‹ Galerie des grands écrivains françaisChapitre 29 sur 29 · comptait publier son livre à Londres, chez MH. Dultu · texte numérisé non relu

comptait publier son livre à Londres, chez MH. Dultu

iiêur Céhar Goddefray, négociant à Hambourg, sar la première eoyeloppe; et eo dedans : à MM, Dulau et O, libraires. Mon nom est inuiUe sur Vadreste, mêliez seulement après Dulau deux étoiles **... Je sais à présent fort lié avec cet admirable jeune homme auquel vous me léguâtes à votre départ * ; nous parlons sans cesse de vous; il vous aime presque autant que moi. Adieu : que toutes les bénédictions du Ciel soient sur vous ! Puissé-je vous embrasser encore avant de mourir I »

Maintenant nous sommes tranquilles, ce me semble. L*auteur du Génie du Christianisme nous a dit vrai, suffisamment vrai dans sa préface, et ce livre a été entrepris en effet et en partie exécuté sous le genre d'inspiration qu'il exprime et qu'il tend à consacrer. C'est là ce qu'il importait de constater avant tout. Il est trop certain que, dans une nature mobile comme celle de Chateaubriand, cette inspiration première n'a point persisté autant qu'il Taurait fallu pour l'entière efficacité de sa mission et même pour l'entière convenance de son rôle. II est le premier à nous l'avouer, et il y aurait mauvaise grâce à le trop presser là-dessus : « Quand les semences de la religion, dit-il en un endroit de ses Mémoires, germèrent la première fois dans mon âme, je m'épanouissais comme une terre vierge qui, délivrée de ses ronces, porte sa première moisson. Survint une bise aride et glacée, et la terre se dessécha. Le ciel en eut pitié, il lui rendit ses tiëdes rosées; puis la bise souOla de nouveau. Cette alternative de doute et de foi a fait longtemps de ma vie un mélange de désespoir et d'ineffables délices. » Olez les images, allez au fond, et vous obtenez l'entier aveu. Que nous faut-il de plus?

Il ne serait pas impossible peut-être, dans une étude suivie sur Chateaubriand, de noter avec la même précision la date de quelques-uns de ses autres revirements, et celle, par exemple, de sa prochaine rechute épicurienne; mais ce serait sortir aujourd'hui de notre objet, tout honorable à sa mémoire. Qu'il nous suffise d'avoir reconnu et, en quelque sorte, surpris sa sincérité, là seulement où nous avons droit de l'interroger et de l'atteindre, — sa sincérité, je ne dis pas de fidèle (cet ordre supérieur et intime nous échappe), mais sa smcérité d'artiste et d'écrivain. La lettre à M. de Fontanes qu'on vient de lire, écrite dans le feu de la composition du Génie du Chrislianismey est évidemment celle d'un homme qui croit d'une certaine manière, qui prie, qui pleure, — d*uo

i. On ne saurait dire de quel admirabk Jeune homme il s'agit ici.

homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour parler le langage de Pascal*.

Dans un cours que je faisais à Liège il y a six ans et dont M. de Chateaubriand et ses amis formaient le sujet principal, je disais quelques-unes de ces choses ; sur ce point en particulier qui tient à la production du Génie du Christianisme^ je concluais en des termes qui ont encore leur application et que je ne pourrais qu'affaiblir en essayant de les varier :

« Je ne crois pas me tromper, disais-je à mes auditeurs, en assurant que nous avons eu une satisfaction véritable à lire cette lettre de Chateaubriand à Fontanes, qui nous Ta montré sous l'empire d'une haute exaltation sensible et religieuse, au moment où il concevait le Génie du Christianisme. En y réfléchissant, il était impossible qu'il n'en eût pas été ainsi. Une part de factice pcjiit se mêler bientôt et s'introduire dans l'exécution de longues œuvres, cela se voit trop souvent ; mais si elles sont élevées et si elles ont été puissamment émouvantes, il faut que l'inspiration première du moins ait été vive, et qu'il y ait eu un foyer. Le talent porté à ce degré a aussi sa religion, et qui ne saurait tromper.

