LA VUE
es cinq morceaux de la série, celui-ci est incontestablement le plus remarquable. A la qualité de la peinture, qui est supérieure, il joint un intérêt historique que n'ont pas les autres. C'est un portrait en même temps que la personnification d'une idée. Le personnage est un peintre: belle et intelligente figure d'un homme dans la force de l'âge; des traits réguliers et expressifs ; des yeux bruns, à la fois doux et vifs ; de petites moustaches ; une abondante chevelure brune et bouclée, tombant jusqu'à la naissance des épaules; habit gris à longues basques carrées, garni de boutons d'argent, petit col et manchettes ; un large baudrier auquel est attachée une épée dont une partie de la poignée est visible. Tourné vers la droite et la tête presque de face, il est assis devant une table, couverte d'un tapis vert, sur laquelle est étalé un plan de ville où on lit le mot Ostende. De la main droite, levée à la hauteur de la poitrine, il tient un petit tableau qu'il semble montrer au spectateur ; sa main gauche est armée d'une palette, de pinceaux et d'un appui-main. Le tableau que tient le personnage représente la vue d'une plage avec des tentes, des person-
nages vêtus et d'autres qui ne le sont pas ; un homme monté sur un cheval blanc; la mer, où Ton distingue plusieurs voiles; tout cela en proportions microscopiques et avec des détails qu'on n'aperçoit qu'à l'aide de la loupe.
Bois. Hauteur om2 5 — Largeur omi9.
Les cinq tableaux décrits ci-dessus proviennent de la collection du Dr Decordes. Bruxelles, 1857.
Il reste à faire connaître le personnage: c'est Robert van den Hoecke ou van der Hoeck, peintre et graveur, né à Anvers en 1609, mort en 1668, contemporain et ami de Gonzalès-Coques. L'idée qu'a eue celui-ci de personnifier dans un peintre l'organe de la vue était excellente, puisque la première condition, pour l'exercice de cette profession, c'est la bonté de la vue, la justesse du coup d'œil, facultés que toutes les études de l'artiste tendent à développer. Nonseulement Gonzalès prend un peintre pour personnifier la vue, mais encore il choisit celui qui passe pour avoir les meilleurs yeux. « Les tableaux de ce peintre, a dit Bartsch en parlant de van den Hoecke, sont généralement très-petits et remplis de figures. Il excellait dans les sujets qui permettaient d'en introduire un très-grand nombre, tels que batailles, campements d'armées, marches, attaques, pillages, etc. Son dessin est d'une grande correction, sa touche est fine et sa couleur délicate. Il a enrichi toutes ses compositions d'un nombre prodigieux de figures rassemblées dans un petit espace, de façon qu'on a de la difficulté à en observer la variété; quoique étant examinées de près, chacune d'elles paraît distincte et dessinée correctement. » C'est sans doute pour caractériser le genre particulier de l'artiste dont il donnait le portrait que Gonzalès-Coques a mis dans sa main ce tableau microscopique, où tous les objets se dessinent nettement l'orsqu'on les regarde avec le verre grossissant. On peut dire qu'il a lutté victorieusement avec Robert van den Hoecke sur le terrain de celui-ci. Ce tableau mignon représente une vue d'Ostende,
répondant au plan de la même ville déposé sur la table. On se demande, en voyant l'artiste mis en scène par Gonzalès, comment il se fait qu'il ait l'épée au côté, car tel n'est pas d'ordinaire l'attribut d'une profession essentiellement pacifique. Disons que ce n'est point parce que van den Hoecke a souvent représenté des épisodes de la vie militaire, mais parce qu'il était officiellement revêtu d'un titre qui lui donnait le droit de ceindre l'épée.
C. van Caukercken a fait du tableau de Gonzalès-Coques que nous examinons ici une excellente gravure, au bas de laquelle se trouve cette inscription : Robertus van Hoeck, contrôleur des fortifications pour le service de Sa Majesté en Flandre, etc. ; peintre extraordinaire en petites figures très-bien estime^ des amateurs et grands Seigneurs pour leur rareté; ne dans la ville d'Anvers. C'est en qualité de contrôleur des fortifications que Robert van den Hoeck porte l'épée. Le plan d'Ostende, déposé sur la table, est encore une allusion à ses fonctions officielles. La gravure en question se trouve dans le Gulden cabinet de Corneille de Bie, et dans le recueil de Meyssens, Image de divers hommes d'esprit sublime..., etc.
Robert van den Hoecke est un de ces excellents peintres flamands dont le nom est à peine connu dans leur pays, dépossédé de leurs œuvres. Ce n'est qu'au musée du Belvédère, à Vienne, qu'on peut faire connaissance avec le talent de l'artiste, car il s'y trouve huit tableaux de sa main. Le musée de Berlin en possède un; mais son nom ne figure dans le catalogue d'aucune autre galerie publique de l'Europe. lia gravé d'une pointe spirituelle vingt et une pièces décrites par Bartsch.
CRAESBEEK
(JOSSE. VAN) Né à Bruxelles en 1608 (?); mort vers 1682 , à Anvers