‹ Galerie des grands écrivains françaisChapitre 27 sur 29 · INTERROGATOIRE D'ANDRÉ CHÉNIER · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRE D'ANDRÉ CHÉNIER

Le dix-huit vantos Tan second de la République française une et indivisible *.

En vertu d'une ordre du comité de surelé .générale du quatorze vanlose qu'il nous a présenté le dix-sept de la môme anée dont le citoyen Guenit est porteur de laditte ordre, apprest avoir requis le membre du comité révolution et de surveillance de laditte commune de Passy les Paris nous ayant donné connaissance dudit ordre dont les ci-dessus étoit porteurs, nous nous sommes transportés, maison quaucupe la citoyene Piscalory ou nous avons trouvé un particulier à qui nous avons mindé qu il il était et le sujcst quil l'avoit conduit dans cette maison * il nous a exibée sa carte de la section de Brutusen nous disant qu'il retournaist apparis, et qu'il étoit Bon citoyent et que cetoit la première foy quil venoit dans cette maison, quil étoit a compagnier d'une citoyene de Yersailie dont il devoit la conduire audit Versait le apprest avoir pris une voiture aux bureaux du cauche il nous a fait cette de claration à dix heure moins un quard du soir à la porte du bois de Boulogne en face du ci-devant châteaux de Lamuette et apprest lui avoir fait la demande de sa démarche nous ayant pas répondu positivement nous avons décidé quil seroit en arestalion dans ladilte maison jusqua que ledit ordre qui nous a été communiquié par le citoyent Genotne soit remplie mais ne trouvant pas la personne dénomé dans ledit ordre, nous lavons gardé jusqu'à ce jourdhuy dix huit. Et apprest les réponse du citoyent Pastourel etPiscatory nous avons présumé que le citoyent devoit estre interrogés et apprest son interrogation estre conduit apparis pour y estre détenue par mesure de surette générale et de suitle avons interpellé le citoyent Ghenier denous dire cest nomd et surnomd âges et payi de naissance demeure qualité et moyen de subssittée.

INTEROGATOIRE.

A lui demandé commant il sapelloit

A répondu quil senomoit André Ghenier natife de Gonstentinoble âgé de trente et un ans demeurant à Paris rue de Glairv section de Bnitus

A lui demandé de quelle ané il demeuroit rue de Glairy

A lui répondue depuis environ mil sept cent quatre vingt douze au moins

A lui demandé quel son ses moyent de subsisté

A lui répondu que de puis quatre vingt dix quil vie que de que lui fait son père'

i. Ce qui répond au 8 mars 1791.

2. André Chénier fat arrêté dans une visite qu'il faisait à Passy chez M. Piscatory, beaufrère de H. Paatoret; il y fut rencontré par le commissaire et ses acolytes qui y faisaient, de leur côté, une visite domiciliaire, et qui prirent sur eux de s^assurer de sa personne, sans ordre et par mesure de précaution.

3. Us n'ont pas même su écrire grossièrement et noter les sons tels quels, et mettre : qu*il ne vit que de ce que lui fait son père.

A lui demandé combien que lui faisoit son père

A répondu que son père lui endonnoit lorsquil luy endemandoit

A lui demandé s'il peut nous dire a combien la somme quil demande à son père par an se monte

A répondu quil ne savoit pas positivement mais environ huit cent livre à mille livre par année

A lui demandé sil na auttre chose que la somme quil nous déclare cy-dessus.

A repondu qu il na pas d'auttre moyen t que ce quil nous a déclarée

A lui demande quelle manierre il prend son existance

A repondu tenteau chez son père tenteau chez ses amiset tentot chez des resteaurateurs

A lui demandé quel sont ses amis ou il va mangé ordinairement

A répondu que cetoit chez plusieurs amis dont il ne croit pas nécessaire de dire lenom

A lui demandé s'il vien mangé souvent dans la maison ou nous lavons arettë

A repondu quil ne croyoit n'avoir jamais mangé dans cette maison ou il est areslé, mais il dit avoir mangé quelque foy avec, les mêmes personnes apparis chez eux.

A lui demandé sil na pas de correspondance avec les ennemis de la République et la vous sommé de nous dire la vérité

A repondu au cune

A lui demandé sil na pas reçue des lettre danglaitaire depuis son retoure dans la République

A repondu quil en a reçue une ou deux ducitoyent Barthélémy àlorse ministre plénipotensière en Anglaitaire et nen avoir pas reçue dauttre

A lui demandé à quelle épocque il a reçue les lettre désigniés sy dessus sommé a lui denous les représentes

A répondu quil ne les a voit pas

A lui demandé ce qu'il en àfait et le motife quil lat engagé à sendeffaire

A repondu que ce netoit que des lettre relative à ses interrest particulier, comme 'pour faire venire ses livres et auttre effest laissé en Anglaitaire et du genre de celle que personne ne conserve

A lui demandé quel sorte de genre que personne ne conserve et surtout des lettre portant son interest personnelle^ sommé de nous dire la vérité

A i-épondu il me semble que des lettre qui énonce l'arrivé des effest désigniés cy-dessus lorsque ses effest son reçue ne son plus daucune valeure

A lui représenté quil nest pas juste dans faire réponse, d'autant plus que des lettre personnelle doive se conserver pour la justification de celui qui à En voyé les effet comme pour celui qui les a reçue

A repondu quil persite à pensé quand des particuUier qui ne mettre pas tant

I. Ce qui les frappe beaucoup, c*est qu'il dit n*avoir pas conservé des lettres relatives à des intérêts personnels. Il est évident qu'ils ont là-dessus des idées de gens de commerce et de petit commerce, des idées de détaillants, et ils vont prendre pour des défaites tout ce que ce galant homme leur répondra à ce sujet. Peste! no pas garder une lettre qui annonce l'ani* vée des effets I c'est suspect.

dexactitude que des maison de commerce lorsque la receptioo des fait demandé est accusé toute la correspondance devient inutisie et quil croit que la plus part des particuliers en use insy.

A lui représenté que nous ne fond pas des demande de commerce sommé à lui de nous répondre sur les motifes de son arestation qui ne sont pas affaire de commerce *

A repondu qu'il en ignorest du faite

A lui demandé pourquoy il nous cherche des frase et surquoy il nous répond cathegoriquement *

A dit avoir repondue avec toute la simplicité possible et que ses réponse contiene lexatte veritté

A lui demandé sil y à longtemps quil conoit les citoyent ou nous l'avons aresté sommé a lui de nous dire depuis quel temps

A repondu quil les connaissoit depuis quatre ou cinqt ans

A lui demandé comment il les avoit connu

A repondu quil croit les avoir connu pour la première fois chez la citoyene Trudenne

A lui demandé quel rue elle demeuroit alors

A repondu sur la place de la Révolution la maison à Coltée

A lui demandé comment il connoit la maison à Cottée ' et les citoyent quil demeuroit alors

A repondu quil est leure amie de Tanfance

A lui represanté quil nest pas juste dans sa réponse attendue que place de hi Révolution il ny a pas de maison qui se nome la maison à Cottée donc il vien de nous déclarés

A répondue quil entandoit la maison voisine du citoyent Letems

A lui représentes quil nous fait des frase attandue quil nous a repettes deux fois la maison à Coltée

A repondue quil a dit la vérité

A lui demandée sil est seul dans lappartement quil occuppe dans la rue de Clairy no quatre vingt dix sept

A repondue quil demeuroit avec son père et sa mère et son frère ai née

A lui demandée sil na personne pour le service

Il y à un domestique commun pour les quatre qui les sere

A lui demandée ou il étoit a lepoque du dix aoust mil sept cent quatre vingt douze

A repondue a paris malade d'une colique nefretique

1. Ici le butor se fàclic, croyant qu*on a voulu le railler avec cette expression de maison d$ commerce,

3. Ce qui veut probablement dire : qu'il ait à nou$ répondre catégoriquemenL 3. Il va y avoir ici un singulier quiproquo, le commissaire interrogateur prenant la maison àcôté pour la maison d*un certain propriétaire appelé Côté^ et raisonnant et se Achant en vertu do cette &neriei car ils étaient de cette force-là, pour la plupart, ces pourvoyeurs de *échafand

A lui demaDdée sy cette colique le tient continuellement et sil elle tenoit le jour du dix aoust quatre vingt douze

A n pondue quil se rétablissoit a lors d'une attaque et que cette maladie le tiend presque continuellement depuis lage de vingt ans plus ou moins fortes

A lui demandés quelles est celte malady et quelle est le chinirgient quil le traitoit alors et sy crst le môme qui lelraitte en core

A repondu le médecin Joiïroy latraité au commancement de celte maladie et depuis ce temps jai suis un régime connue pour ses sorte de meaux

A lui demandée quelle différence il fait d'une attaque de meaux ou de maladies.