« Ainsi, quoi que vous entendiez dire, quoi qu'il puisse tôt ou tard se révéler des variations, des contradictions subséquentes ou antérieures de M. de Chateaubriand, un point nous est fermement acquis : jeune, exilé, malheureux, vers le temps où il écrivait ces pages pleines d'émotion et de tendresse adressées Aux Infortunés^ — sous le double coup de la mort de sa mère et de celle de sa sœur, — les souvenirs de son enfance pieuse le ressaisirent ; son cœur de Breton fidèle tressaillit et se réveilla; il se repentit, il s'agenouilla, il pria avec larmes, — la lettrc3 à Fontanes, expression et témoignage de cet état d'exaltation et de crise mystique, est écrite de la même plume, et, si je puis dire, de la même encre que l'ouvrage religieux qu'il composait à ce moment et dont il transcrivait pour son ami quelques pages. Les taches de goût même et les exagérations de style que nous avons pu y remar-

1. « Mais Je vois en ced ayant toat une imagination qui 8*exa1te, ane tète qui se monte », me dit quelqu'un. — Je n'entreprends pas d'analyser la nature de la croyance ni la qualité de la fenrear ; c'est assex qu'il y ait eu l'instant de ferreur et de croyance, et de le constater.

quer sont des garants de plus, des témoins de l'entière sincérité. » C'est une grande gloire pour un écrivain que, cinquante-deux ans après la publication d'un de ses ouvrages, il soit possible d'en parler ainsi, et que, loin de sembler un hors-d' œuvre, cette attention ramenée de si loin puisse paraître encore un à-propos. Pour moi, je m'estime heureux d'avoir pu (à deux ans près de retard) célébrer à ma manière ce que j'appelle le Jubilé du Génie du Christianimie ^

Lundi 47 avril 4854.

I. Oa me dit que M"^ la comtesBe de Fontanes, qui depuis plusieurs années vit bon de France, a réclamé dans un Journal contre la publication de la lettre si honorable pour sod père, et, je dirai, si utile à la mémoire de M. de Chateaubriand. D'anciennes relations arec M™* de Fontanes, à Poccasion des Œuvres de son père, dont J*ai été réditear empressé et tout volontaire, m'avaient (ait compter avec trop de confiance, je le vols, sur une adhésion de sa part que Je suis désolé et peiné de n'avoir pas obtenue.

Lamartine

Sous ce titre de Raphaël ^ M. de Lamartine a détaché de ses Confidences révénement le plus considérable de sa jeunesse, ce grand événement de cœur qu'on n'a qu'une fois, et qui, dans la sphère de la sensibilité et de la passion, domine toute une vie. L'épisode de Grazielhy quelque importîince et quelque intérêt que le talent de l'auteur ait réussi à lui donner, sent la composition et l'art. La charmante corailleuse de Naples est en partie une création. Après tout, ôtez le ciel d'Italie et le costume de Procida, ce n'est qu'une aventure de grisette, embellie et idéalisée par l'artiste, élevée après coup aux proportions de la beauté, mais une de ces aventures qui ne laissent que trop peu de traces dans la vie, et qui ne se retrouvent que plus tard dans les lointains de la pensée, quand le poète ou le peintre sent le besoin d'y chercher des sujets d'élégie ou de tableau. Il en est autrement de la femme qui fut chantée sous le nom d'Elvire. 11 y a de ce côté toute une destinée et presque une religion. On conçoit que l'auteur ait voulu traiter à part ce souvenir unique, et ne pas le confondre avec la foule de ses réminiscences.

Un récit exact et simple, circonstancié et fidèle, de cette passion mystérieuse que le poète des Méditations n'a célébrée qu'à demi en la dérobant, et qui semble avoir donné à son génie l'impulsion secrète, serait infiniment précieux comme étude et intéresserait assurément comme lecture. La mémoire d'Elvire y gagnerait-elle? Cette vague figure, que l'on n'avait entrevue qu'à la clarté des étoiles, en devenant plus précise, resterait- elle aussi élevée et aussi pure? Ne vaut-il pas mieux, lorsqu'une émotion universelle s'est produite autour d*un étr

idéal, ne pas trop en rapprocher l'objet, et se confier au rêve et à l'imagination de tous pour l'achever et le couronner mieux que nous ne saurions faire? Je le crois, et pourtant, en ce qui est de la véritable Elvire, un récit fidèle et simple, où l'homme se souviendrait de tout et dirait tout, serait, je le répète, d'un grand prix et pourrait être encore d'un grand charme.

