‹ Galerie des poëtes vivantsChapitre 2 sur 28 · INVOCATION · texte numérisé non relu

INVOCATION

Que de fois dans la saison verle, Que de fois dans l'àpre saison, I/aile de 1 ame grande ouverte, [.es yeux du rêve à l'horizon ;

Dès l'aube, ou le soir dans la veille, A toute heure, du même essor, Poursuivant l'unique merveille Que mon cœur estime un trésor;

Toujours à reprendre ma course Ardent, mais toujours renversé, Que vers l'Astre, que vers la Source Je me suis de fois élancé !

Astre d'or que je voyais poindre Dans les lointains de mon désir; Source que j'avais soif de joindre Pour y plonger loul à loisir;

Que de fois, ô sacré mirage, Lueurs de la grande clarté.

Vous avez trahi mon courage, 0 prestiges de la Beauté !

Car c'est toi, Beauté souveraine, De mes jours éternel tourment , Toi dont un seul rayon m'entraîne, Les bras ouverts, tel qu'un amant;

C'est toi dont le rêve m'assiège D'un charme toujours incomplet; C'est toi qui m'as pris à ton piège Comme un oiseau dans un filet.

Aux premières lueurs de mon adolescence,

Quand du cœur et du front s'éveille la puissance.

Laissant chacun tenter et l'or et la faveur,

Dans les sentiers discrets moi je restais rêveur;

Et, l'œil indifférent à tous les phénomènes,

L'esprit blessé du mal et des laideurs humaines.

Seul avec ton penser, de ton amour rempli.

En ces jours où ton culte est en si noir oubli.

Cherchant autour de moi ta splendeur immortelle,

Je disais inquiet : Amis, où donc est-elle?

Mais tous allaient, cœurs froids à mon rêve étrangers,

Fatiguer de leurs vœux des autels mensongers.

J'ai su depuis, Beauté suprême,

Les idoles du coeur humain, El les pierres de l'anallième Leur vinrent souvent de ma main ; Souvent, pour ces déesses vaines, Le sang qui ruisselle en mes veines S'aigrit de fureur et de fiel ; Souvent tressaillirent leurs ombres Aux cris de mes colères sombres, Lancés aux quatre vents du ciel !

Oui, dans ces brûlantes querelles, Beauté dont je servais la loi, La haine que j'avais contre elles Venait de mon culte pour toi.

Mais j'ai compris que mon outrage Était plus vain que dans l'orage Le cri perdu des alcyons, Et mon âme, soudain calmée, Ainsi qu'une fleur embaumée, Ne s'ouvre plus qu'a tes rayons !

0 rayonnement pur! Beauté, profond mystère Dont le ciel est jaloux et qu'adore la terre ! Accouplement sacré des formes, des couleurs! Les grâces du sourire et les grâces des pleurs. Les contours délicats, les nuances, les poses. Assemblage inouï que loi seule composes, Toi qui sais fondre ensemble , ineffables accords, Les charmes de la terre et de l'àme et des corps , Beauté! des profondeurs d'une époque assombrie Je te salue, et t'aime avec idolâtrie !

Si souvent qu'a mes yeux quelqu'un de les éclairs

Brilla, soil dans un astre au dônae bleu des airs,

Soit dans un paysage ou dans une peinture,

Dans l'œuvre de l'artiste ou bien dans la nature;

Si souvent, gracieux ou plein de majesté,

Qu'à mes regards épris ton cliarine ait éclaté,

Mon cœur tout palpitant, trop facile à séduire,

Sans t'admirer soudain ne t'a jamais vu luire.

Mais si parfois. Beauté, toi reine des plus forts.

Toi mère de l'amour et des brûlants transports,

En signes moins obscurs , en magnétiques flammes

Je le vois resplendir aux fronts puissants des femmes,

Soudain, le regard fixe et de splendeurs noyé,

Je pâlis et je tremble ainsi qu'un foudroyé!

Cependant cliaque fois, quand ton prisme d'Armide Frappait éblouissant sur ma paupière Immide, Alors même, ô surprise! immobile et ravi. Je sentais cbaque fois mon cœur inassouvi. Et devant tout objet que ton lustre décore, 0 terrestre Beauté, je voulais plus encore! En mon esprit toujours un lype sans pareil, Importunant ma joie, éclipsait ton soleil.

De toutes les forces de l'àme Alors, vers ce point rayonnant, Épervier que sa proie enflamme, J'ai tendu d'un vol permanent.

Plus rapide que l'iiirondelle, En avant, disais-je, en avant!

0 pensée, encore un coup d'aile, J aperçois l'aslre à son levant.

La-bas, c'est le jour sans nuage ; Plus d'ombres; plus riea de caché; C'est la fontaine au frais rivage Où dort le désir élanché !

Ainsi, franchissant monts et grève, J'allais sans freiu, j'allais toujours ; Et, pour mieux atteindre mon rêve, J'appelais Fart à mon secours.

11 n'est sommet inaccessible Où ma slauce ne monterait; Au point de mire de la cible En archer sur je lance un Irait.

Habile à ce genre d'escrime, * Je soulevais l'Esprit du sol ; Avec l'éperon de la rime J'excilais l'Idée en son vol.

Art impuissant ! défaite amère !

Un jour, de courage épuisé.

Je suis, du haut de ma chimère, Tombé sans conquête et brisé !

Idéal! Idéal! fleur des célestes plaines. Rose des bois sacrés, ou lis des graads sommets. Dont nous ne respirons que les vagues haleines Sans t'avoir vu jamais ;

Toi, dont le seul parfum, de si loin qu'on l'aspire, Les troublant de pensers plus doux qu'ils sont amers. As sur les nobles cœurs cet orageux empire Des autans sur les mers ;

Idéal! contre moi, dans les ombres infiiuos. Contre moi qui planais jadis el vais ramper. Le glaive qui défend les abords de les cimes N'aura plus a frapper !

Dans l'air contemporain chargé d'impurs miasmes, L'esprit bientôt succombe au dégoût qui l'atteint, Et, perdant chaque jour ses beaux enthousiasmes, Ma jeunesse s'éteint.

Aux chercheurs d'Amérique à qui les vents font fête Sans disputer encore ou ta perle ou ta fleur, Colomb désespéré, j'ensevelis ma tête Au sein de ma douleur.

