‹ Galerie des grands écrivains françaisChapitre 23 sur 29 · André était comme La Fontaine, qui disait · texte numérisé non relu

André était comme La Fontaine, qui disait

J'en lit qui sont du Nord et qui ton! du liidi.

11 lisait tout. M. Piscatori père, qui l'a connu avant la Révolution, m'a raconté qu*an Jour particulièrement, il Tavait entendu causer avec feu et se développer sur Rabelais. Ce qu*il en disait a laissé dans Tesprit] de H. Piscatori une impression singulière de nouveauté et d'éloquence. Cette étude qu*il avait faite de Rabelais me Justifierait, s*il en était besoin, de l'avoir autrefois rapproché longuement de Régnier.

2. On se plaît à ces moindres détails sur les grands poètes aimés. A la fin de lidylle intitulée la Liberté, entre le chevrier et le berger, on lit sur le manuscrit : CofMMncie U Mfidr«it au toir 10, et finie le dimanche au soir 12 mars 1787. La pièce a un peu plus de cent cinquante vers. On a là une Juste mesure de la verve d'exécution d'André : elle tient le milieu, pour la rapidité, outre la lenteur un peu avaie des poètes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.

Deux fragments d'idylles, publiés dans l'édition de 1833, se peuvent compléter heureusement, à l'aide de quelques lignes de prose qu'on avait négligées; je les rétablis ici dans leur ensemble.

LES COLOiMBES.

Deux belles s'étaient baisées... Le poète berger, témoin jaloux de leurs caresses, chante ainsi :

« Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles,

Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles.

Sous leur tâte mobile, un cou blanc, délicat.

Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.

Leur voix est pure et tendre, et leur âme innocente,

Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante.

L'une a dit à sa sœur : — Ma sTur. . . .

(Ma sœur, en un tel lieu, croissent l'orge et le millet...)

L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours, De ce réduit peut-être ignorent les détours ; Viens. . .

(Je te choisirai moi-même les graines que tu aimes, et mon bec s'entrelacera dans le tien.)

L'autre a dit à sa sœur : Ma sœur, une fontaine Goule dans ce bosquet

(L'oie ni le canard n'en ont jamais souillé les eaux, ni leurs cris... Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y baignerons notre tète et nos ailes, et mon bec ira polir ton plumage. — Elles vont, elles se promènent en roucoulant au bord de l'eau; elles boivent, se baignent, mangent; puis, sur un rameau, leurs becs s'entrelacent : elles se polissent leur plumage l'une à l'autre.)

516 ANDRÉ GHÉNIER.

Le voyageur, passant en res fraîches campagnes, Dit*: 0 les beaux oiseaux! ô les belles compagnes! Il s'arrêta longtemps à contempler leurs jeux ; Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux, Dit : Baisez, baisez-vous, colombes innocentes, Vos cœurs sont doux et purs, et vos voix caressantes; Sous votre aimable tète, un cou blanc, délicat, Se plie, et de la neige effacerait Tëclat »

L'édition de 1833 (tome II, page 339) donne également cette épitaphe d'un amant ou d'un époux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de prose qui éclairent le dessein du poète :

Mes mânes à Clytie. — Adieu Clytie, adieu. Est-ce toi dont les pas ont visité ce lieu ? Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore? Ah ! fii tu ne viens pas seule ici, chaque aurore, Rôver au peu de jours où j*ai vécu pour toi. Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi, D'Elysée à mon cœur la paix devient amère, Et la terre à mes os ne sera plus légère. Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin Vient caresser la bouche et voler sur ton sein, Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adorée; C'est mon àme qui fuit sa demeure sacrée, Et sur ta bouche encore aime r se reposer. Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser.

Entre autres manières dont cela peut être placé, écrit Ghénier, en voici une : On voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des gémissements. Il s'avance, il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme échevelée, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyée sur la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit à l'approche du voyageur qui lit sur la tombe cette épitaphe. Alors il prend des fleurs et de jeunes rameaux, et les répand sur cette tombe en disant : 0 jeune infortunée... (quelque chose de tendre et d'antique); puis il remonte à cheval, et s'en va la tête penchée, et, mélancoliquement, i] s'en va

Pensant à son épouse et craignant de mourir.

1. Ce voyageur est-il le mâme que le berger du commencement? ou entre-tril comme perBonnage dans la chanson du berger? Je le croirais plutôt, mais ce n'est pas bien clair.

(Ce pourrait être le voyageur qui conte lui-même à sa famille ce qu'il a vu le matin.)

Mais c'est assez de fragments : donnons une pièce inédite entière, une perle retrouvée, la Jeune Locrienne^ vrai pendant de la Jeune Tarentine. Â son brusque début, on Ta pu prendre pour un fragment, et c'est ce qui l'aura fait négliger : mais André aime ces entrées en matière imprévues, dramatiques; c'est la jeune Locrienne qui achève de chanter :

c Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour;

c Lève-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue

a Ne cause un grand malheur, et je serais perdue!

c Tiens, regarde, adieu, pars : ne vois-tu pas le jour? i

— Nous aimions sa naïve et riante folie.

Quand soudain, se levant, un sage d'Iialie,

Maigre, pâle, pensif, qui n'avait point parlé.

Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé

Du muet de Samos qu^admire Métaponte,

Dit : « Locriens perdus, n'avez- vous pas de honte?

Des mœurs saintes jadis furent votre trésor.

Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or,

Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères.

Hélas 1 qu'avez- vous fait des maximes austères

De ce sujet sacré que Minerve autrefois

Daignait former en songe à vous donner des lois? »

Disant ces mots, il sort... Elle était interdite;

Son œil noir s'est mouillé d'une larme subite;

Nous l'avons consolée, et ses ris ingénus.