Ici, dans Raphnêl, nous voyons tout d'abord que ce n'est point un tel récit que l'auteur prétend nous donner, et que nous devons attendre. Reculant devant une révélation directe et toute nue à une date encore si rapprochée, il a mis au devant de son indiscrétion quelque précaution légère et quelque déguisement. Ce n'est plus lui, c'est un ami (le meilleur et le plus beau de ses amis, il est vrai), Raphaël, qui a laissé en mourant un manuscrit. Le voile, dira-t-on, est transparent; il y a pourtant un voile. Ce récit s'intitule : Pages de la vitigtième année. En réalité, l'homme qui aima, après 181 6, la femme célébrée sous le nom d'Elvire, avait au moins vingt- cinq ans; il était plus près de trente que de vingt. Je ne relève ces premiers détails que pour montrer que nous ne pouvons nous attendre, dans ce récit en prose, à trouver toute la la vérité et la réalité sur un sujet qui, simplement exposé, nous intéresserait tant. Il y aura nécessairement une part de roman encore mêlée à des sentiments vifs et réels. On ne saurait donc s'étonner si, en lisant ces pages, à côté de touches charmantes et de pensées toutes faites pour émouvoir, on en rencontre beaucoup d'autres artificielles, et si l'on n'y sent pas tout l'homme. >ious avions dans les Méditations la poésie pure : aurons-nous ici la réalité vive? Non; nous aurons une demiréalité, de la poésie encore, mais de la poésie de seconde veine, de la poésie mise en roman.

Je sens combien j'ai à demander pardon pour ma témérité à plusieurs de nos jeunes lecteurs et surtout de nos lectrices ^ Ces pages de Raphaël renferment, en effet, plus de jolies choses qu'il n'en faut pour séduire, à une première lecture, des esprits et des cœurs qui portent en eux la facilité de l'admiration, et qui ne cherchent qu'un prétexte pour être charmés. Raphaël est un livre d'amour écrit avec de prodigieux

i . Et aassi à mon ami M. Arsène Houssaye, qui 8*ebt fait leur interprète dana le dmtiitvAionnel, au premier moment de la publication de Raphaël, Le gracieux poète des roses et de la jeunesse roudra bien me pardonner d'être moins Jeune et moins indulgent que lui.

défauts, mais aussi avec des qualités rares, par la plume de ce temps-ci la plus riche, la plus abondante et la plus flexible. Les défauts qui y circulent, et qui souvent y débordent, sont précisément les défauts de notre temps, c'est-:i-dire ceux auxquels les lecteurs ordinaires sont le moins sensibles, tellement que quelques-uns vont peut-être jusqu'à y être sensibles dans un sens inverse et à y voir des beautés. En tout cas, quand on est jeune, fùt-on la distinction même, on glisse vite sur ces défauts à une première lecture; on s'attache à ce qui platt, à ce qui nous offre l'expression idéalisée la plus moderne de nos sentiments, de notre situation ou de notre désir. Ces pages, qui n'ont servi encore à aucune autre génération précédente, et qui semblent avoir été faites chaque matin tout exprès pour nous, nous deviennent aussitôt comme propres et intimes. Elles nous flattent en plus d'une fibre secrète. Ce sont celles avec lesquelles on achève la pensée de la veille et Ton commenc3 le rêve d'aujourd'hui, celles dont on s'entretient d'abord en se revoyant, dont on se conseille la lecture, qu'on marque légèrement du doigt dans le volume qu'un autre lira tout à l'heure. Ces sortes d'ouvrages qu'une génération accueille à leur naissance, qu'on peut lire à deux, et avec lesquels, pour ainsi dire, on aime, sont très-délicats à analyser; il semble que le critique, en venant y relever ce qui le choque et ce qui détonne, s'immisce plus ou moins dans des sentiments particuliers et chers, et qu'il fasse le rôle d'un trouble-fête. M. de Lamartine le sait bien, et il y a longtemps qu'on m'assure avoir entendu de lui ce mot: « Qu'importe? qu'on dise tout ce qu'on voudra : j'ai pour moi les femmes et les jeunes gens. » Charmant et bien désirable auditoire sans doute, mats qui n'est pas défmitif ; car les jeunes gens eux-mêmes cessent de l'être, et un certain jour, quand ils s'avisent de relii*e, ils sont étonnés. Puis d'autres générations surviennent vite, qui ne se laissent plus prendre aux mêmes défauts, qui en veulent d'autres, qui veulent surtout qu'on renouvelle le costume et les modes de leurs sentiments. Alors le livre déchu n'est plus jugé qu'au poids du talent et du mérite. C'est à ce lendemain sévère que tout artiste sérieux doit songer. Il est vrai que M. de Lamartine, dans son ivresse de succès, a pu croire qu'un tel lendemain n'arriverait jamais pour lui. 11 y a déjà trente ans qu'en publiant ses MéditaiionSy il passionna l'élite de la jeunesse d'alors. Trente ans après, avec cette même Elvire changée en Julie, voilà qu'il

