I.e mari, spectateur d*un acte si piteux
Eut lé sein et les veux de larmes tout moiteux.
A un certain endroit de la pièce, dans une description de sacrifice, M. Gandar croit voir « un bas-relief antique ; » mais pour cela il est obligé de découper les vers et de les isoler, en retranchant ceux qui précèdent et qui suivent. Cette pièce de Ronsard, ou il y a d'ailleurs du sens et du bon, me paraît être de celles où il tombe dans un prosaïsme ennuyeux, et dans la prolixité. A ces moments il est à demi désarmé, et bien loin de son premier nerf: il ne tend plus Tare d'Apollon.
Il y aurait sur un point, et pour montrer l'insuffisance de son procédé poétique dans cette seconde manière, une comparaison facile à établir. On connaît la charmante pièce de Claudien, le Vieillard de Vérone: Félix qui patriis œvum transegit in agris... Trois poètes l'ont imitée : Mellin de Saint-Gelais, Ronsard et Racari. Mellin de Saint-Gelais suit le texte et le délaye ; il en fait simplement une paraphrase en gros, sans lutter d'expression, sans chercher d'équivalent. Là où le texte dit: « Heureux qui, vieux, s' appuyant sur un bâton dans la même allée où il s'est traîné enfant, ne sait compter en fait de siècles que ceux de sa cabane! Qui baculo nilenSy in qua reptavit arena^ etc., » Saint-Gelais dira : O bienheureux,,.
Qui d'un bâton et du bras secouru Va par les champs où jeune il a couru I
a couru au lieu de reptavit l C'est même un faux sens dans l'esprit de la pièce ; car il n'est pas précisément agréable à un vieillard de se souvenir qu'il a couru là où maintenant il marche à peine; mais il peut aimer à se dire qu'il s'est traîné tout petit enfant là où il se traîne encore.. En tout, les vers de Saint-Gelais .sont assez faciles, mais plats.
Ronsard, à son tour, dans une pièce adressée au cardinal de Ghâ--
tilloD, traduit et encadre cet éloge de la vie rurale d'après Claudien ; il suit son texte de plus près, et il y ajoute un joli vers :
Il dort au bord de Teau qui court parmi les prées.
Mais d'ailleurs il ne réussit pas, et il manque tout à fait de grâce et d'élégance. Par exemple il dira : O bienheureux celui...
Qui se soutient les bras d*un bâton appuyés, Parmi les champs où jeune alloU à quatre pieds f
Puis, quand il en a fini avec le couplet de Claudien, il se ressouvient du beau morceau de Virgile : O fortunatot nimium...^ et il l'ajoute par une reprise visible : Heureux doncqles, heureux qui de son toit ne bouge l en se contentant pour cette seconde partie d'imiter librement. Mais ce qui frappe, c'est qu'il met Virgile et Claudien bout à bout ; il les coud, il les accole et ne les fond pas; ce n'est pas un tissu qu'il fait; c'est un placage. Il y a des tons qui crient et que ne suffisent pas à racheter d'agréables vers, tels que ceux-ci:
Quant à moi, j'aime mieux ne manger que du pain Et boire d'un ruisseau puisé dedans la main. Sauter ou m'endormir sur la belle verdure, Ou composer des vers près d'une eau qui murmure...
Mais, quelques vers plus haut, il était question d'un crocheteur qui, rien qu'à l'entendre nommer, me gâte cette vue champêtre.
Racan, au contraire, dans sa délicieuse pièce de la Retraite^ a tout fondu en une parfaite nuance : il a fait quelque chose d'original et d'imité, et où l'imitation s'oublie dans le naturel de la peinture et du sentiment. 11 est revenu à la paraphrase, et c'est à son aise qu'il rejoint son modèle, qu'il le développe et le transforme, sans lutte, sans paraître y viser :
Il soupire en repos l'en nui de sa vieillesse Dans ce môme foyer où sa tendre jeunesse À vu dans le berceau ses bras emmaiilottés...