A repondue quil entendoit par attaque lorsque le mal est un (peu) plus violent et enpeche dagire

A lui demandée a quel époque il apris le médecin donc il vien de nous parllee et à quelle époque il a quitté sommé de nous endonné des certificats

A répondue que sa famille le certifîra que cetloit de tout temps le médecin de la maison

A lui demandé sy il montoit sa garde le dix aoust mil sept cents quatre \ingt douze

A repondue quil la montoit lorsque sa sente lui permettoit

A lui demandée sy lors du dix oust quatre vingt douze lorsquil à enttandue battre la générale sy il apris les armes pour vollaire au secours de ses concitoyent et pour sauvé la patrie

A repondue que non quil étoit en core trop faible

A lui demandée quelle est le motife qui lui en a empêchée

A re pondue la faiblesse de sa sente e dans ce moment

A lui d emandée de ncus en donnée les pieuves par les certificats signiée du chenigien et de la section vue qu'il n'est pas juste dans ses reponce

A repondue quil na nent point

A lui demandée que veux dire cemot a nous est comme ^ quil nen a point

A repondue quil na point de certificat cy dessus énoncés

A lui représentés quil est un mauvais citoyent de navoir point concounie à la défense de sa patiie vue que les boiteux et infirme on prie les armes et se sont unie sur la place avec tout les bons citoyent pour y défendre contre les courtisans du cidevant Capet et ro} alliste

A repondue quil navoit point assée de force de corp pour le pouvoir

A lui demandée sy lord de ceste époque ses frère et son père sy etoit rendue avec les citoyent de leur section sur les places defansifs contre les tirand de la République sommé de nous dire la vérité

A repondue que son père etoit vieux et éloit employée à sa section et que son frère etoit vice- consulte en Espagne les auttres ne demeurant point a la maison il y gnoroit ou ils étoits

A lui demandée ou etoit le domestique quil les servoit ou ou etoit 11 le dix oust

A repondue quil lignoroit

1. A nous est comme? ici le sens échappe. C*est un de ces passages que dans la critique des textes anciens on appellerait désespéré, et qui ferait dire à M">* de Sévigné : J'en doniM ma langue aux chiens.

ANDRÉ CHÉNIER. 5kb

A lui représenté qua lepoque de cette journée que touts les bons citoyent ny gnoroit point leurs existence et quayant enttendu batte la générale cettoit un motife de plus pour reconnoitre tous les bons citoyent et le motife au quelle il setoit employée pour sauvée la République

A répondue quil avoit dit Texate veritée

A lui demandée quel étoit Texatte veritée

A repondue que cetoit toutes ce qui etoit cy dessue

Et apprest avoir fait la lecture du procest verbale et lavon cleau (clos) et signiée et le citoyent Chenier a déclarée quil ne vouloit pas signiée

Signé : Gbnnot, Gramoisin, Boudgoust,

Duché SNB. Comiiaire.

— Et maintenant, pour se soulager le cœur gros de dégoût, qu'on relise les derniers ïambes du poëte!

LwmM \^ mai 4^54.

iat1';au»hiam)

Figurons-nous bien ce qu'était M. de Chateaubriand à ses débuts, avant cette espèce de renom classique que l'âge lui a fait. Avez-vous relu depuis longtemps Y Essai sur les Bévolulions et les NalcheZy ces œuvres de sa jeunesse et qui nous le livrent tel qu'il est jusqu'à près de trente ans? Avez-vous lu lei première édition d'Atalûy la première édition mêoie du Génie du Christianisme? 11 y a eu là un Chateaubriand primitif, et, selon moi, le plus vrai en sentiment comme en style, un Chateaubriand d'avant Fontanes, mais qui offre, avec des beautés uniques, les plus étranges disparates et un luxe de sève, une extravagance de végétation qu'on ne sait comment qualifier. Là, pourtant, fut la souche première dont tout le reste est sorti ; la matière toute neuve dont, avec le temps et l'art, il forma sa gloire. La nature l'avait fait ainsi, et il ne ressemblait, par certains côtés essentiels, à nul autre des écrivains qui l'avaient précédé. Dans tous les arts, il s'agit bien moins, au début, de faire mieux que les autres, que de faire autrement, pourvu que cet autrement soit, non pas une prétention, mais un don de nature. M. de Chateaubriand avait reçu ce don le plus rare. Mais quand il vint à Paris pour la première fois, de 1788 à 1791, c'est-à-dire de vingt à vingt-trois ans, il ne l'avait pas encore démêlé nettement en lui, et il courait risque d'entrer dans les Lettres par l'imitation. Il lui eût fallu du temps et bien des efforts ensuite pour se dégager. La Révolution le sauva : en le rejetant par delà les mers et dans la diversité des exils, elle lui permit de grandir par lui-même, de se développer sur son propre fonds, d'écouter la Muse

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inconnue dans la solitude, de se reconnaître et de se tremper directement dans les épreuves. Émigré à Londres à Tâge de vingt-six ans, il écrivit ce bizarre Essai sur les Révolutions^ plus bizarre de forme que d'idées, et où se dessinait déjà tout l'homme. Cet homme primitif a pu se recouvrir ensuite chez M. de Chateaubriand, mais il a persisté sous tous les casques et sous tous les masques; il ne lui a jamais permis depuis de faire aucun rôle, môme les rôles les plus sérieux, sans venir bien souvent à la traverse, et sans dire en soulevant la visière : « Je suis dessous, me voilai » L'homme des Mémoires d* Outre-Tombe ressemble extraordinairement à celui de YEssaiy mais il n'y ressemble pourtant qu'avec cette différence que, dans l'intervalle, plus d'un personnage officiel s'est créé en lui, s'est comme ajouté à sa nature, et que même en secouant par moments ces rôles plus ou moins factices, et en ayant l'air d'en faire bon marché, l'auteur des Mémoires ne s'en débarrasse jamais complètement. C'est dans cette lutte inextricable entre l'homme naturel et les personnages solennels, dans ce conflit des deux ou trois natures compliquées en lui, qu'il faut chercher en grande partie le désaccord d'impression et de peu d'agrément de cette œuvre bigarrée, où le talent d'ailleurs a mis sa marque.

En fait de style, M. de Chateaubriand, comme tous les grands artistes, a eu plusieurs manières. On est assez généralement convenu de placer la perfection de sa manière littéraire à l'époque des Martyrs et de Yllinéraire (1809-1811), et la perfection de sa manière politique à l'époque de sa polémique contre M. de Yillèle au Journal des Débats (182A-1827); mais, tout en adhérant à cette vue juste, n'oublions point par combien de jugements confidentiels, de révisions et d'épurations successives durent passer les Martyrs pour atteindre à cette pureté de forme que nous leur voyons. N'oublions pas non plus que, de même qu'en sa période littéraire M. de Chateaubriand eut Fontanes pour conseiller assidu et fidèle, il eut, pour sa polémique politique aux Débats^ un ami, homme de goût, et sévère également, M. Bertin l'alné, qui se permettait de retrancher à chaque article ce qu'il ne croyait pas bon, sans que l'auteur (chose rare) s'en plaignit jamais ou même s'en informât. Car, disons-le à sa louange, H. de Chateaubriand, avec cette facilité qui tient à une forte et féconde nature toujours prête à récidiver, ne £»' acharnait pas du tout à ses phrases quand un ami sûr y relevait des

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défauts. Ainsi, ponr ses articles des DébaUy les belles choses restaieiit, et les manyaises dîq[>araissaieiit d'cui trait de plmne. Que si boqs prenons d'antres écrits de M. de diateaubriand d'une date trèsHrapprechée de celle qu'on répute la meillenre, par exemple les Mêwmres$mr le duc de Berrjfj on encore les Êtwie$ kisê^riqtiesy novs y retroorerons loates les fautes de mesure et de goAt qu'on peut ims^ner : c'est que l'Arisurqoe ici lui a manqué. Ceci est pour dire qu*à aucun moment le goût de M. de Chateaubriand n'a été trës^mûr et Umt à fait sûr, bien que, dans on temps, à juger par quelques-uns de ses écrits, il ait paru tel. H n*y a donc rien d'étonnant sî, dans les Mémoires d^OtÊtre-Tambe^ on retrouve de ces premiers défauts qui étaient en lui et auxquels il dat redevenir encore plus volontiers avec Tâge.

La première partie des Mémoires^ celle qui oire la peinture des jours d'enfance et d'adolescence, se rapporte pourtant, par la date de composition, à la plus heureuse époque de la maturité de M. de Chateaubriand, à cette année 18 H dans laquelle il publia Vtiifféraire. Aussi cette partie est-elle de beaucoup la plus légère de touche et la plus pure, et j'ose dire qu'elle le paraîtrait plus encore s'il n'y avait fait mainte fois des surcharges en vieillissant. A partir de 1857 environ, sa main se gâta; ses coups de pinceau devinrent plus heurtés, plus brisés dans leur énergie dernière. 11 y avait toujours en lui des reflets et des parfums retrouvés de la Grèce, mais le vieux Celte aussi reparaissait plus souvent; et, pour appliquer ici le nom d'un écrivain qu'il cite quelquefois et qui exprime Textrôroe recherche dans l'extrême décadence, on dirait que, dans les parties dernières de sa composition, il soit entré du Sidoine Apollinaire, tant fœuvre semble subtile et martelée I On pourrait afBrmer, à la simple vue, que certaines pages, qui portent la date de 1822, ont reçu une couche de 18S7.