Ses chansons, sa galté, sont bientôt revenus.

Un jeune Thurien \ aussi beau qu'elle est belle

(Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle :

Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier

Le grave Pyihagore et son grave écolier.

Parmi les ïambes inédits, j'en trouve un dont le début rappelle, pour la forme, celui de la gracieuse élégie; c'est un brusque reproche que le poëte se suppose adressé par la bouche de ses adversaires, et auquel il répond soudain en l'interrompant :

c Sa langue est un fer chaud ; dans ses veines brûlées Serpentent des fleuves de fiel. »

1. ThurU, colonie grecque fondée aux environs de Sybaris, dans le golfe de Tarente, par les Athéniens.

J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallées, Cueilli le poétique ftiiel :

Je veux un jour couvrir ma ruche tout entière;

Dans tous mes vers on pourra voir Si ma muse naquit haineuse et meurtrière.

Frustré d'un amoureux espoir,

Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe

Immole un beau-père menteur ; Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe

Que j'apprête un lacet vengeur.

Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures.

La patrie allume ma voix ; La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,

Et mes fureurs servent les lois.

Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses,

Le feu, le fer, arment mes mains; Extirper sans pitié ces bêtes vénéneuses.

C'est donner la vie aux humains.

Sur un petit feuillet, à travers une quantité d'abréviations et de mots grecs substitués aux mots français correspondants, mais que la rime rend possibles à retrouver, on arrive à lire cet autre ïambe écrit pendant les fêtes théâtrales de la Révolution après le 10 août; l'excès des précautions indique déjà l'approche de la Terreur :

Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres,

Il nie, il jure sur l'autel ; Mais, nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres,

A nos turpitudes célèbres, Nous voulons attacher un éclat immorteL

De l'oubli taciturne et de son ode noire

Nous savons détourner le coui's.

Nous ap()elons sur nous l'éternelle mémoire ,

Nos forfaits, notre unique histoire, Parent de nos cités les brillants carrefours.

0 gardes de Louis, sous les voûtes royales Par vos ménades déchirés,

ANDRÉ GHÉNIER. 519

Vos tôtes sur un fer ont, pour nos bacchanales,

Orné nos portes triomphales, Et ces bronzes liideux, nos monuments sacrés.

Tout ce peuple hébété que nul remords ne touche,

Cruel même dans son repos, Vient sourire aux succès de sa rage farouche,

Et, la soif encore à la bouche, Ruminer tout le sang dont il a bu les flots.

Arts dignes de nos yeux ! pompe et magniflcence

Dignes de notre liberté, Dignes des vils tyrans qui dévorent la France,

Dignes do l'atroce démence Du stupide David qu'autrefois j'ai chanté I

Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double

flûte aux dauphins accourus, nous ayons touché tous les tons. C'est

peut-être au lendemain même de ce dernier ïambe rutilant, que le poëte,

en quelque secret voyage à Versailles, adressait cette ode heureuse à

Fanny :

Mai de moins de roses, l'automne De moins de pampres se couronne.

Moins d'épis flottent en moissons, Que sur mes lèvres, sur ma lyre, Fanny, tes regards, ton sourire, Ne font éclore de chansons.

Les secrets pensers de mon âme Sortent en paroles de flamme, A ton nom doucement émus :

Ainsi la nacre industrieuse Jette sa perle précieuse.

Honneur des sultanes d'Ormuz.

Ainsi, sur son mûrier fertile, Le ver du Cathay môle et file Sa trame étinceiante d'or.

Viens, mes Muses pour ta parure De leur soie immortelle et pure Versent un plus riche trésor.

Les perles de la poésie

Forment, sous leurs doigts d'ambroisie,

D'un collier le brillant contour.

Viens, Fanny : que ma main suspende Sur ton sein cette noble offrande...

La pièce reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il n'y manque qu'un seul vers, et possible à deviner; je me figure qu'à cet appel flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit : Viensj Fanny s'est approchée en efiet^ que la main du poète va poser sur son sein nu le collier de poésie, mais que tout d'un coup les regards se troublent, se confondent, que la poésie s'oublie, et que le poète comblé s'écrie, ou plutôt murmure en finissant :

Tes bras sont le collier d'amour ^ I

II résulte, pour moi, de cette quantité d'indications et de glanures que je suis bien loin d'épuiser, il doit résulter pour tous, ce me semble, que, maintenant que la gloire de Chénier est établie et permet, sur son compte, d'oser tout désirer, il y a lieu véritablement à une édition plus complète et définitive de ses œuvres, où l'on profiteradt des travaux antérieurs en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pensé à cet idéal d'édition pour ce charmant poète, qu'on appellera, si l'on veut, le classique de la décadence, mais qui est, certes, notre plus grand classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je suis aujourd'hui dans les esquisses et les projets d'idylles et d'élégies, je veux esquisser aussi ce projet d'édition qui est parfois mon idylle. En tête donc se verrait, pour la previière fois, le portrait d'André d'après le précieux tableau que possède M. de Cailloux, et qu'il vient, dit-on, de faire graver, pour en assurer l'image unique aux amis du poète. Puis on recueillerait les divers morceaux et les témoignages intéressants sur André, à commencer par les courtes, mais consacrantes paroles, dans lesquelles l'auteur du Ciinie du Christianisme l'a tout d'abord révélé à la France, comme dans l'auréole de l'écbafaud. Viendrait alors la notice que H. de Latouche a mise dans l'édition de 1819, et d'autres morceaux écrits depuis, dans lesquels

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