Loin des bords, radieux de tes clartés chéries. Je demeure oublié, muet el les yeux clos, Tandis que, lyre en main, les jeunes Théories Font voile vers Délos.

Et cependant parfois, dans l'ombre où se consomme La ruine d'un cœur qui tomba de si haut, Quand parfois je tressaille encore , tel qu'un homme Qui s'éveille en sursaut;

C'est que, pareil au jour qui dore la surface Des bois, dont l'épaisseur garde l'obscurité, A passé sur ma lèvre un éclair de ta face, Idéale Beauté!

J'ai ouï raconter que, vers les plus belles années de la Restauration, M. de Lamartine, alors attaché à l'ambassade de Florence, dînait un soir à Paris dans une maison très-fréquentée du monde diplomatique. Une jeune dame, qui n'avait jamais vu le poëte, l'entendit tout à coup nommer au milieu du repas. Elle éprouva un tel saisissement de cette rencontre imprévue qu'elle tomba renversée sur sa chaise; on l'emporta évanouie au salon.

Cette anecdote, que j'aime à croire authentique, carje la tiens de très-bonne source, montre assez quel retentissement les premiers vers deM. de Lamartine eurent au cœur des femmes, et honore autant, selon moi, les lectrices du chantre d'Elvire que le

poëte lui-même. Certes, le culte dont furent tout d'abord entourées les Méditations était aussi légitime qu'il était enthousiaste; mais il ne faudrait tenir aucun compte, dans l'histoire littéraire, des époques et de leurs dispositions souvent toutes diverses, pour ne pas reconnaître la situation favorable des esprits à l'heure de ces immortels débuts. Cette lyre, qui chantait à ses préludes les joies et les tristesses de l'amour, enleva pour première conquête les suffrages unanimes des femmes ; c'était là une grande gloire et un grand bonheur, mais qui n'eussent pas été possibles à toutes les dates. Ces femmes, en effet, qui se laissèrent si volontiers séduire par ces mélodieux, accents, étaient, par leur éducation, appelées à en être le naturel auditoire. Elles avaient, tout adolescentes, lu avec attendrissement et les poëmes de Legouvé et ceux de Millevoye. En fait de romans, leur esprit, toujours contenu dans une délicate réserve, ne s'était guère plu qu'aux pages sentimentales de mesdames de Souza et de Charrière ; si bien que les strophes des Méditations n'eurent qu'à vibrer à leurs oreilles pour éveiller dans leurs âmes tout le chœur enchanté des rêveries amoureuses. Est-il besoin de remarquer qu'il n'en eût pas été de même au lendemain des Mystères de Paris et du Juif Errant? Mais alors que leur imagination n'était pas saturée de peintures audacieuses, pervertie et blasée par des scènes et des récits qu'on dirait in-

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ventés dans le délire, les femmes devaient céder avec ravissement à cette voix toute d'harmonie et de tendresse, dont les défauts mêmes avaient pour elles des charmes. Nul n'avait encore traduit en si adorables accords, exprimé en teintes plus indécises, mais plus attrayantes, les lueurs mélancoliques du couchant, la beauté fragile, le cœur inassoupi, les enivrements de la sohtude, toutes les aspirations et toutes les inquiétudes de l'âme. Puis, sur le fond vrai, senti et humain de ses inspirations, le poëte répandait un prestige romanesque qui, censurable au nom d'un art sévère, était, pour bien des esprits et pour les femmes surtout, une amorce de plus. Ces brises italiennes, toutes chargées des molles senteurs de l'oranger, ces étoiles qui se miraient dans les golfes que rasait la nacelle de deux amants, toute la mise en scène, idéalisée dans une discrète mesure, aida puissamment à la consécration rapide des Méditations poétiques. On adora le livre en même temps qu'on l'admira, et, quand vint ce magnifique développement des Harmonies, le nom de M. de Lamartine, salué avec acclamations par toute l'Europe, prit soudain place, en dépit de quehjues protestations ininteUigentes, parmi les noms impérissables dont une époque est orgueilleuse de doter l'avenir. Gloire chère et pure, gloire vraiment nationale et dont les ombres mêmes font mieux ressortir les rayons; poésie éclatante et profonde qui s'échappe sans fatigue et

sans parcimonie d'une veine généreuse entre toutes ! M. de Lamartine est un poëte d'instinct. Non que je prétende par là qu'il manque d'art; tout au plus dirais-je qu'il néglige parfois l'art ou qu'il le viole à bon escient; mais ce n'est pas assurément qu'il en ignore les ressources et qu'il n'en sache souvent tirer d'admirables effets. Il est évident toutefois que sa manière habituelle et courante laisse de côté bien des précautions, ou, si l'on veut, bien des adresses qui, mieux observées, ne concourent pas moins au relief qu'à l'aménagement de l'inspiration. C'est même ce qui fait que M. de Lamartine ne peut avoir, en poésie, d'école proprement dite, et que l'imitation de ses poëmes est désastreuse pour le talent de ceux qui s'y abandonnent. 11 est possible parfois de saisir et de calquer les lignes extérieures et plastiques d'une manière; mais, quand ces lignes sont fuyantes et se dérobent le plus souvent à l'œil qui en étudie les évolutions, quand le mérite essentiel de l'œuvre est ailleurs, alors il faut avoir le génie et l'haleine même du poëte pour s'aventurer sur ses traces. L'avoucrai-je? en dépit de mes prédilections pour une forme poétique arrêtée et définie, précieux lest qui, en bien des cas, soutient et conduit le vol de la pensée, je trouve dans M. de Lamartine, alors que sa poésie éclate dans toute sa puissance, une facilité d'allure si merveilleuse, des effets de sons si niélodioux, niic grâce suprême enfin si naturelle et

si inspirée, qu'il me semble fortuné entre tous ses rivaux lepoëtequia pu dire justement de lui-même :

Je clianlais, mes amis, comme l'homme respire, Comme l'oiseau gémit, comme le venl soupire, Comme l'eau murmure en coulant.