Mais c'est l'impression morale qui, dans le jugement public. Ta emporté de beaucoup sur l'effet du style. Je dirai tout d^abord un des plus graves inconvénients, et que l'auteur hii-même a senti. « Si j'étais encore maître de ces Mémoires^ écrit-il dans la préface, ou je les garderats en manuscrit, ou j'en retarderais Tapparidon de cinquante années. » Ensemettant, en effet, dans fobligation de laisser publier, le lendemaio de sa mort, desilfAnaJr^f oùtantd^hommes vivants sont jugés, et le sont en général sans aucune indulgence, tandis qu'il se donne toujours à lui-

même le beau rôle, M. de Gbateaabriaud s'est exposé à des représailles sévères. Homme passionqé et yindicatif en politique, il a trop dit des uns, il a trop peu dit des autres. Ses SfémoireSy dans leur partie politique, n*ont pas pris le temps de se calmer, de cuver leur rancune, pour ainsi dire, et d'attendre au moins, pour paraître, ht parfaite tiédeur de Tavenir : ils ont gardé de la colère et de la flamme du pamphlet. Il est tel homme honorable et respectable qui a pu ayoirses feiblesses en politique (et qui donc, sous une forme ou sous une autre, ne les a pas eues?), il est, dis-je, tel homme vénérable par ses vertus, qui se trouve traité, dans les Mémoires d* Outre-Tombe ^ avec indignité et mépris. On se demande, en lisant ces pages, de quel droit un homme vivant hier, et qui n'aurait pas ainsi parlé en face, s'est cru le droit de décocher ces traits sanglants aujourd'hui, uniquement parce qu'il s*est abrité derrière la tombe? Mais c'est à la partie poliqueque s'adresse surtout ce reproche, et j'ai plutôt en vue, pour le jnoraent, la partie littéraire, celle qui s'étend jusqu'en 1814.

Les hommes de lettres, en général, n'y sont pas mieux traités que les hommes politiques ne le sont dans la seconde partie, mais au moins ceux-là sont morts, et il ne resterait qu'à examiner si la sentence est juste. Sur Bernardin de Saint-Pierre, par exemple, on lit : « Un homme dont j'admirais et dont j'admire toujours le pinceau. Bernardin de Saint- Pierre, manquait <f esprit, et malheureusement son caractère était au niveau de son esprit. Que de tableaux sont gâtés dans les Éludes de la Nature par la borne de l'intelligence et par le défaut d'élévation d'âme de l'écrivain I » En accordant ce qu'on voudra sur le peu de caractère de Bernardin de Saint-Pierre, il est tout à fait injuste et faux de dire que cet écrivain manquait S élévation dame. Ses tableaux, au contraire, attestent à chaque page cette élévation naturelle que l'écrivain retrouvait dès qu'il rentrait dans ses instincts contemplatifs et solitaûres. Rous* seau n'a pas été mieux traité en maint endroit qu'on pourrait citer. Dans un chapitre intitulé Des Gens de lettres en 89, on trouve sur Ginguené et sur Ghamfort des portraits piquants et qui sont tracés avec tant de saillie, que, si on ne les contredit à temps, ils ont chance de vivre et d'emporter ainsi leurs victimes à la postérité. Mais ces portraits sont faux et en partie calomnieux. Pour le prouver, il suffirait d'opposer à M. de Chateaubriand lui*-méme ses propres souvenirs et ses témoignages.

qu'il a consignés dans le livre de YEssai, publié en 1797. Chamfort, à cette époque, n'était déjà plus ; l'auteur de YEssai parle de lui avec les souvenirs les plus présents et avec un accent presque affectueux : (( Je l'ai souvent vu, dit-il, chez M. Ginguené, et plus d'une fois il m*a feàipsLf^ser d* heureux momeniSy lorsqu'il consentait^ avec une petite société choisie, à accepter un souper dans ma famille. Nous Técoutions avec ce plaisir respectueux qu'on sent à entendre un homme de lettres supérieur. » Et après un portrait au physique et au moral des plus vivants : « Sa voix était flexible, ajoutait-il, ses modulations suivaient les mouvements de son âme; mais dans les derniers temps* de mon séjour à Paris, elle avait pris de l'aspérité, et on y démêlait l'accent agité et impérieux des factions. Je me suis toujours étonné qu*un homme qui avait tant de connaissance des hommes eût épousé si chaudement une cause quelconque. » Ce dernier aveu, pour nous, est précieux, et nous retrouvons perpétuellement dans les Mémoires cette même indifférence qui était sincère dans YE»saiy mais qui, dans les Mémoires^ est plutôt de la prétention à l'indifférence : « En dernier résultat, tout m'itanl égal, je n'insistais pas, dit-il quelque part. En politique, la chaleur de mes opinions n*a jamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. » Mais alors, si tout vous est indifférent, pourquoi épouser si chaudement une cause quelconque? Nous touchons là à ces contradictions dont j'ai parlé, et qui sont pour beaucoup dans l'effet discordant des Mémoires.

Je reviens aux divers jugements littéraires qu'on y rencontre. Si M. de Chateaubriand ne traite pas mieux ses parents poétiques, Jean- Jacques et Bernardin de Saint-Pierre, il n'a guère plus d'indulgence pour sa propre postérité, pour ses propres enfants en littérature. 11 faut voir comme il se moque de ces jeunes novateurs auxquels il a communiqué, dit-il, la maladie dont il était atteint. « Épouvanté, j'ai beau crier à mes enfants : N'oubliez pas le français! » Et voilà qu'il tourne ces malheureux enfants en caricature. Il n'a pas assez de raillerie pour la race des Renés qui sont sortis de lui ; il est allé jusqu'à écrire : « Si Bené n'existait pas, je ne l'écrirais plus; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Due famille de Renés poètes et de Renés prosateurs a pullulé; on n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues... n Évidemment René ne voulait pas avoir d'eofaots,

et, s'il avait pu, il aurait voulu (en littérature) ne pas avoir de père.

Au sujet de Byron, au sujet de M°^ de Staël, M. de Chateaubriand introduit dans ses Mémoires de singulières contestations et qui sont affectées de perpétuels oublis. II reproche à Byron de Tavoir imité sans le nommer et sans lui en faire honneur; il ajoute que, dans sa propre jeunesse, le Werther de Gœthe, les Rêveries de Rousseau ont pu s'apparenter avec ses idées : mais moi, dit-il, « je u*ai rien caché, rien dissimulé du plaisir que me causaient des ouvrages où je me délectais ». Il oublie ici ce qu'il a fait lui-même; car, loin d'avouer ces génies parents du sien, il les a reniés au contraire tant qu'il a pu, et, dans la Défense qu'il fit autrefois du Génie du Christianisme et de Reué^ il écrivait : « C'est J.-J. Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables.. . Le roman de Werther a développé depuis ce germe de poison. L'auteur du Génie du Christianisme^ obligé de faire entrer dans le cadre de son apologie quelques tableaux pour l'imagination, a voulu dénoncer cette espèce de vice nouveau, et peindre les funestes conséquences de l'amour outré de la solitude. » C'est de cette façon singulière qu'il rendait hommage à ses parents et devanciers; mais, pour avoir le droit de se plaindre de lord Byron, il l'a oublié parfaitement.

Ces oublis sont perpétuels dans les Mémoires ^ et ils tournent toujours au profit de l'amour-propre de l'auteur. Mais, à l'égard de M"** de Staël, l'oubli est poussé à un degré plus incroyable et qui passe tout. Il faut se rappeler que M°* de Staël avait publié, en 1800, un ouvrage sur la Littérature considérée dans ses rapports avec la société. Dans ce livre elle ne nommait pas M. de Chateaubriand, par la raison très-simple que M. de Chateaubriand était alors parfaitement inconnu et qu'il n'avait rien publié en France à cette date, Atala ne devant pai-altre qu'en 1801, et le Génie du Christianisme en 1802. Or, M. de Chateaubriand, encore inconnu, fit son entrée dans la littérature en insérant au Mercure un article sous forme de lettre, par lequel il attaquait précisément M"' de Staël et son livre. Eh bien , l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe a si bien oublié cela, que, dans ce chapitre où il reproche à Byron de ne l'avoir jamais nommé, il ajoute : u Point d'intelligence, si favorisée qu'elle soit, qui n'ait ses susceptibilités, ses défiances : on veut garder le sceptre, on craint de le partager, on s'irrite des comparaisons. Ainsi un autre talent supérieur a évité mon nom dans un ouvrage sur la Littérature.