peut croire qu'il enlève encore une fois toute la jeunesse. Il se tromperait fort, nous en sommes certain, s'il se figurait cela; la séduction n est plus à beaucoup près la même ni sans mélange. Pourtant elle n*est pas épuisée encore, et il y a dans cette destinée du poète, séducteur à la fois des pères et des fils, sur un même thème d'amour, quelque chose qui rappelle véritablement la destinée de Ninon. Quoi qu'il en soit, tôt ou tard, le fatal lendemain arrive. Pour moi qui, en qualité de critique, suis de ce lendemain plus que je ne veux, je me demande après avoir lu Raphaël^ non pas s'il y a assez de beautés pour nous toucher çà et là et pour ravir les jeunes cœurs avides et qui dévorent tout, mais je me demande si les esprits devenus avec l'âge plus délicats et plus difficiles, ceux qui portent en eux le sentiment de la perfection, ou qui seulement ont le besoin du naturel jusque dans l'idéal, ne sont pas arrêtés à tout moment et ne trouvent pas, à cette lecture, plus de souffirance de goût que de jouissance de cœur et d'émotion véritable.

Je ne ferai que courir sur la préface dans laquelle Raphaël, ce meilleur ami de l'auteur, nous est représenté et décrit dans les moindres détails de sa beauté. Je ne sais rien de moins intéressant qu'un homme qui se mire et qui s'adonise. Au physique comme au moral, Raphaël réunit toutes les perfections, tous les dons de l'ange, son patron, et du grand peintre, son homonyme. Je laisse de côté le physique; et, sur ce point, je ne me permettrai qu'une remarque. L'auteur, en essayant d'appliquer à son héros le type de beauté du grand peintre d'Urbin, a oublié une seule chose : c'est que la première, la souveraine impression que fait sur nous la vue d'une figure de Raphaël, est une impression de pureté virginale et de chasteté. Or, je ne saurais recevoir cette impression-là, quand l'auteur, dans la traduction qu'il nous donne du portrait du peintre, s'épuise à nous décrire ces yeux, « qui sont, dit-il, imbibés de lumière jusqu'au fond, mais un peu humides des rayons délayas dans la rosée ou dans les larmes. » Je sens là une intention voluptueuse qui ne ressort pour moi d'aucune figure peinte par Raphaël, pas même de la sienne. Raphaël a pu avoir du voluptueux dans sa vie, mais M. de Lamartine en a prêté gratuitement à son pinceau. — Je reviens au Raphaël d'aujourd'hui, à celui de M. de Lamartine : « S'il eût tenu un pinceau, dit notre auteur, il aurait peint la Vierge de Foligno ; s'il eût manié le ciseau, il aurait sculpté la

Psyché de Canova; s'il eût connu là langue dans laquelle on écrit les sons, il aurait noté les plaintes aériennes du vent de mer dans les fibi es des pins d'Italie... S'il eût été poète, il aurait écrit les apostrophes de Job à Jéhovah, les stances d'Herminie du Tasse, la conversation de Roméo et Juliette au clair de lune, de Shakspeare, le portrait d'Haydé de lord Byron... S'il eût vécu dans ces républiques antiques où l'homme se développait tout entier dans la liberté, comme le corps se développe sans ligature dans l'air libre et en plein soleil, il aurait aspiré à tous les sommets comme César, il aurait parlé comme Démosthène, il serait mort comme Caton. » Caton, César, Démosthène, Tasse, Shakspeare, Job et tutti quaniiy tout cela en un seul homme, à la bonne heure I Quand on se met une fois en frais d'idéal, il est plus simple de ne pas s'an*éter à michemin dans ses souhaits d'ambition. Mais, après avoir parlé ainsi de Raphaël, M. de Lamartine n'a plus qu'une réponse à faire à ceux qui lui demanderaient si Raphaël ce n'est pas lui-même; il devra répondre comme faisait Rousseau à ceux qui lui demandaient s'il avait voulu se peindre dans Saint-Preux : « Non, disait-il, Saint-Preux n'est pas ce que j'ai été, mais ce que j'aurais voulu être. »

