Galerie des poëtes vivants
La peinture en pied n'affecte pas toujours les grandes dimensions que lui donnent Yan Dyck et Vélasquez. Pour peu que vous ayez le sentiment d'un art expressif et soigneux, vousaurez, en effet, remarqué au Louvre ces portraits en pied de Henri II et de Charles IX, gloire charmante du pinceau de Janet. Sur ces toiles, hautes de trente centimètres au plus, et moins larges d'un tiers, la physionomie du personnage, son attitude, son costume, tous les détails enfin de la figure sont rendus avec une précision et un relief que font plus méritoires les difficultés du cadre.
L'auteur du présent livre est en critique de Técole du peintre ordinaire des Valois ; puisset-il ne pas semhler un disciple trop indigne du vieux maître !
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A cette époque de littérature avancée et compliquée, s'il est une œuvre difficile, qui exige une adresse de main aussi grande qu'une aptitude particulière de l'esprit, c'est à coup sûr la critique des poètes et la reproduction ressemblante de leur physionomie. En de pareilles études, que le moindre signe de la figure soit oublié, la plus légère nuance du caractère méconnue, et toute la valeur du portrait est soudain compromise dans l'estime des connaisseurs, aussi exigeants qu'ils sont rares. Voilà ce qui fait l'entreprise aussi scabreuse que peu tentée ; et cependant ne serait-il pas l'heure de rassembler, comme dans un musée d'élite, tous ces précieux talents qui sont encore la gloire la plus pure et la moins conteslable
des lettres contemporaines? Quand la presse quotidienne, à de bien rares exceptions, s'éloigne chaque jour davantage de la littérature proprement dite, ne serait-il pas opportun d'insister avec discrétion , mais avec ferveur, sur des noms et des œuvres dont l'importance est trop souvent dissimulée par l'envie ou perdue dans les bruyantes tempêtes du journalisme?
Voyez plutôt ce qui se passe, et dites si les poètes (j entends ceux-là qui sont touchés du vrai rayon), de nos jours même où la vulgarité menace de tout envahir, dites si les poètes ne portent pas dans la pratique des lettres, et jusque dans les affaires, un prestige particulier que subissent les natures même les plus antipathiques à toute poésie? Que M. Esquiros, par exemple, s'aventure dans les steppes les plus arides de l'économie politique, il saura entraîner sans nul effort le lecteur à sa suite vers des questions que la plupart n'eussent certes pas abordées sur les traces et sur la garantie de M. Léon Faucher. C'est que M. Esquiros, dans im tout petit volume de quelques mille vers, a prouvé, certain jour, qu'il avait un sentiment vrai et profond de la nature, un cœur chaud, une parole vibrante, un esprit ouvert à toutes les nobles passions, et ce jour-là M. Esquiros a gravé dans la mémoire d'un grand nombre un souvenir dont l'enchantement s'étendra sur tous ses écrits.
PRÉAMBL'LE. 5
C'est qu'en effet, quoi qu'en dise la grossièreté, ou l'envie, ou l'ignorance, cet art suprême n'a jamais disposé d'un instrument plus complet et mieux assoupli que l'instrument dont quelques-uns, parmi ceux qui le pratiquent, ont aujourd'hui le secret. Jamais la pensée, le sentiment et la fantaisie n'eurent pour se produire en vers un langage plus riche et des ressources plus variées ; car la poésie en est venue à emprunter, avec bonheur souvent, des beautés nouvelles à deux autres muses, ses sœurs et ses rivales, et ce n'est pas sans vérité qu'elle a pu dire :
De tous les arts je fais le tour; J'ai leurs sccrels, el pour mes stances Je prends au peintre les nuances, Au statuaire le contour.