Grâce à Dieu, m'estiaiant à ma juste valeur, je n'ai jamais prétendu à l'empire... » Ce talent supérieuTy c'est M"* de Staël qui se trouve traduite ici comme coupable (le croirait-oa?) de n'avoir pas nommé M. de Chateaubriand dans ce livre publié avant que M. de Chateaubriand fut connu, dans ce livre que M. de GhateaubriaBd a comneacé lui-même par attaquer afin de se faire connaître* On n*en revient pas« et c'est à ne pas croffe à de pareilles absences. Les remarques que je fais là sur le chapitre purenoent littéraire, Ott les appliquerait également à toutes les parties du livre* Patlout se révèle et perce un amour-propre presque puéril, qui en toutes choses se préfère naïvement aux autres, qui se donce le beau rôle en le leur refusant, qui se pose en victime et tranche du généreux. CeUe lèpre de vanité traverse en tous sens ces Mémoire^ et vient gâter et comprouQ^ttre les parties élevées et nobles du talent. Nous autres littérateurs, en entendant d'abord œs lectures, séduits par les beaux morceaux, nous n'avions pas été assez sensibles à ce défaut capital ; mais le public, moins attentif à la main-d* oeuvre et aux détails, ne s'y est pas trompé, et il n'a pas agréé l'homme à travâ*s l'écrivain. Plus l'un lui avait éêé donué comme grand, plus il a trouvé l'autre petit.

L'inconvénient capital de ces Mémoires est qu'on ne sait pas neUer ment à qui l'on a affaire en les Usant. Sst-œ un homme de bonne foi, revenu de tout, un acteur retiré de la scène, qui cause et de lui et des autres, qui dit le bien et le mal, et nous découvre le secret de la comédie? Est-ce un acteur encore en scène qui continue avec hauteur et dignité un rôle de théâtre? 11 y a de l'un et il y a de l'autre. Le naasque esten partie tombé; mais l'auteur, à chaque moment, le rq[»end et se le rajuste sur le visage, et, tout en le reprenant, il s'en moque et veut £aidre comne s'il ne le mettait pas. A travers cette coutradictien de nMWvements, il fie dessine lui-même et se trahit dans sa nature secrète, mais il se fait a»nalti*e par le côté où il s'y attendait le moins, et ou ne lui en sait pas gré.

£t par exemple, est-ce un homme revenu des préjugés de noblesse et de sang qui nous parle? Bst-ce un gentilhomme smcèremeot converti à l'égalité démocratique des mœui's modernes? Mais il commence par nous déployer en plusieurs pages, au moment de sa naissance, ses parchemins et titre d'antique noblesse ; il est vzni qu'après cet eiposé généalogique il ajoute : « A la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu'à moi, si j'héritais de l'infatuatiou de mon père et de mon frère, de

croire cadet des ducs de Bretagne, •. » Mais, en ce moment, que faitesvous donc, sinon de cumuler un reste de cette infatuation (comme vous dites) avec la prétention d*en être guéri? C'est là une prétention double, et au moins l'infatuation dont vous taxez votre père et votre frère était plus simple.

Est-ce un émigré complètement guéri des préjugés de rémigratioi> à qui nous avons affaire, et qui, en nous parlant de sa campagne de 92 pour les princes, la juge philosophiquement? On serait tenté un moment de le croire, et même M. de Chateaubriand va, selon moi, trop loin quand il dit : « Nous étions bien stupides sans doute, mais du moins nous avions notre rapière au vent... » Cependant je tourne la page, et je vois qu'il semble prendre fait et cause pour l'émigration : « On crie maintenant contre les émigrés, dit-il; à l'époque dont je parle, on s'en, tenait aux vieux exemples, et l'honneur comptait autant que la patrie. » Encore un coup, avons-nous affaire à l'émigré convaincu et resté croyant à son droit^ ou à l'émigré qui s'appelle lui-même stupidcy et qui a l'air de se moquer de tout ce qu'il a enduré alors pour là plus grande gloire de la monarchie? Entre ces deux inspirations, pour nous intéresser vraiment, il faudrait choisir.

Je dirai la même chose du royaliste en général, chez M. de Chateaubriand. Est-ce l'homme resté fidèle à ses affections du passé, qui nous parle en maint endroit de ces Mémoires^ ou l'homme qui ne tient à son parti que par point d'honneur, et tout en trouvant bite (c'est soft mot) l'objet de sa fidélité, et en le lui disant bien haut? La contradictioa de même est là, et elle se fait sentir dans l'impression générale.

Et le chrétien! où est-il, et sommes-nous bien sûrs de l'avoir rencontré en M. de Chateaubriand, et de le tenir? Il est vrai qu'il répète sans cesse : « Comme je ne crois à rien, excepté en religion.,. » Mais cette espèce de parenthèse, qui revient à tout propos et hors de propos^ est trop facile à retrancher, et, si on la retranche, que découvre-t-on ? « Religion à part, dit M. de Chateaubriand (en un endroit où il parla de l'ivresse et de la folie), le bonheur est de s'ignorer et d'aiTiver à la mort sans avoir senti la vie. » Le plus souvent en effet, si l'on retranche cette parenthèse de religion qui est là comme pour la forme, on retrouve en M. de Chateaubriand tantôt une imagination sombre et sinistre comme celle d'Hamlet, et qui porte le doute, la désolation autour d'elle, tantôt

une imagination épicurienne et toute grecque, qui se complaît aux plus voluptueux tableaux, et qui ira, en vieillissant, jusqu'à mêler les images de Taglioni avec les austérités de Rancé.

A un endroit, parlant de la mort de La Harpe qui, malgré ses défauts bien connus, se convertit avant l'heure suprême, il lui est échappé de dire : « // n'a pas manqué sa fin^ je le vis mourir chrétien courageux. » C'est ainsi qu'il aurait dit de l'auteur dramatique : « 11 n'a pas manqué son cinquième acte. » De tels mots, lâchés par mégarde, donnent fort à penser. Il y a de ces mots déterminants, dit Pascal, et qui font juger de l'esprit d'un homme.

Un jour, se souvenant que son poëme des Martyrs avait été critiqué au point de vue de l'orthodoxie, il lui est échappé, dans un accès d'amour-propre, de dire des chrétiens ce qu'il a dit si souvent des rois : fc Et ne voilà-t-il pas que les chrétiens de France, à qui /avais rendu de si grands services en relevant leurs autels^ s'avisèrent bêtement de se scandaliser I... » Cela se lit dans les Mémoires y et l'on se demande où un tel accès d'irritation, s'il se prolongeait, pourrait conduire. La seule chose que je veuille ici conclure, c'est que ces contradictions de sentiments déplaisent et déroutent. On avait bien essayé, dans le temps, d'y saisir, à défaut d'autre lien, je ne sais quelle unité poétique que nous appelions Vunité dartistey et qui embrassait en elle toutes les contradictions, (jui les rassemblait comme en un superbe faisceau. Mais le public n'a pas donné dans ces vues artificielles. Ce qui reste évident pour lui, c'est qu'on ne sent nulle part l'unité de l'homme ni le vrai d'une nature; et, à la longue, ce désaccord devient insupportable dans une lecture de Mémoires.

Le poëte Gray a dit des Hémoires en général que, « si on voulait se contenter d'écrire exactement ce qu'on a vu, sans apprêt, sans oroement, sans chercher à briller, on aurait plus de lecteurs que les meilleurs auteurs ». Écrire de cette sorte ce qu'on a vu et ce qu'on a senti, ce serait, en effet, laisser un de ces livres simples et rares comme on en compte à peine quelques-uns. Mais il faudrait, pour cela, se dépouiller de toute affectation personnelle, de toute prétention, et n'avoir point en partage une de ces imaginations impérieuses, toutes-puissantes, qui, bon gré, mal gré, se substituent, dans bien des cas, à la sensibilité, au jugement, et même à la mémoire. Or, une telle imagination est préci-

sèment le don et la gloire de M. de Chateaubriand; il est curieux de voir combien, à ce miroir brillant, il s'est inexactement souvenu de ses propres impressions antérieures, et comme il leur a substitué, sans trop le vouloir, des impressions de fraîche date et toutes récentes. Ceux qui ont eu entre les mains des lettres de lui, datées de ces temps anciens, et dans lesquelles il racontait ce qu'il sentait alors, ont pu comparer ce qu'il y disait avec ce qu'il a dit depuis dans ses Mémoires ; rien ne se ressemble moins. Je n'en indiquerai qu'un tout petit exemple. En 1802, étant allé pour affaire à Avignon, il fit une excursion jusqu'à Vaucluse, et dans une lettre à Fontanes, datée du 6 novembre 1802, il disait : « J'arrive de Vaucluse ; je vous dirai ce que c'est. Cela vaut sa réputation. Quant à Laure la bégueule el Pétrarque le bel esprit^ ils m* ont gâté la fontaine. J'ai pensé me casser le cou en voulant grimper sur une montagne... » Maintenant lisez dans les Mémoires le passage où il raconte ce pèlerinage à la fontaine : Pétrarque et Laure en ont tous les honneurs I ce ne sont que citations de Pétrarque et hymnes à l'amant de Laure : « On entendait dans le lointain les sons du luth de Pétrarque ; une canzone solitaire, échappée de la tombe, continuait à charmer Vaucluse d'une immortelle mélancolie... » Le crime n'est pas bien grand, mais c'est ainsi que la littérature se met en lieu et place de la vérité première. Ce qu'il a fait là littérairement, il l'a dû faire presque partout pour ces époques anciennes ; il a substitué plus ou moins les sentiments qu'il se donnait dans le moment où il écrivait, à ceux qu'il avait réellement au moment qu'il raconte.

