‹ Galerie des grands écrivains françaisChapitre 4 sur 29 · Dans sa thèse htine De UlysiU Uhaca · texte numérisé non relu

Dans sa thèse htine De UlysiU Uhaca

H. Gandar s'est complu à rechercher dans l'œuvre de Ronsard la trace et l'influence homérique. Il a très-bien montré que c'était une grande nouveauté alors en France de lire Homère en grec, que dans l'Université même, et parmi ceux qui passaient pour doctes, on ne s'en avisait que depuis peu, et il en a fait un mérite à notre poëte,qui, non content de l'étudier sans cesse, voulait encore l'imiter, le reproduire et doter son siècle et son pays d'un poème épique: vain effort, mais noble pensée I

Ici je ne puis n^'empécher de remarquer combien l'influence d'Homère, de ce grand poète naturel, fut petite dans notre littérature, ou, pour parler plus exactement, combien elle en fut absente; et, afin de rendre le fait plus net et plus sensible, je me pose une question :

Quels sont les grands écrivains français qui auraient pu s'aller promener aux champs en emportant un Homère, rien que le texte, ou qui, s'enfermant comme Ronsard en des heures de sainte orgie, auraient pu avoir raison en trois jours de Y Iliade ou de l'Orfy*^^^? Quels sontils, grands prosateurs ou poètes? et, selon que cette lecture directe et familière leur a été possible ou non, n'y aurait-il pas un certain Irait à en déduire par rapport à chacun, une certaine réflexion qui porte sur l'ensemble du talent ? et aussi, cette revue faite, n'y a-t-il pas une conclusion générale à tirer sur le caractère presque exclusivement latin de notre littérature?

Avant Ronsard, il n'est chez nous qu'un seul écrivain célèbre, un seul qui soit capable de cette lecture largement prise à la source : c'est Rabelais, également lecteur de Platon, d'Hippocrate ou d'Homère ; et au milieu de ses bruyantes facéties, — à l'ampleur, au naturel et à la richesse aimée de sa forme, — il s'en ressent.

Depuis Ronsard, je cherche en vain un poète, un écrivain de renom dans son siècle, qui soit comme lui, je ne dirai pas de la religion, mais de la familiarité et de la fréquentation homérique. Ce n'est pas Des Portes, déjà tout Italien et déchu des grandes sources; ce n'est pas le doux et languissant Bertaut ; ce n'est pas le vigoureux Régnier, purement participant des satiriques italiens et latins. Ce n'est pas même Montaigne. Entre Homère et Virgile, si on les veut comparer, l'auteur des Essais se récuse et avoue bonnement qu'il n'est pas juge : u Moi

qui n'en connois que l'un, dit-il, puis seulement dire cela, selon ma portée, que je ne crois pas que les Muses mêmes allassent au delà du Romain. » D*Homère cependant il est très- tenté de faire un des trois plus excellents hommes et presque un dieu, mais il ne le lit pas. Il aimerait moins Sénëque, s'il le lisait.

Henri Estienne et Amyot, eux, gens du métier, lisaient Homère à livre ouvert quand ils le voulaient, et leur belle et bonne langue en a profité comme de toute la Grèce. Amyot même a cela de particulier que, sans le savoir, il a donné un air homérique à Plytarque, et il le fait parler un peu comme Nestor.

A continuer, après le siècle de Ronsard, d'adresser cette question à nos poètes et auteurs en renom: « Lisez-vous Homère? aimez-vous Homère ? » ce n'est certes point Malherbe qui répondra oui; ni vous non plus, ô grand Corneille! Stace et Lucain sont trop près de vous et vous sont trop chers. — Je n'oserais dire de Balzac, si instruit, si docte même, qu'il n'a pas eu la connaissance d'Homère, mais je dirai sans crainte que l'habitude d'Homère lui a manqué. — Pascal, au génie sévère et à l'imagination sombre, le connaît peu ; il en parle comme de l'auteur d'un beau roman, il ne voit en lui que le père des mensonges. Saint-Évremond et les spirituels élèves des Jésuites n'y entendaient plus rien. Le grand Arnauld ne l'avait jamais lu, je pense, et ce qu'il savait de grec, vers la fin de sa vie il l'avait oublié.