Voilà le reptavit. Et au lieu de Frugibus alternis^ non consule, com-
puiat annumy sans entrer dans une antithèse diflicile, il dira nonchalamment :
Il tient par les moissons registre des années...
Mais surtout il y met à chaque instant ses impressions vraies, et les associe aux tons primitifs sans qu'on puisse les démêler. Je renvoie les curieux aux pièces elles-mêmes. Et c'est ainsi que les trois poètes, en présence d'un ancien, nous donnent tour à tour la mesure de leur procédé et de leur goût. Le seul Racan, par la fusion de l'harmonie et de la couleur, a retrouvé le charme et le je ne sais quoi d'enchanté.
Il faut conclure. Je l'ai presque déjà fait au début, par des paroles de Fénelon. Je le ferai ici encore en terminant, et par des paroles de Chapelain. Qu'on n* aille pas s'effaroucher, la chose vaut mieux que le nom. Jamais je n'ai rapproché Chapelain de Ronsard comme poète ; des deux, il n'y a que Ronsard qui le soit. Chapelain est un esprit judicieux, réglé, de tout temps un peu lourd, venu à la suite, et digne finalement par ses vers de toute la risée de Boileau et de tout notre oubli. Mais à son heure, et encore jeune, il jugeait bien de toute cette littérature antérieure ; et c'est à lui que Balzac adressait, à une date qui doit être des premiers mois de 16A0, cette lettre souvent citée où il lui disait : « Mais est-ce tout de bon que vous parlez de Ronsard, et que vous le traitez de grand? ou si c'est seulement par modestie, et pour opposer sa grandeur à notre ténuité? Pour moi, je ne l'estime grand que dans le sens de ce vieux proverbe : Magnus libers magnum malum, et me suis déclaré là-dessus dans une de mes lettres latines, que vous avez laissée passer sans y former d'opposition. » Chapelain, ainsi pressé par Balzac, lui répond un peu longuement, mais très-judicieusement, et cette lettre inédite, publiée ici pour la première fois, ne saurait désormais se séparer de la question même qui lui était faite et dont on se souvient encore :
« Vous me demandiez, lui écrit-il le 27 mai 4640', par l'une de vos précédentes, si Tépithèle de grand, que j'avais donné à Ronsard, était sérieux* ou ironique, et
1. D*aprè8 la copie très-authentique des Lettres de Chapelain que ]*ai sous les yeui, je rapporte celle-ci àM'année 1640. Dans les lettres imprimées de Balzac à Chapelain, on a porté les lettres correspondantes de Baliac à Tannée 16 il.
