, renferment eux-mêmes deux suppléments subsidiaires ; dans une réimpression on devrait mettre ordre à ce dérangement. Quant aux notes, je ferai observer que le curé Meslier (tome I, page 349) était curé d'Étrépigny et de But, et qu'il ne s'agit point là de lord Bute; que, si le Pollion de Tfaieriot (tome 1, page 65) est en effet M. de la Popelinière, ce Pollion, à deux pages de là (page 63), n'est probablement pas le duc de Richelieu ; que, si le marquis d'Argenson perdit le portefeuille des affaires étrangères, ce ne fut point purement et simplement, comme on l'affirme (tome I, page 263), parce qu'il avait des sentiments gén éreux et de la probité , mais aussi parce qu'il éts^it utopiste Qi secrétaire d'Étai de la république de Platon; qu'il est douteux que l'ami qui servait de lien entre Diderot et Voltaire (tome II, page 519), fût Thieriot, et qu'il est bien plus vraisemblable que c'était Damilaville ; que si l'on prodigue le contre- seing Belle-hle (tome I, page 370) pour faire arriver les lettres franc de port, ce ne sont pas messieurs de Laporte qui en seront mécontents, mais plutôt messieurs de la Poste, etc., etc. Ce sont là des riens. M. Alphonse François, fort au-dessus par son esprit et par son goût de ce travail d'annotateur, a montré qu'il en était plus que capable dans des notes spirituelles et fmes toutes les fois qu'il s'agissait de théâtre et de comédie. M. Alphonse François est de ces esprits délicats et de ces hommes heureux qui, dès leur jeunesse, ont pris le parti de goûter les belles choses et les choses exquises, plutôt que de se fatiguer à en produire ; c'est un dilettante classique dont je puis parler pertinemment, car d'un âge approchant du mien, mais de bonne heure très-mûr, il a eu autrefois des bontés pour mon enfance. Nul ne savait mieux que lui, au collège, aiguiser le vers latin et même tourner le vers français en un genre qu'on était déjà près d'abandonner :
Sous lui bâille un commis qui l'aide à ne rien faire,
disait-il agréablement dans une épttreà jene sais quel avocat sans causée Amateur de l'orchestre, sachant son ancien théâtre et les traditions du
1. U faut être exact de tout point : l'Épltre de M. François est adressée à un Jeune clerc, et dans le vers cité il s'agit du commis d*un greffier.
foyer comme s'il avait vingt-cinq ans de plus, il lui est toujours resté ce pli (un excellent pli), d'avoir été nourri entre le goût pour Andrieux et l'admiration pour M. Villemain. Et c'est ainsi que lorsqu'il s'est agi d'une introduction pour le présent Recueil» il est allé tout droit dans sa modestie vers l'écrivain qui peut paraître, au meilleur titre, condlier en lui ces deux filiations, ce double mérite de la haute critique et de la gentillesse de parole et d'esprit ; il s'est donc adressé à M. Saint-Marc Girardin, qui a répondu à son appel par une lettre ou préface très-vive, très-spirituelle, parfaitement judicieuse, un peu indulgente, mais tout à fait digne, par son tour preste et dégagé, d'ouvrir cette lecture des lettres de Voltaire.
Lundi, 20 octobre 4856.