Il l'a fait un peu, je le crois, pour les parties romanesques, il l'a fait évidemment pour les parties historiques. Ainsi, dans sa vue rétrospective de la première Révolution et dans les portraits qu'il trace des hommes de 89, il parle non d'après ce qu'il a vu et senti alors, mais d'après ses sentiments au moment de la rédaction.

Et ce ne sont pas seulement les jugements et les sentiments qu'il modifie. Au lieu de retrouver, s'il se peut, et d'exposer simplement ses sensations et impressions d'autrefois, au lieu de les redresser même s'il le juge convenable, il y mêle tout ce qu'il a pu ramasser depuis, et cela fait un cliquetis d'érudition, de rapprochements historiques, de souvenirs personnels et de plaisanteries affectées, dont l'effet est trop souvent étrange quand il n'est pas faux.

Sans pouvoir se démontrer ce plus ou moins de mélange, on le sent pourtant bien un peu en le lisant; on en a une impression confuse; 6t de même qu'en présence d'un portrait ressemblant dont on n'a jamais vu l'original, on s'écrie : Que c'est vrai! on est tenté ici, même en admirant les traits de talent, de s'écrier : a Mais cela n'est pas possible ainsi I » Cn très-bon juge me disait à ce sujet, et je ne puis mieux faire que de rapporter ses paroles : « Quant au fond, M. de Chateaubriand se rappelle sans doute les faits, mais il semble avoir oublié quelque peu les impressions, ou du moins il les change, il y ajoute après coup; il surcharge. Ce sont les gestes d'un jeune homme et les retours d'imagination d'un vieillard, ou, s'il n'était pas vieillard alors qu'il écrivait, d'un homme politique entre deux âges, qui revient à sa jeunesse dans les intervalles de son jeu, de sorte qu'il y a bigarrure, et que par moments Teffet qu'on reçoit est double : c'est vrai et c'est faux à la fois. > On en pourrait dire autant de la plupart des Mémoires nés avant terme et composés en vue d'un effet présent.

Ne me fiant pas entièrement à ma propre impression sur ces ilimoires d'Outre -Tombe ^ j'ai voulu ainsi m'éclairer en consultant Tirapression des autres, et j'ai recueilli un certain nombre de ces jugements, qui sont divers, mais dont aucun ne se contredit. La vraie critique à Paris se fait en causant : c'est en allant au scrutin de toutes les opinions, et en dépouillant ce scrutin avec intelligence, que le critique composerait son résultat le plus complet et le plus juste. Voici encore un jugement qui n'est pas de moi, mais que je dérobe à l'un des maîtres «l'aujourd'hui :

« Je lis les Mémoires d*Outre-Tombe^ et je m'impatiente de tant de grandes poses et de draperies. C'est un ouvrage sans moralité. Je ne veux pas dire par là tpi'il soil immoral, mais je n*y trouve pas cette bonne grosse moralité qu'on aime ï lire môme au bout d'une fable ou d'un comte de fées. Jusqu'à présent cela ne proave rien et ne veut rien prouver. L'âme y manque, et moi qui ai tant aimé l'auteur, je me désole de ne*pouvoir aimer l'homme. Je ne le connais pas, je ne le devine pas en le lisant, et pourtant il ne se fait pas faute de s'exhiber; mais c'est toujours sous ao costume qui n'est point fait pour lui. Quand il est modeste, c'est de manière à voas faire croire qu'il est orgueilleux, et ainsi de tout. On ne sait pas s'il a jamais aimé quelque chose ou quelqu'un, tant son âme se fait vide avec affectation! Cette préoccopation de montrer le contraste de sa misère et de son opulence, de son obscurité et de Ba célébrité, me paraît d'une profondeur puérile, presque béte : le mot est lâché, h lui pardonne d'être injuste, furieux, absurde en par-ant de la Révolution, qu'il ne

devait pas comprendre dans son ensemble, et dont le détail même n'était pas sous ses yeux. Je lui pardonne d'autant plus que, quand il épanche sa bile, au moins je retrouve sa physionomie de gentilhomme breton, et je sens en lui quelque chose de vivant; mais, le reste du temps, c'est un fantôme; et un fantôme en dix volumes, j'ai peur que ce ne soit un peu long. £t pourtant, malgré l'affectation générale du stylo, qui répond à celle du caractère, malgré une recherche de fausse simplicité, malgré Tabus du néologisme, malgré tout ce qui me déplaît dans c^tte œuvre, je retrouve à chaque instant dos beaut'^s de forme grandes, simple?, fraîches, de certaines pages qui sont du plus grand maître de ce siècle, et qu'aucun de nous, freluquets formés à son école, ne pourrions jamais écrire en faisant de notre mieux. »

Notez, encore une fois, que récrivain dont on vient de lire le jugement est un des plus puissants en talent et des plus célèbres de nos jours ^ Par la nature de défauts qu'il démêle si bien dans les Mémoires et par les beautés de premier ordre qu'il y relève aussi, il me parait résumer toute la vérité sur l'ensemble.

C'est surtout en lisant la première partie, si pleine d'intérêt, ces scènes d'intérieur, d'enfance et de première jeunesse, où les impressions, idéalisées sans doute, ne sont pas sophistiquées encore et sont restées sincères, c'est à ce début qu'on sent combien un récit plus simple, plus suivi, moins saccadé, portant avec soi les passages naturellement élevés et touchants, serait d'un grand charme. Mais bientôt une des deux choses vient barrer le plaisir : ou une imagination bizarre et sans goût, ou une énorme et puérile vanité. La vanité d'abord et surtout, inimaginable à ce degré dans un aussi noble esprit, une vanité d* enfant ou de sauvage; une personnalité qui se pique d'être désabusée et qui se fait centre de toute chose, que l'univers englouti n'assouvirait pas, que tout gêne, que Bonaparte surtout importune; qui se compare, chemin faisant, à tout ce qu'elle rencontre de grand pour s'y mesurer et s'y égaler; qui se pose à tout moment cette question, qu'il faudrait laisser agiter aux autres : « Mes écrits de moins dans le siècle^ qu'aurait-il été sans moi? » qui se pose aussi cette autre question plus coquette et dont la fatuité fait sourire : « Quelque belle femme avaitelle deviné Tinvisible présence de René! » qui se croit privilégiée en douleur, en malheur ; qui a des étonnements, des attendrissements sur elle-même et sur ses propres fortunes; qui, à chaque chance humaine

1. C*6st tout simplement George Sand, dans une lettre famUière.

qui lui arrive, se dit : a Cela n'arrive qu'à moi ! » qui, dans ses dépits enfin, trouvera des jactanœs, des vanteries burlesques, tout à côté de paroles divines ! A un endroit, par exemple, où il vient de parler admirablement de la Grèce et de Fénelon, il dira : a Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n'en avait pas fini avec moi. » Tout au sortir d*uD mot digne de Sophocle, on a une phrase à la Cyrano.

L'imagination aussi vient trop fréquemment chez lui gâter le plaisir, celui môme qu'elle nous a fait; une imagination imprévue, bizarrei exorbitante, grandiose certes et enchanteresse souvent, retrouvant à souhait jeunesse et fraîcheur, mais inégale, saccadée, pleine de brusqueries et de cahotements : le vent tout à coup saute, et l'on est à l'autre bout de rhorizon. On a peine, dans bien des cas, à saisir le fil très-léger qui unit l'idée présente à la réminiscence, au souvenir que l'auteur évoque. 11 cherche un effet, et il le produit bien des fois, comme aussi il le manque. Une plaisanterie singulière circule dans une grande partie de ces Mémoires et s'y accorde toute licence, une sorte de plaisanterie forte d'accent et haute en saveur, mais sans agrément et sans légèreté. La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n'a rien de naturel et de doui; c'est une sorte ^humeur ou de fantaisie qui se joue sur un fond triste, et le rire crie souvent. L'auteur n'est pas tout bonnement gai, ou du moins il l'est à la manière celtique plus qu'à la française, et sa gaieté, telle qu'il l'exprime, a bientôt l'air forcé et tiré. Elle ne se refuse aucune image rebutante et semble plutôt s'y exciter; les images de charnier même ne lui déplaisent pas; c'est par moments la gaieté du fossoyeur, comme dans la scène d'/Iamlel.