2. Chapelain ne met pas épUhète au féminin ; il se souvient du latin et du grec, où lo mot est neutre.
vouliez mon sentiment exprès là-dessus. J'avais alors beaucoup de choses à vous dire plus nécessaires que celles-là, et à peine avais-je assez de temps pour vous le dire. Maintenant que je suis sans matière et sans occupation, je puis bien prendre celle-ci pour remplir ma page et satisfaire à votre désir, plutôt tard que jamais. Ronsard sans doute était né poëte, autant ou plus que pas un des modernes, je ne dis pas seulement Français, mais encore Espagnols et Italiens. C'a été l'opinion de deux grands savants de delà les monts, Sperone et Gaslelvetro, dont le dernier, comme vous avez pu voir dans les livres que je vous ai envoyés, le compare et le préfère à son adver* saire Garo dans la plus belle chose et de plus de réputation qu'il ait jamais dite, et le premier le loue ex professa dans une élégie latine qu'il fit incontinent après la publication de ses Odes pindariques. Mais ce n'est pas plus leur sentiment que le mien propre qui m'oblige à rendre ce témoignage à son mérite. Il n'a pas, à la vérité, les traits aigus de Lucain et de Stace, mais il a quelque chose que j'estime plus, qui est une certaine égalité nette et majestueuse qui fait le vrai corps des ouvrageils poétiques, ces autres petits ornements étant plus du sophiste et du déclamateur que d'un esprit véiitablement inspiré par les Muses. Dans le détail je le trouve plus approchant de Virgile, ou, pour mieux dire, d'Homère, que pas un des poëtes que nous connaissons; et je ne doute point que, s'il fût né dans un temps où la langue eût été plus achevée et plus réglée, il n'eût pour ce détail emporté l'avantage sur tous ceux qui font ou feront jamais des vers en notre langue. Voilà ce qui me semble candidement de lui pour ce qui regarde son mérite dans la poésie française. Ce n'est pas, à cette heure, que je ne lui trouve bien des défauts hors de ce feu et de cet air poétique quMl possédait naturellement, car on peut dire qu'il étaitsansartetqu'il n'en connaissait point d'autre que celui qu'il s'était formé lui-môme dans la lecture des poëtes grecs et latins, comme on le peut voir dans le traité qu'il en a fait à la tète de sa Franciade, D'où vient cette servile et désagréable imitation des anciens que chacun remarque dans ses ouvrages, jusques à vouloir introduire dans tout ce qu'il faisait en notre langue tous ces noms des déités grecques, qui passent au peuple* pour qui est faite la poésie, pour autant de galimatias, de barbarismes et de paroles de grimoire, avec d'autant plus de blâme pour lui, qu'en plusieurs endroits il déclame contre ceux qui font des vers en langue étrangère, comme si les siens, en ce particulier, n'étaient pas étrangers et inintelligibles. C'est là un défaut de jugement insupportable de n'avoir pas songii au temps où il écrivait, ou une présomption très-condamnable de s'être imaginé que, pour entendre ce qu^il faisait, le peuple se ferait instruire des mystères de la religion païenne. Le même défaut de jugement parait dans son grand ouvrage, non-seulement dans ce menu de termes et ma ières inconnues à ce siècle, mais encore dans le dessein, lequel, par ce que l'on en voit, se fait connaître assez avoir été conçu sans dessein, je veux dire sans un plan certain et une économie vraiment poétique, et marchant simplement sur les pas d'Homère et Virgile, dont il faisait ses guides, sans s'enquérir où ils menaient. Ce n'est qu'un maçon de poésie; et il n'en fut jamais architecte, n'en ayant jamais connu les vrais principes ni les solides fondements sur lesquels on bâtit en sûreté. Avec tout cela, je ne le tiens nullement méprisable, et je trouve chez lui, parmi celte affectation de paraître çavant, toute une autre noblesse que dans les afféteries ignorantes de ceux qui l'ont suivi; et jusqu'ici, comme je donne à ces derniers l'avantage dans les ruelles de nos dames, je crois qu'on le doit donner à Ronsard dans les bibliothèques de ceux qui ont le bon goût
de l'antiqaîtë. J'aaraU encore beaucoup de choses à dire, mais le papier s'accoarcltf et il faut que j'y garde place pour vous assurer du ressentiment que M"* de Rambouillet a eu, etc., etc. »
Cette lettre ne vous paraît-elle pas bien justifier l'éloge qu'un jour Balzac adressait à Chapelain : « Si la Sagesse écrivait des lettres, elle n'en écrirait pas de plus sensées ni de plus judicieuses que les vôtres. » Il y aurait peut-être encore quelques remarques à faire sur ce jugement de Ronsard par Chapelain ; mais, à le prendre dans son résumé assez pittoresque : « Ce n'est qu'un maçon de poésie, et il n'en fut jamais architecte, » on a l'équivalent du mot célèbre de Balzac : « Ce n'est pas un poète bien entier, c'est le commencement et la matière d'un poète. » Fénelon, Balzac, Chapelain, que faut-il de plus 1 on n'est pas si loin les uns des autres, et tout le monde, ce me semble, devrait enfin se trouver d'accord '.