Le roman commence par une description des lieux, du lac et des montagnes qui vont être comme la décoration de cet amour : « On ne peut bien comprendre un sentiment que dans les lieux où il fut conçu... Otez les falaises de Bretagne à René, les savanes du désert à Atala, les brumes de la Souabe à Werther, les vagues imbibées de soleil et les mornes suants de chaleur à Paul et Virginie,. vous ne comprendrez ni Chateaubriand, ni Bernardin de Saint-Pierre, ni Goethe. » Tout cela est juste, sauf pourtant ces mornes suants de chaleur qui sont une invention pittoresque, et qui jurent désagréablement avec l'idée calme et reposée de Paul et Virginie^ de même que tout à l'heure la traduction trop amollie de M. de Lamartine jurait avec l'idée pure d'une figure de Raphaël. Bernardin de Saint-Pierre est le Raphaël des lies de l'Inde ; il est céleste de pinceau et chaste comme l'autre peintre des divines enfances. M. de Lamartine les sent l'un et l'autre profondément; commentse fait-il qu'il déroge si à la légère, et sans paraître s'en douter, à l'impression générale que tous deux laissent dans l'âme? On a peine à s'expliquer de telles absences de goût.

Le cadre du lac et des monts serait bien posé, si bientôt il ne deve-

naît trop large et débordant pour les personnages. Le poète descriptif intervient indiscrètement, avec ses ai-tifices et ses jeux de pinceau, au milieu des sentiments bien autrement personnels et égoïstes d'un amour naissant. Les amants heureux s'accommodent volontiers de tous les cadres; ils portent en eux de quoi embellir les déserts. Une riche nature sans doute les sert mieux et les enchante; la grande nature admirée ensemble est le plus bel accompagnement d'un noble amour. Mais il ne convient point que le poète y insiste beaucoup plus que les amants n'y insisteraient eux-mêmes. Ainsi, lorsqu'au sortir d'une scène d'orage, où il a secom*u et longtemps veillé Julie évanouie, Raphaël nous décrit, aa matin, l'abbaye de Haule-Combe, avec son architecture vivante de ronceSy de lierres flottants^ de giroflées suspendues^ de plantes grimpantes^ avec son luxe de soleil^ de parfums^ de murmures^ de saintes psalmodies des vents^ des eaux y des oiseaux^ des échos sonores...^ quand il s'écrie : « La Nature est le grand prêtre, le grand décorateur, le grand poète sacré et le grand musicien de Dieu » ; il se sent obligé presque aussitôt de nous avertir qu'il n'a songé à tout cela que depuis : a Je n'étais pas, en ce moment, assez maître de mes pensées, dit-il, pour me rendre compte à moi-même de ces vagues réflexions. » Pourquoi donc alors venir nous en rendre compte avec ce double faste de métaphysique et de couleurs? Montrez-nous l'abbaye en deux grands traits, et passez outre comme vous fîtes alors. Car, enGn, de qui ëtes-vous épris? est-ce de votre maîtresse, ou bien est-ce de la nature? Laquelle des deux est pour vous sur le premier plan? 11 faut choisir, et dans Raphaël Técrivain ne choisit pas : il prétend confondre et identifier l'une et l'autre; c'est là son rêve. Il fut un temps où il choisissait. Dans cette admirable élégie du Lac^ qui vaut mieux, à mon sens, que tout Bapliaëly le poète ne prenait encore les objets que pour ce qu'ils étaient un peu indistinctement à ses yeux, pour les témoins confus, pour les confidents et les dépositaires de son bonhem* :

0 lac, rochers muets, grottes, forêt obscure, Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle Nature, Au moins le souvenir I

Qu'on relise la pièce, ou plutôt qu'on se la redise par cœur un moment.

et qu'on se demande si ce simple cri, ce vague et profond appel ne rend pas mieux la sincérité du sentiment que de venir nous dire : u Nous visitâmes ainsi successivement ensemble toutes les ansesy toutes les vaguesy tous les sables du lac,- toutes les cimes^ toutes les croupes^ toutes les gorges^ toutes les vallées secrètes, toutes les grottesy toutes les cascades encaissées dans les fissures des rochers de la Savoie. » S' adressant au lac chéri qu'il revenait seul revoir après une année, le poëte, encore ému, s'écriait :

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes, Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés; Ainsi le vent jetait récume de tes ondes Sur ses pieds adorés I

Le sentiment n'était-il pas mieux observé dans cette simple écume jetée au hasard, que lorsque nous lisons aujourd'hui : a Une terrasse couverte de quelques mûriers sépare le château de la plage de sable fin où viennent continuellement mourir^ écumery lécfier et balbutier les petites langues bleues des vagues. » Remarquez, même aux meilleurs endroits, que ce qu'on nous donne ici comme le dernier mot, n'est pas plus vrai ni plus réel : c'est moins contenu, et dès lors moins poétique. Car la poésie est l'essence des choses, et il faut bien se garder d'étendre la goutte d'essence dans une masse d'eau ou dans des flots de couleur. La poésie ne consiste pas à tout dire, mais à tout faire rêver.