Il ne serait pas difficile de justifier ces remarques générales par un grand nombre d'exemples;. et tout à côté, pour rester dans le vrai, on citerait de ces paroles qui semblent couler d'une lèvre d'or, et qui rappellent l'antique beauté avec le sentiment moderne, c'està-dire le genre de beauté propre à M. de Chateaubriand, celle où il est véritablement créateur. Une seule de ces paroles me revient en ce moment; c'est quand, revoyant Venise en 1833, il va promener sa rêverie au Lido, et qu'il y retrouve la mer, cette patrie qui voyage avec nous : tt J'adressai, dit-il, des paroles d'amour aux vagues, mes fidèles compagnes. Je plongeai mes mains dans la mer; je portai à ma bouche son eau sacrée sans en sentir l'amertume. » Oh I poète, que nous vou-

drions pouvoir faire ainsi avec les ondes que vous nous versez 1 Mais, pour cela, il vous faudrait être un de ces poêles qui sont larges, simples et profonds comme la nature.

M. de Chateaubriand est seulement le premier écrivain d'imagination qui ouvre le xix* siècle ; à ce titre, il reste jusqu'ici le plus original de tous ceux qui ont suivi, et, je le crois, le plus grand. C'est de lui que viennent comme de leur source les beautés et les défauts que nous retrouvons partout autour de nous, et chez ceux mêmes que nous admirons le plus : il a ouvert la double porte par où sont entrés en foule les bons et les mauvais songes. 11 y aurait encore beaucoup à dire sur ces Mémoires^ en les abordant dans le détail et en les prenant dans leurs diverses parties. J'aurais aimé à parler de l'épisode de Charlotte et du Chateaubriand romanesque : le Chateaubriand politique demanderait aussi une étude à part. Dès aujourd'hui une conclusion me parait incontestable : entre les divers portraits ou statues qu'il a essayé de donner de lui, M. de Chateaubriand n'a réussi qu'à produire une seule œuvre parfaite, un idéal de lui-même où les qualités avec les défauts nous apparaissent arrêtés à temps et fixés dans une attitude immortelle, — c'est René.

Lundi 18 mars 4850.

11 y a cinquante-deux ans que, le dimanche 28 germinal a)i X (18 avril 1802), jour de Pâques, le Moniteur publiait à la fois l'annonce de la ratification du Traité de paix signé entre la France et l'Angleterre, la proclamation du premier consul déclarant l'heureuse conclusion du Concordat devenu loi de TÉtet ; et, ce même jour où l'église de Notre- Dame se rouvrait à la solennité du culte par un Te Deutn d'action de grâces, le Moniteur insérait un article de Fontanes sur le Génie du Christianisme qui venait de paraître et qui inaugurait sbus de si bril-

560 CHATEÂUBniAND.

lants auspices la littérature du xix* siècle. Ce sont là de ces coïncidences uniques, de ces harmonies sociales qui ne se rencontrent qu'à de longues distances : Fontanes, au début de son article, en résumait Taccord merveilleux et en traduisait le sens divin, avec autant d'élévation que d'élégance. La critique n'est pas souvent appelée à l'honneur insigne de faire l'office d'introducteur en de semblables fêles. Et pourtant à pareil jour, à cinquante-deux ans d'intervalle, il m'a semblé que bien des pensées aussi se présentaient. Et nous aussi, nous avons vu comme on tombe dans une révolution, et comme on en sort ; comment tous, et les derniers, et les plus distingués, y poussent à l'envi, comment plusieurs même aimeraient à y rester, mais comment un seul, inspiré de plus haut, vous en retire. Et nous aussi, nous avons avec l'Angleterre, cette fois, notre vraie paix d'Amiens. Et nous aussi, nous voyons le libre concert et Tunion de l'Église et de l'État ; et, à ce point de vue plus particulier du Génie du Christianisme qui nous occupe, n'est-ce donc rien comme signe charmant de douce influence regagnée et socialement établie, que cette image de la Vierge envoyée hier par l'Empereur à nos flottes, et qui y est reçue avec reconnaissance en protectrice et en patronne î Mais les mille pensées qu'éveille la comparaison de la société à ces deux époques, avec ce qu'il y a de ressemblances réelles et de dissemblances profondes, me mèneraient trop loin, et me tireraient surtout des cadres tout littéraires où j'aime à me renfermer, sauf à les agrandir le plus que je puis. Je vais donc simplement aujourd'hui payer envers Chateaubriand ma dette et célébrer l'anniversaire du Génie du Christianisme ^ en traitant une question assez délicate, sur laquelle j'ai recueilli des notions précises, mais dont la solution sera tout à l'honneur du poète : sans cela, on peut le croire, je n'eusse point choisi un tel jour pour en venir parler. Chateaubriand, dans la première préface de son livre, touchait le point de sa conversion, car il n'avait pas toujours été religieux; loin de là : lié avec les hommes de lettres de la fin du xvui* siècle, Chamfort, Parny, Le Brun, Ginguené, il s'était montré à eux tel qu'il était, lorsque, disciple de Jean-Jacques, il allait étudier la nature humaine plus vraie, selon lui, et supérieure chez les sauvages d'Amérique, dans les forêts du Canada. Il avait manifesté, depuis, sa manière de sentir et de voir sur tout sujet dans l'ouvrage qu'il avait publié à Londres en 1797, Y Essai historique^ politique el moral sur les Révolutions^ et

dont quelques-uns de ses amis, les gens de lettres de Paris, avaient eu connaissance. Ici, dans le Génie du Christianismej il reparaissait tout autre; bien que les couleurs brillantes ou poétiques donnassent le ton général, et qu'il s'attachât à émouvoir et à charmer plutôt qu'à réfuter, il prenait l'oflensive sur bien dès points : il s'agissait, au fond, de retourner le ridicule dont on avait fait assez longtemps usage contre les seuls chrétiens; le moment était venu de le rendre aux philosophes. Ceux-ci ne pouvaient pardonner à l'adversaire imprévu d'ouvrir cette veine toute nouvelle. Ginguené surtout, qui était Breton comme Chateaubriand; qui avait fort connu sa sœur M*"* de Farcy et toute sa famille; qui savait des particularités intimes sur les premières erreurs du poêle, sur les fautes dont s'était affligée sa mère, et qui s'en était entretenu avec lui depuis même sou retour d'Angleterre; Ginguené, honnête homme, mais roide et peu traitable, devenait un adversaire dangereux. Chateaubriand, allant au-devant des objections personnelles qu'on ne pouvait manquer de lui faire, disait donc dans sa préface :

c Ceux qui combattent le Christianisme ont souvent cherché à élever des doutes sur la sincérité de ses défenseurs. Ce genre d'attaque, employé pour détruire l'effet d'un ouvrage religieux, est fort connu : il est donc probable que je n'y échapperai pas, moi surtout à qui l'on peut reprocher des erreurs.

t Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en admirant le Christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadiz dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime mieux me condamner, je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. Je dirai seulement de quel moyen la Providence s'est servie pour me rappeler à mes devoirs.

f Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots, où elle vit périr une partie de ses enfants, expira dans un lieu obscur, sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs (M"* de Farcy) de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère : quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort m'ont frappé : je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j*en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du cœur : j'ai pleuré, et j'ai cru. »

Les Mimoireê i Outre-Tombe donnent cette lettre écrite par M*"* de

Farcy à son frère, et par laquelle elle lui annonçait la mort de sa mère. Mais les Mémoires (TOulre-Tambey écrits si longtemps après, et sous rinfluence de tant de souvenirs contradictoires et entre-croisés, n'ont pas une grande valeur en ce qui est la vérité réelle et positive. Aa moment où le Génie du Christianigtne parut, Ginguené, qui rendit compte du livre dans la Décade^ marqua dès le début de ses articles qu'il ne se tenait point pour satisfait de l'explication vague et générale que l'auteur donnait de sa conversion : il semblait même dénoncer quelque inexactitude dans le récit, et, sans trahir le secret de conversations confidentielles qu'il avait eues avec Chateaubriand, il y faisait allusion de manière à inspirer des doutes au lecteur.