Je ne sache pas qu'aucune langue possède un monument poétique dont le lyrisme soit d'un jet plus sublime que celui des Harmonies. La part faite aux négligencesetauxinégalités plus nombreuses encore que dans les Mhlilalions, les magnificences dont ce beau livre étincelle peuvent soutenir la comparaison avec les richesses poétiquesde tous les peuples et de tous lesâges. Ce n'est pas l'ode savante, précise, ornée, du lyrique romain; c'est tour à tour le psaume éploré de David et le vaste déploiement d'une poésie toule nouvelle qui, comme une autre voie lactée, ruisselle avec splendeur dans l'étendue. Lisez Pourquoi mon âme est-elle Irisle? ou Novissima vcrba, ou V Infini dans les deux, eilivrez-vous sans défiance à cette vague d'harmonie qui vous appelle et va vous entraîner. Quelle large haleine, et, par moments, quel tourbillon ! On dirait aussi parfois que le vol du poëte s'abaisse; le courant d'air se ralentit, et le vers s'épanche avec moins de sève, quand un grand coup d'aile, annonçant que l'aigle se réveille, vous remporte soudain au plus haut de la nue. Ces grands sujets que M. de Lamartine aborde si hardiment : le néant de

la vie, la grandeur de Dieu opposée à l'impuissance de l'homme, l'ivresse de l'âme en présence des beautés de la création, et d'autres encore, sont en poésie le domaine réservé des maîtres. Se hasarder sur de semblables océans avec un talent et une verve secondaires, c'est se condamner étourdiment au naufrage.

La philosophie dont s'inspirent les Harmonies poétiques joint la mansuétude à l'élévation. Elle n'est pas l'écho d'un système ou le produit d'une étude comparée des théories plus ou moins mensongères que la raison humaine s'est fatiguée à construire ; mais, comme ces pures senteurs agrestes qui s'exhalent des bois remués par les vents, elle résulte, sympathique et naturelle, des diverses impressions de la vie, de la douleur qui se prosterne ou de la joie qui rend grâces. Jamais la philosophie chrétienne ne s'est exprimée avec plus de pompe et d'éloquence que dans V Hymne au Christ.

M. Hugo, dans ses derniers recueils, a plus d'une fois cherché à établir entre Virgile et lui une sorte de parenté poétique, très-contestable à mon gré. L'auteur des Orientales a sans nul doute, dans les littératures étrangères, des liens de famille non moins glorieux avec d'autres renommées, mais pour être de la filiation du poëte latin, je crois que c'est un titre auquel M. de Lamartine a plus justement lieu que lui de prétendre. En effet, sinon par le soin accompli des détails, sinon par la perfection près-

que idéale du style, le [)oëte contemporain, par la nature mélancolique des choses exprimées, comme par les lueurs en quelque sorte élyséennes de ses inspirations, a vraiment avec le cygne de Mantoue des ressemblances fraternelles.

Un autre caractère antique du talent de M. de Lamartine, c'est le choix et la nature ordinaire de ses images. Tandis que phisieurs, dans l'école nouvelle, s'évertuaient avec fantaisie et réussite à réformer toute cette partie usée de la poésie française, lui, sans viser dans ce sens à aucun agrandissement, il empruntait au spectacle des mers, du ciel et des saisons, tout le luxe de ses ornements poétiijues. Les usages familiers de la vie, la voile du navire, l'ombrage du chemin, la feuille détachée du rameau ou le mât penché, il accueillait sans plus d'effort tous les anciens symboles usités qu'il savait rajeunir avec ampleur et vie par lo tour et la nuance de l'expression.

Il avait aussi une puissance toute particulière d'interpréter les plus humbles choses, qui en agrandit le sens et fra})pe l'esprit de rapports aussi élevés qu'imprévus. Lorsque Jocelyn, pour citer un exemple, a décrit le tombeau où repose^e père de Laurence, au bord du lac, il ajoute :

El le cygne \ien(lrii, saint etcliarmanl présage, En sortant de la vague, j changer de plumage.

Quand les oiseaux volent dans Taz.ur lumineux de

juillet, l'aile sombre du martinet ello-môme semble rayonnante et dorée ; ainsi l'idée la plus vulgaire, le plus obscur accident de la vie se transfigurent dans l'imagination prismatique du poète.

Le vers de M. de Lamartine, dans ses belles pièces des Méditations et des Harmonies, a une qualité qui le dislingue essentiellement des autres vers contemporains. 11 tombe avec tant de mollesse, ou s'élance en notes si légères et si musicales, que l'oreille se croirait bercée aux sons d'une harpe éolienne. Aussi ductile que transparent, il suit toutes les ondulations de la pensée comme l'écharpe de gaze les mouvements du sein qu'elle voile, comme l'eau courante les mille sinuosités de la rive. Cette forme, en quelque sorte ailée et spiritualisée, est prompte à ressortir sur le fond plus ferme, plus imagé, mais aussi plus opaque, des autres manières en renom. Puis, l'auteur du Lac rencontre naturellement de ces elïets d'harmonie plutôt instinctifs qu'imitatifs, et bien supérieurs à ces effets si laborieusement cherchés par Delille. Ainsi, à l'apparition de Jocelyn, un ami lui adresse-t-il l'expression de l'enthousiasme qu'il a ressenti à celte lecture : Ton àme, lui répond M. de Lamartine, toujours habile à renvoyer l'éloge, ton âme

Est pareille a ces urnes d'or

Où la moindre aumône qu'onjeUe

Résonne comme un grand Irésor.

Ne semble-l-il pas qu'on entende le retentissement de la monnaie sur les parois du vase?

JoceJijn a été une phase aussi imprévue qu'admirable des facultés poétiques de M. de Lamartine. Ce n'est pas que j'impose au génie, comme loi et signe de sa force, l'obligation de subir à chaque nouvelle publication une métamorphose. Je n'ai jamais pu comprendre une telle exigence de la critique. L'originalité consiste bien plus, suivant moi, dans l'unité que dans la diversité des manières. Courir après d'incessantes transformations, c'est plutôt trahir les tâtonnements de l'esprit que montrer sa puissance. La nature, ce grand type éternel des créations du poète, ne nous revient-elle pas, à chaque saison, toujours la même quoique toujours nouvelle ? La voit-on jamais dédaigner de reproduire l'azur du ciel, les feuilles des bois, tout l'ensemble harmonieux de ses beautés inaltérables? Si donc j'admire Jocelyn, c'est que, dans le riche domaine de l'auteur, il me semble un accroissement et non pas une nuitation de terrain. Ce Irust-là est différent des autres, mais à plus d'une saveur on reconnaît le sol lértile qui l'a porté.