Le personnage d'Elvire transformé en celui de Julie est-il devenu plus vivant? Oui, en partie ; il y a des instants où l'on croit voû: et entendre cette charmante et délicate créature. Mais à d'autres instants et par d'autres endroits, le personnage est devenu en partie systématique. On peut être assuré que la véritable Elvire n'était point tout à fait telle qu'on nous peint cette nouvelle Julie. Et puisqu'on a tant fait que de lui changer son nom, j'avouerai que je n'aime guère ce nom de Julie. 11 rappelle le nom de Théroïne de Jean-Jacques, mais il rappelle aussi un vers de Voltaire :

Chez Gamargo, chez Gaussin, chez Julie.

11 me rappelle un vers d'André Chénier :

Et nous aurons Julie au rire étincelant...

Il y a des nuances morales attachées aux noms. Julie semblerait plutôt un nom brillant de plaisir; c'est un nom de femme romaine, ou tout au moins de femme bien portante. La Julie de Raphaël est un être frêle, maladif, nerveux, une nature toute d'exception, Raphaël n'a entendu d'abord que sa voix : a Elle résonnait, dit-il, entre les dents à demi fermées, comme ces petites lyres de métal que les enfants des îles de l'Archipel font résonner sur leurs lèvres, le soir, au bord de la mer. C'était un tintement plutôt qu'une voix. Je l'avais observé sans penser que cette voix tinterait si profond et à jamais dans ma vie. n Dans la première conversation suivie qu'elle a avec Raphaël, Julie lui explique très-franchement sa situation et lui raconte son histoire. Elle est créole de Saint-Domingue; orpheline, élevée avec les filles de la Légion d'honneur, m-ïriée à dix-sept ans de son plein gré à un vieillard, savant illustre, qui n'est pour elle et ne veut être qu'un père (elle insiste trèsnettement sur ce point), Julie est atteinte d'un mal singulier qui la consume, et qui lui interdit, même au prix d'une faiblesse, de donner ni de recevoir le bonheur. La jeune femme a puisé dans son éducation et dans la société de son mari les pures doctrines du xviii* siècle; elle est incrédule, matérialiste, athée même; cela ne l'empêche pas d'être très-liée avec M. de Ronald, et c'est un jour, pour lui complaire, que le poète des Méditations aurait commis innocemment, sans trop savoir ce qu'il faisait, cette ode au Géniey dédiée au grand adversaire de la liberté. Cette petite apologie, glissée en passant, de la part du tribun futur, devra paraître heureusement trouvée. Avec un mari qui n'est pour elle qu'un père, et qui^ dans sa philosophie indulgente, lui permettrait beaucoup, avec des opinions et des doctrines positives conmie celles qu'elle s'est formées, on est réduit à reconnaître que Julie ne peut être protégée dans ses longs tête-à-tête avec son jeune ami (et elle en convient) que par son mal même et par la singularité de sa nature. Du moment que la pensée est obligée de s'arrêter sur des circonstances particulières aussi désagréables, on a droit de s'étonner loi*squ'on entend tout à coup cette femme matérialiste déclamer contre Yabjecte nature des sensations, et faire appel à une pureté surnaturelle: «... Vous trouveriez ce que vous appelez un bonheur, dit-elle à son amant ; mais ce bonheur serait une faute pour vous! Et pour moi... je descendrais de l'élévation où vous m'avez placée!... » L'incrédule Julie a tort de vou-

loir chercher des raisons là où il n'y en a point pour elle ; elle parle en ces moments comme aurait pu le faire une platonicienne.