Je vais plus loin, et j'avance sans crainte dans cette voie plus qu'il ne Ta fait et que personne encore ne Ta pu faire, certain que je suis de revenir à bien. Un document curieux existe, je l'ai sous les yeux, et j'en puis parler en toute connaissance de cause : il nous livre l'état vrai, et trop vrai, des opinions, des croyances et de l'âme de Chateaubriand à la date de 1798, quelques mois seulement avant sa conversion et avant la conception première du Génie du Christianisme, Ce document, voici en quoi il consiste :

Chateaubriand avait publié à Londres son Essai sur les Révoluliom en deux volumes qui n'en faisaient qu'un, un énorme in-8* de près de 700 pages ; il y avait versé toute son érudition historique juvénile, tous ses rapprochements d'imagination, toutes ses audaces de pensée, ses misanthropies ardentes et ses douleurs rêveuses ; livre rare et fécond, plein de germes, d'incohérences et de beautés, où est déjà recelé tout le Chateaubriand futur, avant l'art, mais non avant le talent. Quand je dis qu'il y avait tout mis et tout versé de lui-même, je me trompe: il} avait des points sur lesquels il s'était montré moins explicite et moin! décidé qu'il ne l'était au fond réellement. Aussi, quelques mois aprè avoir publié cet écrit et quand il comptait en donner une seconde édi tion, il avait noté de sa main en marge sur un exemplaire diverse modifications à y introduire, et, oubliant bientôt que l'exemplaireéia destiné à des imprimeurs, il s'était mis à y ajouter pour lui-même c guise de commentaires ses.plus secrètes pensées. Je les lis de sa maii écrites à une date qui, à quelques mois près, ne peut guère être qi 1798. Il y a de ces remarques qui concernent Pamy, Le Brun, Gin

guené, Fontanes; elles ont cela de précieux de n'âtre point faites à distance et de souvenir falsifié comme les notes de 1826, ni en vue d'aucun public, mais de peindre les choses et les gens à nu, tels qu'on les voit pour soi et qu'on les note à l'instant sur son carnet. Sur Parny, par exemple, on lit : « Le chevalier de Parny est grand, mince, le teint brun, les yeux noirs enfoncés et fort vifs. Nous étions liés. Il n'a pas de douceur dans la conversation. Un soir nous pass&mes cinq heures ensemble, et il me parla d'Éléonore, etc. » Sur Le Brun, il y a un commencement de portrait qui, en trois coups de crayon, est admirable : « Le Brun a toutes les qualités du lyrique. Ses yeux sont âpres, ses tempes chauves, sa taille élevée. Il est maigre, pâle, et, quand il récite son Exegi monumentum^ on croirait entendre Pindare aux Jeux olympir ques... » Il n'est pas malaisé d'y surprendre des particularités qui con* vainquent les Mémoires (T Outre-Tombe de légère inexactitude. Ainsi dans ces derniers Mémoires, racontant sa présentation à Versailles et sa présence à Tune des chasses royales, Chateaubriand veut que dans les deux circonstances Louis XVI ne lui ait parlé qu'une seule fois pour lui dire un mot insignifiant : ici, dans une note de YEssaiy il remarque que Louis XVI lui a parlé deux fois, et il écrit même de sa main en marge les mots très-courts que le roi lui adressa dans les deux occasions ; mais ces mots, dont il ne reste que quelques lettres, ont été arrachés par un ongle irrité. Qyielque royaliste fervent, en parcourant le volume, aura été blessé de les voir dans la bouche de Louis XVI soit comme trop insignifiants, soit pour toute autre raison. On n'a pas eu la même susceptibilité pour ce qui touche Dieu et les idées religieuses : sur ces points Fopinion de Chateaubriand à cette date subsiste tout entière, inscrite de sa main en marge, dans des notes aggravantes et corroboratîves du texte. Y a-t-il dans le texte, en effet, ces mots qui se rapportent à l'exposé de la doctrine des Stoïciens : « Dieu, la Matière, la Fatalité ne font qu'Un »? Chateaubriand écrit en marge : « Voilà mon système, voilà ce que je crois. Oui, tout est chance, hasard, fatalité dans ce monde, la réputation, l'honneur, la richesse, la vertu même... » Et cette note, qui peut tenir lieu des trois ou quatre autres qui sont aussi expressives et aussi formelles sur le même sujet, finit en ces mots sinistres : « Il y a peut-être un Dieu, mais c'est le Dieu d'Épicure ; il est trop grand, trop heureux pour s'occuper de nos affaires, et

nous sommes laissés sur ce globe à nous dévorer les uns les autres. » Ainsi donc voilà où en était Chateaubriand à la veille du moment où il fut vivement frappé et touché, et où il conçut l'idée du Génie du Christianisme. Revenant en souvenir sur cette époque de sa vie dans ses Mémoires d* Outre-Tombe et sur cette disposition intérieure où il était après la publication de YEssai^ il ne s'en rendait plus un compte bien exact quand il disait : « Je m'exagérais ma faute; Y Essai n^était pas un livre impie, mais un livre de doute et de douleur. A travers les ténë^ bres de cet ouvrage se glisse un rayon de la lumière chrétienne qui brilla sur mon berceau. Il ne fallait pas un grand effort pour revenirdu scepticisme de YEssai à la certitude du Génie du Christianisme. » Sans doute il y avait des contradictions dans YEssai, et ces contradictions pouvaient être une porte entr'ouverte pour que l'auteur remontât par là jusqu'à la lumière, comme cela est arrivé; sans doute il se séparait, jusque dans son incrédulité, des Encyclopédistes et des philosophes proprement dits, jaloux d'établir leur domination sur les esprits, puisqu'il leur disait : « Vous renversez la religion de votre pays, vous plongez le peuple dans l'impiété, et vous ne proposez aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle philosophie; ne ravissez point à l'infortuné sa dernière espérance : qu'importe qu'elle soit une illusion, si cette illusion le soulage? etc. » Toutefois, pour montrer à l'auteur qu'il ne s'exagérait pas sa faute en la confessant, comme il fit, dans sa première préface du Génie du Christianisme, il eût suffi de lui faire repasser sous les yeux cette profession de foi d'incrédulité, écrite et signée par lui en confirmation des pages de YEssai, cette double et triple négation directe de Dieu, de l'immortalité de l'âme, du Christianisme, toutes apostasies formelles que j'indique bien suffisamment et dont je supprime d'ailleurs les preuves de détail trop choquantes *.

1. Je puis, sans incouvénient pour des lecteurs réfléchis, constater plus au long par des textes ces trois sortes de reniements :

1® Celui du Dieu-Providence. C'est à la page 51 G de la première édition de V Essai (Londres, 1797) qu*en regard de ces mots du texte imprimé : « Dieu, la llatière, la Fatalité, ne font qu'Un », Chateaubriand écrit en marge : « Voilà mon système, ?oilà ce que Je crois. « Oui, tout est chance, hasard, fatalité dans ce monde, la réputation, Phonneur, la richesse, « la vertu même : et comment croire qu*un Dieu intelligent nous conduit? Voyes les fripons « en place, la fortune allant an scélérat, Thonnète homme volé, assassiné, méprisé. Il y a peut- % être un Dieu, mais c'est le Dieu d'Épicure ; il est trop grand, trop heureux pour s'occuper

Mais il en est sorti, et c'est ce beau côté victorieux que je tiens à mettre pour le moment en pleine lumière. II y a, au milieu de toutes les exagérations de YEsmi, un sentiment touchant qui y règne en elTet et qui y circule; Chateaubriand sauvage et fier, mais malheureux, est alors humain, sympathique et fraternel aux infortunés, modeste même; il est ce que le génie et la gloire, en le couronnant, oublieront trop de le laisser depuis. Dans un singulier chapitre expressément dédié Aux Infortunés^ et qui est placé, on ne sait trop comment, entre celui de Denys à Corinthe et celui à! Agis à Sparte^ il s'adresse à ses compatriotes émigrés et pauvres, à tous ceux qui souffrent comme lui du désaccord entre leurs besoins, leurs habitudes passées et leur condition présente; il leur rappelle la consolation des livres saints, « vraiment utiles au misérable, parce qu'on y trouve la pitié, la tolérance, la douce indulgence, l'espérance plus douce encore, qui composent le seul baume des blessures de l'âme. Ce sont, dit-il, les Évangiles. Leur divin auteur ne s'arrête point à prêcher vainement les infortunés, il fait plus; il bénit leurs larmes, et boit avec eux le calice jusqu'à la lie. n 11 entre à son tour, par les conseils qu'il donne, dans mille détails familiers, appropriés; il indique les recettes, les palliatifs applicables aux âmes tristes ou ulcérées, surtout les jours de fête et quand tout respire la

« de nos affaires, et nous sommes laissés sur ce glol)e à nous dévorer les uns les autres. )> 2° Le reniement de Timmortalité de l'âme. C'est à la page 5C9 de VEssai (édition susdite), en regard de ces mots du texte imprimé : « Pardonne à ma faiblesse, Père des miséricordes \ non, je ne doute point de ton existence ; et, soit que tu m'aies destiné une carrière immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore tes décrets en silence, et ton insecte confesse ta divinité » ; c'est à côté de ces mots que Chateaubriand écrit en marge : « Quelquefois je suis tenté de croire à l'immortalité de l'âme, mais ensuite la raison m'em- « pêche de Tadmettre. D'ailleurs pourquoi désirerais-je l'immortalité? il parait qu'il y a des « peines mentales totalement séparées de celles du corps, comme la douleur que nous sen- V tons à la perte d'un ami, etc. Or, si l'âme souffre par elle-même indépendamment du « corps, il est à croire qu'elle pourra souffrir également dans une autre vie : conséquemment « l'autre monde ne vaut pas mieux que celui-ci. Ne désirons donc point survivre à nos cen* « dres : mourons tout entiers, de peur de souffrir ailleurs. Cette vie-ci doit corriger de la « manie d'^^re. «