Kst-il un livre plus vrai i\{\e Jocelun? Est-il un poiMue où l'àme se reproduise dans un miroir plus sûr et plus fidèle? Jamais la psychologie s'est-elle appliquée à noter tous les battements du cœur humain avec plus d'insistance et de charme? Jocelyn

raconte que, dans son adolescence, rêveur épris de solitude, il allait, par les prés enclos d'aubépine et de mûres, lisant quelqu'une de ces œuvres sympathiques, toutes de mélancolie et de sentiment, qui éveillent en nous un' monde de pensées douces et tristes. L'histoire du curé de Valneige augmente, pour chacun de nous, le nombre de ces livres privilégiés auxquels on revient sans cesse avec amour. C'est le rêve, d'un cœur de seize ans, dit l'auteur. Mais quel front blanchi et fatigué se détournerait des peintures et des scènes qu'un tel poëme éternise et consacre? Un autre l'a dit avec vérité : Ait cœur on n'a jamais de rides.

Si tout le mérite du livre était dans l'intérêt de l'épisode qu'il raconte, la curiosité des lecteurs, ime fois assouvie, pourrait l'abandonner comme tant d'autres ; mais le récit est entrecoupé de haltes où la rêverie déploie ses ailes vers des cimes si enchantées que nul ne répugnera jamais à la suivre dans son vol. Qui donc voudrait retrancher une page des longs détails que nous donne le poète sur le séjour des deux jeunes proscrits dans cette grotte des aigles où chaque heure amène sa douceur et son ivresse ? Qui donc souhaiterait moins étendues et d'une fidélité moins scrupuleuse les lettres où Jocelyn décrit à sa sœur l'humble mobilier de son presbytère et lui raconte tout l'emploi de ses journées? J'ai bien souvent vu blâmer la composition

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fie cette belle,œuvre, et j'avoue qu'il était possible de lui imprimer une marche plus dramatique el plus rapide. Toutefois, u'eùt-ou pas beaucoup moins gagné que perdu à une disposition scénique plus habile qui aurait nécessairement élagué toutes ces branches qu'on ne peut traiter de parasites, tant sont précieuses les fleurs dont elles sont chargées ?

Jocehjn a résolu un grand problème ; il a triomphé d'un guignon que nul n'avait encore conjuré; il a su échapper à ce souverain ennui que l'alexandrin français, pour beaucoup de lecteurs, traîne à sa suite. Je ne sais pas en notre langue un autre ouvrage de longue haleine, en vers, qui se fasse lire autrement que par bribes, par é[)isodes, à bâtons rompus. Celui-là, au contraire, malgré toute sa valeur poétique, a, comme le poème du Tasse et celui de l'Arioste, tout Taltraildu roman ; il captive et entraîne l'esprit le moins littéraire.

On sait de quelle main de maître M. de Lamartine dessinait les grandes lignes des paysages qui servent décadrés à plusieurs scènes des Harmonies et des Mi'dilalions. Le pajsagc, dans Jocehjn, n'est pas traité avec moins d'art et de largeur. 11 a même plus de mouvement, de relief, de couleur et de réalité.

J'ai parlé plus haut des teintes romanesques qui se jouent de droite et de gauche sur l'œuvre de M. de Lamartine. Certaines situations et certains détails de

Jocelyn n'en sont pas exempts; mais combien ces légères taches ne sont-elles pas rachetées dans ce livre par l'heureuse franchise des nombreux passages où les peintures familières de la vie réelle sont rendues avec une facilité inouïe de diction ! Quel est le poêle, amoureux de vérité, qui ne signerait en toute sûreté de conscience ces vers que j'emprunte au magnifique épisode des Laboureurs ?

El les neiges d'iiiver sous leur iiède tapis Couvriront d'un manteau le duvet des épis, El les soleils dorés en jauniront les herbes, El les filles des champs viendront nouer les gerbes, El, tressant sur leurs fronts les bluels, les pavois, Iront danser en chœur autour des tas nouveaux; Ella meule broîra le froment sous les pierres; El, choisissanl la fleur, la femme des chaumières. Levée avant le jour pour battre le levain, De ses petits enfants aura pétri le pain; Et les oiseaux du ciol, le chien, le misérable, Ramasseront en paix les miettes de la table, El tous béniront Dieu dont les fécondes mains Au festin de la lerre appellent les humains !

Toute la seconde moitié du premier volume forme, à proprement dire une idylle que pour mon compte, j'estime la partie la plus originale et la mieux réussie du poème. Jamais plus fraîches et plus naturelles impressions ne furent saisies et exprimées avec un si merveilleux bonheur. Jamais on n'éclaira d'un jour

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plus rayonnant les mouvements confus d'un cœur troublé par toutes les fermentations de la jeunesse. Jamais plus d'éclat, plus de grâce, plus de vie, plus de fraîcheur et d'attraii ne se rencontrèrent dans l'analyse. ApeineJocelynquiasalué desesenthousiastes élans les riches aspects de sa belle et sauvage solitude, sent-il ployer son âme sous les premières fatigues de l'isolement quel'apparitiondeLaurence vient aussitôt raviver et enchanter la scène. Dès qu'elle se montre, un intérêt tout magnétique attire invinciblement vers cette figiu^e une curiosité sympathique qu'il est chaque jour plus difficile de provoquer par les créations de la fantaisie. Le cœur de Jocelyn devient dès lors un temple toujours retentissant d'adorations harmonieuses qui surabondent. L'hymnedela joie vibre si rarement sur les lyres humaines qu'on assiste avec complaisance à l'épanouissement d'unesi pure félicité. L'esprit du lecteur, d'abord dupe, comme Jocelyn, du déguisement de Laurence, est admirablement préparé à celte dramatique et charmante péripétie qui complique la situation et en double le prestige.

J'ai parfois entendu condamner ce travestissement de Laurence au nom des lois violées d'une plastique vraiment par trop rigoureuse. Il faudrait d'abord frapper du même blâme et la Rosalinde de Shakspeare, et Herminie, et tant d'autres créations enchanteresses qui ne semblent cependant pas avoir compromis sons le costume d'un autre sexe la beauté

poétique du leur. On veut trop, de nos jours, réduire aux exigences de la peinture le dessin naturellement plus libre et moins arrêté de la poésie. Au point de vue même des lignes pures, M. deLamarline a d'ailleurs tourné lieureusement l'écueil. En maint passage ayant trait à Laurence, sa manière en effet se plie aux scrupules d'un art plus composé, comme le prouve ce petit tableau de genre d'un si gracieux arrangement.