Allons au fond de notre critique et dégageons toute notre pensée : l'auteur de Raphaël^ dans cette partie délicate de son récit, a voulu tout nous dire, et il n'a pas osé. 11 a essayé de faire une confession entière, et il s'est arrêté à mi-chemin, en songeant que c'était aussi la confession d'une autre. Il a essayé de combiner ce qu'il croyait devoir à la mémoire d'Elvire, et ce qu'il devait à l'intérêt actuel du roman. 11 a inventé, à cette fin, des obstacles, des impossibilités, pour rendre vraisemblable ce qui ne l'est pas, impossibilités qui deviennent elles-mêmes d'énormes invraisemblances. Faut-il, après cela, s'étonner qu'on le surprenne par endroits dans quelques contradiciions? On a beaucoup dit de mal de Rousseau et de ses Confessions^ tout en les goûtant. Je crois que du moment qu'on se décide à faire des Confessions, il n'y a pas à marchander : il faut les faire vraies, fidèles, supprimer le moins possible, ne rien inventer, et surtout ne sophistiquer jamais. Or, on sent à tout moment dans Raphaël l'altération, le renchérissement subtil et sophistique de ce qui a dû exister à l'état de passion plus simple; on sent la fable qui s'insinue. C'est surtout dans les conversations des deux amants sur le lac, dans ces dissertations à perte de vue sur Dieu, sur l'infini, que je crois sentir l'invasion de ce que j'appelle la fable et le système. Ici, l'anachronisme moral devient évident. Jamais une jeune femme, vers 1817 ou 1818, fût-elle. à la hauteur philosophique de M""* de Condorcet, n'a causé ainsi; c'est le panthéisme (le mot n'était pas inventé alors), le panthéisme, disons-nous, de quelque femme, esprit fort et bel-esprit de 18&8, que l'auteur de Raphaël aura mis après coup dans la bouche de la pauvre Elvire, qui n'en peut mais. Jamais Elvire^ en montrant le soleil couchant à son ami, a-t-elle pu lui dire : « Voistu le disque à moitié plongé derrière ces sapins qui ressemblent à des cils de la paupière du ciel ? » Et, si épris, si enivré que fût son amant, il ne s'exprimait point encore alors comme il fait aujourd'hui : a J'ouvrais les bras à l'air, au lac, à la lumière, comme si j'eusse voulu étreindre la nature et la remercier de s'être incarnée et animée pour moi dans un être qui rassemblait, à mes yeux, tous ses mystères, toute sa bonté, toute sa vie, tout son enivrement!... Je n'étais plus un homme, j'étais un hymne vivant^ criant^ chantant^ priant^ invoquant^ remerciant^ ado-

ranty débordant, etc., etc. » J'abrège la litanie. Et encore : « 11 y avait dans nos âmes assez de vie et assez d'amour pour animer toute cette nature, eaux^ ciely terre^ rochers^ arbres, cèdres et hysope^ et pour leur faire rendre des soupirs^ des ardeurs^ des étreintes^ des voixy des crisy des par fums y des flammes y etc. j etc. » Et plus loin, parlant de Julie, après avoir épuisé, ce semble, les termes passionnés; c Je lui cherchais des noms, dit-il, je n'en trouvais pas. A défaut de nom, je l'appelais en moi-même mystère : je lui rendais sous ce nom un culte qui tenait de la terre par la tendresse, de l'extase par l'enthousiasme, de la réalité par la présence, et du ciel par l'adoration. » On voudrait bien, à l'aide de ces grands mots délirants, simuler l'enthousiasme qu'on n'a plus, et l'on ne réussit à surprendre un moment que quelques âmes ouvertes et faciles qui croient encore à toutes les paroles.

Je n'insisterai pas sur les grandes scènes du roman, pas même sur celle du suicide^ qui est encadrée magnifiquement, comme toujours, mais qui, telle qu'elle nous est racontée, manque son effet, et qui finit d'ailleurs assez ridiculement. Je m'attache au seul personnage de Julie, qui fait l'âme du livre, et je lui applique ce que M. de Lamartine lui-même, dans l'un des beaux passages du volume, dans sa visite aux Gharmettes, nous a dit de M*"* de Warens : « Je défie un homme raisonnable, affirmet-il, de recomposer avec vraisemblance le caractère que Rousseau donne à son amante, des éléments contradictoires qu'il associe dans cette nature de femme. L'un de ces éléments exclut l'autre. » Je dirai donc, en raisonnant exactement comme M. de Lamartine, et en opposant les éléments contradictoires dont il compose l'amante de Raphaël : Si Julie est incrédule, elle ne doit point parler de Dieu à chaque instant. Si elle est matérialiste, elle ne doit point avoir tant de mépris pour la matière et pour les sensations. Si elle a épousé les doctrines de l'école de Cabanis, elle ne saurait tant admirer M. de Ronald. Si, à un certain moment, elle s'est convertie à Dieu, ce dut être au Dieu des chrétiens, au Dieu du crucifix, au seul Dieu enfin que confessât alors son amant. Dans aucun cas, elle ne saurait s'exprimer comme personne n'avait l'idée de s'exprimer à cette date. Elle ne saurait être coupable de l'espèce de galimatias double (on va en juger) que Raphaël lui prête dans ce moment solennel de la conversion : a Dieu! Dieu! Dieu! s'écria-t-elle encore comme si elle eut voulu s'apprendre à elle-même une langue nouvelle ;

DieUy ceêtvous! DieUy c^est moi pour vous! DieUj c'est nousy Raphaël ^ me comprenez-vous? Non^ vous ne serez plus Raphaël y vous êtes mon culte de Dieu! » J'en conclus que la véritable Elvire aurait peine à se reconnaître dans les pages alambiquées du roman panthéiste de M. de Lamartine, et je là restitue dans mon imagination telle qu'elle apparut la première fois au bord de ce lac, bien différente, au jeune poète luimême si différent !

