Édition de 1833, t. II, page
2. A mesure quMl en augmente son trésor, il n'est pas toa]oan sûr de ne pas les avoir employés déjà : « Je crois, dit-il en un endroit, avoir déjà mis ce vers quelque part, mais je ne puis me sonvenir où. »
ei les ventSj frémissant autour délies^ agitent sur leurs poitrines leurs tuniques élégantes. Il voulait imiter l'idylle de Théocrite dans laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages d'un pâtre; chez André, c'eût été une contre-partie probablement; on aurait vu une fille des champs raillant un beau de la ville, en lui disant : Allez, vous préférez
Aux belles do nos champi vos belles citadines.
La troisième élégie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le poète suppose Sulpice éplorée, s'adressant à son amant Cérinthe et le rappelant de lâchasse, tentait aussi André et il en devait mettre une imitation dans la bouche d'une femme. Mais voici quelques projets plus esquissés sur lesquels nous l'entendrons lui-même :
« Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces mendiants charlatans qui demandaient pour la Mère des Dieux, et aussi de ceux qui, à Rhodes, mendiaient pour la corneille et pour l'hirondelle; et traduire les deux jolies chansons qu'ils disaient en demandant cette aumône et qu'Athénée a conservées. »
Il était si en quête de ces gracieuses chansons, de ces noêls de l'antiquité, qu'il en allait chercher d'analogues jusque dans la poésie chinoise, à peine connue de son temps; il regrette qu'un missionaaire habile n'ait pas traduit en entier le Chi-King^ le livre des vers, ou du moins ce qui en reste. Deux pièces, citées dans le treizième volume de la grande Histoire de la Chine qui venait de paraître, l'avaient surtout charmé. Dans une ode sur l'amitié fraternelle, il relève les paroles suivantes : « Un frère pleure son frère avec des larmes véritables. Son cadavre fût-il suspendu sur un abîme à la pointe d'un rocher ou enfoncé dans l'eau infecte d'un gouffre, il lui procurera un tombeau. »
(( Voici, ajoute-t-il, une chanson écrite sous le règne d'Yao, 2,350 ans avant Jésus-Christ. C'est une de ces petites chansons que les Grecs appellent scholies : Quand le soleil commence sa course, je me mets au travail ; et quand il descend sous l'horizon, je me' laisse tomber dans les bras du sommeil. Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des fruits de mon champ. Qu'ai-je à gagner ou à perdre à la puissance de l'Empereur?
512 ANDRÉ CUÉNIER.
Et il se promet bien de la traduire dans ses Bucoliques. Ainsi tout lui servait à ses fins ingénieuses ; il extrayait de partout la Grèce.
Est-ce un emprunt» est-ce une idée originale que ces lignes riantes que je trouve parmi les autres et sans plus d'indication? a 0 ver luisant lumineux... petite étoile terrestre... ne te retire point encore... prête-moi la clarlé de ta lampe pour aller trouver ma mie qui m'attend dans le
bois! »
Pindare, cité par Plutarque au Traité de F Adresse et de t Instinct des Animaux^ s'est comparé aux dauphins qui sont sensibles à la musique; André voulait encadrer l'image ainsi : a On peut faire un petit quadro d'un jeune enfant assis sur le bord de la mer, sous un joli paysage. Il Jouera sur deux flûtes ;
Deux flûles sur sa bouche, aux autres, aux Naïades, Aux Faunes, aux Syi vains, aux belles Oréades, Répètent des amours
Et les dauphins accourent vers lui. » En attendant, il avait traduit, ou plutôt développé, les vers de Pindare :
Comme, aux jours de Tété, quand d'un ciel calme et pur
Sur la vague aplanie étincelle l'azur,
Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage,
S* empressant d'accourir vei-s l'aimable rivage
Où, sous des doigts légers, une flûle aux doux sons
Vient égayer les mers de ses vives chansons;
Ainsi
André, dans ses notes, emploie, à diverses reprises, cette expression xfen pourrai faire un quadro ; cela paraît vouloir dire un petit tableau peint ; car il était peintre aussi, comme il nous l'a appris dans une élégie :
Tantôt de mon pinceau les timides essais
Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès.
Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, sous rombrage, au bord d'une mer étincelante, et les dauphins arrivant aux sons
ANDRÉ GHÉNIER. 513
de sa double flût(3 divine! En l'indiquant, j'y vois comnoe un déG que quelqu'un de nos jeunes peintres relèvera ^
Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromède exposée au bord des flots, qui appelle la muse d'André: il cite et transcrit les admirables vers de Manilius à ce sujet, au Y* livre des Astronomiques ; ce supplice d'où la grâce et la pudeur n'ont pas disparu, ce charmant visage confus, allant chercher une blanche épaule qui le dérobe :
Supplicia ipsa décent; Divea cervice reclinis HoIIiter ipsa suœ custos est sola figurœ. Defluiere sinus huoieris, fugitque lacertos Yestis, eteffusi scopulis lusere capilli. Te circam alcyones pennis planxere volantes, etc.
André remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromède à la troisième personne que le poète lui adresse brusquement ce vers : Te ciramiy etc., sans la nommer en aucune façon. « C'est tout cela, ajoute* t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur met les alcyons volants autour de vou»^ infortunée princesse. Cela ôte de la grâce. » Je ne crois pas abuser du lecteur en l'initiant ainsi à la rhétorique secrète d'André *.
Mntty ou la Folle par amour^ ce touchant drame de Marsollier, fut représenté, pour la première fois, en 1786; André Chénier put y assister; il dut être ému aux tendres sons de la romance de Dalayrac :
Quand le bien-aimé reviendra Près de sa languissante amie, etc.
Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et justifier le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de Nina, transporté en Grèce, et où se retrouve jusqu'à l'écho des rimes de la romance :
tt La jeune fille qu'on appelle la Belle de Scio... Son amant mourut...
1. Peut-être aussi le poète n*emploio-t-il, en certains cas, cette eipression de guodro que métaphoriquement et par allusion à son petit cadre poétique.
3. U disait encore dans ce même eiquis sentiment de la diction poétique : « La huitième épigramme de Théoçrite est belle (Épitaphe de Cléonice] ; elle finit ainsi : Malheureux Qéonice, sous le propre coucher des Pléiades, cum PUiadibus, occidisU, 11 faut la traduire et rendre Topposition de paroles... la mert*a reçu avec elles (les Pléiades). •
elle devint folle... Elle courait les montagnes (la peindre d'une manière antique). — (J'en pourrai, un jour, faire un tableau, un quadro)... et, longtemps après elle, on chantait cette chanson faite par elle dans sa
folie :
Ne reviendra-l-il pas? Il reviendra sans doute. Non, il est sous la tombe: il attend, il écoute. Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras; Va trouver ton amant: il ne reviendra pasl »
Et, comme post-scriptumy il indique en anglais la chanson du quatrième acte diHamlet que chante Ophélia dans sa folie : avide et pure abeille, il se réserve de pétrir tout cela ensemble*!
Fidèle à Tan tique, il ne Tétait pas moins à la nature; si, en imitant les anciens, il a Tair souvent d'avoir senti avant eux, souvent, lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a réellement observé lui-même. On sait le joli fragment :
Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile Le soir remplis de lait trente vases d*argile, Crains la génisse pourpre, au farouche regard...
Eh bien ! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le manuscrit : vu et fait à Catillonprès Forges le h août 1792 et écrit à Gournay le lendemain. Ainsi le poète se rafraîchissait aux images de la nature, à la veille du 10 août *.