Toutefois, à mesure que son domaine s'agrandissait, à mesure que les mélodies de la lyre devenaient plus savantes, il est arrivé que son public décroissait d'autant, et la chose est toute simple. Ces partitions si doctement orchestrées s'adressant à un auditoire dont l'éducation était sur ce point en défaut ou en retard, il était naturel que la foule se récusât et courût à des œuvres d'une intelligence plus facile. C'est même ce qui fait que la poésie contemporaine n'a pu encore s'acclimater au théâtre et s'y jouer à l'aise dans toute l'étendue de son magnifique clavier. Que le culte de la Muse, pour être d'un rayonne-
ment plus restreint, ne nous en soit donc que plus cher. C'est dans les hautes régions de l'art que la critique doit surtout devancer et non pas suivre la foule. Ainsi comptons-nous bien faire. Les arrêts que porte la foule, dans les questions poétiques, nous imposent moins que nous ne saurions dire, et ses dédains, pas plus que son oubli, ne nous empêcheront de promulguer des titres que nous croirons dignes de mémoire.
On a souvent parlé de cette disposition jalouse des contemporains à rabaisser les gloires présentes au profit des gloires d'autrefois, à humilier les talents nouveaux avec les vieilles renommées. Certaine critique française n'agit-elle pas dans le même sentiment lorsqu'elle insiste avec tant de complaisance ^ur les poètes étrangers, sur ceux d'Allemagne particulièrement? Pour mon compte, je suspecte un peu l'entière bonne foi d'une telle admiration. Notre enthousiasme, en effet, a-t-il ainsi besoin d'émigrer sans cesse pour trouver des aliments en poésie? A Dieu ne plaise que je prétende nier les glorieux accents qui retentissent par delà le Rhin au cœur d'un peuple si noblement disposé à les entendre ; mais, sans parler ni de Hugo ni de Lamartine, n'avonsnous pas en France des voix aussi dignes d'être applaudies que celles de nos voisins du Nord, des esprits aussi violenuuent.étreinls du noble souci de la beauté ? La plupart de nos recueils ne renferment-
ils pas des perles poétiques d'une aussi belle eau que toutes celles dues, par exemple, à l'école souabe? N'avons-nous pas enfin des poëtes qui puissent lutter avec Riickert pour les splendeurs du colori?, avec le comte de Platen pour la science des contours et la perfection rhythmique, avec W. Mûller pour la fraîcheur toute printanière des images? Si je dois dire toute ma pensée, sans méconnaître, encore une fois, aucune des gloires étrangères, je pense que Técole française, en poésie comme en peinture, est encore la plus riche en talents et en œuvres.
Mais, parmi nos poëtes contemporains, si les aînés, venus en groupe à une époque plus attentive et moins enfiévrée d'industrie, ont su recueillir de plus opulentes moissons dans un champ doré par un meilleur soleil, tout en applaudissant à leur glorieuse fortune poétique , nous unirons volontiers à leurs noms ceux de plus jeunes talents qui, moins heureux, se sont heurtés, à leurs débuts, contre l'indifférence, le pire des obstacles en littérature, et qui ont dû se résigner, avec plus ou moins de courage, aux fatalités des circonstances. Nous n'avons d'ailleurs aucune répugnance à prononcer ces noms nouveaux qui ont pour eux le prestige du talent, s'ils n'ont encore celui de la renommée. D'autres semblent décidés à toujours les passer sous silence ; nous n'imiterons pas cette réserve dictée, j'imagine, par des motifs purement littéraires. Jeune nous-
même, Dieu merci, ce n'est pas nous qui attendrons que le poëte soit chenu pour le proclamer, et qui ferons jamais de la jeunesse un titre d'exclusion ou d'ajournement, un prétexte à quarantaine. Bien différent en cela de plusieurs, nous pensons que la gloire de chacun aide puissamment à lafloire de tous. Une constellation est d'autant plus brillante qu'elle contient plus d'étoiles, et le concert, entendu à distance, gagne beaucoup à cet ensemble éclatant de voix diverses et fraternelles.
Un mot maintenant sur la méthode que nous apporterons à ces études.