Repliant ses pieds blancs sous son venlre, la biche, Comme dans l'herbe molle où le jour elle niche, S'arrangeait confianle enlre ses dcnx genoux, I^evanl sur lui son œil intelligent el doux, Broutait entre ses doigis de tendres jels de saule, Allongeait et posait le col sur son épaule, Et me jetant de là son regard triomphant, Léchait et mordillait les clieveux de l'enfant.

Je n'ai jamais dissimulé mes répugnances à ce sujet, j'aime peu et j'admire peu mon temps. Je suis de ceux qui pensent que les institutions constitutionnelles, au lieu d'ennoblir la nation, l'ont égarée dans un dédale d'intrigues mesquines dont s'est fâcheusement ressentie la dignité de ses instincts. Je trouve que la classe dite moyenne, celle qui par le fait coiTimande aux destinées de la France nouvelle, manque absolument de cette élévation d'idées qu'impose une si glorieuse initiative. Dans le souci con-

slant de la fabrique ou du domaine qu'elle exploite, cette classe ne semble pas soupçonner d'autre solution au problème delà vie que la poursuite acharnée du gain. Quelles nobles traditions, quels intérêts moraux cette classe, qui se prétend conservatrice, a-t-elle donc, en effet, sauvegardés? Voici, par exemple, un livre, Jocehjn, qui est véritablement une épopée domestique. Les douleurs de la famille et même ses joies y sont épanchées en larges sources dont rien naltère le généreux courant. Tous les épanouissements naturels du cœur combattus et domptés par le devoir ; l'adorable interprétation d'un christianisme tout de tendresse, de haute et simple philosophie et d'indulgence; les pleurs versés sur (les fronts chers pieusement ensevelis; les douceurs du foyer, plus sensibles au récit des amertumes de risolement et de la solitude ; toutes ces salutaires émotions, tous ces purs enseignements, Jocehju vous les prodigue à travers les accidents variés et attachants de l'action. C'est là ce qui faisait concevoir à M. Sainte-Beuve l'espérance que ce livre serait aussitôt adopté par toutes les familles et lu volontiers en cercle, à l'heure des réunions paisibles où l'esprit se délasse et où le cœur plus libre se déploie. Or, voilà dix ans que Jocelijn a paru ; voyons-nous donc que ce juste vœu du critique se t'Oit accompli '? Estce bien le noble poëme que les parents provoquent à ouvrir et dont les jeunes filles écoutent avidement la

ik.

lecture près de la lampe qui éclaire les broderies nonchalantes du soir? Plusieurs assurent qu'elles prennent un goût bien plus vif et prêtent une oreille beaucoup plus complaisante aux feuilletons quotidiens que vous savez; mais pour mon compte j'hésite à le croire ; car je douterai toujours que celles qui figurent le mieux la beauté humaine soient ainsi privées du sens qui voit le beau, et je n'oserais les comparer à ces amphores qui, pleines du vin le meilleur, n'ont pas le sentiment de l'ivresse qu'elles nous versent.

La manière du poète semble avoir acquis dans/oceJyn l'apogée de ses développements. Les modifications ultérieures ne seront guère que des défauts plus sensibles, et les nombreuses qualités qui leur feront cortège sont toutes là dans un jour plus favorable. Le vers ne procède plus par distiques ou par courtes périodes ; il se déroule en vaste nappe, comme un fleuve qui toujours menace d'inonder ses rives. Dans la Chiile (Vtm ange et dans \es RecueiUemenls poèliqiies, le fleuve est toujours aussi large, aussi profond et aussi impétueux; seulement son cours moins limpide charrie plus d'herbages et de gravier.

A cette heure, M. de Lamartine, de plus en plus envahi par la politique, semble avoir rompu tout commerce avec la poésie. Faut- il l'en blâmer ou faut-il l'en plaindre ? Quand il dévoue ainsi sa puissante activité et sa belle inlelligence à ces favx biens

doiil il prenait jadis en pitié le néant, cède-t-il à un besoin nouveau de renommée, ou ne cherche-t-il point dans le tumulte des choses humaines, une disfraction aux pertes de la vie, une sphère de passions et de luttes où il puisse oublier ces célestes sphères delà Jeunesse et de l'Amour dont il a chanté dans les Harmonies les ivresses et les délices, à l'instant même qu'il en voyait les brillantes étoiles pâlir à riiorizonV Qui pourrait lire, sans être ému, cette page immortelle où le poète prédit et déplore d'avance le rôle qu'il s'est attribué depuis ! Après avoir rappelé les angoisses d'un cœur que le charme déserte bien avant le désir, il s'écrie, s'adressant aux femmes :

Quand nul front ne rougit sous noire oeil qu'il attire, El que la conscience, avec un cri d'eiïroi, Nous dit : Ce n'esl plus loi qu'elles aiment en loi ! Alors, comme un esprit exilé de sa sphère Se résigne en pleuranl aux ombres de la terre, Délaclianl de vos pas nos yeux voilés de pleurs, Aux faux biens d'ici-bas nous dévouons nos cœurs; Les uns, sacrifiant leur vie à leur mémoire, Adorent un éclio qu'ils appellent la gloire; Ceux-ci de la faveur assiègent les sentiers El veulent au néant arriver les premiers; Ceux-là, des voluptés vidant la coupe infâme, Pour mourir lout vivants assoupissent liair àrae; D'autres, accumulant pour enfouir encor, Kecueillenl dansla fange uiiC poussière d'or;

Mais mon œil a percé ces ombres de la vie; Aucun de ces faux biens que le vulgaire envie, Gloire, puissance, orgueil, éprouvés lour à lour, N'onl pesé dans mon cœur un soupir de l'amour!