A travers le factice et le faux que je crois avoir assez indiqués, on noterait (gardons-nous de l'oublier), dans presque tous les chapitres ou couplets dont se compose le récit, des accents vrais, des touches heureuses et fines, inexplicable mélange qui déconcerte, et qui est plus fait pour attrister le lecteur déjà mûr que pour le consoler. Dans un dernier pèlerinage d'adieu, qu'avant de quitter leur séjour de bonheur, les deux amants vont faire à tous les sites préférés, montrant de loin du doigt à son ami la petite maison de pêcheur dans laquelle ils se sont rencontrés pouc la première fois, et qui esWà peine visible à l'horizon, Julie lui dit avec sentiment « : C'est là! Y aura-t-il un lieu et un jour, ajouta-t-elle tristement, où la mémoire de ce qui s'est passé en nous, là, dans des heures immortelles, ne vous apparaîtra plus, dans le lointain de votre avenir, que comme cette petiie tache sur le fond ténébreux de cette côte? » Accent vrai, parole naturelle et sentie, comme j'en aurais voulu toujours entendre I Mais ne pourrait-on pas lui répondre : 11 y aura quelque chose de plus triste pour vous, pour la mémoire de ces heures immortelles, que d'être reléguée comme un point à peine visible dans le lointain du passé : ce sera de n'être prise un jour, de n'être étalée et exposée aux yeux de tous que comme un prétexte à des rêves nouveaux, comme canevas à des broderies et à des pensées nouvelles.

Trois endroits m'ont particulièrement frappé en bien dans le volume, et ils ne se rapportent point au roman : c'est d'abord la visite aux Charmettes, où M. de Lamartine a parlé de Rousseau avec éloquence et vérité. C'est ensuite cette autre visite que fait le jeune poëte, son manuscrit des Méditations en main, chez l'imprimeur Didot : la physionomie de l'estimable libraire classique, son refus, ses motifs, tout cela est raconté avec esprit et malice ; le poëte en a tiré une charmante vengeance. Enfin, le plus émouvant passage est certainement l'histoire du

bouquet d'arbre coupé dans l'enclos de Milly ; on y retrouve, mais trop tard, la corde réelle et vibrante qu'il n'aurait jamais fallu quitter. On retrouvait pourtant aussi quelque note heureuse dans les souvenirs du pont des Arts et du quai Gonti. Quant aux grandes scènes finales de l'arbre de Saint-Cloud, autrement dit V Arbre de l'Adoration^ et aux promenades dans le parc de Mousseaux, j'y suis peu sensible; elles rentrent dans ce nouveau système d'amour, qui consiste à identifier Julie avec la nature et avec Dieu, à faire de tous les trois un mélange qui semble tenir à la présente religion de l'auteur, et qui appartient peut-être à la future religion du monde. Je n'en suis pas là encore. Pour ne parler que littérature, dans toutes ces pages et dans cent autres, l'auteur abuse démesurément des harmonies, des images champêtres, de la verdure, des murmures et des eaux. Un critique éminent, M. Joubert, parlant de ces défauts, bien moins développés, mais déjà sensibles, chez Bernardin de Saint-Pierre, disait : « 11 y a dans le style de Bernardin de Saint-Pierre un prisme qui lasse les yeux. Quand on l'a lu longtemps^ on est charmé de voir la verdure et les arbres moins colorés dans la campagne qu'ils ne le sont dans ses écrits. Ses harmonies nous font aimer les dissonances qu'il bannissait du monde, et qu'on y trouve à chaque pas. La nature a bien sa musique, mais elle est rare heureusement. Si la réalité offrait les mélodies que ces messieurs trouvent partout, on vivrait dans une langueur extatique, et l'on mourrait d'assoupissement. »

Je finis sur cette remarque d'un critique qu'on n'accusera certes pas de sécheresse ni d'insensibilité pour la poésie : c'est aux lecteurs avertis de voir si elle ne s'applique pas, à plus forte raison, à la manière de plus en plus immodérée de M. de Lamartine.

Lundi 29 octobre 4^49.

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