Disons de suite que nous en négligerons la partie biographique. A nos yeux, l'histoire du poëte, c'est l'histoire de ses chants. Aussi viserons-nous uniquement à bien caractériser les talents divers, à en résumer les manières et les transformations dans un cadre toujours peu étendu, mais synoptique; car nous écrivons en vue de lecteurs au courant déjà des noms et des œuvres. Nous ne prétendons pas enseigner les poètes, mais les constater.
Peut-être nos arrêts auraient-ils plus de poids auprès de plusieurs, s'ils étaient plus longuement motivés. D'après les habitudes qu'on lui a faites, pour que le public en accepte connu unémenl les conclusions, il faut que les réquisitoires ou considérants de la critique soient longs d'une heure tout au moins. C'est encore une faiblesse des lecteurs contempo-
rains que nous ne pouvons nous résoudre à caresser; car nous avons la plus grande horreur littéraire pour la redondance et le délayage, et de toutes choses nous n'aimons guère que la fleur. N'est-ce pas madame de Sévigné qui, dans une de ses lettres, regrette de n'avoir pas eu le temps de la faire plus courte? Loin de viser à l'étendue, il n'est pas un de nos articles au sujet duquel nous ne soyons tenté d'exprimer le même regret. C'est d'ailleurs lorscju'on voit les fameux du jour étaler en plein tribunal et supputer si bruyamment leurs lignes, qu'il est de circonstance et de bon goût de resserrer les siennes. Puis l'office de la critique nous a toujours semblé plus sommaire, moins explicite que d'ordinaire on ne l'exerce. Debout au carrefour de l'art, elle indique au voyageur qui se présente et l'interroge le sentier qui mène ou vers le saule dont se couronne une source peu connue, ou vers le chêne vigoureux planté sans peur des vents sur quelque cime escarpée; mais, si d'avance elle note tous les accidents de la route, révèle toutes les rencontres possibles et va jusqu'à compter toutes les feuilles du saule et tous les glands du chêne, alors elle paralyse indiscrètement toutes les émotions du voyage.
A défaut de plus grand mérite, nous saurons, dans un sujet où de si vives susceptibilités sont en jeu, avoir à l'occasion un franc parler. La critique, dans son premier et jeune abandon, ne sait voir ou ne
veut voir que les beaux côtés des talents et va même jusqu'à les surfaire; mais, comme le cœur, l'enthousiasme a aussi ses mécomptes, et la pratique des lettres vous conduit vite de nos jours à reconnaître que le mot de M. de Talleyrand, N'ayez pas de zèle^ est d'une application pour le moins aussi juste en littérature qu'en politique.
Il est dans notre plan de nous en tenir aux poètes proprement dits, à ceux-là qui ont écrit en vers. Loin de nous de croire la poésie inhérente au rhythme ; c'est même la gloire des prosateurs éminents de l'époque d'avoir répandu sur leurs œuvres l'éclat d'un lyrisme parfois merveilleux. Sans parler de M. de Chateaubriand, quelles odes formulées en strophes sont plus émouvantes et plus poétiques que tel passage des Lettres d'un voyageur? M. de Balzac n'est-il pas poëte à ses heures comme M. Janin l'est aux siennes? Mais il faut avant tout se conformer, bien qu'à regret, aux exigences du cadre adopté. D'ailleurs, les rapprochements nombreux qu'offriront naturellement de tels sujets, faisant circuler bien des noms dans nos pages, nous permettront de satisfaire, autant qu'il sera en nous, à cette justice distributive qui, si on pouvait l'atteindre complète, serait l'idéal de la vraie critique.