Quels éclats de navrante tristesse et que d'amers regrets dans ces aveux ! N'allons donc pas gourmanderM. de Lamartine sur la destinée qu'il s'est faite. Celte destinée, d'ailleurs, est assez glorieuse pour que ses confrères on poésie lui pardonnent une défection qui tourne encore à l'honneur des lettres. Le député poêle est-il, en effet, assez grand, est-il assez digne dans ce monde parlementaire oi^i on l'accueillait de toutes parts avec défiance et ironie? Entenditon jamais, dans une assemblée politique, une plus haute pensée et de plus nobles sentiments, traduits dans un plus beau langage? Ces grands mots de patrie, de peuple et de liberté, si puissants jadis à remuer les masses, et qui n'ont plus aucune signification sérieuse sur les lèvres de nos avocats-tribuns, recouvrent aussitôt sur les siennes toute leur première magie. Sans doute M. de Lamartine n'a pas toutes les formes vives de l'éloquence ; mais quelle chaleur d'àme se trahit dans cette parole aussi subslantielle qu'éclatante ! Parce que ses discours ne sont pas constamment d'une application directe et littérale, il se trouve des gens qui l'accusent de vacuité, les mêmes qui jugeut pleines de choses les harangues

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ballonnées et creuses de M.Odilon Barrot. M.deLamarline doit en prendre quelque temps encore son parti. L'opinion est lenle à revenir d'un préjugé, surtout quand ce préjugé est absurde. En attendant, le député de Màcon a beau replier ses ailes et dissimuler de son mieux sa céleste origine, elle ressort toujours vivement parmi les capacités électives du Palais-Bourbon. Quoi ! voilà un homme qui ne consent à s'atteler au char d'aucun parti; voilà une intelligence résolue à saluer le beau, à soutenir le droit, à proclamer le juste dans quelque rang qu'ils se produisent, sans nulle acception de coterie politique! C'est là, il faut l'avouer, une bien téméraire hardiesse et quecertainesgensne sauraient trop énergiquement réprouver. Espérons toutefois que M. de Lamartine ne se départira point du rôle qu'il a choisi et que, toujours fidèle aux enseignements de la Muse, cette auguste conseillère, il continuerade nousdonner ce rare et salutaire spectacle du génie trop au-dessus des ambitions humaines pour leur sacrifier les généreuses inspirations de la conscience. Le chantre d'Eudore, au moment de quitter aussi la lyre pour le burin de l'histoire et les solitudes de la pensée pour l'arène des partis, rapportait des rives enchantées dont il s'éloignait avec larmes un cœur agrandi des mêmes souvenirs. « 0 Muse! s'écriait le vieux rapsode des Martyrs, ô Muse, je n'oublierai point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon cœur des régionsélcvées

OÙ tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses s'alTaiblissent par le cours des ans; la voix perd sa fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que tu inspires peuvent rester quand lesautres dons ont disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux, laisse-moi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent ces vierges austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la poésie et m'ouvrir les pages de l'histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à la riante peinture du mensonge, j'emploierai l'âge des regrets au tableau de la vérité. « Ce n'est pas la moindre gloire de M. de Lamartine de pouvoir à son tour s'appliquer ces belles paroles. La jeunesse, qui seule a encore la noble faculté de l'enthousiasme, ne sait plus, au spectacle des choses officielles, à quoi se prendre pour admirer; mais, Dieu merci, l'auteur des Harmonies est un de ces phares lumineux auxquels l'œil s'attache volontiers dans les ténèbres environnantes. Le désintéressement politique, l'amour vrai du pays, la loyauté chevaleresque du caractère, c'est grâce à lui que ces vertus précieuses sont offertes avec éclat à l'édification du sentiment public; remarquons-le à l'honneur du député que la Muse a formé à son école, lahellascuola, comme dit Dante.

Je regardais, tout à l'heure, sur la fenêtre en face de la mienne, un vase de fleurs qu'une jolie voisine avait exposé là au vent frais du matin. La tige plantée dans le sable humide, différentes fleurs bizarrement assorties composaient cette gerbe aux vives couleurs. Desnénufars jaunes et quelques brins do chèvrefeuifle se mariaient à une touffe d'œillets, bariolésdestriureséclatantes,quedominait une énorme pivoine d'un rouge violacé.

J'ai cru voir là une image assez fidèle de la poésie de M. Gautier. Dans son œuvre, en effet, plus d'une fleur svelte et capricieuse comme le chèvrefeuille s'entrelace à d'autres d'un coloris brillant comjne rœiUet ou d'une senteur acre comme le nénufar ;

mais sur tout le reste domine incessamment la pivoine, celle fleur monslrueuse et formidable, pour parler la langue familière à l'école dont M. Gautier est, après le maître, l'expression la plus distinguée.

La critique se sent très à l'aise vis-à-vis de M. Gautier. D'abord elle a beaucoup de bien à dire de son talent; puis les quelques restrictions qu'elle croirait devoir faire à l'éloge lui coûteraient beaucoup moins qu'auprès de tel autre poêle. Il est des natures ombrageuses que le moindre chatouillement de la critique blesse et exaspère ; mais l'auteur du Roi Candaule ne peut avoir cette sensibilité nerveuse de petite-maîtresse. La joyeuse humeur que ses feuilletons respirent, cesfacéliesdet)i>u.r Gaulois, comme l'appellent ses flatteurs, dont il égayé ses lecteurs du lundi, ne font vraiment pas supposer un épiderme d'une pareille irritabilité. Lui-même, d'ailleurs, n'a-t-ilpas donné souvent l'exemple de certaines façons d'agir sans nulle gêne qui n'avaient au reste rien de blessant pour ceux qui en étaient l'objet? Nel'a-t-on pas vu parler tout ensemble et de poésies nouvelles et des pantalons blancs delà garde nationale, assaisonnant un peu à la diable cet amalgame de drôleries et d'art sérieux? Vous voyez bien qu'on a tout motif d'aborder M. Gautier avec franchise et pleine liberté d'esprit.

L'auteur de la Comédie de la mort n'a point, du

premier jour, marché résolument dans sa voie, il avait bien, dès son début, le pied dans le chemin qu'il a toujours suivi; mais, au lieu d'aller en avant d'un pas décidé, il s'arrêtait volontiers aux marges ombragées de la route, l'oreille clouée auchantd'un pinson, et suivant du regard les jeux de la demoiselle sur les roseaux, ou un convoi déjeune fille, ou la pluie tombant sur les fleurs. Dans l'édition complète de ses vers, M. Gautier a mis une tendresse trop complaisante à nous conserver ces premières études. Il y avait là un triage intelligent à faire. Sa gerbe était assez considérable, en valeur comme en volume, pour que l'auteur n'eût pas à regretter l'abandon de quelques épis grêles. Sans doute, dans ces poésies, composées de 1829 à 1832, on remarque des qualités précoces de dessin et de couleur, qualités dont l'épanouissement complet "n'était pas loin; on y trouve aussi par endroits une grâce adolescente dont le naturel séduit; mais presque toujours cela sent le croquis et l'ébauche. On dirait ces capricieux dessins qui passent inachevés du chevalet aux murs de l'atelier, oîi ils restent suspendus au hasard. Se défiant encore d'un instrument rebelle, M. Gautier ne pouvait mieux faire que de s'exercer ainsi la main; il n'eût pas moins sagement agi de tenir aujourd'hui dans l'ombre presque toutes ces esquisses, à moins toutefois qu'il ne pousse l'amour de la plastique jusqu'à les placer avec intention

comme repoussoir près des teintes chatoyantes de la fresque qu'il a si hardiment brossée depuis.