M. Prosper Blanchemain n'est point entré dans ces débats. Il a publié, dans son élégant volume S la Vie de Homard par Guillaume Colletet, qui fait partie de Y Histoire des poètes français appartenant à la Bibliothèque du Louvre. Il l'a fait précéder d'une note bibliographique assez détaillée, et qui permet d'attendre le travail complet que M. Brunet, le savant auteur du Manuel du libraire^ prépare sur le même sujet et dont il a réuni les éléments. M. Blanchemain, à la suite de la vie du poète, a donné quelques vers extraits des manuscrits de la Bibliothèque impériale, et qui paraissent inédits, et d'autres qui avaient été retranchés dans les éditions dernières. Sous le titre de Vers attribués à Ronsard^ il y a joint plusieurs sonnets qui flétrissent les désordi^es de la cour sous Henri III et l'avènement des mignons. Ces pièces,jsi elles étaient en effet de Ronsard, le montreraient sous un aspect assez nouveau, et rivalisant avec d'Aubigné pour l'indignation que soulèvent ces turpitudes :
Vous jouez comme au dés votre couronne, Sire? J*y perds; vous y perdez encore plus que moi.
1. Je sais an de nos contemporains, et des plus favorables à Ronsard, qui a encore dit très-bien : « Ronsard n'est pas un modèle, mais il demeure un illustre pionnier, a (Dissertation académique intitulée Bonsard et Malherbe, par M. le professeur Amiel. Genèfe, 1849.)
2. (Œuvres inédites de P. de Ronsard, recueillies et publiées par IL Prosper Blanchemain. i Tol. petit in«i8; MeU, 1854.
Le blâme, la froidear, la pâleur el Teffroi
Et la peur d'une mère ont perdu yotre empire...
Mais je n'oserais trancher la question, et, comme H. Edouard Thierry dans son article du Moniteur^ y j'en reste à me demander si de tels vers d'opposition sont bien de Ronsard, ou s'ils ne sont pas plutôt de quelque anonyme qu'on aura couvert ensuite d'un nom célèbre. Le volume de M. Blanchemain, orné de portraits, armoiries, fac-similé d'écriture, se termine par quelques lettres et pièces en prose, notamment deux discours moraux qui ont dû être composés par Ronsard pour la petite Académie du Louvre présidée par Henri III. Un de ces discours a été récemment retrouvé dans les manuscrits de la Bibliothèque de Copenhague par M. Geffroy. Quand des vaisseaux ont péri dans une tempête, même sous des zones plus heureuses, on découvre quelquefois, après des années, des débris et des épaves du naufrage égarés dans les mers du Nord et conservées aux confins de l'Océan.
Poit'Scrxptum. — On pouvait espérer que la question de Romard, moyennant tous ceâ examens conlradictoires et ces concessions réciproques, était à peu près close et que l'affaire était vidée; mais est-ce que rien se clôt et se vide jamais? est-ce que tout n'est pas à recommencer toujours ? M. Micheletdans le dernier volume publié de son Histoire de France, où il traite de la renaissance des lettres, a réengagé de plus belle le procès contre Ronsard : c Dans une des tours du château de Meudon, dit-il, le cardinal de Lorraine, ce protecteur des lettres, logeait un maniaque enragé de travail, de frénétique orgueil, le capitaine Ronsard, ex-page de la maison de Guise. Cet homme, cloué là et se rongeant les ongles, le nez sur les livres latins, arrachant des griffes et des dents les lambeaux de l'antiquité, rimait le jour, la nuit, sans lâcher prise.r. » M. Hichelet s'amuse; lui aussi, on peut dire qu'il a une manie, celle de briller, de produire de l'effet, et il y réussit. Avec son savoir, son esprit et son talent, il n'aurait qu'à moins viser^ il réussirait à moins de frais, et on serait heureux de l'applaudir alors, de l'approuver.
tO octobre 4855. .