Mais qui oserait espérer de rendre à chacun l'hommage ou le souvenir qu'il mérite? C'est en poésie surtout qu'il n'y a vraiment qu'heur et mal-
hciir; c'est en pojsie que la sotlise publique se Iraliit par de plus étranges méprises et par de plus inintelligentes exagérations. Quand un nom y a reçu le baptême de la renommée, il circule sur toutes les lèvres de la foule qui le redit avec acclamations, sans savoir le plus souvent la valeur des idées qui le recommandent. Tel qui ne songe pas à s'enquérir des œuvres produites en public avec ce recueillement et cette décence qui devraient toujours entourer les publications poétiques, renchérit, les yeux de l'esprit fermés, sur le mérite de celles que les bruits du succès lui indiquent. Alors, tous les badauds survenant à l'envi, leurs sympathies, d'autant plus sonores qu'elles sont moins éclairées, égarent le succès dans des voies qui aboutissent fréquemment au ridicule. En présence de fortunes si singulières et souvent si inexpUcables, on est forcé de croire à l'étoile funeste ou propice, au hasard du flot qui pousse la nef au large ou la rejette sur le rivage. Puis, indépendamment de ceux qui ont naufragé à deux pas du bord, combien d'autres, âmes profondes et puissantes, n'ont pas même eu cette douceur, si troublée de nos jours, de livrer à l'écho, même le plus prochain, leurs joies ou leurs souffrances, le cri de leurs colères ou de leurs enthousiasmes ! Le monde poétique contemporain est véritablement, comme le cimetière du poète anglais, tout jonché de tombes sans noms et qui re-
couvrent des poëmes ignorés. Qui pourrait dire tous les nobles accents qui retentissent dans l'ombre muette ou qui restent ensevelis dans les confidences de l'amilié? Autant vaudrait compter toutes les marguerites que les amants n'ont point effeuillées, toutes les fleurs agrestes qui n'ont pas reçu le baiser de l'abeille, tous les trésors du printemps, roses ou pervenches, qui n'ont point passé du parterre dans les cheveux ou sur le sein de la beauté ! C'est pourquoi, dans l'impuissance où doit franchement se reconnaître la critique de jamais payer sa dette à tous et de réparer les injustices des destinées, il lui siérait bien, au seuil d'une galerie semblable à celle que nous avons la fantaisie d'ouvrir, il lui siérait, dis-je, d'élever un socle du plus beiu marbre, socle que ne surmonterait aucune statue, mais qui, chargé des plus pieuses couronnes, porterait cette inscription en lettres d'or : Aux Dieux inconnus!
7 février 1847.
P. S. Nous n'avons pas réimprimé ces études sans ajouter de côté et d'autre quelques paragraphes qui nous paraissent devoir les améliorer et les rendre plus dignes de l'attention indulgente dont plusieurs ont bien voulu les honorer. Nous avons tâché toutefois que ces additions ne troublassent point l'é-
conomie de l'ensemble, mettant par-dessus toute chose autant de zèle à restreindre nos pages que d'autres à prodiguer les leurs. Il nous a semblé par l'accueil fait à ce livre qu'on nous tenait enfin compte de cette discrétion, et cette tolérance, un peu tardive, n'a point laissé de nous être douce. Elle nous aurait plus longtemps fait défaut, que nous n'aurions pas moins persisté dans cette continence de style qui sera toujours la loi première de nos écrits. S'il est en effet un vice littéraire à éviter de nos jours, n'est-ce pas l'amplification et le vain parlage? faut-il chercher une autre cause que cette production déréglée à l'immense fatigue qui pèse sur tant d'écrivains haletants et alanguis? A voir ces improvisations d'histoire, de roman, de drame, si lâchées dans leur étendue, on dirait vraiment la Loire en été, quand les eaux du fleuve ne pouvant plus remplir son vaste bassin, laissent à nu, au milieu du lit sans profondeur, ces stériles bancs de sable qui compromettent la gloire de son cours. Que j'aime mieux cette humble rivière de Creuse qui coule discrète et encaissée entre ses deux chaînes de collines, mais dont la barque du pêcheur sillonne en tout temps le lit toujours plein, et dont le promeneur solitaire entend de loin l'eau profonde et vigoureuse qui ôhante aux écluses 1
0 Jaiiviei' IS4S.