Avec Boileau, du moins, nous retrouvons un poëte qui, pour les endroits où il l'a étudié, peut emporter avec fruit un volume d'Homère, et qui travaille à le traduire en quelques beaux passages. Racine plus heureux (il le doit à Lancelot) le lit couramment, et il y puiserait sans effort, s'il ne préférait Euripide.

La Fontaine devine Homère comme toutes choses; il le lit je ne sais comment, mais je croirais volontiers qu'il l'a vu face à face ; il est si digne d'en tout comprendre! iMolière, qui sait son Lucrèce, n'a guère eu le temps ni l'occasion, près de Gassendi, d'aller jusqu'à Homère. La Bruyère l'entend, à coup sûr; mais en a-t-ilbien profité? Fléchier, dans sa politesse ingénieuse, écrit toujours et en toute occasion comme quelqu'un qui ne l'a lu ni entrevu.

Bossuet, dans une Instruction sur le style oratoire, a écrit : « Les poètes aussi sont de grand secours. Je ne connais que Virgile, — et

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un peu Homère. » Il est vrai qu'il écrivait cela avant d'être chargé de l'éducation du Dauphin ; dans le cours de cetle éducation il eut des loisirs, et il put se remettre à cette lecture, moins faite pourtant que celle d'un David pour son génie. C'est à Fénelon qu'il en faut venir pour posséder l'esprit familier et adouci d'Homère, tout ce qui pouvait alors se naturaliser de lui en France et y être à l'usage de chacun dans une prose suave et persuasive.

Depuis Fénelon, et durant tout le dix-huitième siècle, nous n'avons à attendre, si nous prononçons le nom d'Homère, que des réponses négatives et sèches; trop heureux quand ce ne sont pas des épigrammes et des impertinences! Fontenelle, La Motte, il ne faut point leur en parler; ils ne le lisent pas, et ils l'abrègent. Sans le connaître, ils sentent en lui comme un grand ennemi personnel, et ils le voudraient supprimer. Par eux. M"* Dacier est restée atteinte de ridicule pour avoir rendu de son mieux le divin poète et l'avoir trop défendu. Par malheur, aucun de nos grands prosateurs d'alors, ni Montesquieu, ni Voltaire, ni Buffon, ni Jean-Jacques, n'ont lu directement Homère : il n'est entré pour rien dans la composition ni dans la trempe de leur talent ; on s'en aperçoit à leur cachet. — Ce n'est pas la bonne volonté pour Homère qui a manqué à Diderot, et, sans guère le lire, il a dQ plus d'une fois en causer de près et par bouffées avec son ami l'Allemand Grimm, l'ancien élève d'Ernesti. — Celui qui l'a lu (j'entends toujours lu à la source), dans tout ce monde du xviii* siècle, ce n'est ni d'Alen>bert, ni Duclos, ni Marmontel, ni même le critique La Harpe, dont ce serait pourtant le devoir et le métier ; ce n'est pas même Fontanes, d'un goût si pur, mais paresseux. Nommons vite André Chénier, pour nous rattacher avec lui au sol sacré et au vrai rivage. Bernardin de Saint- Pierre, par une grâce du Ciel, avait déjà reconnu de loin la grande plage antique, et, sans y aborder, il l'avait saluée à l'horizon. Ajoutons aussi que Chateaubriand, malgré une éducation classique très-incomplète, avait su, dans les solitaires études de sa jeunesse, revenir directement et mordre tant bien que mal au texte d'Homère ; il en avait ressaisi, pour les reproduire, l'esprit, la grandeur, ou même le charme, autant qu'on le peut sans la simplicité. Je ne pousserai pas plus loin, ni auprès de plus modernes, ma question qui deviendrait indiscrète : « Lisez-vous, avez-vous lu Homère? » et je reviens vite à ce désor-

donné Ronsard qui, avec sa débauche de trois jours, me l'a suggérée.

