‹ Galerie des grands écrivains françaisChapitre 8 sur 29 · STANCES · texte numérisé non relu

STANCES

MarqaÎM, ai mon visage A quelques traits un peu Tieux, Souyenez-Yons qaU mon âge Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux pltu belles choses Se plaît i faire on affront, Kt saura faner vos roses Comme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits :

On m'a vu ce que vous êtes.

Vous serez ce que je sois.

Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants

Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravages du temps.

Vous en avez qu'on adore; Mais ceux que vous méprisez Pourroient bien durer encore Quand ceux-là seront usés.

Ils pourroient saaver la gloire Des yeux qui me semblent doux.

Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous.

Chez cette race nouvelle Oà j'aurai quelque crédit.

Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit .

Pensez-y, belle marquise.

Quoiqu'un grison fasse effroi, Il vaut bien qu'on le courtise.

Quand il est fait comme moi.

Que dites-vous de ce ton? comme il est héroïque encore! Malherbe seul et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diègue, s'il avait affaire à une coquette, ne parlerait pas autrement.

que-là, que Ronsard était un peu passé de mode, et que Malherbe, mort depuis un an, l'avait détrôné dans l'opinion; que Théophile, mort aussi, ne laissait qu'une mémoire équivoque et avait déçu les espérances; que le théâtre s'ennoblissait et s'épurait par les soins du cardinal-duc ; que Hardy n'en était plus à beaucoop près l'unique soutien, et qu'à son grand déplaisir une troupe de jeunes rivaux le jugeaient assez lestement et se disputaient son héritage. Corneille apprit surtout qu'il y avait des règles dont il ne s'était pas douté à Rouen, et qui agitaient vivement les cervelles à Paris : de rester durant les cinq actes au même lieu ou d'en sortir, d'être ou de n'être pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les réguliers faisaient à ce sujet la guerre aux déréglés et aux ignorants. Mairet tenait pour ; Claveret se déclarait contre: Rotrou s'en souciait peu ; Scudéry en discourait emphatiquement. Dans les diverses pièces qu'il composa en cet espace de cinq années. Corneille s'attacha à connaître à fond les habitudes du théâtre et à consulter le goût du public ; nous n'essayerons pas de le suivre dans ces tâtonnements. Il fut vite agréé de la ville et de la cour ; le cardinal le remarqua et se l'attacha comme un des cinq auteurs; ses camarades le chérissaient et l'exaltaient à l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou une de ces amitiés si rares dans les lettres, et que nul esprit de rivalité ne put jamais refroidir. Moins âgé que Corneille, Rotrou l'avait pourtant précédé au théâtre, et, au début, l'avait aidé de quelques conseils. Corneille s'en montra reconnaissant au point de donner à son jeune ami le nom touchant de pèrei et certes s'il nous fallait indiquer, dans cette période de sa vie, le trait le plus caractéristique de son génie et de son âme, nous dirions que ce fut cette amitié tendrement filiale pour l'honnête Rotrou, comme, dans la période précédente, c'avait été son pur et respectueux amour pour la femme dont nous avons parlé. Il y avait là-dedans, selon nous, plus de présage de grandeur sublime que dans Milite^ ClitanTdre^ la Veuve ^ la Galerie du Palais, la Suivante y la Place Boy aie y VIllU" sioUy et pour le moins autant que dans Médée.

Cependant Corneille faisait de fréquentes excursions à Rouen. Dans l'un de ces voyages, il visita un M. de Châlons, ancien secrétaire des commandements de la reine mère, qui s'y était retiré dans sa vieillesse : a Monsieur, lui dit le vieillard après les premières félicitations, le genre de comique que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une