3<^ Enfin le reniement du Christianisme. Â c6té de ces mots du texte imprimé (p. GOO) : « Dieu, répondez- vous, vous a fait libre. Ce n'est pas là la question. A-t-it prévu que je tomberais, que je serais à jamais malheureux? Oui, indubitablement. Eh bien ! votre Dieu n'est plus qu'un tyran horrible et absurde » ; tout à c6té de ces mots imprimés Chateaubriand ajoutait de sa main : « Cette objection est insoluble et renverse de fond en comble le système ■ chrétien. Au reste, personne n*y croit plus. »

On a nudntenant sondé tout l'abime et touché le fond de son incrédulité.

joie alentour. Sous forme indirecte et à la troisième personne, il raconte sa propre vie en Angleterre, sa fuite ces jours-là loin des jardins publics, loin des promenades fréquentées, sa recherche des sentiers solitaires; il nous initie aux plus humbles consolations de sa m misérable, comme ferait un enfant du peuple, un Werther et un René des faubourgs ^ : n Lorsque la brune commence à confondre les objets, notre infortuné, dit-il, s'aventure hors de sa retraite, et traversant en hâte les lieux fréquentés, il gagne quelque chemin solitaire où il puisse errer en liberté. Un jour, il va s'asseoir au sommet d*une colline qui domine la ville et commande une vaste contrée ; il contemple les feux qui brillent dans Tétendue du paysage obscur, sous tous ces toits habités... » Il faut voir, dans le livre même, le détail des ruses innocentes employées pour éluder ou pour tromper la douleur : « Mais le but favori de ses courses sera peut-être un bois de sapins, planté à quelque deux milles de la ville. Là il a trouvé une société paisible qui, comme lui, cherche le silence et l'obscurité : ces sylvains solitaires veulent bien le souffrir dans leur république, à laquelle il paye un léger tribut, tâchant ainsi de reconnaître, autant qu'il est en lui, l'hospitalité qu'on lui a donnée. » Ce sont les lapins sans doute, les hôtes de la garenne, qu'il désigne ainsi sous cette métaphore indécise et assez gracieuse qu'il livre aux commentateurs. Après avoir conseillé surtout l'étude de la botanique, comme propre à calmer l'âme et à lui ouvrir une source d'aimables et faciles jouissances, il montre le promeneur fatigué rentrant plus riche le soir dans sa pauvre chambre : « Oh! qu'avec délices, après cette cour^ie laborieuse, on rentre dans sa misérable demeure, chargé de la dépouille des champs I » Puis en marge il ajoute de sa main cette note touchante qui est faite pour racheter bien des incrédulités amères, et dont les premiers mots respirent une naïveté douloureuse : C'est ce qui m'est arrivé vingt foiSy mais malheureusement j'avais toujours l'inquiétude du lendemain. Je pourrais encore être heureux et à peu de frais : il ne s'agirait que de trouver quelqu'un qui voulût me prendre à la campagne ; je payerais ma pension après la

1. Si J*08ai8 prendre un nom qai résumât toute ma pensée, Je dirais qu*il y a du Jouj^ Delorme dans ce Chateaubriand primitif; ce que j*ai voulu en effet dans Joseph Delorme, c'a été d^introduira dans la poésie française un exemple d*une certaine naïveté souffrante et douloureuse.

guerre. Là, je pourrais écrire, herboriser, me promener tout à mon aise. Pourvu que je ne fusse obligé de faire compagnie à personne, etc. ! » — Qui ne se sentirait ému en lisant cette phrase jetée en passant : je payerais ma pension après la guerre! Et encore le vœu du retour dans la patrie est exprimé sans faste, comme on Taime chez un naufragé : « Si la paix se fait, j'obtiendrai aisément ma radiation, et je m'en retournerai à Paris où je prendrai un logement au Jardin des Plantes. Je publierai mes Sauvages^ je reverrai toute ma société. Toute ma société I combien je trouverai d'absents 1... » A cette première époque de Londres et avant la gloire. Chateaubriand avait encore en lui une simplicité et une sensibilité qui le montrent comme l'un de nous tous, comme un homme de la vie commune et naturelle, plus égaré seulement, plus rêveur, plus facile à effaroucher et à jeter dans les bois.

C'est alors que, par un concours de circonstances qu'il ne nous a expliqué qu'à demi, éclata tout d'un coup en lui une explosion de sentiments dont on a peine à se faire idée. La mort de sa mère, la lettre de sa sœur en furent l'occasion déterminante : il est à croire que les reproches et les plaintes de sa mère mourante portaient moins encore sur des écrits de son fils qu'elle avait peu lus et dont l'écho avait dû parvenir difficilement jusqu'à elle, que sur quelques autres égarements, peut-être sur quelque passion fatale qu'il n'est permis que d'entrevoir. Quoi qu'il en soit, la sincérité de l'émotion dans laquelle Chateaubriand conçut la première idée du Génie du Christianisme est démontrée par la lettre suivante écrite à Fontanes, lettre que j'ai trouvée autrefois dans les papiers de celui-ci, dont M"* la comtesse Christine de Fontanes, fille du poëte, possède l'original; et qui, n'étant destinée qu'à la seulç amitié, en dit plus que toutes les phrases écrites ensuite en présence et en vue du public. On me permettra de la donner ici tout entière : c'est un titre essentiel; c'est la seule réponse victorieuse qui se puisse opposer aux notes marginales qu'on invoque, et dont j'ai cité quelques-unes du fameux exemplaire de Y Essai. Confidence intime contre confidence ; et, à quelques mois de date, un cœur qui se retourne et qui se réfute éloquemment avec sanglots. Le ton de cette lettre paraîtra certainement étrange, le style est exagéré; celui qui écrit est encore sous l'empire de l'exaltation, mais le caractère véridique de cette exaltation ne saurait être mis en doute un moment.

Lettre de Chateaubriand a Fontanbs.

fl Ce S5 octobre nw (Loadnt).

ff Je reçois voire lettre en dale du 47 septembre. La tristesse qui y règoe m'a pénétré Tâme. Vous m'embrassez les larmes aux yeux, dites-YOus. Le Ciel m'est témoin que les miens n'ont jamais manqué d*ètre pleins d'eau \ toutes les fois que je parle de vous. Votre souvenir est un de ceux qui m'attendrit davantage, parce qoe vous êtes selon les choses de mon cœur et selon l'idée que je m'étais faite de l'homme à grandes espérances. Mon cher ami, si vous ne faisiez que des vers comme Racine, si vous n'étiez pas bon par excellence comme vous Tètes, je vous admirerais, mais vous ne posséderiez pas toutes mes pensées comme aujourd'hui, et mes vœux pour votre bonheur ne seraient pas si constamment attachés à mon admiration pour votre beau génie. Au reste, c'est une nécessité que je m'attache à vous de plus en plus, à mesure que tous mes autres liens se rompent sur la terre. Je viens encore de perdre uoe sœur ' que j'aimais tendrement et qui est morte de chagrin dans le lieu dlndigence où l'avait reléguée celui qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les récompenser dans une autre vie. Oui, mon cher ami, vous et moi sommes convaincus qu'il y a une autre vie '. Une âme telle que la vôtre, dont les amitiés doivent être aussi durables que sublimes, se persuadera malaisément que tout se réduit à qu^^lques jours d'attachement dans un monde dont les figures passent si vile, où tout consiste à acheter si chèrement un tombeau. Toutefois Dieu, qui voyait que mon cœur ne marchait point dans les voies iniques de l'ambition, ni dans les abominations de l'or, a bien su trouver l'endroit où il fallait frapper, puisque c'était lui qui en avait pétri l'argile et qu'il connaissait le fort et le faible de son ouvrage. Il savait que j'aimais mes parents et que là était ma vanité : il m'en a privé aûn que j'élevasse les yeux vers lui. Il aura désormais avec vous toutes mes pensées. Je dirigerai le peu de forces qu'il m'a données vers sa gloire, certain que je suis que là glt la souveraine beauté et le souverain génie, là où est un Dieu immense qui fait cingler les étoiles sur la mer des cieux comme une flotte magnifique, et qui a placé le cœur de l'honnête homme dans un fort inacces:>ible aux méchants.

c 11 faut que je vous parle encore de Touvrage auquel vous vous intéressez ^.Je ne saurais guère vous en donner une idée à cause de l'extrême variété des tons qui le composent; mais je puis vous assurer que j'y ai mis tout ce que je puis, car j'ai senti vivement l'intérêt du sujet. Je vous ai déjà marqué que vous y trouveriez ce qu'il y a de mieux dans les Natchez. Puisque je vous ai entretenu de morts et de tombeaux au commencement de cette lettre, je vous citerai quelque cho^e de mon

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