M. Gandar a eu un dessein qu'il est bon de connaître pour mieux apprécier l'intention de son Étude mr Ronsard ^ ; il consacre la meilleure partie des loisirs que lui laisse l'enseignement à une histoire des Hellénistes français de la Renaissance. C'est un beau sujet et qui, bien circonscrit, bien approfondi, doit amener des découvertes ou des nouveautés d'aspect au sein de cette époque confuse et si pleine, qu'on ne saurait entamer par trop de côtés. L'écueil à éviter, ce serait de voir de l'hellénisme là où il n'y en a pas, d'abuser de ce genre d'influence, et de la trop étendre. Ainsi, par exemple, Henri IV, qui n'était rien moins que savant, eut un précepteur qui lui apprit un peu de latin; il en eut même un, La Gaucherie, qui essaya de lui apprendre du grec par forme d'usage, sans grammaire, et qui lui faisait réciter par cœur quelques sentences ou maximes. Palma Cayet, qui était pour lors son répétiteur, nous a conservé une ou deux de ces maximes qu'il nous cite et que le jeune prince avaient retenues. C'est une pure curiosité. Est-ce une raison pour se poser la question que se fait M. Gandar, et pour se demander si Henri IV ne devait pas en quelque degré, à cette première éducation, « son style et le tour si français de ses lettres î » Je crois qu'ici il y a trop d'envie de tirer à soi et à son sujet ce qui réellement n'y appartient ni de près ni de loin. Non, ce n'est point du tout parce qu'il avait appris une vingtaine peut-être de phrases grecques dans son enfance, que Henri IV parlait si lestement son joli français.

Quant à Ronsard, c'est autre chose, et M. Gandar ne pouvait choisir un plus juste et plus manifeste exemple de l'helléniste français par excellence. Ronsard, en effet, regorgeait de grec quand il se mit à l'œuvre. M. Gandar discute au long le projet de la Franciade^ ce poème épique inachevé dont on n'a que les quatre premiers livres, et qui expira faute d'encouragement et aussi de verve. Une sorte d'Enéide était-elle possible en France au seizième siècle? Je ne le crois pas. Pour composer une Enéide, il faut le talent d'abord ; il faut aussi que le temps et les princes y soient propices ; et rien de cela ne se rencontrait au berceau de la Franciade. Au lieu de venir à l'une de ces grandes époques où le

1. Êiude sur Ronsard, considéré comme imitateur d'Homère et de Pindare, par M. Eagèoe Gandar, ancien membre de l'École française d'Athènes, i vol. in-8; Metz, 1851.

inonde se rassoit, Ronsard tombait dans un temps où tout bouillonne, et où, pour ainsi dire, on entre dans la chaudière. Charles IX, qui jouerait ici le rôle d'Auguste, n'est qu'un enfant maladif et gouveiné; il aime les vers, il est vrai, et il en commande volontiers à son poète; mais une Saînt-Barthélemy jetée à la traverse fait un terrible contre-temps. Imaginez une proscription à la Sylla tombant en pleine composition de V Enéide i cela coupe l'inspiration, si on l'avait. Lors même que, dans le sujet et la fable de Francus, il y aurait eu matière à une composition nationale, il manquait donc la famille des Jules et un Auguste demandant à Virgile VÊnéide au' lendemain de son triomphe et de la célébration des jeux de Troie, et comme un magnifique couronnement de la paix du monde. Enfin, il manquait surtout un Virgile, c'est-à-dire ce génie à la fois imitateur, inventif et composite, qui, venu à l'heure de la maturité d'une langue et de la domination universelle d'un peuple, fond et combine toutes choses, souvenirs, traditions et espérances, avec un art intérieur accompli, dans un sentiment présent et élevé. M. Gandar, qui arrive aux mêmes conclusions, n'y est conduit en quelque sorte qu'à regret; il s'applique à excuser Ronsard de son illusion, tournée si vile en défaillance, et il cherche çà et là dans celte Franciade trop insignifiante, que le poète n'a pas même osé écrire en vers alexandrins, quelques passages heureux, quelques détails pittoresques. On y est plus aisément indulgent lorsqu'on y arrive par le grec que lorsqu'on y va directement par le français.