gloire passagère. Vous trouverez dans les Espag ois des sujets qui, traités dans notre goût par des mains comme les vôtres, produiraient de grands effets. Apprenez leur langue, elle est aisée; je m'offre de vous montrer ce que j'en sais, et, jusqu'à ce que vous soyez en état de lire par vous-même, de vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro. » Ce fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et dès qu'il eut mis le pied sur cette noble poésie d'Espagne, il s'y sentit à l'aise comme en une patrie. Génie loyal, plein d'honneur et de moralité, marchant la tête haute, il devait se prendre d'une affection soudaine et profonde pour les héros chevaleresques de cette brave nation. Son impétueuse chaleur de cœur, sa sincérité d'enfant, son dévouement inviolable en amitié, sa mélancolique résignation en amour, sa religion du devoir, son caractère tout en dehors, naïvement grave et sentencieux, beau de fierté et de prud'homie, tout le disposait fortement au genre espagnol; il l'embrassa avec ferveur, l'accommoda, sans trop s'en rendre compte, au goût de sa nation et de son siècle, et s'y créa une originalité unif]ue au milieu de toutes les imitations banales qu'on en faisait autour de lui. Ici, plus de tâtonnements ni de marche lentement progressive, comme dans ses précédentes comédies. Aveugle et rapide en son instinct, il porte du premier coup la main au sublime, au glorieux, au pathétique, comme à des choses familières, et les produit en un langage superbe et simple que tout le monde comprend, et qui n'appartient qu'à lui*. Au sortir de la première représentation du Cidy notre théâtre est véritablement fondé ; la France possède tout entier le grand Corneille; et le poète triomphant, qui, à l'exemple de ses héros, parle hautement de lui-même comme il en pense, a droit de s'écrier, sans peur de démenti, aux applaudissements de ses admirateurs et au désespoir de ses envieux :

Je sais ce que Je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.

Pour me faire admirer je ne fais point de ligue;

J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sani brigue;

1. JMnsisto sur le style; le fond du Cid est tout pris à l'espagnol. M. Fauriel, dans une leçon, comparant les deux CidSf remarquait, comme différence, Pabrcgé fréquent, rapide, que Corneille avait fait des scènes plus développées de l'original : « Chez Corneille, ajoutaitril, on dirait que tous les personnages travaillent à Vlieure, tant iU sont pressés de faire le plus de choses dans le moins de temps! » Corneille sentait son public français.

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Et mon ambition, pour faire un peu de bruit,

Ne les va point quêter de réduit en réduit.

Mon travail, sans appui, monte sur le théâtre;

Chacun en liberté Ty blâme ou Tidolâtre.

Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments,

J*arrache quelquefois des applaudissements;

Là, cornent du succès que le mérite donne^

Par d'illustres avis je n*éblouis personne.

Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,

Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans ;

Par leur seule beaulé ma plume est estimée;

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,

Et pense toutefois n'avoir point de rival

A qui je fasse tort en le traitant d'égal ^

L'éclatant succès du Cid et Torgueil bien légitime qu en ressentit et qu'en témoigna Corneille soulevèrent contre lui tous ses rivaux de la veille et tous les auteurs de tragédies, depuis Claveret jusqu'à Richelieu. Nous n'insisterons pas ici sur les détails de cette querelle, qui est un des endroits les mieux éclaircis de noire histoire littéraire. L'effet que produisit sur le poêle ce déchaînement de la critique fut tel qu'on peut le conclure d'après le caractère de son talent et de son esprit. Corneille, avons-nous dit, était un génie pur, instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque dénué des qualités moyennes qui accompagnent et secondent si efficacement dans le poète le don supérieur et divin. Il n'était ni adroit, ni habile aux détails, avait le jugement peu délicat, le goût peu sûr, le tact assez obtus, et se rendait mal compte de ses procédés d'artiste ; il se piquait pourtant d'y entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son génie et son bon sens, il n'y avait rien ou à peu près, et ce bon sens, qui ne manquait ni de subtilité ni de dialectique, devait faire mille efforts, surtout s'il y était provoqué, pour se guinder jusqu'à ce génie, pour l'embrasser, le comprendre et le régenter. Si Corneille était venu plus tôt, avant l'Académie et Richelieu, à la place d'Alexandre Hardy par exemple, sans doute il n'eût été exempt ni de

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