Nul n'a pris plus naïvement que M. Gautier à la lettre le mot d'Horace : Ul pictura pocsis; par instants même il semble avoir compris : Ut sculptura.

Les splendeurs des Orientales, tout éblouissantes qu'elles sont, pourraient encore reposer la vue du lecteur qui aurait eu trop longtemps les yeux fixés sur certaines pages de la Coinèdie de la mort; car jamais l'outremer, jamais l'ocre jaune et rouge, n'ont versé sur le style des couches plus épaisses et plus éclatantes. Je serais mal venu à prêcher la discrétion littéraire par-devant M. Gautier, et cependant je ne puis croire que sou talent n'eût pas gagné à un aménagement mieux entendu des trésors qu'il avait sous la main. La discrétion, voilà en effet une quaUté littéraire qui devient de plus en plus rare et qui est pourtant éminente. Observez plutôt, à toutes les époques, les plus beaux styles en prose comme en vers, et dites si par les maîtres les plus savants en l'art d'écrire le tissu qui revêt la pensée n'est pas autour d'elle drapé et peint avec une économie qui fait sa durée et sa valeur. Quant à ce débordement de couleurs, à ce luxe exorbitant d'images, à cette verve indisciplinée de métaphores, je les tiens pour un signe de force moins que pour un indice d'impuissance. Le moindre rapin littéraire est habile maintenant à ce badigeonnage poétique. Ow^ind il a

prodigué le velours et la pourpre, il croit avoir fait merveille et s'admire complaisamment dans son œuvre ; l'artiste soigneux et expérimente agit d'une tout autre manière. Lesrichesses naturelles qu'il esten son pouvoir d'employer, il en fait un usage discret qui n'éblouit pas le regard, mais qui ne le choque pas non plus et qui seul témoigne de l'art véritable.

Ce n'est toutefois pas au sujet de M. Gautier que j'irai dire que tout ce tapage de couleurs et tous les plis heurtés de ces draperies sont là uniquement pour déguiser l'absence du sentiment et de l'idée. Celte accusation, souvent portée contre l'école de la Place Royale, m'a toujours, quantaux chefs du moins, semblé une perfidie ou une sottise. Que dans les jeux de cette manière la pensée perde en souplesse ce qu'elle acquiert en éclat, et que de nombreux inconvénients résultent, pour certains sujets, du système trop rigoureusement appliqué, j'en suis d'accord. Mais M. Gautier, pas plus que son glorieux maître, n'a besoin de donner le change sur la valeur intrinsèque de ses compositions.

Je n'en voudrais pour preuvequece poëmeétrange, mais d'une grande beauté, qu'ilintitule: Za Comédie de la mort. Tout hilare qu'il peut sembler à bien des gens, M. Gautier, ce grand sceptique, au milieu des bambochades sans nombre de ses écrits, s'arrête volontiers devant la tombe et s'absorbe avec uneài)re jouissance dans la méditation de la mort,

Cet espoir laiil fêlé du calme qui doit suivre L'orage de nos jours !

Oui, celte lugubre idée l'obsède, et glace souvent le rire sur ses lèvres ironiques. En voyage, la vue d'un cadran ou d'un cimetière, la présence même de la beauté insoucieuse du cercueil qui passe, le ramènent à sonder le terrible mystère, objet d'épouvante pour le plus brave. Telle est chez lui cette préoccupation sinistre que l'arbre de la colline et la paysanne qui file lui rappelleront les planches de la bière et la toile du linceul. Un jour, sans Béatrice et sans Virgile, il est descendu dans le noir labyrinthe, sinon avec l'espoir d'obtenir le mot de la redoutable énigme, résolu du moins à questionner le sphinx. La Comédie de la mort est l'œuvre d'un talent formé qui a autant de vigueur que de grâce. Je n'ai point à entrer dans les détails de celte composition (je l'apprécie et ne l'analyse pas) ; mais certains passages me paraissent avoir atteint tout le degré de réussite dont ils étaient susceptibles. Les strophes placées sur les lèvres de don Juan sont, entre autres, d'une brillante désinvolture qui renouvelle avec bonheur un lieu commun, et tout l'élan lyrique qui termine le poëme, le finale, comme on dirait en musique, est aussi beau et aussi franc d'exécution que d'inspiration.

Ce sentiment de la mort ou plutôt du néant qui revient si souvent assombrir les vers de M. Gautier,

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et qui constiUie, je crois, ce qu'il appelle sa manière grise, n'a vraiment rien d'affecté et de dérisoire, quoi qu'on en pourrait penser d'après ses conversations narquoises et rabelaisiennes, et d'après les facéties amusantes de sa prose. Il me semble qu'on peut même donner d'une pareille anomalie, étrange au premier aspect, une explication toute naturelle et logique. Amonreux qu'il est, en païen accompli, de toute beauté visible et matérielle, de toutes les formes attrayantes et splendides de la vie qu'il sait reproduire avec nne couleur et une réalité incomparables, la mort n'est pas pour lui la transition incomprélicnsii)le à un monde nouveau, mais le revers effrayant de toutes ces magnificencesexlérieurcs, objets favoris de son grand art , et lui apparaît comme le squelette dans une femme aux chairs satinées, comme le sapin sous le velours cramoisi du Irone. Sans même y être porté par aucune de ces grandes désolations morales qui torturent la pensée, M. Gautier a donc [)U, par une conséquence toute littéraire, se tourner fréquemment avecépou vante et désesjioir vers cettelugubredéessequ'il nous peint couronnée des feuilles sombres de la ciguë. Remarquez en effet que si M. Gautier plonge en idée dans les abîmes de la mort, ce n'est pas, comme Dante, pour y surprendre les secrets de la douleur, mais pour y contempler les horreurs de la destruction. Ce n'est pas le cri des damnés, ni c< l'ouragan infernal qui jamais

ne s'arrête » qui le poursuivent dans son funèbre pèlerinage ; c'est le spectacle de la face humaine décharnée et hideuse. En présence de la beauté périssable, le poète chrétien a l'espoir des sphères lumineuses où on la retrouve épurée et permanente (1) ; le poëte spiritualiste lui-même, qui veut l'éternité des charmes adorés, s'écriera aux pieds de sou amante :

Quand dans Ion souvenir, dans l'onde du rivage Tu cherclieras en vain ta ravissante image, Regarde dans mon cœur.