De même pour les odes pindariques, M. Gandar explique mieux qu'on ne l'avait fait encore comment Ronsard n'a pu triompher des différences essentielles qu'offre chez les Anglais et chez les modernes le genre qu'il prétendait embrasser avec audace et renouveler dans toute sa variété. Le poète lyrique du xvi' siècle cherche aussi, comme l'ancien Thébain, à enchaîner ses rhythmes à la musique, et à leur donner ces ailes qui font courir une parole chantante sur les lèvres des honmies : mais il eut beau s'efforcer, sa tentative interrompue, son échafaudage ne sert qu'à marquer sa ruine et à mieux faire mesurer l'infinie distance qu'il y a entre cette ode publique chantée et presque jouée de Pindare, et cette emphase moderne toute métaphorique, plus apparente ici dans une langue roide, neuve, et tout exprès fabriquée.

Ce n*est pas moi qui me plaindrai des constants témoignages de

-sympathie pour l'auteur, que M. Gandar a pris soin de mêler à ses conclusions inévitablement sévères. Il aime à suivre dans les portions de Ronsard qu'on lit le moins, et qui ont peu prêté jusqu'ici aux extraits, dans les Discours, les Hymnes, les Poèmes moraux, des preuves de cette disposition altiëre et généreuse qui appartenait proprement au tour d'esprit et au talent du poète. M. Ampère, quand il a eu à parler de Ronsard dans son cours, insistait aussi sur cette même fibre héroïque et màle, iln peu cornélienne à Tavance, et qui était alors très-neuve et originale en français* Voici de beaux vers, non pas tout à fait dans ce ton, mais d'un haut accent, que je viens d'avoir le plaisir de retrouver en refeuillelant une de ces épitres peu avenantes au premier coup d'œil. Ronsard y raconte à l'un de ses amis, Pierre Lescot, l'un des architectes du Louvre, comment dès son enfance il résistait à son père qui lui disait de renoncer à la poésie, et comment déjà le démon du rêve et de la fantaisie le transportait ; je crois bien qu'en la mettant à l'âge de douze ans, aller ab wxdecimo.,.^ il antidate un peu sa jeune manie, pour la mieux peindre ; mais il exprime cela en homme qui n'a pas cessé d'en être possédé au moment où il en parle :

Je n'avois pas douze ans, qu'au profond des vallées, Dans les hautes forêts des hommes reculées, Dans les antres secrets, de frayeur tout couverts. Sans avoir soin de rien jo composols des vers. Écho me répondoit et les simples Dryades, Faunes, Satyres, Pans, Napées, Oréades, iEgipans qui portoienl des cornes sur le front, El qui ballant sautoient comme les chèvres font, Et le gentil troupeau des fantastiques Fées Autour de moi dansoient à coites dégraffées.

On n'a pas plus d'emportement ni de sainte fureur; on en entend le trépignement et les bonds de la danse.

Je ne saurais toutefois, et bien que j'abonde en général dans son sens, accorder à M. Gandar son admiration pour une des pièces morales de Ronsard, intitulée De téquité des vieux Gaulois. Il m'en coûte de lui résister; mais dans cette pièce où un grand chef gaulois, Brennus, tue de sa main devant l'autel sa captive, l'épouse d'un étranger, d'un Milésien son hôte, au moment de la lui rendre, et où, après avoir essuyé

patiemment les reproches du mari, il lui réplique par un récit de l'infidélité et de la perfldie de sa femme, je verrais bien plutôt le sujet d'ua conte de La Fontaine dans le genre de la Matrone d'Éphise. Ronsard n'a pas évité le léger ridicule qui se mêle à ces sortes d'histoires :

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