Mais que la beauté s'épanouisse à ses regards dans lout le pur éclat de la joie et de la jeunesse, si M. Gautier la veut rappeler aux misérables conditions de notre nature, il lui jettera pour leçon cette foudroyante apostrophe oii respire un sentiment aussi profond que terrible du néant :

Les vivants sont charmants cl les morts sont alfreux, Oui ; mais le ver un jour rongera ton œil creux, El comme un fruit gàlé, siiperbe créature, Ton beau corps ne sera que cendre et pourriture.

(I) C'est ainsi que Pétrarque, dans son Triomphe de la Ditinilé, croil à uue renaissance radieuse de ces beaux visages eiicliaiileurs qu'oui l'ait pâlir le Temps et la Mort :

E i bei visi leggiadri

Che 'mpallidir le'l tempo, e morte aniara; L'obbliviou, gli aspetti oscuri, ed adri, Più che mai bei loruando, lasceranno A morte impetuosa i gioriii ladri.

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El le mort oulragé, se levant à demi, Dira, le regard lourd d'avoir longtemps dormi : Dédaigneuse ! à Ion tour tu donnes la nausée, Ta figure est déjà bleue et décomposée, Tes parfums sont changés en fétides odeurs, Et tu n'es qu'un amas d'effroyables laideurs.

Quand je dis que M. Gautier semble parfois confondre les lois de la poésie avec celles de la slaluairo, ce n'est pas que je lui reproche d'avoir visé à cetle précision des lignes qui donne au vers une ferme altitude, ou d'avoir cherché ces grâces fuyantes du contour qui ont aussi leur juste emploi et leur effet saisissant. Ce dont je blâme le poëte-feuilletoniste, c'est d'avoir, en quelques circonstances , taillé son vers dans le roc même, ou plutôt d'y avoir entassé, comme des blocs de marbre, des mots et des sons dont la voix et l'oreille s'effrayent également. On voit bien que les passions littéraires sont mortes depuis une douzaine d'années , autrement les risées qui poursuivaient les Rayons jaunes ou Ja Ballade à la lune auraient-elles fait silence devant le Thermodon, et surtout devant Qui sera roi? Les excentricités de 1828 étaient bien innocentes compare'es au langage que tiennent tour à tour Béhémot et l'oiseau Rock. Est-il bien permis de contraindre, sans mil remords, d'infortunées syllabes à s'entre-choquer de la sorte el à produire un pareil vacarme ? Il est telle de ces strophes qui, lue à voix haute, ferait croire au

roulement d'un sac plein de noix. « Je suis comme riiippopolame, » dit plaisamment quelque part l'auteur du Tricorne enchanlé; hippopotame ou pivoine, toujours est-il que M. Gautier a parfois dans sa manière quelque chose de gros qui vous offusque.

Est-il besoin de préciser davantage ces grosseurs de détail qui me choquent dans l'œuvre de M. Gautier ? Je ne veux pas seulement parler de ces « phoques monstrueux traînant leurs ventres lourds ; » de tous ces animaux « aux babines froncées, aux pattes velues, au mufle roux » qui traversent les poëmcs de l'auteur, affichant avec une complaisance marquée les bosses de leur dos ou pompant d'un coup de leur trompe un fleuve au passage. Je ne proscris pas absolument « tout le peuple squameux. « Le kraken et le cachalot peuvent à l'occasion avoir droit de cité en poésie, mais il importe de les y produire avec précaution et préparation. J'ai justement en vue surtout, dans ma critique, ces images sans harmonie et en quelque sorte désobligeantes qui éclatent à l'improviste dans les j»lus jolies pièces de l'auteur et qui les déparent. Les exemples abondent, mais j'en choisirai un qui me permettra d'atténuer le blâme par l'éloge. Dans de charmantes stances à une Italienne qui, dès le premier sourire du printemps, rêve au milieu des brumes de Paris toutes ies douceurs et tous les trésors du renouveau, si précoces en son beau pays, le poëte, voulant détromper la

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jeune Florentine, trouve là prétexte et matière à un madrigal aussi délicat que bien tourné :

Ton âme s'est trompi^e à sa douce chaleur; Tes yeux bleus sont cncor les seules violeUes, El le printemps ne rit que sur la joue en fleur !

Voilà qui est d'une grâce parfaite ; mais pourquoi ce premier vers de la strophe :

Vois, les arbres noircis contournent levrs squelettes.

Est-ce bien là le cas d'une pareille image ? Est-ce là respecter la gradation des nuances, et n'était-il pas possible de peindre l'hiver qui se prolonge, par une opposition moins violente et moins convulsive? M. Gautier et bien d'autres pourront juger ces remarques vétilleuses; mais pour mon compte je crois à telle chose qu'un art, et dans la confusion présente je m'effoixci^ai toujours de souscrire sans faste à ses lois imprescriptibles.

Mais passons vile : M. Gautier a tant de fiches de consolation à nous offrir ! Et même, pour démentir ma critique, n'a-t-il pas tout un essaim de jolies pièces, fines de taille comme des abeilles, légères et diaprées comme des papillons ? N'est-il pas maître, en effet, dans l'art exquis des bijouteries littéraires? Qni de nous, lapidaire poétique, sait mieux enchatonncr que lui l'idée ou le sentiment entre les feuilles d'or d'une strophe ? Pastel ou chinoiserie, rocaille ou séguidille, son érrin abonde en pierres de prix,

émeraudes ou améthystes taillées et serties avec l'adresse consommée d'un orfèvre florentin. J'en choisis une du plus mince volume :

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